Antoine Gizenga

Antoine Gizenga

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Antoine Gizenga s'inscrit dans le très petit carré des champions incontestables de la cause démocratique du Congo. Il apparaît d'ores et déjà comme l'une des figures les plus importantes de l'histoire politique de l'Afrique contemporaine, engagée dans le combat pour la liberté et la dignité. Cette biographie d'Antoine Gizenga se veut attachée à la collecte des faits et aussi scrupuleuse que possible. Une biographie qui, derrière un homme - Gizenga - reconstitue toute l'histoire du Congo.

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Ajouté le 01 janvier 2008
Nombre de lectures 1 134
EAN13 9782296190276
Langue Français
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Antoine Gizenga, décembre 2006. Photo cabinet du Premier ministre.
Page de couverture: Le vice-Premier ministre Antoine Gizenga (à
gauche) et le ministre de l'Education nationale Pierre Mulele (à droite)
entourent le Premier ministre Patrice Lumumba; les trois hommes
fêtent, le 24 juin 1960, leur victoire. Photo Congopresse,collection
Chaidron- Willame.@
L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04914-7
EAN : 9782296049147Jean MPISI
Antoine Glzenga
Lecombat de l'héritier de P. Lumumba
Préface de Elikia M'BOKOlO
L'HarmattanEtudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Auguste ILOKI, Le droit du mariage au Congo. Le pré-
mariage, le mariage à l'état civil, 2008.
Vincent AUCANTE, L'Afrique subsaharienne et la mondialisation,
2007.
Noel K. TSHIANI, Vision pour une monnaie forte au Congo,
2008.
Bernardin MINKO MVE (sous la dir.), Manifeste contre les
crimes rituels au Gabon, 2007.
Bernardin MINKO MVE, Stéphanie NKOGHE, Mondialisation
et sociétés orales secondaires gabonaises, 2007.
Louis MILLOGO, Introduction à la lecture sémiotique, 2007.
Daniel KÜNZLER, L'éducation pour quelques-uns?
Enseignement et mobilité sociale en Afrique au temps de la
privatisation: le cas du Bénin, 2007.
Fulbert Sassou ATTISSO, De l'Unité africaine de Nkrumah à
l'Union africaine de Kadhafi, 2007.
Sylvain Sorel KUATE TAMEGHE, Jalons d'une habilitation à
diriger des recherches. Une expérience à partir du droit issu du
traité OHADA, 2007.
Adama Bay tir DIOP, Le Sénégal à l'heure de l'indépendance,
2007.
Fédération des Congolais de l'étranger, La renaissance de la
République Démocratique du Congo, 2007.
Fédération des Congolais de l'étranger, L'avenir de la question
noire en France, 2007.
Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA,
Moustapha DIOP, Enjeux et défis démocratiques en Guinée
(février 2007 - décembre 2010), 2007.
Blondin CISSE, Confréries et communauté politique au
Sénégal, 2007.
Elemine OULD MOHAMED BABA, La Mauritanie, un pays
atypique,2007.
Pierre-Michel DURAND, L'Afrique et les relations franco-
américaines des années soixante, 2007.Antoine GrZENGA en 1961
Cher ami François Yamvwa,
Quand je t'avais appris que je rédigeais un ouvrage sur le « patriarche» Antoine
Gizenga, tu avais manifesté ta joie, estimant qu'il allait sûrement intéresser de nombreux
Congolais et Africains qui ne connaissent ce grand homme que de manière plus ou moins
superficielle. Devenu une icône nationale, un véritable « mythe», Gizenga demeurait
néanmoins un « mystère», un mystère qu'il fallait tenter de percer, maintenant que ce
personnage historique gouverne le Congo de son ami Patrice Lumumba.
Comme le recommande Gizenga lui-même ici représenté, je suis allé à la « source
de l'histoire» pour essayer de savoir ce que, exactement, il est et a fait. J'ai essayé alors
d'enfiler ses célèbres lunettes, afin de bien voir ce qui s'était réellement passé depuis 1960,
année où démarre le Congo libéré du joug colonial.
Pour enrichir ou compléter ma rédaction, ou en éclaircir certains points, tu
proposas que j'entre en contact avec Gizenga et/ou ses proches. Ainsi, grâce à toi, je pus
rencontrer, début octobre 2007 à Bruxelles et à Paris, notre frère aîné François Malutshi,
Conseiller du Premier ministre, qui m'apporta effectivement quelque lumière sur Gizenga et
son passé politique. Je le remercie pour ce service rendu...
Cher ami Franck, voici donc la somme de mes cogitations. Elle t'est dédiée, toi qui
a toujours émis des idées de génie sur le développement de notre pays, la Rdc.
Jean Mpisi.A LA SOURCE DE L'HISTOIRE
L 'histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas
l'histoire qu'on enseignera aux Nations unies, à
Washington, Paris ou Bruxelles, mais celle qu'on
enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et
ses fantoches. L'Afrique écrira sa propre histoire et elle
sera au Nord et au Sud du Sahara une histoire de gloire
et de dignité.
Patrice Lumumba, Thysville, 14 janvier 1961.
Si nous [qui prétendons remettre le Congo sur ses pieds
par la voie d'une démocratie saine] évitons ou négligeons
d'aller à la source de l'histoire du pays pour y puiser la
vérité première qui est une force indispensable pour la
réussite que nous recherchons, nous commettrions la même
faute en trompant également notre jeunesse, comme l'a
fait jusqu'ici le fameux Père de la Nation zaïroise [Mobutu
Sese Seko] qui a fait croire à celle-ci que l'histoire vraie de
notre pays n'a débuté que le jour de son avènement au
pouvoir [24 novembre 1965], cela dans le but de bien
masquer sa traÎtrise envers le Congo et ses institutions
démocratiques d'alors.
Le retour à la source n'est nécessairement pas ici
synonyme de récupération des anciens leaders de l'époque
1960, mais plutôt l'examen sans passion de leurs actes
pour discerner les réussites des échecs par leurs causes
afin de profiter au pays les bienfaits de ces actes à travers
nos propres actes à venir.
Antoine Gizenga, 18 mai 1983.L'histoire politique du Congo contemporain a été
systématiquement présentée sous les traits les plus
négatifs. L'indépendance et les premiers pas du jeune
((Etat congolais étaient décrits comme le temps de la
)), dont Mobutu oubliait et taisait, évidemment,pagaille
qu'il avait été l'un des principaux responsables. La
comédie consistant à proclamer Patrice Lumumba
(( ))héros national n'a servi qu'à l'enterrer
définitivement, croyait-on. Tout fut mis en œuvre pour
effacer dans la mémoire des anciens et écarter de la
mémoire des jeunes sa pensée, son action, le sens de
son combat et son martyre. Faut-il s'étonner, dès lors,
du sort de ses compagnons 1 C...].
La conspiration du silence a entouré jusqu'aux
noms des compagnons qui ont échappé aux multiples
tentatives d'assassinat et qui ont résisté aux offres
sonnantes et trébuchantes de ralliement et corruption.
Voilà pourquoi tombèrent dans l'oubli les compagnons
et les héritiers les plus remarquables de Patrice
Lumumba. C...].
Tel a été, bien sûr, Antoine Gizenga, que presque
tous les hommes politiques de la Deuxième République
(( )), c'est-à-dire mort sinonconsidéraient comme fini
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Né dans le territoire de Gungu, Gizenga étudie à Kinzambi, près de Kikwit, dans la province
de Bandundu (carte d'en haut). Celle-ci est bordée à l'ouest par la province du Bas-Congo
(carte d'en bas). Léopoldville (actuelle Kinshasa) est coincée entre le Bas-Congo et le
Bandundu. Les provinces de l'Est: Orientale, Kivu (sous Gizenga, 14/10/1960 -10/02/1962)
et Katanga (en sécession, 11/07/1960 -17 /01/1963).Antoine Gizenga...
Préface du Professeur ElikiaM~BOHOLO
C'est peu de dire qu'Antoine Gizenga est comme un héros en
puissance. Quel personnage en effet! De son vivant, il s'inscrit dans le
très petit carré des champions incontestables de la cause émancipatrice
du Congo. Aujourd'hui, il apparaît d'ores et déjà comme l'une des
figures les plus singulières et les plus importantes de l'histoire politique
de l'Afrique contemporaine, engagée dans le combat pour la liberté et
la dignité.
Les faits sont devant nous, qui attestent d'un parcours intellectuel,
moral et politique, d'une exemplaire continuité et qui est en train de
s'épanouir dans une sorte de couronnement que beaucoup croyaient
impossible. Si, comme nous sommes nombreux à le penser, le Congo a
surpris le monde entier au cours de cette extraordinaire et, hélas,
terrible année 2006, la plus grande surprise a sans doute été le sort
d'Antoine Gizenga. Voici, en effet, un homme d'Etat qui, sans
coquetterie aucune, seulement convaincu à la fois de son bon droit, de
sa forte stature et de la largeur de son audience, est allé aux élections
présidentielles avec peu de moyens, sans mener véritablement
campagne, sans envahir, comme d'autres, les écrans des télévisions,
sans inonder les marchés de tracts démagogiques, promettant aux
électeurs le bonheur tout de suite, voici donc cet homme qui, aux termes
d'une campagne sobre, modeste et presque silencieuse, réussit la
prouesse de se positionner au troisième rang, derrière les deux
candidats que chacun voyait comme gagnants. La surprise a été telle
que dans les camps des deux premiers candidats, Joseph Kabila
Kabange et Jean-Pierre Bemba, et parmi les gens de presse, on s'est mis
à échafauder toutes sortes de scénarios quant à l'option que prendrait le
vieil homme pour le second tour: entente avec Kabila ou alliance avec
Bemba ? Car, il était clair pour tous que le candidat de son choix serait
évidemment le vainqueur. Mais, Antoine Gizenga ne se concevait pas
comme un faiseur de rois, qui distribuerait ses faveurs au plus offrant ou
au gré de considérations de pure opportunité. Sans détenir aucune
espèce d'information ou de confidence, j'avais alors expliqué, à
l'étonnement de beaucoup, que son choix se ferait exclusivement en
faveur de Kabila. Un tel choix était dicté, dans cette analyse, par son
histoire personnelle, par l'histoire du Congo dont il avait été et dont il
restait l'un des principaux acteurs depuis plus de cinquante ans, ainsi
que par cette intelligence politique dont il n'avait cessé, depuis les
années 1960, de donner des preuves.
C'est précisément cette histoire que raconte dans ce livre Jean
Mpisi. Rarement, un livre aura été publié à un moment aussi opportun
7que cet important ouvrage. Car, les supputations et les calculs évoqués
plus hauts ont au moins une double explication.
La première, bien connue de tous, c'est la personnalité des
hommes politiques congolais. Tous les observateurs attentifs, à
commencer par nos musiciens, n'ont cessé, depuis de longues
décennies, de la décrire dans les mêmes termes: «la course au
pouvoir»; une dramatique absence de principes et de scrupules; la
frénésie de l'arrivisme; la versatilité portée comme mode d'inscription
dans l'espace politique; une vénalité devenue légendaire; une absence
complète de vision et d'ambition pour le devenir collectif du pays...
Beaucoup d'hommes politiques, confortablement installés dans ces
habitudes et ces mœurs, n'imaginaient point qu'il y eût au Congo des
hommes d'Etat en dehors de ce modèle! Le démenti apporté par
Antoine Gizenga est venu ajouter au mystère, mais aussi à l'aura
entourant son personnage.
La deuxième explication, tout aussi grave dans ses effets, n'est
pas perçue par les Congolais eux-mêmes, ni dans sa réalité, ni dans sa
gravité: c'est la méconnaissance de l'histoire même du Congo. Or, cette
méconnaissance est elle-même le produit de notre histoire et l'un des
héritages les plus vénéneux de la Deuxième République. Tout ou
presque a été dit sur le gigantesque déploiement de violence qui a
accompagné de bout en bout le régime mobutiste, qu'il s'agisse de ses
commencements, caractérisés par des meurtres en série, dont la
pendaison en public des soi-disant «conjurés de la Pentecôte », qu'il
s'agisse de son déroulement, fait de disparitions, d'empoisonnements et
de brutales éliminations, qu'il s'agisse enfin de sa longue agonie, que
les étudiants, les ménagères, les militants associatifs, les combattants de
la liberté et tous les détenteurs d'un bien susceptible d'être pillé, ont
payée du prix le plus cher, de leur vie. Si, pour l'avoir subie ou en avoir
été les témoins, le Congolais connaissent bien cette violence, il est une
autre pratique fondatrice et structurelle de ce régime, que la plupart
ignorent. On sait en effet qu'on peut tout faire avec des baïonnettes sauf
s'asseoir dessus et que les tyrannies les plus féroces ne tiennent pas
seulement grâce à la violence physique qu'elles mobilisent contre le
peuple: elles durent aussi en recourant à des pratiques apparemment
indolores, mais dont les effets sont beaucoup plus profonds, beaucoup
plus vicieux et beaucoup plus durables.
L'une de ces pratiques, qui explique l'étonnement des Congolais
devant la personnalité de Gizenga, c'est le gigantesque lavage des
cerveaux opéré par la Deuxième République concernant le passé du
Congo. Ce n'est pas seulement la politique de 1'« authenticité» qu'il faut
incriminer: on sait qu'elle reposait sur une déformation grossière du
passé politique des sociétés congolaises que l'idéologie dominante du
régime représentait comme dominées par des potentats au-dessus de
8toute critique et de toute contestation. Le fameux slogan ({Ekolo bo ?
Moko! Lisanga bo? Moko! Mokonzi bo? Moko! »1 n'empruntait pas au
passé des sociétés congolaises, mais très directement à la rhétorique, à
l'idéologie et à la pratique des Etats fascistes. Quant à l'histoire politique
du Congo contemporain, elle a été systématiquement présentée sous les
traits les plus négatifs. L'indépendance et les premiers pas du jeune Etat
({congolais étaient décrits comme le temps de la pagaille », dont Mobutu
oubliait et taisait, évidemment, qu'il avait été l'un des principaux
responsables. La comédie consistant à proclamer Patrice Lumumba
({héros national» n'a servi qu'à l'enterrer définitivement, croyait-on.
Tout fut mis en œuvre pour effacer dans la mémoire des anciens et
écarter de la mémoire des jeunes sa pensée, son action, le sens de son
combat et son martyre. Faut-il s'étonner, dès lors, du sort de ses
compagnons? On connaît les manœuvres insidieuses qui ont permis de
faire revenir à Kinshasa Pierre Mulele, les trahisons et les parjures qui
ont rendu ce forfait possible et la mort effroyable qui lui a été réservée.
La conspiration du silence a entouré jusqu'aux noms des compagnons
qui ont échappé aux multiples tentatives d'assassinat et qui ont résisté
aux offres sonnantes et trébuchantes de ralliement et corruption.
Voilà pourquoi tombèrent dans l'oubli les compagnons et les
héritiers les plus remarquables de Patrice Lumumba.
Tel a été Laurent-Désiré Kabila, dont l'émergence spectaculaire
sur la scène politique congolaise en 1996 - 1997 est apparue comme un
coup de tonnerre dans un ciel serein, alors que, depuis trois décennies,
il avait, avec une poignée de camarades, prolongé dans la lutte armée le
combat politique mené par Patrice Lumumba et que l'Etat zaïrois
multipliait sans succès les campagnes d'extermination contre son ({foyer
révolutionnaire ».
Tel a été aussi, bien sûr, Antoine Gizenga, que presque tous les
hommes politiques de la Deuxième République considéraient comme
({fini », c'est-à-dire mort sinon physiquement, mais à coup sûr
politiquement. Ainsi s'expliquent, et la surprise de le voir figurer en si
bonne position au premier tour de l'élection présidentielle de 2006, et
les supputations surréalistes de ceux qui le voyaient négocier un
ralliement opportuniste à celui des deux candidats sortis les premiers
qui lui offriraient, pour ainsi dire, le meilleur ({taux de change»
politique.
Voilà aussi pourquoi le livre de Jean Mpisi est très bien venu.
Il faut se réjouir de voir un jeune intellectuel congolais consacrer
une énergie considérable à reconstituer l'itinéraire, longtemps
dissimulé au plus grand nombre, d'un homme d'Etat dont la constance
I « Combien de peuple? Un seul! Combien de partis? Un seul! Combien de
chefs? Un seul! »
9honore le Congo et dont la longévité doit servir de leçon aux jeunes
générations congolaises et africaines.
Jean Mpisi offre des garanties indiscutables quant à la crédibilité
et à la qualité de ce livre. Scientifique de formation, il a, après sa licence
de chimie obtenue à l'Université de Kinshasa, mené des recherches de
haut niveau sur l'épistémologie et l'histoire des sciences. Sa
connaissance du Congo et sa passion pour le Congo nous ont déjà valu
plusieurs beaux ouvrages consacrés à la musique et au catholicisme
congolais, publiés par les éditions L'Harmattan. Cet amoureux de la
vérité ne déteste pas la fiction, un penchant qui l'a conduit à se placer
sur les traces de Molière, pour peindre, dans la comédie et la dérision,
la société congolaise, en particulier ses dirigeants et les mœurs des
classes populaires.
Cette biographie d'Antoine Gizenga se veut modeste, c'est-à-
dire attachée à la collecte des faits, qui sont ici systématiquement
collectés et reliés les uns aux autres. Une biographie aussi scrupuleuse
que possible, qui relie ensemble le maximum de faits connus. Une
biographie qui, derrière un homme - Antoine Gizenga -, reconstitue
toute l'histoire du Congo.
Au lecteur de découvrir maintenant, avec tous les détails
nécessaires et avec toutes les garanties de la recherche, l'histoire
longtemps dissimulée et injustement méconnue de l'un des hommes
politiques les plus édifiants du Congo. Au cœur de cette histoire
personnelle se trouve aussi, à une autre échelle, l'histoire du Congo.
Une histoire constructive: non pas l'histoire de la destruction de ce que
les colonisateurs auraient laissé au Congo; mais l'histoire de ce que les
Congolais eux-mêmes ont entrepris de construire au Congo. L'histoire
d'un Congo au combat. Avant-hier, le combat pour son indépendance
conquise de haute main. Hier, le combat pour la souveraineté de l'Etat et
les droits des citoyens. Aujourd'hui, le combat pour la construction d'un
Etat et d'une nation modernes.
S'il faut formuler un vœu, c'est que l'exemple de Jean Mpisi
suscite des vocations. Que son étude suscite des réactions, voire des
réponses, des contestations, des demandes de rectification. Ce ne sera,
de toute évidence, que sur des points de détails, tant Jean Mpisi déploie
ici une érudition exemplaire. Que, sur la trace de ses pas, s'engagent
d'autres jeunes, aussi amoureux que lui de la vérité, aussi exigeants que
lui quant à la production de la vérité, aussi attentifs à sa propagation.
Elikia M'BOKOLO
Directeur d'Etudes
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
Paris
12 décembre 2007.
10Gizenga, venu de loin!
En juin 2006, la candidature d'Antoine Gizenga FunW à l'élection
présidentielle suscite des commentaires dans les sens divers, qui vont
s'amplifier quand l'homme va prendre position en faveur d'un candidat
au second tour.
Ces commentaires se situent aux antipodes les uns des autres. Ils
se déclinent soit en termes laudatifs, soit nettement avec hostilité.
Les favorables à Gizenga s'avèrent plutôt rares; ils
émanent le plus souvent de ses partisans. La plupart des Congolais au
contraire s'étonnent qu'un « vieil homme du passé et dépassé », que le
pays avait déjà enterré, ose resurgir pour briguer la magistrature
suprême. C'est par exemple le contenu essentiel d'une conférence à
laquelle je participe à Paris au moment de la campagne électorale, en
juin 2006. Au cours de ce forum-débat organisé par « Défis », un groupe
d'intellectuels congolais de la diaspora, Gizenga est en effet présenté
comme un homme qui a fait son temps, et plus grave, qui ne serait plus
en mesure de gouverner le Congo, en raison de son âge avancé et, pire,
de ses insuffisances intellectuelles! Ce serait un « cadavre politique » !
Les animateurs et les intervenants, qui n'hésitent pas à se classer parmi
les érudits congolais, évoquent alors quelques péripéties de la vie de
Gizenga qui étayeraient sa disqualification à la tête du pays! En
particulier, l'homme n'aurait pas un grand passé, c'est-à-dire une bonne
expérience, en matière de gestion d'un Etat, d'un Etat aussi compliqué
que la République démocratique du Congo (Rdc).
Surpris par leurs discours, dont certains dévoilent la tendance
politique de leurs auteurs, je prends brièvement la parole pour essayer
de les démonter, en utilisant le peu que je connaisse de l'histoire du
Congo. La plupart des gens dans la salle, acquis apparemment à la
« gizengophobie », me regardent avec étonnement et se demandent d'où
je sortais, pour avoir le courage de prendre la défense d'un homme qui
serait enseveli! Ce doit être un « gizengiste », susurrent quelques-uns!
Ainsi, l'on est vite étiqueté «gizengiste », «lumumbiste »,
« muleliste », « mobutiste » ou « kabiliste », quand on essaie d'établir la
vérité sur Gizenga, Lumumba, Mulele, Mobutu ou Kabila.
C'est à l'issue de cette joute oratoire que je me décide à écrire un
ouvrage sur Antoine Gizenga, pour tenter de dissiper certains
malentendus, en essayant de restituer, avec le plus d'honnêteté et
1 En langues africaines (dans le cas du Congo-I<:inshasa, les quatre principales sont le kikongo
- langue du Kwilu, région natale de Gizenga -, le lingala, le swahili et le tshiluba), le g est
toujours dur, même devant le e et le i: Gizenga est entendu «Guize-nga ». Le u et le w se
prononcent « ou» : Fun;ï, Kwilu et Lumumba sont respectivement lus « Foundji », « Kouilou» et
«Loumoumba ». Il n'y a pas d'accent typographique sur les voyelles: «Moulélé» est rendu
Aiulele. Même francisé, le caractère africain de certaines lettres est gardé: lumumbisme, mulelisme
et gizengisme doivent être prononcés « loumoumbisme », « moulélisme » et « guizenguisme ».
Ild'exactitude possibles, la carrière politique de l'homme. Auparavant, en
2004 et en 2005, dans un but similaire, j'avais entrepris la même
expérience avec deux personnalités congolaises, à savoir l'artiste
musicien Pascal Tabu Ley dit« Seigneur Rochereau», innovateur de la
musique africaine moderne, et le cardinal Joseph-Albert Malula,
fondateur de l'Eglise « africaine» inculturée.
Tout au long de ma rédaction du présent travail, je me suis rendu
compte que tous les commentaires, positifs ou négatifs, sur Antoine
Gizenga, avaient cependant un point commun: ils pèchent le plus
souvent par leur inexactitude, puisqu'ils relatent les faits de manière
généralement imprécise, en les inversant, ou en confondant les dates de
leur déroulement, ou encore en faussant ces dates.
Parmi les faussetés qui reviennent le plus souvent, il faut
mentionner celle-ci: "Gizenga reconstitue le Gouvernement légal et
légitime à Stanleyville en 1961, après la mort de Patrice Lumumba". La
vérité est qu'il s'y attèle à la mi-octobre 1960, au moment où le héros
congolais vit encore, néanmoins mis en résidence surveillée à
Léopoldville. Une autre erreur remet Gizenga à Stanleyville de
septembre à novembre 1964, alors que pendant cette période, il est en
résidence surveillée à Léopoldville et que, depuis le chef-lieu de la
Province Orientale, ce sont certains chefs lumumbistes (Christophe
Gbenye, Thomas Kanza, Gaston Soumialot, Nicolas Olenga, Laurent
Kabila...) qui dirigent la« République populaire du Congo». Une autre
contre-vérité fixe le départ en exil de Gizenga en 1965, alors que cet
événement a lieu le 20 février 1966. Pendant cet exil, le chef lumumbiste
se reposerait uniquement à Moscou, enclin à ne rien faire: nous allons
montrer qu'il n'en est strictement rien, qu'au contraire il va se déplacer
d'une capitale à une autre, pour initier une opposition plus ou moins
crédible au régime dictatorial de Kinshasa...
Je dois avouer qu'il ne m'a pas été facile de suivre les pas de
Gizenga, un homme dont on disait - et dont certains disent encore -
être « mystérieux », inaccessible, hermétique. Je ne pouvais pas compter
sur lui pour me raconter sa vie. Pour deux principales raisons: je
rédigeais mon travail en France, loin de la Rdc où, depuis 1992, se
trouvait Gizenga ; Gizenga qui, en tous les cas, n'aurait pas eu assez de
temps pour me parler de ses 48 ans de vie politique! Gizenga qui au
moment de ma rédaction était trop pris à Kinshasa, dans sa campagne
électorale puis dans ses nouvelles fonctions de Premier ministre.
C'est ainsi que j'avais privilégié la bonne vieille méthode
archivistique: en compulsant de nombreux ouvrages édités sur le
Congo, dont le précieux Mon témoignage de Gizenga lui-même (écrit,
en 1977, dit-il, "pour répondre aux demandes incessantes de la jeunesse
congolaise, désireuse de connaître la vérité sur la crise politique
congolaise qui dure depuis 1960"), je suis parvenu, j'ose l'espérer, à
brosser le portrait de l'homme qui nous intéresse et à reconstituer son
cheminement politique.
à travers lequel le lecteur pourraC'est un portrait saisissant,
découvrir une personnalité de caractère, ayant le sens des
12responsabilités, ayant fait de la lutte pour son peuple le combat de sa
vie. Son cheminement est de même surprenant, découvrant un homme
qui n'abandonne jamais ses idées, ni ne renie sa foi au nationalisme, un
homme attaché à la démocratie et qui manifeste un mépris souverain
envers ceux qui n'ont aucune morale (ou moralité) politique. Cet
homme est devenu, pour les Congolais, le Patriarche, non pas seulement
à cause de son âge, mais aussi de son exemplarité (chapitre 1).
