La nudité : pratiques et significations

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De l’Égypte antique aux artistes new-yorkais contemporains, des règles de bienséance de la cour impériale chinoise, il y a mille ans, aux coutumes encore vivaces des villages papous, d’un groupe à l’autre et suivant les individus, les critères de pudeur varient...
Mais dans toutes les cultures, même celles qui remplacent le vêtement par le collier ou le tatouage, la notion de nudité existe, et elle n’est jamais anodine. Des constantes peuvent être repérées dans la signification de la mise à nu des corps, dans l’intention qu’elle exprime. Partant des caractéristiques physiologiques de l’espèce humaine issues de la sélection darwinienne, cet ouvrage synthétique définit les principaux usages universels de la dénudation.
Ce livre propose un point de vue novateur sur un sujet trop souvent négligé par les sciences humaines.
Christophe COLERA, docteur en sociologie. Par ailleurs diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, et titulaire d’une maîtrise de philosophie, il a publié divers ouvrages et articles en rapport avec la construction sociale de la subjectivité.

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Date de parution 01 janvier 2008
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EAN13 9782849241035
Langue Français

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La nudité
Pratiques et significationsLa collection « Essai » se veut ouverte aux nouveaux
regards portés sur les sciences, les faits de société et les
questions contemporaines.
Dans la même collection :
Écoterroristes ou écoguerriers ? de Roger Ribotto
Le souverainisme : une idée certaine de la France de Philippe Boulanger
La jeunesse qui range sa chambre de Grégory Kapustin
Philosophie du ménage de Sébastien Groyer
L’écologie profonde de Roger Ribotto
La sexualité collective de Radu Clit
Chirurgie esthétique : les conseils d’un chirurgien de Vladimir Mitz
Psychologie de la fatigue de Jean-Louis Dupond
J’accuse la dérive de la psychanalyse de Sylvie Lanzenberg
© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-103-5Christophe Colera
La nudité
Pratiques et significations
Éditions du CygneDu même auteur :
Christophe Colera, Individualité et subjectivité chez Nietzsche, Paris,
L'Harmattan, 2004.
Christophe Colera (dir.), Une communauté dans un contexte de guerre : la
« diaspora » serbe en Occident, Paris, L'Harmattan, 2003.Introduction
La libéralisation des pratiques et des représentations du
corps humain tout au long du XXe siècle a contribué à une
présence croissante de la nudité dans les sociétés
occidentales (et par voie de conséquence à travers le monde
« globalisé »). Cette nudité, qu’elle soit partielle ou totale (et
sa définition varie suivant les cultures et les individus),
s’impose de plus en plus non seulement dans l’espace privé,
mais aussi dans l’espace public, au risque d’une remise en
cause brutale de certains tabous.
Les sciences sociales, pour leur part, ont été conduites à
s’intéresser de plus en plus au rôle du corps dans la
définition et la mise en œ uvre des normes sociales, tantôt
sous l’effet de leur évolution théorique autonome, tantôt en
interaction avec leur terrain d’observation. Elles en sont
donc venues à thématiser la nudité, comme objet singulier de
leur recherche au sein du champ de la sociologie et de
l’anthropologie du corps.
Cette façon d’isoler intellectuellement la nudité, comme
état du corps ou comme pratique, fait problème autant que
la définition de ce qui est nu et de ce qui ne l’est pas (un
individu est-il nu s’il porte un collier ? une montre ? des
lunettes ? un tatouage ?).
À titre expérimental, pour ainsi dire, nous considèrerons
dans cet ouvrage que la nudité humaine est bien un objet
d’investigation en soi légitime pour les sciences sociales.
Quant à sa définition, nous nous en tiendrons au sens
commun, c’est-à-dire au consensus des points de vue
sociaux : est nue la personne qui pense d’elle-même
(lorsqu’elle est seule) ou dont les autres peuvent penser
5(quand elle leur fait face), dans une situation donnée, qu’elle
l’est.
Le sujet reste cependant difficile à appréhender à travers
des méthodes d’investigation rationnelle.
