LES FEMMES A LA CONQUÊTE DU POUVOIR POLITIQUE

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Symbole de la conquête des droits politiques, le droit de vote était loin d'être la seule revendication des femmes britanniques au début du XXe. Suffragistes et suffragettes considéraient en effet le vote comme un moyen plutôt qu'une fin. Ce livre trace le portrait de grandes figures féminines de l'évolution des luttes, dévoile les conflits et alliances avec les partis politiques et les syndicats et entre les groupes féministes eux-mêmes. Puis, il ouvre la réflexion sur la place des femmes aujourd'hui dans les instances politiques.

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Date de parution 01 janvier 2001
Nombre de lectures 52
EAN13 9782296192508
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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@ L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-0511-7LES FEMMES A LA CONQUETE
DU POUVOIR POLITIQUE
Royaume-Uni, Irlande, IndeBibliothèque du féminisme
Collection dirigée par
Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch
publiée avec le soutien de
l'Association nationale des études féministes (ANEF)
Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme
questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des
sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique
ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et
critique dans une approche interdisciplinaire.
L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de
textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des
sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de
séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques; la
traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches
féministes à l'étranger.
Ouvrages parus
. Lettres de Catherine de Saint-Pierre à son frère Bernardin, Lieve
Spaas, 1996.
. La Mixité à l'école primaire, Claude Zaidman, 1996.
. Quelle citoyenneté pour les femmes? sous la direction de Alisa deI Re
et Jacqueline Heinen, 1996.
. Les Femmes dans la prise de décision en France et en Europe, sous la
direction de Françoise Gaspard, 1997.
. Le Roman d'amour et sa lectrice. Une si longue passion, Annik HoueI,
1997.
. Les Femmes et la Création musicale. Les compositrices européennes
du Moyen Age au milieu du xxe siècle, Danielle Roster (traduction de
l'allemand, Denise Modigliani), 1998.
. La Construction sociale de l'inégalité des sexes. Des outils et des
corps, Paola Tabet, 1998.
. Simone de Beauvoir. L'autre en miroir, Françoise Rétif, 1998.
. Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Un héritage admiré et
contesté, Catherine Rodgers, 1998.
. Cartographie du féminin dans l'utopie. De l'Europe à l'Amérique,
Claude Cohen-Safir, 2000.
. L'Evidence de l'égalité des sexes. Une philosophie oubliée du XVIIe
siècle, Elsa Dorlin, 2000.
. Femmes de pouvoir: mythes et fantasmes, sous la direction de Odile
Krakovitch, Geneviève Sellier et Eliane Viennot, 2001.Sous la direction de
Martine Spensky
LES FEMMES A LA CONQUETE
DU POUVOIR POLITIQUE
Royaume-Uni, Irlande, Inde
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaliaL'Harmattan L'HarmattanInc.
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
(Qc) 1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris Montréal
HONGRIE ITALIEFRANCE CANADA H2Y lK9J'aimerais exprimer ma gratitude aux membres du CESCIB (Centre de
Recherches sur le Commonwealth et les lIes britanniques) de
l'Université de Paris VIII pour les échanges fructueux que nous avons
eus dans nos séminaires, au cours de ces dernières années, et dont je
me sens redevable. Je remercie l'Université de Paris VIII qui a permis
à nos projets de se réaliser. Merci à ceux et celles qui ont relu le
manuscrit de cet ouvrage, Dominique Fougeyrollas, François Poirier et
Helène Rouch. Merci à Rosalind Greenstein pour ses conseils
concernant la traduction des termes juridiques.Introduction
Par Martine Spensky
La plupart des chapitres de cet ouvrage ont été présentés,
sous une forme abrégée, lors du colloque: "1918 -19 2
81998, la participation des femmes à la prise de décision
politique en Grande-Bretagne... et ailleurs ", organisé par le
CESCIB (Centre d'Etudes sur le Commonwealth et les îles
Britanniquesl) à l'Université Paris 8, les 20 et 21 novembre
1998. L'année 1998 marquait en effet le quatre-vingtième
anniversaire de la loi de 1918 donnant le droit de vote à plus
de huit millions de femmes2 britanniques et le
soixantedixième anniversaire de celle de 1928 instaurant le suffrage
universel de fait dans ce pays. Ce livre ne constitue toutefois
pas" les actes" du colloque. Une vingtaine d'intervenant-e-s
y ont, en effet, apporté leur contribution, ainsi que sept
discutant-e-s chargé-e-s de produire une synthèse de chaque
session afin de lancer le débat. Certaines communications
portaient sur le dix-neuvième ou le début du vingtième siècle,
d'autres sur l'époque contemporaine; la plupart sur la
Grande-Bretagne, d'autres sur divers pays de l'Union
européenne. L'intitulé, peu contraignant puisque le colloque
se proposait de faire le point sur le chemin parcouru et celui
qui restait à faire avant d'arriver à l'égalité politique entre
femmes et hommes, avait permis une grande diversité des
interventions. Dans un souci d'homogénéité, les éditrices3 et
moi-même avons préféré restreindre, d'un point de vue
géopolitique et temporel, l'étendue de l'ouvrage. Nous avons
en effet choisi de retenir les seules interventions portant
directement sur la Grande-Bretagne et deux des pays qui ont
partagé avec elle une histoire commune et continuent
d'entretenir des liens privilégiés avec l'ancienne métropole:
l'Irlande et l'Inde.