Ces traits de caractère, et quelques autres que nous découvrirons
en progressant dans la lecture de cet ouvrage, proviennent, pourrait-on
dire, de la tribu à laquelle Gizenga appartient: les Bapende, un peuple
jaloux de son indépendance, qui va farouchement s'opposer à l'ordre
inique colonial, notamment en se soulevant en mai 1931 (chapitre 2).
Authentique fils pende, Gizenga va commencer à extérioriser ce
rejet de la colonisation en 1959, en tant que président du tout nouveau
Parti s.olidaire africain (Psa). C'est avec ce mouvement qui regroupe en
majorité les ressortissants de son Kwilu natal que Gizenga va mener la
bataille de l'Indépendance (chapitre 3).
Gizenga va appliquer, dès le 30 juin 1960, sa théorie anti-
colonialiste dans le premier gouvernement du Congo indépendant
auquel il appartient en tant que vice-Premier ministre, aux côtés de
Patrice-Emery Lumumba (chapitre 4).
Mais après l'éviction du Premier ministre et de toute son équipe
en septembre 1960, le vice-Premier ministre va, du 14 octobre 1960 au 10
janvier 1962, résister à Stanleyville, loin de Léopoldville, aux valets du
néo-colonialisme responsables du limogeage d'un Gouvernement élu
par le peuple (chapitre 5).
C'est une expérience enrichissante, mais que Patrice Lumumba
n'aura pas la chance de vivre, puisque les suppôts du néo-colonialisme à
Léopoldville et à Elisabethville au Katanga l'assassinent le 17 janvier
1961 (chapitre 6).
L'expérience de Stanleyville échoue, et Gizenga, après un bref
passage dans le Gouvernement de Cyrille Adoula, est arrêté et détenu
dans une île du Bas-Congo (chapitre 7).
Pendant qu'il croupit en prison, Pierre Mulele, un de ses anciens
partisans dans le Gouvernement Lumumba et au Gouvernement de
Stanleyville, prend, dès juillet 1963, les armes au Kwilu, dans l'intention
de renverser le pouvoir « usurpateur» de Léopoldville et de rétablir un
gouvernement nationaliste comme celui de Lumumba (chapitre 8).
En juillet 1964, Gizenga est libéré, mais ne suit pas Mulele dans
son insurrection populaire, qui le considère pourtant comme le guide
spirituel de son mouvement. Au contraire, Gizenga, en créant le Parti
lumumbiste unifié (Palu\ prend la tête de l'opposition au
I Palu devrait se lire comme en français: « Palu », puisque le u provient de « unifié ». Mais les Congolais.
employant le français ou leur langue locale, disent « Palau ». Sans doute croient-ils, inconsciemment ou
non, que le « Iou» vient de « lumumbiste », et ils auraient raison de leur prononciation; mais tel n'étant
pas le cas, ils ont fait d'une faute de prononciation une vérité qu'on peut admettre.
13Gouvernement de Moïse Tshombe qui l'a sorti de l'ombre. Il est de
nouveau arrêté (chapitre 9).
C'est le général Joseph-Désiré Mobutu qui, s'emparant du
pouvoir suprême le 24 novembre 1965, le tire de son lieu d'enfermement.
Pour asseoir son nouveau pouvoir au Congo et le faire accepter en
Afrique, Mobutu compte alors sur l'aura de Gizenga, unanimement
considéré comme le successeur du héros Patrice Lumumba et gardien
de son temple. Sollicité, Gizenga décline cependant l'offre et, se sentant
menacé, se refugie à l'étranger. C'est un exil d'un quart de siècle,
pendant lequel le leader nationaliste va essayer de survivre en organisant
l'opposition congolaise (chapitre 10).
En février 1992, à la faveur de l'ouverture politique décidée par le
régime du président Mobutu, l'homme revient à Kinshasa, où il se remet
au combat. Un combat frontal qui se fixe un objectif: le départ du
dictateur (chapitre 11).
Celui-ci est cependant chassé du pouvoir, en mai 1997, par le chef
insurrectionnel Laurent-Désiré Kabila. Le nouvel homme fort du pays,
qu'on considère comme un lumumbiste, ne favorise pas ses opposants
politiques à s'exprimer comme ils le souhaitent, et Gizenga se retrouve
une fois dans l'opposition (chapitre 12).
Mais avec Joseph Kabila, fils et successeur de L.-D. Kabila,
assassiné le 16 janvier 2001, les opposants pourront discuter, et le chef du
Palu va approuver sa démarche en faveur des élections démocratiques.
Celles-ci sont organisées en juin 2006, avec la participation de toutes les
parties, dont de Gizenga et de son parti (chapitre 13).
Notre histoire s'arrête ici: avec Gizenga qui accède à la tête du
premier gouvernement de la Troisième République congolaise. C'est
donc un homme qui vient de très loin, qui a sacrifié une bonne partie de
sa vie à lutter pour que le peuple congolais recouvre sa liberté, en se
débarrassant de la colonisation, puis des gouvernements néo-
colonialistes qui lui avaient succédé.
C'est une histoire que nous avons expressément voulu subdiviser
en treize chapitres. « 13 » semble en effet être le chiffre porte-bonheur
pour Gizenga. En mai 1960, son parti, le Psa, obtient 13 sièges de
députés nationaux aux élections législatives, qui le hisse au second rang,
après l'illustre Mouvement national congolais (Mnc) de Patrice
Lumumba, et qui permet à celui-ci de devenir le chef du gouvernement
du Congo sorti du joug colonial. En juillet 2006, Gizenga aura 13 % du
vote à l'élection présidentielle, et se présentera de même comme un
« faiseur de roi» : son alliance avec Joseph Kabila permettra à celui-ci de
remporter le scrutin. Enfin, si l'on additionne les lettres du nom
« Gizenga Fundji », l'on atteint le chiffre 13 !
Si la lecture de ce livre peut aider à dépecer quelque peu le
fameux « mystère Gizenga », je serai heureux.
Jean Mpisi,
Paris, 25 mai 2007, en la date de mon anniversaire. mangalotem_mpisi@yahoo.fr
141
Le « Patriarche », le politicien le plus intègre,
l'homme qui détiendrait le« livre d'or du Congo»
LE MYTHE GIZENGA
Un mythe qu'on croyait fini
Jusqu'en juillet 2006, on le croyait fini. Personne au Congo et en
Afrique ne pouvait s'imaginer que cinq mois plus tard, cet homme de 81 ans
allait diriger le pays de Patrice Lumumba dont il est l'héritier spirituel!
Quand il donna sa candidature à l'élection présidentielle qui eut lieu le
30 juillet 2006, beaucoup au pays sourirent: le vieux lumumbiste, pensait-on,
aurait mieux fait de continuer à rester cloîtré dans sa résidence de Limite, de ne
pas participer au scrutin, tant il allait terminer sa carrière politique dans la
défaite, une défaite sûrement humiliante. A la surprise générale, il se classa
troisième, derrière les deux mastodontes au pouvoir. Et pour se faire élire au
second tour, chacun de deux candidats avaient besoin de lui : du coup, il était
devenu le « faiseur de roi ».
Antoine Gizenga. . .
Au Congo et en Afrique, il est un mythe. Un mythe vivant, auréolé du
prestige d'avoir été l'adjoint direct du Premier ministre Patrice Lumumba et de
demeurer le seul grand leader lumumbiste qui ne l'ait jamais tram. Dès la
dissolution du premier gouvernement congolais le 5 septembre 1960, plusieurs
anciens compagnons de Lumumba ou ceux qui se disaient tels étaient parvenus
à se détourner de lui et de ses idées. Les autorités antilumumbistes avaient
réussi, avec plus ou moins de facilité et d'habileté, à récupérer beaucoup
d'entre eux, par ruse et surtout par l'octroi d'espèces sonnantes et trébuchantes
ou des postes ministériels ou autres.
Le président Mobutu en particulier n'avait ménagé aucun effort pour
détruire le nationalisme « lumumbien », afin d'asseoir son pouvoir et de bâtir
son idéologie sur les lambeaux de ce qui en restait. Pour cela, il avait besoin de
quelques têtes pensantes lumumbistes. Il les obtint plus ou moins aisément,
mais il buta pendant longtemps devant un roc: Antoine Gizenga. Les
émissaires de l'homme fort du pays ne parvinrent pas à acheter le nationaliste
avec des millions qu'on lui propsait. L'homme préféra vivre hors du pouvoir et
sans le sou, plutôt que de trahir Patrice Lumumba et le lumumbisme.
Le mythe Gizenga était né et s'était consolidé. Le « gizengisme» était
apparu dans le vocabulaire politique congolais, à la suite du « lumumbisme » et
avant le « mulelisme » depuis juillet 1963. Après Lumumba et en même temps
que lui, Gizenga devenait le « messie ». Depuis les morts violentes de ses amis
Patrice Lumumba en janvier 1961 et de Pierre Mulele en octobre 1968, il
demeura et demeure le seul politicien congolais qui n'a jamais tram son
engagement idéologique et politique, qui ne s'est jamais compromis dans les
15pratiques les plus sordides auxquelles sont habitués les politiciens congolais; il
n'a jamais accepté d'être corrompu par qui ou quoi que ce soit. Son intégrité
morale et politique a toujours été et demeure intacte.
Perpétuant sans faillir le lumumbisme et inspirant le mulelisme, sans les
écraser ou les enterrer, le gizengisme devenait une philosophie de la fidélité,
fidélité à un idéal politique, fidélité au peuple, fidélité à la nation, fidélité à la
vie. Il est surtout une forme de résistance, résistance à l'oppression, résistance
aux intrigues, résistance à la domination intérieure et extérieure, résistance au
mal qui asservit le peuple et la nation du Congo. Il est également un gage de la
vérité, la vérité qui consiste à ne rien cacher aux Congolais, à leur dire ce qu'est
la réalité et ce qu'il faut faire pour conjurer le sort, pour affronter le mal, pour
vaincre les difficultés. . .
Voilà pourquoi Gizenga est un mythe dans le paysage politique
congolais facilement corrompu et corruptible, facilement versatile et versé dans
l'opportunisme le plus effarant. S'il est un mythe pour le Congo, il l'est
également pour l'Afrique, qui l'avait connu en 1961 comme l'héritier de Patrice
Lumumba et l'un des premiers résistants à l'impérialisme occidental.
Héritier de Patrice Lumumba et gardien de son temple, une figure
historique symbole de la résistance à l'oppression, un héros du peuple
Le mythe de Gizenga fonctionne surtout en matière politique, et y a
même pris naissance. Quant, en octobre 1960, il arrive à Stanleyville (Haut-
Congo), Gizenga, contrairement à Moïse Tshombe à Elisabethville (lZatanga)
et Albert Kalonji à Bakwanga (Kasai), ne fait pas sécession: à la tête du
gouvernement légal de Patrice Lumumba, il est là pour garantir l'unité du pays
et combattre précisément les sécessionnistes de tout bord.
A la mort de Patrice Lumumba le 17 janvier 1961, Antoine Gizenga
devient son héritier spirituel, accepté par toutes les forces nationalistes du pays.
e est en tant que tel qu'il est craint par ses adversaires et reçu en Afrique par
les grands leaders que sont alors Nkwame N'Krumah, Sekou Touré, Modibo
Keïta, Abdel Gamal Nasser...
Mais plus qu'un simple héritier, Gizenga sera surtout le gardien du
temple Lumumba, chargé de veiller au lumumbisme qu'il hisse au niveau d'une
idéologie nationale et dont vont se réclamer tous les combattants nationalistes.
Aujourd'hui, Gizenga garde toujours cette dignité; il est, pour une grande
partie de la jeunesse africaine en quête de repères et d'identité panafricaine, une
figure-symbole de la résistance à l'oppression, une figure aux côtés des
Nkrumah, Modibo Keïta, Thomas Sankara, Nelson Mandela...
Après l'échec de son aventure stanleyvilloise, Gizenga revint à
Léopoldville, au nom de la «réconciliation nationale» que ses adversaires
avaient savamment orchestrée lors d'un conclave tenu à l'université Lovanium.
e était un piège: quelques mois après, il était arrêté et incarcéré dans une
obscure prison. En 1966, il quitta le Congo pour plusieurs années.
D'octobre 1960 (installation à Stanleyville du gouvernement Lumumba
limogé) et à août 1964 (sa libération de la prison), Antoine Gizenga était ce
qu'aucun autre politicien congolais n'a été en terme de popularité et
16d'attention. Toute l'actualité politique congolaise était focalisée sur lui: au
Kwilu, sa terre natale, Pierre Mulele avait déclenché, en son nom, la première
insurrection populaire de l'Afrique noire; dans l'est du pays, les combattants
lumumbistes suivaient l'exemple et se disaient « gizengo-mulelistes »; à
Léopoldville et ailleurs, les leaders lumumbistes se battaient pour sa libération,
tandis que leurs adversaires cherchaient à l'anéantir, mais en évitant d'en faire
un martyr, comme Patrice Lumumba.
Pour le peuple, Gizenga était devenu un héros, un héros qui venait
renforcer le mythe. En exil depuis 1966, il continuait d'inspirer ses fidèles et de
perturber le sommeil de ses adversaires. En tout cas, même absent du pays, le
chef lumumbiste demeurait au centre des préoccupations congolaises.
A son retour au pays natal en février 1992 après un long exil (26 ans),
Gizenga était accueilli avec triomphe, comme un héros, comme un mythe
vivant. Mais au lieu de se manifester avec fracas dans l'arène politique, comme
l'aurait fait n'importe quel autre homme sensible aux honneurs et plus ou
moins démesurément ambitieux, il s'était enfermé dans sa résidence de Limite à
Kinshasa, ne s'adonnant, semble-t-il, qu'à deux types de hobby: la lecture et le
jeu à la guitare.
C'est dans son « abri» aussi qu'il donnait des ordres pour la marche du
parti, et rédigeait quelques rares prises de position politique sur la situation du
pays qu'un petit carré de fidèles lisaient sur la place publique.
Pour beaucoup au Congo, le mythe Gizenga se confirmait, fonctionnait
toujours et était donc réel. C'était un mythe vivant.
Doyen des politiciens congolais, appelé « le Vieux », «le Patriarche»,
un homme équilibré et sobre...
Le mythe Gizenga concerne aussi sa longévité: il est aujourd'hui le seul
politicien de sa génération en activité. A vrai dire, depuis qu'il se terrait chez
lui, l'homme n'était en contact plus ou moins physique qu'avec sa famille
biologique restreinte et seulement quelques hauts cadres de son mouvement, le
Parti lumumbiste unifié (palu). Ce sont les militants qui, d'eux-mêmes ou sur
les ordres jamais discutés des chefs gizengistes, se bousculaient pour lui fournir
de quoi manger et assurer la garde de sa personne et de sa résidence.
Ces militants ne l'appellent jamais par son patronyme: ce serait une
indélicatesse, un manque de respect, voire une sorte de crime de lèse-majesté.
Ils l'identifient simplement sous l'affectueux sobriquet de « Mbuta» (ou
« Mbuta-muntu »), un mot kikongo qui se traduit par « Aîné », « Doyen »,
« Vieux », ou « (Grand) Sage» (<< Mzee » en swahili).
Un vieux en âge: né le 5 octobre 1925, il a aujourd'hui 82 ans. C'est
incontestablement le doyen des politiciens congolais actuels. Vivent encore très
peu de ceux qui ont été les premiers acteurs du Congo nouvellement
indépendant. L'on peut citer Cléophas Kamitatu, l'homme qui était dans le
même parti que lui mais qui était devenu son implacable adversaire politique;
mais Gizenga est son aîné de sept ans. L'on peut citer aussi Albert Kalonji
Ditunga, un autre adversaire politique de Gizenga, l'homme qui le défia avec
Lumumba en détachant, le 8 août 1960, sa province du Kasai du bloc
17congolais; aujourd'hui, l'ancien « empereur des Baluba» réside en Europe,
retiré de la politique. Nous pouvons enfin mentionner Justin-Marie Bomboko,
l'homme qui, au premier gouvernement congolais, apposa sa signature à l'acte
de destitution du chef de commis par le président Kasa-Vubu et
qui participa activement à l'élimination physique du héros congolais;
Bomboko a trois ans de moins que son éternel adversaire politique. Etienne
Tshisekedi, connu comme le vieil opposant aux régimes successifs de Mobutu
et des Kabila père et [l1s, est de loin le cadet de Gizenga, avec dix ans d'écart.
Si certains hommes politiques vivaient encore, Gizenga serait toujours
compté parmi les plus âgés: il était le cadet juste de trois mois de son patron et
ami Patrice Lumumba (né le 2 juillet 1925) ; il avait deux ans de plus que Pierre
Mulele, son fidèle compagnon du parti et dans les gouvernemnts Lumumba de
Léopoldville et de Stanleyville, l'homme qui déclencha en juillet 1963 la
première insurrection populaire en Afrique; il était l'aîné du président Joseph-
Désiré Mobutu (né le 14 octobre 1930), son pire adversaire, qui le traqua
durant tout son règne, de 1960 à 1997; le président Joseph Kasa-Vubu et
Moïse Tshombe, également ses adversaires politiques, seraient ses seuls grands
aînés, en tout cas les plus grands doyens de tous (nés en 1917 et 1919) ; etc.
Il est vieux en âge, mais « jeune» en esprit, dit-on dans son entourage.
En dépit de son âge, l'homme n'extériorise pas des signes de sénilité, qui
s'accompagnent de la perte de mémoire et de tremblements dans la gestuelle.
Au contraire, Gizenga a toujours son intelligence d'antan, une intelligence
alerte, une intelligence conceptuelle et pratique; en particulier, il aurait la
mémoire des dates et des faits historiques de l'histoire congolaise, depuis 1959
(année de son entrée en politique comme président du Parti solidaire africain,
Psa) jusqu'à ce jour. En outre, il ne manifeste aucun signe de fatigue; il se
montre même endurant, puisqu'il lui arrive de s'incliner et de se relever tout
seul, comme un athlète, lorsqu'il doit embrasser le sol de ses ancêtres quand il
revient dans la capitale après un séjour à l'étranger.
Quand on lui demande les « secrets» de cette bonne forme physique,
Gizenga répond avec bonheur qu'il est réglé comme une montre. Il se lève tous
les jours à 5 heures. Il s'adonne ensuite au sport dans sa concession: souvent
du saut à la corde, un peu de boxe et quelques exercices. Une habitude qu'il a
prise en prison, en voyant, depuis sa cellule, les soldats du camp militaire d'en
face faire de l'exercice. Après le sport, il prend son petit-déjeuner à 7 heures
tapantes et se met au travail jusqu'à des heures tardives. Le travail, entre midi et
deux heures, puis le soir, est interrompu par la prise de la nourriture. Une
nourriture saine, qu'il ingurgite avec sobriété. Il mange tous les plats congolais,
avec néanmoins évidemment un petit faible pour la cuisine pende: chenilles,
saka-saka (pondu) et fufu de maïs ou de millet. Il ne boit que de l'eau; pas
d'acool. Il ne fume pas de cigarettes. Surtout, Gizenga mène, depuis toujours,
une vie modeste et modérée, qui exclut rancunes, parades mondaines,
vagabondage sexuel, vanités et excentricités de toutes sortes.
Il ne va pas dans les bars, mais, comme tout Congolais, il adore la
musique. La rumba congolaise bien sûr, qu'il écoute à n'en plus finir. La bonne
rumba, celle des pionniers et des maîtres: Antoine Wendo Kolosoy, Joseph
Kabasele « Grand Kallé », Nicolas Kasanda «Docteur Nico », François
Luambo-Makiadi « Maître Franco », Pascal Tabu Ley « Seigneur Rochereau »,
18etc. Jadis, Gizenga ne se contentait pas d'écouter la rumba. Il aimait danser,
comme savent danser les Bapende. Il dansait aussi bien le « mungonge » (danse
initiatique pende) que la rumba moderne. Bien plus, il jouait de la guitare et
composait des chansons: paroles et musiques. C'est au séminaire qu'il avait
appris cela, d'après son fidèle Godefroid Mayobo.
Pendant que les gens se sont détourné des livres, lui Gizenga demeure
un passionné de lecture: il dévore des ouvrages politiques et des biographies.
Cela ne veut pas dire qu'il se désintéresse de la télévision: il lui accorde aussi
une bonne attention. Surtout, il regarde les documentaires historiques et
scientifiques et suit attentivement les informations de toutes les chaînes. C'est
aussi un fan de football: il ne rate pas un match à la télévision. Les
technologies modernes ne lui sont pas indifférentes, même si, comme confie
Mayobo, "il ne cherche pas à être à tout prix un crack de l'Internet"
Equilibré dans ses repas, l'homme l'est également dans la vie. Il ne
cherche pas querelle avec autrui, ne hausse pas le ton. On le dit résenré, un
peu froid et distant, voire méfiant. En fait, il a sans doute acquis cette méfiance
depuis qu'il a perdu son grand ami et confident Patrice Lumumba. Comlne
tétanisé par cette mort violente et injuste, il parle peu, accorde rarement des
interviews aux médias : il sait que ceux-ci sont capables de travestir la vérité.
Aussi prend-il soin de tout écrire, soucieux qu'on ne déforme pas ses propos.
Gizenga est connu aussi pour être très méticuleux et rigoureux. "Ce
n'est pas toujours facile de travailler avec lui. Obsédé par la perfection, il vérifie
tout, corrige le moindre détail. Du coup, on hésite à faire les choses car on a
peur d'être grondé", confie un de ses collaborateurs.
Voilà ce qui fait la longévité de Gizenga : quelqu'un qui s'adonne aux
exercices physiques et aux hobbies sains, ne s'engage pas dans les
« kinoiseries » (cette manie qu'ont les I<inois de vouloir chercher noise, de
raconter des bobards, de manger et de boire à l'excès, de jouir pleinement de la
vie, de nourrir de mauvaises pensées.. .), mais préfère se perdre dans le monde
de l'imaginaire, afin d'inspirer le concret des Congolais. . .
Cela n'empêche: ses adversaires politiques du moment ont voulu
utiliser l'argument « vieux» - il est fini parce que (trop) vieux! - pour
dissuader Joseph Kabila de le nommer à la primature; ils échouèrent et ont
honte d'évoquer désormais cet aspect.
A vrai dire, Gizenga est comme le vent, qui n'a pas d'âge, qui résiste au
temps et qui souffle donc continuellement, sans s'arrêter, sans se fatiguer.
D'ailleurs, ses fidèles du Palu, mais aussi les adhérents de quelques autres
partis, ainsi que simplement de nombreux Congolais, utilisent volontiers, pour
le désigner, le surnom, tout aussi honorant, de « Funji », un post-nom que les
Bapende lui ont donné, voulant dire significativement « le vent » (ou le « maître
du vent ») : un personnage insaisissable, qui vous caresse et vous rassure, mais
qui continue son chemin. Certains l'appellent parfois ainsi AGF, abréviation
d'Antoine Gizenga Funji (triplet popularisé par la presse).
Parfois, il est aussi le « Sha-Ndenji », mot kipende qui veut dire
« ~'homme aux) lunettes» noires: Gizenga porte cet artifice (depuis toujours)
pour ne pas, prétend-on, être dévisagé, pour ne pas être pris au dépourvu. Il est
tout simplement aussi le « Fumu» (ou « Mfumu» en kikongo) : le chef.
19Au Bandundu, terre natale de Gizenga, et à Kinshasa, habité
majoritairement par les ressortissants de cette province, la considération pour
cet homme tourne parfois à la crainte et à l'adoration: Gizenga est en effet pris
pour un demi-dieu, l'être qui sait tout et qui guide, l'être auquel on obéit sans
chercher à savoir pourquoi. Voici par exemple ce que déclare le Mupende
Adolphe Mu2Îtu, aujourd'hui ministre (du Budget) de Gizenga (Le Soft
International, Kinshasa, 25 juin 2007) : "Je le connais depuis ma jeune enfance.
Chez nous, Gizenga est Dieu. On vous parle de lui dans les contes par les
grands-mères. Nous le connaissions déjà quand nous avions deux ou trois ans.
Le voir physiquement, je crois que c'est à son retour d'exil."
Gizenga est aussi un «esprit»: quand le vent souffle, l'on prétend
souvent que c'est le « Mbuta » qui passe; parfois, les « bambuta » ~es chefs de
village ou de tribus, les notables) émerveillent le peuple en prétendant qu'ils
venaient de deviser avec le « Vieux» en personne, que celui-ci leur a demandé
de saluer en son nom tous les habitants et qu'il leur veut du bien!
On dit que les villageois du Kwilu profond, du moins ceux des
territoires de Gungu ~e sien) et d'Idiofa (celui de Pierre Mulele), sont ceux qui
manifestent le plus de respect et de crainte pour Gizenga. Par exemple, ils
n'hésitent pas de renoncer d'aller aux champs quand le «Vieux» l'ordonne. Cet
ordre, le plus souvent fantaisiste, ne proviendrait pas de Gizenga lui-même,
mais il serait fabriqué par des gens - souvent des gizengistes zélés ou de petits
malins cherchant à se faire valoir qui veulent entretenir le mythe du chef.-
Pendant la campagne électorale de 2006, les propagandistes du Palu
prétendaient que ceux qui refuseraient de donner leur voix à Gizenga allaient
être mordus par un serpent et allaient mourir cinq jours après!
)},On dit qu'il détient le « livre d'or du Congo légué par P. Lumumba
Le «mythe Gizenga », avons-nous dit, commence à émerger à
Stanleyville, quand il perpétue le Gouvernement central évincé. Depuis la mort
de Patrice Lumumba, devenu le héros du peuple, c'est lui qui, personne ne le
conteste, en est le successeur et le dépositaire testamentaire; il l'incarne et par
conséquent incarne le politicien idéal au Congo. Il en a le charisme: on parle
de lui avec révérence. Depuis qu'il a été pressenti et nommé Premier ministre,
on le considère comme un messie, celui qui va redresser le Congo.