Il touche à des sensations très profondément ancrées
dans le corps dont la conscience et les mots ne peuvent pas
aisément rendre compte au niveau de l’expérience intime, et,
a fortiori, dans l’échange avec autrui. Ces sensations sont en
partie communes à toute l’espèce et constantes sur la longue
durée, et en partie dépendantes de la construction d’univers
de sens particuliers à des individus ou des groupes humains.
Les acteurs ont souvent du mal à en expliciter le contenu, si
bien que leurs significations tendent à s’exprimer dans les
formes d’un discours social dominant schématique – par
exemple celui de la pudeur, ou celui de la « libération » des
corps, ou encore le discours hygiéniste. Ce genre de discours
n’est pas toujours artificiellement plaqué sur elles, car il peut
entrer également dans la constitution de la sensation
ellemême, mais on ne peut jamais garantir qu’il en épuise
l’explication.
Cette opacité du sujet est d’autant plus forte lorsqu’on
aborde la question sous un angle anthropologique, en
recherchant le sens de la dénudation dans des univers
éloignés : par exemple que peut-on savoir vraiment de la
conception égyptienne antique de la nudité, ou de celle des
deniers Inuits non encore occidentalisés ?
Cette difficulté qu’a la nudité d’exprimer son sens
condamne souvent la sociologie à des constats quantitatifs –
par exemple sur le nombre de pratiquants du nudisme, sur
les plages, à domicile, dans les clubs échangistes – qui, certes,
permettent d’intéressants découpages, par genre, par âge, par
nationalité, par classe sociale, mais n’éclairent pas
nécessairement les ressorts profonds des pratiques. Elle
ouvre aussi la voie à des discours normatifs qui disent ce que
devrait être la pratique de la nudité en lieu et place de ce
6qu’elle est (par exemple les discours chrétiens, féministes,
anarchistes – qui sont eux-mêmes souvent pluriels).
Pour neutraliser l’influence des discours prescriptifs et
accéder à la plus grande objectivité possible, il conviendra de
s’extraire autant qu’il se peut des particularités de notre
époque, et du contexte occidental dans lequel elle prend
naissance, pour embrasser une vision anthropologique de la
nudité humaine qui se veut applicable à l’ensemble de l’espèce.
Comment satisfaire pareille ambition sans créer
d’amalgame entre des horizons de sens qui n’ont rien à voir
les uns avec les autres, et sans finalement noyer notre propos
dans une nuit conceptuelle de généralités où toutes les
nudités sont grises ?
Nous tenterons de montrer que des constantes
anthropologiques peuvent être effectivement identifiées dans
les diverses sphères de la vie culturelle humaine, qui, tout en
pouvant être rapportées très clairement au contexte
spécifique de leur émergence, se laissent subsumer, sans
contradiction ni trahison, sous des catégories universelles
préalablement définies.
Pour mener à bien le projet, on aura recours à la méthode
bien connue de la sociologie compréhensive telle que l’a
définie Max Weber : celle des idéaux-types.
Dans le cadre de cet exposé, on définira et illustrera, au
moyen d’exemples empruntés à une grande variété
d’horizons culturels, dont on rappellera à chaque fois le
contexte d’émergence, quatre grandes catégories auxquelles
peuvent selon nous se rattacher tous les usages sociaux de la
nudité.
Ces idéaux-types seront les suivants :
- la nudité fonctionnelle : qui est la catégorie la plus
dépourvue d’intentionnalité sociale
- la nudité-affirmation
- la nudité-humiliation
- la nudité-don (de soi-même ou d’autrui)
7Ces quatre idéaux-types seront eux-mêmes subdivisés en
sous-catégories qui expliciteront leurs significations
possibles.
Comme l’entendait Max Weber, un idéal-type n’est pas
susceptible de rencontrer de réalisation « pure » dans la
réalité. Il est un schème de comportement, identifié
abstraitement, et qui, dans la vie ordinaire, se trouve toujours
mêlé concurremment à d’autres schèmes. Son effectivité
dans le réel, n’est pourtant pas douteuse, du moins si cet
idéal-type a été construit avec pertinence. Le test de sa
pertinence sera justement la mobilisation d’exemples variés
pour mettre à l’épreuve sa validité universelle.