Les mouvements féministes de ces deux pays sont, en
effet, nés dans la mouvance de ceux du Royaume-Uni et n'ont
jamais cessé d'entretenir avec eux des liens étroits, bien que
1. Dont j'ai assumé la responsabilité pour la dernière année en 2000.
2. Les femmes de plus de trente ans occupant en leur nom propre ou
possédant une maison d'une certaine valeur, ou épouses d'un homme
remplissant ces conditions, ainsi que les diplômées des universités.
3. Dominique Fougeyrollas et Hélène Rouch, responsables de la collection
" Bibliothèque du féminisme" aux éditions l'Harmattan.8 LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
rarement sereins. La comparaison avec l'ancienne métropole
peut être un intéressant objet d'étude puisque les différences
creusées à partir d'un héritage commun ont constitué ces pays
en nations indépendantes. Or, les rapports hommes/femmes
sont généralement au cœur du projet nationaliste, comme le
montre Elizabeth Gaudin dans le chapitre qu'elle consacre
aux femmes irlandaises.
Au niveau temporel, nous avons choisi la période la plus
militante du mouvement en faveur du suffrage des femmes:
1897-1918. Deux chapitres, ceux de Véronique Molinari et de
Myriam Boussahba-Bravard, portent toutefois sur la période
de transition qui suit entre 1918 et 1928. Ils concernent le
devenir des deux plus importantes organisations suffragistes4
de ce premier tiers du vingtième siècle: le NUWSS (National
Union of Women's Suffrage Societies) de Milicent Fawcett,
dont Barbara Caine retrace minutieusement l'histoire dans cet
ouvrage, à travers le portrait de sa dirigeante; Eleonor
Rathbone lui succède à la tête de l'organisation en 1918,
laquelle prend l'année suivante le nom de NUSEC (National
Union of Societies for Equal Citizenship). Myriam
BoussahbaBravard étudie le rôle de la présidente de la NUSEC dans
l'orientation de celle-ci, jusqu'en 1929. Le deuxième chapitre
portant sur la période de transition concerne, dans une
moindre mesure, le devenir de la WSPU (Women's Social and
Political Union) dont June Purvis écrit ailleurs dans ces pages
l'histoire jusqu'à la Première Guerre mondiale, en traçant le
portrait d'Emmeline Pankhurst. La WSPU se transforme
brièvement en Parti des femmes, en novembre 1917, mais reste
ignoré par les féministes à cause de ses orientations
idéologiques. C'est ce " choix" des nouvelles électrices entre
"parti des femmes" et "partis politiques" traditionnels
qu' étudie Véronique Molinari. Le chapitre de Jim Barry, le
seul à se situer à la fois dans la période actuelle et sur le terrain
des municipales, porte sur l'effet des quotas de femmes aux
élections locales en Inde depuis 1992. Seul sociologue dans
cet ouvrage écrit par des historiennes et des anglicistes, Jim
Barry compare, de fait, Mombay5 et Londres car, dans ces
capitales, l'une grâce à des quotas (Mombay), l'autre sans,
4. Le mot" suffragiste désignait toutes celles et ceux qui étaient partisan-"
ne-s du suffrage des femmes. Le sens du mot" suffragette", plus connu en
France, est donné dans le texte: ce sont, en un mot, les plus" remuantes"
des suffragistes.
5. Les Indiens, et plus récemment les Britanniques, nomment Bombay:
Mumbay. Afin de rester fidèle au texte de Jim Barry, c'est le nom qui sera
utilisé ici, bien qu'il ne soit généralement pas utilisé en français.MARTINE SPENSKY 9
30% des élus municipaux sont des femmes. Cette comparaison
lui permet de faire la démonstration de l'intérêt de la notion
de " masse critique ". Il semblerait en effet que, si la présence
d'une petite proportion de femmes dans les assemblées
politiques ne change rien à l'exercice du pouvoir, au-delà
d'un certain seuil - que Drule Dahlerup (1988), qui a inventé
le concept, fixe à 25% - ce n'est plus le cas. Ce seuil n'a
jamais été atteint en France, pas plus au niveau municipal
qu'au niveau parlementaire. Ceci explique sans doute que la
notion de " masse critique" y soit généralement ignorée; il y
a sans doute d'autres raisons qui expliquent le manque
d'intérêt pour cette notion en France.
Le programme du colloque ainsi que le nom des
intervenant-e-s et l'intitulé de leur intervention figurent en
annexe; il Y sera parfois fait référence6 dans cette
introduction. Le chapitre de Barbara Caine sur Milicent
Garrett Fawcett a été spécialement écrit pour ce livre. En effet,
le très beau portrait d'Emmeline Pankhurst tracé par June
Purvis ne pouvait pas rester seul sans risquer de donner à
penser - ce qui a souvent été le cas - que la dirigeante de la
WSPU était celle du mouvement dans son ensemble. D'autant
plus que le peu de Français-e-s ayant vaguement entendu
parler du mouvement britannique pour le droit de vote des
femmes ne connaissent généralement que le nom de
suffragettes, sobriquet dont le Daily Mail avait affublé les plus
remuantes des suffragistes, celles qui suivaient Emmeline
Pankhurst7. Or, si Fawcett et Pankhurst n'étaient pas les seules
leaders du mouvement, elles n'en étaient pas moins ses deux
figures les plus emblématiques jusqu'à la Première Guerre
mondiale. On peut donc difficilement parler de l'une sans
parler de l' autre.
Après avoir défini les notions de pensée et de mouvement
féministes telles qu'elles sont entendues par les actrices
ellesmêmes, je me propose, dans cette introduction, d'esquisser à
grands traits les contours du mouvement suffragiste, depuis sa
première vague8, dans les années 1860, jusqu'au suffrage
universel en 1928. Ceci permettra de situer les différents
chapitres de cet ouvrage dans leur contexte plus général,
6. Dans ce cas le nom de l'auteur de l'intervention sera suivi de l'indication
"colloque 98".