Qu'ils soient d'un camp politique X ou Y, les politiciens congolais dans
leur ensemble, qui ont pratiquement tous les âges de ses frères cadets, de ses
enfants et de ses petits-enfants, et qui sont très rarement les gens de sa
génération, le toisent par le qualificatif flatteur de « Patriarche », qui est devenu
même son titre quasi officiel. Cela veut tout dire au Congo: un patriarche est
un chef incontesté, vers lequel convergent les différentes opinions. . .
Pour cela, les Congolais, avant même que Gizenga ne refasse surface
avec les élections de 2006 et sa nomination à la primature, le connaissent de
nom, qui lui vouent un respect quasi religieux. Beaucoup d'entre eux, dont les
militants de son parti le Palu et la quasi majorité des ressortissants du Kwilu,
disent de lui depuis toujours qu'il détient les «clés du Congo », celles que lui
20aurait confiées en mains propres Patrice Lumumba lui-même avant sa mort et
qui ouvrent toutes les portes, les bonnes portes, c'est-à-dire les portes qui
conduisent au pays des merveilles! En effet, ils proclament, en leur langue le
kikongo, l'air convaincus: "Mukanda yina ya Ntotila Baudouin ti banfumu
yonso ku siniaka kilumbu ya Dipanda kele wapi? Gizenga na Lumumba bantu
kuzaba kisika mukanda yina kele !" ("Où se trouve le document de passation
des pouvoirs signé entre le Roi Baudouin, Lumumba et les autres autorites
présentes au moment de la proclamation de l'independance du Congo ?"
Réponse: "Seuls Gizenga et Lumumba savent où se trouve ce document" i).
Ainsi, depuis la mort du prophète Lumumba, Gizenga a hérité de son
pouvoir. Certains vont jusqu'à prétendre que Gizenga, pour ne pas perdre ce
pouvoir bénéfique, entretient toujours, en esprit, un contact permanent avec
Lumumba, de la même manière que les vieux de nos villages communiquent
avec les ancêtres qui les ont précédés! Pour preuve, disent-ils, malgré toutes les
tentatives d'assassinat dont il a été l'objet, depuis 1960, par les différents
dirigeants politiques, Gizenga est toujours en vie!
Seule une insignifiante minorité des gens au Kwilu et à Kinshasa,
composée essentiellement d'intellectuels de la nouvelle génération, pensaient,
avant l'accession au pouvoir de Gizenga, que celui-ci était un homme du passé
et un homme dépassé, dépassé par les évènements dont il n'aurait pas su tirer
avantage. Un mythe à ranger dans la corbeille de l'histoire, qui n'avait plus
quelque chose de concret à apporter au Congo. Ceux qui pensaient ainsi ont dû
évidemment réviser aujourd'hui leur pensée; ils oubliaient qu'en Afrique, les
sages, tant qu'ils n'ont pas encore rejoint les ancêtres, ont toujours quelque
secret à livrer à ceux qui savent les écouter.
Ainsi donc, auraient actuellement raison ceux qui disaient, sans jamais
se lasser, que Gizenga a le «livre d'or» du Congo, celui que Lumumba en
personne lui aurait transmis avant sa mort, et qui contient les « secrets» ou les
recettes pour libérer le Congo, pour résoudre les sempiternelles crises politique
et économique le secouant et pour conduire les Congolais au bonheur !
Pour conduire les Congolais au bonheur, Gizenga, qui a toujours cru en
lui et en Patrice Lumumba, re~commence à s'impliquer dans la vie politique
congolaise dès son retour au pays en 1992. Reprenant la direction effective de
son parti, il défie Mobutu. Quand celui-ci est chassé du pouvoir en 1997, il
croit que le tombeur du dictateur, qui est le « frère» Laurent-Désiré Kabila, lui
facilitera la tâche. Apparemment non: Kabila veut que Gizenga « rentre» dans
ses rangs, mais le vieux militant tient à agir dans le cadre de son parti.
Quand Kabila trouve la mort, son f1ls Joseph le remplace. Gizenga se
recroqueville, se terre de nouveau chez lui. Jusqu'à revenir à la réalité quand est
entamé le véritable dialogue inter-congolais. Celui-ci aboutit aux accords de
Sun City, qui définissent une transition politique dont la direction est confiée à
Joseph Kabila, aux leaders de deux principaux mouvements rebelles et à
l'opposition non armée ~a fameuse formule «1 + 4 »). Tandis qu'Etienne
Tshisekedi, qui symbolisait l'opposition au Congo en l'absence de Gizenga,
boycotte la transition, le chef du Palu, lui, joue le jeu: il signe les accords de
Sun City, et accepte de faire siéger ses proches au Parlement de transition,
même si lui-même n'y participe pas directement. De même, quand le parti de
21Tsh1sekedi boude le processus électoral enclenché en 2005, Antoine Gizenga,
lui, l'appuie. C'est ainsi que, tête baissée, au contraire des autres qui font du
tapage médiatique, le vieux leader lumumbiste s'en va aux élections.
Il croit alors en « son peuple », jadis comme Lumumba ne croyait qu'en
« son peuple ». Alors que personne ne l'attendait, l'homme, qui n'est aucune
fois apparu au public pour tenir un meeting - au contraire de Joseph Kabila et
de Jean-Pierre Bemba qui avaient sorti les plus formidables des machines de
campagne électorale -, surprend le monde en se classant troisième. Il occupe
alors l'actualité de la politique congolaise et même africaine; il devient
l'homme le plus convoité de deux challengers, sur qui portent tous les regards.
L'on prétend alors que chacun de deux prétendants à la magistrature
suprême cherche à le corrompre pour obtenir ses faveurs. Mais c'est mal
connaître Gizenga. S'il accepte d'être reçu par les deux jeunes hommes
politiques, il ne cède aux sirènes ni de l'un ni de l'autre. En cela, il demeure égal
à lui-même, cohérent dans sa démarche idéologique et politique, dictée par un
lumumbisme pur et dur, qu'on ne corrompt jamais.
C'est ainsi qu'à l'issue du premier tour de scrutin, quand il annonce
qu'il soutiendra Joseph Kabila au second tour de l'élection présidentielle, des
Congolais acquis ou non à Jean-Pierre Bemba, le challenger de Kabila, ne
comprennent pas cette alliance, qu'ils osent parfois qualifier de « contre
nature ». Ils ne comprennent pas que Gizenga, fùs de « l'ouest» du pays
comme Bemba, n'ait pas opté pour celui-ci. Ils oublient alors que Gizenga ne
choisit pas ses amis politiques, ou ses amis tout court, en fonction de leur
appartenance régionale ou ethnique, mais qu'il s'allie à Joseph Kabila parce que
celui-ci est le fùs de Laurent-Désiré Kabila, homme de « l'est », avec qui il
partage la même idéologie lumumbiste. Bemba s'étant affiché ou étant présenté
comme un mobutiste, il devenait l'adversaire idéologique idéal de Gizenga,
lequel ne pouvait lui faire confiance, fût-il de son « terroir» !
Les gens sont corruptibles, yandi ve ! il est toujours yandi kaka !
Le mythe Gizenga tient également dans son rejet catégorique de la
corruption de toutes sortes. Quand, le 25 février 2007, de Paris, j'apprends, par
courrier électronique, à mon bien-aimé frère aîné Anicet-Serge Mpisi, à
I<:.inshasa, que je suis en train de rédiger un ouvrage sur Antoine Gizenga, il
s'empresse de me demander de lui expédier ma copie pour lecture, craignant
que je ne sache ou ne dise pas tout sur cet homme exceptionnel, "considéré ici
au Congo comme un phénomène, un phénomène connu sous les qualificatifs,
parmi tant d'autres, de « yandi ve» et de « yandi kaka »..."
Mon grand-frère avait à la fois tort et raison. Il avait tort: je crois que je
m'étais suffisamment investi sur l'histoire de la carrière politique de Gizenga
pour que je sois en mesure de produire, je pense, un travail assez acceptable sur
lui. Il avait raison: en mettant de côté le fait qu'il est quasi impossible
d'effectuer une recherche complète sur un thème, j'ignorais effectivement que
Gizenga venait d'acquérir, en dehors de ceux que nous avons mentionnés, les
nouveaux qualificatifs flatteurs de « yandi ve » et « yandi kaka ».
Yandi lJe: une locution kikongo -langue parlée par les ressortissants de
Bandundu, province d'origine de Gizenga - pour dire, littéralement: pas lui!
22Selon François Malutshi, conseiller culturel du Premier ministre Gizenga, qui
me l'explique à Bruxelles début octobre 2007, cette expression naît au moment
de la composition du Gouvernement de la nr République. Dans son équipe,
Gizenga ne voulait pas des gens que mentionnait le rapport de la Commission
Lutundula, qui épinglait le pillage des richesses de la Rdc de 1996 à 2006, et de
ceux qui étaient impliqués de loin ou de près dans les affaires de détournement
des deniers publics dans les gouvernements précédents. Sur les listes que les
partis lui présentaient, Gizenga barrait imperturbablement chaque fois le nom
d'une personne concernée par le pillage ou le détournement, en disant: yandi
ve ! Depuis lors, Gizenga se vit surnommer « Y andi ve », pouvant signifier:
"(Les autres peuvent être capables ou coupables d'une quelconque
compromission, d'un tel crime, d'une telle trahison, d'un tel abaissement, d'une
telle bassesse...) mais pas lui !". En d'autres termes, dans le monde politique
congolais, contrairement à tous les autres, le leader du Palu n'était pas un
homme à vendre son âme, à se laisser corrompre; aucune pression, aucun
chantage, aucune promesse de don ne l'impressionnaient.
Yandi kaka: autre expression kikongo utilisée par Gizenga, lorsque,
toujours lors de la composition de son gouvernement, il refusa de remplacer le
candidat du parti Unafec (au poste de ministre de Commerce extérieur) que lui
Gizenga avait retenu, au profit de ceux que lui présentaient les dirigeants de ce
parti (Kisimba Ngoy, Kyungu Kumwanza), cités dans le rapport Lutundula ou
ayant été compromis dans les crimes politiques ou économiques. Il ne cessait
de soutenir: yandi kaka! c'est-à-dire: "ue ne retiens que] lui seul [et pas un
autre]" ! Pour s'être accroché à « son» candidat, Gizenga reçut le sobriquet de
« Yandi kaka» ! pour dire, en extrapolant, qu'il nj; avait que lui, Gizenga, dans la
« jungle politico-économique » congolaise, pour être incorruptible!
A Gizenga, les deux périphrases se conjuguaient, allaient de pair: Yandi
ve (pas lui, pour faire une chose pareille),yandi kaka (il nj; a que lui, pour faire
exception; il est demeuré le même, il est égal à lui-même) ! Cela veut dire que
si Gizenga est un mythe, son honnêteté n'en est pas un. L'homme a toujours
été incorruptible.
Incorruptible d'abord devant l'argent. En matière économique,
contrairement à ce que l'on peut croire, Gizenga n'est pas un « socialiste»
borné. Ses positions se rapprochent au contraire de celles de la sociale
démocratie. "Gizenga est pour la libre entreprise. Toutefois, le profit ne doit
pas prendre le pas sur le social. Pour lui, le capitalisme et le socialisme sont des
doctrines occidentales. Mais il faut redistribuer les richesses au plus grand
nombre. Ce sont des valeurs africaines qu'il ne faut pas perdre", souligne un
proche. Gizenga est donc un homme plein de générosité. L'un de ses soucis
majeurs réside dans la création d'emplois. "Il a créé une banque de données au
sein du Palu dans laquelle tous les demandeurs d'emploi sont répertoriés par
domaines de compétences. Il compte faire la même chose ~our l'ensemble du
pays avec le ministère du Travail", explique un collaborateur .
Cette vision économique implique que personne ne doit voler, ne doit
accepter la corruption. Gizenga ne transige pas sur ce point édicté en règle
d'or. Son intégrité est légendaire, qui force le plus de respect. C'est
l M. Devey, "A. Gizenga, ou le retour du vieux lion", Afrique Maga:::jne, n° 257, février 2007.
23indubitablement le seul homme politique congolais qui n'ait jamais trempé
dans la corruption, qui n'ait jamais accepté d'être acheté par qui que ce soit.
Surtout, il n'a jamais pillé les richesses nationales, ne s'est jamais emparé de
l'argent ou des biens de la communauté. Il n'a jamais été tenté par des postes
politiques grassement payés, offerts par la dictature mobutienne qu'il détestait.
Gizenga a en effet fait de l'honnêteté un principe de vie. "Si un militant du
Palu reçoit de l'argent, il est de suite exclu", dit-on dans son entourage. Lui-
même n'accepte aucun cadeau. A un sympathisant qui voulait lui offrir une
chèvre, Gizenga lui a gentiment conseillé d'aller la vendre afin de récolter de
l'argent pour sa famille! Le 29 juin 2006, il lançait sa campagne électorale pour
la présidentielle en promettant d'installer une politique de gestion devant
mettre fin au détournement des deniers publics et à la corruption qui gangrène
la société et l'Etat. Une telle politique de la lutte anti-corruption, plébiscitée par
la population, devrait avoir du mal à fonctionner, dans un pays où les concepts
« conompre pour obtenir un poste ou un service» et « voler l'Etat» ont acquis
le statut de normalité dans la classe politique.
Les convictions anti-conuption de Gizenga se sont également justifiées
lors de la constitution du gouvernement congolais, dès décembre 2006. En
effet, nommé Premier ministre par Joseph Kabila qu'il avait soutenu pour être
élu Président de la République, Antoine Gizenga s'apprêtait à former son
cabinet. Avant même qu'il ne s'attèle à cette tâche, des candidats se
bousculaient au portillon: au Congo dit démocratique, l'on n'attend pas d'être
nommé à un poste plus ou moins important, mais l'on se bat pour l'anacher,
du moment que l'on sait que le chef cherche acquéreur.
Dans le cas des accords passés au premier tour de l'élection
présidentielle, ce sont les partis soutenant le candidat à la magistrature suprême
au second tour qui devraient présenter les noms aux différents portefeuilles.
Gizenga devait donc opérer le partage des ministères entre le Parti populaire
pour la reconstruction et le développement (pprd), parti du président Joseph
Kabila, le Palu et les autres mouvements ayant rejoint l'Alliance pour la
majorité présidentille (Amp). L'exercice fut difficile, puisque les partis
« présidentiels» affichaient des ambitions démesurées. Pour attacher un poste
ministériel, des individus pensèrent qu'ils pouvaient conompre Gizenga.
C'était malle connaître.
Contrairement à ce que prétendaient les partisans de l'Union pour la
Nation (plate-forme qui avaient soutenu le candidat Jean-Piene Bemba, battu
au second tour), furieux du précieux et décisif soutien accordé à Kabila -
inattendu, « contre-nature» et incompréhensible pour eux - du vieux
lumumbiste, celui-ci ne s'était pas laissé graisser les pattes (n'avait reçu de
personne une quelconque somme d'argent ou quelque richesse en nature).
L'ancien adjoint de Patrice Lumumba était connu pour être inconuptible, peut-
être le seul politicien inconuptible congolais depuis le héros national: il était
« yandi ve », il était « yandi kaka » !
Puisqu'il n'avait pas monnayé son alliance avec Kabila, et puisqu'il
n'avait accepté de se laisser soudoyer par qui que ce soit, Gizenga ne voyait pas
pourquoi les gens allaient chercher à le conompre pour devenir ministre. Pour
faire taire tout le monde, il imposa une règle stricte à tous ceux qui avaient
l'ambition de faire partie de son équipe: chaque récipiendaire devait répondre
24principalement aux critères de compétence et de moralité; devaient ainsi être
exclus des gens, politiciens d'antan ou non, soupçonnés d'avoir trempé dans les
crimes politiques et/ou économiques.
L'on vit des politiciens de l'Amp, qui entraient dans cette catégorie, se
battre pour faire fléchir Gizenga. Celui-ci tint bon. Ils se tournèrent alors vers
le président, afin qu'il fasse revenir le patriarche «aux réalités congolaises »,
sinon qu'il le fasse démettre avant même qu'il ne commence à gouverner! Mais
Kabila n'obtempéra pas: Gizenga nomma ceux qui n'étaient ni des voleurs des
deniers publics, ni des tueurs du peuple congolais. Gizenga était « yandi kaka » !
C'est donc sur la base de leur adhésion à Kabila, vainqueur de l'élection
présidentielle, que les différentes formations politiques devaient présenter leurs
prétendants. Si le parti n'attendait qu'un seul «gâteau », celui-ci était happé
d'office par le président du parti! Si le parti avait droit à deux postes
ministériels, le second, jugé moins important que le premier, allait revenir au
vice-président du parti, ou... à l'épouse, au frère ou à l'ami intime du président
du parti, que cette épouse, ce frère ou cet ami appartienne ou non au parti, qu'il
ait ou non les qualités requises.
Le parti majoritaire, à savoir le Pprd, eut du mal à satisfaire les appétits
gloutons de tout le monde: il s'efforça, tant bien que mal, à répartir les postes
en tenant compte des origines ethniques ou provinciales, tout en respectant les
critères de compétence ou de moralité... Dans tous les cas, Gizenga accepta de
jouer le jeu, en vérifiant cependant si la personne qu'on lui présentait répondait
bien aux critères établis d'éligibilité.
En dehors des partis, Gizenga émit aussi le vœu de recruter des
ministres issus de divers horizons «apolitiques ». Le sachant, les gens
s'empoignèrent pour rejoindre celui qui leur tendait la main. Tous les moyens
sont alors bons pour arriver à ses fins: l'on cherche à fabriquer des CV plus ou
moins vrais, et surtout à entrer en contact avec les collaborateurs les plus
fidèles du chef, avec les membres de sa famille, ou avec des personnes plus ou
moins haut placées qui peuvent avoir de l'ascendance ou de l'influence sur lui.
Parfois, ou souvent, le concours du sorcier est nécessaire pour « capter»
l'esprit du chef, afin que celui-ci n'ait d'yeux que sur le candidat; ou encore,
l'utilisation d'une importante somme d'argent est promise au chef par le
candidat ou l'un de ses parents ou amis riches.
Mais tous les subterfuges employés n'eurent pas, semble-t-il, raison de
Gizenga: celui-ci, en âme et conscience, embaucha les hommes qui
répondaient bien à ses critères, même si, il est vrai, il dut faire quelques
concessions au parti du président.
Gizenga est bien unique dans son genre: il est « yandi ve », il est « yandi
kaka » ! Il ne ressemble pas à ces politiciens congolais qui cèdent facilement à
leurs convictions pour un oui ou un non. Il veut toujours demeurer ce qu'il
avait décidé d'être: un lumumbiste, c'est-à-dire un politicien honnête avec lui-
même et avec ses principes.
Cette foi qui n'admet aucune compromission fait donc de Gizenga un
mythe, un mythe dans un monde pour lequel les principes ne signifient rien, ou
tombent quand apparaissent l'argent et/ou le pouvoir. Ce «mythe », quasi
unique dans le microcosme politique congolais, constitue un vrai « mystère» !
25LE MYSTERE GIZENGA
Mobutu malmenait toujours les Kwilois: ''Vous êtes tous des
gizengistes, des mulelistes, donc des rebelles, des gens insoumis !"
En tout cas, voici Gizenga de retour, sortant de la nuit des temps. Sa
reprise du service fait l'honneur ou la fierté des ressortissants du Kwilu et de
Bandundu en général, disent les ressortissants de cette province. En kikongo,
cela se traduit par: « lukumu ya Bandundu ».
Les Bandundois, et singulièrement les Kwilois, ont en effet de quoi être
fiers et heureux de voir un des leurs accéder au sommet du pouvoir. Pépinière
de l'élite intellectuelle du pays et à l'avant-garde du nationalisme congolais, ils
ont été, pendant longtemps, boudés, abandonnés, voire malmenés par le
régime de Mobutu. Celui-ci et ses lieutenants leur reprochaient d'être une
« province rebelle », pour avoir produit un Gizenga qui avait initié la première
résistance congolaise au pouvoir de Léopoldville et un Mulele qui avait ouvert
la voie aux « rébellions» au Congo.
Dans ces deux formes de défis lancés contre Mobutu, celui-ci avait
perdu beaucoup de ses officiers et de ses soldats. Il s'était déjà vengé en
ordonnant, en octobre 1968, l'assassinat de Mulele et de quelques membres de
sa famille, dont sa mère. Il avait, par la suite, dix ans plus tard, demandé à son
armée de massacrer les paisibles populations d'Idiofa et d'incendier de
nombreux villages de ce territoire insurrectionnel de Mulele.
Mais Mobutu ne semblait pas être satisfait: Gizenga depuis 1966 en
exil le narguait toujours. Et comme il ne pouvait pas exterminer tous les
Kwilois ou rayer le Kwilu de la carte, il avait alors choisi d'ignorer cette
province. Aucune construction d'envergure n'était réalisée dans cette partie du
pays. Aucun de ses fils dignes n'occupait des postes importants dans le
gouvernement, dans l'armée ou dans les entreprises publiques. Les quelques-
uns qui travaillaient avec lui étaient le plus souvent ceux qui s'étaient détournés
de Gizenga et/ou de Mulele, tels Cléophas Kamitatu ou Bernardin Mungul-
Diaka. Ce dernier, un partisan de Gizenga s'étant éloigné de son chef depuis
des lustres, fut le seul originaire du Kwilu, pendant les 32 ans de règne de
Mobutu (et pendant les cinq premières années de l'indépendance) à être
nommé Premier ministre, mais seulement pendant. .. un mois!
Les Kwilois étaient donc devenus les enfants mal aimés de la
République, les pestiférés du mobutisme. Mobutu, qui les considérait tous
comme les « frères de Gizenga et de Mulele », donc comme des « rebelles », des
gens insoumis à son pouvoir, leur avait trouvé un nom pour les humilier
davantage: « les Bayaka» (c'est l'appellation d'une ethnie du Kwango, et non
du Kwilu, dans le Bandundu, les Bayaka qui auraient la réputation d'être petits
de taille, donc « inférieurs» aux autres Congolais) !
Le retour de Gizenga, « lukumu ya Bandundu »
Quand Laurent-Désiré Kabila chassa Mobutu du pouvoir en mai 1997,
les Kwilois jubilèrent, espérant que ce « frère lumumbiste» allait réhabiliter le
Kwilu. Ce fut fait en partie, puisque le nouvel homme fort du pays, qui fut un
chef « muleliste » en 1964-1965, nomma quelques Bandundois, dont un neveu
26de Pierre Mulele, à des postes assez importants. Mais cela ne suffisait pas pour
les Kwilois de retrouver toute leur joie perdue, d'autant plus que Kabila ne
s'entendit point avec le symbole qu'est pour eux Gizenga.
L'on comprend que l'arrivée de celui-ci au pouvoir soit fêtée par les
Kwilois, aussi bien au Kwilu qu'ailleurs, comme un grand événement, comme
une «libération », comme la venue du messie! Le Kwilu retrouvait sa vraie
place et sa dignité dans la République. Il était enfm normal que la province-
pilote congolaise, celle qui a porté et porte Patrice Lumumba à bout des bras,
celle qui, parmi les premières, par la révolte des Bapende, avait ébranlé l'ordre
colonial, celle qui a, la première, défié le pouvoir néo-colonialiste de Kinshasa,
celle qui produit habituellement le plus grand nombre d'intellectuels congolais
et les meilleurs cadres et fonctionnaires du pays, soit enfm « récompensé» !
Le Kwilu venait de renaître. Par la grâce de Gizenga. Le 5 avril 2007,
les originaires de cette entité administrative, sous l'impulsion de la Ligue des
jeunes de Bandundu (Lijband), l'avaient ainsi couronné «roi ». En effet, au
cours d'une lumineuse cérémonie organisée au Grand hôtel de Kinshasa
(GHK), à laquelle assistaient les personnalités kwiloises (dont les ministres
Marie-Ange Lukiana Mufwankol, Olivier Kamitatu.. .), était décerné à Gizenga,
un prix spécial récompensant "sa résistance politique, sa persévérance, son
nationalisme et le mythe qui entoure sa personne dans l'opinion nationale" !
L'ingénieur Charles Mbutamuntu Luanga, président de la Lijband, qui
décernait les prix «Lukumu ya Bandundu» aux personnalités censées avoir
milité pour le développement de la province, avait indiqué que Gizenga, usant
de sa sagesse, avait évité au pays la fracture entre l'est et l'ouest du Congo lors
des deux tours du scrutin présidentiel de 20061.
Le « mystère Gizenga »
A la cérémonie de remise des prix «lukumu ya Bandundu », Gizenga
était annoncé, mais il avait brillé par son absence. Pourquoi n'était-il pas venu?
Mystère! En effet, mythe, Gizenga constitue également un vrai 11?Jstère:jusqu'à
ses accords avec Joseph Kabila et sa nomination au poste de Premier ministre,
trop peu de Congolais l'avaient vu ou aperçu, ni en chair et en os, ni à la
télévision. Sa voix était même quasi inconnue. Déjà dans l'équipe Lumumba, il
se faisait discret, au point où il était amicalement reproché par son patron.
Même dans son Kwilu natal, personne ne l'avait plus revu depuis trop
longtemps. Il l'avait quitté dans les années 1950 pour Léopoldville (actuelle
Kinshasa) et y était retourné en mars 1960 pour battre campagne pendant une
dizaine de jours. En octobre 1960, à la chute du cabinet Lumumba, quittant
clandestinement la capitale, il le retrouva, le traversa, un peu comme un éclair :
en s'y arrêtant brièvement. Il est vrai qu'il était pressé de regagner Stanleyville
(aujourd'hui Kisangani), le fief par excellence du lumumbisme (où Patrice
Lumumba, qui n'était pas originaire de là, avait vécu et avait été élu député
national), pour ré-installer le gouvernement légal renversé à Léopoldville et en
attendant que le Premier ministre en personne, qui lui avait confié la mission,
vienne le rejoindre et reprendre la direction de ce gouvernement.
