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Anne Beffort ou comment donner du sens a sa vie : la victoire d'une femme seule face a un monde d'hommes.

De
232 pages

Anne Beffort (1880-1966) naît dans une famille de dix enfants, d’un père jardinier et d’une mère au foyer. A son époque, les filles ne peuvent pas faire d’études secondaires au Luxembourg et toute éducation supérieure leur est par conséquent impossible ainsi que l’accès aux professions intellectuelles. Anne Beffort décide donc de s’attaquer seule à cette forteresse masculine. Après quelques études dans un couvent, elle part à Paris pour soutenir une thèse de doctorat à la Sorbonne en 1908. De retour au pays, elle crée le premier lycée de jeunes filles du Luxembourg et guide ses anciennes élèves vers les professions libérales. Poète et écrivain, elle publie deux recueils de « Souvenirs » et fréquente de nombreux auteurs français et étrangers. Au Luxembourg, elle a un timbre et une rue à son nom mais pas de biographie. Cette lacune est désormais comblée...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-61840-5

 

© Edilivre, 2013

Du même auteur

 

 

Du même auteur :

Découvrez l’Exportation (Ed. Chiron, Paris 1974)

Co-auteur :

Guide des Affaires en Californie Centre Français du Commerce Extérieur (CFCE, Paris 1989)

Traducteur :

Comment soigner son chien Robert C. White (Ed. La Source d’Or-Chiron, 1974)

Le Poney : choix, élevage et soins Robert C. White (Ed. La Source d’Or-Chiron, 1977)

Dédicaces

Ce livre est dédicacé à mes cousins Beffort répartis aujourd’hui à travers le monde :

André au Luxembourg et tous mes cousins luxembourgeois qui m’ont encouragé à écrire ce livre,

Nicolas en Belgique et au Canada,

Fritz en Suisse,

Thomas en France,

James (Jim) en Californie

… et à tous ceux qui veulent donner du sens à leur vie…

Introduction

Par Jean-Jacques Vitrac

« Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous mais ce que vous pouvez faire pour votre pays »

(Discours inaugural de John F. Kennedy
Président des Etats-Unis – 20 janvier 1961)

Quand Anne Beffort voit le jour, on ne peut pas dire que les bonnes fées se soient penchées sur son berceau… Ses parents vivent alors en pleine campagne, dans les faubourgs de la capitale luxembourgeoise. Son père est jardinier et sa mère travaille déjà durement pour une famille qui comptera bientôt dix enfants…

L’instruction n’est certainement pas le souci principal de cette famille qui est cependant plus heureuse que beaucoup d’autres : malgré le travail ménager qui ne manque pas au foyer, Anne est en effet entourée d’amour et de joie de vivre.

Dès l’adolescence, elle comprend cependant vite qu’il n’y a pas beaucoup d’avenir au Luxembourg pour des jeunes filles comme elle, quand leurs familles ne sont pas assez fortunées pour leur permettre d’étudier à l’étranger. Pas question, en effet, de suivre des études secondaires au pays autrement qu’en entrant au Couvent : car les lycées d’Etat sont réservés exclusivement aux garçons. Pourquoi les jeunes filles luxembourgeoises iraient-elles étudier à l’étranger puisque les professions libérales intéressantes sont réservées aux hommes, dans cet univers patriarcal du début du 20ème siècle…

Et pourtant, la petite Anne Beffort va serrer les poings et faire le choix le plus difficile qu’on puisse imaginer à son époque pour une jeune fille sans fortune : elle va aller le plus loin possible dans ses études – envers et contre tous – avec l’ambition de devenir professeur de lycée et de changer ce monde qui ne semble décidément pas fait pour les femmes.

Anne n’est pourtant pas une jeune fille particulièrement ambitieuse ni intéressée par le succès personnel. Au contraire, elle est plutôt réservée et fait preuve d’une très grande humilité. Son combat, c’est pour les autres qu’elle veut le mener, pour toutes ces jeunes filles sans avenir qui n’ont rien d’autre à espérer à cette époque que de vivre au service domestique d’un mari, d’une famille ou de quelque parent plus ou moins éloigné.