7. Voir le sens de ce sobriquet plus loin dans le texte.
8. On parle généralement de première vague du mouvement féministe
19ème siècle, de deuxième vague pour selorsqu'on se réfère au mouvement du
référer à celui des années 1970. Toutefois, s'agit ici du premier et dI
deuxième moment du mouvement suffragiste.10 LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
méconnu du public français. La partie suivante est une
réflexion sur les notions de sphères privée et publique,
d'intérêt" général" et" particulier", qui apparaissent à la
fois dans les discours anti-féministes - qui les délimitent - et
les discours féministes - qui les subvertissent. Elle se
poursuivra par une réflexion sur la position inconfortable
résultant de ces .divisions, pour les femmes, tiraillées entre
plusieurs loyautés; elle s'achèvera sur une interrogation sur la
notion de "masse critique".
La pensée féministe
Bien que le mot" féminisme" n'ait été utilisé pour la
première fois en Grande-Bretagne qu'en 18959, l'émergence
de la pensée du même nomlO est contemporaine de la remise
en cause du pouvoir absolu du monarque, au dix-septième
sièclel1. On trouve dès cette période des textes en faveur des
droits des femmes, et notamment celui de ne pas dépendre du
pouvoir arbitraire du mari - à l'instar des hommes qui
refusent de continuer à subir le pouvoir arbitraire du roi - ou
en faveur de leur droit à l'éducation. A l'aube de la
Modernité qui voit s'accentuer l'importance accordée à
l'individu et au développement de ses capacités personnelles
dans une société fondée idéalement sur le "mérite",
9. D'après Barbara Caine (1997: XV), il aurait été utilisé pour la première
fois le 27 avril 1895 dans l'Athenaeum, puis en 1898 dans la Westminster
Review, avant que son usage ne devienne courant.
10. Je définirai pour ma part comme" féministe" toute conscience
partagée du fait que, globalement, le groupe des hommes est avantagé par
rapport au groupe des femmes. L'étendue des avantages masculins peut varier
selon les groupes sociaux et en fonction des périodes historiques. Le noyau
dur de l'inégalité reste toutefois le moindre accès des femmes aux richesses,
aux instances de prise de décision et au symbolique, voire même leur
exclusion totale. Ce n'est pas un fait de nature, mais un fait de culture qui
peut - et doit - par conséquent, être modifié. Les différents féminismes
divergent sur les différentes stratégies à adopter pour y parvenir. Ils peuvent
aussi diverger, bien sur, sur leur vision du monde à construire~
Il. Certaines, telle Anne Oakley (1972), n'hésitent pas à faire remonter
l'apparition de la pensée féministe à celle de la Réforme anglaise et aux
débats qu'avaient suscité la succession d'Henry VIII dont deux" héritiers",
la catholique Marie et sa demi-sœur, la protestante Elisabeth, se trouvaient
être des femmes. Le Royaume d'Ecosse (indépendant) était alors gouverné
par leur cousine, la catholique Marie Stuart. C'était un débat entre hommes
dont l'objectif n'était pas de défendre un quelconque droit des femmes, mais
de donner - ou de nier - une légitimité à leur monarque. Ce débat, d'un grand
intérêt, n'est pas à mon sens un débat féministe.MARTINE SPENSKY Il
certaines femmes trouvent les mots et le cadre théorique leur
permettant de confronter ces idéaux à leur position dans la
société. Cette nouvelle ère entend rompre avec la précédente
Itoù le status" de l'individu était déterminé par
l'appartenance à un groupe. En effet, si ce qui fait la
différence entre les êtres humains n'est pas leur nature, mais la
culture et les stimuli qu'ils reçoivent de leur environnement,
comme l'affirme John Locke dans On Human Understanding
(1689), alors les qualités imputées aux femmes, cette
ignorance baptisée" innocence" comme le dira plus tard
Mary Wollstonecraft, ne sont que l'effet de cette culture qui
vise à en faire des êtres" relatifs" (Basch, 1974), dépendants
de ceux qui sont devenus la norme de l'humain, au moins au
plan des représentations, les" hommes libres et égaux" entre
eux. Déjà en 1694 Mary Astell relève ironiquement: "Si les
hommes sont nés libres et égaux, comment se fait-il que les
femmes soient nées esclaves?" (Kinnaird, 1983). La pensée
féministe resurgit avec vigueur dans les années 1790, au milieu
de la polémique qui divise la Grande-Bretagne à propos de la
Révolution française, notamment dans les écrits de Mary
Wollstonecrafe2. Dans son ouvrage Vindication of the Rights
of Woman (1792), celle-ci se prend brièvement à rêver du jour
où les femmes seront représentées au plan politique: "D e
cette façon elle inaugure, comme Susan B. Anthony, Millicent
Garret Fawcett et Sylvia Pankhurst Ie reconnaissent, Ie
mouvement pour le suffrage féminin" (Saba Bahar, colloque
98). Le mouvement suffragiste a fait de Wollstonecraft, depuis
la fin du dix-neuvième siècle, sa mère fondatrice. Pourtant, les
féministes victoriennes de la première moitié du dix-neuvième
siècle évitent de s'y référer explicitement, craignant que leurs
revendications pour les droits des femmes, ne soient associées,
dans l'esprit du public, à sa vie considérée comme dissolue:
"Le nom même de Wollstonecraft symbolisait le lien entre,
d'une part, révolte personnelle et sexuelle et, d'autre part,
conviction féministe, lien que cherchaient à nier la plupart des
féministes victoriennes" (Caine, 1997: 96). Toutefois,
"alors qu'elle était dédaignée en public, Wollstonecraft
semble avoir occupé, en privé, une toute autre position" (id.:
97). Cette attitude paradoxale s'explique par le fait que les