Bien entendu, l’approche anthropologique « globale »
n’implique nullement la négation des particularités
sociologiques collectives (liées aux pratiques et
représentations historiques des sociétés, des genres, des
divers sous-ensembles sociaux) ou psychologiques
individuelles qui affectent les usages qu’on décrit. Pour éviter
tout simplisme quant à l’implication de nos idéaux-types
dans la réalité non seulement on soulignera leur contexte
d’émergence historique, mais aussi on insistera aussi souvent
que nécessaire sur la plurivocité des situations, en vertu
desquelles plusieurs idéaux-types peuvent être en
concurrence autour d’une même nudité, la dynamique
narrative qui se noue autour d’elle pouvant faire basculer
imperceptiblement d’un idéal-type dans une autre.
La mise en évidence de ces idéaux-types devrait permettre
de remettre en cause certaines illusions sur la spécificité
culturelle de l’Occident (laquelle existe mais pas
nécessairement où on le croit) ou de certains processus
historiques restreints au sein de cet ensemble culturel. À cet
égard nous sommes très redevables à Hans Peter Duerr,
dont les travaux sur la constance de la maîtrise des regards
81sur la nudité dans l’ensemble des cultures qu’il a étudiées ,
ont utilement remis en cause l’historicisme et le
constructivisme de recherches qui se réclamaient de la
2pensée de Norbert Élias . Nous lui emprunterons de
nombreux exemples cités, ainsi qu’à des études spécifiques
(sur la nudité à Rome, sur le nu au Moyen Age, mais aussi
des études sur des thèmes plus vastes, portant sur des
sphères culturelles encore plus éloignées de la modernité
occidentale). Comme on le verra, une des limites de notre
travail tient au fait que dans de nombreux espaces
d’investigation la nudité reste insuffisamment thématisée –
par exemple on peut parcourir de nombreuses ethnologies
du corps chez les Amérindiens, ou sur l’Afrique, et même
des travaux spécifiquement consacrés à l’art vestimentaire,
qui ne portent pas la moindre mention de la nudité, et
encore moins des significations qu’elle peut revêtir.
Pour mieux ancrer notre propos dans une dimension
universelle et anthropologique, avant de consacrer un
chapitre à chacun des idéaux-types prédéfinis, on partira des
éclairages phylogénétiques et ontogénétiques que
l’anthropologie naturelle (l’évolutionnisme darwinien),
couplée à la psychologie, nous permet d’avoir sur la nudité
de l’homo sapiens. Ce chapitre préliminaire, constituera à la
fois l’arrière plan, et le fondement épistémique de notre
démarche, tant il est vrai qu’aucune anthropologie culturelle
ne serait envisageable sans les caractéristiques physiologiques
communes à l’ensemble notre espèce et ses prolongements
éthologiques qui transcendent le clivage, construit largement
1 Hans-Peter Duerr, Nudité et pudeur, le mythe du processus de civilisation,
Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1998.
2 Après les travaux d’Hans Peter Duerr par exemple, il n’est plus possible
d’écrire comme le fait dans une veine éliassienne Jean-Claude
Kaufmannn – en se fondant d’ailleurs sur Bologne : “Ce n’est qu’à partir
du Moyen Age que la nudité féminine commence à être identifiée au
désir ” (Jean-Claude Kaufmann, Corps de femmes. Regards d’hommes, Paris,
Nathan, 2000 p. 19).
9pour de mauvaises raisons académiques, entre nature et
culture.
De l’ouvrage qui suit on ne pourra tirer aucune grande
théorie sur la nudité : simplement un débroussaillage, une
classification qui, à la différence de beaucoup d’essais sur le
sujet, ne limitera pas ses emprunts aux latitudes de la
civilisation occidentale (chrétienne) et ne sautera pas aux
conclusions intuitives, dans un domaine où l’intuition
confine le plus souvent à l’arbitraire. Selon nous, seule une
mise en ordre prudente et modeste peut ouvrir la voie
ultérieurement à des réflexions plus solides.
