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ACTEUR DE MON TEMPS

De
246 pages
La règle de vie que s'est imposée le docteur Joseph Issoufou Conombo, c'est de " déblayer le chemin pour autrui " - la voie encombrée des turpitudes humaines et naturelles suivie au siècle passé par son pays natal (Burkina Faso) et par son pays d'adoption (La France). Pour la Métropole, ça sera la seconde guerre mondiale et la décolonisation graduelle de son Empire avec les répercussions locales en Haute Volta culminant avec l'Indépendance de ce pays en 1960. Il a été élevé dans la tradition des Mossi, a été très tôt choisi pour " être l'enfant blanc ". Son éducation moderne s'est poursuivie à Bingerville (Côte d'Ivoire) puis à Dakar où il reçoit une formation médicale. Devenu " Tirailleur Sénégalais ", il va contribuer à la Libération de la France du Sud puis de l'Alsace.
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Co//edion Mémoires Africaines

du même auteur

Mba Tinga ou les traditions Mossé dans l'Empire du Moogho-Naba, L'Harmattan 1989,220 p. Souvenirs de guerre d'un « Tirailleur Sénégalais », L'Harmattan 1989,200 p. Mon idée - Projet de société pour la Haute-Volta,
(Ouagadougou 1976).

Photo de Couverture J : Dr Joseph CONOMBO, Secrétaire d'Etat au ministère de l'Intérieur, Chargé des Départements d'Outre-Mer, de la Protection Civile, des Travailleurs Nord.Africains en France dans le cabinet du Premier ministre Pierre MENDES-FRANCE Photo Couverture 4: le docteur Joseph CONOMBO à Illfurth en Alsace, le 12 mai 2001 (photo de W. .s'chmidt)

(Q Editions L'Harmattan 2003 ISBN: 2-7475-1312-2

Joseph Issoufou CONOMBO

Acteur de mon Temps
Un Voltaïque dans le XXè siècle

Edité par Monique CHAJMOWIEZ

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris France

L'auteur Joseph Issoufou CONOMBO est né le 9 février 1917 à Tampuncko, canton et cercle de Kombissiri en Haute-Volta. Etudes élémentaires à Ouagadougou puis à Bingerville. Etudes secondaires à l'Ecole Normale Fédérale de Médecine JulesCarde de Dakar en 1938 dont il sort diplômé en 1942. Mobilisé comme sergent-infirmier, il devient médecin

auxiliaire dans le Ier Bataillon du 18è RTS qui participe au
débarquement des Alliés en Corse puis sur l'île d'Elbe et en Provence en août 1944. Son unité - le 9è DIC - contribue hautement à la libération de l'Alsace et l'Armistice de 1945 le trouve à Stuttgart. Il est titulaire de plusieurs citations de guerre et, entre autres, Commandeur de la Légion d'Honneur. Démobilisé en 1946, il revient au pays exercer la médecine en pays lobi. Il est vite sollicité par ses anciens compagnons d'armes, ainsi que par d'autres, pour militer dans l'Union Voltaïque dont le programme est la reconstitution de la HauteVolta alors démembrée entre la Côte d'Ivoire, le Soudan (Mali colonial) et le Niger. Le 4 Septembre 1947, les frontières nationales sont enfin rétablies. Entre 1947 et 1954, il participe activement à la vie politique locale et régionale (AOF) jusqu'à devenir secrétaire d'Etat dans le cabinet de Pierre Mendès-France puis ministre des Affaires économiques de l'Union Française. Le nouveau parti qu'il dirige (PDU) se transforme en section voltaïque du RDA piloté par l'ivoirien Houphouet-Boigny. En avril 1959, avec le retour du Général De Gaulle, il devient sénateur de la Communauté Franco-Africaine. En 1960, il est député et Vice-Pt de l'Assemblée nationale voltaïque. Maire de Ouagadougou, il assume ensuite de hautes charges jusqu'au poste de Premier ministre (1978-1980). Son gouvernement est destitué par un coup d'Etat militaire en 1980. Détenu pendant 4 ans, libéré en 1984, il s'est retiré de la scène politique pour s'occuper du développement de sa région d'origine. Joseph Conombo a été réhabilité par décret présidentiel, le 5 mai 1999.

PROLOGUE
M'étant aperçu que le temps efface assez rapidement et inexorablement les marques de la mémoire, j'ai voulu le fixer en quelque sorte en témoignant de certains des faits historiques les plus significatifs qui ont forgé mon caractère et tracé mon itinéraire dans le siècle passé. «Acteur de mon Temps» devrait être compris dans le souci permanent que j'ai eu de communiquer mon vécu aux nouvelles générations afin qu'elles aient en tête l'explication du long chemin qui a été le mien durant un siècle marqué de grands et dramatiques événements. Pour moi individu, ce fut la participation à la Seconde guerre mondiale en Europe comme « Tirailleur Sénégalais» puis, comme Africain et Voltaïque, la grande aventure de la décolonisation de mon continent et l'indépendance de mon pays natal. Suite à mes explications, les lecteurs pourraient affiner certains de leurs jugements sur tel ou tel acte politique ou fait socio-économique qui ont pu transformer leur cadre de vie ou celui de leurs parents. Cela va de mon témoignage d'enfant de village moagha (le singulier de Mossi/Massé), encadré par une tradition rigoureuse et plongé dans une conjoncture économique assez misérable, au projet de société défendu par le militant pacifique pour la Liberté que j'ai été avant comme après l'Indépendance nationale. Le courage et le génie du peuple dans son entier ont pu transformer les conditions défavorables du départ en un relatif mieux-être et ce malgré les aléas dramatiques de tous genres qui ont assailli la Haute Volta devenue Burkina Faso. L'Ecole a été le grand moteur de ma progression et plus tard ce fut la religion qui prône l'amour du prochain. Malgré les freins divers qui ont ralenti la démarche de mes contemporains vers le progrès, la roue de I'Histoire a tourné vaille que vaille et la Nation a avancé. Ce témoignage est donc avant tout la trace de mes choix et 5

