Les antiféminismes

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Français
271 pages
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Description

Illustrant la dynamique des relations entre pays produisant des travaux féministes, ce numéro élaboré conjointement avec la revue québécoise Recherches féministes montre la variété des champs d'action des antiféministes et leurs stratégies pour tenter de faire taire les voix multiples des féminismes, en France et au Québec mais aussi au Vatican, au Mexique ou à Madagascar.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 36
EAN13 9782296494541
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Cahiers du Genre
52 / 2012

Recherches féministes
vol. 25, n° 1
Les antiféminismes
Coordonné par
Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux





Ce numéro a été publié avec le concours
de la DREES/MiRe
du Centre national de la recherche scientifique
du Centre national du livre
du Centre de recherches sociologiques et politiques de
Paris (CRESPPA), équipe Genre, travail, mobilités
(GTM, CNRS – université Paris 8) Directrice de publication
Anne-Marie Devreux
Secrétaire de rédaction
Danièle Senotier
Comité de lecture
Madeleine Akrich, Béatrice Appay, José Calderón,
Danielle Chabaud-Rychter, Isabelle Clair, Sandrine Dauphin,
Virginie Descoutures, Anne-Marie Devreux, Jules Falquet,
Estelle Ferrarese, Maxime Forest, Dominique Fougeyrollas-Schwebel,
Nacira Guénif-Souilamas, Jacqueline Heinen (directrice de 1997 à 2008),
Helena Hirata, Danièle Kergoat, Bruno Lautier, Éléonore Lépinard,
Ilana Löwy, Hélène Yvonne Meynaud, Pascale Molinier,
Delphine Naudier, Roland Pfefferkorn, Wilfried Rault,
Josette Trat, Pierre Tripier, Eleni Varikas
Bureau du Comité de lecture
Isabelle Clair, Anne-Marie Devreux,
Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Helena Hirata,
Wilfried Rault, Danièle Senotier
Comité scientifique
Christian Baudelot, Alain Bihr, Françoise Collin,
Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse,
Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier,
Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber,
Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff
Correspondant·e·s à l’étranger
Carme Alemany Gómez (Espagne), Boel Berner (Suède),
Paola Cappellin-Giuliani (Brésil),
Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa Del Re (Italie),
Virgínia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne),
Jane Jenson (Canada), Diane Lamoureux (Canada)
Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique),
Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon),
Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark),
Fatou Sow (Sénégal), Angelo Soares (Canada),
Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada),
Katia Vladimirova (Bulgarie)
Abonnements et ventes
Voir conditions à la rubrique « Abonnements » en fin de volume
© L’Harmattan, 2012
5, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
ISBN : 978-2-296-96551-5
EAN : 9782296965515
ISSN : 1165-3558
Couverture : conception Maude Bouchard
http://cahiers_du_genre.pouchet.cnrs.fr/
http://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre.htm Cahiers du Genre, n° 52/ 2012
Sommaire
5 Anne-Marie Devreux et Estelle Lebel
Des anniversaires sous le signe de la solidarité
Dossier Les antiféminismes
7 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
Les antiféminismes : une nébuleuse aux manifestations tangibles
(Introduction)
23 Denise Couture
L’antiféminisme du « nouveau féminisme » préconisé par le
Saint-Siège
51 Helen Harden Chenut
L’esprit antiféministe et la campagne pour le suffrage en France,
1880-1914
75 Mireille Rabenoro
Le mythe des femmes au pouvoir, arme de l’antiféminisme à
Madagascar
97 Mathieu Caulier
L’antiféminisme des « populationnistes »
119 Francis Dupuis-Déri
Le discours de la « crise de la masculinité » comme refus de
l’égalité entre les sexes : histoire d’une rhétorique antiféministe
145 Marie-Carmen Garcia
Des féministes aux prises avec l’« intersectionnalité » : le
mouvement Ni Putes Ni Soumises et le Collectif féministe du
Mouvement des indigènes de la République
167 Mélissa Blais
Y a-t-il un « cycle de la violence antiféministe » ? Les effets de
l’antiféminisme selon les féministes québécoises
Hors-champ
197 Lorena Parini, Matteo Gianni et Gaëtan Clavien
La transversalité du genre : l’islam et les musulmans dans la
presse suisse francophone Cahiers du Genre, n° 52/2012
Lecture d’une œuvre
219 Estelle Ferrarese
bell hooks et le politique. La lutte, la souffrance et l’amour
241 Notes de lecture
— Christine Bard. Une histoire politique du pantalon et Ce que
soulève la jupe : identités, transgressions, résistances (Ilana
Löwy) — Sandrine Garcia. Mères sous influence. De la cause des
femmes à la cause des enfants (Sarra Mougel) — Isabelle Attané.
En espérant un fils... La masculinisation de la population
chinoise (Marylène Lieber)
255 Abstracts
259 Resúmenes
263 Auteur·e·s Cahiers du Genre, n° 52/2012
Des anniversaires
sous le signe de la solidarité
Anne-Marie Devreux et Estelle Lebel
La revue québécoise Recherches féministes a 25 ans et la revue
française Cahiers du Genre en a 21, si l’on tient compte qu’elle est
d’abord parue sous le nom des Cahiers du GEDISST (de 1991 à
1998).
Pour marquer ces anniversaires dans un esprit de collaboration et
de solidarité, nous avons préparé conjointement le présent numéro
en choisissant un thème, « Les antiféminismes », qui souligne que
la mission de nos revues se réalise autant dans un contexte de
coopération entre féministes que de réaction antiféministe; cette
réaction qui perdure ne saurait mieux exprimer l’enjeu politique de
nos résistances et notre existence.
Les revues diffusant les recherches féministes francophones
sont des courroies nécessaires au partage, au questionnement, à la
confrontation et à la consolidation de nos recherches, de leurs
fondements théoriques et de leur portée politique. En suscitant des
articles, à travers les différents processus d’évaluation par les pairs
et les paires ainsi que par la publication de résultats de recherche, de
textes de réflexion théorique, méthodologique et épistémologique,
de comptes rendus de livres et de pratiques féministes novatrices,
nos revues contribuent à la continuité et aux transformations des
études féministes dans le monde francophone.
Cependant, les conditions de fabrication de ces publications
changent très vite actuellement. La pression à la rapidité qu’instaure
le numérique menace l’existence de la version papier et les
modalités mêmes d’édition. De plus, les instances nationales et supra- 6 Anne-Marie Devreux et Estelle Lebel
nationales que sont les producteurs de classement (CLEO,
JournalBase, ISI Impact Factor, ERIH, AERES, pour n’en citer que
quelques-uns) indexent la performance des revues selon des critères
et des procédures qui restent la plupart du temps opaques et qui
créent une hiérarchisation relativement à la qualité (les fameux A,
B, C), mais aussi quant aux disciplines, aux lieux de publication et à
la langue, aux diverses formes de hiérarchie susceptibles d’être
utilisées pour d’autres types de classement pour lesquels elles ne sont
pas faites (recrutement ou évaluation des individus, par exemple).