1A. Katika et P. Kimvula, "Lauréats fêtés au GHK, le Bandundu reconnaît ses dignes enfants",
Le Soft international2, n° 902, 18 avril 2007.
27Sorti de sa prison en juillet 1964, l'homme apparaîtra brièvement en
public, mais refusera le tour d'honneur que les nationalistes voulaient lui offrir
dans la capitale. Au Premier ministre Tshombe qui lui propose de
l'accompagner à I<ikwit, Gizenga répondra par un silence méprisant. Puis il
sera de nouveau remis en prison. A sa libération en novembre 1965, il ne se
rendra même pas au Kwilu, mais ira se réfugier en Europe. De retour au pays
en 1992, il fera de brèves apparitions en public, mais passera le plus grand
temps de sa vie enfermé chez lui. Pendant la campagne électorale de 2006, il ne
tiendra aucun meeting, ni à I<inshasa, ni ailleurs. Devenu Premier ministre, il
ne répondra pas à certaines invitations, où il sera pourtant le plus attendu.
Gizenga atteint du mal des foules? C'est ce que pense un célèbre
journaliste kwilois, Tryphon I<in-l<iey Mulumba, ancien ministre et élu député
national en 2006, qui aborde le « mystère Gizenga» et tente de l'expliquer, dans
un éditorial sulfureux publié en mai 2007 dans son journal1 :
"Voici deux mois, des cartons d'invitation furent adressés à tout ce que le
Bandundu compte comme figures emblématiques dans la Capitale. Il s'agissait de
recevoir le tout nouveau Premier ministre du pays sorti des urnes. Pour l'honneur,
tous les groupes folkloriques de la province étaient appelés. Au tout dernier
moment, la rencontre fut renvoyée "à plus tard". Des jeunes d'une ONG ont-ils
élu le Premier ministre comme « l'un des hommes politiques de l'année de la
Province» et attendaient-ils de lui remettre son diplôme dans le cadre aseptisé du
Salon Congo du GHK ? Tout le monde était là, députés, ministres, chefs
coutumiers, sauf... le Premier ministre. Les organisateurs ont attendu une demi-
heure, aucune nouvelle, pas plus qu'un émissaire pour excuser du retard ou de
l'absence. À la première comme à la deuxième rencontre, le Premier ministre et sa
garde rapprochée avaient conf1fmé ferme la venue. Ni lui-même, ni aucun de ses
lieutenants ne s'est présenté à aucune de ces manifestations.
A l'occasion de la remise du diplôme, les jeunes, regard hagard, eurent cette
phrase: "quant au Premier ministre, on ira lui remettre son diplôme à son cabinet
de travail". Les organisateurs de la première « fête» en tête une autorité-
ecclésiastique - n'ont jamais su faire suivre aucune explication après le ratage de la
manifestation. Eux tout comme les invités demandent de savoir. Qu'est-ce qui se
passe? Que s'est-il passé ?"
Que s'est-il passé? Personne ne le sait. Ne pas y répondre constitue en
soi une preuve que le « mythe Gizenga » fonctionne toujours! A cet aspect du
mystère, I<in-l<iey en ajoute un autre:
"Alors que le Premier aurait dû prendre possession de son logement officiel,
celui-ci continue d'être occupé par l'un des barons de l'ex-régime 1+4, Arthur
Z'Ahidi Ngoma [il ne le sera rendu qu'en octobre 2007!]. Les émissaires du
Premier ministre ont joint les services de l'ancien VIPI, celui-ci n'a rien voulu
entendre. Le Premier s'en serait plaint auprès du Chef de l'Etat qui n'aurait fait
aucun commentaire, sûr que c'est à la police qui relève du Premier ministre et non
au Chef de l'Etat de s'occuper des déguerpissements. Là où des ministres
parviennent à déloger des généraux pour faire valoir leurs droits, « Mbuta Muntu»
affiche l'indolence sinon l'impuissance.
1T. ICin-Kiey Mulumba, "Le mystère Gizenga", Le Soft international,n° 907, 23 mai 2007.
28Dans l'intervalle, « Y andi Ve », « Y andi Kaka », « Fingila fioti » [attendez un
peu] continue de garder la maison d'opposant de jadis en attendant que l'Etat lui
trouve une villa à... louer. Alors qu'il est un demi-Dieu à Kikwit où un monument
à sa gloire a été érigé, et dans le Bandundu sinon au Kwilu, on ne sait quand
Antoine Gizenga Funji y a mis les pieds la dernière fois. Quand tous les hommes
politiques se précipitent dans leur fief électoral pour aller plomber la base et selon
les mécanismes modernes de la communication, lui, se terre chez lui à Limete. Où
va Gizenga ? Que sous-entend ce mystère?
Entre sa désignation comme informateur et sa nomination comme formateur,
il s'est rendu en Europe, en Belgique. Guy Verhosfstadt, le Premier ministre belge
a demandé à le rencontrer, Antoine Gizenga Funji n'a manifesté à la démarche
aucun intérêt. Des compatriotes de la diaspora ont entrepris de le rencontrer,
aucune réponse n'est venue. Antoine Gizenga Funji exècre-t-illa foule? Si oui,
pourquoi? Ceux qui l'ont rencontré ne tarissent pas d'éloges pour un homme de
son âge. Il aurait une mémoire vive phénoménale. Il se rappelle de tout comme si
ça c'était passé hier.
Mais l'homme est peut-être habité par son passé: la trahison dont il fut victime
au sein de son parti PSA, l'éviction de son ami Patrice-Emery Lumumba alors que
ses partisans contrôlaient l'Assemblée nationale, la tragédie de l'assassinat du
Premier ministre, l'échec de son gouvernement lumumbiste à Stanleyville,
l'enfermement à Bula-Mbemba, le départ en exil, la police politique mobutiste à
ses trousses et à semer sans cesse, et, last but not least, la fureur de demeurer en
vie malgré l'adversité. D'avoir connu tout cela tout jeune politicien doit lui faire
détester le monde et réclamer des gages à qui demande à le rencontrer. Mais,
terrible paradoxe: à la tête du Gouvernement, comment conduire celui-ci et aller
au-devant du succès en ayant une homophobie [sic] de ceux dont le succès de
l'action politique dépend? Ne vivons-nous pas un terrifiant malentendu ?"
Gizenga est-il donc traumatisé par la succession de ces faits tragiques?
Peut-être. Mais qui donc est-il, ce « mystérieux» personnage?
Qui est réellement Antoine Gizenga ?
Qui est cet homme qui depuis 2006 accapare l'actualité congolaise et
dont on continue encore à parler en Afrique, voire dans le monde? Qui est cet
homme qui n'a jamais cessé de revendiquer l'héritage du lumumbisme, de
réclamer la restauration du Gouvernement du Leader assassiné? Il l'a toujours
revendiqué, mais pas à tous les prix. Il a notamment refusé de se compromettre
avec ceux qui ont écarté Lumumba et se sont mis ensuite à traquer ses héritiers,
dont le premier d'entre eux, lui-même Gizenga.
Ces «usurpateurs» du pouvoir légal que le peuple avait donné à
Lumumba ont pensé, en éliminant celui-ci politiquement et physiquement, et
qu'en tuant ses partisans, et emprisonnant d'autres (comme Gizenga), qu'ils
avaient définitivement enterré le lumumbisme.
Pendant près de quarante ans, ils ont ainsi gouverné le Congo avec
l'espoir que le lumumbisme appartenait bien au passé. Le détenteur de cette
grande idéologie, ci-devant Gizenga, ne les avait jamais pris au sérieux; il a
toujours cru qu'une idéologie juste et nationale finit toujours par triompher.
Aujourd'hui, les évènements viennent de lui donner raison.
29Antoine Gizenga est donc de retour. Un retour qui sonne comme une
revanche aux tentatives de bannissement, comme une revanche de Patrice
Lumumba contre ceux qui croyaient l'avoir enterré très tôt.
Comme en 1960, le voici de nouveau devant le peuple, aux commandes
de l'Etat, pour occuper le fauteuil de Patrice Lumumba. Il se présente devant le
peuple qui l'a plébiscité le cœur léger et les mains propres, comme aucun
homme politique n'en a jamais eu.
C'est pour nous l'occasion de nous poser la question centrale et cruciale
suivante: "Qui est cet homme dont le mythe qu'on croyait appartenir au passé
va se confondre désormais avec la réalité et sur qui repose dorénavant l'espoir
du Congo?" Oui, qui est cet homme qui a été considéré pendant des
décennies, depuis l'indépendance du Congo jusqu'à la fuite du président
Mobutu en 1997, comme l'homme le plus craint de tous les régimes ayant
succédé, à Kinshasa, à celui de Lumumba en septembre 1960 ?
Qui est cet homme, plus qu'Etienne Tshisekedi, qui faisait le
cauchemar de Mobutu? Qui est cet homme qui, le premier, a failli être envoyé
au Katanga pour subir le sort atroce qui sera celui de son chef Patrice
Lumumba en janvier 1961 ?
Le présent ouvrage tente de répondre, tant bien que mal, à ces
questions et à quelques autres.
La bonne manière d'y parvenir, pensons-nous, est de procéder par la
méthode chronologique, qui consiste à suivre l'homme pas à pas, depuis qu'il
naît chez les Bapende et entre en politique en 1959 par la porte du Parti
solidaire africain (psa), jusqu'à sa nomination à la primature en 2006, en
passant successivement par son engagement aux côtés de Lumumba en 1960,
sa décision de poursuivre à Stanleyville le premier gouvernement congolais
limogé à Léopoldville, sa détention de 1961 à 1964, son long exil depuis 1966,
son retour au pays en 1992 et la suite de son combat héroïque contre l'homme
tenu pour responsable de tous les malheurs des lumumbistes.
302
Issu d'un peuple insoumis à l'ordre colonial
LES BAPENDE, PEUPLE DU KWILU
Gizenga, un M upende
Antoine Gizenga est un Mupende, Mupend'a Ngungu!
« Mupende » (ou «mu-pende ») veut dire, en kikongo, l'une de quatre
principales langues vernaculaites du Congo-Kinshasa: «issu de la tribu des
Bapende (ou Apende, ou encore Pende) ». Dans nos pays d'Afrique, c'est ainsi
qu'on identifie souvent ou toujours quelqu'un, surtout quand il préside aux
destinées d'une communauté ou d'une entreprise plus ou moins importante.
Il n'y a rien de mal à cela: chacun de nous appartient naturellement à
une tribu, à une ethnie, à un peuple, et le dire peut servit à comprendre
pourquoi un tel individu adopte une telle attitude et pas une autre. C'est le
tribalisme, ou mauvais usage de la tribu, qui ruine la société.
Patrice Lumumba était un Mutetela, voilà pourquoi, disent les
Congolais, il ne voulait pas se soumettre au colonialisme, et voilà pourquoi il
fut assassiné. Pendant la colonisation belge, les Tetela - ou Batetela - étaient
réputés comme un peuple récalcitrant, impénétrable à l'ordre que voulait ou
venait imposer l'étranger. Avant Lumumba, il y avait le chef Ngongo Lutete,
qui, établi à Ngandu, défiait les agents de Léopold II, en attaquant les postes
(comme celui de Lusambo en 1892) qu'ils installaient un peu partout. Pour sa
témérité, il fut exécuté par les Belges en septembre 1893. Après Ngongo
Lutete, il y eut la révolte des Batetela le 4 juillet 1895. Mécontents d'être
maltraités par leurs supérieurs belges, les soldats batetela de la Force publique
(armée coloniale), parmi lesquels ceux qui avaient servi sous le commandement
de Ngongo Lutete, cherchèrent à venger celui-ci. C'est ainsi qu'ils massacrèrent
le capitaine qui les commandait, auquel ils reprochaient sa sévérité; ils pillèrent
ensuite le magasin d'armes et partirent vers l'est, déterminés à affronter les
officiers belges. L'un de ceux-ci, chef de poste de Ngandu, est tué, en dépit des
renforts reçus auparavant. C'est seulement le 9 octobre 1895 qu'une partie des
mutins est défaite au passage de la Lomami par 400 soldats de la Force
publique, tandis qu'une autre partie résistera et se dispersera vers le nord.
Les Pende également constituent un groupe de
- ou Bapende -
Congolais qui ne se laissaient pas impressionner par le colonisateur. Ils ont
laissé leur nom dans l'histoite du pays, avec leur révolte de 1931, que nous
évoquerons un peu plus tard.
Est-ce un hasard si, en 1960, Patrice Lumumba, un Mutetela, et
Antoine Gizenga, un Mupende, signent un contrat de gouvernement, qui fait
de l'un le Premier ministre et de l'autre le vice-Premier ministre? Le premier
gouvernement du Congo était donc dirigé par deux hommes issus de deux
peuples insoumis à l'ordre colonial. Pendant leur gouvernement, ils ne
ménageront pas le colonialisme qui voulait continuer à asservit les Congolais et
31à exploiter leur pays. Ces deux hommes vont devenir les bêtes noires des
Occidentaux et de leurs laquais congolais. Ceux-ci vont réussir à tuer
Lumumba, tandis qu'ils vont être défiés par Gizenga qui s'installera à
Stanleyville, avant de le « capturer» et de l'emprisonner.
Né dans le territoire de Gungu
Antoine Gizenga voit le jour le 5 octobre 1925, dans le territoire de
Gungu, jadis appelé territoire de Kandale, ou encore « territoire des Bapende ».
Sur ce point, il n'y a point de doute.
Mais le mystère, qui commence à naître autour de Gizenga, concerne le
lieu de naissance. Quant on parcourt les divers articles diffusés dans les
journaux ou sur les sites internet qui vont pulluler à la « resurrection» de
Gizenga en 2006, on lit : Mbanze, Mushilo-Gongo, Mushiko, Gungu. . .
Quelle est la vérité? Gizenga lui-même le dit : Mbanza Kiefu (Mbanza
transcrit souvent, on ne sait pourquoi, par Mbanze, et Kiefu qui est négligé)!.
Une chose est sûre: c'est dans le Kwilu que Gizenga arrive au monde.
Le Kwilu... Quand, en 1885, Léopold II, roi des Belges, prend
possession du Congo, celui-ci est subdivisé, à partir de juillet 1888, en quatre
provinces: Congo-Kasaï, Equateur, Lualaba (I<:atanga), Kivu et Stanley Falls
(Haut-Congo). Le Congo-Kasaï comprend deux grands districts: le Kasaï et le
district de Léopoldville, dont fait partie le Kwilu actuel. Mais les Bapende se
retrouvent alors dans le district du Kasaï comprenant les sous-districts du Lac
Léopold II et du Kwango (dans ses limites actuelles) et une partie du Kwilu.
En 1890, les chefs coutumiers demandent et obtiennent de l'autorité
coloniale que le Kwilu et le Kwango actuels se réunissent en un même district,
appelé Kwango (ou Kwango oriental). Ils estiment alors, et avec raison, que le
Kwilu et le Kwango forment un seul espace géographique, linguistique et
culturel, et devrait, par conséquent, avoir la même administration (qui
fonctionnera à Banningville). Parce qu'il comprend deux entités, le district du
Kwango est parfois aussi appelé district du Kwango-Kwilu.
En juin 1933, l'on procède à un nouveau découpage administratif, qui
dote le pays de six provinces, de 24 districts et de 941 autres entités
administratives. Cette structure, qui restera jusqu'en 1962, scinde le Congo-
Kasaï en ses deux composantes: Kasaï et Léopoldville. Les six provinteJ
congolaises, qui remplacent les vice-gouvernements, sont:
- Equateur (chef-lieu Coquilhatville, aujourd'hui Mbandaka),
- Katanga (Elisabethville, actuelle Lubumbashi),
1
La multitude des lieux mentionnés peut s'expliquer. Il faut savoir que pendant la colonisation,
un agent administratif, un Blanc, dans les carnets de naissance qu'il établissait, pouvait faire
naître quelqu'un dans une localité ou dans une autre plus proche. Le plus souvent, s'il ne
connaissait pas le nom d'wle localité X, il pouvait inscrire le nom de la localité connue Y. Les
localités les plus connues étaient le plus souvent non pas les villages des « indigènes» dont les
noms étaient mal prononcés ou mal transcrits par l'agent, mais bien les cités administratives ou
les missions chrétiennes. On peut comprendre ainsi que Mushiko devienne Mushilo, ou
Mushilo-Gongo, pour dire que Mushiko (ou Mushilo) se trouve près de Ganga (Gungu).
32- Kasaï (Lusambo, puis Luluabourg, Kananga actuellement),
- Kivu (Costermansville, maintenant Bukavu),
- Léopoldville (Léopoldville, englobant la capitale du pays),
- Province Orientale (Stanleyville, devenue I<.isangani).
Chaque province congolaise comprend alors trois à cinq districts. Le
Kwilu reste attaché au Kwango (chef-lieu Banningville), qui constitue l'un de
quatre districts de la province de Léopoldville, les autres étant le Bas-Congo
(chef-lieu Thysville, actuelle Mbanza-Ngungu), les Cataractes (Matadi) et le Lac
Léopold II, aujourd'hui Maïndombe (Inongo).
Depuis 1954, le bloc Kwango-Kwilu éclate en deux districts distincts:
la partie la plus pauvre, le sud et l'ouest, hérite du nom Kwango, tandis que la
partie située au nord et à l'est, plus riche économiquement, prend le nom du
Kwilu, avec comme siège administratif, la ville de I<.ikwit. Le Kwilu est une
entité géographique limitée par trois importantes voies d'eau: au nord le Kasaï,
à l'est le Kwango et à l'ouest la Loange.
Le district congolais comprend un certain nombre de territoires identifiés
par le nom de la cité où siège leur administration. Cinq territoires forment le
Kwilu: Banningville, Gungu, ldiofa, I<.ikwit et Masi-Manimba. Souvent associé
au Kwilu, le Kwango comprend les territoires de Bagata, Feshi, Kasongo-
Lunda, Kenge et Popokabaka. Notons que jusqu'en 1931, le territoire de
Gungu s'appelle le territoire de Kandale (dont le chef-lieu est aujourd'hui celui
du secteur du même nom, situé au sud de la cité de Gungu) ; on l'appelle aussi
parfois le « territoire des Bapende », puisque ceux-ci s'y concentrent.
Le territoire, à son tour, réunit les sedeurs (dont les plus récents sont
créés en 1950), et ceux-ci comprennent des chifferies. Depuis 1910, date du
décret reconnaissant les chefferies, les clans pende appartiennent dans
plusieurs chefferies.
Le 14 août 1962, c'est sous le ministère d'un K wilois et adversaire
politique de Gizenga, Cléophas Kamitatu, que le Congo se disloque en... 24
« provincettes », correspondant le plus souvent au district. Le Kwilu del}ientdonc
une province à part entière. Il hérite naturellement du cadre administratif territorial
du district du Kwilu. Cependant, le 13 mai 1963, un édit organique de
l'Assemblée provinciale réorganise la structure administrative de la province en
la subdivisant en pr{ftctures et arrondissements. Les nouvelles préfectures
succèdent aux anciens territoires du district, avec une seule exception: la
création d'une nouvelle préfecture, celle de Kamtsha-Loange, issue du
morcellement de l'ancien territoire d'Idiofa. I<.ikwit devient une préfecture
spéciale, appelée « Ville de I<.ikwit ». Une préfecture comprend deux à quatre
arrondissements; et l'arrondissement est la somme des communes (cités) et des
secteurs. Des groupements de villages forment un secteur.
En bref, la province du K wilu regroupe:
-la ville de I<.ikwit (communes de Lukeni, de Nzinda et du Plateau) ;
- la préfecture de Banningville, avec deux arr.: Bas-Kwilu (commune de
Bandundu et secteurs de I<.idzuete, Kwango-Kasaï et Kwilu-Sayo) et Inzia-
Wamba (secteurs de Manzasaï et Wamba) ;
- la préfecture de Bulungu, avec 4 arr. : I<.ipuka (commune de Lusanga et
secteurs de I<.ipuka, Kwenge et Sedimbumba), Kwilu (secteurs de Mikwi et du
33Kwilu), Niadi (secteurs de Due, Imbongo et Nkara) et Pindi (secteurs de
Kilunda, Luniungu et Nko) ;
- la préfecture de Gungu, avec 4 arr. : Haut-Kwilu (commune de Gungu et
secteurs de Kiboba-Matadi, I<:i1amba et Lukamba), Kandale (secteurs de
Kandale, Kobo et Kondo), I<:i1embe (secteurs de I<:i1embe, Lozo et Ngudi) et
Lutshima (secteurs de Kisunzu, Mul(d)ikalunga et Mungindu) ;
- la préfecture d'Idiofa, avec trois arr. : ldiofa (commune d'Idiofa et secteurs de
Banga et Kalanganda), Isiem (secteurs de Kanga, Musanga et Yassa-Lukwa) et
Katembo-Lubwe (secteurs de Kipuku et Madimbi et Mbelo) ;
- la préfecture de Kamtsha-Loange, avec 2 arr. : Mokala (secteurs de Mateko et
Sedzo) et Piopio (communes de Mangai et Dibaya-Lubwe et secteurs de
Bulwem et Kapia) ;
- la préfecture de Masi-Manimba, avec 4 arr. : Bindungi (secteurs de Bindungi,
Kibolo et Kinzenzengo), Masi-Manimba (secteurs de I<:inzenga, Masi et
Mosango), Mokamo (secteurs de Kitoy et Mokamo) et Pay (secteurs de Pay-
Kongila et Sungu).
L'expérience des provincettes s'arrête en 1966. En cette année, l'on
revient au Congo d'avant 1962, mais en dépeçant le Kasaï en deux et en faisant
de la capitale Léopoldville, devenue Kinshasa, une province. Le pays comprend
donc neuf provinces, qui s'appellent désormais régions: Bandundu (chef-lieu
Kikwit puis Bandundu), Bas-Congo (Matadi), Equateur (Mbandaka), Kasaï
Occidental (Kananga), Kasaï Oriental (Mbuji-Mayi), Katanga (Lubumbashi),
Kinshasa (I<:inshasa), Kivu (Bukavu) et Province Orientale (Kisangani). Les
districts, qui prennent le nom de sous-régions, sont les anciennes provincettes.
Seule l'ancienne province de Léopoldville subit de modifications importantes:
elle voit s'émanciper la ville de (I<:inshasa), regroupe les anciens
districts ou provincettes du Bas-Congo et des Cataractes en la région du Bas-
Congo ou mieux Kongo Central, tandis que la nouvelle région de Bandundu
regroupe les anciens districts du Kwango, du K wilu et du Maï- N dombe. Les
anciens territoires ou préfectures deviennent des zones rurales et urbaines.
La structure de 1966 subit une petite modification en 1992, avec la
subdivision du I<:ivu en trois régions: Nord-Kivu (chef-lieu Goma), Sud-ICivu
(Bukavu) et Maniema (I<:indu). En mai 1997, ce sont seulement les noms de
régions, sous-régions et zones qui redeviennent respectivement provinces,
districts et territoires (communes pour la zone urbaine). La Constitution
adoptée en 2006 prévoit le retour du Congo en. .. «provincettes» similaires à
celles de 1962, le Kwilu redevenant une province complète!
Le territoire de Gungu Gadis territoire de Kandale) s'entoure des
territoires d'Idiofa au nord, de Feshi et de Kahemba au sud, de Bulungu et de
Masi-Manimba à l'ouest. A l'est, il est limité par la rivière Loange, à laquelle,
ainsi qu'à celle de Lukwila, les Bapende, peuple très religieux, selon leur
congénère Siketele, accordent un pouvoir quasi magique1 :
"[Ce] sont des rivières légendaires. L'opinion populaire veut que l'on ne tente
jamais de les traverser quand on se trouve en état de « péché ». Autrefois, disent
les anciens, on devait se soumettre à des cérémonies d'exorcisme avant de les
I Sikitele Gize a Sumbula, Histoire de la révolte pende de 1931, thèse de doctorat en histoire,
université de Lubumbashi, t. 1,1986, pp. 15-17.
34traverser. En effet, ces rivières coulent sur des sables mouvants et plusieurs
légendes, dont certaines se rattachent aux temps des migrations lors de la
conquête du pays, font état de la disparition de certaines personnes qui s'y seraient
englouties."
C'est dans l'une de ces rivières, qu'enfant, Antoine vient se désaltérer
et/ ou se baigner avec ses petits camarades. L'homme y doit peut-être ses
fréquentes « disparitions» ou ses absences quasi mystérieuses pendant certains
grands moments de l'histoire congolaise (à la Table ronde de janvier-février
1960, et pendant un quart de siècle)...
Les Bapende et leurs voisins
Au contraire des autres provinces congolaises habitées ou dominées
pratiquement par une seule ethnie, le Kwilu repose essentiellement sur une
base poly-ethnique. Six principales ethnies, presque toutes de force égale, le
composent: les Pende, les Mbunda, les Dinga, les Mbala, les Suku et les Yansi.
Les Bapende sont localisés majoritairement dans le territoire de Gungu :
ils occupent neuf secteurs sur les douze que compte le territoire, à savoir Gudi,
Gungu, Kandale, Kilamba, I<:ilembe, Kobo, Kondo, Lozo et Mungindu. Les
bapende sont également présents dans quatre secteurs d'Idiofa : Belo, Kipuku,
Madimbi et Yassa-Lukwa. On les trouve également en dehors de ces deux
territoires: dans une partie du territoire de Bulungu, et même en dehors du
Kwilu (notamment dans le secteur Mukoso au Kwango et dans le secteur
I<itangwa, territoire de Tshikapa, au Kasai).