pionnières du mouvement des femmes pensent qu'elles ne
pourront être entendues que si elles affichent une vie privée
12. De nombreux articles et ouvrages consacrés à Wollstonecraft ont été
publiés en français au cours de l'année universitaire 1999-2000 puisque son
oeuvre était - pour la deuxième fois - au programme de l'agrégation
d'anglais.12 LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
sans tâche. Les femmes sont, en effet, généralement jugées - et
jaugées - selon des critères privés, qu'elles participent ou non
à la vie publique. Leur vie privée concerne à la fois leurs
relations personnelles et intellectuelles. Wollstonecraft ne peut
donc pas décemment être leur figure emblématique, même si
ses idées transparaissent ici et là dans leurs écrits (Caine,
1997). Ce n'est qu'à la fin du siècle que celle-ci est promue
mère du mouvement suffragiste, au moment où se construit,
selon Joan W. Scott, une véritable tradition féministe (J. Scott,
1997). Jusqu'alors les actrices du mouvement des femmes qui
ont commencé à en écrire l'histoire dès les années 1880, ont
eu plutôt tendance à légitimer leurs demandes en les situant
dans la tradition radicale nationale, celle du " freeborn
Briton" (E.J. Y~o, cité par Holton, 2000). Une tradition
n'efface d'ailleurs pas forcément la précédente et les mêmes
personnes se réfèrent souvent aux deux. La tradition féministe
peut être vue comme participant de la construction de
l'identité du " sujet femme" émergeant (DeI Re,
Heinen 1996), en lutte pour obtenir les droits garantis à ce
mythique freeborn Briton (Britannique né libre). La tradition
syndicale a joué un rôle similaire pour les ouvriers.
Le mouvement féministe
Bien que la pensée féministe soit relativement ancienne,
on ne peut parler de mouvement proprement dit" avec ses
locaux, ses journaux et une multitude de campagnes
différentes dont l'objectif commun était l'émancipation des
femmes" qu'à partir des années 1850-1860 (Caine, 1997 :
88). Il est vrai que le mouvement coopérateur des ouvriers se
réclamant de Robert Owen au début du siècle, mouvement que
Karl Marx qualifie de " socialiste utopique", est féministe -
tout comme le mouvement se réclamant de Fourier en France.
C'est d'ailleurs Fourier qui invente le mot" féministe" en
1830. Owen et sont toutefois peu intéressés par la
démocratie représentative et le suffrage ne fait pas partie de
leurs revendications. Le premier ouvrage entièrement consacré
au droit de vote des femmes, émane cependant de l'un de
ceux qui partagent pendant des années le leadership du
mouvement coopérateur avec Robert Owen, William
Thompson. Cet ouvrage, publié en 182413, est écrit en
collaboration avec Anna Wheeler, journaliste dans la presse
13. Appeal of one-half of the human race, women, against the pretentions of
the other half, men, to retain them in political, and thence in civil and
domestic slavery. Ce livre a été réédité par Virago en 1983 et n'a jamais été
traduit en français.MARTINE SPENSKY 13
owénienne et membre du Comité exécutif du Grand National
Consolidated Trades Union (Taylor, 1983: 60; Spensky,
1998).
Contrairement à ce qu'affirme Susan Kingsley Kent
(1987) qui a, me semble-t-il, une vision très étroite de ce
qu'est le politique, le mouvement autonome des femmes est
un mouvement politique - et pas seulement quand il
revendique le suffrage. L'étendue de ce champ se trouve assez
bien résumé par le titre du livre, écrit en 1936 par le
philosophe politique américain Harold Lasswell: Politics:
Who Gets What, When, How? C'est en effet à la répartition
inégale des biens sociaux, tant matériels que symboliques,14
entre hommes et femmes que s'attaque le mouvement
féministe. En revanche, celui-ci ne fait du suffrage sa
principale revendication qu'au début du vingtième siècle. Ce
n'est pas que cette revendication soit absente avant cette
période; elle n'est qu'une revendication parmi d'autres,
généralement considérées comme plus urgentes: réformes des
lois sur le mariage, droit de garde des enfants en cas de
séparation, droit de propriété, droit à l'éducation, à l'exercice
d'une profession, etc., (Strachey, 1928 ; en français:
BarretDucrocq, 2000). Or, au tout début du vingtième siècle, si
quelques batailles juridiques sont gagnées, le sort des femmes
dans leur ensemble n'en est pas véritablement modifié. Le
droit de vote apparaît alors aux féministes comme le moyen le
plus infaillible d'obtenir tous les autres en permettant aux
femmes de devenir les actrices de leur propre destinée. Les
Néo-zélandaises l'obtenant en 1893, les Australiennes en
1894, les féministes britanniques pensent que la métropole ne
saurait lambiner beaucoup plus longtemps derrière ses
colonies15. Elles se trompent. L'agitation en faveur du suffrage
devra redoubler de vigueur pour maintenir sa pression
pendant une bonne vingtaine d'années supplémentaires.
14. Les biens sociaux sont, d'après Michael Walzer (1983) des biens
auxquels une société donnée donne une signification qui est partagée dans
cette société. Il s'agit, dans le cas qui nous intéresse, de richesses
matérielles, bien sûr (ici garanties par le droit à la propriété des biens et dI
salaire, récemment acquis - et encore limitée - par les femmes), mais aussi,
plus généralement, tous les moyens permettant à l'individu d'être
autonome: droit à l'éducation, à l'accès aux professions, à la liberté, au
pouvoir (surtout sur soi-même: droits sur son propre corps et sur son
esprit); enfin, droit de participer à la gestion des affaires de la nation;
également, droits sur ses enfants.