Comme directrices de revue, nous aurons à cœur de poursuivre la
1collaboration entreprise pour ce numéro commun dans des espaces
créés en vue de réfléchir sur les nouvelles modalités d’édition et de
discrimination de genre que produisent les différents types de
classement et sur les façons de les contrer. Nous le ferons d’abord
à Québec, à l’occasion de l’Université féministe d’été en mai 2012,
puis à Lausanne, lors du Sixième Congrès international des
recherches féministes francophones en août 2012.
Autre initiative commune soulignant notre semblable histoire :
constatant que la version papier de nombreux numéros est épuisée,
nous avons choisi d’offrir sous forme numérique à nos abonnées et
abonnés le DVD réunissant les collections complètes des textes
publiés s’ils sont déjà libres de droits. La revue Recherches féministes
présente ainsi le contenu de 50 numéros (plus de 880 documents en
texte intégral, dont près du tiers sont des articles). Pour leur part,
les Cahiers du Genre présentent en texte intégral la totalité des
textes publiés dans les Cahiers du GEDISST jusqu’à leur parution
chez un éditeur en 1997, et l’ensemble des introductions et des
résumés des articles des Cahiers du Genre. Sommaires et mots clés
complètent ces collections. L’architecture du DVD permet la
recherche par numéros ou par mots clés. À noter que les textes sont
aussi consultables sur les portails ÉRUDIT pour Recherches
féministes et CAIRN pour les Cahiers du Genre.
Longue vie à la pensée et à la recherche féministes! Longue vie
à nos revues et à la solidarité féministe!

1 Une première initiative de ce genre avait été prise en 1998, pour la
fabrication du numéro commun des revues Nouvelles Questions féministes et
Recherches féministes, numéro intitulé « Ils changent, disent-ils » et
coordonné par Huguette Dagenais et Anne-Marie Devreux. Cahiers du Genre, n° 52/2012
Les antiféminismes :
une nébuleuse aux manifestations tangibles
Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
L’antiféminisme est une réaction. Étymologiquement, il pourrait
se placer « au lieu du », « en comparaison du » ou « contre le »
féminisme. En tout cas, il s’oppose, mais concrètement à quoi, à
qui? Qui le porte : des individus, des groupes sociaux, des
organisations? Le numéro commun des Cahiers du genre et de
1Recherches féministes a été pensé pour y voir plus clair dans
cette nébuleuse des réactions au progrès social en faveur de
l’émancipation des femmes.
S’y intéresser maintenant tient d’abord et avant tout à ce qu’il
y a non seulement problème mais aussi danger.
L’antiféminisme s’organise aujourd’hui en s’adossant à l’idée que, les
inégalités de genre ayant disparu, les nouveaux droits des femmes
seraient des privilèges créant de nouvelles inégalités à l’encontre
des hommes. Partant de là, le féminisme contemporain est censé
être dépassé, car il continuerait de combattre pour des objectifs
déjà atteints. Cela le cataloguerait comme combat d’arrière-garde.
Cependant, en a-t-il toujours été de même et cela a-t-il toujours
revêtu les mêmes formes? C’est ce qu’une perspective historique
permet de savoir. Et en est-il partout de même? Une perspective
internationale permet de s’en faire une idée. Deux directions
d’emblée présentes dans notre projet éditorial commun.

1 Pour ce numéro fabriqué en commun, les Cahiers du Genre ont adopté les
normes typographiques et de présentation de la bibliographie de Recherches
féministes. 8 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
L’antiféminisme s’oppose au féminisme, c’est une évidence
étymologique, qu’il peut être nécessaire de rappeler et de
décortiquer, mais à quoi s’opposent ou réagissent les
antiféministes? Aux féministes? Ou aux femmes dans leur ensemble?
Du cri du meurtrier en rafale de l’École Polytechnique à
Montréal qui lance « j’haïs les féministes » aux meurtres en série
de femmes seules dans les rues, des crimes dits « d’honneur »
aux viols de guerre, du harcèlement psychologique et sexuel au
travail à la malnutrition féminine assumée, des mariages forcés
aux mutilations sexuelles et aux violences domestiques, quel est
le lien? On tue des femmes au nom de leur sexe, mais en des
lieux, en des situations politiques, en des contextes très divers.
Si la méthode de combat, la violence, est commune,
argumentaires et justifications adoptent plusieurs déclinaisons.
Lorsqu’on réfléchit à l’antiféminisme, on se heurte d’entrée
de jeu à un problème, c’est-à-dire la définition de ses contours,
de ses objectifs et de ses méthodes. De quoi parlons-nous au
juste : s’agit-il de discours, de pratiques ou des deux? En quoi
l’antiféminisme est-il distinct de la misogynie, du sexisme, de la
lesbophobie, du postféminisme, du masculinisme ou en quoi se
confond-il avec l’une ou l’autre de ces attitudes? Son caractère
fuyant, du fait de ses contours incertains, interdit-il toute
tentative de délimitation?
Commençons par un petit exercice de sémantique. Malgré
des luttes féministes qui se déroulent depuis plus d’un siècle et des
avancées qui ont transformé les vies des femmes et des hommes,
force est de reconnaître que nous vivons encore dans des
sociétés misogynes, sexistes et lesbophobes, et c’est de ce fond
sociétal qu’émergent les diverses variantes de l’antiféminisme.
Livrons-nous à un petit travail archéologique pour en repérer les
sédimentations et constituer une généalogie des antiféminismes
contemporains.
Les soubassements de l’antiféminisme
La misogynie est certainement la strate la plus ancienne et en
même temps la plus récurrente. Un dictionnaire la définit ainsi :
« haine ou mépris des femmes » (Petit Robert 2012). Nos Les antiféminismes : une nébuleuse... (Introduction) 9
cultures sont imprégnées de ce mépris. Ève serait la cause de la
déchéance humaine, ayant osé braver l’interdiction divine et
croquer le fruit de l’arbre du bien et du mal, ce qui s’est soldé
par l’expulsion du paradis et la confrontation de l’humanité à la
mortalité, à la misère et à la souffrance. Hésiode nous décrit
Pandore, « source de la race maudite des femmes », comme
source également de la souffrance humaine. Et l’on pourrait
remplir quelques étagères de la déclinaison des différentes
variantes de ce bêtisier par des hommes (et quelques femmes)
plus ou moins célèbres. « Forte vous me combattiez, faible vous
me méprisiez », comme le résumait Anne Sylvestre dans sa
chanson Une sorcière comme les autres.