celle de mon passage dans ce siècle et dans I'histoire de mon pays. Les jeunes gens d'aujourd'hui pourront ainsi apprécier le chemin parcouru et rendre grâce à leurs aînés pour l'amélioration du cadre de leur existence par rapport au début du XXè siècle! L'évolution positive est patente et elle provient de la lutte quotidienne des hommes. Quant aux critiques sur notre conduite ou nos actes passés, les contempteurs auront nos propres éléments d'explication à placer dans la balance du réquisitoire! La Constitution de la IVè République a fait des colonisés de l'Empire des citoyens français à égalité de droits et devoirs avec les « métropolitains». Ce qui a permis à certains de ma génération de faire l'apprentissage de la démocratie et de l'administration autonome de nos Territoires. La Loi-Cadre de 1956 initiée par Gaston Defferre a mené aux Indépendances africaines même si elles furent mal négociées de notre côté. Mais à l'époque et dans les conditions où nous étions, il était difficile de faire autrement que ce que nous avons fait. Le lecteur jugera. Ces mémoires ont été écrites en prison, en Haute-Volta
devenue Burkina Faso



Ouagadougou

et à Pô

- où j'ai

été

interné de 1980 à 1984, ainsi qu'à llljùrth (Alsace) à partir de 1986.

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INTRODUCTION LA HAUTE-VOLTA PRE-COLONIALE ET COLONIALE

Ouagadougou,

Il décembre 1982

Ce mercredi s'annonce comme une journée ordinaire de la saison sèche, si ce n'est que la nuit précédente des nuages se sont amoncelés au-dessus de la capitale, déclenchant une brève et violente pluie tout à fait inhabituelle à cette époque de l'année. Un signe... La matinée s'achève lorsque le Bend Naaba, tambourinier royal de la Cour du Moogho Naba à Ouagadougou, lance ce
cri:

- Bougsale

kime!

Moogho

samame!

(La braise

s'est

éteinte! Le pays est abîmé!). Traduction: Le 36e empereur mossi, le Moogho Naaba Kougri, symbole de l'antique splendeur, assimilé par ses sujets à l'astre du jour, vient de mourir... Intronisé en 1957, témoin et acteur de la politique souvent cahotique de la jeune République, il régnait sur ses sujets Mossi depuis 25 ans. Estafettes à cheval et tam-tam diffusent aussitôt la nouvelle à travers le Moogho, le pays Mossi. Plus vite que les transistors. Le Grand marché se vide en quelques instants: une crainte ancestrale voudrait qu'il soit pillé... Quelques soldats viendront donc y monter une garde débonnaire, mais il ne se passera rien. L'animation fébrile, c'est aux alentours et à l'intérieur de la Résidence du défunt souverain qu'on la trouve. Enveloppée dans plusieurs peaux fraîches de bœufs noirs,

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la dépouille impériale est emportée hors du palais par une brèche qui vient d'être pratiquée pour la circonstance dans le mur d'enceinte. La fille aînée de l'empereur, la Napoko - littéralement « chef-femme» -, s'est parée du costume royal et s'est installée sur le trône. Ainsi l'exige la prudente coumme mossi. Une femme ne pouvant régner, tout risque d'usurpation du pouvoir est ainsi écarté. Disposant de toutes les prérogatives de son père, elle doit s'abstenir d'intervenir dans la succession. L'interrègne, cette fois, s'étendra sur quelques jours seulement. Le successeur est désigné rapidement. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Les « grands électeurs », le Widin Naaba (chef de la cavalerie), le Tansoba (chef de l'infanterie), le Laglin Naaba (expert ès-coutumes et chef des sépultures royales), le Baloum Naaba (chargé des rites protocolaires) ainsi que quelques autres dignitaires, portent leur choix (mais ils auraient pu en décider autrement) sur le Naabikienga, le fils aîné âgé de 27 ans, qui prendra le nom de Baongo. Pendant plusieurs jours, Ouagadougou vivra au rythme de l'intronisation du nouveau souverain. - Wend pousyan ! Windig poukda ! (Le soleil surgit! Dieu salue !) Ainsi est accueilli le nouvel Empereur des Mossi, au lever du jour dès sa première apparition à la Cour. Le rite est immuable, comme l'est la cérémonie hebdomadaire du « faux départ». Cérémonie publique qui se déroule le vendredi tôt le matin, à l'extérieur du Palais. (Le touriste se doit d'y assister). Puis les griots qui transmettent oralement l'histoire et la tradition Mossi tambourinent la longue généalogie qui, du 37e Moogo Naaba, remonte jusqu'au XIIè siècle à OUEDRAOGO, l'ancêtre-fondateur de la dynastie, fils de la princesse Yennenga qu'ils célèbrent ainsi: « - Elle est distinguée comme un parasol ouvert, élancée
comme un tronc de palmier. La cime de ses cheveux tressés en nattes ressemble à un jeune reptile juché sur un mur. Ses yeux brillent comme la matinée éclairée par l'argent se rendant aux fiançailles de l'or »...

