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Ahmed Sékou Touré (1922-1984) Président de la Guinée

De
314 pages
Le tome 7 de cette biographie traite de la vive controverse qui a opposé en 1977 Sékou Touré et François Mitterrand à propos de la position du Parti socialiste français sur les droits de l'homme en Guinée, de la réconciliation à Monrovia en mars 1978 entre Sékou Touré, Houphouët-Boigny et Senghor, de la visite effectuée par Sékou Touré en France en 1982... Le livre se termine par la prise du pouvoir par les militaires le 4 avril 1984, l'avènement de la 2e République et le démantèlement du régime révolutionnaire...
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Ahmed Sékou Touré
(1922-1984)
Président de la Guinée de 1958 à 1984

André LEWIN

Ahmed Sékou Touré
(1922-1984)
Président de la Guinée de 1958 à 1984
Tome 7 – Juin 1977 – Mars 1984 (chapitres 77 à 89)

CHAPITRE 77 10 juin 1977 Sékou Touré critique le Parti socialiste français et attaque avec violence François Mitterrand

Sous le titre : "Membre du Parti socialiste, un ancien ministre guinéen demande à la gauche française de se prononcer sur le régime de terreur de M. Sékou Touré", le quotidien parisien "Le Monde" annonce dans son édition du 4 juin 1977 l’initiative qu’un dénommé Jammes Soumah a prise en déposant un rapport pour amener le Parti socialiste, lors de son Congrès annuel convoqué à Nantes à partir du 15 juin, à adopter une motion condamnant les violations des droits de l’homme commises dans la Guinée de Sékou Touré.1 Dans sa présentation, M. Jammes Soumah se dit "ancien secrétaire d’État aux affaires sociales de la République de Guinée, emprisonné sans jugement en 1958, condamné ensuite à six mois de prison ferme, puis à deux reprises pour complot à la peine de mort par contumace", et conseiller municipal socialiste de la commune de Drancy, en banlieue parisienne.2
De son côté, un quotidien proche du PS, "Le Matin de Paris", publie des articles sur ce même sujet. Cette période voit une offensive générale (très probablement concertée) sur le thème des droits de l’homme en Guinée. Le 7 juin la Ligue Internationale des Droits de l’Homme demande une enquête sur le "régime de terreur et de violations massives des droits de l’homme" et demande au Haut Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés d’enquêter sur le statut et les conditions de vie des deux millions de Guinéens vivant en exil; il soumet au secrétaire général des Nations Unies 400 pages de documents et de témoignages. De leur côté, plusieurs des anciens ambassadeurs américains en Guinée écrivent au secrétaire général des Nations Unies dans le même sens. 2 A la suite d’un démenti à ce sujet adressé au "Monde" par le ministre guinéen de l’information, le journal interrogea Jammes Soumah, qui affirma avoir été "secrétaire d’État aux affaires sociales de décembre 1959 à février 1960". En réalité, ses affirmations ne se vérifient pas dans les listes des gouvernements guinéens de l’époque, non plus sur les listes des suspects ou des condamnés des complots des années 60. Roland Dumas a de son côté dit que l’intéressé n’était pas non plus membre du Parti socialiste français. Sékou Touré pour sa part a affirmé qu’il "se souvenait très bien de Jammes Soumah", un "voyou" de la banlieue de Ratoma connu sous le nom de Yemi, parti en France en 1952, hébergé par "une vieille dame de Toulouse", titulaire d’un diplôme de notariat, revenu en Guinée après l’indépendance pour y solliciter un emploi, puis reparti en France.
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Quelques jours plus tard, le Parti socialiste français publie une mise au point qui précise : "Le Parti socialiste ne s’est prononcé à aucun moment dans la période récente sur la Guinée. La position de Jammes Soumah n’engage en aucun cas la direction du parti socialiste. Simple adhérent, il n’a cru bon de consulter ni sa section, ni le secteur international sur l’opportunité de la publication de son rapport sur les violations des droits de l’homme en Guinée. Ce document nous a été transmis, nous l’étudierons." Sans doute passé largement inaperçu parmi la masse des motions proposées au vote des militants socialistes français, ce projet soulève immédiatement à Conakry une tempête. Toujours aussi "guinéo-centrique", Sékou Touré est convaincu que cette initiative n’a pu échapper à l’attention vigilante de François Mitterrand, Premier secrétaire du PSF, et qu’elle a même obtenu son accord3 ; il en est d’autant plus ulcéré qu’il a toujours considéré l’ancien président de son propre groupe parlementaire de l’UDSRRDA, le tenace adversaire du général de Gaulle, celui qui s’est rendu à plusieurs reprises à Conakry pour y soutenir les positions guinéennes, comme son ami indéfectible4. L’ambassadeur Seydou Keita est rappelé de Paris en consultation. Le 9 juin 1977, Radio Conakry "La Voix de la Révolution" lance une première attaque contre le PS : "La direction nationale du parti socialiste s’est engagée, par homme de paille interposé, dans une sale campagne de calomnie et de chantage afin de conditionner l’opinion internationale et faire accepter toute agression ultérieure contre l’État révolutionnaire de Guinée (...) Le parti socialiste accepte, pour servir une certaine bourgeoisie en mal de décolonisation, non seulement d’avoir recours à des méthodes fascistes purement hitlériennes mais encore de faire des actions fascistes (...) Attention, Messieurs de la direction nationale du PS, la poubelle vous guette." Parallèlement, le PDG rejette l’invitation du PS à envoyer une délégation à Nantes : "Le comité central considère comme une provocation l’invitation par le parti socialiste français, eu égard aux manoeuvres criminelles qui sont actuellement fomentées contre la Guinée par la direction de ce parti."

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François Mitterrand a dit à l’auteur, lors d’une conversation au printemps 1986 : "Bien entendu, je n’avais aucune connaissance de tout cela." 4 Il a notamment souvent rappelé que François Mitterrand avait déclaré le 22 novembre 1972, lors de sa visite à Conakry pour le deuxième anniversaire de l’agression de 1970 : "Je suis de ces Français qui pensent, qui ont toujours pensé, que vous avez eu raison. Rien n’est plus important que la liberté d’un peuple."

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"La Voix de la Révolution" diffuse communiqués et proclamations stigmatisant l’attitude du Parti socialiste français et de la "social-démocratie internationale", et appelle la population à participer le 10 juin à 16 heures au Palais du Peuple à un grand meeting de protestation contre les "calomnies et diffamations à l’égard de la Guinée" émanant du PS.5 Au jour dit, à l’heure dite, devant une salle comble, d’abord stupéfaite puis complètement surexcitée, Sékou Touré prononce pendant plus de deux heures l’un de ses discours les plus passionnés et les plus violents. Son excellente connaissance de la vie politique française s’affiche à chaque phrase. Il sait comment chaque mot porte, combien chaque allusion peut faire mal. Son éloquence, ses arguments, ses critiques sont à la mesure de la déception et de la fureur que certainement il éprouve. Il s’en délecte visiblement, et son public avec lui. Ce discours est ensuite diffusé plusieurs fois par jour sur les ondes de la "Voix de la Révolution", complété les 11, 14, 17 et 19 juin par des éditoriaux tout aussi violents qui sont de toute évidence, d’après le style et le contenu, de la plume de Sékou lui-même. Quelques extraits de ce discours et de ces éditoriaux (reproduits partiellement en annexe) suffisent à en montrer le degré de violence6. Sur le parti socialiste français, dont Sékou Touré déforme le sigle PSF en "parti de la souillure française", il affirme que ce dernier a toujours été du côté de la répression coloniale, citant les nombreux socialistes ministres successifs des Colonies ou de la France d’Outre-mer, les gouverneurs généraux ou gouverneurs appartenant à ce parti, revenant sur les répressions ou les crises de l’Indochine, de Madagascar, de l’Algérie ou de l’Afrique noire ; ce parti ne peut se réclamer du socialisme parce qu’il "a opté pour la défense des criminels de guerre et des renégats anti-guinéens". Il accuse François Mitterrand et ses amis d’avoir fait des démarches auprès de la Guinée "pour que la visite du président Giscard d’Estaing n’ait pas lieu", et d’avoir été mécontents de ce qu’il ne lui ait pas remis les

L’auteur a jugé impossible de se rendre en personne à cette réunion dont il pressentait la violence, et y a envoyé le premier conseiller de l’ambassade, Jean-Basile Bertrand. Quelques jours plus tard, il a expliqué à Sékou Touré, qui l’a fort bien compris, qu’il était difficile à l’ambassadeur de France d’assister à un meeting où un homme politique important de son pays, qui plus est l’un des principaux leaders de l’opposition, était publiquement et violemment pris à partie. Par l’entremise de Roland Dumas, l’auteur a d’ailleurs pris soin d’envoyer immédiatement à François Mitterrand, qu’il avait eu l’occasion de rencontrer peu avant de prendre son poste en Guinée, le texte intégral du discours qui le mettait en cause. 6 Une phrase particulièrement violente a d’ailleurs été expurgée pour la version officielle et imprimée du texte : "Même s’ils sont des milliers, des millions de traîtres, qu’on me donne un couteau et je les égorge de ma main ! Cela est clair !"

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détenus français "afin qu’il puisse utiliser cette libération pour sa propagande".7 Pour lui, Mitterrand, qu’il considérait comme un ami, est devenu "cet homme aux apparences conciliantes, ce spécialiste du double jeu, ce machiavélique amateur de combines et d’intrigues, ce passionné d’histoires noires." Il le traite publiquement de menteur ("Mais Mitterrand, lui, connaît la Guinée et quand il dit ce qu’il sait être faux, il ment sciemment, il ment résolument ; on voit que l’homme n’a plus le ressort humain.") ou de corrompu ("Pour quelqu’un qui prétend occuper le premier fauteuil de l’État français, être accusé comme cela de corruption, d’indignité et ne pas déposer plainte, eh bien, cela prouve bien que sa main n’est peut-être pas propre."), et cite des extraits de ses livres pour le mettre en contradiction avec ses positions ultérieures. Sékou Touré fait une confusion entre l’ancien sénateur Georges Dayan, ami de François Mitterrand, et son homonyme israélien (ou fait semblant de les confondre) en fustigeant "l’ami intime de M. François Mitterrand, le général Moshe Dayan d’Israël". Puis, mettant en cause la franc-maçonnerie8, il fait une autre confusion entre François Mitterrand et l’ancien Grand maître du Grand Orient, Jacques Mitterrand : "L’histoire tournait autour de la loge maçonnique. Nous allons vous apprendre que c’est là une des raisons de l’offensive du PS contre la Guinée : Senghor est franc-maçon, Houphouët est franc-maçon, Mitterrand est franc-maçon9, ils appartiennent à la même loge, le Grand Orient (...) Voilà que la Loge met en branle ces hommes contre la Guinée (...) L’on sait également qu’en Côte-d’Ivoire, il y a la Mare aux Caïmans où les sacrifices humains s’effectuent régulièrement. Et qui sait si M. Mitterrand n’a pas assisté à ces cérémonies funèbres au bord de la mare (...) François Mitterrand calomnie la Guinée pour faire plaisir aux présidents du Sénégal et de la Côte d’Ivoire qu’il a pris en mains (...) Mitterrand fera financer par
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L’auteur n’a aucune indication qui puisse confirmer ces allégations. Il est exact que dans la Guinée d’avant la deuxième guerre mondiale, une bonne partie des gouverneurs, des élus, des fonctionnaires, des enseignants, des membres de professions libérales (français comme africains) et certains colons influents appartenaient à des loges maçonniques (telle "L’Étoile de Guinée") et affichaient des sympathies, voire un engagement envers la SFIO; ceci peut expliquer que Sékou Touré ait fait une certaine assimilation entre administration coloniale, milieux colonialistes, appartenance à la franc-maçonnerie, affiliation au parti socialiste. 9 Sans doute est-ce la même confusion entre François Mitterrand et Jacques Mitterrand, ancien Conseiller de l’Union française, qui fut Grand Maître du Grand Orient de France de 1962 à 1964, puis de 1969 à 1971.