Au bout d’une longue et passionnante vie d’action militante, de dévouement permanent, de service aux autres et de combats variés pour de grandes causes nationales – l’enseignement, la défense de la langue française, la promotion de la littérature ou bien l’égalité homme-femme devant l’éducation et la vie professionnelle – Anne Beffort va voler de victoire en victoire et devenir une personnalité de tout premier plan au Luxembourg et même à l’international, poursuivant ses études et ses recherches sur la littérature, en France comme dans son propre pays. Son intérêt pour Victor Hugo la mène sur les traces du grand poète français dans les iles Anglo-Normandes de Jersey et Guernesey – et elle attache ainsi son nom à celui de l’auteur de la « Légende des Siècles » avant de fonder un Musée Victor Hugo dans son propre pays.

Bientôt cinquante ans après sa mort en 1966, elle a certes une rue à son nom et un timbre à son effigie au Luxembourg et jouit aussi d’une reconnaissance internationale à l’étranger. Mais sa biographie reste aujourd’hui encore à publier tant sa modestie est grande et tant elle reste muette sur sa vie personnelle et son combat solitaire au service de son pays et des autres.

Or, il se trouve qu’Anne Beffort est ma cousine (par les femmes justement !) et que je souhaite réveiller son souvenir pour la donner en exemple à tous ceux qui doutent d’eux-mêmes et craignent pour leur avenir dans un monde en récession où les emplois sont bien trop rares et le chômage bien trop élevé… Avec l’aide de toute la famille Beffort à travers le monde, j’ai voulu faire revivre cette femme exemplaire, le temps de nous livrer ses souvenirs et ses secrets. Chaque information qu’elle nous apporte ainsi a été soigneusement documentée et vérifiée.

J’aimerais en effet proposer Anne Beffort en exemple aux jeunes européens inquiets pour leur avenir, elle qui a si bien surmonté tous les obstacles pour créer son propre emploi, se mettant ainsi au service de l’Education Nationale de son pays, pour mieux promouvoir les autres femmes et pour mieux propager l’amour de la littérature et des grands auteurs français, en particulier Victor Hugo.

Manuel Buisson – qui est un peu mon alter ego (1) – a donc eu une série « d’entretiens posthumes » avec Anne Beffort pour mieux connaitre les secrets de sa réussite et de sa vie, afin de permettre à tous les jeunes d’aujourd’hui – mais aussi à toutes les femmes qui se heurtent à un monde d’hommes dont elles se sentent exclues – de mieux réussir leur vie et de faire voler en éclats les portes qui leur résistent encore. Car comme Anne Beffort pourrait nous le dire, on ne devient jamais que ce que l’on a décidé d’être…

Quand je visite les grands incubateurs d’entreprises américains – et particulièrement ceux de la Silicon Valley, en Californie – je vois régulièrement de jeunes entrepreneurs du monde entier dont les idées ont trouvé les financements nécessaires (2) et qui peuvent transformer ainsi, pratiquement du jour au lendemain, de simples projets en entreprises et en emplois pour eux et pour d’autres… On appelle ces « jeunes pousses » (start-ups) des « gazelles » tellement leur développement est rapide, leur succès immédiat et leur croissance fulgurante. Ce qui se fait en Californie peut se faire partout ailleurs (3) et Anne Beffort en est très certainement l’un des premiers et meilleurs exemples. Mais l’éducation est la clé de ce succès, une éducation qui puisse redonner confiance à une jeunesse inquiète, à de jeunes diplômés en recherche d’emplois comme aux minorités trop souvent exclues et les guider ensuite tout au long de leurs premiers pas professionnels, comme Anne Beffort a si bien su guider ses anciennes élèves et mettre à leur disposition ses équipes et ses réseaux (4).

Car – comme le dit Montaigne qui connait bien ce sujet – « l’éducation n’est pas un vase qu’on remplit mais un feu qu’on allume »…

Jean-Jacques Vitrac-Beffort

Si vous avez des anecdotes ou des informations à partager avec nous concernant Anne Beffort, n’hésitez surtout pas à le faire enécrivant àAnne.Beffort.info@gmail.com. Celanous permettra de mettre à jour et de compléter cet ouvrage qui est un hommage en progrès à une très grande dame européenne. Merci d’avance.

(1) Manuel Buisson est le nom de plume qu’utilisait l’auteur quand il était lui-même journaliste pour plusieurs agences et quotidiens de presse en Europe, de 1965 à 1968.

(2) Soit par du Capital-risque (VC), des « business angels » (BA), des joint ventures (JV) ou des financements traditionnels.