Il nous faut remercier ici le docteur Jacques Waynberg,
pour son soutien constant et résolu aux recherches que nous
avons menées pour aboutir à l’écriture de cet ouvrage, ainsi
que le professeur Dominique Desjeux pour l’intérêt qu’il
manifeste pour nos travaux depuis plusieurs années.Chapitre 1 :
Quelques remarques anatomiques
et psychologiques préalables
Les progrès considérables de l’anthropologie naturelle
évolutionniste au cours des quinze dernières années ont
montré qu’une sociologie culturelle du corps ne peut pas
faire l’économie d’une étude naturaliste du substrat
physiologique humain. Aujourd’hui psychologie, sociologie
et évolutionnisme peuvent se combiner utilement à partir de
l’étude de constantes identifiées dans des centaines de
civilisations, que l’on sélectionne dans diverses régions du
globe longtemps restées sans contact les unes avec les autres
(et non influencées par l’Occident). Des travaux de
3vulgarisation comme ceux d’Helen Fisher , qui assument une
approche darwinienne prudente, sans pour autant nier les
particularismes culturels liés à l’histoire des groupes
humains, ont montré qu’ethnologie et éthologie animale,
sciences humaines et sciences naturelles, peuvent s’éclairer
mutuellement par delà les clivages universitaires. Non
seulement le pari peut être tenu, mais encore il doit l’être,
sans quoi on se condamne à ne comprendre que la surface
des comportements humains sans en saisir la structure la
plus profonde.
Appliquons cette méthode à la nudité.
Pour savoir ce que peut signifier la nudité dans un
contexte social donné, il faut savoir pourquoi il y a de la
nudité et quels mécanismes biologiques celle-ci provoque
3 Helen Fisher, Histoire naturelle de l’amour, Paris, Robert Laffont, 1994
(Première édition Anatomy of love, Random House 1993).
11chez les individus d’une façon constante dans toutes les
cultures, depuis les origines de l’homo sapiens, et même
peutêtre des espèces antérieures à son apparition. Cette approche
en termes de constantes anthropologiques, commune à
l’ensemble de l’espèce depuis son origine, est la condition
même de possibilité d’une définition d’idéaux-types
pertinents pour toute l’humanité à toutes les époques. Elle
n’exclut évidemment pas une historicisation dans la mesure
où, on le sait désormais, les gènes mutent en permanence :
nul doute que si, à l’avenir, sous l’effet d’une mutation
spontanée – de long terme – ou technologiquement
provoquée – sur le court terme – l’humain se mettait à
développer une nouvelle pilosité et à posséder un pelage
complet, une fourrure, la problématique de la nudité se
poserait en des termes très différents. Mais tel n’est pas le
cas à ce jour et c’est au vu des constantes anatomiques et de
leurs implications psychologiques constatées jusqu’ici qu’il
faut envisager le problème.
La nudité d’un corps redressé sans fourrure
La nudité (l’absence de vêtements) est évidemment la
caractéristique de tous les animaux et de la vie à l’état
naturel.
Elle a emporté toutefois des conséquences très
particulières pour l’espèce humaine à l’occasion de deux
grandes mutations anatomiques qui ont caractérisé celle-ci :
le redressement du squelette, puis la perte des poils.
12Première étape : Le redressement du squelette
Le redressement du squelette est une hypothèse défendue
à l’heure actuelle par la plupart des paléo-anthropologues.
Ceux-ci affirmaient à la fin du XXe siècle que l’ancêtre
commun de nombreux hominidés (dont l’homo sapiens),
l’australopithèque, a adopté une posture verticale dans la
vallée du Rift en Afrique de l’Est, il y a quatre millions et
demi d’années à la suite d’un assèchement du climat. La
découverte en 2001 du Sahelanthropus tchadensis « Toumai » au
Tchad, vieux de 6,8 et 7,2 millions d’années, a pu décaler le
scénario dans le temps et l’espace, et le complexifier, sans
pour autant remettre en cause l’hypothèse fondamentale
selon laquelle une ou plusieurs espèces, dans l’arbre
généalogique des humains, se sont, à un ou plusieurs
moments redressés, transmettant cette caractéristique à leur
postérité.
Ce processus de redressement a eu entre autres pour
conséquences singulières – communes à toutes les espèces
d’hominidés par la suite – d’exposer davantage les parties
génitales des mâles et de cacher celles des femelles du fait du
développement des fessiers, ce qui ne pouvait que modifier
sensiblement leur rapport à leurs corps respectifs et à leur
sexualité.