Cette misogynie a la vie dure, même si elle demeure labile,
se transformant au gré des contextes et des époques. Et c’est à
l’arsenal des arguments misogynes que se ravitaille l’éternel
retour lorsqu’il s’agit de justifier la place subalterne des femmes.
Il s’appuie sur un argument de nature. Et cette nature que la
modernité occidentale s’est employée à comprendre, à déchiffrer, à
analyser, à aménager et à transformer devient soudainement
éternelle et immuable lorsqu’il s’agit des femmes.
La vague féministe de la fin des années 60 a employé les
termes « patriarcat » ou encore « sexisme », voire « sexage »
(Guillaumin 1992) pour décrire le rapport social qui maintient
les femmes dans une situation d’infériorité et d’appropriation
par les hommes. Plutôt que de se concentrer sur la « condition »
ou encore la « nature » féminine, les féministes de cette
génération ont mis l’accent sur le rapport social qui structure les
relations entre les sexes. Pourtant, le sexisme est défini comme
une « attitude de discrimination fondée sur le sexe » (Petit Robert
2012). Si ce dictionnaire renvoie « sexisme » à « phallocratie »
et à « machisme », il opère également une symétrie des
positions en renvoyant à « misandrie » et à « misogynie ». Il est
intéressant de voir que le mot « patriarcat », dans le même
dictionnaire, fait référence à la puissance paternelle, et non aux
rapports sociaux de sexe, et si « homophobie » y a trouvé une
place, ce n’est pas le cas de « lesbophobie ».
Pourquoi, dans ce contexte, parler de « sexisme » plutôt que
de « misogynie »? Il nous semblait important de montrer que, si la 10 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
misogynie est un sentiment fort répandu, il convient de décrire
et de nommer une réalité sociale et un système social qui
institue, nourrit, soutient et reproduit ces sentiments de haine et
de mépris des femmes. Comme tout système social, le sexisme
est général et global, en même temps qu’il s’exprime sous des
formes particulières. C’est sous ces formes diversifiées selon les
sociétés, les époques et les domaines d’activité qu’il organise
l’oppression commune des femmes (Delphy 1998), leur
domination et leur exploitation sur tous les plans de la vie sociale.
Sur le plan politique, le sexisme a longtemps fonctionné sur
la base de l’exclusion, puis de la marginalisation des femmes,
d’où toutes ces « politiques sur notre ventre » qui se sont faites
« sur notre dos », comme le dit si joliment le slogan féministe.
Sur le plan économique, plus d’un siècle après l’abolition de
l’esclavage, les femmes sont certainement les championnes du
travail non rémunéré, et cela a des répercussions sur leurs
possibilités d’accès aux emplois rémunérés, sur les postes occupés et sur
la rémunération. Sur le plan culturel, les femmes sont, encore,
plus souvent les égéries et les modèles que les créatrices. Sur le
plan symbolique, soit les femmes sont confinées et invisibilisées,
soit elles sont surexposées, nues de préférence, pour assurer la
vente de toutes sortes d’objets, sans parler des divers codes de la
famille qui, de par le monde, consacrent le devoir d’obéissance des
femmes à une figure masculine quelconque. Bref, l’invention
du terme « sexisme » voulait souligner l’existence de ce
système général et englobant, dont les manifestations concrètes
varient selon les pays, les époques ou les luttes féministes et qui
est fondé sur l’infériorisation des femmes.
Dans les textes qui suivent, on verra que l’antiféminisme
constitué se distingue parfois difficilement de la misogynie
ordinaire dans des sociétés qui reposent encore largement sur
l’exclusion, l’oppression, la marginalisation ou le dénigrement
des femmes. Cependant, les succès des combats féministes ont
modifié les possibilités de prises de position ouvertement sexistes
et misogynes. Aussi les argumentaires doivent-ils trouver d’autres
chemins d’expression et adapter leurs formes langagières.
C’est ce qui explique que, aujourd’hui, on voit surgir, du
moins dans le monde euro-atlantique, le concept de post-Les antiféminismes : une nébuleuse... (Introduction) 11
féminisme. Simple « post » additionnel ou expression d’une
crainte archaïque? Car le « post » sert d’abord et avant tout à
enterrer le féminisme. Pour certaines personnes, il signifierait
que les objectifs du féminisme, l’égalité et la liberté des
femmes, sont atteints et qu’il ne subsiste que quelques scories
dont le temps se chargera. Pour d’autres, c’est un immense
soupir de soulagement : les luttes des femmes ont failli porter
des fruits mais leur démobilisation offre un répit et permet de
rétablir les anciennes hiérarchies sociales. Tout cela n’empêche
ni les uns ni les autres de se gargariser de l’égalité entre les
hommes et les femmes comme valeur fondamentale des
sociétés occidentales et d’exiger des populations issues des régions
« barbares » et « arriérées » de la planète de se prosterner devant
ce nouvel autel pour bénéficier du « sésame » leur permettant
d’avoir accès aux gated communities, ces quartiers de riches
que sont devenus les pays euro-atlantiques.
Les réformes du droit de la famille, le droit à l’avortement,
l’accès aux professions, l’accès aux métiers traditionnellement
masculins, l’accès à la contraception, l’équité salariale, l’accès à
une rémunération indépendante, la présence de femmes dans les
postes de décision politique ou dans les conseils
d’administration de certaines entreprises, rien de tout cela n’est tombé du
ciel ou n’est l’effet de la soudaine bienveillance des autorités
(masculines) en place. Tout cela a été obtenu à la suite de
combats féministes qui se sont parfois échelonnés sur plusieurs
générations. Et les acquis restent fragiles, y compris dans les
sociétés euro-atlantiques où dominent les courants néolibéraux
et conservateurs.
Dans les domaines économique, social et politique, l’égalité
entre les femmes et les hommes est loin d’être atteinte, y
compris dans les sociétés occidentales : les inégalités salariales
restent importantes et les femmes ne détiennent qu’une faible
proportion de la richesse sous forme de propriété mobilière et
immobilière; la proportion de femmes dans les parlements et les
gouvernements est loin du taux de 50 % auquel il faudrait
s’attendre en cas d’égalité.
L’égalité entre les hommes et les femmes n’est donc pas à
l’ordre du jour uniquement dans les sociétés « en 12 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
développement » en vue de leur permettre de se qualifier pour
des programmes de développement international ou pour du
microcrédit, mais elle est aussi à l’ordre du jour sur l’ensemble
de la planète. Et si nous voyons s’étendre de plus en plus un
féminisme qui a pour objet la justice sociale en insistant sur les
inégalités de genre, ce n’est pas parce que les féministes des
générations précédentes auraient fait « fausse route » en mettant
essentiellement l’accent sur les inégalités de genre, mais parce
qu’il devient de plus en plus évident que sexisme, racisme et
capitalisme ont partie liée et qu’il semble utopique de penser se
débarrasser de l’un de ces systèmes en laissant en place les deux
autres.