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Houphouët ses prochaines élections en France. Tout cela est beau, mais nous avons à l’avance pitié du Peuple français s’il devait désigner un tel homme comme premier responsable de ses destinées. Il le regretterait très tôt."10 Dans le même discours, comme pour tenter de désarmer ceux qui le critiquent au nom des droits de l’homme, en particulier Amnesty International11, Sékou Touré annonce une amnistie générale pour tous les Guinéens de l’extérieur qui accepteraient de revenir au pays12. Et dans les jours qui suivent, 300 prisonniers seront libérés13.
A rapprocher de ce qu’écrit Jacques Foccart le 19 novembre 1965 : "Selon RaphaëlLeygues (ambassadeur de France à Abidjan), Mitterrand serait derrière ces histoires de Sékou Touré. Cela fait bien rire le Général, mais je lui explique que la thèse des Africains, et pas seulement d’Houphouët-Boigny, est que Mitterrand est le "copain" de Sékou Touré et qu’il le pousse à monter des coups afin de démontrer que la France a échoué en Afrique. Le Général s’esclaffe de plus belle." (Jacques Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l’Élysée 1, 1965-1967", Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997). 11 Amnesty International, fondé par l’Irlandais Sean Mac Bride (ancien homme politique et ministre des affaires étrangères d’Irlande, commissaire des Nations Unies pour la Namibie) est souvent intervenu à propos des droits de l’homme en Guinée. Sean Mc Bride lui-même s’est rendu à Conakry en 1966 ou 1967, sur le conseil d’Achkar Marof, ambassadeur de Guinée auprès de l’ONU, pour y faire libérer un jeune diplomate danois qui pendant ses vacances était venu en Guinée pour le compte d’Amnesty afin d’y enquêter sur de récentes arrestations (parmi lesquelles l’ancien leader syndicaliste enseignant Koumandian Keita). Sékou s’exprime avec fureur sur cette organisation et la discussion, très difficile, dure quatre heures. Mais finalement, Sékou change de ton et demande à son interlocuteur s’il connaît des diplomates français qui pourraient s’entremettre entre Conakry et Paris. Mc Bride cite Hervé Alphand (à l’époque secrétaire général du Quai d’Orsay), mais l’affaire ne semble pas avoir eu de suite. En revanche, le jeune Danois est libéré. Plus tard, Mc Bride intervient auprès des dirigeants ghanéens après l’arrestation à Abidjan, en juin 1967, de la délégation conduite par Béavogui. Après le règlement de l’affaire, Sékou Touré lui envoie un télégramme de remerciements et lui annonce la libération de Koumandian Keita. (entretien de Sean Mc Bride avec l’auteur, Birmingham, septembre 1984). En 1974, Sean McBride reçoit le Prix Nobel de la Paix pour son action en faveur des droits de l’homme. En 1977, ce même prix sera décerné à Amnesty International. 12 Il en reviendra quelques uns, mais le mouvement s’amplifiera quelque peu l’année suivante, après la réconciliation de Monrovia, en mars 1978, entre Sékou Touré, Houphouët-Boigny et Senghor. Les chefs de file de l’opposition n’auront pourtant pas confiance, et ce sont surtout des gens plus modestes qui reviennent. Le 20 septembre 1979, un communiqué du Rassemblement des Guinéens de l’Extérieur (RGE.) affirme qu’au moins vingt exilés revenus en Guinée ont été arrêtés. 13 Quelques mois plus tard, le 19 décembre 1977, trois prisonniers franco-libanais quitteront à leur tour le camp Boiro : Édouard Karam, Élie Hayeck et Rachid Abouchakra partent pour Paris le 24 décembre. Dernier détenu également de nationalité française, Édouard Lambin est libéré le 17 janvier 1980 (il vit toujours à Paris, et a encore rencontré l’auteur le 28 février 2006). Pour ces quatre prisonniers, dont la France n’a cessé d’affirmer la nationalité française, comme d’ailleurs pour Mgr. Tchidimbo, libéré en août 1979, Sékou Touré a toujours répliqué qu’ils étaient guinéens et n’a jamais accepté leur double nationalité.
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Après quelques jours, les intermédiaires se mobilisent pour rétablir progressivement les choses. L’auteur a lui-même envoyé à Roland Dumas par un émissaire sûr - le texte complet de ces interventions. Un mois environ plus tard, le 18 juillet 1977, Sékou Touré affirme annonce devant le Conseil National de la Révolution que le Parti socialiste français lui avait fait savoir que sa direction avait été mise devant un "fait accompli" par des milieux anti-guinéens qui avaient tenté de l’utiliser dans leur campagne sur les droits de l’homme en Guinée. Il fait une brève allusion à une récente démarche effectuée au nom de François Mitterrand par Roland Dumas auprès de Seydou Keita : le représentant du PS a désavoué les articles parus dans "Le Matin de Paris" ("qui, selon lui, n’est d’ailleurs pas un journal du Parti" !), affirmé que Jammes Soumah, dont le rapport et le projet de motion n’avaient en réalité pas été soumis au Congrès de Nantes, n’était même pas adhérent du PS, que le PS approuvait les mesures d’interdiction prises l’année précédente par le gouvernement français à l’encontre du livre de Jean-Paul Alata et à l’égard des mouvements d’exilés guinéens, et qu’il les renforcerait même s’il accédait au pouvoir, et qu’enfin il ne tolérerait pas que des "intellectuels gauchisants" compromettent les bonnes relations entre la Guinée et la France. Quelque temps encore, et la polémique s’éteignait d’elle-même. Mais les traces en ont durablement subsisté. Un an et demi après cette diatribe, en décembre 1978, le président Valéry Giscard d’Estaing effectuait une visite d’État en Guinée, et en dépit de toutes les prévisions négatives, de toutes les critiques, de toutes les appréhensions, cette visite se passa extrêmement bien. Le contact entre le chef d’État français et le président Sékou Touré fut d’emblée excellent ; les paroles prononcées de part et d’autre, les manifestations officielles comme l’accueil enthousiaste de la population de toutes les villes traversées, jetèrent réellement les bases d’une relation bilatérale renouvelée. Désormais, Giscard d’Estaing fut pour le président Sékou Touré le premier haut responsable français à avoir accompli en direction de la Guinée les gestes espérés depuis bien longtemps, permettant ainsi une normalisation toujours confusément désirée, et personnifia plus encore celui qui avait accepté de se rendre en visite d’État sur le sol guinéen, effaçant ainsi le souvenir à la fois exaltant, mais douloureux par ses conséquences, de la visite du général de Gaulle en août 1958. Toujours très personnel dans ses humeurs, Sékou Touré fit à partir de là une véritable fixation sur la personnalité de Giscard d’Estaing, dont il dit qu’il était "le partenaire moral qu’il avait toujours cherché". En 1981, Sékou Touré prit position pour la réélection de Giscard d’Estaing, alors que

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jusque là, il avait toujours soutenu François Mitterrand lorsque celui-ci avait été candidat, en 1965 et en 1974. Avant l’élection présidentielle de 1981, Sékou Touré fit dire des prières dans les mosquées pour la réélection de son ami Giscard d’Estaing14. Il fit même plus : à quelques semaines du scrutin, il envoya à l’auteur, par un intermédiaire de confiance, Mory Kaba, un message étrange pour qui ne connaît pas les pratiques africaines. Il fallait demander au président Giscard d’Estaing d’enterrer au pied d’un arbre dans les jardins de l’Élysée, par une nuit sans lune, deux douzaines d’oeufs pondus par des poules blanches ainsi qu’une poignée de plumes blanches, et sacrifier une colombe également blanche, ce qui assurerait sa victoire sur François Mitterrand. Hésitant à demander rendez-vous directement à Valéry Giscard d’Estaing, en dépit de leurs relations devenues du fait de la Guinée excellentes, l’auteur alla exposer le problème à l’un de ses amis, Jacques Wahl, l’un de ses camarades de promotion de l’École Nationale d’Administration, en poste à l’Élysée comme secrétaire général. Ce dernier, mi-amusé, mi-intéressé, l’assura qu’il en faisait son affaire15. On connaît la suite : François Mitterrand fut élu. Giscard d’Estaing n’avait probablement pas accompli le rituel qui lui avait été conseillé par son ami guinéen ! A moins que François Mitterrand, lui aussi très au fait des pratiques africaines, n’ait bénéficié de grigris plus puissants encore ? Sékou Touré fut évidemment contrarié par l’élection du nouveau président de la République française ; frustré, vexé ou embarrassé, il n’envoie pas de message de félicitations. François Mitterrand ne pouvait ignorer que Sékou Touré avait souhaité que son adversaire l’emporte, et ne pouvait oublier non plus les paroles injurieuses que le leader guinéen, naguère son ami, avait véhémentement proférées à son égard. Quoiqu’il en soit, en septembre 1982 eut enfin lieu la visite en France que Sékou Touré espérait depuis 24 ans, depuis la rupture de 1958. Et c’est François Mitterrand qui l’accueillit à plusieurs reprises à l’Élysée. On le verra, leurs conversations furent très amicales. Un peu plus d’un an plus tard, Sékou Touré revint en France pour y participer à la conférence francoafricaine de Vittel ; François Mitterrand le traita, aux côtés d’HouphouëtBoigny, en doyen de l’Afrique et le fit voyager avec lui dans son avion

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Outre divers témoignages recueillis par l’auteur, ce fait est cité dans Ansoumana Touré, "Économie et société en République de Guinée" (Chenove, Bayadère éditeur, 1986, 519 p. (page 209) 15 Lors d’une conversation téléphonique avec l’auteur en juillet 2009, Jacques Wahl affirma qu’il avait fait part au président de la suggestion de Sékou Touré, et que Giscard d’Estaing s’était borné à sourire.