15. Ces deux pays jouissent d'une certaine autonomie et ont une constitution
tout en restant des colonies.14 LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
Première vague d'agitation suffragiste
C'est en effet en 1851 que la Sheffield Association for
Female Franchise, créé pendant l'agitation chartiste à laquelle
participent de nombreuses femmes, établit une pétition en
faveur du droit de vote des femmes; celle-ci est présentée à la
Chambre des Lords par le Comte de Carliste (Strachey, 1928).((
La même année The Enfranchisement of Women ", un article
écrit par Harriet Taylor Mill, féministe, épouse et
collaboratrice du philosophe John Stuart Mill, est publié dans
la Westminster Review. Il annonce à la fois la naissance du
mouvement pour le droit de vote des femmes aux Etats-Unis
avec la Convention of Women réunissant plus de mille
personnes au printemps 1850 dans l'Etat de l'Ohio, et prédit
que ce mouvement" est probablement destiné à inaugurer
l'un des plus importants mouvements politique et social, qui
sont la meilleure caractéristique de notre époque" (Mill,
1851 : 414). Ce n'est toutefois qu'en avril 1866, au moment
de l'agitation pour la Deuxième réforme électorale qui donne
le droit de vote à une partie des aux ouvriers (1867), qu'est
véritablement lancé le mouvement britannique en faveur du
suffrage féminin. En effet John Stuart Mill, sollicité pour
représenter Westminster au Parlement, prévient ses électeurs
éventuels que le suffrage des femmes lui tient particulièrement
à cœur. Ceci ne l'empêche pas d'être élu en 1865 et Barbara
Leigh Smith Bodichon, co-fondatrice du English Woman 's
Journal avec Bessie Parkes, lui demande l'année suivante s'il
accepterait de présenter au Parlement une pétition dans ce
sens. Il accepte à condition qu'elle réunisse au moins cent
signatures (Strachey, 1928: 104). Barbara Leigh Smith
Bodichon se met à l'œuvre. Militante dans le combat pour la
réforme de la loi sur la propriété des femmes mariées, c'est
une habituée des pétitions. Elle organise une réunion avec
d'autres féministes et, ensemble, elles fondent le premier
Women' s Suffrage Committee16,. un autre Comité est créé à
Manchester en janvier 1867, un autre à Edimburgh quelques
mois plus tard, puis à Birmingham, et à Bristol. Il y en aura
rapidement dans toute les grandes villes du Royaume-Uni.
16. Selon Strachey, elle-même suffragiste, guère explicite sur les causes de
la dissolution, ce Comité s'auto-dissoud pendant quelques mois pour des
"raisons politiques"; il resurgit sous le nom de The London Society for
Obtaining Political Rights for Women, nom qu'il abandonne
presqu'immédiatement pour adopter celui de The London National Society
for Women's Suffrage (Strachey, 1928: p. 111).MARTINE SPENSKY 15
La rédaction de la pétition est le premier problème que
doit résoudre le comité pionnier. Faut-il demander le droit de
vote pour toutes les femmes - quel que soit leur statut
matrimonial -, dans les mêmes conditions que les hommes, ou
pour les femmes célibataires ou veuves seulement? Certaines,
dont Emily Davies, craignent que l'inclusion des femmes
mariées ne provoque un tollé dont les retombées négatives ne
manqueraient pas de rejaillir sur le mouvement en faveur de
l'éducation dont elle est la principale dirigeante. En effet, le
principe de " coverture" régit encore les lois du mariage. Les
différentes lois sur la propriété des femmes mariées (1870,
1872 et surtout 1882) vont en réduire la portée. Jusque-là, la
personnalité juridique de l'épouse s'effaçait complètement
derrière celle de son mari, du jour de leurs épousailles.
N'ayant plus aucun droit sur la propriété qu'elle avait
éventuellement apportée si elle n'avait pas eu de frère17,elle ne
pouvait pas non plus signer de contrat, c'est à dire s'engager
en tant qu'individu. Elle n'aurait donc pas pu voter même si
la loi électorale avait formellement permis aux femmes de le
faire. Or, la Première réforme électorale qui, depuis 1832,
autorise les hommes de la frange supérieure des classes
moyennes à exercer leurs" privilèges" politiques18 en exclut
explicitement les femmes puisque le législateur a pris soin de
17. L'héritage fonctionnant selon le système de primogéniture masculine,
seules les filles aînées n'ayant pas de frère héritaient. Seules celles qui
n'avaient pas de mari restaient propriétaires. Les veuves pouvaient aussi
hériter de leur mari et rester propriétaires si elles ne se remariaient pas. Ces
lois ne concernent pas que les à proprement dit mais aussi les
ouvrières puisque, d'après le principe de coverture, leur salaire ne leur
appartenait pas. Ce n'est pas non plus elles qui signaient leur contrat de
travail.
18. Contrairement à la France post-révolutionnaire, le Royaume-Uni ne
considère pas la participation à la prise de décision politique comme un
droit, mais comme un privilège. Au niveau parlementaire celui-ci était,
jusqu'à récemment, lié à la propriété foncière et ne concernait, jusqu'en
1832, que les propriétaires terriens, c'est à dire, principalement les hommes
de l'aristocratie. La réforme électorale l'étendra aux classes moyennes en
1832, de la frange supérieure de la classe ouvrière en 1867, aux travailleurs
agricoles en 1884 et à tous les hommes en 1918. Les femmes seront incluses
en deux temps: 1918, puis 1928, date de l'instauration du suffrage universel
en Grande-Bretagne. Les militants qui revendiquent l'inclusion ont
généralement formulé leurs revendications en termes de droits, des niveleurs
17ème siècle aux chartistes des années 1837-1848, ou aux féministes de ladu
deuxième moitié du siècle.16 LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
It (Hfaire précéder le mot Hperson" de l'adjectif male" male
person", c'est-à-dire, personne de sexe masculin).