Or l’antiféminisme contemporain tente de nous faire croire
que les femmes auraient tout obtenu et que nous vivrions sous
l’emprise d’un « nouveau matriarcat », castrateur forcément, qui
ferait du mâle blanc une espèce en voie de disparition. Et de
prôner une fausse symétrie qui fait en sorte que ce seraient
désormais les hommes qui devraient être l’objet de politiques
publiques spécifiques et leurs besoins qu’il faudrait écouter. Si,
dans le passé, il y aurait eu oppression féminine, nous assisterions
aujourd’hui à une domination féminine, et il faudrait d’urgence
se pencher sur la situation tragique de ces jeunes hommes,
victimes expiatoires des péchés de leurs pères. Pis encore, les
féministes seraient à l’origine d’une « guerre des sexes »
puisque désormais les femmes ripostent lorsqu’on les traite comme
des paillassons. Hyperbole de cette symétrisation qui occulte
l’asymétrie de fait concernant la place, le statut et les libertés
des hommes et des femmes dans la société, le mouvement
masculiniste contemporain, qui défend une « condition masculine »
aggravée par une plus grande égalité entre les sexes, n’est qu’une
modalité d’expression de l’antiféminisme jouant de la
sympathie qu’inspire un mouvement de défense d’individus réputés
malheureux et en plein désarroi (Blais et Dupuis-Déri 2008).
Quels sont les domaines d’action de l’antiféminisme?
Voyons maintenant, grâce aux divers textes réunis dans ce
numéro, les lieux où se déploient ces antiféminismes et les
manières dont cela se produit. Commençons, avec Mélissa Blais, Les antiféminismes : une nébuleuse... (Introduction) 13
par préciser que, parmi les « actions » antiféministes, nous
incluons ce qui peut à proprement parler être défini comme des
« attaques » antiféministes. Ces attaques, quel que soit leur
champ d’action, font que les féministes peuvent se sentir en
danger et « savoir que physiquement on peut être victime »,
comme le rappelle l’une des militantes citées par l’auteure.
Ensemble, les articles qui suivent confirment ce que les
féministes pressentent : l’antiféminisme est une réaction politique
qui touche d’abord la possibilité pour les femmes d’avoir une
expression politique à travers le féminisme, ou plus globalement
à travers toute forme de discours ou de suffrage. De la place des
femmes en politique à Madagascar (Mireille Rabenoro) au droit
de vote des Françaises (Helen Harden Chenut), en passant par la
définition de politiques spécifiques comme les politiques
démographiques ou relatives aux droits reproductifs au Mexique et
aux États-Unis (Mathieu Caulier), les antiféministes tentent de
museler la voix des femmes. L’antiféminisme des médias n’est
pas étudié en tant que tel dans ce dossier, même si, bien sûr,
beaucoup d’analyses reposent sur des productions médiatiques.
Un peu curieusement, notre appel de textes, point de départ
de ce numéro commun, n’a pas donné lieu à des réponses sur le
thème de l’école et de la plus grande réussite scolaire des filles
par rapport aux garçons, thème pourtant majeur des discours
antiféministes, notamment au Québec (voir notamment Bouchard
et St-Amant (1999)). On pourrait ajouter que manquent également
les expressions antiféministes dans le domaine de la production
scientifique, en particulier celle qui concerne la connaissance des
inégalités de sexe et des rapports sociaux de sexe. Là,
l’antiféminisme se confond souvent avec un point de vue androcentré
qui se pare du masque de l’objectivité. On sait, avec Colette
Guillaumin (1992), que la « colère des opprimées » (qui peut
bien évidemment se décliner aussi au masculin pour ce qui est,
par exemple, de l’oppression coloniale, de l’exploitation de
classe ou de la domination hétérosexuelle) est productrice d’un
savoir qui n’est en rien moins capable de généralisation que la
position de groupes dominants.
Chacun à sa manière, l’article de Helen Harden Chenut et
celui de Mathieu Caulier mentionnent l’utilisation de cette 14 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
opposition entre le professionnalisme des expertes et des
experts et le militantisme, forcément non scientifique, opposition
de scientifiques mâles aux prises de position féministes, les uns
à propos de la nature biologique des individus et leur capacité à
exercer des options politiques au moment de mettre un bulletin
de vote dans une urne, les autres sur la médecine procréative.
Après le politique, ou plutôt en même temps mais dans un
registre plus spécifique, l’antiféminisme s’exprime à propos et
au travers du religieux. Denise Couture en démontre, à partir du
« nouveau féminisme » du catholicisme romain contemporain,
la structuration poussée et la cohérence de discours et d’action.
Traditionnellement lié au religieux dans tous les domaines de la
domination masculine, le champ de la famille, domaine
privilégié des attaques antiféministes à travers, notamment, la
défense des droits des pères (Lavoie 2008; Devreux 2009), figure
néanmoins dans le paysage de l’antiféminisme du pape
JeanPaul II (Denise Couture) et dans l’analyse que fait Francis
Dupuis-Déri de la rhétorique antiféministe construite autour de
la notion de « crise de la masculinité ».
Nous gardant d’assimiler toute réflexion sur la masculinité à
de l’antiféminisme, nous observons cependant que le fameux
« malaise masculin », qui permet de re-spécifier les catégories
de sexe et de les réifier dans un essentialisme de nature, une fois
de plus, à partir du masculin. Dans son article, Marie-Carmen
Garcia effleure un domaine d’action qui pourrait bien voir
fleurir dans un proche avenir les revendications masculinistes et
antiféministes, celui de la vie urbaine et des cités. Comme il
faudrait le faire à l’école pour éviter aux garçons de souffrir de la
réussite des filles ou d’être éduqués par trop de femmes, la sortie
de crise masculine ne devra-t-elle pas bientôt passer par une plus
grande tolérance aux sociabilités masculines dans les quartiers,
qui, on en a la preuve trop souvent, s’expriment par des
violences physiques ou verbales et du harcèlement envers les
filles et les femmes? La violence ne constitue-t-elle pas, dans la
version masculiniste de l’antiféminisme, un élément « naturel »
de l’identité masculine, de même que l’inattention à l’école
relèverait d’une « nature » plus spontanément active et rebelle
des garçons? Les antiféminismes : une nébuleuse... (Introduction) 15
Quelles sont les méthodes des antiféministes?