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Fille de Nedega, un conquérant venu du Dagomba (une région de l'actuel Ghana), la belle et vaillante Yennega est sauvée et recueillie par Rialé le chasseur d'éléphants, d'origine mandingue, alors qu'un jour emportée par son cheval fou, elle s'est égarée dans la forêt. Et ce qui devait arriver arrive: ils ont un fils qui est nommé OUEDRAOGO (de ouéfo-cheval et raogomâle), en souvenir de l'étalon fougueux que montait l'amazone. A la mort de son grand-père, le jeune OUEDRAOGO, devenu à son tour un chef de guerre redouté, s'établit à Na-ten-kudugo (Tenkodogo) et conclut des alliances. Il se taille ainsi un fief respectable: l'Empire Mossi - des/du Mossi - est né.
La généalogie telle qu'on la récite:

1.0UEDRAOGO 2. ZOUNGRANA 3. OUBRI 4. NASKlEMDE 5. NASBIRE 6. SORBA 7. GNIGNEMDO 8. KOUMDOUMIE 9. KOUDA 10. DA WINGMA 11. ZOETRE BOUSMA 12. NIANDFO 13. NAKlM 14. NAMEGUE 15. KlBA 16. KlMBA 17. GOABGA 18. GUIRGA 19. ZANNA 20.0UBI 21. MOTIBA

vers 1132 vers 1140 1142 -1244 vers 1244-1286 1286 - 1307 1307 - 1323 1323 -1337 1337 -1358
1358-1401 1401-1409 1409 -1441

1441-1511 1511-1541 1541-1542 1542-1561 1561-1582
1582-1599 1599-1605 1605-1633 1633-1659 1659-1666 9

22. WARGA 23. ZOMBRE 24. KOM 1er 25. SAGHA 1er 26. DOULOUGOU 27. SAWADOGO 28. KARFO 29. BAONGO 30. KOUTOU 31. SANEM 32. WOBGO 33. SIGIRI 34. KOM II 35. SAGHA II 36. KOUGRI 37. BAONGO

1666-1681 1681-1744 1744-1762 1762-1783
1783-1802 1802-1834

1834-1842
1842-1850 1850-1871

1871-1889 1889-1897
1897-1905 1905-1942

1942-1957 1957-1983 1983-

Les commentaires:

Le fils de OUEDRAOGO qui s'appelle ZOUNGRANA s'unit à une Nionionga, une autochtone (au pluriel: Nioniossé) nommée Pogtoenga et parfait la symbiose entre conquérants et habitants autochtones. Ceux-ci, maîtres de la terre, conservent le pouvoir religieux, abandonnant aux vainqueurs l'organisation politique et administrative du pays. Au XIIIè siècle, les cavaliers d'OUBRI, fils du précédent, refoulent les Dogons vers les falaises de Bandiagara, conquièrent de nouveaux territoires, systématisent le brassage ethnique et fondent des dynasties qui toutes se réclameront de OUEDRAOGO. OUBRI est le « Rassembleur des Terres ». Le royaume qui porte son nom, l'Oubritenga, la région de Wogodogo (Ouagadougou), supplante Tenkodogo. y ADEGA, un petit-fils d'OUBRI fonde le royaume rival du Yatenga (capitale: Ouahigouya). La construction territoriale s'achève. L'empire mossi se referme JO

sur ses frontières dès lors intangibles. Farouches guerriers, les Mossi se livreront bien à quelques incursions en pays voisins... Ainsi s'emparent-ils à un moment de Tombouctou, mais sans s'attarder dans la célèbre et riche cité, car - relatent les youmba (les tambours)- le Naaba qui entendait en faire sa capitale, sera contraint par ses ministres et la coutume qui gouverne, de s'en retourner dans les limites du Moogho. Le «Bouclier Mossi» (le plateau central) résistera aux assauts successifs des Mandingues, des Songhaï et des Peuhls, ainsi qu'aux razzias des marchands d'esclaves. Mais à la fm du XIXè siècle, il est lézardé: conflits dynastiques, querelles intestines, complots et luttes fratricides se multiplient. Les colonisateurs - Allemands du Togo, Anglais de la Gold Coast (Ghana) et Français du Soudan (Mali) et du Dahomey
(Bénin)

- guettent

une proie affaiblie. La France devance ses

concurrents et s'empare de l'Empire qui est mis à feu et à sang par la colonne militaire Voulet-Chanoine, de sinistre mémoire. L'empire mossi succombe. En 1897, le Moogho Naaba Wobgo s'exile au Ghana. Les conquérants de jadis sont vaincus à leur tour. Mais ils survivront, de même que l'organisation multiséculaire de la société Moaga survivra dans la colonie française de HAUTE VOLTA. Dans les premières années du XXè siècle, les ethnies voisines sont soumises les unes après les autres. Territoires et populations seront fondus dans un vaste ensemble hétérogène baptisé « Territoire du Haut Sénégal/Niger». Un nouveau découpage intervient en 1919 : une partie en est détachée pour devenir la « Colonie de Haute-Volta ». Si l'histoire précoloniale du pays s'identifie en grande partie à celle des Mossi qui en occupent la partie centrale, la nouvelle entité territoriale n'est qu'un vieux royaume. Une mosaïque de quelque soixante ethnies possédant leur génie propre - moeurs, religion, organisation sociale - est désormais condamnée par le colonisateur à constituer une seule future « Nation» encadrée par un Etat centralisé Con1mun. Et c'est là que mon histoire débute. .. 11