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officiel. La raison d’État - et peut-être aussi le souvenir des années d’amitié partagée - l’ont ainsi finalement emporté. Quelques mois plus tard, en mars 1984, Sékou Touré succombait lors d’une opération cardiaque. La visite officielle en Guinée à laquelle il avait convié François Mitterrand eut donc lieu, mais les 12 et 13 novembre 1986, alors que le général Lansana Conté était devenu président. La Guinée qu’il retrouva alors, quatorze ans après sa dernière visite et deux ans et demi après la disparition de Sékou, était sans nul doute bien différente, plus libérale, plus détendue, désormais ouverte au multipartisme et à une plus libre expression ; mais l’auteur est certain qu’au fond de luimême, François Mitterrand ne pouvait pas ne pas songer avec un peu de nostalgie à la ferveur révolutionnaire, à la tension exaltante, à l’ambition nationale, à l’éloquence exceptionnelle, à l’incontestable force de séduction qu’il avait connues chez Sékou Touré lors de ses voyages précédents, et auxquelles il avait sans nul doute été sensible16.

Les attentions amicales de François Mitterrand envers Ahmed Sékou Touré ne cesseront pas avec sa mort. Bien des années plus tard, dix ans après la disparition du leader guinéen, il ordonnera que le petit-fils de ce dernier, également prénommé Ahmed (fils de sa fille naturelle Aminata, mariée avec l’ancien footballeur Maxime Camara et installée au Maroc) soit inscrit au Lycée militaire d’Autun, comme le souhaitait sa mère (conversation avec Mme Paulette Decraene, ancienne secrétaire personnelle de François Mitterrand, Dakar, 11 février 1998). Ahmed Camara, né en 1977, a suivi la scolarité de ce Lycée militaire de 1994 à 1997 et y a obtenu son baccalauréat.

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ANNEXE I

LE PDG RÉPOND AU PARTI SOCIALISTE FRANÇAIS Discours du Président Ahmed Sékou Touré, Responsable Suprême de la Révolution, au Meeting d’information tenu par le Comité Central du Parti le vendredi 10 juin 1977 au Palais du Peuple de Conakry, en réponse aux diffamations du Parti Socialiste Français17

Camarades de la Révolution, Il est un devoir élémentaire, pour tout homme et pour tout Peuple qui entend préserver sa dignité et défendre ses intérêts légitimes, matériels et moraux, c’est de se laver de toute souillure, de toute ignominie et de tout mensonge que déversent sur lui parfois les hommes sans raison et sans coeur, sans foi et sans dignité (...) Nous n’avons jamais voulu nous immiscer dans la vie intérieure des pays d’Europe, d’Asie et d’Amérique, parce que nous avons un respect absolu pour tous les Peuples, parce que nous avons une ligne dont la morale nous contraint à la rigoureuse observation de l’objectivité, de la vérité. C’est pourquoi, nous laissons à chaque Peuple le soin de se déterminer librement face aux événements qu’il vit. C’est pourquoi donc il ne nous a jamais été donné de parler officiellement et en public de la vie, du comportement, de la doctrine, de la position d’un Parti politique étranger au continent africain, quel qu’il soit ; ni oralement ni par écrit, nous n’avons essayé de camper aucun parti étranger à l’Afrique. Au contraire, fidèle à notre ligne qui postule le respect de toutes les entités sociales, fidèle à notre philosophie de la coopération loyale avec tous les Peuples, nous avons toujours cherché à entretenir des liens de compréhension avec tous les Peuples du monde, avec tous les Partis politiques. Aucun représentant d’un Parti, ni d’un Peuple ne s’est encore trouvé en Guinée sans être entouré du respect et de la bienveillante attention des cadres du Parti Démocratique de Guinée. Même quand ce représentant se réclame d’une ligne politique contraire à la nôtre, d’une philosophie opposée à la nôtre, nous nous acquittons tout de même d’un devoir élémentaire: celui de respecter l’homme, de respecter le Peuple qu’il représente. Mais voilà, que pour certains, ce respect n’a pas de valeur. Il en est ainsi pour le Parti Socialiste Français (PS)

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Ce discours est restitué tel qu’il est paru dans la revue "R.D.A. - Révolution Démocratique Africaine", n° 103, août 1977, mais il a été largement réduit afin de ne garder que les passages concernant François Mitterrand, ou ceux nécessaires à la compréhension de l’ensemble. L’auteur remercie M. Jean-Pierre Page, responsable des relations et activités syndicales internationales de la CGT, d’en avoir retrouvé le texte intégral, car ce discours semble avoir disparu de toutes les autres archives et bibliothèques.

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Et nous comprenons que l’amitié, le respect n’ont pas de valeur pour eux. puisqu’ils ont choisi comme valeur transcendante à laquelle ils obéissent, l’argent et les considérations qui n’ont aucune liaison avec la dignité des Peuples. Et c’est pourquoi, et nous le verrons tout à l’heure, ce Parti s’est permis d’engager une grande et basse offensive de discrédit contre la Révolution guinéenne qu’il entend traîner dans la boue ; mais il est déjà souillé de boue, le Parti Socialiste Français, pour avoir menti effrontément. En effet, nous lisons dans le journal "Le Monde" du 4 Juin 1977 un article intitulé: "Un ancien ministre guinéen demande à la Gauche française -nous n’appelons plus Gauche française, le Parti Socialiste Français devenu le Parti de la souillure française- de se prononcer sur le régime de terreur en Guinée". Et un autre journal, celui-là appartenant au Parti de la souillure, le "Matin de Paris" va jusqu’à publier la photo de ce prétendu ancien ministre de la République de Guinée, un certain Jammes Soumah. Et aussi, au sein de l’Internationale Socialiste, voilà que Monsieur François Mitterrand18, avocat du mensonge, se permet de dire aux autres socialistes: "Il est temps que nous venions au secours du Peuple de Guinée qui gémit sous le poids écrasant, humiliant d’une dictature ; il faut libérer la Guinée, lui redonner sa dignité". Eh bien, Monsieur François Mitterrand ne peut pas en venir à une telle attitude sans raison, car il connaît la Guinée pour lui avoir rendu de nombreuses visites et pour avoir même assisté à plusieurs assises de notre Parti ; pour avoir donc mesuré la sincérité incontestable de la démocratie qui régit le Parti Démocratique de Guinée et apprécié la solidité de ses assises populaires. Mieux, il a eu à visiter le pays, donc à prendre contact avec les populations d’un certain nombre de nos régions ; il connaît la réalité guinéenne ; il peut la décrire, il l’a d’ailleurs décrite, car il a dit ce qu’il sait de la Guinée. Il l’a décrite, cette vérité, car il nous a écrit ; nous avons de nombreuses correspondances de lui et des correspondances manuscrites, tout comme il détient de nous de nombreuses correspondances manuscrites dont nous ne pouvons nier l’authenticité. Qu’est-ce qui l’a amené donc au mensonge ? Et à un mensonge si grossier ? Nous allons essayer de déboulonner l’édifice du mensonge. D’abord une raison générale: c’est l’offensive des forces réactionnaires en direction de l’Afrique ; c’est une réalité du temps que nous vivons et cette réalité ne surprend pas la Révolution guinéenne qui l’avait bien prévue (...) Cette grande offensive, nous la connaissons et elle ne peut pas ne pas inscrire en bonne place la Révolution guinéenne considérée à juste titre par l’impérialisme comme l’élément qui l’empêche de dormir tranquillement sur le continent. Et cette Révolution l’empêchera continûment de dormir. (...) Mais l’objectif étant connu, quelle est la tactique adoptée par nos ennemis? Elle consiste à créer la confusion en mentant, en faisant croire au monde entier qu’en Guinée, il n’y a pas de liberté: qu’en Guinée, sévit une dictature ; qu’en Guinée,
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Dans le texte imprimé de ce discours, Mitterrand est constamment orthographié : "Mittérand". Nous avons rectifié l’orthographe, comme celle de tous les autres noms propres mal orthographiés

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règne une fantaisie ; qu’en Guinée, le Peuple souffre, peine, gémit. Mais ce sont là des arguments qu’ils ont toujours utilisés et nous les y avons même aidés en écrivant et en déclarant publiquement que c’est vrai qu’en Guinée, il n’y a ni à manger, ni à boire ; que la pluie ne tombe plus, l’herbe ne pousse plus ; que l’oxygène même manque en Guinée. Mais au vrai, qu’est-ce qui manque en Guinée ? C’est l’aliment impérialiste qui y manque. Qu’est-ce qui y manque ? C’est la liberté d’exploiter qui manque. Et qu’est-ce qui y manque encore ? C’est la démocratie pour détruire le Peuple qui y manque et qu’est ce qui manque comme oxygène ? Eh bien, c’est l’oxygène de l’exploitation de l’homme par l’homme qui manque en Guinée ; mais le Peuple y est au pouvoir et il ne laissera plus quelqu’un lui reprendre et confisquer son pouvoir. (...) C’est pourquoi, la confusion qu’ils veulent créer ne peut trouver de place en Afrique, en tout cas pas en Guinée. Nos yeux sont ouverts et nous savons voir et distinguer. Ils disent qu’ils défendent les libertés humaines ! Mais ils optent pour la défense des intérêts des criminels de guerre ; nous disons bien des criminels de guerre. Qu’est-ce qu’ils défendent ? Ils défendent les renégats guinéens, les antiguinéens au service de l’impérialisme et qui n’ont pas hésité à s’enrôler dans les bandes de mercenaires pour venir attenter à la vie de leurs pères, de leurs mères, de leurs frères, de leurs soeurs, et semer la terreur et commettre le crime. Plus de 300 Guinéens ont perdu la vie à la suite de cette agression barbare dont notre pays a été victime le 22 novembre 1970. Les responsables de ce crime sans nom ont été condamnés sans équivoque et à tous les échelons par les instances pouvant agir au nom de la sécurité du monde (...) Le Peuple de Guinée, conscient de la nécessité de préserver son indépendance, conscient de l’appel lancé à lui par tous les Peuples d’Afrique pour qu’ils observent une attitude de fermeté à l’égard de ceux qui n’ont pas hésité à recourir à la méthode de la canonnière en plein XXème siècle, devrait donc juger sévèrement les criminels de guerre. Il l’a fait en toute souveraineté et responsabilité. Nous en venons ici à une autre conception de la vie. Et le 29 juillet 1971, qu’avonsnous dit ? Nous avons dit que c’est le Peuple qui a été agressé ; c’est le Peuple qui a perdu certains de ses fils. Aucun magistrat placé sous les ordres du gouvernement ne sera saisi du dossier des criminels de guerre. Les 8.000 comités du Parti devaient se déterminer cas par cas, en prononçant le verdict que mérite chaque agent criminel de guerre. Ensuite, les responsables des communes populaires se sont réunis, au niveau de l’arrondissement, en élargissant le Conseil d’Arrondissement aux cadres des villages pour harmoniser les propositions de verdict. En troisième lieu, les cadres délégués par les Conseils d’Arrondissement se sont réunis au niveau de chaque région pour une session extraordinaire de l’Assemblée des députés régionaux élargie aux cadres des arrondissements, en vue d’harmoniser les propositions de verdict venues de la base. Et après quoi, tous les membres de l’Assemblée nationale, toutes les directions de la jeunesse, des femmes, des travailleurs ; les directions de l’Armée nationale, de la Gendarmerie, de la Police, de la Milice, tous les membres du Comité Central ont constitué l’Assemblée Populaire Révolutionnaire érigée en Tribunal Suprême. Nous avons précisé que dans chaque comité, là où sera jugé le criminel de guerre, il faut