(3) L’incubation d’entreprise se pratique avec succès dans lemonde entier et jusqu’en Afrique où le succès est remarquable.

(4) L’incubation d’entreprise consistejustement à entourer les jeunes entrepreneurs et leur projet (« start-up ») de tous les moyens nécessaires à leur développement : financements, savoir-faire, bureautique, secrétariat commun à frais partagés, conseils juridiques, financiers, administratifs, commerciaux, comptables, etc. L’auteur est membre émérite de l’Association Américaine d’Incubation d’Entreprise (NBIA).

Chapitre 1
Une enfance heureuse et épanouie

Manuel Buisson – Anne Beffort, vous avez une rue à votre nom, un timbre à votre effigie et vous avez publié deux livres de « Souvenirs » (1). Votre thèse de doctorat sur la vie et l’œuvre de l’Académicien français Louis-Alexandre Soumet, soutenue à la Sorbonne en 1908 – vous aviez 28 ans – figure aujourd’hui encore dans les bibliothèques de nombreuses universités étrangères et j’en ai même trouvé un exemplaire à l’université de Berkeley, en Californie. Et elle vient encore d’être publiée en 2011 au Canada (2). Le Luxembourg vous doit également le Musée Victor Hugo de Vianden et la création du premier lycée de jeunes filles de sa capitale – et malgré tout celà, votre vie personnelle reste pratiquement inconnue et votre biographie n’a jamais encore été publiée. A quoi attribuez-vous cet oubli de l’Histoire ?

Anne Beffort – Votre époque et votre culture sont certainement très différentes des miennes. Vous vivez aujourd’hui dans un monde de media et de réseaux sociaux qui font circuler la moindre information, mettant l’accent sur le sensationnel et le vedettariat. Vous appelez cela, je crois, le « star-system », un anglicisme qui montre bien que cette culture vous vient d’outre-Atlantique. Ici, au Luxembourg – mais aussi dans certains départements français de l’Est et du Nord – la discrétion, la modestie et une certaine obligation de réserve ont toujours été de rigueur. A mon époque sans doute davantage encore qu’à la vôtre…

Je n’oublierai jamais une lettre de mon professeur à la Sorbonne, Gustave Lanson, qui répondait ainsi à mes éloges tout-à-fait mérités : « Vous êtes bien bonne de me faire figurer parmi des Célébrités : je n’y tiens pas du tout ; je me moque de la réclame et je crois que la publicité ne sert qu’à rendre l’action plus difficile » (3).

Et puis mon père Dominique Beffort était jardinier. Un excellent jardinier d’ailleurs. Il avait l’habitude du travail bien fait, dans le silence de son jardin, entouré de fleurs et de plantes magnifiques qui ne flattaient que son regard. J’étais l’ainée d’une famille de dix et toute jeune, j’ai dû aider ma mère Marie qui avait 26 ans à ma naissance et 40 ans quand mon dernier petit frère Pierre vit le jour. Si nous étions très heureux dans notre famille, j’ai compris très jeune qu’il fallait être au service des autres et que nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes pour y parvenir.

Il m’est apparu aussi très tôt que si l’échec est souvent individuel, le succès est toujours collectif. Il est bien rare – pratiquement impossible – de réussir seule, entièrement par soi-même, surtout à mon époque et surtout pour une femme. Cette constatation me comble de reconnaissance pour mes amis et pour tous ceux qui ont contribué à la réalisation des projets qui me tiennent à cœur. Et quand on comprend l’importance des autres dans notre vie, une immense humilité ne peut que s’emparer de nous et une immense reconnaissance aussi pour tous ceux qui nous permettent de contribuer si modestement au progrès de nos communautés.

Vous avez voulu que nous parlions de ma vie mais pour répondre à vos questions, c’est donc une véritable galerie de portraits que je vais devoir évoquer avec vous. Vous allez voir défiler tout au long de cette vie des hommes et des femmes d’une rare qualité, qui m’ont renforcée sans doute dans ma détermination de mieux comprendre et de mieux aider les enfants – les jeunes filles en particulier car ce sont elles les véritables « oubliées de l’Histoire », elles et toutes ces femmes en servitude qu’elles allaient devenir si rien n’était fait pour améliorer leur éducation et par conséquent leur rôle socio-professionnel dans nos sociétés.