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1. ENFANCE MOAGHA
Quatrième frère utérin et sixième frère consanguin d'une famille de neuf enfants, Issoufou Conombo, est né un vendredi de février 1917 le matin vers 9 heures. Tout le village de Nazougma (hommes adultes et enfants garçons) était occupé par le battage de la récolte de mil d'un des habitants du clan sur l'aire de battage réservée et apprêtée chaque année à cet effet. Tous les ans en effet les habitants décapaient la même surface ou zega et l'enduisaient d'un délayage liquide de bouse de vache qui l'imbibait et la couvrait d'un revêtement propre qu'on laissait sécher. Autour de cette aire, chaque chef de famille implantait son lourga (grenier) contenant les épis de mil coupés et apportés directement du champ. Déjà en voyant et en comparant le volume de chaque lourga, on pouvait dire que cette année tel chef de famille a vait récolté eu plus de mil que tel autre. Donc ce matin-là, mon père Tinga Naneziga se trouvait au milieu des travailleurs munis de longues perches et il battait le tas de mil comme tout le monde. Couvert de sueur et fatigué, il passait à l'ombre pour se reposer comme le fait chacun au moment convenu, quand sa sœur Timpoko vint discrètement l'appeler à l'écart et lui fit part de ma naissance. Et comme ses compagnons avaient remarqué l'irruption de sa sœur, il revint vers les autres avec un air réjoui. Tous savaient que sa femme Timpoko Tassembedo avait le ventre "mûr", et qu'elle devait accoucher d'un moment à l'autre. Tinga avait alors éclaté de rire en disant: "-Al hamdillahi - Arabi! Arahmini ! Allafou a Koubarou!" - Timpoko est délivrée! Ensemble les gens
ont crié:

- Que

Dieu le garde pour toi! Un garçon ou une fille?

- Un

garçon, leur répondit-il. Ainsi je naissais à la vie. - Voilà ce qui va augmenter la force de notre clan (Boudou) en l'élargissant. Qu'il soit notre digne fils et redresse notre tête partout!

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Mon père venait six mois auparavant de se convertir à l'Islam chez le grand Immam de Sagabtinga de Rakay, un grand centre islamique local. C'est ainsi qu'il avait pris depuis le nom d'Ousmane. Mon père Tinga avait deux épouses: - Timpoko Tassebedo sa première épouse, descendante de la famille des chefs de Kombissiri, qui enfanta successivement un garçon Goama, puis une fille Gompoko, à nouveau un garçon, Gomdaogo, un 4ème enfant mâle Issoufou (le premier enfant né musulman et baptisé dans cette religion). Suivront un Sème, Mahamoudou, puis une 6ème enfant la fille Zenabo. N'eût été la récente conversion du chef de famille à l'Islam, les croyances et pratiques animistes auraient imposé qu'on m'appelât Gombila ou Gomfissi car nous étions tous confiés à la protection du totem Goama de puissance divine. C'est pour cela que les trois premiers rejetons de Tinga ont eu un nom qui revendiquait leur protecteur Goama et les trois derniers des noms musulmans. La dénominationpaïenne était terminée ! - Poko Compaore, deuxième épouse, descendante d'un clan
immigré venant du canton de Toudou, dont le quartier Toudou de Tampuncko était situé non loin du nôtre. Notre marâtre a enfanté trois enfants: un garçon Lalle, puis un autre fils Lambila, et une fille Lampoko.

Mon père envoya donc quérir un émissaire du maître de Sagabtinga au matin du 8ème jour pour me baptiser selon le rite musulman. Personne du village n'étant alors de cette confession, c'est ce jour-là qu'eut lieu le premier baptême local. Assis sur des peaux de mouton ou sur des nattes étalées à l'occasion, l'envoyé de l' immam et ses accompagnateurs ordonnèrent de me raser la tête et d'apporter un peu de coton, du mil salé et trempé de la veille, ainsi que de la noix de kola, des galettes et le sagbo (notre plat national). Mon père m'a raconté qu'à cette occasion il fut obligé de sacrifier un poulet sur lequel il comptait beaucoup en cas d'urgence. Le croyant faisait une offrande à Dieu et il ne fallait pas lésiner. Après lecture de plusieurs versets du Coran, 14

comptage des cauris et noix de kola placées dans de petits éventails, on a déposé une mèche de mes cheveux dans un tesson de canari à enterrer. Ensuite les participants se sont partagé la kola, ont bu le lait et mangé par groupe le sagbo Après la récitation de quelques autres prières, l'officiant

.

annonça:

«

- Il (l'enfant)

s'appelle ISSOUFOU ». Nom que tous

les présents répétèrent avec étonnement, une cérémonie du genre étant largement inédite à l'époque. Tout à été fait et bienfait! « Que ALLAh le garde lui et ses parents en bonne santé. Que son père converti chez moi à Sagabtinga de Rakaye et devenu premier musulman issu de cette famille de Tinsobindamba de Bagamnini ouvre à ce boudou la voie de l'Islam» . Vers l'âge de quatre ans alors que je courrais partout et n'étais porté qu'au dos de ma mère, je me rappelle que mon père, à l'instar de ses aînés du village, continuait à célébrer la Pelga autrement appelé BASGA WEND-TOOSGO ou RANGNOUGA, c'est-à-dire l'offre rituelle obligatoire de bière de mil (ram) et de nourriture dédiée aux âmes des ancêtres, au cours d'une cérémonie intime dont l'ampleur dépend des possibilités matérielles de l'intéressé.