En effet, auparavant, la sexualité des hominidés se réglait
probablement – comme chez la plupart des primates – sur la
coloration et le gonflement de la vulve des femelles
(manifestation principale de l’ostreus). La marche verticale,
en dissimulant le sexe de la femme, a eu pour effet de
déplacer ses signaux sexuels sur l’ensemble de son corps,
notamment au niveau des seins dont le volume chez la
13femelle humaine (et probablement déjà chez les hominidés
antérieurs) est dans la plupart des cas sans rapport avec les
besoins de l’allaitement.
Cette « sexualisation » d’autres parties du corps, au delà
des simples parties génitales, allait jouer un rôle non
négligeable dans la mise en place des réflexes de protection
et de pudeur, notamment dans un contexte où la sexualité
des primates hominidés n’obéit plus guère à des cycles
saisonniers (la femme étant biologiquement disponible pour
4l’accouplement toute l’année).
Deuxième étape : la perte des poils.
Outre le redressement du squelette, la grande singularité
du primate homo sapiens est qu’il est pratiquement dépourvu
de poils, à part sur la tête – cheveux et sourcils, plus la barbe
chez les mâles, sous les aisselles et au niveau du pubis –, la
pilosité des jambes, des bras, et du torse étant des plus
éparses, voire souvent presque inexistante chez la femelle.
Cette caractéristique le rapproche d’un nombre assez rare de
mammifères tels que l’éléphant, la taupe sans fourrure, le
cochon, le morse ou la baleine. Surtout beaucoup y voient le
résultat d’un processus de néoténie, et même de
pédomorphie (retour aux caractéristiques de la jeunesse de
l’espèce antérieure) comme d’ailleurs beaucoup d’autres traits
4 Pour mémoire, on signalera que des adversaires de cette thèse,
minoritaires, affirment que l’australopithèque ne s’est jamais redressé et
que la verticalité était inscrite potentiellement dans son génome depuis
les origines de l’espèce . Si cette thèse venait à prospérer, il faudrait alors
faire l’hypothèse d’une « sexualisation » de la nudité féminine plus tôt ou
plus tard dans la phylogénèse des hominidés, mais l’on voit mal de quelle
manière – car la thèse de la substitution de la nudité à la coloration de la
vulve serait alors tenue en échec. Toutefois il ne semble pas pour l’heure
que cette option présente les garanties de scientificité suffisantes pour
être prise en compte. Voir Anne Dambricourt-Malassé, La légende maudite
du Vingtième siècle : L’Erreur darwinienne, Paris, Éd. Nuée Bleue, 2000.
14de caractère de l’humain ainsi que l’avait déjà remarqué
Konrad Lorentz. Louis Bolk a d’ailleurs souligné dans les
années 1920-1930 que cette étrange pilosité de l’humain, qui
en fait un marqueur de l’espèce (comme souvent les
caractéristiques des poils chez les mammifères) le faisait
ressembler au f œtus du chimpanzé. Il avait caractérisé
l’humain comme « un f œ tus de primate génériquement
stabilisé. ». Cette caractéristique étant du reste plus accentuée
5chez la femme qui a moins de poils que l’homme .
Les causes de la perte des poils est assez mystérieuse. Le
découvreur de la sélection naturelle Charles Darwin a émis le
premier l’hypothèse, en observant les pratiques rituelles de
peuples de chasseurs-cueilleurs des Tropiques, qu’elle
pouvait résulter de l’habitude – qu’ont largement conservé
les homo sapiens – de tatouer et peindre leurs corps.
En 1967 dans Le Singe nu, Desmond Morris expliquait la
perte des poils par la théorie dite de l’homme chasseur : le
singe chasseur n’était pas équipé pour se ruer sur ses proies.
En perdant son manteau de poils, il a pu se doter d’un
système de refroidissement de son corps qui lui permettait
d’optimiser sa dépense d’énergie.
Outre qu’elle ignorait le fait que d’autres singes que
l’homme chassent des mammifères tout en ayant un
« manteau de poils » (tel est le cas du chimpanzé), cette
théorie présentait un inconvénient : si Morris avait raison, les
femmes seraient plus poilues que les hommes car elles ne
chassaient pas. Or, c’est une constante que Darwin lui-même
avait remarquée : partout les femmes sont moins poilues que
les hommes.