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que sa femme, ses frères et sœurs, son père, sa mère, ses oncles, ses fils interviennent devant le Peuple. Ainsi la Guinée a vécu un temps d’une intensité jamais égalée. Dans chaque comité, c’était le père, la mère qui déposaient ; c’était le fils qui déposait ; c’était le camarade de bureau qui déposait: et chacun intervenait pour ou contre une clémence et c’est l’Assemblée qui prononçait le verdict. Tout le Peuple s’était ainsi prononcé sur chaque cas. Qu’on nous présente en Europe un seul régime capable de dire au Peuple tout entier: "saisis-toi du dossier de ceux qui ont attenté à ta vie et indique ton verdict à partir de ta volonté et de ton jugement". Qui est capable de le faire ? Eh bien, la Guinée a été capable de le faire. En matière de démocratie, tous ces vieux renards du Parti Socialiste Français viendront apprendre auprès du paysan et du manœuvre guinéens. Ils parlent de démocratie ! ils ne l’appliquent jamais. Leur démocratie, c’est celle de l’argent, celle du mensonge. En Guinée notre démocratie, c’est celle de l’homme pris dans l’intégrité de son être, par delà les problèmes de race, de religion, d’âge, de sexe ou de fortune. C’est l’homme avec sa conscience en tant qu’élément participant à la vie collective qui se détermine en toute liberté, en toute loyauté. Voilà la vraie démocratie, celle qui respecte l’homme Et voilà que ceux qui violent la démocratie, ceux qui imposent l’anti-démocratie dans leur pays voudraient aujourd’hui se réveiller avec la prétention de nous donner des leçons ! Ainsi, ils ont indiqué qui ils sont. Le Conseil de Sécurité s’est prononcé ; l’ONU s’est prononcée et chacun de ses gouvernements a flétri l’agression. En Afrique, tout le continent debout a participé à une conférence et à l’unanimité, sans aucune réserve, a demandé au Peuple et au Gouvernement guinéens d’infliger une sanction exemplaire aux criminels de guerre. Quelle est la sanction exemplaire ? Qu’on nous l’apprenne maintenant en France. Quelle est la sanction exemplaire pour des criminels de guerre ? Des gens qui sont venus tuer des centaines d’innocents et qui avaient l’idée de nous priver de notre raison d’être, c’est-à-dire de notre liberté nationale. Quelle sanction méritent-ils, ces gens-là ? Après avoir tué, oui ou non, ils méritent la peine capitale ? (la foule répond "oui") Oui ou non, ces criminels devraient-ils être pendus? (la foule répond "oui") Oui ou non, devraient-ils être fusillés ? (la foule répond "oui"). Eh bien que Mitterrand sache qu’ils ont été pendus, qu’ils ont été fusillés. Nous en assumons la responsabilité. Nous ne sommes pas des lâches ; nous savons ce que nous voulons ; nous savons ce que nous défendons. Tous les criminels ont été exécutés. Ils sont partis là où ils ont voulu envoyer la démocratie, la liberté et le progrès en Guinée. Puisque le verdict populaire condamnant à la peine capitale les mercenaires et les traîtres a été exécuté, il ne reste plus aux impérialistes qu’à porter leur deuil et à organiser dans les églises de la Loge maçonnique les prières d’adieux qu’ils font pour leurs frères de trahison ! S’ils veulent engager de nouveau des bateaux et des avions pour venir venger les envahisseurs parce qu’ils se croient forts, qu’ils le fassent. Nous défendons notre cause et nous la défendrons jusqu’à la mort. En Guinée, le pouvoir populaire est une réalité. Sa légalité et sa légitimité sont fortes de l’adhésion unanime et intime des masses laborieuses du pays. Tout mercenaire sera toujours fusillé, tout traître le sera également pour que vive en paix le Peuple libre et souverain de Guinée.

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On a bien vu en France ce qu’on a fait des criminels de guerre. On nous reproche d’avoir exécuté quelques ministres, quelques officiers supérieurs ; même s’il y a des milliards de ministres félons, traîtres à leur patrie, nous les ferons exécuter tous afin que le Peuple vive. Même s’ils sont des milliers, des millions de traîtres, qu’on me donne un couteau et je les égorge de ma main ! Cela est clair !19 Faut-il rappeler à ceux qui semblent oublier des moments intenses et décisifs de l’histoire de la France : 1°) Que le Maréchal Pétain, malgré son âge avancé et sa qualité de chef de l’État français pendant toute la période de l’occupation allemande, avait été condamné à mort ? 2°) Que Pierre Laval, également condamné à mort, avait tenté de se suicider en absorbant du poison, et que, pour pouvoir lui appliquer le châtiment digne des traîtres, les médecins lui firent un lavement énergique et le remontèrent ; après quoi, Laval fut fusillé par les résistants. 3°) Que Jean Hérold Paquis, célèbre commentateur de Radio Paris, et Ferdonnet, également commentateur de Radio, ont été exécutés pour trahison ! 4°) Que devant la lenteur des tribunaux chargés du jugement des traîtres, les résistants français n’ont pas manqué d’extraire de leurs cellules des centaines de traîtres qu’ils ont pendus ou fusillés sans procédure partout en France ! 5°) Que le numéro 36 de la Revue "Historia" intitulé "les Français contre les Français" fait la narration de faits de vengeance populaire contre des centaines de milliers de Français qui avaient trahi la Nation en faveur des occupants Allemands ! Qu’à la page 135 de cette Revue, il est écrit "D’Août 1944 à Août 1946, selon P. H. Teitgen, Garde des sceaux, les cours régulières de justice ont prononcé 102.000 condamnations pour collaboration..." Les "socialistes", nouvelle version, ont volontairement oublié les leçons d’histoire de la Commune de Paris. Nous devons leur rappeler que plus de 17.000 communards ont été passés par les armes sans jugement. Mac Mahon a dit devant la commission d’enquête "les hommes aux cheveux gris qui ont vu Juin 1848 étaient plus coupables que les autres et qu’ils devaient passer par les armes". Nous demandons : entre les cheveux gris et les Ministres et Ambassadeurs d’un régime, quels sont les plus coupables en cas de trahison nationale ? Thiers télégraphia aux préfets dans ces termes : "Le sol est jonché de cadavres, ce spectacle affreux servira de leçon". Plus de 50.000 arrestations complétaient ces mesures de liquidations massives. Toutes ces réactions violentes sont normales et légitimes pour la France dans son combat pour le progrès ; par contre des Africains révolutionnaires qui châtient les traîtres et les mercenaires, on crie, on menace, on mobilise les forces pour les ramener à la raison ! Quelle stupidité ! Quelle arrogance ! Quelle inconscience !

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Comme il a déjà été dit, cette dernière phrase a disparu de la version officielle

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Non l’Afrique est majeure ; elle crie son mépris contre ses fils traîtres à sa cause, elle crie sa haine féroce contre l’impérialisme et tous ceux qui croient que la liberté ne signifie que l’exploitation de la majorité par une minorité de rapaces et de voleurs. La Révolution est exigence, exigence de responsabilité, exigence de fermeté à l’égard de l’ennemi de classe, exigence de vérité historique, exigence de progrès démocratique. (...) Notre respect, c’est pour l’homme honnête, pour celui qui respecte autrui, qui respecte le Peuple ; celui qui a le souci du devenir de la Nation. Notre respect n’est pas pour celui qui tend la main à l’étranger tout en étant Ministre de son pays, pour toucher un salaire chaque mois. Quelle honte pour l’Afrique ! Quelle honte pour la Guinée qu’il se soit trouvé des Ministres qui touchaient, chaque mois, le prix de la trahison. C’est impensable, et pendant des siècles, nous ne pourrons pas nous laver de cette souillure. Mais voilà les hommes que les socialistes à la Mitterrand défendent. Ils prouvent bien ainsi que ces hommes-là étaient leurs instruments. Mais comme l’émotion et l’indignation étaient alors fortes dans le monde entier et surtout en Afrique, ils n’ont pas osé les soutenir, ces messieurs du Parti de la Souillure Française. Ils se sont dit qu’ils attendraient un autre moment pour soutenir ces criminels de guerre, leurs créatures ; un moment propice pour engager d’autres criminels pour des agressions futures. Voici ce moment arrivé. Ils sont en train de recruter des mercenaires. Pas plus tard que le mercredi, ils étaient en réunion à Paris. Ils veulent envoyer aux États-Unis même une délégation pour demander à des groupes capitalistes de financer certaines actions, avec l’idée que le Gouvernement guinéen serait renversé et qu’alors, on changerait tous les accords économiques en faveur des étrangers. Quel rêve ! Ils ne connaissent pas la Guinée, ces Messieurs-là ! A bas le Parti Socialiste Français ! A bas le Parti de la Souillure Française ! A bas le Parti des menteurs, instruments de l’impérialisme ! Ils font des rêves ; nous, nous connaissons la réalité. Ils nous reprochent de n’avoir pas laissé tranquilles les criminels de guerre qui ont massacré sauvagement des centaines de gens innocents ! Mais en France, ne s’est-il pas trouvé des hommes, le Colonel Argoud et le Colonel Bastien-Thierry, un Polytechnicien, impliqués dans une affaire de tentative d’assassinat du Général De Gaulle ? Vous connaissez cette affaire ? Ce qui est vrai, l’attentat n’a pas été consommé ; De Gaulle a eu la vie sauve. Donc s’il y a eu l’intention de le tuer, ce qui est déjà un crime, le crime n’a pas été exécuté, c’est une chance pour lui. Mais n’empêche que Bastien-Thierry a été condamné à la peine capitale et exécuté. Les mêmes Messieurs qui dégorgent aujourd’hui sur nous étaient là-bas, ils n’ont pas dit un mot, ils n’ont pas osé lever le petit doigt ! Quels pleutres ! Mais ici, ils ont même vu les cadavres alignés, et il s’agissait d’une agression perpétrée de l’extérieur contre un Peuple souverain ! Ils n’ont rien dit contre les agresseurs, mais ils veulent au contraire qu’on les traite bien. Eh bien, ils devaient nous dire cela le 22 Novembre 1970, parce qu’au moins trois jours après, un mois