Les rédactrices de la pétition optent finalement pour une
formulation assez vague qui, de fait, exclut les femmes
mariées, sans que cette exclusion n'apparaisse explicitement
dans leur texte. Elles demandent au Parlement d'accorder le
droit de vote" à tous les chefs de famille, sans distinction de
sexe, qui rempliraient les conditions de propriété ou de niveau
de loyer" fixées par lui. 1 521 femmes connues ont signé
lorsque John Stuart Mill présente la pétition au Parlement, le 7
juin (Rendall, 2000: 59). D'autres pétitions en faveur du
suffrage des femmes sont établies par les divers comités et sont
présentées à la Chambre par divers députés. Le 28 mars 1867
Henry Austin Bruce en présente une comportant 3 559
signatures. Le 5 avril suivant Mill en présente une autre qui
provient de Manchester et en comporte 3 161. Trois jours plus
tard Russel Gurney en présente une autre signée par 1 605
femmes remplissant les conditions exigées des hommes par la
loi. Il y en a d'autres encore, plus modestes (id.: 61).
Cependant, parmi les propositions de loi présentées par des
députés sympathisants de la Cause, aucune ne parvient au-delà
de la seconde lecture, les gouvernements successifs, qu'ils
soient libéraux ou conservateurs, n'y étant pas favorables.
Selon Rendall (2000), lorsqu'est votée la Deuxième réforme
électorale de 1867, les termes en sont si flous que certain-e-s
pensent que les femmes sont incluses. Elle n'emploie pas le
It
terme male person" contrairement à la Première, mais le
H
mot man ", homme. Or, une loi de 1850, le Romilly's Act,
H
précise qu'en matière parlementaire, le mot man" inclut
It
hommes et femmes alors que le terme male person" ne
concerne que les hommes. Cette loi n'a jamais été prise en
considération mais pendant un moment les féministes ont pu
croire que les femmes étaient concernées par la loi de 1867 et
qu'il suffirait de se présenter dans les bureaux de vote et de
porter plainte en cas de refus de la part des employés
d'enregistrer leur vote. Elles cessent donc de faire des
pétitions. Deux femmes réussissent même à voter, Lily
Maxwell pour des élections partielles nationales le 26
novembre 1867 à Manchester et, un mois plus tard Jesse
Godber pour des élections municipales partielles à Oxford
(Rendall, 2000: 67; 74). En septembre 186819, de
19. 1868 est, selon Jane Rendall (2000), l'année la plus active dl
mouvement pour le suffrage féminin au dix-neuvième siècle. Il faudra
attendre les premières années du vingtième siècle avant de retrouver un telle
acti vité.MARTINE SPENSKY 17
nombreuses plaignantes sont entendues par les tribunaux
électoraux2o à travers l'Angleterre et l'Ecosse, bien que les
débats les plus c,hauds et les plus nombreux (5 750) aient lieu,
selon Rendall, dans le Lancashire (Id. : 76). Le Parlement, qui
continue à s'opposer au vote des femmes remplissant les
critères exigés des hommes pour les élections législatives, vote
néanmoins l'accès de ces dernières aux scrutins municipaux
en 1869. En 1907 les femmes mariées peuvent enfin voter et
êtres élues aux municipales, dans les mêmes conditions que les
hommes.
C'est dans les assemblées municipales que quelques-unes
des dirigeantes du mouvement font leurs premières armes en
politique, dans un environnement mixte. Ainsi Eleanor
Rathbone, dont il est question dans le chapitre écrit par
Myriam Boussahba-Bravard sur la NUSEC, est conseillère
municipale pour Liverpool de 1909 à 1935. Elle est déjà
rompue à la politique au sein d'une équipe mixte: elle est
d'abord candidate sans succès dans la circonscription
législative d'East Toxteth (Liverpool) en 1922, puis élue dans
une circonscription universitaire de 1929 à 1946 (Alberti,
1989; 1996). Il est intéressant de noter que les femmes
antisuffragistes ne sont pas les dernières à s'engager dans la
politique municipale. J'ai étudié ailleurs les arguments des
anti-suffragistes militants (Spensky, 2000).
En effet, après les réformes électorales de 1867 et 1884
qui reconduisent l'exclusion des femmes, le mouvement
suffragiste s'essouffle, au niveau national; seuls les comités
régionaux continuent à fonctionner. Le mouvement des
femmes est engagé dans d'autres campagnes, notamment pour
le droit à l'éducation et, depuis 1870, pour l'abrogation des
lois sur les maladies contagieuses (CD Acts), votées en 1864,
1866 et 1869 (Strachey 1928 ; Walkowitz, 1980 ; Kent, 1987).
Dans un "souci de santé publique", ces lois permettent
d'arrêter toute femme soupçonnée de se prostituer, de lui faire
subir un examen gynécologique, et, au cas où une maladie
vénérienne serait dépistée, de l'enfermer - littéralement - dans
un hôpital recevant les prostituées (Lock Hospital). La plupart
des féministes considèrent que ces lois infamantes et
discriminatoires - puisqu'elles ne concernent que les femmes
- les privent toutes de leurs droits, civil rights21. En théorie,
20. revising barristers in registration courts.