Il faut bien comprendre en effet que les femmes ne votaient pas avant 1919 au Luxembourg – pourtant un des premiers pays à autoriser le vote des femmes après la Finlande et le reste de la Scandinavie. En France, elles n’ont été admises à voter qu’en 1944 et en Belgique, si proche pourtant du Luxembourg, en 1948…

Cette galerie de portraits des hommes et des femmes qui ont marqué ma vie et orienté ma carrière est très certainement ce qui m’a permis, très humblement, d’ajouter mon nom au leur, de réussir ensemble ce que je n’aurais jamais pu entreprendre seule – et encore moins réaliser sans leur aide et sans leur soutien.

M. B. – Votre vie a été riche en effet de rencontres, d’expériences diverses et d’évènements incroyables dès votre plus jeune âge, à une époque où les femmes ne faisaient pas précisément carrière : vous soutenez votre thèse de doctorat à la Sorbonne à l’âge de 28 ans, la première guerre mondiale vous surprend à 34 ans et la seconde avant votre soixantième anniversaire. Et malgré ces deux guerres et tous les bouleversements qu’elles ont provoqués – y compris l’occupation du Luxembourg par les Allemands deux fois de suite – vous publiez un premier essai sur « L’Enfant dans l’Œuvre de Victor Hugo » durant l’été 1926, à 46 ans. Vous êtes alors Professeur au Lycée de Jeunes Filles de Luxembourg que vous avez créé avec plusieurs de vos amies. Puis vous publiez deux livres de « Souvenirs » en 1961, à l’âge de 81 ans, alors que beaucoup de femmes penseraient davantage à prendre leur retraite après une vie aussi bien remplie. Vous êtes Commandeur de l’Ordre du Mérite, Officier de la Légion d’Honneur, sans parler de vos décorations luxembourgeoises. Anne Beffort, quel est le secret d’une telle carrière ?

A. B. – Je suis née à Neudorf, au bord de la forêt et pour ainsi dire à la campagne, parmi les fleurs du jardin paternel, dans la modestie d’un foyer qui n’avait que l’ambition du travail bien fait. Cette enfance assez exceptionnelle, en tête d’une famille nombreuse, entourée d’amour et d’amitié – mais devant aussi m’occuper de mes frères et sœurs plus jeunes – m’a sans doute fait découvrir bien des choses assez tôt. L’importance justement des sentiments profonds qui peuvent régner au sein d’une famille unie mais aussi la valeur de l’amitié qui allait jouer un rôle si important dans ma propre vie.

Si je suis née à la campagne, ce n’était pas loin du village de Clausen, actuellement un faubourg de Luxembourg. Et je ressens aujourd’hui pour Clausen la même tendresse que pour mon village natal… C’est d’ailleurs là qu’est né Robert Schuman, celui que l’on considère à juste titre comme le Père de l’Europe et dont l’amitié de toujours m’a certainement permis certaines des réalisations que vous avez évoquées. Le Président Schuman est de six ans mon cadet. Il devait passer par chez nous pour aller en classe (4). Nous avons fréquenté la même petite école primaire de Clausen et il a certainement compté parmi les nombreuses influences profondes qui ont orienté ma vie vers une certaine forme de pluriculturalisme européen, d’humanisme mais aussi de féminisme… Car Robert Schuman n’est entré à l’école primaire qu’à l’âge de six ans. C’est sa mère Eugénie – une femme fine, sensible et intelligente – qui lui a appris à lire et à écrire. Quand il entre à l’école pour la première fois, c’est encore elle qui va le suivre de très près et contrôler ses devoirs comme ses leçons. Eugénie Schuman est encore jeune – vingt-et-un ans la séparent de son fils – et c’est une femme qui lit et sait apprécier Goethe aussi bien que Balzac, possédant une bibliothèque personnelle de plusieurs centaines d’ouvrages français et allemands. Elle est également musicienne et joue du piano avec une très grande sensibilité. C’est en voyant des femmes de ce genre autour de moi que j’ai pris peu à peu conscience de la nécessité de donner à ces Luxembourgeoises l’accès à la connaissance qui leur permettra de mettre tant de talents au service de la communauté et pas seulement à l’usage exclusif de leur mari ou de leur famille… De tels exemples me poussent donc à entreprendre une carrière qui puisse servir à l’émancipation de la femme, de toutes les femmes. Et pour cela, rien de mieux que de devenir enseignante.