5 Desmond Morris, The naked woman : a study of the female body, New York,
St. Matin’s Press, 2004. Morris remarque que, d’une manière générale la
femme présente plus de traits de néoténie physique que l’homme, et
moins de traits de néoténie psychique.
156Dans une hypothèse ultérieure , Desmond Morris a
avancé que la perte des poils pourrait provenir d’un
existence originelle de nos ancêtres hominidés dans l’eau, ce
qui rapprocherait sa nudité de celle des mammifères marins,
mais aucun élément archéologique n’est venu confirmer
l’hypothèse, et il a été démontré, au contraire, que le milieu
maritime était souvent favorable au développement de la
fourrure (cas des phoques par exemple).
D’autres hypothèses ont plutôt lié la nudité au
redressement du squelette et à l’occultation des parties
génitales de la femme, et la situent il y a environ 1,8 millions
d’années, de sorte qu’elle a pu aussi bien concerner une
demi-douzaine d’espèces d’hominidés (les derniers
7australopithèques, les homo habilis, les homo ergaster etc) . La
nudité participerait du mouvement de « sexualisation » du
corps au delà des parties génitales, et par mimétisme à leur
égard : les fesses et les seins chez les femelles ayant été, selon
8ces hypothèses, les premières parties à perdre leur pelage .
Des études récentes ont été réalisées par Mark Stoneking
et ses collègues de l’Institut Max Planck à Leipzig sur l’ADN
des trois espèces de poux différents qui parasitent l’être
9humain : ceux du cuir chevelu, du pubis, et du reste du
corps, qui sont une particularité de l’homo sapiens directement
liée à la répartition de sa pilosité, alors que les autres
mammifères à fourrure n’en ont que d’une sorte. Leurs
6 Desmond Morris, The Human Animal : A Personal View of the Human
Species, New York:Crown Publishers, 1994, repris dans The naked woman :
a study of the female body, New York, St. Matin’s Press, 2004.
7 Timothy Taylor, La Préhistoire du sexe, Paris, Bayard, 1998 p. 46 (1 ère
édition The Prehistory of Sex, Bantam, 1996)
8 Taylor, op. cit., p. 52.
9 Revue Nature 18 août 2003 .
(http://www.nature.com/news/2003/030818/full/030818-7.html ).
Les datations des phénomènes humains par l’étude des parasites de
l’organisme sont de bons moyens d’élucidation des grands mystères de
notre histoire.
16résultats montrent que ces trois poux se sont différenciés il y
a 70 000 années, soit peu de temps avant la sortie d’Afrique
de l’homo sapiens si l’on en croit les études réalisées sur la
10bactérie helicobater pylori ). La perte de nos poils complète
daterait donc de cette époque, qui concerne l’homo sapiens, le
néandertalien, et aussi l’homme de Java (ce qui toutefois
n’exclut pas complètement qu’elle ait pu débuter longtemps
auparavant y compris chez des espèces antérieures).
Il se trouve d’ailleurs que les premiers objets de l’art sur
pierre (fragments ocre gravés et les colliers en coquillages de
la caverne de Blombos en Afrique du Sud) datent aussi d’il y
a 70 000 ans ce qui conforterait l’hypothèse d’un lien entre
absence de poils et art corporel via le tatouage.
Il est possible que le mécanisme de la sélection sexuelle
ait accéléré ce processus, les femelles et les mâles
sélectionnant les membres de l’autre sexe les plus dégarnis
de poils pour se reproduire avec eux. D’une part parce que,
comme l’a montré Miriam Law Smith, de l’université de St
Andrews, l’usage des tatouages permettait de mettre en
valeur son intelligence, et, pour certaines femelles aux
visages disgracieux, de leurrer et attirer à elles des mâles a
priori davantage séduits par des figures féminines aux nez
fins et aux grands yeux, signes de fécondité et d’une
abondance d’ œ strogènes. D’autre part, parce que, plus
prosaïquement, la nudité a pu fournir l’avantage de le libérer
11des différents parasites des fourrures animales .
La perte des poils, comme l’exposition des parties
génitales du mâle, rendait pourtant l’homo sapiens plus
vulnérable, en le soumettant aux dangers de la lumière
solaire les jours de beau temps, et lui faisant ressentir le froid
10 Travaux effectués sous la direction de François Balloux, à Cambridge,
publiés dans Nature 7 février 2007. La sortie de l’Afrique a 58 000 ans, à
3 500 ans près.