Au groupe Bapende on peut joindre trois peuples vivant le territoire de
Gungu: les Kwese (ou Bakwese), peuplant entièrement le secteur Mulikalunga et
une partie du secteur I<isunzu ; les Wongo (ou Bawongo), qui se rencontrent, en
minorité, dans les secteurs I<:ilembe et de Gudi le long de la Loange ; ainsi que
les Tsokwe (ou Batsokwe), qui occupent l'extrême sud du secteur Kandale (et se
retrouvent également en Angola et en Zambie). Dans ce territoire de Gungu
attribué généralement aux Bapende, l'on note aussi la présence des Lunda (ou
Balunda), à l'extrême sud des secteurs Kandale et Kondo, ainsi que, en une
faible portion, dans les secteurs de Gungu et de Kobo.
Au Kwilu, les Bapende côtoient cinq autres principales ethnies. Leurs
voisins immédiats sont les Bunda (ou Babunda) ou Mbunda (ou Bambunda, ou
encore, en kimbunda, Ambuun ou Mbuun), avec lesquels ils partagent, dans le
territoire de Gungu, les secteurs Belo, I<ipuku, Madimbi et Yassa-Lukwa. Un
secteur de ce territoire, Lukamba, est cependant entièrement peuplé des
Bambunda. Ces derniers, dans leur majorité, sont groupés à l'extrême nord-est
du Kwilu, couvrant pratiquement tout le territoire d'Idiofa: ils occupent
exclusivement les secteurs Banga, ldiofa (Musanga), Kalanganda et Kanga.
Pierre Mulele appartient à ce groupe ethnique.
Le territoire d'Idiofa, terre par excellence des Bambunda, est aussi
partagé par les Dinga (ou Badinga, ou encore Badzing). Ces derniers s'étendent
surtout le long de la rive gauche du fleuve Kasaï et de la Kamtsha ; ils occupent
presque entièrement les secteurs du nord-est du territoire: Bulwem, Kapia,
Mateko et Sedzo. Mais on trouve également quelques villages dinga dans le
secteur mbunda de Kalanganda.
35Au grand groupe des Dinga on peut associer les Ngoli (Bangoli),
rencontrés dans les secteurs de Kipuku et Sedzo; les Lori (ou Balori), situés
entre les rivières Kamtsha et Mobila dans les secteurs Mateko et Sedzo ; les
Shilelele (ou Bashilele), encore appelés les Lele (ou Balele), qui constituent une
petite minorité dans le territoire d'Idiofa, localisés à la frontière, dans les
secteurs Kapia et I<ipuka, mais, dans leur majorité, ils vivent dans le territoire
d'Ilebo, dans la province voisine du Kasaï Occidental.
Les Bapende joignent également les Mbala (ou Bambala) dans le
territoire de Gungu, dans la partie orientale du secteur I<:isunzu. Mais dans leur
écrasante majorité, les Bambala sont situés presque exclusivement dans le
territoire de Bulungu, mais aussi dans une partie du territoire de Masi-
Manimba. A cet important groupe ethnique on peut ajouter les Hungana (ou
Bahungana), les Ngongo (Bangongo), les Pindi (Bapindi) et les Songo (Basongo),
localisés dans les mêmes territoires. Cléophas Kamitatu est un mungongo, et
Bernardin Mungul-Diaka un mumbala.
Les Bapende n'ont pas d'attache géographique avec les Suku et les
Yam-i. Les Suku (ou Basuku) vivent dans le territoire de Masi-Manimba et de
Feshi, au sud-ouest de la province du Kwilu dans la province du Kwango.
Les Yansi (ou Bayansi) ou Yanzi (ou Bayanzi) résident au sud de
Banningville (Bandundu), principalement dans les territoires de Bulungu et de
Bagata. A ce groupe on associe souvent les Mputu (ou Bamputu), les Ngoli et
les Dinga. Joachim Masena et Vincent Mbwankiem sont des Bayanzi.
Notons enfin que I<:ikwit, la ville intellectuelle et culturelle du Kwilu,
est une agglomération cosmopolite, avec cependant une prédominance des
Bambala, suivis des Bambunda et des Bapende.
Les groupes ethniques du Kwilu sont unis linguistiquement: ils parlent
le kikongo, qui constitue l'une de quatre grandes langues vernaculaires du
Congo (les trois autres étant le lingala, le swahili et le tshiluba). Le kikongo est
la langue du Kwilu, mais aussi du Kwango et du Bas-Congo (ainsi que d'une
moitié du Congo-Brazzaville et d'une partie de l'Angola). Naturellement,
chaque ethnie parle le kikongo avec un accent plus ou moins teinté de sa
langue maternelle. Les langues maternelles, bien que spécifiques à chaque
groupe, s'interpénètrent et/ou peuvent être comprises par un ou des groupes
différents. Ainsi, un mupende se fait comprendre lorsqu'il parle le kipende
chez les Bambala. Un mumbunda comprend sans trop de difficultés le kipende,
le kingongo, le kidinga, le kisongo et le kiyanzi (l'on dit d'ailleurs, en kimbunda
et en kiyanzi: mwan'o mbuun, mwan'o yanzi = un Mumbunda et un Muyanzi
font un). Le kikwese, quant à lui, est très proche du kipende et du kimbala.
Mais la proximité linguistique n'induit pas nécessairement une entente
entre les ethnies. Les Bapende et les Bambunda seraient les seuls à entretenir
des relations quasi cordiales. Les autres peuples éprouveraient des difficultés de
co-habitation, se mépriseraient ou ne se feraient pas confiance. Ainsi, les
Bangongo, « frères» des Bambala, s'opposeraient aux Bambunda: ceci
explique peut-être, comme nous le verrons, que le mungongo Kamitatu va
s'acharner sur le mumbunda Mulele (et le mupende Gizenga)...
36Les Bapende, un peuple culturellement riche et « mystique» !
Au Kwilu, et même dans le reste du Congo, les Bapende sont connus
comme un grand peuple, doté d'une grande culture et ayant connu une grande
civilisation. C'est ce qu'écrit Sousberghel :
"Au nom de Pende s'attachent, en effet, d'après les traditions solides et précises
de nombreuses autres peuplades, des souvenirs d'un passé brillant et d'un niveau
culturel et artisanal très élevé".
Ce sont d'abord des agriculteurs. Des traditions populaires de l'Angola
septentrional et celles des Kuba les présentent comme ceux qui introduisent,
dans le pays maïs, manioc, tissage du raphia et nombre activités artistiques2.
Les Bapende sont aussi des maîtres en poterie. Shamba Mbolongongo,
empereur des Kuba (ou Bakuba), serait venu en personne chez eux pour
apprendre cet art afin de l'enseigner à son peuple. Henri Nicolaï, Pierre
Gourou et Mashini Dhi Mbita Mulenghe3 écrivent:
"Le Nyimi des Bakuba fait don en 1954 au musée Tervuren d'un ensemble de
poterie achetées aux Pende voici quelques siècles par le roi Shamba Mbolongongo
[ .]. Ces poteries pourront être comparées aux tessons trouvés à Mashita-
Mbanza d'où les Pende seraient partis pour occuper leur habitat actuel."
Sousberghe4 prétend que les anciens Bapende avaient même acquis une
technologie avancée, puisqu'ils auraient réussi à construire des «tours» de
pierre au confluent des rivières Lui et Kwango (Angola) !
Les Bapende excellent surtout dans la confection des masques. Leurs
masques sont connus dans le monde entier. Parmi les plus illustres, les
masques ki-woyo aux traits émaciés et à la longue barbe. Sait-on par exemple
que le masque que l'on voit dans L'Oreille cassée (p. 1), un des numéros des
célèbres aventures de Tintin, est un masque ki-woyo pende?
Ce savoir-faire des Bapende serait unique au Kwilu. Ce qui fait dire à
certains que les Bapende auraient une culture supérieure à leurs voisins. En
effet, selon Pauwels5, les Bapende tranchent sur leurs voisins "par leur
caractère, par leur dynamisme, par la dignité de leurs attitudes".
En suivant la vie politique de Gizenga, l'on se rendra compte qu'il
répond à ces quelques caractéristiques: c'est un homme de caractère, doué
d'un dynamisme et d'une attitude de dignité éprouvés. Mais il va se révéler
aussi comme un homme « mystérieux» et « mystique », dont les agissements ou
les attitudes ne seront pas toujours compris.
1 L. Sousberghe, "Les Pende. Aspect des structures sociales et politiques", dans lVIÙcellanea
Ethnographim, J\'1usée Royal de l'.l\frique centrale, Tervuren, Annales, 8°, Sciences Humaines, n°
46, pp. 3-4.
2 L. Sousberghe, "Les Pende. Aspect des structures sociales et politiques", op. cit., pp. 1-78.
3 H. Nicolaï, P. Gourou et Mashini D.M.M., L'espace zairoÙ. Hommes et milieux, L'Harmattan,
1996, p. 280.
4 L. Sousberghe, "Découverte de «tours» construites par les Pende sur le haut-Kwango ?",
Académie royale des Sciences coloniales, Bulletin des Sciences, pp. 1334-1335.
5J. Pauwels, La répartition de la population dans le territoire de Gungu, Cemubac, 1962, p. 124.
37En cela, il est un f1ls authentique des Bapende. Ceux-ci, en effet, sont
aussi réputés ou considérés comme un peuple « mystique ». Ils sont capables de
monter sur de longs échassiers et peuvent y rester pendant longtemps, en
position debout ou de marche. Ils exécutent avec une souplesse de vent des
danses magiques ~es mingazi, le mungonge est une danse d'initiation). Surtout,
ils peuvent s'enfoncer, à travers la langue ou la poitrine, une lame ou une lance,
sans se blesser! Ils ont le pouvoir de faire pleuvoir sur vous seul une pluie, une
pluie que personne d'autre ne voit ni ne sent! Ils peuvent vous envoyer, où
vous vous trouvez, la foudre, qu'il pleuve ou pas! Ils sont aussi capables de
vous arracher le bras et de vous la remettre après!
Le président Mobutu en aurait fait l'amère expérience lors d'une de ses
visites à Kikwit : un Mupende qui le salua lui enleva son bras et le lui remit en
rigolant; le Chef de l'Etat prit aussi un bain de pluie, alors qu'un soleil sec
brûlait les gens qui l'entouraient! Depuis lors, Mobutu ne venait plus à I<ikwit,
ni évidemment jamais à Gungu...
Alors que beaucoup de ses homologues en politique sont décédés,
souvent assassinés, Antoine Gizenga continuerait à vivre aujourd'hui (il a 82
ans) parce qu'il est précisément un Mupende: cette appartenance à une race
des gens « mystiques» dissuaderait ses nombreux adversaires politiques - ceux-
là même qui ont liquidé Patrice Lumumba et beaucoup d'autres leaders
nationalistes - à attenter à sa vie, ou le protégerait de leurs intentions ou actes
maléfiques! En cherchant à tuer Gizenga par balle, celle-ci se retournerait
contre le tireur ou le commanditaire du meurtre!
LA COLONISATION BELGE ET LES BAPENDE
Le roi des Belges s'approprie le Congo
Vaste cuvette, le Congo pré-colonial est le théâtre de migrations
importantes, qui expliquent la diversité de peuplement du pays. De nombreux
royaumes et empires se mettent en place, pratiquant un commerce actif. Le
plus connu d'entre eux est le Kongo, qui le premier s'ouvre à l'influence
européenne, dès la fin du XVe siècle. Le Kwango-Kwilu fait partie de ce
prestigieux royaume, qui englobe également le Bas-Congo, le nord de l'Angola
et une grande partie du Congo-Brazzaville.
La traite négrière ravage très tôt la région et se poursuit presque jusqu'à
la fm du XIX" siècle, au moins en ce qui concerne la traite orientale. On estime
qu'elle touche au moins cinq millions de personnes.
C'est sous le prétexte d'éradiquer totalement cette traite que Léopold
II, roi des Belges, s'intéresse à la cuvette qui porte le nom du Congo (Kongo
est un royaume de l'ensemble Congo). En 1876, après 11 ans de règne, il
convoque une « Conférence géographique» à Bruxelles, où prennent part
géographes, explorateurs et autres scientifiques et aventuriers intéressés à
l'Afrique. A l'issue de ces assises naît une « Association internationale pour la
civilisation et l'exploration du Congo» (AIC), dont l'un des objectifs avoués est
l'abolition de l'esclavage en Afrique, mais dont le vrai objectif, non dévoilé,
serait la possession d'immenses richesses du pays.
38Pour atteindre son but, Léopold II se confie, en 1879, à Henri Morton
Stanley, un explorateur britannique qui a déjà effectué deux expéditions en
Afrique. Au même moment, d'autres puissances européennes prennent goût à
l'Afrique, et délèguent des explorateurs pour leur obtenir des terres.
Il se pose alors le problème du partage des terres conquises ou à
conquérir, les différentes nations ne parvenant pas à se mettre d'accord. Pour
les départager, le chancelier allemand Bismarck convoque la conférence de
Berlin. Pour deux raisons: "Régler la liberté de commerce dans les bassins du
Congo et du Niger" et "prévenir les malentendus et les contestations que
pourraient soulever à l'avenir les prises de possession nouvelles sur les côtes
d'Afrique". A cette réunion qui se tient du 15 novembre 1884 au 26 février
1885, participent quatorze nations: Allemagne (appelée Prusse), Angleterre,
Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, Etats-Unis, France, Italie,
Pays-Bas, Portugal, Russie, Royaume de Suède-Norvège et Turquie.
A l'issue de la réunion, le gâteau africain est partagé. Léopold II reçoit
le Congo, qu'il appelle « Etat indépendant du Congo» (EIC) ! Contrairement à
d'autres pays africains, le Congo n'est donc pas cédé à une nation ~a Belgique),
mais à son monarque. Le Congo est donc une «propriété privée », que
Léopold II gérera à sa guise, sans l'intervention des institutions étatiques belges
(gouvernement, parlement, appareil judiciaire). En 1906, au moment où il sera
attaqué de toutes parts pour sa dictature, il déclarera sans fards: "Le Congo a
été et n'a pu être qu'une œuvre personnelle. Mes droits sur le Congo sont sans
partage; ils sont le produit de mes peines et de mes dépenses."
Le monarque ne se rendra jamais dans sa « propriété ». IlIa dirigera à
partir de son palais, à Laeken. Ce sont ses agents qui vont administrer le pays.
A la tête de celui-ci, un Gouverneur général, qui siégera à Boma, considérée
comme la capitale du Congo (avant d'être transférée à Léopoldville).
Pour diriger ce vaste pays, le Gouverneur général va s'appuyer sur une
administration peu performante et peu solide, qui sera quelquefois, sinon
toujours, malmenée par ses deux alliés: le capital et l'Eglise. En conséquence,
le Congo sera aux mains d'une triple alliance objective, Etat-Capital-Eglise,
protégée par la Force publique. L'Etat s'occupera de la politique administrative
du territoire, tandis que les sociétés capitalistes mettront la colonie en valeur, et
les confessions religieuses, en premier lieu l'Eglise catholique, veilleront sur la
bonne « santé morale» des Congolais, en leur inculquant les «vertus» de la
civilisation occidentale et chrétienne. C'est à elles que seront confiées les
écoles, et donc la formation des Congolais, devenant ainsi leurs directrices de
conscience. C'est dans ce sens que le nationalisme congolais peinera à éclore,
étant considéré comme une œuvre du communisme, et donc du diable; un
soupçon de nationalisme sera chaque fois réprimé avec brutalité. La résistance
à l'ordre colonial apparaîtra aussi comme un signe de refus de la « civilisation»
et de Dieu; aussi sera-t-elle également étouffée.
L'Etat s'efforcera de prendre ses décisions en accord ou en conformité
avec ses deux alliés, sous peine de les contrarier et de les voir s'opposer à lui.
Nous avons vu que le pays se scinde en provinces, lesquelles se
subdivisent en districts, ceux-ci comprenant les territoires, les territoires
englobant les secteurs, et ces derniers réunissant groupements et chefferies.
39La chefferie apparaît donc comme la cellule administrative de base.
L'autorité européenne va s'appuyer sur elle pour soumettre la population
locale. Pour y parvenir, elle va couronner d'une médaille certains chefs, qui ne
sont pas le plus souvent ceux qui sont aimés de la population. Le chef médaillé
sera l'interlocuteur de l'autorité auprès du peuple. Cette reconnaissance va
souvent susciter des conflits entre les chefs médaillés, collaborateurs des
Blancs, et les chefs non médaillés, qui se retrouvent dans l'opposition à l'ordre
colonial. Nous allons voir que la révolte des Bapende part de là.
Le système léopoldien, perpétué par la colonisation belge: travail forcé
harassant, portage, impôt, chicote et assassinats
En arrivant au Congo, la première préoccupation des agents de
Léopold II est de soumettre les «indigènes» à l'ordre qu'ils veulent installer.
L'opération va souvent se faire dans le sang, les Congolais n'acceptant pas
toujours d'être assujettis.
C'est souvent donc par la force que se réalisera la soumission: les
agents mettent au point, à partir d'août 1885, une armée d'Africains (venant
pour la plupart de l'Ouest et de l'Est de l'Afrique, mais aussi du Congo même),
qu'ils appellent «Force publique» (FP). Celle-ci a mission de tirer sur tout
récalcitrant. Isidore Tobback, principal représentant de l'Etat du Congo au
Bas-Congo de 1887 à 1893, écrit dans une lettrel :
"Mars 1888. Pendant un mois, j'ai marché et combattu avec cinquante
hommes, jour et nuit. Les villages conquis ont été pillés et entièrement anéantis. Il
me suffit de raconter l'assaut et la prise d'un seul village pour les avoir racontés
tous. Je vais donc vous raconter la prise du village de Kimbanza. Une salve
collective de mon second groupe sème la peur et la mort dans les rangs des
indigènes qui jettent leurs armes pour fuir plus vite et plus sûrement, car ils savent
que je fais fusiller tous ceux qui ont les armes à la main. Trois prisonniers
portaient des armes lorsqu'ils ont été arrêtés. Cinq minutes plus tard, ils ont été
abattus de douze balles. Tous les vivres, les légumes, les poulets, les chèvres ont
été emportés et nous avons quitté le village dans la lueur des huttes en feu. Ainsi
le veut la guerre africaine. [...J
26 avril 1891. dû affronter les indigènes dans les environs de l'embouchureJ'ai
du Lomami. tué quatre-vingts personnes et fait autant de blessés. Pas deJ'ai
quartier, donc pas de prisonniers."
Les agents coupables des exactions, voire des morts d'hommes, ne sont
que faiblement condamnés, voire acquittés! Le fait même de juger un Blanc
coupable n'est pas compris des autres Blancs, qui accusent les juges de protéger
les Noirs et de freiner ainsi le développement de la colonie!
Combien de Congolais meurent sous le régime de Léopold II ? Dix
millions! C'est-à-dire pratiquement toute une moitié de la population!
Evidemment, ce ne sont pas seulement les meurtres qui déciment les
populations, mais aussi les épuisements dus au travail harassant, au portage, au
fouet, mais aussi, il est vrai, aux maladies.
I Traduit de E.D. Morel tegen Leopold II en de Kongostaat, A.M. Delathuye, 1985, p. 11.
40C'est le verdict impitoyable que rendra une Commission d'enquête,
instituée en 1904 par Léopold II lui-même, pour répondre aux accusations
portées contre lui par les Anglais...
Avec des violences physiques exercées sur les Noirs recrutés de force
au travail et l'emploi excessif de l'argent récolté pour les engloutir dans des
constructions onéreuses et de prestige en Belgique, la propriété léopoldienne
ne peut que tomber en faillite. En 1908, celle-ci est constatée. Faut-il
abandonner pour autant le juteux fruit congolais? Non: il faut le retirer à un
individu (le Roi), pour le confier à un ensemble (le gouvernement belge).
La Belgique hérite ainsi l'Etat indépendant du Congo. L'intention
affichée est d'abolir le système d'oppression léopoldien. Mais si elle parvient en
atténuer certains aspects, elle ne pourra pas le rayer complètement; elle
accentuera même en certains points la dictature instaurée. Au point qu'à
l'indépendance, comme nous le verrons, Patrice Lumumba parlera de quatre-
vingts ans d'esclavage subi par les Congolais, c'est-à-dire un « humiliant
esclavage» commencé sous Léopold II et continué sous la colonisation belge.
Gizenga aussi en parlera, comme nous le verrons. Mais pour le
moment, évoquons Pierre Mulele, qui, avec le feu révolutionnaire qui brûle en
lui, évoquera le même thème dans son maquis du Kwilul :
"Nos ancêtres étaient libres et indépendants dans leur pays. Un jour, les Blancs
sont venus pour les coloniser. De village en village, ils ont distribué du sel et du
poisson salé pour les acheter. Mais nos ancêtres refusaient. Puis, les Blancs
faisaient tonner le fusil. Avant d'entrer dans un village, ils tiraient un coup de
canon au milieu des huttes. Les Noirs arrêtés l'arc ou la lance à la main étaient
fusillés sur place. Les Blancs nous contraignaient à payer des impôts et à exécuter
des travaux forcés. Puis, ils envoyaient des prêtres avec mission de nous
convaincre de travailler volontairement pour les Blancs. Nous ne voulions même
pas les écouter. Ils arrachaient alors des petits enfants à leurs mères, en prétextant
qu'ils étaient orphelins. Ces enfants travaillaient durement dans des fermes pour y
apprendre la religion des Blancs.
Petit à petit, ils nous ont imposé leur religion. Que nous raconte-t-elle ? Elle
nous apprend qu'il ne faut pas aimer l'argent, il faut aimer le bon Dieu. Mais eux,
n'aiment-ils pas l'argent? Leurs compagnies, comme les Huileries du CongoBe{ge,
gagnent des dizaines de millions grâce à notre sueur. Ne pas aimer l'argent, c'est
accepter un travail d'esclave pour un salaire de famine. Ils nous interdisent aussi
de tuer. Mais eux, est-ce qu'ils ne tuent pas? Ici, à Kilamba, en 1931, ils ont
massacré un bon millier de villageois. Ils nous interdisent de tuer, simplement
pour nous empêcher de combattre l'occupant. Les prêtres nous défendent aussi
de voler. Mais eux, ils nous ont volé notre pays, nos terres, toutes nos richesses,
nos palmeraies. Quand un homme vole chez un Blanc, il doit aller le dire à
confesse. Alors le prêtre court prévenir le patron blanc et le Noir est chassé de
son travail et mis en prison."
Qu'est-ce qui s'est passé à Kilamba, dont parle Mulele? La révolte de
Bapende. Avant d'aborder ce sujet, afin de mieux le comprendre, il est utile ou
I L. Martens, Abo, une femme du Congo,EPO, Bruxelles, 1995, page 68.
41important d'éventrer la colonisation, qui va de l'initiative privée de Léopold II
à l'adrninistration «méthodique» du pays par ses successeurs belges. Le plus
souvent, l'on évoque le système léopoldien en le séparant de l'administration
belge. Nous ne suivrons pas cette démarche, l'administration coloniale n'étant
que la perpétuation, plus ou moins accentuée, du léopoldisme.
La «pacification» terminée, il faut mettre en place le système de
colonisation, consistant notamment à l'exploitation des terres. Nous avons dit
que Léopold II avait une intention cachée en s'octroyant le Congo: l'exploiter
économiquement. Ne disposant pas d'une véritable adrninistration, le Roi-
Souverain ne peut que « sous-traiter» la mise en valeur de son domaine. En
1892, il signe un décret autorisant le libre commerce. S'ouvre alors le règne des
sociétés concessionnaires, des compagnies à charte, avec tous les excès que ce
système implique, à commencer par l'appropriation des « terres vacantes et
sans maître », le colonisateur refusant de considérer les droits ancestraux sur
ces terres. D'ailleurs, il va régner une confusion entre les terres dites indigènes
et les terres prétendues vacantes. La Colonie (administration coloniale), les
sociétés et les chefferies, liées par des contrats tripartites, ne parviendront pas
toujours à s'entendre, les chefferies contestant précisément souvent la
»1distinction faite entre « terres indigènes» et « terres vacantes :
"La Colonie et la chefferie mettaient en indivision les terres indigènes et les
terres vacantes de l'Etat. L'indivision était gérée par la Colonie [.. .]. Les chefferies
cédaient leurs droits sur les terres mises en indivision [...] sauf pour les fruits
nécessaires à leur alimentation. Les Africains ne pouvaient vendre les autres fruits
qu'à la société."
Les Congolais vont être contraints de travailler dans ces compagnies
capitalistes. C'est le règne du travail forcé, plus perceptible pour le « portage»
(transport à dos d'homme) et la construction des infrastructures telles que
pistes et chemins de fer. Malgré l'adoucissement des méthodes imposées par le
législateur belge à partir de 1908, les grandes entreprises coloniales vont
toujours jouer un rôle essentiel dans la production destinée à satisfaire les
besoins de la métropole.
Pour pousser les Congolais au travail, la (hicotte (!imbu en kikongo) est
abondamment employée. C'est un fouet dont les coups, appliqués sur les
fesses, pouvaient les déchirer, et parfois même tuer la victime. Les textes
officiels, qui signalent son apparition en 1888, autorisent 100 coups dont 50
par séance. Ce n'est qu'en 1959, soit dix mois avant la proclamation de
l'indépendance du pays, que ce supplice sera aboli.
Au Kwilu, comme dans les régions non minières du Congo, les
entreprises capitalistes développent les produits de cueillette. Le premier à être
prisé est le caoutchouc, mais quand son prix commencera à baisser sur le marché
mondial, le palmier Elaeïs sera privilégié.