-

Quand j'avais entre 5 et 7 ans, il y avait encore dans le clan qui constituait NAZOUGMA, des chefs de concession pères de famille polygames ou monogames. Ainsi: - Le doyen Ragnangui Sam était polygame et chef d'un foyer de 8 personnes. - Goulgo Sam, monogame (3 personnes) - Bila Sam monogame (4 personnes)

- Timbila - Tioga

-Tindaogo

Conombo polygame (5 personnes)
Conombo polygame (10 personnes)

Nanazinga Conombo mon père ( foyer de 8 personnes) dont le surnom était "MORA LOKO", de l'arabe loko (carquois) car il était courageux et habile tireur à l'arc; ila même afUonté une panthère pour délivrer Niandé, un de mes oncles. - Tinfissi Conombo (16 personnes, soit la plus nombreuse

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famille du village. - Tinga dit Gueufo Sam (9 personnes) - Fissi Nana ou Salfo, second à s'être converti à l'Islam après mon père (20 personnes), et dont le fils aîné RAOGO ne s'était pas encore séparé de son père. - Issoufou Compaore Yahaha (4 personnes) - Hamadou Compaore Yahaha monogame (4 personnes) - Nabyoure Compaore Yahaha (2 personnes) - Mahama Compaore Yahaha célibataire parce que revenu du Ghana âgé et malade de tremblements (Parkinson). - Tinzoudou Compaore Yahaha, lépreux lui aussi célibataire. Le village comptait 13 chefs de familles dont 12 étaient polygames et 2 célibatairespour cause de maladie. Au total notre NAZOUGMA comptait 96 personnes en 1925 et était regroupé avec d'autres hameaux pour former TAMPUNCKO que dirigeait le chef de groupement. Les différents quartiers étaient:

- TAMPUNCKO

NABIGA

- T AMPUNCKO - NABIGTINGA - BENDO-GOTINGA - TOUDOU DE TAMPUNCKO

- ISSOUKIN

En 1938, l'ensemble des villages regroupés de TAMPUNCKO ont été rattachés avec leurs chefs respectifs à un autre groupement Seuloghin, car coutumièrement SEULOGillN était un kombéré (chef de canton) qui relevait directement de l'autorité du MOOGHO NABA empereur des Mossé qui le nommait. Dans les années 1980, Seuloghin qui regroupe l'ensemble décrit ci-dessus forme le secteur N°S de la commune de KOMBISSIRI-Préfecture de KOMBISSIRI dans la province du BAZEGA et il est peuplé de 3862 habitants. Comme dans tous les villages environnants, les communautés claniques (boudou) se regroupaient en habitat dispersé et chaque chef de famille avaient une concession constituée de plusieurs. cases

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aux murs de pisé et coiffées de toit en seccos (paille tressée
recouverte de chaume également tressée par palier).

Seule particularité, çà et là, à côté d'une grande concession, pouvait émerger des murs quelque haute case isolée ou jumelée. C'était souvent la demeure d'une grand-mère qui par respect pour la vie intime et familiale de ses fils devenus pères de famille et chefs de concession, s'en séparait avec un petit monde de jeunes gens qui la servaient tout en lui tenant compagnie. La vieille était ainsi entourée de la bienveillance de chacun de ses enfants et de leurs femmes. Père et mère(s) de famille, petit-fils, arrière-petit-fils, chacun y venait trouver conseil, aide pour guérir les maladies des femmes ou des bébés car les vieilles sont généralement expérimentées et de bon conseil. Les enfants en particulier en savent quelque chose! Tout le bénéfice qu'ils tirent en allant chez leur yaaba (grand-mère) leur reste longtemps en mémoire. La vie au village était source de joie pour nous les tout-petits car à chaque occasion rituelle, les entrailles et les gésiers de poulets et pintades qu'on tuait nous revenaient de droit. A chaque fois qu'un repas était offert aux jeunes, les aînés devaient se retirer les premiers en nous laissant les bons restes et le soin de râcler les calebasses... Vint un jour où l'aîné de mon père, son voisin de la grande concession, lui demanda de le conduire à son maître pour être converti à son tour à l'Islam. C'est ainsi que Finssi est devenu Salfo et son fils aîné Raogo devint alors Boureima. Il lui fut recommandé de cesser toutes les pratiques animistes à savoir la célébration annuelle de la PELGA, soit donner l'eau à boire et communier avec tous les ressortissants et amis de son boudou. Il faut se raser la tête et prier cinq fois par jour en se tournant vers l'Orient. Désormais un trio de convertis musulmans siégeait au village qui jusque-là était foncièrement fétichiste et animiste. Je me souviens de tous les dérangements que cette nouvelle pratique religieuse fit subir à la vie calme de mon père. Désormais vers 4 heures du matin, même aux temps froids de novembre à janvier, il fallait faire ses ablutions et se diriger vers l'endroit qui servait de mosquée. Mon