Robert Schuman n’oubliera jamais cette mère exceptionnelle, ni Clausen ni son Luxembourg natal, même quand il présidera aux destinées de la France, comme Ministre des Finances puis Premier Ministre et Ministre des Affaires Etrangères au lendemain de la seconde guerre mondiale.

C’est aussi à Clausen que vécurent de nombreux poêtes et écrivains, de Nicolas Léonardy et Michel Rodange pour le Luxembourg à François de Curel pour la France.

Nicolas Léonardy avait été ordonné prêtre en 1882 après ses études de philosophie et de théologie au Grand Séminaire de Luxembourg. Il devint ensuite Vicaire dans un faubourg de la capitale luxembourgeoise avant de se fixer à Clausen où il vécut jusqu’à sa mort. Mais en dehors de sa vie religieuse, il publia surtout des poêmes, des articles et des pièces de théâtre ainsi que des récits de ses voyages en France et en Belgique. Par la suite – alors que j’entrais à l’école de Clausen – il suivit le courant du naturalisme littéraire et contribua au Bulletin « Fauna » de la Société des Naturalistes. Puis il s’intéressa aux conditions de travail et à la pauvreté des ouvriers. Parallèlement, il s’occupa d’un home pour des servantes de la mission allemande et fonda la première association caritative en faveur des femmes à Bruxelles où il enseigna l’Allemand pendant trois ans. En 1896 – j’avais 16 ans – il rentre au Luxembourg et devient Curé de Clausen. C’est un homme de cette qualité qui influence ma jeunesse et forge à la fois mes aspirations sociales et mes goûts littéraires, me préparant à aimer Victor Hugo et à venir à mon tour en aide aux femmes.

Michel Rodange, lui, a disparu peu de temps avant ma naissance mais il a marqué notre culture luxembourgeoise par son célèbre petit Renard Rénert. Héro d’un livre publié en 1872, ce petit renard allait rapidement devenir un héros national. Car – même s’il nous vient de nos voisins hollandais et allemands – il incarne, à travers Michel Rodange, toute la culture traditionnelle luxembourgeoise, l’auteur allant jusqu’à faire parler par le renard Rénert et par ses compagnons des dialectes régionaux luxembourgeois.

François de Curel, pour sa part, était contemporain du Père Nicolas Léonardy. Mais c’était un Centralien français né à Metz – d’une vieille famille aristocratique et industrielle de la sidérurgie – et donc un ingénieur qui s’était très vite tourné vers la littérature pour critiquer la société et la culture dominante de son époque. Comment rester insensible à cette peinture de notre société et comment ne pas vouloir contribuer à son amélioration !

Vous me direz sans doute que ces personnages sont pour la plupart d’une génération qui a précédé la mienne et qu’ils n’ont pu avoir qu’une influence furtive sur mon enfance et sur ma jeunesse. Mais ils ont laissé chacun une marque profonde sur notre petite communauté à une époque où il n’y avait ni internet ni télévision. Et l’on sait que les influences de notre enfance – même si elles sont furtives – peuvent laisser une impression durable et parfois même déterminante à l’âge adulte. C’est aussi pour cela qu’il était tellement important pour moi que nos jeunes filles puissent bénéficier d’une éducation égale à celle des garçons, afin de pouvoir former ensuite une société civile mieux équilibrée et plus productive…

Clausen fut donc en fait une véritable pépinière de culture et de personnalités qui ont – chacune à sa manière – marqué leur époque et ma propre vie, contribuant très probablement à inspirer toute ma carrière.

M. B. – Vous venez de nous parler des premières personnalités de Clausen qui ont marqué votre jeunesse. Mais revenons un instant en arrière, à Neudorf, avant que vous n’alliez vivre à Clausen. Parlez-nous de vos premières années de petite fille dans ce joli hameau de campagne…

A. B. – L’enfance m’a toujours fascinée, sans doute parce que la mienne fût heureuse et sans histoire et que j’aurais aimé qu’il en soit de même pour tous les enfants. Quand je pense à ma jeunesse, « je me rends compte que je dois une immense gratitude à tous ceux, à toutes celles qui m’ont offert la richesse de leur intelligence (et) de leur cœur. Trésors inouïs qu’on reçoit de l’enfance à l’âge avancé ! »… « Pour payer ma dette de reconnaissance à ceux qui sont encore parmi nous, mes moyens sont trop faibles et la vie esttrop courte ! »…(5).