Entre 1894 et 1900, pas moins de douze sociétés s'installent au Kwilu, à
la recherche du caoutchouc. Les Congolais qui sont de gré ou de force
embauchés à ce travail, reçoivent, au départ, 1 kg de fer ou de sel pour 1 kg de
1 H. Nicolai, cité par F. Mulambu-Mvuluya (voir note suivante), p. 13.
42sève de caoutchouc fournie. L'Etat ne pouvant contrôler efficacement les
petites sociétés, crée, le 24 décembre 1901, la « Compagnie du Kasaï» (C.K.),
un trust monopolistique, pour mieux tirer profit des recettes du caoutchouc. Le
système de troc cesse du coup et les paysans sont désormais payés en monnaie,
en monnaie de singe doit-on dire. Les contradicteurs anglais de Léopold II
parleront avec raison du « red rubble », pour dire que le caoutchouc exploité au
Congo est rouge de sang: en effet, les Congolais qui l'extraient suent sang et
eau. Le travail dans les palmeraies, qui prend de l'extension après la chute du
cours du caoutchouc en 1913, demande autant d'efforts que le caoutchouc.
Au travail forcé établi par les sociétés, approuvé par l'Etat et non
condamné par l'Eglise, va s'ajouter le portage, instauré pour faciliter le
transport des récoltes vers les usines de transformation des noix de palme en
huile. L'Etat y veille également, puisqu'il attend que les sociétés lui reversent
l'impôt provenant de l'effort des paysans, l'impôt qui est considéré comme un
moyen indirect pour contraindre le Noir à produire plus. C'est par un décret du
18 novembre 1903 que l'impôt dit indigène est institué. Il frappe les paysans
dont le niveau de revenu n'est pas fixé suivant des statistiques précises, tandis
que les ouvriers en sont exemptés! Trois ans après, la loi fixe le montant de
l'impôt entre 6 et 24 F par an. Cet impôt sera maintenu pendant toute la
colonisation belge, prenant toutefois le nom de l'impôt direct (entre 1908 et
1940). Dans chaque territoire, c'est un agent de l'administration qui le récolte
auprès des chefs coutumiers. Ceux-ci sont chargés de le percevoir auprès des
villageois. Ils le font tellement avec beaucoup de zèle qu'ils y trouvent leur
compte, puisqu'une partie de cet impôt constitue leur salaire. Les chefs qui
n'accomplissent pas ce travail de manière satisfaisante sont blâmés par
l'administration, qui les prend parfois en otages et les fouettent jusqu'à ce que
leurs sujets s'acquittent de l'impôt.
Pour, semble-t-il, faciliter le paiement de la taxe fiscale, l'Etat instaure le
système de cultures obligatoires, cultures vivrières et cultures commerciales
destinées à l'exportation. Ce système se base sur une conception abstraite du
producteur noir, que le colonisateur appelle « homme adulte et valide»
(H.A.V.). En pratique, est traduit en unités H.A.V. le nombre de journées
réservées aux cultures obligatoires. L'agent de l'Etat fixe la superficie à cultiver
pour chaque homme. Celui-ci, chez les Bapende, cultive 45 ares de manioc ou
1.de millet, 20 ares d'arachides, 5 ares de maïs et Vzare pour le palmier Elaëis
Avant 1929, l'Etat jouit pleinement de cet impôt direct, alors que les
Congolais croulent sous le travail mal payé. Mais en 1929, c'est la grande crise
économique mondiale, et l'Etat élève l'impôt principal à 45 F (80 F pour le
polygame), alors que la Compagnie du Kasaï baisse ses prix d'achat à 3
centimes le kg, soit de SO à 60 %, pour les fruits de palme! Les Huileries du
Congo-Belge (HCB), qui exploitent aussi des palmeraies, leurs fruits et l'huile
qui en découle, baissent, elles également, le prix de ses achats aux paysans.
C'est le mécontentement général. Les Pende sont exténués. Aux
recrutements forcés, au travail et au portage des noix de palme, désormais mal
rémunérés (s'applique, pour le portage, un tarif de plus ou moins 20 centimes
1 F. Mulambu-Mvuluya, Contribution à l'étude de la révoltedes Bapende (mai-septembre1931), Les
na 1, Bruxelles, 1971, p. 12.Cahiers du Cedaf,
43pour 20 km, les paysans devant effectuer plusieurs portages pour atteindre le
montant fiscal exigé), s'ajoutent à leur corvée le harcèlement des agents de la
C.K. et des commerçants portugais qui exigent une grande production, la
construction de routes, ainsi que le regroupement et le déplacement forcés de
leurs villages imposés par l'Etat pour lutter contre la maladie du sommeil. Ce
regroupement se fait avec brutalité et au mépris du droit foncier régissant les
communautés pende", et les villages sont éloignés de leurs vallées et de leurs
forêts sans aucune compensation, et installés sur des plateaux pauvres.
La réaction des coupeurs pende ainsi soumis à un tel régime? Puisque
les compagnies, notamment la CK et les HCB, exigent plus de production mais
paient moins, ils travailleront moins! Les compagnies sont furieuses, qui
accentuent les répressions et organisent des expéditions punitives contre les
plus récalcitrants des coupeurs: destruction de leurs cases, voire de tout leur
village; violences physiques plus ou moins graves ~eurs poings et pieds sont
liés, des coups de poings ou de fouet leur sont portés, des blessures leur sont
infligées; leurs membres ou colonnes vertébrales sont brisés) ; meurtres...
Cette oppression ne peut durer. Les Bapende ne peuvent plus
supporter les humiliations, les tortures et la mort. Leurs nerfs vont éclater. Ils
éclatent en 1931.
LA REVOLTE POPULAIRE DES BAPENDE
Les graines d'une révolte
Faustin Mulangu-Mvuluya a été l'un des premiers à étudier la révolte
des Bapende. Il trouve quelques causes à cet événement, dont le goulot
d'étranglement fiscal peut être considéré comme la plus importante. L'auteur écrit
que l'impôt direct, s'ajoutant aux cultures obligatoires, étouffait les Bapende1 :
"A défaut de paiement ou en cas de retard, les chefs étaient arrêtés jusqu'à ce
que leurs sujets fournissent les prestations exigées. La chicote était en vigueur et
on avait recours aux expéditions punitives dans les villages. Des paysans pris au
hasard, le plus souvent des femmes et des enfants, étaient retenus comme des
otages au poste de l'Etat. Ce système avait pour but d'exercer une contrainte
morale sur les contribuables en défaut. Dès lors l'autoritarisme des chefs investis
s'exerçaient de façon abusive sur les populations pour échapper à la contrainte.
Dans la dépression de la crise économique de 1929, des villages entiers
travaillaient pour rassembler l'argent nécessaire au paiement de l'impôt. Cet impôt
n'épargnait personne. Il frappait aussi bien les chefs que leurs sujets. Une cause
essentielle de conflit résidait dans le fait que les chefs, investis au mépris des
institutions traditionnelles, étaient chargés de récolter l'impôt. Dans le cas de la
révolte des Bapende, les membres du groupement Mushinga à lZilamba (qui
semble être le plus grand des groupements pende) refusaient de remettre cet
impôt au chef investi Bundu-a-Kamonia qu'ils considéraient comme usurpateur
favorable aux Blancs."
IF. Mulambu-Mvuluya, op. cit., p. 12.
44En effet, poursuit Mulambu, il ne serait pas exclu que cet élément
d'explication va jouer "un certain rôle au moment du déclenchement de la
révolte par les membres du groupement Mushinga".
Les pressions que les sociétés commerciales exercent sur les producteurs
constituent également une cause sérieuse de la révolte! :
"L'exploitation du caoutchouc ne s'était pas faite sans difficultés, car les
relations entre les Pende et les commerçants étaient mauvaises. Il y eut des
réticences et des malentendus relatifs au droit foncier. Les Pende étaient de plus
en plus hostiles à cette activité. En effet, ils se rendaient compte que les sociétés
ne choisissaient que les meilleures terres, généralement les vallées. Les
populations, conscientes des rapports d'exploitation qui les liaient aux sociétés
bénéficiant des concessions, commencèrent à s'inquiéter. Elles se considéraient
désormais comme vendues par l'Etat aux sociétés."
Avec le travail dans les plantations du palmier Elaëis, qui prend le relais
du caoutchouc, dont le cours C01ll1llence à dégringoler à partir de 1913, les
mêmes abus continuent, ainsi que l'écrit encore Mulambu2 :
"Les chefs pende, qui avaient signé les contrats sans en connaître la portée,
commencèrent à découvrir qu'ils avaient été dupés et spoliés par l'Etat colonial.
L'Etat forçait indirectement les paysans à travailler à des prix fixes et autorisait les
sociétés à former des milices armées pour obliger les paysans à récolter
régulièrement les fruits des palmeraies.
L'administration territoriale pesait de tout son poids pour favoriser la récolte
des fruits. De ce fait, elle était directement responsable du traitement brutal que
les sociétés infligeaient aux paysans coupeurs de fruits."
Ne pouvant continuer à supporter cette oppression, les Bapende vont
C01ll1llencer à s'organiser afin de trouver des moyens de « résistance ».
La« secte de Tupelepele », à l'origine de la révolte
La révolte des Bapende contre l'ordre colonial éclate le 29 mai 1931. A
sa tête, un certain Matemu-a-Kelenia (J\1atemu, fùs de Kelenia), du village de
I<:ilamba. Cet h01ll1lle n'est pas un « fourbe », ni un « fou », ni un « discipline de
Satan », C01ll1lle vont le qualifier les autorités et la presse coloniales belges. Il
n'est pas tout cela, puisque le mouvement qu'il va conduire sera suivi par
pratiquement tous les Bapende, qu'ils soient des chefs (chefs coutumiers et
chefs investis) ou des simples citoyens.
A vrai dire, Matemu est un mystérieux personnage, qui, bien avant la
révolte, s'est surno1ll1llé ou qu'on a surno1ll1llé « Mundele Funji », c'est-à-dire,
en kipende, « l'ouragan », ou « celui qui court C01ll1lle du vent» ! Littéralement,
Mundele Funji signifie « le Blanc du Vent» ; on peut ainsi le traduire en disant
que "les Blancs (mindele, pluriel de mundele) se disent supérieurs aux Noirs et
s'adjugent donc le droit de les dominer, mais lui Matemu est un « Blanc» plus
fort, plus malin, insaisissable. . ."
t F. MtÙambu-Mvuluya, op. cit., p.13.
2 Ibid., p. 14.
45Quelque temps avant l'irruption de la révolte (en 1930 ou après janvier
1931), Matemu dit avoir vu en rêve les ancêtres. Ceux-ci lui ont dit qu'ils
allaient venir libérer les Bapende ployant sous le joug colonial. Avant qu'ils ne
viennent, les Bapende doivent déblayer le terrain. En particulier, ils doivent
commencer par tuer tout ce qui revêt la couleur blanche: le bétail, la volaille,
etc. En outre, les symboles coloniaux doivent être jetés: les livrets d'identité,
les acquits d'impôt, les jetons de travail, les médailles des chefs, la monnaie...
Si tout cela est exécuté, les ancêtres libérateurs peuvent alors venir.
Pour les accueillir, les Bapende doivent façonner un chemin allant de chaque
village vers la brousse. Au bout du chemin, plus près de la forêt, ils doivent
construire un « sombolo », hangar destiné à recevoir les dons. Déposés dans
une malle posée dans le hangar, ces dons doivent être constitués des symboles
de la colonisation susmentionnés, désormais frappés de malédiction et
d'interdit. A la place de ces objets récoltés et rassemblés dans la malle, les
ancêtres apporteront des malles de cadeaux. Seul le « kapelepele », ou prêtre du
village, sera autorisé à entrer dans le sombolo et d'ouvrir la malle.
Depuis que les ancêtres ont parlé à Matemu, ne devient « kapelepele »
qu'un homme ou une femme qui a eu des visions semblables aux siennes. C'est
ce prêtre du village qui veillera désormais à la construction des sombolo, dans
lequel il invoquera matin et soir l'esprit des ancêtres. La « secte de Tupelepele»
de Matemu vient de naître, qui instiguera et mènera la révolte.
Depuis les révélations de Matemu, tous les chefs ont ordonné l'érection
des sombolo dans les villages. Tous, sauf un: Gombambulu, un chef d'origine
kwese et du groupement Shemuna. C'est dire que les Bapende prennent Funji
au sérieux, et son entreprise, pensent-ils, aboutira effectivement à leur
libération. En effet, Faustin Mulambu-Mvuluya, qui raconte si bien ces détails
préparant la révolte, écrie:
"Mundele Funji et ses partisans prêchèrent la désobéissance et le refus de payer
l'impôt. Rien ne porte à croire que les chefs s'opposèrent à ce mouvement.
Certains furent fanatisés au point de reconstruire le sombolo après sa destruction
par les agents de l'administration. Le mouvement se répandit rapidement et
atteignit le paroxysme vers la fin du premier semestre de l'année 1931. La
répression, organisée par l'Etat et les agents de la société [C.K.], aggrava les
violences et donna le signal de la révolte armée. Nous sommes à la fin de mai
1931, c'est-à-dire à la période où l'on collecte l'impôt."
La révolte, une résistance pende à l'ordre inique colonial
La révolte commence donc le 29 mai 1931. Ce jour-là, aux
Etablissements CK. de Bangi, à plus ou moins 15 km de Kilamba, Collignon,
agent de la société, commet des violences à l'endroit des coupeurs qui avaient
résisté au travail ou refusé de le continuer. La nouvelle de l'incident se répand
comme une traînée de poudre. Tous les villages en ont vent, dont Kilamba,
1ercelui de Matemu. Celui-ci décide d'entrer en action. Le juin, il se rend à
Bangi et menace Collignon. Les deux hommes en viennent aux mains. L'agent
de la CK. esquive le combat. Matemu rentre chez lui et se met à mobiliser les
I F. Mulambu-Mvuluya, op. cit., p. 17.
46villages avoisinants, redoutant une réaction musclée de l'administration. Et
effectivement, Collignon a alerté l'administrateur du territoire de Kandale, pour
lui signifier que Matemu a voulu l'assassiner. En ce moment, l'administrateur se
trouve à I<ikwit. C'est l'agent Max Balot qui se charge de résoudre l'affaire. Le
6 juin, il se rend chez le chef investi Bundu, qu'il charge d'aller voir ce qui se
passait à Kilamba et aux environs.
Quand Bundu arrive à I<ilamba, tous les villageois sont rassemblés
autour du sombolo. Il dit être venu réclamer l'impôt. Matemu, machette à la
main, lui répond que les gens ne veulent plus payer l'impôt, et que si le Blanc y
tient, qu'il vienne lui-même à I<ilamba.
Bundu rentre et transmet le message. Balot ne se fait pas prier: armé
d'un fusil et accompagné de ses hommes, il se rend à I<ilamba et trouve les
villageois dans le même état de révolte. Ils sont tous armés et exécutent la
«manzanza », la danse de guerre. L'agent territorial leur intime l'ordre de se
rendre. Refus. Balot tire des coups de fusil en l'air pour les disperser.
Nullement impressionnés, les villageois répondent: «Meya! Meya!» (<< Ce
n'est que de l'eau! »). Et ils continuent à danser la manzanza. Alors Balot
commet l'impair de s'approcher du sombolo, lieu sacré. Matemu, qui sans
doute assimile ce geste à un sacrilège, n'hésite pas un seul instant: il donne un
coup de machette à la tête du Blanc!
Grièvement blessé, Balot s'enfuit dans la brousse. Mais il est vite
rattrapé et... achevé par le nommé Shakindungu. Son corps est coupé en
morceaux et partagé entre les chefs et les «lemba» (notables). Sa tête est
offerte à Bundu, qui la refuse, arguant qu'elle devrait revenir de droit à
Katshinga, chef des terres de l'endroit où Balot a été tué1.
Aussitôt connue la nouvelle du meurtre de Balot, Léopoldville, siège
des institutions étatiques, réagit en plaçant la région troublée sous un régime
militaire. Le commissaire de district du Kwango est chargé par le vice-
gouverneur de réprimer la révolte. Celle-ci a entre-temps pris de l'ampleur: elle
s'est étendue dans tous les groupements pende situés à l'ouest du fleuve Kwilu
depuis la vallée de la rivière Lutshima jusqu'au-delà de l'emplacement actuel de
Gungu. Tous les groupements pende s'engagent dans la bataille, à l'exception
du groupement Shemuna du chef kwese Gombambulu.
Les Bapende, qui entendent relever le défi du gouvernement, se
rassemblent autour des sombolo des villages pour recevoir la bénédiction des
ancêtres et aller au combat. Les soldats de la Force publique (FP), partis de
I<:ikwit, progressent difficilement vers la région en révolte: après une marche
parsemée d'embuscades et d'escarmouches, ils n'atteignent la région de
Kandale que trois mois plus tard! A leur passage, ils brûlent les villages avec
leurs sombolo, massacrent les gens, même ceux qui veulent se rendre.
1 Le partage des morceaux du corps de Balot entre les chefs ne relève nullement de
l'anthropophagie. Cette pratique suppose que ceux qui reçoivent le corps de la victime
s'approprient ses qualités et sa force. Elle est également un moyen de souder les différentes
chefferies dans une entreprise commune, telle précisément la rébellion contre le Blanc. Pour le
chef, c'est aussi une fierté de brandir chez lui les morceaux d'un ennemi puissant tué au cours
d'un combat! C'est de la même manière qu'il conserve certaines parties des bêtes cheffales et
les crânes des ennemis tués offerts par ses guerriers.
47Les combats sont sanglants, surtout dans le rayon Kilamba-Kakobola-
Gungu. La résistance des Bapende est vive et héroïque. Elle ne fléchit qu'au
début du mois d'août. C'est une résistance spontanée, chaque village, encadré
par son chef qui ordonne l'adhésion de tous, trouvant ses propres stratagèmes
pour se défendre. Des ponts sont détruits pour freiner l'avancée des soldats de
la FP (technique qu'emploieront les mulelistes de 1963 à 1968). Les messagers
de l'Etat et les auxiliaires noirs des Blancs sont arrêtés et tués. Les gîtes d'étape
de l'Etat sont brûlés au nez et à la barbe des soldats de la FP. Les magasins de
la C.K. à Bangi et à lndele sont pillés. C'est à lndele, mais aussi à Kilamba, à
Bukusu et à Kakobola, que l'affrontement est le plus violent.
Le héros de tous les combats, c'est évidemment Matemu, qui ne cesse
d'aller de village en village pour encourager les Bapende à résister, à ne pas
céder. C'est dans son rôle de meneur d'hommes qu'il trouve ainsi la mort, lors
d'un accrochage. Cette disparition précipite la fin de la résistance et permet aux
soldats de la FP de pénétrer au cœur du pays pende et à prendre Kandale.
La répression de la révolte dans le sang et dans la relégation
Rassemblés à Kakobola, chefs et notables signent la reddition. Ils sont
impitoyablement malmenés par les soldats, qui s'acharnent aussi sur la foule.
Une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants sont massacrés. Les victimes
sont jetées dans la Lufuku, ou dans une fosse commune qui se trouve encore
aujourd'hui dans le cimetière de Pukusu, sur la route menant à l<ilamba. Ceux
qui échappent à la tuerie à Kakobola sont ligotés, flagellés et amenés à
Kandale, pour être jugés devant un tribunal de guerre. Tous ceux qui étaient
mêlés, de près ou de loin, à la mort de Max Balot sont soit pendus soit fusillés.
Les chiffres officiels de l'époque fixent le nombre total de tués congolais à 550,
mais l'on sait aujourd'hui que ce nombre est plus élevé, allant jusqu'à 4.000 !
Les chefs et les notables ~emba) sont les plus visés. Certains, comme le
chef médaillé Bundu, ont un œil crevé, pour n'avoir pas averti l'Administration
du décès de Balot, ou pour n'avoir pas défendu aux gens d'affronter les soldats,
ou encore pour avoir favorisé la construction des sombolo. Certains autres
vont mourir en prison à la suite des tortures. Une troisième catégorie de chefs,
au total pas moins de 80, est bannie de leur milieu naturel, reléguée à Kikwit ou
à Banningville. Beaucoup d'entre eux meurent de tortures en cours de route.
D'après le dépouillement minutieux des procès-verbaux effectués par
Faustin Mulambu-Mvuluya, le colonisateur reproche aux chefs et aux notables
qui sont arrêtés et relégués les faits suivants! :
Construction de hangars de la secte (Plus de 70 cas) ;"1 °
2° Avoir entraîné les hommes à l'attaque du Blanc et des troupes (Plus de 13 cas) ;
3° Longue opposition à l'autorité coloniale (Plus de Il cas) ;
4° Fuite devant les autorités au moment de la pacification (Plus de 10 cas) ;
5° Avoir détruit les ponts (Plus de 6 cas) ;
6° Avoir le courrier officiel ou attaqué les messagers (Plus de 5 cas) ;
7° Avoir gardé les morceaux du corps de M. Balot (Plus de 7 cas) ;
8° Avoir incendié les gîtes d'étape de l'Etat (Plus de 4 cas)."
! F. Mulambu-Mvuluya, op. cit., p. 22.
48Il faut noter que sans être relégués, certains chefs investis et médaillés
sont également arrêtés, soit pour n'avoir pas alerté l'autorité sur le complot qui
se tramait et de la mort de Balot, soit pour avoir refusé de tout temps les
prestations légales. Ceci montre que, comme l'écrit Mulambu-Mvuluyal :
"l'opposition des chefs à la colonisation existait de longue date. Même les chefs
médaillés, reconnus en vertu du décret du 3 juin 1906, avaient manifesté leur
opposition aux autorités coloniales [...J.
Tous les chefs investis ou médaillés, malgré leur qualité d'agents de l'Etat,
avaient donné leur consentement au mouvement de résistance [...].
Par ailleurs, l'opposition la plus générale semble provenir des « lemba », si on
considère leur autorité morale dans les villages pende et le nombre de ceux qui ont
été arrêtés et proposés à la relégation (soixante), soit pour avoir fait construire le
hangar de la secte religieuse, soit pour avoir entraîné les gens au combat. [...J. Le
fait de leur participation à l'insoumission et à la révolte, alors qu'ils étaient les
détenteurs de l'autorité morale, montre qu'ils furent un des éléments de cohésion
lors de la révolte.
Ce pouvoir qu'ils exerçaient, l'administration le pressentait, comme l'indique cet
extrait: «Combien de fois m'a-t-il été répondu pendant les nombreux
interrogatoires faits après la répression: 'Oui, un tel est le chef du village pour le
Blanc, mais notre vrai chef est le lemba un tel', un vieillard en général, dont la
décrépitude semblerait faire croire à un pouvoir nul. C'est au contraire leur
vieillesse, dépositaire des traditions de la race, qui inspire un respect quasi-
religieux aux jeunes et empêche toute prise réelle sur ces populations; nous
devons en quelque sorte atteindre ces dernières à travers la mauvaise volonté des
vieux; écartons donc cet obstacle, notre influence n'y perdra pas, bien au
contraire ».
Ce passage permet d'imaginer le châtiment réservé aux vieillards pende par les
autorités chargées de la répression. Les documents des Archives nationales
conftrment cette impression: ils montrent que bien des chefs et surtout les lemba
moururent de tortures avant d'arriver, soit à Kikwit, soit à Banningville, lieux de
leur nouvelle résidence."
Le procès, qui dure pendant des mois, donne un verdict de relégation
d'une durée variable: le dermer relégué ne pourra rejoindre son milieu natal
que vers 1954 ! Mulambu écrit que "parmi les prisonniers dont le sort n'est pas
révélé dans les archives, figure le nommé Mapungu, lemba de Sangu Muluba,
du village Mutondonzela de la chefferie Kangu. Il semble que ce soit lui qui
décida le chef Kangu à propager la secte de Tupelepele. Il fut considéré comme
l'organisateur principal du mouvement de révolte chez les Bapende. Bien avant
la révolte, il incitait déjà les gens à ne pas payer l'impôt et à refuser les ordres
venant des Blancs"z.
Pour conclure, l'on voit que la confiscation des terres et l'impôt
comptent parmi les causes essentielles, sinon les principales, qui incitent les
Bapende à la révolte. "L'importance que les chefs pende attachaient à la
propriété foncière et la spoliation de l'usufruit par l'Etat indiquent que, dès
1 F. Mulambu-Mvuluya, op. cit., p. 21.
ZIbzd., p. 23.
49l'origine, les Pende n'avaient jamais accepté l'idée de la colonisation", écrit F.
Mulambul. Par ailleurs, les agents de l'Etat réclament l'impôt à tout le monde,
même aux chefs, désacralisant ainsi leur pouvoir et le privant de ses attributs.
Dépossédés de leurs terres, des attributs de leur autorité sur leur
peuple, les chefs se voient également privés de leur dignité, car ils n'échappent
pas à l'humiliation, pouvant en effet recevoir la chicote en présence de leurs
subordonnés. Les seuls Blancs à vouloir protéger les chefs seraient les
missionnaires, surtout des jésuites, qui évitent de les chicoter, infligeant ce
supplice plutôt au peuple. Ils comprennent le sens du pouvoir traditionnel.
C'est d'ailleurs ainsi que les autorités étatiques les utiliseront pour
contribuer à la « pacification» des révoltés: les missionnaires useront des
arguments religieux (notatntnent celui qui consiste à dire qu'il n'est pas bon de
se rebeller contre l'autorité du Blanc qui vient de Dieu) pour ramener le peuple
au calme! Cette intervention missionnaire pour « sauver» la colonisation,
entreprise « civilisatrice », continuera jusqu'à l'indépendance; dans les
premières années du Congo libre, elle aura également cours, cette fois mise au
service des dirigeants congolais proches de l'ancien colonisateur. Mais elle
n'aura aucun effet sur les leaders nationalistes, résolument anti-colonialistes.