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père réveillait chaque fois ses deux coreligionnaires pour partir ensemble à la prière mais il eut le bon goût de nous épargner le même sacrifice à cause de notre très jeune âge. Pour faciliter les choses, mon père aménagea un lieu de prière au bout de son champ de gros mil jouxtant les abords immédiats des champs de maïs de Salfo. Celui-ci étant le plus âgé des trois musulmans, mon père lui avait cédé la préséance et Salfo commença à présider les prières dès qu'il les eût apprises. Les trois hommes se démarquaient des autres villageois par la régularité de leur emploi du temps. Ce lieu de prière, orienté d'Est en Ouest, avait été aplani et recouvert de sable puis délimité par des pierres descendues de notre montagne protectrice TAN-GNANGA (montagne femelle) et clos de seccos.. Ce fut la première mosquée du village, embellie par la suite d'une plantation de arzantissé (arbres du paradis). Vers l'âge de quatre ans mon père me donna une première tâche: remplir d'eau sa bouilloire matin et soir pour ses ablutions. Je l'ai fait pendant deux ans. Ensuite ayant conclus un accord préalable avec son âmé Salfo, les croyants envoyèrent chacun un de leurs enfants à l'école coranique de LAMZOUDO de KOMBISSIRI à cinq kilomètres environ de notre village. Mon père désigna notre aîné Goama et le voisin Salfo désigna son fils Ownarou. Arrivé à Lamzoudo, mon frère aîné fut converti et baptisé Mahama. Cette école de bonne renommée recevait quelques enfants des cantons voisins. Les aînés partis, il ne restait plus en âge scolaire que moi et quelques fils de Salfo, mes cousins. Pour me mettre à l'abri du filet du Blanc qui recrutait les enfants chaque année pour son école à Ouagadougou, à 42 km de là, mon père m'envoya à KONDOUG-BOEGA chez mes oncles maternels les princes de KOMBISSIRI. Il était persuadé que là personne n'oserait aller attraper de force un enfant pour « l'école du Blanc », du fait qu'il y avait sur place une école coranique. En effet à un km de la maison de l'oncle Tinga Saïdou, c'était OUA VOUSSE le quartier résidentiel du prince NABIGA MAHAMOUDOU, neveu de mon grand-père maternelle prince NABIGA RAKISSE. C'est donc là que je devais commencer l'école coranique.

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Durant 2 ans, de 1924 à 1926, je fus SOUllÛSà tous les aléas de la

vie que je faillis même perdre à cause des mauvais traitements auxquels me soumettait mon oncle! J'étais devenu chétif, maladif, et surtout affamé, alors que toutes les personnes adultes de mon entourage semblaient indifférentes à mon sort. J'ai fugué une première fois pour revenir mais après six mois aucune amélioration de mon sort! Chaque jour je devais aller puiser l'eau au marigot le plus proche soit à PIS SI, à 3 km. Parti tôt le matin, je revenais tout blanc, couvert de boue après avoir lutté pour conserver mon tour dans la queue au creux d'eau. Au retour, sans avoir même eu le temps de décharger mon canari d'eau boueuse, fatigué et affamé, j'étais accueilli par ces paroles: « - Tu as trop duré aujourd'hui! Voyons quelle quantité d'eau tu nous ramènes! Qu'allons-nous . pouvoir faire avec cette petite quantité? Repose-toi un peu sous le hangar avant d'aller chercher les tiges de mil sec pour la cuisine ce soir et pour les chèvres et les poulets. N'oublie pas non plus que tu devras apporter un autre chargement de tiges pour alimenter le feu de l'école coranique (autour duquel nous nous réunissions avec les maîtres)... » Les soirs heureux, nous étions régalés d'un plat de sagbo avec une sauce à la potasse (par manque de sel et autres condiments). A l'exception des rats, hérissons, lézards ou grenouilles, qui me permettaient de goûter de temps à autre à la viande, il n'y avait en vue pour moi aucune amélioration de la piètre nourriture servie chez mon oncle. De surcroît, à l'annonce de la saison pluvieuse, avec la reprise des travaux champêtres, mon calvaire empirait. Puis mon oncle Tinga est devenu à son tour Saïdou, tandis que son jeune frère restait Timbila comme ma mère non convertie et demeurée Timpoko. Timbila pouvait ainsi consommer toute viande, même celle des bêtes crevées, et il m'en donnait un morceau de temps à autre quand il en rapportait et que les convertis refusaient son offre car la bête n'avait pas été égorgée par un musulman. L'oncle Tinga, grand et bien bâti, jugeait très mal mes maigres forces d'enfant affamé qu'il accablait de toutes sortes de tâches aussi lourdes que variées. Je devais être présent partout: aux semailles, aux nettoyages et aux brûlis des tiges et arbustes, à la surveillance