Comme c’est souvent le cas, mon enfance est sans doute très influencée par mes parents. De mon père, j’aime les fleurs. Toutes les fleurs. Des plus humbles fleurs des champs à celle que je considère sans doute comme la reine de toutes, la Rose. Au départ, je suis certainement fascinée par la beauté toute simple et toute naturelle de cette fleur magnifique. Puis par la suite, sans doute inspirée par le grand Ronsard (6), j’écris même un poème sur les roses du jardin de mon père :

« Vous êtes de nos vraies amies. Comme le soleil et les étoiles, vous nous accueillez au berceau, vous ne nous quittez qu’à la tombe. Vous êtes même les gardiennes fidèles et suprêmes de nos sépulcres. Votre âme nous suit dans l’au-delà ».

M. B. – Les roses sont-elles associées pour vous à des souvenirs particuliers ?

A. B. – Les roses font partie de toute mon enfance et sous bien des formes différentes avec leurs parfums magnifiques, enivrants et suaves à la fois. Sur le vieux mur du jardin de mon père, elles semblent refléter le soleil et les plus belles heures du jour, éblouissantes comme l’aurore tout en éclatant de mille feux comme les plus beaux crépuscules. Les roses sont à la fois timidement délicates et superbement élégantes, terriblement fières aussi avec leurs tiges bien droites et leurs épines qui sont comme autant de petites griffes pour mieux se protéger des assauts incongrus. Mais plus tard aussi, à l’école, je suis encore entourée de ces fleurs magiques quand notre institutrice nous fait faire des roses en papier de soie, fines et transparentes, qui n’ont rien, hélas, de cette légèreté, de ce velouté ni surtout de ces merveilleux parfums de liberté que les roses dégagent entre leurs pétales d’une grande sensualité.

Et puis, vous savez, je suis née à l’époque où les roses sont les plus odorantes, un 4 juillet à l’occasion duquel mon père coupe ses plus belles fleurs pour en entourer ma mère et saluer ainsi la naissance de leur fille.

Six semaines après ma naissance, la fête la plus glorieuse de l’année est la fête de la Vierge Marie, le 15 août. Et à cette occasion-là, mon père cueille aussi ses plus belles roses qu’il place en abondance sur le Maitre Autel de notre petite Eglise, geste de gratitude et d’hommage habituel pour lui à l’occasion de cette belle fête.

M. B. – Vous avez cité Ronsard. Quel était votre rapport à la littérature dans votre enfance ?

A. B. – Je ne peux pas dire que je lise beaucoup avant ma scolarité car les livres sont hélas assez rares à la maison mais je développe très vite une véritable soif pour la lecture. Ronsard est certainement le poète des roses qu’il aime d’un amour profond et qu’il sait si bien chanter, lui qui dit d’elles qu’elles sont les plus belles de toutes les fleurs. J’aime souvent citer ce quatrain que Ronsard a consacré à la plus féminine des fleurs :

« Douce, belle et gentille et bien fleurante Rose,

Que tu es à bon droit à Venus consacrée !

Ta délicate odeur hommes et dieux recrée

Et, bref, Rose, tu es belle sur toute chose. »

Les roses sont aussi pour moi des fleurs de guerre, résistantes à leur façon pour entretenir notre espérance à plusieurs reprises et rayonnantes ensuite pour chanter la Victoire dans toutes les langues alliées à l’heure exaltante de la Libération ! Quelle plus belle ambassadrice peut-on imaginer pour exprimer nos bonheurs et nos peines en toute occasion, « baptême ou mariage, joie ou deuil, vie ou mort, trouvant les accents les plus nobles, les plus lyriques » (5).

Bien plus tard encore, à plus de soixante ans, je lis Antoine de Saint-Exupéry qui publie en 1943 son célèbre « Petit Prince ». Cet enfant princier – littéralement tombé du ciel – a aussi une véritable vénération pour sa rose qu’il abrite des courants d’air derrière un paravent. Je crois qu’on peut aimer les fleurs comme on peut aimer la vie dont elles sont sans doute l’une des plus belles expressions. On dit aussi souvent du Luxembourg qu’il est « le pays des roses ». C’est peut-être cela qui m’influence également car malgré mes nombreux voyages à travers l’Europe, je reste toujours profondément luxembourgeoise et fidèle à ces fleurs qui représentent si bien mon pays.