11 Walter Boder et Mark Pagel, “New Theory on Human Hairlessness,”
in Londres Royal Society Biology Letters, 2003.
17le reste de l’année (même si elle comporte certains avantages
thermiques car la sueur refroidit 5 fois mieux une peau sans
poil). Cette nudité sans poil présentait même un tel
inconvénient pour la survie de l’espèce que le rival de
Darwin Alfred Wallace y voyait un argument contre la
sélection naturelle et en faveur de la création de l’humain par
Dieu. Voilà pourquoi la tentation est grande de la rattacher à
la sélection sexuelle et des processus de séduction entre
mâles et femelles, comme d’autres inconvénients de la
nature.
Nul doute en tout cas que cette nouvelle caractéristique
de l’espèce a dû contribuer, au moins dans les pays froids, à
renforcer l’usage des vêtements – déjà en vigueur quand
l’homo sapiens avait encore une toison –, et à parer la nudité de
significations érotiques, politiques et autres qu’elle n’avait
pas auparavant.
Il en résulte que la nudité féminine n’équivaut pas à celle
de l’homme, et cette dissymétrie n’est pas le fruit d’une
construction culturelle mais bien d’une évolution liée à la
sélection naturelle.
Comme le note Steven Pinker : « Les réactions des deux
sexes devant la nudité sont complètement différentes :
l’homme voit dans la femme nue une sorte d’invitation, la
12femme voit dans l’homme nu une sorte de menace » .
Cette affirmation ne doit pas être interprétée comme une
négation du désir que la femme peut éprouver devant la
nudité masculine (si elle est hétérosexuelle) ou féminine (si
13elle est homosexuelle ou bisexuelle). Dans un courrier , une
professeur de philosophie new-yorkaise quinquagénaire
décrivait la nudité masculine comme « toujours
intéressante », de son point de vue. Et, dans les années 1970
un médecin endocrinologue soviétique, Mikhaïl Stern, citait
12 Steven Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Paris, Éditions Odile Jacob,
2000, p. 498.
13 Mail du 20 octobre 2007.
18le cas d’une de ses patientes qui avait découvert que sa fille
de douze ans, qui s’enfermait dans sa chambre en théorie
pour y faire ses devoirs, en fait passait des heures à se
masturber en espionnant le voisin d’en face (probablement
14un peu exhibitionniste) qui se promenait nu chez lui .
Il serait donc faux de penser que la nudité masculine ne
peut être en elle-même érogène pour une femme
hétérosexuelle. Mais on peut supposer que son attractivité
est moins automatique que celle de la nudité de certaines
femmes auprès des hommes, et ce pour des raisons qui
tiennent à l’évolution de l’espèce. Il n’y a donc pas de
symétrie.
L’avantage de la nudité comme stimulus visuel dans
l’accouplement sexuel est d’autant plus fort que chez
l’humain, comme chez les autres grands singes, environ
80 % de l’information sur le monde extérieur passe par les
15yeux , état de fait dont dérive ce que les psychanalystes
16appellent la « pulsion scopique » .
À cette dimension s’ajoutent des avantages d’ordre
olfactif et tactile. Sur le plan olfactif, la nudité permet
l’exhalaison de phéromones et d’odeurs érogènes en
provenance du cou, des aisselles et du sexe notamment. Sur
le plan tactile, elle permet un contact direct des épidermes
dans l’acte sexuel.
Or l’épiderme, la peau, est un organe clé de l’organisme
humain. Barrière protectrice et zone d’échange avec
l’extérieur, elle est directement connectée au cerveau via le
système nerveux. Aussi les stimulations tactiles de la peau
(par exemple le léchage de leur progéniture par les mères
chez les mammifères autres que les grands singes) sont-elles
essentielles à la survie et au développement des nouveaux
14 Mikhaïl Stern, La Vie sexuelle en URSS, Paris, Albin Michel, 1979 p.197.
15 Desmond Morris, The naked woman, A study of the female body, New York,
Thomas Dunne Books/St. Martin’s Press, 2004 p. 45.
16 Hervé Castanet, La perversion, Paris, Anthropos, 1999.
19