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après, un an après, on ne les aurait pas exécutés. Mais nous, nous les avons exécutés, tous ceux qui avaient été condamnés à la peine capitale. Si demain cela se répétait, le Peuple victorieux écraserait impitoyablement ceux qui auront attenté à sa liberté pour continuer sa route. Léopold Sédar Senghor, alors qu’il est catholique, se rend à la Mosquée. C’est bien, s’il le fait. Mais voilà un fidèle qui profite de l’occasion pour s’armer dans le but d’abattre Senghor. Est-ce vrai, est-ce faux ? Nous n’apprécions pas ; nous n’étions pas là-bas, mais c’est ainsi que nous avons appris ; qu’un Sénégalais armé d’un pistolet était là-bas, qu’il avait tenté de monter dans la voiture dans le but de tuer Senghor. Voilà les faits. Il n’a même pas tiré l’arme, mais puisqu’on lui reconnaît l’intention d’utiliser l’arme dont il était porteur, voilà qu’on le condamne à la peine capitale et qu’on l’exécute à partir de l’intention. Cela, pour ces messieurs de la Social Souillure, c’est normal parce que Senghor est leur homme20. Un autre fait au Sénégal. Voilà des jeunes étudiants qui revendiquent une amélioration de leurs conditions de vie. On les arrête. Ce sont les Blondins21. Ils sont morts tous ! Là, le Parti Socialiste est muet. Tous les crimes de Senghor, eh bien, c’est l’engrais pour faire pousser la néo-colonisation, en consolider les bases ; c’est bien pour le Parti de la pourriture ; l’engrais, c’est de la pourriture. C’est pourquoi, les crimes sont pardonnés là-bas. Chez nous, ce ne sont pas des intentions que nous avons condamnées, ce sont des faits et des faits cruels que nous avons condamnés ; ce sont des faits meurtriers. Et, pour ces "socialistes", nous devenons des criminels pour avoir défendu notre pays ; quant aux criminels, ce sont les victimes du Peuple de Guinée. Voilà le jugement du Parti Socialiste Français. Houphouët a condamné combien de fois des cadres ivoiriens pour complot ? Et même la deuxième ou la troisième personnalité de l’État ivoirien avait été également arrêtée, le Président de la Cour Suprême, le frère Ernest Boca ; on a appris qu’il était mort tout seul, qu’il s’était suicidé, c’est-à-dire qu’on l’avait fait se suicider22. Làdessus, le Parti Socialiste est resté muet ; tous ceux qui sont morts là-bas, en Côted’Ivoire, c’est juste, normal. Or, on sait que ces Ivoiriens, ces Sénégalais n’avaient pas commis de crime, de forfaiture d’agression contre leur pays, que c’étaient peutêtre des oppositions politiques, mais le rapport de force étant en leur défaveur, ils

20 Il s’agit d’une tentative d’attentat commise contre Senghor à la Mosquée de Dakar en pleine fête de la Tabaski, le 22 mars 1967. L’agresseur, un nommé Mustafa Lo, fut condamné à mort et exécuté. 21 Sékou fait allusion, de manière pas très précise, à la mort en 1973, à la prison de l’île de Gorée, du jeune Oumar Blondin Diop, condamné à 3 ans de prison, le 22 mars 1972, pour avoir tenté de faire évader ses deux frères, eux-mêmes arrêtés et condamnés pour l’incendie du Centre culturel français lors de la visite du Président Pompidou à Dakar en février 1971. Suicide, affirmèrent les autorités; le rapport d’autopsie conclut à une mort par pendaison; mais sa famille et ses camarades étudiants contestèrent vivement cette version des faits. 22 Voir le livre de Samba Diarra "Les faux complots d’Houphouët-Boigny", préface de Bernard Dadié, Paris, Karthala éditeur, 1997

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vont en prison. On les y liquide à la grande satisfaction du Parti Socialiste Français. Tel n’est pas le cas de la Guinée. Ici, il s’agit bel et bien d’une agression. Il n’y a pas de crime plus odieux que l’agression perpétrée contre une Nation indépendante. Mais cela n’émeut pas la bourgeoisie française. En Côte-d’Ivoire, l’histoire tournait autour de la Loge Maçonnique. Nous allons vous apprendre que c’est la une des raisons de l’offensive du Parti Socialiste contre la Guinée : Senghor est franc-maçon, Houphouët est franc-maçon Mitterrand est franc-maçon ; ils appartiennent à la même loge, le Grand Orient. Nous savons comment ils ont voulu conditionner les cadres du Parti Démocratique de Guinée et même nous particulièrement. Mais malheureusement pour eux nous ne sommes pas de ces hommes vendables ou achetables. Nous mourrons pour des principes, mais pas pour l’argent. Nous défendrons l’honneur. Nous avons dit à chacun : "Votre histoire est votre histoire. Nous sommes des musulmans croyants ; nous sommes des révolutionnaires intègres, nous n’appartiendrons jamais à la franc-maçonnerie quel qu’en soit le prix". Mais hélas ! ce langage ne plaît pas à certains, et comme ils sont puissants, comme ils ont des moyens, ils vont faire étalage de leurs moyens, croyant nous briser ; ils s’y briseront, soyez en persuadés. Voilà que la Loge met en branle ces hommes contre la Guinée ! (...) L’on sait également qu’en Côte-d’Ivoire il y a la Mare aux Caïmans où les sacrifices humains s’effectuent régulièrement. Et qui sait si Monsieur Mitterrand n’a pas assisté à des cérémonies funèbres au bord de cette mare ? Mais comme il avait certainement les yeux bandés, sa conscience est tranquille ; ces crimes ne répugnent pas à sa conscience. Il a raison, il appartient au même groupe d’intérêts que Houphouët-Boigny. Il y a eu des tentatives de renversement du régime chérifien au Maroc, il n’y a pas longtemps ; un général marocain, Oufkir, a été inculpé comme l’artisan essentiel de cette tentative. On peut dire que c’est une affaire intérieure au Peuple marocain ; le régime de son choix l’intéresse plus que tout autre Peuple. Lorsque les autorités marocaines ont constaté les faits, elles ont mis en état d’arrestation les insurgés ! Qu’ont-elles fait d’eux ? Oui ou non, elles les ont exécutés, ces hommes, au Maroc ? Quel est le Français qui a protesté ? Et là, c’étaient des centaines et des centaines d’officiers qui ont été exécutés. Ils diront qu’il n’ont pas le droit de s’immiscer dans les affaires intérieures du Maroc ; ce faisant, le Parti Socialiste Français aurait raison. L’affaire du Maroc intéresse le Maroc. Mais est-ce que l’affaire de la Guinée intéresse le Parti Socialiste Français ? Non ! (...) En effet, la Loge est le centre d’une unité d’action des forces hostiles à la Guinée, mais la Loge ne changera pas notre ligne. Ils ne nous connaissent pas, les francs-maçons, s’ils nous connaissaient, ils nous auraient laissé en paix. Il y a une autre raison. Quel est l’ami intime de Monsieur François Mitterrand ? C’est le Général Moshé Dayan d’Israël, que vous connaissez23. C’est son ami
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confusion évidente, volontaire ou non, avec l’ami d’enfance de François Mitterrand Georges Dayan. Il était par ailleurs ministre israélien de la défense, et non des affaires étrangères comme Sékou le présente quelques lignes plus loin.

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intime. Au sein de l’lnternationale Socialiste, le ministre des Affaires étrangères d’Israël est avec Mitterrand et Senghor. C’est leur droit que l’Internationale vive longtemps. Nous le souhaitons, à condition que ce ne soit pas contre le progrès de l’humanité. Nous devons souligner que nous n’avons pas que des ennemis là, puisque certaines grandes personnalités de ce groupe nous ont demandé amicalement, certainement sur la base d’une considération, si nous pouvions adhérer à l’Internationale. Elles nous priaient d’y adhérer et d’accepter d’appartenir au bureau de l’lnternationale en estimant le rôle que joue le Parti Démocratique de Guinée en Afrique. Nous avons dit non, que nous ne le pouvions pas, pour des raisons majeures. Nous coopérons loyalement avec tous les Partis qui vont dans le sens du progrès, mais nous ne pouvons pas être membre de l’Internationale Socialiste. Nous savons comment par la suite, un homme de paille comme Senghor devait sauter sur la bonne aubaine, parce que les gens de son acabit, tous ceux de ces gouvernements qui n’ont pas l’appui sincère de leur Peuple, qui craignent le Peuple parce qu’ils ont trop de crimes à se reprocher, tous ces gouvernants cherchent un point d’appui extérieur, leur équilibre est externe ! Ce n’est pas le cas de la Guinée. C’est pourquoi nous disons que tous peuvent faire l’unité d’action contre nous, tant que nous aurons la confiance du Peuple de Guinée, nous resterons debout jusqu’à la mort. C’est pourquoi, nous ne mentirons jamais, nous ne nous livrerons jamais à l’opportunisme comme le font nos ennemis. Ce sont eux qui changent de langage. C’est ainsi d’ailleurs que le Parti Socialiste publie des documents : "En Guinée, les Français ont été condamnés, les Belges ont été condamnés, les Anglais ont été condamnés, les Allemands ont été condamnés. Avez-vous entendu une seule fois qu’un Américain a été condamné ?" Voilà la propagande qu’ils mènent pour insinuer que la Guinée est le prolongement des États-Unis, que c’est une colonie américaine. Et ce sont les mêmes qui, arrivés en Amérique, disent : "mais aideznous à débarrasser l’Afrique des communistes que sont les Guinéens. Aidez-nous ; il n’y a pas de liberté en Guinée. Il faut qu’on puisse récupérer cette Guinée pour avoir la paix en Afrique." Voilà l’opportunisme. En chaque lieu, ils tiennent un langage approprié ! C’est ainsi qu’ils ont mené une vaste campagne contre nous auprès d’Israël. Nous devons dire une chose : depuis la guerre de 1967, sans hésiter puisque fidèles à la raison historique et à la raison sociale que défendent les Peuples, nous avons proclamé notre totale solidarité avec nos frères de Palestine. Il n’y a là aucun opportunisme, puisque Israël était alors présent en Guinée, qu’il venait de nous accorder des milliards d’aide gratuite et voulait construire des unités de production en faveur du développement économique et social de la Guinée. Et on sait qu’en 1960, le Premier ministre d’Israël, à l’époque Madame Golda Meir, est venue à Conakry pour nous rendre une visite24. Nous avions des rapports personnels avec elle, avant l’indépendance, en tant que syndicaliste. Elle était syndicaliste comme nous. S’il s’était agi de faire l’opportunisme, nous étions mieux placé auprès d’elle ;
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En fait, Golda Meir était à l’époque ministre des Affaires étrangères, et non Premier ministre d’Israël.