Mais si j’espère avoir toujours été fidèle en amitié, je ne l’ai sans doute pas été assez envers mes amies les roses, du moins pas comme enfant. « Quand on est tout petit, à l’heure des premières tendresses, on ne connait guère le prix des choses. On va vers ce qui brille ou crie ou remue, vers ce qui est tout près, à portée de la main. Moi, j’adorais les minuscules boutons d’or qui s’épanouissent dans les collines, quand renait le printemps, et brillent au soleil comme des étoiles. Je les cueillais à poignée et les jetais bientôt après, car dans l’ombre de ma main, les pauvres fleurettes fermaient les yeux »…(5)

M. B. – En dehors de votre père, y a-t-il d’autres visages autour de vous, dans votre mémoire d’enfant ?

A. B. – Il y a bien sûr aussi le visage de ma mère, souvent trop occupée aux tâches ménagères d’une famille nombreuse – comme toutes les femmes de son époque – et donc pas assez disponible pour jouer avec ses enfants. Nous avions cependant le privilège de l’aider parfois dans la cuisine. Ses confitures et ses tartes aux fruits restent certainement parmi mes meilleurs souvenirs d’enfance.

Mais nous avions aussi notre tante chérie, ma bonne tante Jousy, « petite, souriante, vive, toujours gaie. La bonté était sur elle comme la fleur sur la pêche, partout dans ses yeux clairs, sur ses joues rouges, sur sa bouche, sur toute sa personne, une bonté rayonnante ».

Cette bonne tante a pour nous une tendresse infinie. Elle nous prend sur ses genoux à tour de rôle et nous raconte des histoires merveilleuses. Comme dans la berceuse populaire des Ch’tis de France, de l’autre côté de la frontière, elle aurait pu nous chanter « Dors mon p’tio Quinquin ». Mais elle préfère nous raconter des histoires. C’est sa façon à elle de nous bercer et de nous endormir. Elle nous raconte le Petit Chaperon Rouge, la Rose de Tannenberg ou le Petit Poucet. Tout cela modèle certainement notre inconscient.

« Quand Tante Jousy allait à l’Eglise, en robe et casaque noire, bonnet blanc et noir, elle trottinait si vite sur la longue route qu’elle avait l’air de courir. Quand elle en revenait, elle s’arrêtait à toutes les maisons où il y avait un malade à soigner, une douleur à consoler. Tante Jousy (7) était la tante de tout le village, des jeunes et des vieux, des enfantssurtout, car elle aimait tous les enfants » (8).

M. B. – Vous semblez avoir été fascinée toute votre vie par les enfants. Vous les décrivez affectueusement dans vos « Souvenirs ». Vous leur consacrez votre vie professionnelle comme enseignante et vous les étudiez même dans l’œuvre de Victor Hugo. De très belles pages à leur sujet figurent dans vos deux recueils. Pourquoi cette fascination ?

A. B. – La plupart des enfants sont élevés par leurs parents. Certains moins fortunés vivent entre eux, en bandes plus ou moins organisées. Pour ma part, j’ai eu la chance de connaitre ces deux modes de vie. Mes parents sont très affectueux mais absorbés par leurs tâches domestiques ou par le jardinage. Et j’ai donc le plaisir, comme petite fille, de vivre avec une joyeuse bande de camarades, en presque totale liberté, dans les prés et la forêt entourant nos maisons. Et puis j’ai même eu la chance exceptionnelle de pouvoir « apprendre la solitude ». Il existe en effet des solitudes subies et des solitudes voulues, cette forme de solitude qui est presque un style de méditation, un exercice spirituel qui peut amener l’enfant qui la recherche et la cultive – comme c’était mon cas, très probablement par curiosité naturelle et par goût de la liberté – à tout observer dans la nature, tout ce qui en fait l’étrange beauté. Une curiosité qui confinait chez moi à la fascination. Mais j’observais aussi les gens, surtout ceux qui sont différents, qui ont du caractère et de la personnalité, ceux qui « sortent de l’ordinaire » comme disait parfois ma mère en évoquant certains de mes oncles.