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des semis contre les perdrix et autres prédateurs. Il fallait que le petit Issoufou se démultiplie en autant de personnes qu'il avait de tâches à accomplir! Je me souviendrai toujours de la méchanceté de mon oncle qui tenait à ce que je sois le premier levé chaque matin pour le travail. Je devais être aux champs avant tous les autres pour y tracer les limites de la surface à cultiver ce jour-là. par toutes les bras qui nourrissaient notre concession. Je devais, au moment de la maturité des récoltes, alors que les gros épis de mil rouge devenus lourds barraient le chemin à hauteur du visage et les folles herbes chargées de rosée frappaient les enfants au visage, être encore le premier au champ avant tout le monde. Au début, encore si jeune, j'avais peur de sortir de nuit de la concession car c'était souvent l'heure où l'hyène attaque les poulaillers et bergeries. Mais je fis en sorte de contenter mon oncle et d'en tirer profit. C'est ainsi que chaque soir, je me coucherais près de lui dans sa case, où l'on était littéralement dévoré par les moustiques, où j'obtiendrais d'allumer jusqu'à tard quelques grosses bûches donnant un peu de chaleur dans la paillote humide et écartant les moustiques à cause de la fiunée. Je préparais en conséquence une torche de paille et guettais une des bûches incandescentes pour qu'au petit matin, je puisse en détacher quelques braises pour allumer le flambeau que je porterais à hauteur de poitrine et qui me protégerait - pensais-je - de l'hyène et de l'obscurité. Si quelquefois harassé par une longue journée de travaux - garde du troupeau de chèvres et moutons, nettoyage quotidien de la cour, rentrée des poulets, corvée d'eau de boisson pour sa femme Patagsin-Maneba qui elle ne travaillait pas si dur je ne me réveillais pas à temps, j'entendais alors la voix caverneuse et rude de l'oncle: « - ISSOUFOU, ISSOUFOU! Que fais-tu à donnir encore pendant que les perroquets, les perdrix, les pintades sauvages, les

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singes ... picorent le fruit de mon travail de la saison pluvieuse!
Allez! Cours les en empêcher! » Ces cris hantaient mon demisommeil car j'avais peur qu'il me réveille en me griffant de ses mains larges et rugueuses qui, plus d'une fois, m'ont envoyé choir à terre. C'était un rude travailleur mais aussi un gros mangeur.

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Malheureusement pour moi, il ne pensait pas aux petits dont la peau du ventre collait à la colonne vertébrale... Je sautais aussitôt de la paillasse tel un ressort libéré, secouais instinctivement la bûche encore embrasée et mettais quelques braises dans la torche toute ficelée fabriquée la veille en prévision du combat contre le froid matinal. J'enjambais mon oncle du côté de ses jambes très précautionneusement tout en m'excusant et hop! me voilà dehors. Un coup d'œil rapide d'automate malgré la pénombre et les yeux encore lourds de sommeil, je vérifie rapidement si tout est en ordre dans la cour avant de franchir la barrière en route vers les champs. Est-ce que le poulailler et la bergerie sont toujours bien clos comme la veille au soir? N'y a-t-il pas des traces de bêtes étrangères, surtout celles de l'hyène qui vient souvent nous voler le petit bétail constituant toute notre richesse? Est-ce que le nossaré (réservoir d'eau pour la volaille) a bien été lavé et l'eau renouvelée avec dedans la macération spéciale contre le nozoanda (maladie boutonneuse des poussins, pintadeaux, canetons) ? Tout cela c'est l'affaire du seul petit ISSOUFOU à qui l'on s'en prendra si les choses ne sont pas ce qu'elles doivent être! Ainsi rien ne m'a été épargné. Quand on est en bonne santé, ce genre de traitement « à la dure» peut être supportable. Malheureusement, je ne l'étais pas et pour cause! Ma première maladie était la faim, et ma seconde, la hantise de la faim. Souvent pendant l'avant-saison pluvieuse ou hivernage, on comptait sur les fruits sauvages pour faire le « complément calorique» comme on dit! Mais dans notre cas, lesdits produits offerts par la nature étaient l'essentiel du repas journalier! Ainsi, le karité et sa graisse, le miré et sa farine, le sibi etc... étaient le panier coutumier de chaque famille aux champs. Il n'y avait que cela à manger en attendant le principal repas de la nuit constitué uniquement de feuilles de bilto broyées et mélangées à un peu de farine en bouillie ou baag benda (grande sauce) - pour ceux qui disposaient encore de quelques grains dans leur réserve. Mon oncle n'avait pas de grands champs éloignés du village voire carrément en forêt comme certains autres paysans. Comme travailleurs adultes, il n'y avait que lui et son jeune frère Boukaré,

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avec l'aide à éclipses de sa femme Patagsin-Maneba qui préférait s'absorber dans son petit commerce de boules de soumba/a ou ka/go sur les marchés voisins de Kombissiri et Gana qui se tenaient altemativement tous les trois jours. Si l'oncle était un gros travailleur, l'épouse était vraiment fainéante et le labeur des champs ne l'enchantait pas du tout! Tous les trois jours, elle nous abandonnait donc à nos champs déjà envahis par les mauvaises herbes poussées drues dès les premières pluies. Nous n'obtenions que très peu de récoltes. Les années se succédaient ainsi dans cette vie dure et misérable. Réduits à cultiver aux seuls alentours de la concession, on récoltait du màïs ou du gros mil exigeants en engrais. Plus loin c'était le millet pour le zom kom (la boisson fermentée traditionnelle obtenue à partir de la farine de millet mélangée au beurre de karité, agrémentée si l'on peut de jus de tamarin et de miel) et pour le sagbo ( le plat classique fait de farine de mil cuite, très chaude, accompagnée d'une sauce grasse, si possible !). Deux mets indispensables à certaines cérémonies ou quand on reçoit des honorables étrangers. Mon oncle voulait être obéi au doigt et à l'œil et rarement j'ai pu placer mon mot. Toutes nos relations se réduisaient à ordre/ exécution. Et quand il lui arrivait de me gratifier d'un sourire ou d'une félicitation, c'était pour ajouter aussitôt: "Demain n'oublie pas etc..." Le brave homme ne se rendait pas compte qu'il était de plus en plus difficile de lire une quelconque expression sur mon visage. De temps en temps, en compagnie de ses ffères Tinbila et Boukaré, il partait chasser de nuit à la torche ou alors il allait récolter quelques rayons de miel de ses ruches. Le lendemain de bon matin, il m'appelait dans l'enclos de la concession pour partager avec eux et à satiété le gibier ou le rayon de miel. Alors tout mais tout était oublié! Je ne lui voulais plus que du bien et le trouvais subitement si humain et même capable d'affection. Plus de soucis, plus de colère contenue et rageuse dans mon coeur. Nous nous comprenions à nouveau, nous nous pardonnions, et même nous semblions nous aimer... Ainsi les rares bons jours et le quotidien des mauvais jours se succédaient-ils dans notre vie à petit horizon. Quand je n'avais nulle