LA REVOLTE DES BAPENDE, PRELUDE A LA« RESISTANCE})
DE GIZENGA ET AUX« REBELLIONS}) CONGOLAISES?
Matemu, chef de la révolte, avait pour surnom Mundele Funji; les
})Bapende surnommeront Gizenga « Funji !
La révolte des Bapende n'est certes pas la première et l'unique rébellion
contre l'ordre inique colonial. Avant elle, il y en a eu d'autres, dont la révolte
des Batetela en 1895 et surtout la « résistance» messianique du prophète Simon
Kimbangu en 1921. Après, il y aura d'autres, dont la plus célèbre, l'insurrection
populaire muleliste au Kwilu.
Mais de toutes ces révoltes, celle de Bapende semble être unique en son
genre: elle est réellement un soulèvement populaire, dirigé contre l'ordre
colonial, et ose même affronter en duel ses agents et ses symboles. Mulambu-
Mvuluya écrit que "dans l'histoire de la colonisation, l'Administration belge
n'avait pas encore eu à affronter une révolte de cette ampleur. De là la surprise
causée par la révolte des Bapende dans laquelle la population faillit tenir tête
aux troupes au point de mettre en doute la valeur de ces dernières"z.
Gizenga n'oubliera jamais cette révolte, qui est celle de son peuple et
qui sera aussi la sienne face à la colonisation et au néo-colonialisme.
Quand Matemu-a-Kelenia mobilise le peuple pende pour une
insurrection générale, Antoine Gizenga a presque cinq ans et demi, puisqu'il
naît en octobre 1925. Il doit donc l'avoir connu ou avoir entendu parler de lui,
puisqu'il vit dans le même lieu où se déroule la révolte.
IF. Mulambu-Mvuluya, op. cit., p. 10.
2 Ibid, p. 24.
soLa personnalité, les prêches, les agissements et la résistance héroïque de
Matemu ont dû marquer Gizenga.
Nous l'avions dit: Matemu était surnommé Mundele Funji, le vent qui
souffle et qu'on ne saisit point. Adulte, déjà engagé dans la politique, Gizenga
sera surnommé par les Bapende Funji, « le Vent », un vent qui souffle fort et
que personne ne peut arrêter. Funji deviendra ainsi un second nom de
Gizeni?a, un nom que celui-ci n'a pas du tout choisi, mais que le peuple lui a
donné.
Est-ce en souvenir de Matemu-a-Kelenia Mundele Funji ? Sans doute.
A l'instar du chef de la secte de Tupelepele, l'homme politique Gizenga
voudra être un mobilisateur des masses, un meneur du combat contre tout
ordre oppresseur. Il sera le vent qui fait trembler les ennemis du peuple, le vent
qui souffle mais que personne ne parvient à calmer. Gizenga sera ce vent que
personne ne parviendra à connaître exactement la ou les pensées, un vent qui
ne soufflera pas toujours avec les autres vents, un vent qui sera absent là où
tout le monde sera présent, un vent qui étonnera toujours...
Mais un vent qui ne trahira jamais sa direction de propagation, qui
demeurera sain, dans un monde politique dominé par la loi de la jungle, par
l'opportunisme et par la versatilité. Gizenga sera le vent le plus étonnant de la
classe politique congolaise, le premier qui résistera aux tempêtes venues de
l'occident et soufflant à Léopoldville.
Gizenga évoque "la révolte armée des Bapende dont je fus témoin" et
les autres révoltes ayant rompu les "chaînes de l'esclavagisme belge"
Voici comment Gizenga commence, en guise de préambule, son
témoignage sur l'histoire du Congo dont il fut à la fois acteur et spectateul :
"La lutte armée d'un peuple contre l'oppression et l'esclavagisme ne se limite
jamais dans le temps et aux mêmes personnes. Elle est permanente mais à des
degrés divers d'intensité selon les époques et les moyens disponibles.
Quant aux dirigeants, ils se succèdent au fur et à mesure qu'ils naissent et
arrivent à se faire connaître au public par leurs actes. Ainsi le peuple congolais,
soumis par la loi coloniale depuis sa pénétration sur son sol, n'avait jamais cessé
de livrer, à des époques différentes et sous diverses formes, battailles contre le
colonialisme et l'oppression belges, jusqu'au jour du 30 juin 1960, jour du
triomphe final.
Des bribes de l'histoire coloniale belge nous apprennent, en effet, qu'il y a eu,
pendant cette période, une multitude de soulèvements populaires dont les plus
saillants ont été la révolte armée des Batetela, conduite par Ngongo-Lutete; la
révolte plutôt spirituelle et pacifique du kimbangisme, conduite par Simon
I<:imbangu, et la révolte armée des Bapende dont je fus témoin moi-même en
1930-32, conduite, elle, par Mundele-Funji.
I Cette précision m'a été donnée à Bruxelles en octobre 2007 par François Malutshi, Conseiller
culhlrel du Premier ministre Gizenga. Antoine Gizenga, m'a-t-il dit, ne reprend jamais Funji
dans son appellation. Ce serait le journaliste Tryphon Kin-I<.iey Mulumba qui aurait popularisé,
dans les médias congolais, l'ensemble « i\ntoine Gizenga Funji », « AGF» en sigle.
2 A. Gizenga, Mon témoignage, p. 5.
51Clôturant la liste, le soulèvement historique du 4 janvier 1959 fut
l'aboutissement de ces multiples soulèvements antérieurs et conduisit enfin le
peuple congolais à se débarrasser définitivement des chaînes de l'esclavagisme
belge et à recouvrer sa liberté le 30 juin 1960. Ce jour-là, il était né au centre de
l'Afrique un Etat libre et souverain, sous l'appellation de la République du
Congo. "
Ainsi, Gizenga était bel et bien présent à deux de ces révoltes, celle des
Bapende et celle des Bakongo du 4 janvier 1959. Gizenga, qui se manifestera
par une « résistance» farouche à l'ordre néo-colonial d'après l'indépendance,
méritera bien le surnom de Funji que les Bapende lui attribueront, Funji
comme le successeur et/ ou l'héritier du célèbre « Mundele-Funji »...
Gizenga, premier résistant congolais à l'ordre néo-colonial, et la révolte
des Bapende à l'origine des « rébellions» mulelistes du Kwilu et de l'est
Nous verrons que Gizenga, adjoint de Lumumba, se repliera à
Stanleyville à l'éviction de son gouvernement. Lui et les nationalistes
considéreront le président Kasa-Vubu qui a limogé le gouvernement élu par le
peuple et le colonel Joseph-Désiré Mobutu qui l'a neutralisé, comme les
suppôts du néo-colonialisme. C'est contre eux et leurs amis que Gizenga,
désormais à la tête du nationalisme congolais, portera les fers. Il deviendra ainsi
le premier chef résistant congolais à l'ordre injuste du néo-colonialisme et de
l'impérialisme. Comme Matemu, il sera vaincu. Comme les chefs et les notables
bapende, il sera relégué loin de sa résidence. Mais il n'abandonnera pas pour
autant ses convictions et son combat anti-colonialistes.
La révolte des Bapende, qui entraîne toute la population, constitue ainsi
une prélude à la longue « résistance» de Gizenga à tous les régimes dictatoriaux
de Kinshasa, qu'ils soient de gauche ou de droite. Cette résistance, qui
commence à Stanleyville, fief par excellence du lumumbisme, se poursuivra
partout au Congo et, pendant un quart de siècles, en dehors du pays. Il se
terminera en 2006, avec la participation de Gizenga à un scrutin ouvert à tous,
et à l'issue duquel il sera nommé Premier ministre.
Après Gizenga, le deuxième grand résistant congolais sera Pierre
Mulele, également originaire du Kwilu, de la tribune mbunda voisine des
Bapende. Mulele, pourtant fidèle de Gizenga, s'écartera de la méthode de
« résistance non-violente» de son chef, pour adopter une « résistance armée »,
comme Matemu, espérant ainsi répondre par la violence aux injustices des néo-
colonialistes. Comme le chef de la secte de Tupelepele, il prendra, au Kwilu, la
tête de la première insurrection populaire en Afrique noire. L'exemple de
Mulele sera suivi par des Congolais non originaires du Kwilu, dont Laurent-
Désiré Kabila, qui prendra les armes à l'est du pays pour les mêmes raisons que
le chef kwilois : renverser le pouvoir fantoche de Kinshasa.
Dans l'histoire de la résistance - ou de la révolution - congolaise, le
Kwilu sera ainsi à l'avant-garde et un modèle de courage contre les injustices.
C'est indubitablement la révolte des Bapende qui en sera l'élément sous-jacent
moteur ou déclencheur. C'est Gizenga Funji, « maître du vent », qui va rappeler
au peuple congolais, entre 1960 et 1961, ce que fut cette révolte et comment les
Bapende ont su résister à la dictature colonialiste.
523
Gizenga, président du Parti solidaire africain
et père de l'Indépendance congolaise
DE KINZAMBI A MAYIDI, DE KIKWIT A LEOPOLDVILLE
Au Petit séminaire de Kinzambi et au Grand séminaire de Mayidi
Après une école primaire réussie avec succès, Antoine est retenu,
comme tous les élèves brillants, à poursuivre ses études au Petit séminaire de la
mission catholique de Kinzambi. Nous sommes en 1937.
A l'époque, Kinzambi, lieu situé à dix kilomètres de Kikwit, est réputée
dans le Kwilu, et sans doute aussi dans tout le pays\ pour le sérieux et la
qualité de l'enseignement et de l'éducation qu'y dispensent les Pères Jésuites et
les Frères Joséphites. Pratiquement toute l'élite du Kwilu passe,
obligatoirement pourrait-on dire, par Kinzambi ; ainsi, tous les grands
dirigeants nationaux natifs du Kwilu y étudient.
Logé au milieu d'une petite vallée entourée d'une végétation dense et
luxuriante, le Petit séminaire de Kinzambi est réellement un centre de
prédilection pour les études. Mgr Joseph Guffens, qui le fonde en 1932, avait
des grands rêves pour cette école. On y allait former prêtres, frères et autres
cadres supérieurs noirs dont le Congo (indépendant) aura besoin. Car Guffens
était l'un des rares missionnaires belges qui pensait déjà au Congo indépendant,
à une époque où il y avait pénurie d'écoles secondaires dans le pays.
A Kinzambi, le programme, dont le respect est de rigueur, prévoit
études, prière, méditation, lecture, sport, repas, récréation et sommeil. Les
élèves, admis sur les critères d'intelligence et de bonne conduite, qui
manifestent des signes d'indiscipline sont sévèrement sanctionnés, voire
carrément exclus du séminaire. Ce sera le cas avec Mulele. Ce ne l'est pas avec
Gizenga, un élève calme et posé, qui respecte sans rechigner les règles scolaires.
C'est sans doute à Kinzambi que s'affIrment ses qualités d'homme discret,
silencieux et secret, plongé dans la méditation et aimant tout ce qui peut
enrichir l'esprit: le calme, la lecture, la musique douce... Un homme secret
mais résolu, résolu à réaliser ce qu'il croit être une conviction, une vérité.
1 Je me souviens que lors de mes études 0a dernière année de l'école primaire et les deux
premières années du cycle secondaire), entre 1969 et 1972, chez les Frères Joséphites de cette
localité, j'avais rencontré deux ou trois fois le Président Mobutu, au faîte de sa gloire, qui y
venait, Dieu seul sait pourquoi, serrer les mains des élèves et manger à la même table qu'eux,
avant de repartir à Kinshasa, sans parfois se donner la peine de se rendre à Kikwit où
l'attendait une population mobilisée pendant des heures par les autorités politiques. Lors de ses
passages réguliers à Kinzambi, Mobutu laissait en « don» de l'argent pour fInancer l'érection de
nouveaux bâtiments. L'on raconte que toutes ces «largesses» visaient à amadouer Jésuites et
Joséphites pour qu'ils acceptent de construire un Kinzambi-bis, sinon de transférer carrément
les services de celui qui existait, à l'Equateur, province d'origine de Mobutu. Lorsqu'il sut que
les missionnaires ne marchaient pas, il ne mit plus jamais pied dans ce milieu!
53Pour le moment, la conviction et la vérité se trouvent dans la prise
d'habit religieux. Aussi, en 1944, après ses cinq années des humanités latines
(Philosophat) passées au Petit séminaire de Kinzambi, Gizenga se rend au
Grand séminaire de Mayidi, propriété des missionnaires jésuites, dans le Bas-
Congo. Comme Kinzambi, Mayidi est le haut-lieu de l'intelligentsia congolaise
de l'époque. Des gens qui deviendront de personnalités de premier plan au
Congo y séjournent. A Mayidi, Gizenga étudie, pendant trois ans, jusqu'en
1947, la philosophie thomiste.
Comptable à la Banque, commis à la Sûreté et directeur d'école!
A la fill de ses études ecclésiastiques, Gizenga rentre au Kwilu et gère, à
I<ikwit, une paroisse catholique et dirige une école primaire appartenant à la
congrégation des pères jésuites. L'on croit alors qu'il est définitivement dévoué
à Dieu. Erreur: en 1948, Gizenga abandonne volontairement la prêtrise.
Il opte pour la vie « civile ». Il trouve alors du travail à la Banque
centrale du Congo de I<ikwit, aux postes de comptable et de caissier. C'est ici
que Gizenga entre en contact avec les méthodes modernes de l'économie et de
la gestion, qu'il saura appliquer quand il occupera des fonctions politiques.
Puis, Gizenga quitte I<ikwit pour Léopoldville. Dans la capitale, il est
engagé dans l'administration publique, en qualité de commis à la direction
générale de... la Sûreté, une institution coloniale qui est mal vue par les
Congolais, puisqu'elle traquerait en priorité ceux qui manifestent des idées ou
simplement des intentions nationalistes! Ce sera une expérience enrichis sante
pour Gizenga, puisqu'il saura de quoi il parle, quand il fustigera les méthodes
policières de l'Administration coloniale!
Après la Sûreté, de menus boulots. Alors qu'il vit à Yolo-Nord -
successivement sur les tues Mgr six, Bagata et I<isantu, non loin de sa sœur
Marie et à côté de... Joseph-Désiré Mobutu et de l'Abako Vital Moanda - il
est, en 1953, recommandé, grâce à ses nombreuses relations, chez Maurice
Alhadeff, qui l'engage comme caissier à l'ouverture du grand magasin de luxe,
« Rodina », actuellement « Congo-Lux ». Mais Gizenga quitte le magasin et
Léopoldville, pour aller effectuer un travail chez le Baron de Rosée en qualité
de chef de poste à Bolobo-Yumbi, sur le fleuve Congo.
Mais Gizenga se rend vite compte que Léopoldville lui manque. Il
abandonne alors la province de l'Equateur pour regagner la capitale. Ici, il
réintègre le milieu catholique: en dépit de sa décision d'avoir quitté l'habit
religieux, Gizenga a gardé une bonne impression et des bonnes relations chez
les missionnaires. C'est un homme posé, affable, discipliné, dévoué. Ces
qualités militent en sa faveur auprès des Pères.
L'un des premiers qui le toisent est le P. Arthur du Vernay. Le
missionnaire demande à Gizenga, qu'il sait être doué en musique, de prendre la
direction d'une chorale gréco-latine qui vient de se créer à la paroisse Saint-
Gabriel à Yalo-Sud. Gizenga accepte volontiers l'offre, sachant que cela pourra
le conduire loin. En effet, les Pères de Scheut le découvrent dans ses œuvres,
émerveillés. Information prise, ils embauchent le choriste dans leur Collège
Saint-Charles Lwanga (avenue Kabambare, à Bandalungwa, une des communes
de Léopoldville). Après, il sera transféré au Collège Sainte-Anne. Il est d'abord
54moniteur, puis, il est vite nommé directeur. Cette récompense prouve le
sérieux, l'application et l'effort pédagogique de l'homme dans le travail.
En même temps que le travail, Gizenga fonctionne dans une
association des Anciens (élèves) des Pères jésuites du Kwilu-Kwango ; en 1953,
il en est le vice-président, le président étant Sylvain Kama.
Sylvain Kama qui va fonder un parti politique.
FONDATION DU PARTI SOLIDAIRE AFRICAIN (PSA)
Le Parti solidaire africain (P.s. a.), le mouvement de Pierre Mulele
Lorsque la Belgique, puissance colonisatrice, autorise, en 1958, les
Congolais à parler publiquement de l'avenir de leur pays, plusieurs partis
politiques, presque tous à caractère ethnique ou régional (limités à une ou
quelques ethnies, à un territoire, à un district ou à une province), émergent, et
certaines associations dites culturelles se muent en mouvements politiques.
Au Kwilu, terre de naissance d'Antoine Gizenga, le plus important de
trois districts de l'actuelle province de Bandundu, "depuis les élections
communales de décembre 1957, l'idée de créer un parti politique s'était
enracinée dans l'esprit de Pierre Mulele"1. Né le 11 juillet 19292 à lwungu-
Matende, dans le territoire d'Idiofa, d'un père infIrmier, Mulele est dès son
jeune âge un nationaliste particulièrement contestataire, anticolonialiste et
anticlérical. Ce caractère, il se le forme sans doute quand il entreprend ses
études post-primaires au Petit sémainaire de Kinzambi.
A Kinzambi, Mulele passe les trois premières années des humanités
latines de 1943 à 1946. Là, il se fait remarquer par son esprit frondeur,
consistant à contester certaines vérités de la Bible, à relever certaines
contradictions dans l'Eglise catholique romaine, à se montrer peu enclin aux
pratiques sacramentelles et à dénoncer les « injustices» et le comportement
petit-bourgeois de ses éducateurs jésuites. Cléophas Kamitatu, son condisciple,
l'accablera plus tard, en prétendant que "Pierre Mulele, à l'âge de quinze ans,
entreprit de démontrer à ses camarades que la virginité de Marie était un
mythe. Prié de se rétracter ou de s'en aller, Pierre Mulele s'en alla"3. En effet,
ne pouvant supporter un «athée» aussi dangereux, les Pères le renvoient du
séminaire, et après lui, son meilleur ami Théophile Bengila, lesquels iront
poursuivre pendant quatre ans leurs études à l'Ecole normale de Leverville.
A Leverville (actuelle Lusanga), le jeune Mulele est connu pour son
aversion de l'injustice. Désigné comme surveillant du dortoir des plus jeunes
élèves, il ne dénoncera jamais personne. En janvier 1951, jugé« rebelle» (déjà!)
1 L. Martens, Pierre l\1ule!e ou la seconde vie de Patnà: Lumumba, Epo, Berchem, 1985, p. 54.
2Ludo Martens (PierreMulele ou la secondevie de Patrite Lumumba, p. 42) retient cette date "d'après
le témoignage de Léonie Abo" (compagne de Mulele) et signale que "le livre Ribellions au Congo
l mentionne le 25 juillet et Ferdinand Nima 0e compagnon de Mulele qui s'est longuement
confié à Martens) donne le 25 octobre".
3 Kestergat, Congo,Congo.De l'indépendance à laguem civile,La Table Ronde, Paris, 1965, p. 35.J.
55et anticolonialiste, Mulele est renvoyé de l'école. Le directeur l'envoie à l'armée,
où il obtiendra après six mois le grade de caporal.
Engagé ensuite dans laForce Publique, l'armée coloniale (dans la même
unité que Joseph-Désiré Mobutu), puis démobilisé, Mulele s'insatlle, début
1953, à Léopoldville, où il travaille à la Direction générale des bâtiments civils
comme commis de deuxième classe.
C'est ici qu'il commence à penser à la politique. Il acquiert alors une
conviction: il devra s'atteler à libérer le peuple congolais du joug colonial. Pour
y parvenir, le peuple congolais opprimé doit s'organiser en une force pour
affronter l'ogre colonialiste. Au début, il tient son discours anti-colonialiste
auprès de l'Union des anciens élèves de la mission Leverville (Unamil), fondé
en 1952, à sa demande, par son ami Fernand Nima.
Le combat se mène également au sein de l'Association du personnel
indigène de la colonie (Apic), une organisation syndicale. Dès 1953, il se lance
dans une campagne visant à obtenir l'égalité des droits entre les fonctionnaires
blancs et noirs. Cette campagne pour « le statut unique» impulse la prise de
conscience nationaliste de nombreux « évolués ».
Mulele pense alors à la fondation d'un véritable mouvement de lutte
politique. C'est en 1958 que le projet d'un parti politique conçu après les
élections de décembre 1957 prend forme. Avec Fernand Nima et ses amis de
l'Unamil, dont Bengila et Fernand Munanga, Mulele fonde à Léopoldville, en
décembre 1958, l'ébauche du Parti J'olidaire afticain (p.SA.) dont l'objectif
principal est de libérer, dans l'unité, son pays du joug colonial belge.
Nationaliste convaincu, Mulele pense que cette lutte de libération doit s'inscrire
dans un cadre national, voire panafricain, avec le concours de toutes les ethnies
du Congo, d'où le nom révélateur qu'il donne à son mouvement. Il a horreur
des partis tribaux, telle la puissante Abako, qui domine la partie sud-ouest de sa
provillce.
Pour présider le nouveau parti, Mulele et Nima songent à Sylvain
Kama, commis principal à l'Hôtel de Ville, qui se passe pour l'un des plus
instruits et l'un des plus influents parmi les intellectuels du Kwilu. La liste du
comité directeur du parti est ainsi établie: Kama à la présidence, Pierre Mulele
à la vice-présidence, Fernand Nima au secrétariat général, Sébastien Balonji à la
trésorerie et Joachim Masena à l'information et propagande. Tous travaillent à
l'Administration, à l'exception de Balonji, qui est comptable à Lovanium.
En janvier 1959, après les émeutes de Léopoldville, les statuts du parti
sont rédigés, ce qui donne officiellement naissance au P.s.a. Le texte des statuts
assigne au mouvement deux objectifs principaux qui justifient les qualificatifs
« solidaire» et « africain» : le parti se veut un lieu d'expreJ'J'ionde la J'olidan'téentre
touteJ'leJ'coucheJde la population congolaiJe,où l'exclusion est bannie et le partage
équitable des richesses nationales réclamé1 ; en outre, le parti entend mener son
combat dans un contexte continentaf :
1Un sigle heureux (voulu ?) que tous les originaires du Kwilu et du Kwango prononceront tout
simplement « pesa », ce qui en kikongo, la langue locale, se traduit par « donner », ce verbe
symbolisant justement la « solidarité» !
2H. Weiss et B. Verhaegen, Parti SolidaireAfricain (pSA). Documents 1959-1960, pp. 11-12.
56"Le Parti Solidaire Africain a pour but l'émancipation du peuple africain dans
tous les domaines, son accession dans l'unité existante à l'indépendance et la
prévention de toutes les éventualités."
Peut adhérer au parti tout "Congolais de nationalité, sans distinction de
religion, de sexe, de tribu, de race et avoir au minimum 18 ans".
Le Psa, à l'origine un parti unitariste et socialiste
En somme, le P.s.a se veut une formation nationale, nationaliste et
multiethinque, un parti des masses. Au Congo, il est à l'époque, avec le Mouvement
national congolais (M.n.c.) de Patrice Lumumba, le seul vrai parti ainsi orienté.
D'ailleurs, le parti de Mulele se place dès le départ dans la ligne politique
adoptée en avril19 59 par le Mnc et ses satellites au congrès de Luluabourg1 :
"Le Psa désire que l'indépendance du Congo soit réalisée conformément aux
conclusions du premier Congrès des partis politiques congolais de Luluabourg,
dans le cadre des limites administratives et territoriales actuelles.
Il conçoit cette indépendance dans l'unité et dans le respect des pnnC1pes
démocratiques."
Au point de vue économique, le Psa entend clairement être un parti
anticapitaliste, qui soit tout le contraire du système colonial ~equel se fondait
sur un capitalisme sauvage, ignorant et oppressant les masses/ :
"Le Psa adopte comme système économique celui de l'économie socialiste qui
consiste à subordonner les intérêts individuels à ceux de la collectivité, inné chez
les Bantous en général, dans et par les paysannats collectifs, en vue de la
production des biens. [.. .].
Le Psa condamne par là tout système capitaliste qui consiste à exploiter les
richesses et l'individu au profit d'une minorité."
Le Psa se veut donc ce qu'on appellerait un parti de «gauche », qui
mène son combat surtout sur le terrain social3 :
"- Révision de la législation sociale et son adaptation aux réalités congolaises,
entre autres:
a) garantie de la liberté et du respect des droits des travailleurs;
b) augmentation des salaires minima;
c) amélioration des conditions de logement;
d) soins médicaux gratuits.
Expansion d'instituts de santé publique vers les milieux ruraux.-
Augmentation du nombre des écoles et renforcement du programme-
d'enseignement, plus scolarité obligatoire.
Gratuité d'enseignement jusqu'au degré secondaire.-
Développement d'écoles pour filles dans tous les domaines.-
1H. Weiss et B. Verhaegen, Pal1i SolidaireAfricain (PSA), p. 16.
2 Ibid., pp. 17-18.
3 Ibid., 18.
57Le statut des enseignants doit être élaboré de façon à stabiliser les anciens, à-
attirer plus de vocations;
- Extension des bourses d'études dans toutes les professions.
Protection et développement des œuvres d'art congolaises.-
- Sauvegarde de la paix sociale.
Pour le maintien de cette paix sociale, le Psa envisage, au point de vue
militaire, la création d'une « Armée nationale» et une Police qui soit éduquée
dans le respect de la valeur humaine.
En un mot, le Psa veut bâtir "une nation, dans toute sa jeunesse, au
même titre que les autres nations."
Pour atteindre ce noble objectif, il faut des hommes capables de mettre
en application le plan d'action arrêté par les fondateurs.