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mais ce n’est pas l’argent qui nous poussera à renoncer à notre devoir d’homme. à notre devoir de Peuple. Nous défendrons en faveur de tous les Peuples, la liberté, l’unité et la dignité. Israël sait donc du fait que nous sommes des hommes de principes, que nous ne lui en voulons pas parce que son Peuple est juif (...) Ce ne sont pas des considérations religieuses qui nous guident. Chez Dieu, comme devant la conscience humaine, il n’y a pas de Peuple supérieur, il n’y a pas de Peuple inférieur ; tous ceux qui vivent ont le même droit au bien-être, à la paix, à la tranquillité et au progrès. Nous respectons Israël comme tous les Peuples du monde. Mais si Israël a imposé la force à ses voisins, qu’on ne nous empêche pas de dire que cette agression israélienne contre les pays arabes est condamnable et que la Guinée la condamne. Cela est clair. C’est un jugement qui part de faits objectifs. Mais que devons-nous reconnaître ? Nous devons reconnaître que jamais Israël, ni en conférence, ni à la radio, ni dans aucun de ses journaux n’a attaqué la Guinée, jamais ! C’est un fait (...) Devant l’attitude de respect constant que les autorités d’Israël ont eue à l’endroit de la Révolution guinéenne, nous nous devons de déclarer publiquement et solennellement que nous sommes totalement disponibles et mêmes désireux de rechercher avec tous ceux qui s’en préoccupent, une solution juste et durable au malheureux conflit opposant les pays arabes à Israël. Ce faisant, nous nous acquitterions d’un devoir de solidarité à l’égard des Peuples arabes et de compréhension à l’égard d’Israël en tant que Peuple. Ainsi, Israël n’a quand même pas menti contre la Guinée. C’est le partenaire français que nous avons reçu ici avec honneur qui a menti. Mitterrand a été reçu en Guinée comme un chef d’État, oui ou non ? (la foule répond "Oui"). Oui ou non, vous l’avez reçu avec confiance et respect ? (la foule répond "Oui"). Voilà, c’est cet homme-là qui oublie tout et qui va mentir. S’il ne connaissait pas encore la Guinée, on comprendrait. Que ce soit le Président Giscard d’Estaing qui attaque le régime guinéen, que ce soit un autre Français qui nous attaque, nous aurions dit : "ils n’ont jamais vu la Guinée, ils n’ont entendu qu’un son de cloche à partir duquel ils nous ont condamnés. Ne répondons pas. Un jour, ils connaîtront la réalité." Mais Mitterrand, lui, connaît la Guinée et quand il dit ce qu’il sait être faux, ilment sciemment, il ment résolument ; on voit que l’homme n’a plus le ressort humain. Mais les raisons ? Ce n’est pas qu’il veuille seulement faire plaisir à la Loge qui nous combat, à Houphouët et Senghor qui l’ont pris en mains ; il y a une autre raison, c’est l’argent. Qu’on nous excuse ; mais quand on analyse, il faut donner des éléments. En voici. Dans un livre paru en France, intitulé "L’Argent Secret" par Andrée Campara25, avec sous-titre "Le financement des Partis politiques", nous lisons "les 4 Vérités" et voilà en photo, sur le livre l’argent qui descend dans l’urne... Cela explique l’état de
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peut-être s’agit-il d’une erreur d’impression dans la reproduction du discours par le journal "Horoya". Le livre auquel Sékou Touré fait allusion est en fait d’André Campana, "L’Argent secret : Le Financement des partis politiques", paru en 1976 chez Arthaud dans la collection "Les 4 vérités".

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corruption avancée au niveau de certains Partis et dans ce livre nous lisons ceci : "(...) Les Socialistes français d’aujourd’hui réfutent totalement ces idées reçues. Depuis quelques années un homme symbolise la rupture des socialistes avec le capital : François Mitterrand. "C’est un homme d’État", dit-on de l’ancien ministre de l’intérieur. C’est aussi un homme que l’expérience et les outrages ont rendu prudent. En 1965, un matin alors qu’il avait annoncé sa candidature à la présidence de la République, le leader de la gauche reçoit dans une enveloppe un chèque de 5 millions d’anciens francs, envoyé par le Syndicat des producteurs de pétrole, dont le Secrétaire général était à l’époque M. Jean Méo. François Mitterrand remet le chèque dans l’enveloppe et le renvoie à l’expéditeur avec le commentaire suivant : "ils ont donné dix fois plus à l’UDR. Je ne me contenterai pas de ses restes." Au téléphone, il précise : "Envoyez-moi la même somme qu’à l’UDR. peut-être alors pourrais-je examiner votre proposition." Un peu plus loin, nous lisons: "Pour réussir dans la politique (c’est François Mitterrand qui le déclare), il faut avoir de préférence trois choses : des idées, des hommes et de l’argent. On peut réussir avec deux de ces éléments, mais un seul ne suffit jamais", ainsi de suite. Pour quelqu’un qui prétend occuper le premier fauteuil de l’État français, être accusé comme cela de corruption, d’indignité et ne pas déposer plainte, eh bien, cela prouve bien que sa main n’est peut-être pas propre. A sa place, nous ne l’accepterions d’aucun. Et même ceux qui bavent aujourd’hui sur nous, même les Alata qui disent qu’ils étaient directeurs des Affaires économiques et Financières à la Présidence - c’est vrai - mais quelles que soient leurs injures à notre endroit, aucun ne pourra jamais dire : " il a trompé son Peuple, il a volé un centime ". Ici on dit que Monsieur Mitterrand prend de l’argent ; mais cela doit être vrai. Pourquoi ? Qu’il nous le pardonne, nous avons le sens de l’honneur et nous faisons un rapprochement. Quand on nous dit à nous : "vous voyez, en France tout le capital finance la campagne de Pompidou et Houphouët-Boigny a donné plus d’un milliard de francs CFA pour cela. Nous, nous avons des difficultés" ; quand des gens nous disent cela et que nous voyons quelque temps après les mêmes faire des va et vient avec le même Houphouët-Boigny, nous ne pouvons nous empêcher de conclure qu’alors, Houphouët leur a donné le même argent qu’il avait donné au prédécesseur. Houphouët est capable de donner des milliards. Nous, nous n’avons pas un franc et nous ne voulons pas avoir un franc ; nous ne donnerons un franc à personne, parce que nous avons du respect pour les hommes. Mais certains choisissent l’argent et obéissent à l’argent ; ils ne seront jamais d’accord là-dessus avec nous. Ainsi, camarades, le Parti Socialiste Français, à la tête d’une fraction de la bourgeoisie française, a un rôle à jouer en Afrique et veut jouer son rôle. Mais il s’est dévoilé ; qu’il sache désormais que sur le terrain, il ne sera plus seul, que la Révolution guinéenne sera là avec le phare pour le présenter chaque fois dans sa nudité, afin que les Peuples d’Afrique ne s’y trompent pas. Ce Parti a été l’avant-garde du mouvement de haine contre le Vietnam. Des crimes et des crimes abominables ont été commis contre nos frères d’Asie, sous la pression du Parti Socialiste Français.