D’un article à l’autre, on voit que les antiféministes font jouer
divers ressorts dans leur combat contre le féminisme et les
avancées en faveur des droits des femmes et qu’ils usent de
techniques variées, dont la plupart sont des techniques
discursives : amalgame, négation des réalités, menace, mais
aussi appel à la nature, à l’objectivité scientifique, ou encore
réécriture de l’histoire, et même renvoi aux calendes grecques
du changement souhaité par les femmes pour le bien de la
société. Arsenal habituel des techniques de domination tentant
d’instaurer ou de restaurer l’ordre social qui leur convient.
Évidemment, le refrain « c’était mieux avant » remporte un
franc succès quelle que soit la source du discours antiféministe.
Avant le féminisme, avant que les femmes se mêlent de
dénoncer l’oppression commune dont elles sont victimes. Et quoi
de plus caractéristique de cet « avant » que la référence à une
nature immuable des femmes, ancrées dans leur rôle de mère.
C’est bien sûr le discours de l’Église catholique qui entonne le
refrain avec le plus de conviction, mais les populationnistes ne
sont pas en reste. Quant aux hommes politiques malgaches,
comme on le comprend dans l’article de Mireille Rabenoro, ils
manipulent les faits historiques du passé, arguant de ce que des
femmes ont été sur le trône de la royauté dans suffisamment
d’occasions pour témoigner d’une longue tradition de partage du
pouvoir entre les sexes dans la sphère politique. Pourquoi
changer quoi que ce soit puisque « l’égalité est déjà là » (sur « le
mythe de l’égalité déjà là », voir Delphy (2007) et Lamoureux
(1994 et 2006))? Et même si le partage du pouvoir n’est pas
encore atteint, ne devrait-on pas attendre encore un peu pour
accorder le droit de vote aux femmes, plutôt que de risquer de
perturber la société établie, semblent demander les
antisuffragistes français étudiés par Helen Harden Chenut. À la
même époque, de l’autre côté de la Manche, on se demandait
parfois ce qu’il adviendrait de l’Empire dans une telle
éventualité : Martine Spensky a montré comment il était
inconcevable que le « corps pour autrui » des femmes, que les
antisuffragistes britanniques jugeaient naturellement fait pour
s’occuper exclusivement de la reproduction biologique et de la 16 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
famille, puisse s’aligner sur le même terrain que la force
naturelle des corps masculins, bien faits, quant à eux, pour
régler les affaires du corps politique (Spensky 2000 : 144-150).
Manipulation de l’histoire, manipulation des mots. Les
concepts du féminisme eux-mêmes peuvent être détournés : la
« promotion des femmes » et la « lutte pour la libération des
femmes » sont reprises par les chantres du « nouveau
féminisme » de Jean-Paul II.
Le même procédé est à l’œuvre dans un autre contexte : on
note, dans l’article de Marie-Carmen Garcia que les militantes
et les militants de Ni Putes Ni Soumises et du Mouvement des
indigènes de la République prétendent aussi, après l’avoir refusé,
avoir fondé un « nouveau féminisme », qui hiérarchise la
solidarité, celle de classe et de race avec les hommes des cités,
quelles que soient leurs pratiques sexistes à l’égard des femmes
de leurs quartiers, paraissant devoir passer avant la solidarité
entre femmes, comme s’il fallait nécessairement choisir entre
« antisexisme » et « antiracisme ». Josette Trat rappelle d’ailleurs
que, concernant l’analyse des violences faites aux femmes
comme celle de la question d’une loi sur l’interdiction du voile
islamique dans les établissements scolaires, les positions ne se
sont en réalité pas réduites à la simple opposition (pour ou
contre la loi) dont les médias français ont fait leurs choux gras.
Jouant là aussi sur les mots, l’opposition aux féministes – y
compris émanant d’intellectuelles – a ainsi voulu redéfinir tant le
statut de « victime » que la notion de « liberté », argumentant sur
la nécessité de « dépasser la “logique victimaire” et [de] rompre
avec un féminisme “pro-femme”, pour le remplacer par une
logique “multi-culturaliste” et “pro-sexe” » (Trat 2006 : 229).
L’article de Mélissa Blais montre que subir des attaques ou
risquer des violences physiques peut conduire à une division
entre féministes, quand certaines préfèrent faire une place dans
leur groupe à des préoccupations masculinistes, tandis que d’autres
continuent d’y résister. Celui de Denise Couture révèle que
Jean-Paul II a fait faire le travail de conception et de diffusion de sa
« théologie de la femme » par des théologiennes ou des femmes
activistes catholiques, ce qui autorisait l’Église à présenter cette
théorie comme un discours féministe parmi d’autres. De son Les antiféminismes : une nébuleuse... (Introduction) 17
côté, l’historienne Micheline Dumont note ceci (2011 : 29) :
« Cet antiféminisme touche même les féministes : plusieurs ont
le sentiment d’être allées trop loin », un point de vue utilisé par
les masculinistes qui y trouvent argument pour tenter un retour
en arrière, par exemple sur la mixité à l’école ou le partage de
l’autorité parentale à égalité entre les deux parents.
Car le maniement de l’intimidation, de la menace et de la
culpabilisation reste une stratégie de choix pour les
antiféministes. Cela peut aller du reproche fait aux féministes d’être
responsables de l’effondrement des valeurs et de la destruction
de l’œuvre de Dieu à l’intimidation physique, en passant par
l’accusation d’être responsables du mal-être des garçons, voire
de leur échec scolaire ou de leur tendance suicidaire. Si le
féminisme est dangereux pour la société, il est alors normal
d’utiliser des moyens coercitifs pour le contrer. D’ailleurs, les
références au combat militaire, si ce n’est guerrier, affleurent
parfois, laissant apparaître le désir des antiféministes d’en
découdre physiquement avec les femmes qui, à travers une « trouée
féministe », osent revendiquer leurs droits de citoyennes et s’en
prendre à la « forteresse mâle » : le retournement du réel est
complet.
Paradoxalement, les antiféministes revendiquent la plus grande
objectivité de leurs discours censés s’appuyer sur les données
scientifiques qui s’opposent au point de vue militant des
féministes, tout en ayant un goût particulier pour les références
prises dans les œuvres de fiction décrivant une masculinité en
crise d’hommes perdus au milieu des bouleversements sociétaux
issus de l’action féministe.