21. Les civil rights sont les droits garantissant la liberté de l'individu -
généralement pour le protéger du pouvoir arbitraire de l'Etat. Le plus ancien
de ce droit est Habeas Corpus selon lequel personne ne peut être détenu sansl'
raison ou sans jugement (Spensky, 2000: 9-45).18 LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
l'Etat se porte pourtant garant des droits des Sujets de Sa
Majesté - ce même Etat qui en prive les femmes. Bien que,
dans la pratique, ces lois ne concernent que les femmes
d' origine ouvrièr~, les féministes considèrent qu'elles portent
atteinte à la dignité de toutes les femmes. L'agitation en faveur
de leur abrogation est un exemple intéressant de solidarité
entre femmes de divers milieux sociaux et même entre femmes
bourgeoises et hommes de la classe ouvrière, récemment
promus citoyens. Les CD Acts qui sanctionnent la double
morale sexuelle, sont abrogées en 1886 (Walkowitz, 1980).
Seconde vague d'agitation suffragiste et contre-offensive des
anti -suffragistes
En 1897, les différentes sociétés de suffrage disséminées
dans tout le pays se fédèrent en une seule organisation
nationale, la National Union for Women Suffrage Societies
(NUWSS), sous la présidence de Mrs Fawcett (Caine, infra).
L'existence de ce regroupement ne tarde pas à revitaliser les
activités des suffragistes, au niveau national. En 1903,
Emmeline Pankhurst, alors militante à l'Independent Labour
Party (ILP), crée avec ses filles Christabel et Sylvia et quelques
autres militantes socialistes, une nouvelle organisation
suffragiste, la Women Social and Political Union (WSPU),
domiciliée à Manchester (Purvis, infra). Depuis le début du
dix-neuvième siècle, le Nord industriel de l'Angleterre est le
lieu de la plus forte politisation contestataire du pays et de la
plus forte syndicalisation, y compris des femmes dont
beaucoup travaillent dans les industries textiles22. Cette
nouvelle organisation devient également nationale. A partir de
1905, alors que ses dirigeantes commencent à prendre leurs
distances avec le socialisme, le style d'intervention de ses
militantes évolue graduellement et s'éloigne de plus en plus de
celui des militantes de la "vieille" NUWSS. Celles-ci ont,
depuis la création de la première de leurs sociétés, en 1867,
toujours utilisé des moyens légaux d'action respectant la
bienséance que l'on attend des femmes: réunions, publication
d'articles dans la presse, soutien aux candidats députés
favorables à la Cause, pétitions; les militantes de la WSPU
utilisent des stratégies de plus en plus dures au fur et à mesure
que grandit leur impatience, sans souci du décorum: d'abord
manifestations de rue, puis interruptions bruyantes des
meetings électoraux afin de sommer les candidats des
différents partis politiques de se prononcer sur le vote des
22. Sur la participation des ouvrières du Nord au mouvement suffragiste, voir
réédition Liddington et Norris (2000).MARTINE SPENSKY 19
femmes, elles finissent par avoir recours au vandalisme et
même à une certaine forme de terrorisme, bien qu'elles
prennent toujours soin de ne pas mettre de vie humaine en
danger (bris de vitres de bâtiments publics, de vitrines,
lacération de tableaux dans les musées, incendies de bâtiments
officiels - et notamment de la maison du Premier ministre -
d'Eglises, dépôt de bombes, etc.). Cette stratégie, considérée
Itcomme par trop in-femme" à la fois par les anti-suffragistes
et même par un certain nombre de suffragistes, leur vaut le
sobriquet de " suffragettes" qu'elles adoptent aussitôt. Ce
diminutif à la française, est une allusion aux révolutions
successives (1789-1830-1848) dont les Français semblent, aux
yeux d'un bon nombre d'Anglais, avoir besoin pour faire
évoluer leur régime politique, attitude" passionnelle" qu'ils
aiment à contraster à la leur, plus" raisonnable", grâce
notamment à un système politique plus souple, évoluant
graduellement, et reposant sur une tradition ancienne de
liberté, celle du Freeborn Englishman23. Le terme militant24 se
réfère aussi aux suffragettes, ceci pour les différencier des
" vieilles" suffragistes dont la stratégie reste plus légaliste et
auxquelles on donne volontiers le nom de
" constitutionalistes" puisqu'elles n'enfreignent pas la
Constitution. Sandra Stanley Holton (1986) a montré que cette
séparation rigide ne correspond pas vraiment à la réalité du
mouvement suffragiste puisque nombre de femmes issues de
la NUWSS ou d'autres organisations indépendantes participent
ponctuellement à des actions organisées par les suffragettes,
tout comme les militantes de la WSPU peuvent participer à
celles de la NUWSS. La coopération entre militantes devient
toutefois inconfortable dès 1909 et la rupture est consommée
entre constitutionalistes et suffragettes en 1912. Quoi qu'il en
soit, les nouvelles stratégies inaugurées par ces dernières ont
l'effet escompté: le suffrage des femmes fait à nouveau la une
des journaux. Les anti-suffragistes se réveillent. En juin 1889,
quatre cent femmes publient une pétition dans
la revue Nineteenth Century, suivie d'un additif portant deux
mille signatures supplémentaires, en août de la même année.
Ce n'est toutefois qu'en 1908 qu'est créée la Women' s
National Anti-Suffrage League, puis Ie Men's Committee for
Opposing Women's Suffrage qui se fondent en une seule
23. Ce sont les id~es avancées par E. Burke (1790) dans le contexte de la
Révolution française.