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Contre l’Algérie, des répressions sauvages ont été conduites par le Parti Socialiste Français. Et la haine de ce Parti contre la Tunisie et le Maroc ? Partout où un Peuple a eu à défendre sa dignité, sa liberté, il s’est toujours trouvé le Parti Socialiste pour le contrer. Quant à Madagascar, n’en parlons pas ; du fait du Parti Socialiste, en une seule semaine, il y a eu plus de 100.000 Malgaches cruellement tués. Des centaines et des centaines étaient jetés dans le vide, à partir des avions Junkers. On les laissait tomber de 500 mètres, de 1.000 mètres, comme des boulets, et ils venaient s’écraser à terre. Ce sont ceux qui ont été capables de tels crimes de génocide contre la volonté d’indépendance des Asiatiques, des Africains, des Malgaches ; ceux qui, en Côte d’Ivoire, au Niger, au Soudan, en Guinée ont tué des centaines et des centaines d’Africains, emprisonné sans jugement des milliers de gens, qui osent nous parler aujourd’hui du respect des libertés démocratiques ! Non, le vase est vraiment plein, il déborde. Que tout le monde parle ; mais de grâce pas le Parti Socialiste Français dont les mains sont sales. Ainsi, on a vu que dès la proclamation de l’indépendance de la Guinée, le Parti socialiste français a déposé une plainte contre notre jeune République en 195926 ; ce qu’on n’avait pas porté à votre connaissance, autrement, vous n’auriez pas reçu François Mitterrand avec autant d’honneur que vous l’avez fait. Ils ont déposé une plainte contre nous auprès du Bureau International du Travail, pour dire que c’est une dictature qui sévit en Guinée, que le syndicalisme n’y existe plus, que les libertés démocratiques ont été interdites, et que Monsieur Sékou Touré a instauré les travaux forcés etc. etc. Ils demandaient une commission internationale d’enquête sur la Guinée. Heureusement qu’il y a des hommes qui nous connaissent. Les délégués de nombreux pays qui nous ont connus nous ont écrit pour dire: "en lisant ce papier, nous croyons rêver ; que se passe-t-il ?" Nous leur avons répondu pour préciser ce qui s’était passé. (...) Mitterrand fera financer par Houphouët ses prochaines élections en France. Tout cela c’est beau, mais nous avons, à l’avance, pitié du Peuple français s’il devait
Il exact que, non pas le parti socialiste mais une délégation syndicale française auprès de l’Organisation internationale du Travail (OIT), institution spécialisée des Nations Unies, a déposé une plainte contre la Guinée "pour avoir rétabli le travail forcé". En fait, la plainte visait l’instauration par Sékou Touré, peu après l’indépendance, de l’ "investissement humain", forme de travail volontaire consenti par les villageois ou les habitants d’un quartier pour effectuer sans rémunération des travaux d’intérêt collectif. La Guinée n’était pas seule visée : elle a fait l’objet d’une plainte au Comité de la liberté syndicale de l’OIT, de même que l’Afrique du sud, le Cameroun, le Congo-Brazza, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Gambie, la RAU, Madagascar, le Maroc, le Niger, le Sénégal, la Rhodésie (du Sud), le Soudan, pays accusés d’autoriser l’emploi de personnes n’accomplissant pas de services militaires à des travaux ordonnés par les autorités publiques (OIT, Conférence internationale du Travail, 46ème session, rapport de la commission des experts pour l’application des Conventions et Recommandations, 1962, p.200 et sq.). Ulcéré, Sékou Touré a vivement réagi dans le journal "Horoya" (du 3 mars 1962) : "Les syndicalistes ne sauraient prétendre se placer au dessus du Peuple pour diriger la Révolution, sans agir contre la pratique populaire de la démocratie ou faire échouer la Révolution elle-même. Contre eux se dresseraient immanquablement les éléments populaires les plus dynamiques conscients d’être frustrés de leurs droits et menacés dans leurs intérêts".
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désigner un tel homme comme premier responsable de ses destinées. Il le regretterait très tôt. De toutes les manières, Mitterrand n’est plus seul sur le terrain, nous serons avec lui et il le regrettera (...) C’est le journal du Parti Socialiste "Le Matin" qui publie une belle photo d’un homme à lunettes dont on dit qu’il est un ancien ministre guinéen qui s’est évadé du camp de concentration de Conakry. Et l’on brode autour tout ce que l’on veut. Eh bien, cet individu Jammes Soumah, si les jeunes d’aujourd’hui ne le connaissent pas, les vieux de Conakry ou ceux de notre génération, eux le connaissent bien. Il était appelé ici communément Yémi, né à Rogbané, Îles de Loos, 4ème Arrondissement de Conakry I. Après de longues années passées sans succès à l’École de Fotoba, il se livra à la pêche, abandonnant ainsi les études. Par la suite, il émigra à Dakar d’où il s’arrangea pour atteindre la France en 1952. Il s’était fait inscrire à l’École de Notariat de Toulouse (Haute Garonne). Il obtint les faveurs d’une vieille dame qui l’hébergea, rue Jean Jaurès. Il trima pendant six ans sans obtenir son certificat de l’École de Notariat. Il fallut l’indulgence du Jury pour qu’il obtint un diplôme. Il s’est marié à une Française. Sa femme est la fille d’un notaire. En 1958 Jammes Soumah avait rejoint Conakry. Il nous demande de l’aider à avoir un emploi. N’ayant aucun diplôme sérieux, il n’obtint aucun emploi. Finalement, nous le confions au camarade Mouctar Diallo, l’actuel ministre du Développement rural de N’Zérékoré, alors Directeur du Centre de rééducation des jeunes délinquants de Ratoma. Il aurait dû être lui-même rééduqué dans ce centre. On l’y envoie toutefois comme moniteur auxiliaire. Il reste à Ratoma quelques mois ; mais habitué à l’aventure, il prend la fuite dès le début de l’année 1959, en février-mars. On apprend qu’il est à Dakar, et finalement il se retrouve à Paris. Voilà le fameux Jammes Soumah que nous connaissons et que M. Mitterrand présente avec grand bruit dans son journal comme ancien ministre de Guinée et qui vient parler du manque de liberté démocratique en République de Guinée. En effet, outre que le sinistre Jammes Soumah se réclame du PS pour dénigrer la glorieuse Révolution guinéenne, c’est dans le cadre de la préparation du Congrès du Parti Socialiste à Nantes, les 17 et 18 juin, que la question est posée et doit y être débattue avec la constitution d’une commission d’enquête du PS sur la "violation des droits de l’Homme en Guinée". En somme, prendre officiellement la relève du fameux "Amnesty International" dont le PS, à travers certains de ses dirigeants, n’a jamais cessé d’être un instrument ou encore, celui du Grand Orient de France. Ces mêmes dirigeants et cadres dont nous connaissons le rôle dans la répression contre le Peuple algérien dans sa lutte pour son indépendance du joug colonial. Mais ceux-là aussi n’ont aucune pudeur à proclamer, par la voix de M. Lionel Jospin, membre de la Direction nationale du Parti Socialiste, un des bras droits de M. François Mitterrand et chargé des relations du PS avec le Tiers-monde : "Nous ne refuserons aucun concours ou aide aux Guinéens parce qu’ils sont opposés à M. Sékou Touré. Le Parti Socialiste n’a pas de rapports avec le PDG. Les seuls liens qui existent entre le PS et le PDG, ce sont les relations personnelles entre Mitterrand et Sékou Touré". C’est ainsi que tous les anti-guinéens notoires, les criminels de guerre condamnés par le Peuple de Guinée : Siradiou Diallo, Sow Alpha, Camara Lanciné, Bangoura

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Mouctar, Soumah Abou et autres, sont devenus des membres du PS qui les aide à la large diffusion d’un document intitulé "Appel aux Patriotes" et dans lequel ces individus tarés déclarent ouvertement : "Le problème guinéen est un problème de régime. Sa solution passe nécessairement par la liquidation du régime et de toutes ses institutions". Camarades, (...) Que l’impérialisme s’en prenne à la Guinée pour sa fidélité rigoureuse aux idéaux prônés par les Peuples, c’est son affaire. Mais un Parti qui se dit socialiste et qui prend fait et cause pour les agresseurs d’un pays, pour les criminels de guerre condamnés par un Peuple, ce Parti ne peut plus se réclamer du socialisme ; il s’est présenté comme le Parti de l’ennemi des Peuples. Et nous sommes sûrs, bien que la gauche française cherche à faire son unité, nous sommes sûrs que ce ne serait pas avec des Mitterrand et des hommes qui font montre de tant d’indignité, de tant d’inconstance dans leurs attitudes ; ce n’est pas avec des catégories d’hommes de ce genre que la gauche française retrouvera le chemin de l’honneur et de la grandeur ; nous en sommes sûr. De toutes les manières, ces hommes-là, dirigés contre le progrès de l’Afrique, échoueront. Mitterrand a déjà échoué, mais il a rendu un grand service à la Guinée parce qu’il cherchait par tous les moyens à accréditer ce gros mensonge que le Peuple guinéen est contre son régime révolutionnaire (...) La peur ne nous habite pas, elle ne nous habitera jamais. La seule peur que nous avons, c’est d’avoir peur et la confusion ne nous trompera pas. Et c’est pourquoi nous disons que le Comité Central se réunira dès demain, en session, pour étudier l’État de guerre créé par les positions du mouvement dit "Amnesty International" et du Parti Socialiste Français que nous appelons désormais le Parti de la Souillure Française. Le Comité Central étudiera la situation et prendra toutes les mesures qui s’imposent. Nous disons au Peuple de Guinée : "Reste vigilant ; tous ceux qui parlent ne sont que des instruments". M. Mitterrand rêve du pouvoir. Il veut l’avoir. Mais par respect pour son pays, qu’il cherche le pouvoir dans la clarté, dans la vérité, et non dans la confusion et par le mensonge. Qu’est-ce qui s’est passé en dernier ressort ? Mitterrand vient ici nous demander, à son ami que nous sommes, de lui remettre les criminels de guerre français détenus par la Guinée. Nous disons : Nous ne le ferons pas. Nous ne pouvons pas le faire. Ce n’est pas un problème Sékou TouréMitterrand. Il s’agit de la vie, de la dignité d’un Peuple. Notre Peuple avait été déjà bienveillant. La loi qui a servi au jugement des criminels de guerre avait été soumise à tous les villages et c’est là que la discrimination avait été faite. Pour tous les Guinéens criminels, condamnation à mort et exécution immédiate, sans grâce, c’est la loi qui le dit ; pour les étrangers criminels, condamnation à perpétuité. Voilà ce que le Peuple avait déclaré dans sa large majorité. C’est pourquoi ces étrangers n’avaient pas été exécutés, mais c’était pour eux la condamnation à perpétuité.

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Toutefois, un Français impliqué, professeur de son état, du nom de Picot27, a été libéré. Nous nous sommes rendu compte que c’est un homme digne du nom. Après son départ, il nous a écrit de France. Nous avons compris que cet homme, malgré ce qui s’est passé, était un homme de principe qui méritait respect. C’est pourquoi l’année suivante en 1976, nous avons demandé à la direction du Parti de l’inviter aux manifestations nationales du 22 novembre. Il est venu ; il était à nos côtés au Stade. Cet homme-là est en service aujourd’hui, au titre de l’assistance française, dans un pays étranger, à Pékin. De Pékin, il nous a écrit pour saluer le 30ème Anniversaire du PDG en des termes élogieux. Il est socialiste, ce Picot (...) Mais quel est le dessous de la carte que Monsieur Mitterrand et ses amis jouent avec un certain cynisme qui révolte et qui répugne à la conscience des honnêtes gens ? C’est parce qu’on ne lui a pas remis à lui, les détenus français pour sa propagande, et que, les négociations engagées avec le gouvernement français ayant abouti, nous avons par une indulgence et une bienveillance particulières, libéré ces détenus et les avons remis aux autorités françaises. Ce geste apparaissait comme un point positif dans la normalisation des rapports du gouvernement français avec l’Afrique. M. Mitterrand s’en trouvait offusqué. Les Socialistes disent aujourd’hui, dans leur journal, qu’ils n’ont jamais eu de rapports officiels avec le PDG, qu’il n’y a pas eu de rapports de Parti à Parti. Un autre mensonge grossier ! A tous leurs congrès, ils nous ont invités. Nous avons les lettres ici, signées d’eux. François Mitterrand nous a proposé de créer une Commission mixte bilatérale pour étudier en commun tous les problèmes africains et européens. Plus tard, invité par le gouvernement français, le gouvernement guinéen a envoyé en France une délégation qui y a été reçue avec honneur. En retour le gouvernement français a décidé d’envoyer une délégation en Guinée28. La date étant connue, le Parti Socialiste français nous demandé de recevoir en même temps sa délégation avec ses cadres dirigeants. Nous répondons: non ! Nous sommes un homme de principe. A tout moment vous pouvez venir, nous en serons heureux ; mais maintenant que le gouvernement français nous envoie une délégation officielle en réponse à notre geste, nous n’avons pas à vous mettre sur le même pied d’égalité ; vous viendrez après. Mitterrand se trouve encore offusqué ; mais nous ne regrettons pas d’avoir fait ce que nous avons fait. Nous n’aimons pas la confusion. Ensuite, quelques dirigeants de ce Parti font des démarches pour que la visite du chef d’État français en Guinée n’ait pas lieu. Ils font des démarches auprès de nous, vainement ; au même moment, en France, ils répandent dans les couloirs: "Oh ! si le
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Picot, sa femme et une autre jeune française sont trois Français qui ont été libérés à l’occasion de la visite en Guinée de François Mitterrand en novembre 1972 28 Après la normalisation des relations et la libération des détenus français, intervenue le 14 juillet 1975, le Président Sékou Touré a immédiatement dépêché à Paris une délégation comportant plusieurs ministres et dirigée par le Premier ministre Lansana Béavogui. En novembre 1975, une délégation française dirigée par Jean Lecanuet, Garde des sceaux, et André Jarrot, ministre de la qualité de la vie, se rend à son tour en Guinée. Elle est accompagnée par l’auteur.