Cependant, au fond, la plus grande fiction sur laquelle
s’appuient les discours antiféministes tient à la minorisation de
l’oppression subie par les femmes. Cela va du sexisme ordinaire
auquel doivent faire face les filles et femmes dans la rue,
regardé parfois comme une réaction défensive pour certains garçons,
au refus partagé par tous les antiféministes et à toutes les
époques de considérer la situation matérielle de la majorité des
femmes sur la planète comme le véritable argument fondant la
lutte des femmes. 18 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
Une politique réactionnaire
Ce discours s’appuie sur le développement d’une politique du
ressentiment qui a d’abord représenté un courant minoritaire et
qui est en passe de devenir dominant un peu partout sur la
planète. Il s’agit de délégitimer certaines victimes en montrant
que d’autres sont encore plus victimes qu’elles. Comme le
souligne Susan Faludi (1991), après chaque période d’avancée
du féminisme, un backlash peut être observé. C’est pourquoi la
revue Recherches féministes a choisi de traduire un article de
Jane Mansbridge et Shauna L. Shames qui essaie de mieux
cir2conscrire la notion de backlash . Celui-ci peut s’interpréter
dans la logique des contre-mouvements sociaux, qui cherchent à
revenir à l’ordre antérieur des choses. Toutefois, il nous semble,
à la suite de Faludi, qu’il y a une particularité dans le backlash
antiféministe : la réaction procède moins de changements déjà
réalisés que de la crainte de changements à venir. Christine Bard
fait écho à Faludi lorsqu’elle montre que, à peine esquissée la
transformation des rapports sociaux de sexe, l’on décrète la
mort du féminisme qui aurait fait son temps ou qui serait allé
trop loin, ou les deux à la fois, tout cela au nom de la « hantise
de l’égalité » (Bard 1999 : 320).
La recrudescence de l’antiféminisme se nourrit d’un contexte
politico-social où se conjuguent néolibéralisme et
néoconservatisme, tous deux dangereux et pernicieux pour les
femmes et le féminisme dans la mesure où ils tentent de rogner
sur l’autonomie personnelle et collective que les femmes ont
acquise à travers leurs luttes des dernières décennies. Alors que
le premier nie les rapports sociaux, le second se languit d’un
retour au « bon vieux temps ». S’il faut distinguer entre ces
deux types de pensée, leur convergence est suffisamment forte
pour qu’il devienne nécessaire d’analyser leurs effets combinés
(Brown 2007).
C’est ainsi que l’on assiste à un phénomène de
disqualification du féminisme comme mouvement social. À partir du
moment où, dans le néolibéralisme, l’on insiste sur l’inexistence
des rapports sociaux et que l’on attribue les différences sociales

2 Faute d’espace suffisant, les Cahiers du Genre ne peuvent publier cet article. Les antiféminismes : une nébuleuse... (Introduction) 19
aux comportements individuels, les injustices sociales sont
gommées au profit d’une appréhension purement quantitative des
positions sociales. Quant au néoconservatisme, il a tendance, à
l’instar de ce que l’on avait déjà pu voir se développer dans le
e ediscours social des XVIII et XIX siècles, à attribuer les mêmes
différences sociales à des défaillances morales. Dans les deux
cas de figure, le féminisme devient obsolète – ou corporatiste –
puisque le sexisme est réputé révolu comme système social. Ce
qui nous ramène au discours du postféminisme.
Au-delà des méthodes et des stratégies, les antiféministes
s’appuient à l’occasion sur les combats les plus réactionnaires
de l’époque où ils s’expriment : c’est, par exemple, le cas des
antisuffragistes français flirtant avec les antidreyfusards. Plus
généralement, réactionnaire, l’antiféminisme s’oppose au
changement social, tournant un regard plein de nostalgie vers un passé
où les femmes non organisées entre elles pour se défendre
courbaient le dos sous le poids de l’exploitation et de
l’oppression. Une nostalgie du « tout oppression » donc.
C’est probablement ce qui explique la résurgence, autant en
France qu’au Québec, d’un discours du type « travail, famille,
patrie ». Retors, un tel discours à la fois soutient l’idée d’une
moralisation nécessaire de la société en mettant l’accent sur la
valeur de l’effort, plutôt que sur les politiques publiques, et
permet de conforter tant les rapports sociaux de sexe que l’ordre
racial de la suprématie occidentale. La montée du
néoconservatisme s’accompagne donc d’une insistance sur la
différence (hiérarchique, évidemment) des sexes et la crainte du
spectre de l’indifférenciation sexuelle que représenterait le
féminisme, ce qui permet de faire d’une pierre deux coups :
renvoyer les femmes à des positions subalternes et réitérer les
vertus de l’hétérosexualité.
Ainsi, l’antiféminisme se révèle un combat rétrograde, au sens
propre du mot. Cependant, comme le rappelle Mathieu Caulier,
à propos des conflits au sein des organisations travaillant sur les
droits reproductifs aux États-Unis et au Mexique, la victoire des
féministes peut consister à obliger leurs opposants à épouser
formellement les principes éthiques et méthodologiques du fémi- 20 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
nisme pour se maintenir dans les organisations où elles ont réussi
à faire valoir majoritairement leurs valeurs et leurs méthodes.
L’antiféminisme, quelle que soit la forme qu’il prend pour
s’exprimer, apparaît comme un combat logique si l’on se
souvient que les rapports sociaux de sexe sont un antagonisme
opposant les intérêts des femmes à réduire et à faire disparaître
la domination qu’elles subissent de la part des hommes et les
intérêts de ces derniers à préserver les bénéfices de cette
domination (Devreux 2004 et 2009). Un combat qu’il nous
appartient non de refuser en l’ignorant, mais de mener en actualisant
sans cesse nos connaissances sur ses cibles et en démontant ses
méthodes. Jusqu’à ce que ce combat antiféministe se voie réduit
à un baroud d’honneur.
* *
*
Les Cahiers du Genre comportent une rubrique annuelle
« Lecture d’une œuvre », partagée avec la revue Recherches
féministes pour l’occasion de ce numéro commun. Cette
« lecture » porte, cette fois, sur les écrits de la féministe
3américaine bell hooks . Estelle Ferrarese montre comment, à
partir d’une pensée de l’« interconnectivité des oppressions de
sexe, de race et de classe », bell hooks revisite la sororité qui
est, pour elle, un engagement politique plus qu’« une sympathie
réciproque », et l’amour qui est un choix : dès lors, la
« subjectivité précède le politique, qui en est une
précondition ».
Nous publions également, hors thème, un article de Lorena
Parini, Matteo Gianni et Gaëtan Clavien. Ils analysent
l’utilisation qui est faite des questions de genre dans les médias de la
Suisse francophone s’exprimant sur l’islam et les musulmans :
même lorsque le sujet traité dans la presse ne concerne pas
directement, a priori, les femmes, les hommes ou les rapports
sociaux de sexe, les questions de genre sont instrumentalisées
au nom de la démocratie, dans l’instant même où la parole et le
libre choix des femmes sont déniés et délégitimés.

3 L’auteure tient à l’usage des minuscules dans la graphie de son nom. Les antiféminismes : une nébuleuse... (Introduction) 21
Références
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Blais, Mélissa, et Francis Dupuis-Déri (dir.) (2008). Le mouvement
masculiniste au Québec : l’antiféminisme démasqué, Montréal,
Les éditions du remue-ménage.