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autre issue et que ma mine se desserrait pas, je m'éloignais de l'oncle et il m'a maintes fois surpris dans mon isolement volontaire, en proie à des sanglots interminables sans pouvoir ou vouloir lui en donner la raison - et pour cause: j'avais faim et j'en avais plus que mon compte des mauvais traitements continuels! Jamais d'ailleurs mon oncle n'a eu une parole de consolation en me découvrant dans un tel désarroi. Alors à quoi bon lui expliquer... Par contre, il exigeait toujours davantage comme si j'avais été un orphelin sans défense ou un esclave vendu. Il n'avait pas eu d'autre enfant depuis la mort de son unique fille Tibo et peut-être m' en voulait-il? En tout cas, j'étais véritablement le souffre-douleur de la maison, corvéable à merci. A plusieurs reprises, de la brousse où je gardais les troupeaux de moutons et de chèvres, je me suis sauvé par des chemins détournés pour rejoindre ma mère à Nazougma. En me voyant apparaître à l'improviste, elle ne retenait que difficilement ses larmes tellement j'étais squelettique, les côtes saillantes et l'air malheureux. Je n'avais rien besoin de dire ou d'expliquer, elle comprenait trop bien quelle était mon existence chez l'oncle. Elle ne se mettait pas en colère et me gardait la même affection. J'allais rejoindre aussitôt mon jeune fTère Mahamoudou et ma sœur Zeonabo, les deux derniers enfants encore présents à la maison maternelle, qui avaient tôt fait de me mettre au courant des dernières nouvelles du village. On savait ici ce qu'il se passait avec moi à Kondougboega, chez l'oncle. Le lendemain de mon retour, après m'être nourri et reposé, je reprenais joyeusement en leur compagnie la garde des moutons et je retrouvais tous les autres amis dont j'avais été séparé. Je redécouvrais les endroits familiers, les ruisseaux où l'on se baignait dans le reste d'eau boueuse s'il y en avait encore à cette époque puis on glanait les dernières patates douces sur les buttes déjà récoltées par les villageois. A nouveau j'étais regonflé moralement et bien sûr physiquement et confiant en l'avenir. Mon père voyait mon escapade d'un mauvais oeil car dans son entendement, j'avais probablement fui l'école coranique à laquelle il tenait tant. Ma mère intervenait alors pour lui expliquer le dessous

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des cartes car elle connaissait son frère mieux que quiconque. Alors papa s'apaisait mais me fixait un délai pour rejoindre mon école. Mes explications venaient ensuite: pourquoi et comment je m'étais sauvé. Il lui était difficile de comprendre ma situation En effet chez lui, il arrivait que pendant 2 à 3 jours personne ne mette la marmite sur le feu. Ma mère lui faisait comprendre la façon dont on peut négliger son enfant, sans repas consistant, vaquant sans trêve aux tâches domestiques, qui est nu dans les nuits fraîches, sans boubou ni couverture. Mais s'agissant du grand frère de ma mère, mon père lui laissait le soin de régler au mieux entre eux cette situation! Je me souviens que le jour de mon arrivée impromptue, ma mère chauffait l'eau pour me baigner avec - suprême luxe du savon comme pour un nouveau-né! Et les jours suivants, de bon matin, elle me massait tout le corps avec du beurre de karité. Le soir, lorsque j'avais terminé le bon repas qui calait bien mon petit estomac, je plongeais sans tarder dans un sommeil profond comme pour effacer toutes les insomnies de Kondougboega... Quelques jours d'un tel traitement et me voilà ragaillardi, prêt à retourner hélas chez l'oncle maternel! Ille fallait bien, afin qu'on ne puisse accuser ma mère d'aucun manquement aux usages, et surtout pour contenter mon père perturbé du seul fait de me voir manquer l'école coranique! Ma mère prévoyante me fabriquait une petite couverture à rayures teintée à l'indigo pour être moins salissante et me protéger du froid. A la veille du départ, elle préparait du beurre de karité et cuisait des boules. de gonté ( beignet de farine de haricot, cuit à la vapeur dans des feilles de karité). Ma liberté durait une st.-maine.

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Le 8ème jour, ma mère me raccompagnait chez l'oncle en passant par son hameau natal, Yestinga son Bayiri. En la précédant sur le chemin, j'avançais d'un pas maintenant allègre. Les provisions qu'elle portait donneraient quelque joie au milieu des maisons abandonnées ou en ruines car il ne restait plus depuis la mort de son illustre père NABIGA RAKISSE que cinq concessions familiales. Notre apparition était fètée par tous les habitants accourus à notre rencontre: ils abattaient les bras contre leur poitrine comme des oiseaux qui veulent prendre l'envol. Quelle bonheur de se revoir! Chacun cependant était bien intéressé par ce 24