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Président Giscard d’Estaing jamais allait à Conakry, ce serait comme si la Reine d’Angleterre venait en Ouganda. Il n’entendrait que des injures". Voilà comment ils jouent ; mais puisque le Président de la République française a confirmé sa décision de rendre visite à la Guinée, Messieurs Houphouët-Boigny et Senghor ont pris ombrage. Il en est de même de Monsieur François Mitterrand. Bon Dieu ! Ils ont tellement parlé de la Guinée, ils ont tellement dit que le Peuple ne veut pas de son régime, que c’est la misère noire, qu’on se demande pourquoi ils ne laissent pas tous les journalistes français venir voir cette Guinée et constater que le Peuple guinéen est vraiment malheureux. Ce serait une bonne occasion pour eux que de laisser venir tous les Français prendre contact avec les réalités guinéennes. Mais ils ont peur. Houphouët a peur, Senghor a peur ; quant à Mitterrand, il se dit que si jamais le Président de la République Française Giscard d’Estaing est bien accueilli en Guinée et que tout se passe bien, ce serait un point que le chef de l’État français va marquer à l’endroit de l’Afrique progressiste ; son rayonnement et son prestige s’en trouveraient renforcés. Et Mitterrand fait tout pour que cette visite n’ait pas lieu, ou que, le cas échéant, si elle a lieu, elle n’ait pas dans l’opinion française la moindre portée politique et morale. Ce sont des calculs mesquins de ce genre qui amènent les gens à mentir avec cynisme, à mentir sans respect pour eux-mêmes, sans respect pour leur Peuple ; car mentir au Peuple prouve le manque de respect le plus total à l’endroit du Peuple, le manque de respect à l’endroit de soi-même. Nous disons donc au Peuple de Guinée: le Parti Socialiste et le fameux groupe Amnesty International ont déclaré la guerre au Peuple de Guinée et à sa Révolution. Nous sommes d’accord. Nous mènerons cette guerre au nom de tous les Peuples pour que triomphe la vérité. (...) Le Parti Socialiste ne fait montre ni de constance ni de dignité. Il n’est donc pas un partenaire valable du Parti Démocratique de Guinée qui est un Parti Populaire, un Parti authentiquement révolutionnaire et qui défend la cause sacrée du Peuple, aujourd’hui comme hier et davantage demain qu’aujourd’hui. Et c’est pourquoi nous disons : "Nous mettons en garde n’importe quel pays qui essayera d’être, au sein des Nations Unies le porte-parole de ce groupe de pourriture" ! Nous le disons hautement : "de ce groupe de pourriture. !" Nous le disons hautement. Nous mettons en garde tout État qui essayera de faire des Nations Unies l’instrument de la destruction des bases de l’indépendance et de la souveraineté nationale ; l’instrument du discrédit des Nations. Nous ne l’accepterons pas. Nous nous battrons à ciel ouvert avec les armes de la vérité et nous sommes sûrs d’abattre tous les ennemis des Peuples, de la Vérité ; tous les ennemis, le Parti Socialiste Français, le Parti de la pourriture française, le Parti de la Souillure française y compris bien entendu. Camarades, de la vigilance donc ! Si le Parti Socialiste va en guerre, peut être a-t-il des adeptes ou sa 5ème colonne parmi nous. Donc, vigilance ; vigilance autour de nous ! Si Houphouët finance Mitterrand, si Senghor lui donne toutes les certitudes, Houphouët, Mitterrand, Senghor échoueront comme ils ont déjà échoué. La vérité continuera sa marche en avant (...) Sa victoire, la victoire du Peuple révolutionnaire de Guinée, est garantie.

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A bas le Parti de la Souillure Française ! Vive le Peuple français ! Vive la classe ouvrière française pour l’amitié franco-guinéenne ! Honneur au Peuple ! Pouvoir au Peuple ! Gloire au Peuple ! Victoire au Peuple ! Vive la Révolution !

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ANNEXE 2

LE RÔLE RÉACTIONNAIRE DU PARTI SOCIALISTE FRANÇAIS EN ASIE : CAS TYPIQUE : LE VIETNAM (Éditorial de la "Voix de la Révolution" du 11 Juin 1977)

La vie du Parti Socialiste Français est une longue tradition de trahison des causes sacrées des Peuples ; ce Parti s’affichant toujours et invariablement aux antipodes des idéaux de liberté, de justice, de progrès et de paix, si chers aux Peuples de tous les continents. Ce faisant, le Parti Socialiste Français ne trahit pas son idéologie. Ceux qui seraient tentés de le croire, trompés qu’ils sont par le sigle "socialiste", doivent savoir que l’étiquette ne change pas la marchandise et que le Parti Nazi d’Hitler portait le nom tout aussi trompeur de "National-Socialiste". L’histoire a permis de savoir ce que recouvrait ce mot. En fait d’idéologie, le Parti socialiste Français est un Parti bourgeois, opportuniste au plein sens du mot, un Parti qui entend se servir des revendications du prolétariat pour se hisser au pouvoir qu’il utilise par la suite contre ces mêmes prolétaires. L’histoire l’a attesté déjà à plusieurs reprises. Comme on a pu l’écrire, "la tradition historique du Parti Socialiste Français est de se faire élire avec la gauche, de gouverner avec la droite et, si possible, de tomber à gauche". Mais il est plus juste de dire que le Parti Socialiste Français se fait élire à gauche pour faire la politique de la réaction impérialiste et colonialiste. En fait, il est plus réactionnaire que la bourgeoisie qu’il sert. Aussi loin que l’on puisse remonter dans la vie politique du Parti Socialiste Français, on ne trouve rien, absolument rien qui soit à sa gloire. Rien qui sente même l’odeur de cet idéal prenant l’Honneur et le Peuple comme référentiel, rien qui rappelle les idéaux de la France de 1789, rien qui se rapproche de cet humanisme pour lequel le Parti Socialiste Français prétend se battre. Au contraire ! Que voit-on ? On voit le Parti Socialiste Français voter au Parlement les crédits de guerre en 1914 ; voter la non-intervention en Espagne en 1936 ; ordonner la fusillade des mineurs en grève en 1948 ; intervenir à Suez, déclencher la guerre d’Algérie. Déjà, avant Suez et l’Algérie, le Parti Socialiste Français avait ajouté à son palmarès politique et militaire la guerre du Viêt-nam. Pendant plus de quatre-vingts ans, l’impérialisme français dominait, exploitait, pressurait, opprimait, le Peuple vietnamien. Le Viêt-nam était, comme toutes les autres colonies, une terre d’élection des Sociétés au service du grand capital dont les bénéfices battaient d’une année à l’autre leur propre record en exploitant une main d’œuvre à bon marché. On aurait pu croire que l’exclusif colonial était la politique des gouvernements du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle. Un tel raisonnement part de l’ignorance des liens organiques entre le Parti Socialiste Français et le grand capital. Ce sera l’objet d’une autre étude.

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Retenons que dans le cas du Viêt-nam, le Parti Socialiste Français s’est comporté en digne héritier et continuateur de "la politique de la canonnière". Les faits historiques sont têtus ; il suffit de les relire pour s’en convaincre. Lorsqu’à la faveur de la deuxième guerre mondiale, le Viêt-nam se débarrasse de la double tutelle française et japonaise et proclame son indépendance, en septembre 1945, c’est un gouvernement dominé par le Parti Socialiste Français qui remet en cause l’indépendance du Viêt-nam et engage le processus de sa reconquête. Il faut être du Parti Socialiste Français et de ce fait, habité par un profond mépris des Peuples, pour partir en guerre contre un Peuple qui ne demande qu’à vivre libre. Bien que le gouvernement français ait reconnu dès le 6 mars 1946, la République Démocratique du Viêt-nam comme État libre dans le cadre de la Fédération indochinoise et de l’Union Française le Viêt-nam se trouve, 9 mois plus tard, acculé à la guerre. Les représentants locaux de la France voulant à tout prix éviter le référendum convenu en Cochinchine, référendum que les séparatistes et autres agents du colonialisme français étaient sûrs de perdre ne trouvent d’autres solutions que l’escalade dans la violence. C’est la provocation d’Haiphong, principal port du pays, qui est sauvagement bombardé ; bilan: 20.000 morts, le port entièrement détruit. On compte, par cette action barbare de génocide, intimider le Peuple et réduire HoChi-Minh à la capitulation. Le crime de génocide perpétré traîtreusement par les troupes colonialistes françaises a eu lieu en novembre 1946. Le Président de la République française, Vincent Auriol, est socialiste, le Président du Conseil, Paul Ramadier, est socialiste ; et la coalition gouvernementale qui siège à Paris a choisi comme ministre des colonies un socialiste, Marius Moutet. Ce choix est en luimême significatif, le Parti Socialiste Français s’étant révélé, sur le plan de la politique coloniale, de loin plus efficace que les autres formations politiques. C’est donc avec Marius Moutet que le gouvernement vietnamien, dirigé par Ho-Chi-Minh, a engagé les négociations dès juillet 1946 ; ces négociations aboutissent en septembre de la même année à la rupture (...) Oui, le Parti Socialiste Français, a de propos délibéré, déclenché et entretenu la guerre du Viêt-nam pour perpétuer la domination et l’exploitation coloniales de ce pays, enrichir davantage les Sociétés capitalistes et recevoir de substantielles miettes pour service rendu. Il met pour y aboutir tout son génie, y compris bien sûr, l’utilisation des Vietnamiens contre les Vietnamiens. François Mitterrand le fait avec cynisme puisqu’il l’a théorisé dans un petit ouvrage qu’il a publié en 1955 et intitulé : "Aux Frontières de l’Union Française - Indochine - Tunisie". Pour mieux édifier les lecteurs, nous allons offrir à Monsieur Mitterrand l’occasion de s’adresser directement à vous, parlant des Peuples d’Asie en général, et du Peuple vietnamien en particulier, engagés dans la guerre de libération nationale. "Ce que quinze cent millions d’êtres exigent avant tout, c’est une libération économique et sociale. Exactement ce qu’ont obtenu leurs frères d’Asie de nationalité russe ou rattachés à l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Sans doute se trompent-ils lorsqu’ils croient qu’il s’agit là d’un stade supérieur d’évolution. S’ils pouvaient comparer le sort auquel ils aspirent avec celui des Peuples de l’Europe Atlantique et méditerranéenne, ils comprendraient leur erreur.

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