Bouchard, Pierrette, et Jean-Claude St-Amant (1999). Garçons et
filles. Stéréotypes et réussite scolaire. Montréal, Les éditions du
remue-ménage.
Brown, Wendy (2007). Les habits neufs de la politique mondiale.
Paris, Les Prairies ordinaires.
Delphy, Christine (2007). « Le mythe de l’égalité déjà là : un poison! »,
conférence prononcée à l’Institut de recherches et d’études
féministes (IREF), 11 octobre.
re— (1998). L’ennemi principal I. Paris, Syllepse [1 éd. : 1970].
Devreux, Anne-Marie (2009). « “Le droit, c’est moi”. Formes
contemporaines de la lutte des hommes contre les femmes dans le
domaine du droit », Nouvelles questions féministes, 28, 2 : 36-51.
— (2004). « Les résistances des hommes au changement social :
émergence d’une problématique (Introduction) », Cahiers du genre,
36 « Les résistances des hommes au changement » : 5-20.
Dumont, Micheline (2011). « Cent ans d’antiféminisme », dans Mélissa
Blais et autres (dir.), Retour sur un attentat antiféministe. École
polytechnique de Montréal, 6 décembre 1989. Montréal, Les
éditions du remue-ménage : 29.
Faludi, Susan (1991). Backlash. The Undeclared War against Women,
New York, Crown Publishers (traduction française : Paris, Des
femmes, 1993).
Guillaumin, Colette (1992). Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée
de nature. Paris, Côté-femmes.
Lamoureux, Diane (2006). « Les nouveaux visages de l’antiféminisme
en Amérique du Nord », dans Josette Trat, Diane Lamoureux et
Roland Pfefferkorn (dir.), L’autonomie des femmes en question.
Paris, L’Harmattan : 31-50.
— (1994). « Vivons-nous dans un monde post-féministe? »,
Philosophiques, XXI, 2 : 321-332.
Lavoie, Josiane (2008). « L’activisme juridique, le divorce et la garde
des enfants : backlash sur les gains essentiels du mouvement
féministe », dans Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri (dir.), Le
mouvement masculiniste au Québec : l’antiféministe démasqué.
Montréal, Les éditions du remue-ménage : 195-209. 22 Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux
Spensky, Martine (dir.) (2000). Universalisme, particularisme et
citoyenneté dans les Îles Britanniques. Paris, L’Harmattan.
Trat, Josette (2006). « Entre néolibéralisme et ordre moral, les
féministes divisées », dans Josette Trat, Diane Lamoureux et
Roland Pfefferkorn (dir.), L’autonomie des femmes en question.
Paris, L’Harmattan : 214-238. Cahiers du Genre, n° 52/2012
L’antiféminisme du « nouveau féminisme »
préconisé par le Saint-Siège
Denise Couture
Résumé
Dans son discours contemporain, le Saint-Siège s’attaque au féminisme
qu’il juge dangereux et menaçant. Il a élaboré un discours phallocentrique
exemplaire, nouveau et adapté à son temps, qui réutilise des concepts
féministes en inversant leur signification. La stratégie de camouflage de
son propre phallocentrisme fonctionne en partie : elle réussit à éviter
l’opposition d’un auditoire, tant catholique que citoyen, pour qui la thèse
de la subordination sociale des groupes des femmes aux groupes des
hommes est inaudible et inacceptable. En ce sens, le discours du
SaintSiège correspond bien à un antiféminisme.
ANTIFÉMINISME — ÉGLISE CATHOLIQUE — DROITS DES FEMMES — THÉOLOGIE —
MOUVEMENTS FÉMINISTES — VATICAN
Dans la Lettre du pape Jean-Paul II aux femmes (1995e),
l’auteur fait la promotion de ce qu’il appelle le « grand
processus de libération de la femme ». Il exprime son « regret »
pour « la responsabilité objective de nombreux fils de l’Église »
à une « histoire de très forts conditionnements » qui a entravé la
reconnaissance de la dignité de la femme et qui a empêché
1celle-ci « d’être totalement elle-même » (Jean-Paul II 1995e :

1 Dans les citations des textes du Saint-Siège, les soulignés proviennent du
texte original. On notera un emploi abondant des soulignés et des guillemets.
J’ai choisi délibérément de reproduire tels quels les textes du Saint-Siège, car Denise24 Couture
osn 6 et 3). Cette lettre a paru en juin 1995 dans le contexte des
travaux préparatoires de la Quatrième Conférence mondiale sur
les femmes, tenue à Beijing, et à laquelle le Saint-Siège a
participé en qualité d’État observateur aux Nations Unies. Quelques
mois auparavant, dans l’encyclique Evangelium vitae, Jean-Paul II
invitait les femmes à « promouvoir un “nouveau féminisme” »
o(Jean-Paul II 1995c : n 99), celui-ci devant correspondre à la
vision du Saint-Siège. Je cite ces textes parce que ces mots, ceux
qui portent, d’abord, sur le regret de la participation de l’Église
à la méconnaissance de la dignité de la femme et ceux qui
concernent, ensuite, la promotion de ce qui est appelé un
« nouveau féminisme », auront été prononcés une fois par son
auteur et qu’ils ont été entendus.
Il faut voir que les auteurs du discours contemporain du
Saint-Siège utilisent une stratégie d’inversion des concepts
féministes. Ils réemploient ceux-ci et leur font dire le contraire
de ce qu’ils signifient dans la formation politique et théorique
du féminisme d’où ils proviennent. Le « nouveau féminisme »
préconisé par Jean-Paul II représente en fait un phallocentrisme
accompli et exemplaire. Sur le plan théorique, ce
phallocentrisme catholique romain contemporain expose les raisons pour
lesquelles la nature de la femme consiste à être une aide pour
l’homme. Sur le plan politique, il implante une répartition des
rôles entre les hommes et les femmes qui assigne à celles-ci des
fonctions de service aux hommes à l’intérieur de l’Église
catholique; de plus, le Saint-Siège intervient auprès des États en
vue de l’instauration d’une telle division des rôles sur le plan
civil. L’inversion est donc complète. Ce « nouveau féminisme »
correspond à ce que le féminisme tente de déconstruire. Est-il
besoin de rappeler que le féminisme est né précisément pour
opérer cette déconstruction, pour briser cette théorie et cette
politique de subordination des groupes des femmes aux groupes
des hommes.
L’inversion se produit également en ce qui concerne
l’« égalité ». Le principe de l’égalité entre les hommes et les

cette répétition a pour effet de faire ressortir le caractère sans fondement de
ses positions. Jean-Paul II parle de la femme au singulier; il étudie la
signification du féminin et la nature immuable de la femme. J’y reviendrai. L’antiféminisme du « nouveau féminisme » (du) Saint-Siège 25
femmes, redit, répété, réitéré, excessivement, dans les textes du
Saint-Siège, signifie en fait la subordination de la femme à
l’homme, c’est-à-dire l’inégalité. Il importe d’analyser la manière
dont le Saint-Siège réalise cette opération et les effets produits.