Il faut aussi que je vous parle de mon ami Pierre. Il n’était alors qu’un gamin de dix ans mais c’était notre ainé à tous, « petit, trapu, les mains dans les poches en été ou, en hiver, dans le grand manchon de renard roux de son père, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, une large bouche toujours souriante, des yeux clairs, vifs, malins ». Plus tard, il me rappellera un peu le personnage de Gavroche…

Nous, les petits, nous avions toujours l’impression que Pierre nous protégeait de tous les dangers, qu’ils soient réels – mais reconnaissons-le aujourd’hui, bien peu nombreux dans les campagnes du Luxembourg de l’époque – ou bien imaginaires comme le personnage redoutable à nos yeux du garde forestier « long, sombre, terrible avec son fusil sur l’épaule et son petit chapeau vert sur ses cheveux blancs »…

M. B. – Comment peut-on « apprendre la solitude » ? Quelle différence faites-vous entre la solitude subie qui nous est néfaste et cette solitude recherchée que vous semblez avoir pratiquée presque comme un exercice spirituel malgré votre très jeune âge ?

A. B. – Il me semble bien que la clé de la croissance harmonieuse d’un enfant soit l’amour. Une véritable clé de voûte dont dépend tout l’édifice adulte. Si un jeune être ne se sent pas aimé, il se renferme sur lui-même et refuse d’apprendre ou de communiquer. On le voit très bien dans une classe scolaire. Par contre, si l’enfant se sent aimé, il s’épanouit et s’ouvre à l’extérieur et aux autres, à la vie et à la liberté. Pour ma part, j’étais très aimée de mes parents, sans aucun doute, mais aussi d’autres membres de ma famille qui vont traverser ma vie en y traçant de joyeux sillons où mes enseignants vont bientôt pouvoir semer. Je me sens donc aimée de tout ce monde familial comme d’ailleurs de mes camarades, de cette petite bande d’enfants qui découvrent la nature ensemble mais qui vont aussi, peu à peu, m’initier à « la vie des grands » ! C’est ainsi que ma jeunesse va progressivement mûrir et former peu à peu les fruits de l’âge adulte…

Il vous est sans doute difficile d’imaginer mon enfance dans un monde sans automobile. Mon village natal de Neudorf appartient alors – et jusqu’en 1904 – à la paroisse de Clausen. Mais comme petite fille, Clausen n’est pour moi qu’un joli rêve…

« J’avais quatre ans quand ma bonne tante Jousy – par un beau jour de Pâques – m’a menée pour la première fois à l’Eglise de Clausen. Oh, la belle et bonne promenade entre deux rangées de maisons et parmi des gens en fête. Enfin Clausen ! A notre gauche, l’octroi, à notre droite une maison très haute, tellement haute que je pouvais à peine voir le toit. Je m’arrêtais toute éblouie, presque effrayée, et je dis à ma tante : “est-ce là la Tour de Babel ?”. Jamais je n’avais vu une maison aussi imposante. Et l’Alzette, cette rivière si large et si séduisante, et l’Eglise si belle au fond d’une vaste place plantée d’arbres, la tour qui montait au ciel et les cloches qui carillonnaient si joyeusement, et l’orgue que j’entendais pour la première fois et les chants et tant de cierges, tant de lumières, et les enfants de chœur si joliment habillés. Ah ! Tout cela avait sur moi une impression si émouvante, si glorieuse que Clausen était devenu un peu mon paradis d’alors »…

Vous comprenez sans doute un peu mieux maintenant que mes quatre premières années se soient déroulées uniquement entre la solitude recherchée dans le secret des forêts et des champs d’un côté – l’enfant sauvage en quelque sorte, si cher à Jean-Jacques Rousseau – et les camarades de notre petite bande de cousins et d’amis de l’autre – petit monde précurseur de la véritable vie en société qui nous attend tous. La solitude favorise la réflexion qui à son tour produit une plus grande maturité. Neudorf représente pour moi les années préparatoires, je dirais presque les années d’incubation où l’enfant solitaire – même s’il est très entouré – se prépare à son destin, à ses années d’apprentissage et de scolarité.

Ce n’est qu’à l’âge de 12 ans que nous sommes venus habiter Clausen – autant dire pour moi « la grande ville » même si ce n’était jamais, à tout prendre, qu’un joli petit village tout juste un peu plus grand que le bourg de Neudorf de ma petite enfance.

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