24. Ce mot n'a pas, en anglais, le même sens qu'en français. Il signifie
plutôt" activiste" que simple" militant ".20 LES FEMMES A LA CONQUETE DU POUVOIR POLITIQUE
organisation25 publiant la revue bi-mensuelle: The
AntiSuffrage Review (ASR)26. Cette revue paraît régulièrement
jusqu'en 1918.
Les articles de l'ASR sont écrits par des hommes comme
par des femmes et la principale idéologie qui les inspire est
celle du " darwinisme" social. Les conservateurs y sont les
plus nombreux, mais ils ne sont pas les seuls. L'idée selon
laquelle le mélange des sphères privée et publique, féminine et
masculine, politique et sociale, mènerait au chaos, à la
dégénérescence de la race et à la chute de l'Empire y est
récurrente. C'est au nom de la séparation de ces sphères -
sexuées - en perpétuelle redéfinition que les femmes
antisuffragistes se lancent dans la bataille, ce qui est assez
paradoxal, comme le fait remarquer Brian Harrisson (1978)
dans son ouvrage Separate Spheres: elles revendiquent
" publiquement" le droit de pouvoir rester à l'abri des murs
du "privé". Certaines semblent même y prendre goût et
protestent lorsque le comité masculin les évince petit à petit
des postes de pouvoir à l'intérieur de l'association. Ces
femmes, qui s'opposent fermement au suffrage féminin pour
les élections législatives défendent tout aussi fermement leur
participation aux affaires municipales, considérées comme
faisant partie de la sphère domestique, réservée aux femmes:
"Nous soutiendrons de toutes nos forces leurs privilèges et
pouvoirs actuels au sein des collectivités locales"
affirmentelles dans le premier numéro de la revue (ASR, 1908: 2).
" Le gouvernement local est le travail domestique de la nation
et demande le même souci du détail, la même organisation
attentive et la même économie de moyens qui font une bonne
ménagère" (ASR, mars 1909 : 2). A longueur de colonnes, les
femmes anti fustigent les suffragistes qu'elles accusent de
dédaigner ce qu'elles appellent "la sphère domestique
élargie27" (ASR, sept.1909), espace légitime de l'exercice du
pouvoir des femmes. Elles les tiennent pour responsables du
peu d'empressement des partis à désigner des candidates, du
fait, affirment-elles, de l'image négative qu'elles donnent des
femmes politiques. Le Parlement, lieu de prise de décisions en
ce qui concerne les affaires de l'Empire semble être considéré
par elles comme la seule sphère véritablement publique, le seul
25. J'utiliserai le terme" anti" pour me référer aux anti-suffragistes
membres de cette organisation.
26. Pour les détails de la composition et des activités de la League, je
renvoie au livre de B.Harrisson, op.cit., ouvrage de référence sur la question.
Sur le contenu des articles de l'ASR, voir Spensky (2000).
27. Enlarged housekeeping.MARTINE SPENSKY 21
domaine indiscutablement et irrémédiablement masculin. Aux
suffragistes qui arguent qu'Australiennes, Néo-Zélandaises et
Finlandaises élisent leurs députés sans avoir apparemment
mené leur pays au chaos, certains anti-suffragistes rétorquent
que, n'ayant pas d'Empire, ces pays se gèrent comme de
simples municipalités britanniques. Il n'y a donc pas
d'inconvénient à ce que des femmes s'en occupent. Les anti
les plus radicaux pensent toutefois que les lois de ces pays ont
cessé d'être des lois pour devenir de simples vœux pieux,
depuis que les femmes participent à leur élaboration et les
votent; elles n'ont pas, selon eux, la force physique nécessaire
à leur garantie. F.E.Smith28 (cité par Harrison, 1978), leader du
parti unioniste et anti-suffragiste militant, voit en effet dans la
force physique des hommes la seule garantie de leur pouvoir
politique. De la même façon que l'or en barres qui repose à la
Banque Centrale, garantit la valeur des billets-papier en
circulation car ils sont à tout moment convertibles, la force
physique des hommes garantit, selon lui, l'application des lois
qu'ils votent. Il peuvent, si nécessaire, les défendre par la
violence: les lois sont de la violence sur papier et la politique
est la guerre pour nombre d'anti-suffragistes. Les femmes en
sont donc" naturellement" exclues.
Sphère privée, sphère publique; intérêt" général ", intérêts
" particuliers"
La grande peur des anti-suffragistes est que les femmes -
beaucoup plus nombreuses que les hommes après un siècle
d'émigration masculine vers les colonies, et ce déséquilibre
démographique s'aggrave après la guerre - ne deviennent les
maîtresses du pays et qu'ils aient à leur obéir. Ils craignent en
effet qu'elles ne votent comme" une seule femme" et
défendent leurs intérêts" particuliers" plutôt que l'intérêt
national (c'est l'argument des conservateurs et des libéraux),
l'intérêt de la classe ouvrière (argument des travaillistes) ou du
parti. Bref, ceux qui s'opposent au suffrage des femmes
pensent qu'elles ignorent - ce qu'ils ont construit comme
étant - l'intérêt" général" pour se consacrer à la défense de
leurs seuls intérêts" particuliers". Les hommes apparaissent
en effet, dans leurs discours ou dans leurs pratiques, comme
28. C'est F.E. Smith (1872-1930) qui sera partie civile dans le procès truqué
intenté contre Alice Wheeldon (Rowbotham, infra). Premier Comte de
Birkenhead, juriste, il est chef du parti unioniste à 39 ans. En 1921, par
" réalisme", il se rallie à la partition de l'Irlande. Nommé ministre dans le
Cabinet de Lloyd George pendant la Première Guerre mondiale, puis anobli,
il accepte le poste de Ministre pour l'Inde en 1924.