L’inversion touche également plusieurs autres concepts
féministes employés par le Saint-Siège, tels que la promotion des
femmes, la lutte pour la libération des femmes, la défense des
droits des femmes, la lutte contre la domination des femmes ou
la dénonciation de la discrimination faite aux femmes.
Une (hypo)thèse de lecture
M’appuyant sur ce qui précède je soumets l’(hypo)thèse de
lecture qui suit.
Dans son discours contemporain, le Saint-Siège s’attaque au
féminisme qu’il juge dangereux et menaçant. Il a élaboré un
discours phallocentrique exemplaire, nouveau et adapté à son
temps, qui réutilise des concepts féministes en inversant leur
signification. Par un tour de force autoritaire, il impose cette
vision à l’intérieur de l’Église catholique. Et il vise à l’implanter
sur le plan civil dans les États. Il faut dire que la stratégie de
camouflage de son propre phallocentrisme fonctionne en partie :
elle réussit à éviter l’opposition d’un auditoire, tant catholique
que citoyen, pour qui la thèse de la subordination sociale des
groupes des femmes aux groupes des hommes est inaudible et
inacceptable.
Le discours du Saint-Siège correspond bien à un
antiféminisme, mais il se distingue de la misogynie : celle-ci est
liée « aux représentations sociales »; celui-là se construit sur la
base d’une opposition au féminisme (pour cette distinction, voir
Blais (2009 : 87) et Perrot (1999)).
En vue de mettre en lumière les différents aspects de mon
(hypo)thèse, je propose d’abord quelques remarques
introductives et contextuelles pour situer le discours actuel du
SaintSiège; je préciserai ensuite le corpus étudié et j’analyserai les
principales composantes du phallocentrisme du Saint-Siège; Denise26 Couture
enfin, je réinterpréterai, à partir de là, son inversion des
2concepts féministes et son attaque contre le féminisme .
Des remarques introductives et contextuelles
Première remarque : on note que, si Jean-Paul II se présente
comme un défenseur de la dignité de la femme, il évite
cependant de s’approprier l’identité féministe elle-même. Il a plutôt
attelé des femmes à la tâche de développer ce qu’il a appelé un
« nouveau féminisme ». Ce dernier doit reproduire, et le cas
échéant approfondir, la doctrine du Saint-Siège. Des femmes et
des théologiennes ont répondu à cet appel. Plus particulièrement
depuis les années 2000, des théologiennes et des activistes
catholiques s’approprient en effet le discours normatif des
autorités ecclésiales en se situant dans ce courant appelé le
« nouveau féminisme ». Dans l’allocution d’ouverture du congrès
international sur le thème « Femmes et hommes, la totalité de
l’humanum », organisé par le Vatican à Rome en 2008, le
cardinal Stanislaw Rylko a inscrit l’événement dans la foulée de
l’invitation de Jean-Paul II à « devenir les promoteurs d’un
nouveau “féminisme” » (Lago 2008 : 2). Y ont participé des
théologiennes catholiques de partout dans le monde. Elles produisent
des discours qui prennent appui sur le discours antiféministe du
Saint-Siège : elles le prolongent, l’explicitent, le diffusent. Leur
travail, disent certaines, contribue à « fonder sur de solides
arrière-fonds philosophique et anthropologique » la vision romaine
des rapports entre les sexes (Schumacher 2006). D’autres jouent
avec le terme « nouveau » contenu dans l’expression « nouveau
féminisme » et l’opposent aux féminismes dits « traditionnel »
ou « ancien » (Schumacher 2003). Sur le plan politique, notons
en particulier que c’est en 2007 qu’est née, en Europe
francophone, l’Alliance pour un nouveau féminisme européen,
présidée par Élizabeth Montfort, ancienne députée européenne.

2 La concision des analyses qui suivent permet de viser la cible au centre et
d’assurer une certaine clarté certes, mais des études plus détaillées seront
nécessaires étant donné l’ampleur des questions interreliées dans le corpus
étudié. Je ne pourrai donc qu’effleurer plusieurs de ces questions importantes
dans le présent texte. L’antiféminisme du « nouveau féminisme » (du) Saint-Siège 27
3Cette stratégie du Saint-Siège comporte deux aspects : d’abord,
il fait en sorte que son antiféminisme soit soutenu et diffusé
également par des femmes, elles qui, dans cette vision,
remplissent (de par leur nature) une fonction d’éducatrices (aux
valeurs catholiques); ensuite, il présente ce discours tenu par
des femmes comme un courant féministe parmi les autres, ce
qui a pour effet d’effacer son caractère pourtant nettement
antiféministe.
Deuxième remarque : la stratégie du Saint-Siège qui consiste
à camoufler sa propre position antiféministe par l’inversion de
concepts féministes réussit en partie. Après la mort de
JeanPaul II, en 2005, puis autour de sa béatification (mai 2011), des
dizaines de livres dans toutes les langues ont paru sur cette
figure spirituelle, marquante et aimée. Parfois hagiographique, ce
corpus regorge d’éloges au pape. Je désire souligner qu’y
circulent invariablement des énoncés admiratifs sur son
engagement pour la promotion de la femme, idée, semble-t-il, bien
inculquée. L’inversion s’étend ainsi à un corpus qui porte sur le
pape et sur le Saint-Siège. À titre d’exemple, dans une
anthologie publiée en 2011 qui regroupe les textes les plus marquants
du pape Jean-Paul II, on lit à propos de celui-ci : « Année 1995 :
l’ardent promoteur de la vocation féminine », « Il faut […]
retenir […] son engagement personnel dans la promotion féminine
en écrivant à toutes les femmes du monde » (Documentation
catholique 2011 : 214).
Dans la même direction, l’emploi abondant de l’expression
« égalité des hommes et des femmes » dans les textes du
SaintSiège, sans autre indication, sans noter les restrictions à cette
égalité, a pour effet, sur une tranche de lectrices et de lecteurs
de ce discours, de faire croire que l’auteur du discours emploie
le mot « égalité » au sens habituel où on l’entend dans la société
de droits, c’est-à-dire comme une égalité sociale. En fait, il
s’agit d’une égalité en « dignité humaine » qui précède l’ordre
social. Cependant, en raison de la réitération de la thèse de
l’égalité, des catholiques, femmes et hommes, interprètent

3 Le mot « stratégie » signifie ici un effet d’ensemble de multiples
interventions discursives et non discursives. Il ne concerne pas des intentions
personnelles.