Le Psa, parti quasi « unique» du Kwilu et rival de l'Abako de Joseph-
Kasa-Vubu, parti« unique» du Bas-Congo, au niveau provincial
Au Kwilu, le P.s.a. n'a qu'une (petite) rivale, qu'il domine d'ailleurs très
nettement: l'Alliance des Bayanzi, Abazj, fondée en octobre 1959 et qui, sous
la devise « Liberté, Egalité », entend grouper les diverses peuplades yanzi dans
une forte association politique, en vue d'assurer la défense de leurs intérêts
politiques, sociaux et économiques. En fait, l'action de cet ambitieux parti
mono-ethnique se limite au sud-est de Banningville (actuelle ville de
Bandundu), principalement dans les territoires de Bagata et de Bulungu
(secteurs Due et Nkara) où sont localisés justement les Bayanzi. Mais tous
ceux-ci ne se reconnaissent pas dans l'Abazi, le P.s.a. les attirant également. Les
principaux dirigeants de ce parti mono-ethnique sont notamment Gaston Midu
et Vincent Mbwankiem.
Au Kwango où le Psa, parti polyethnique régional, recrute quelques-uns
de ses membres, règne un parti local, l'Union kwangolaise, la Luka, créée à
Léopoldville le 4 octobre 1959 et présidée par Albert Delvaux, futur Mafuta
l<:izola. Ce petit parti est également présent dans certaines communes de
Léopoldville, où il s'oppose violemment à l'Abako.
Le Kwilu et le Kwango, ainsi que le district de Lac Léopold II
(débaptisé plus tard Maindombe), qui formeront en 1966 la province de
Bandundu, appartiennent, avant 1962, à la grande province de Léopoldville.
Celle-ci comprend, outre les trois districts connus, ceux du Bas-Congo et des
Cataractes ~esquels formeront en 1966 la province du Bas-Congo) et la ville-
capitale de Léopoldville (future l<:inshasa).
Au niveau provincial (Léopoldville), le Psa, parti majoritaire de l'actuel
Bandundu, affronte, presque à armes égales, ou légèrement supérieures, la
célèbre et redoutable Association des Bakongo, Abako, le « parti unique» du
Bas-Congo et des Cataractes du leader charismatique Joseph Kasa-Vubu. Par
contre, le P.s.a. ne redoute nullement des partis insignifiants tels que l'Union
du Lac Léopold II (Unilac), l'Union des Bateke (Unibat) et le Rassemblement
démocratique du Lac, du Kwango et du Kwilu (R.d.l.k.) de Jacques Massa.
58Le Psa aurait voulu qu'il étende son influence dans toutes les provinces
du Congo. Malheureusement, son action ne sera limitée qu'au Kwilu (où il
constituera le « parti unique ») et un peu au Kwango et à Léopoldville.
Au Kwilu, le Psa sera la « propriété» de Cléophas Kamitatu, tandis que
le Comité central du parti sera, à Léopoldville, aux mains d'Antoine Gizenga.
KAMITATU AKIKWIT, GIZENGAALEOPOLDVILLE
Cléophas Kamitatu, président provincial du P.s.a.
Le comité central du parti, basé à Léopoldville, commence par
organiser des sections dans chaque commune de la capitale. Le 6 mai 1959, le
président Sylvain Kama, le vice-président Pierre Mulele et le secrétaire
Wenceslas Kuyitila écrivent à Cléophas Kamitatu, alors commis à Kikwit, pour
l'inviter à créer une section du Psa au Kwilu (chef-lieu Kikwit) et au Kwango
(Kenge), qui sont deux de cinq districts1 de la Province de Léopoldville.
A Kikwit, Kamitatu est déjà une forte personnalité dans les milieux
intellectuels. Il voit le jour le 10 octobre 1931, à I<ilombo, le village de ses
parents dans le territoire de Masi-Manimba, au Kwilu. Après 1945, il s'inscrit
au Petit séminaire de Kinzambi, au même moment que Pierre Mulele. C'est là
d'ailleurs que les deux hommes se découvrent pour la première fois.
A Kinzambi, Kamitatu fait six années d'humanités, puis deux années de
noviciat dans la Compagnie de Jésus. Contrairement à Mulele, il passe pour
être un séminariste dévôt : il sert pieusement la messe, communie tous les jours
et se confesse régulièrement. Il donne l'air d'adhérer complètement à la
doctrine de l'Eglise et de prendre pour paroles d'évangile tous les discours des
Pères. Condisciples, Kamitatu et Mulele ne se lient pour autant pas d'amitié:
l'un, suivant le jugement des Pères, attribue à l'autre des intentions « païennes »,
et le second accuse le premier d'être très inféodé à l'Eglise et à ses ministres.
Mulele croit alors que Kamitatu prendra la soutane. Erreur: Cléophas joue au
bon séminariste pour mériter la confiance des Pères, dont il redoute, à juste
titre, la colère, laquelle éclate à une moindre déviation ou contestation des
élèves. Mulele et Bengila, et avant eux bien d'autres, en ont fait les frais.
Kamitatu tient à terminer ses études entre les mains de ces jésuites qui
s'avèrent être de bons enseignants.
Au Kwilu, et sans doute un peu partout au Congo, leur prestige est tel
que leurs anciens élèves bénéficient considération auprès de la population.
Kamitatu, qui veut se distinguer parmi cette population, est prêt à payer tous
3eles prix, pour [mir ses études. Quand il les termine, après la année de
philosophie, il confesse aux Pères qu'il ne peut prendre l'habit religieux, mais
promet qu'il leur restera reconnaissant et fidèle.
1 Les autres districts de Léopoldville sont le Bas-Congo (chef-lieu Thysville, actuelle NIbanza-
Ngungu), les Cataractes (Matadi) et le Lac Léopold II, aujourd'hui Maïndombe (Inongo). Avec
ce dernier district, le Kwilu et le Kwango forment actuellement depuis 1966 - des districts de-
la province de Bandundu, tandis que le Bas-Congo et les Cataractes se sont mué en la province
du Bas-Zaïre (Bas-Congo depuis 1997).
59Après ses études à Kinzambi, Kamitatu devient moniteur à ICikwit,
avant d'entrer, en 1953, au Service territorial. Il exerce ensuite les fonctions de
secrétaire au Centre extra-coutumier, dans la même ville. C'est un agent
administratif modèle, devoué et consciencieux, qui rêve d'occuper une place
importante dans la société: sa formation scolaire, que beaucoup n'ont pas, ne
l'y prédispose-t-il pas? Pendant qu'il travaille à l'administration, Kamitatu se
souvient de la promesse faite aux Pères de rester dans le giron de l'Eglise
catholique. En 1955, il décide d'aller voir leur représentant local, l'abbé
Alexandre Nzundu, futur évêque de I<:.ikwit. L'Association des Anciens Elèves
des Pères Jésuites de I<:.inzambi (Asap) vient de naître; sa présidence est
naturellement confiée à Kamitatu, et Nzundu est chargé, comme le dit Ludo
Martens, d'inspecter "sur son état de religiosité"1.
Quand il reçoit la lettre de Sylvain Kama et Pierre Mulele lui
demandant d'organiser une section du P.s.a. au Kwilu et au Kwango avec siège
à I<:.ikwit, c'est naturellement à Nzundu et aux membres de l'Asap qu'il
s'adresse. Le choix alors est à opérer entre deux idées: soit rejeter la
proposition de 1'« athée» Mulele et créer un parti chrétien, soit l'accepter mais
l'orienter chrétiennement. C'est la deuxième proposition qui l'emporte: le
(( ))Ps.a., tel que le conceJ)rale groupe Nzundu-Kamitatu, ne sera guère un parti etlaÛ'
(( )), ))païen du genre de ceque 1'((athée Mulele est en train de monter. Il sera au contraireun
(( )),parti chrétien décide l'Asap ; les membres de cette association pensent, avec
raison, que la lutte politique ne réussit que quand elle est menée dans l'unité de
tous, quitte à « convertir» les « athées» du parti. C'est le début de la scission du
Psa, non encore déclarée certes, mais réelle, qui coïncide, on le voit bien, avec
sa naissance. Ce serait donc Kamitatu l'auteur de la future scission du P.s.a., qui
aura comme conséquence de diviser le Kwilu en deux tendances idéologiques.
Ainsi donc, au lieu d'orienter le parti vers un syndicat ouvrier comme le
désire la direction nationale, et conformément aux statuts, Cléophas Kamitatu
préfère lui imprimer l'image du syndicat chrétien belge, qui conviendrait mieux
à l'âme africaine2. La thèse d'une « âme africaine noire» définie selon les
normes de la civilisation chrétienne occidentale est, à l'époque, défendue par
l'Eglise catholique, par l'entremise de son porte-parole congolais, l'abbé
Joseph-Albert Malula. C'est en effet en 1958 que ce dernier soutient
publiquement, dans une conférence donnée à Bruxelles, que "le Noir bantu...
rejette comme un poison mortel toute civilisation et toute idéologie qui
s'opposent à ses aspirations profondément religieuses". Le futur primat du
Congo-Zaïre s'en prend, par conséquent, à ceux qui seraient tentés d'introduire
au Congo ce qu'il appelle, avec dédain, "le pire des esclavages, le matérialisme
athée". A I(ikwit, le message de Malula est diffusé parmi les chrétiens par
l'abbé Alexandre Nzundu et l'Asap. D'où l'orientation chrétienne du P.s.a.
Pour être en parfaite concordance avec la doctrine de l'Eglise
catholique que l'abbé Malula veut marier avec la civilisation congolaise et entrer
en contact avec des personnalités proches de ce prélat qui comptent en ce
moment, Kamitatu décide d'effectuer un stage journalistique à Le Coum'er
1 L. Martens, Pierre j\1ulele ou la seconde vie de Patrice Lumumba, EPO, Anvers, p. 58.
2 "Procès-verbal de la réunion du 23 juillet 1959", in Parti SolidaireAfricain (PSA), p. 88.
60d'Afrique, administré alors par Joseph Ileo, et dans lequel on trouve Joseph
Ngalula et Gabriel Makoso, tous des « malulistes ».
Mais revenons au P.s.a. de Mulele - puisqu'il faut parler maintenant
déjà de cette façon. A Kikwit, Kamitatu, qui lui donne une autre orientation,
compte sur ses collaborateurs pour l'asseoir. Le comité provincial qu'il dirigera
erecomprend, au 2 septembre 1959, Marc Katshunga à la 1 vice-présidence, Paul
Kakwala à la 2e vice-présidence, Christian Mafuta et Conrad I<:ipoy au
secrétariat, Honoré I<:imwanga et Denis Malonda à la trésorerie. Le Bureau
politique provincial est dirigé par Raphaël I<:inkie, et se compose de six
membres: Albert Kanzumba, Joseph Kasende, Yvon I<:impiobi, Vincent
I<:ingambo, Ignace Lukoki et Henri Muzongo1.
Antoine Gizenga, considéré comme le plus sage de tous les intellectuels
du Kwilu, est élu président national du parti
Soucieux d'élargir le parti à un plus grand nombre d'adhérents et de lui
donner un caractère démocratique, le président Kama, sur injonction du vice-
président Mulele, invite une centaine de personnes à son domicile de
Bandalungwa, pour élite démocratiquement le comité national du P.s.a. Est élu
à la présidence nationale Antoine Gizenga, pourtant absent de la rencontre de
ce jour-là, mais appuyé par le groupe Unami! de Mulele-Bengila et par les
notables et leur porte-parole Sébastien Mupondo. A leurs yeux, Gizenga jouit
d'un prestige considérable, pour sa « sagesse» due à son âge et son rang social.
Il a 34 ans lorsqu'il est porté à la tête du parti. C'est un intellectuel
accompli, comme nous le savons, et qui travaille dans l'enseignement.
Ce travail dans un secteur privé respecté et craint le mettait à l'abri des
pressions administratives. D'ailleurs, jusqu'à ce qu'il soit sollicité par les ténors
du Psa, Gizenga ne s'occupe pas de la politique, mais ne semble avoir d'yeux
que pour son travail d'enseignant. Dans le milieu des gens de Bandalungwa et
des ressortissants du Kwilu résidant à Léopoldville, il passe pour être le
« sage », le guide, à cause de ses nombreux conseils allant dans le sens de la paix
et de l'incitation à la formation. Car, pour mériter sa place dans la société,
pense-t-il, il faut éviter les chamailleries inutiles et s'adonner aux études. Sage,
Gizenga devient l'homme auprès de qui l'on vient solliciter conseils et avis,
pour prendre certaines décisions ou résoudre certains problèmes. Voilà
pourquoi, à l'unanimité, on le choisit pour conduire le Psa.
Gizenga accepte, avec humilité, la lourde tâche qu'on lui confie. Il
dirigera donc le Parti du Kwilu-Kwango, dont le Comité national comprend
erecinq autres personnes: Félicien I<:imvayà la 1 vice-présidence, Gabriel
Yumbu à la 2" vice-présidence, Pierre Mulele au poste de secrétaire général,
Ambroise Pombo à celui de secrétaire général adjoint et Germain Mwefi à la
trésorerie. A la direction du Comité central s'adjoint le Bureau politique
national, dirigé par le fondateur Sylvain Kama, et composé de: Joachim
Masena (directeur adjoint), Louis Mandala (secrétaire), Célestin Angelesaka,
Vital Bula, Donatien Kakulu, Léon Kashama, David I<:ingolo, Valentin
1 H. Weiss et B. Verhaegen, Parti solidaire africain (pS A.), p. 286.
61Lubuma, Gérard Makasila, Justin Matiti, Nicodème Muyere, Ferdinand Nima
1.et Valère N zamba
D'autres personnalités Psa, qui ne figurent pas sur cette liste ni sur celle
du Comité provincial de I<ikwit, participeront, d'une manière ou d'une autre, à
l'élaboration de l'histoire du Congo; citons notamment Louis Mulundu,
Bernardin Mungul-Diaka, Thomas Mukwidi...
Tous ces hommes, qui joueront chacun un rôle particulier dans le
Congo indépendant, participent en vérité à la bonne marche du parti, chacun
selon ses capacités. C'est un parti à direction collégiale, laquelle ne repose pas,
selon les mots de Herbert Weiss2, "sur les épaules d'un seul homme", mais est
"assumée par une équipe". C'est parce qu'ils sont tous des intellectuels que
chacun veut s'exprimer: les Kwilois ont l'esprit démocratique dans l'âme.
Au Kwilu, l'on sait depuis longtemps que les intellectuels devaient être
à l'avant-garde du combat; ils devaient orienter les vieux, les analphabètes et
les jeunes. D'où le slogan du parti: "Les intellectuels conçoivent une idée, les
vieux l'appuient par des exemples et des proverbes et la jeunesse l'exécute avec
dévouement, patience et oubli de soi pour le plus grand bien de tous".
Rivalité au sein du Psa entre les présidents national et provincial
Le Psa est d'abord un parti du Kwilu, disons-nous. Le plus gros de ses
membres provient de cette région. Les comités du Kwango et de Léopoldville
(à l'époque, les Kwilois ne sont pas nombreux dans la capitale, alors qu'ils en
constituent actuellement la majorité de la population) ont des apports
insignifiants. D'où, le « vrai» président du Psa, pourrait-on dire, « devrait» être
Kamitatu. Gizenga, à la tête du comité national, ne serait là que pour attendre
les rapports devant venir du siège provincial de Kikwit. Kamitatu est conscient
de l'importance de sa fédération. Et il va le manifester durant tout son mandat.
C'est là l'origine du différend, voire du conflit d'influence, puisqu'il va
en exister, entre le « vieux» Gizenga (né le 5 octobre 1925) et le « jeune»
Kamitatu (né le 10 octobre 1931). Il surgit donc au temps même de la
constitution du Psa. A ce moment, Gizenga, résidant à Léopoldville, ne voulait
s'en tenir qu'aux statuts, et à rien d'autre. Tel n'était pas le cas, semble-t-il, de
Kamitatu, qui, de la ville de Kikwit, voulait interpréter les textes à sa manière.
Surtout, il s'en prenait aux personnes qui dirigeaient le parti au niveau national,
critiquant leur manque de courage. En effet, comme il le dit ouvertement dans
une lettre qu'il adresse le 15 juillet 1959 au vice-président provincial Marc
Katshunga en visite à Léopoldville, le président provincial veut secouer
"l'inertie du comité central, la négligence à répondre aux lettres, le non-sérieux
de leurs agissements"3. Kamitatu veut aussi changer l'orientation même du
parti, qu'il trouve d'inspiration « communiste» ; lui rêve, non pas d'un « Psa de
gauche », mais d'un Psa « social-chrétien» ou « social-démocrate », c'est-à-dire
d'un « Psa de centre-droit », voire carrément d'un « Psa de droite ».
I H. Weiss et B. Verhaegen, Parti solidairecifricain(p.SA.), p. 285.
2
Ibid., p. 150.
3
Ibid., p. 75.
62Gizenga n'est évidemment pas content des critiques et des
« déviations» de Kamitatu, de son « indiscipline ». L'un des reproches qu'il lui
fait est qu'il ne veut pas expédier au Comité national les fonds de cotisation
versés par les militants de Kikwit, qui constituent le plus grand effectif de tout
le parti. C'est un "manque de respect et de confiance" de Kamitatu à l'égard du
comité central. Gizenga fulmine contre lui en ces termes1:
"Monsieur le Président,
Par la présente, je tiens à réprimer en vous qui en voulant toujours critiquer-
le Comité central en lui envoyant des notes qui, au fond, démontrent votre
manque de respect et de confiance envers celui-ci - des sentiments qui vous
amèneraient fatalement à vous ériger en indépendant.
Nous sommes appelés à construire dans le calme, l'entente et le respect, surtout
de ceux que nous avons désignés pour nous guider même s'ils se trompent.
Dans vos propositions et décisions, vous semblez vous passer du Président
général et de son Comité que vous taxez d'inertes et d'incompétents pour tenir la
direction du Parti.
Les ordres (qui) vous (sont) donnés par celui-ci pour exécution immédiate
deviennent objet de discussion dans votre comité sans vouloir même lui réserver
une réponse là-dessus.
N'oubliez pas qu'après toute période de succès vient celle de la dure campagne.
Que les succès rencontrés maintenant ne vous éblouissent pas les yeux."
Et Gizenga d'enchaîner, non sans autorité:
'Je veux et maintiens à ce que vous sachiez que le Comité central, par son
Président, dirige sans exception toutes les sections et conduit tout le Parti au but
qu'il s'est désigné dans le resped et la disàpline de tous...
Ceci dit, prenons nos affaires avec un nouvel esprit et marchons toujours de
l'avant, chacun à l'échelon de sa responsabilité. [...J.
Je veux voir la rentrée des fonds sans commentaires début août prochain."
Tenant à la discipline du groupe dans le succès, Gizenga pouvait sévir
contre les «débordements» de Kamitatu, et exiger par exemple qu'il soit
remplacé à la tête du parti au Kwilu. Mais, homme conciliant et soucieux de
l'unité du parti, Gizenga ne cherchera pas à envenimer la situation. En cette
année 1959, il a mieux à faire que de s'entre-tuer entre frères: il faut taire lesY
divergences somme toute pas graves pour affronter l'ennemi commun qui
serait précisément content d'apprendre que les frères se battent entre eux au
lieu de le combattre. L'ennemi commun, c'est le colonialiste, une espèce d'être
qui refuse aux autres leur droit à la justice et à l'autodétermination.
Gizenga, un président du parti qui a accompli sa mission, celle de
préparer les Congolais à assumer leur destin et à prendre la relève belge
Les spécialistes s'accordent pour reconnaître que sous sa présidence du
Psa, Gizenga admettait l'expression libre de chaque cadre, tout en se battant
I
H. Weiss et B. Verhaegen, Parti Solidaire AftÙain (PSA), p. 77.
63pour préserver l'unité du parti (c'est la même attitude ~u'il aura au pouvoir: ne
rien céder devant l'unité du pays) ; ainsi, Herbert Weiss note avec justesse:
"Au sein du Comité central et du Bureau politique national, Gizenga occupait
sûrement une position tout à fait particulière. A Léopoldville, c'est lui qui
maintenait l'unité du parti. A ce sujet, le témoignage très pertinent de Mandala
mentionne que « l'unité du parti était sauvegardée à Léopoldville grâce à Gizenga et à son
autorité et que Gizenga aplanissait toutes les divergencesdès qu'elles surgissaient». [...]
Si le Comité central et le Bureau politique national avaient éclaté, le Comité
de Kikwit aurait peut-être dirigé le parti, mais il est très probable que bon nombre
de membres de ces deux comités nationaux dispersés, seraient alors rentrés dans
leur région natale et y auraient provoqué une éruption de partis ethniques.
Ainsi donc, pour cette seule raison, le rôle joué par Gizenga à Léopoldville,
était-il vital pour le parti. Gizenga n'a peut-être pas été reconnu en dehors du Psa
comme un grand leader, mais au sein des instances supérieures du parti, il est
indiscutable qu'il a tenu une place tout à fait spéciale. Sans doute, le fait qu'il n'ait
pas émergé comme seul chef du parti accrût-il parfois des dissensions entre
dirigeants, mais il est possible que cette faiblesse même, à la longue, ait représenté
la plus grande force du Psa: elle signifiait, aux échelons inférieurs davantage de
participation à l'élaboration de la politique du parti, ce qui obligeait les instances
supérieures à accorder plus de considération à leurs desiderata. En tout cas, les
résultats sont là : le Psa est un des partis congolais, qui ont le mieux réussi à
maintenir leur unité durant la lutte de l'indépendance, malgré des conditions
difficiles, entre autres celle que constituait l'hétérogénéité ethnique de sa base,"
Cette lutte pour l'indépendance dans l'unité, Gizenga la mène dès le
début de son mandat, sans se fatiguer, avec détermination. Il sait que le
colonisateur ne fera pas de cadeau le jour venu de l'indépendance. Il faut donc
que les Congolais se préparent à prendre la destinée de leur pays.
POUR UNE INDEPENDANCE IMMEDIATE!
L'administration coloniale essaie "d'endormir les populations rurales et
de perpétuer le règne de l'exploitation de l'homme par l'homme"
Le Psa, avons-nous dit, naît après les émeutes déclenchées le 4 janvier
1959 à Léopoldville par l'Abako. Ces émeutes, qui ébranlent l'édifice colonial,
ouvrent la voie à l'indépendance du Congo belge.
En effet, le 13 janvier suivant, le Roi Baudoin annonce solennellement
que la Belgique va "conduire sans atermoiements funestes, mais sans
précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l'indépendance". Le
même jour, le Premier ministre Gaston Eyskens et le Ministre du Congo et du
Ruanda-Urundi (Minicoru) Van Hemelrijck déclarent que "la Belgique entend
organiser au Congo une démocratie, capable d'exercer les prérogatives de la
souveraineté et de décider de son indépendance."z
I
H.F. Weiss, Radicalisme rural et lutte pour l'indépendance au Congo-Zaïre. Le Parti solidaire a/n'cain
(1959-1960), L'Harmattan, 1994, p, 193,
2
W.J. Ganshof, Fin de la Souveraineté belgeau Congo, 1963, page de la chronologie,
64Elu président du Psa en juin 1959, Gizenga ne perd pas de temps pour
exécuter son travail. En ce moment, le travail consiste à engager le parti dans la
lutte pour l'indépendance du Congo. Car il y aura lutte, les Belges essayant de
conduire le processus vers l'indépendance à leur guise, sans tenir compte des
desiderata des Congolais.
Le premier acte officiel que commet Gizenga en tant que président du
parti consiste à adresser, le 7 juillet, une lettre au Gouverneur général du
Congo, pour réclamer la libération de 11 leaders du Psa arrêtés à Masi-
Manimba. L'administrateur de ce territoire, écrit Gabriel Yumbu, 2e vice-
président général du parti, avait "défendu de parler de l'indépendance et refusé
d'entendre prononcé le nom du leader de l'Abako, M. Kasa-Vubu, menaçant
de prison ceux qui désobéiraient à cette consigne"!. Dans leur meeting, les
dirigeants du Psa de Masi-Manimba n'auraient pas respecter la consigne, d'où
cr
ils furent arrêtés dans la nuit du 1 au 2 juillet. C'est Kamitatu qui, dans un
télégramme émis le 4 juillet, alerte Gizenga, qui agit.
La deuxième démarche de la plus importante, consiste à faire
sien le problème de l'émancipation congolaise. Depuis la déclaration
gouvernementale du 13 janvier, le processus vers l'indépendance annoncé
semble piétiner, l'Administration colomale freinant le combat des partis
politiques engagés pour l'indépendance. Or, le Kawngo et le Kwilu, ainsi que
l'affirme le mémorandum produit par tous ses notables (au total45 sisnatures),
exigent une "INDEPENDANCE IM:i\lIEDIATEET INCONDITIONNELLE" .
Le 12 juillet, Gizenga s'inquiète de la nonchalance de la Belgique auprès
de deux personnalités, le Président de la Chambre belge des Représentants et le
Secrétaire général des Nations urnes. La lettre au Président de l'Assemblée
nationale belge demande que soit reconnue aux partis politiques le droit
d'exercer librement leurs activités auprès des masses3 :
"Le Parti solidaire africain porte à la connaissance du Parlement belge qu'il
continue à se produire au Congo des actes qui sont de nature à mettre en doute
l'engagement solennel du peuple belge de mener le Congo à l'indépendance dans
les délais les plus brefs. La Belgique entend organiser au Congo une démocratie
capable d'exercer les prérogatives de la souveraineté et de décider de son
indépendance. Les libertés dont jouissent les Belges seront aussi au Congo
garanties par la loi fondamentale et leur exercice réglé.
Or, il n'y a de véritable démocratie que là où le peuple exprime librement son
opinion, sans qu'il ne soit inquiété. Cette opinion est mieux exprimée par les partis
politiques [...]
Toutefois, nous nous étonnons de voir l'administration locale mettre tout en
œuvre pour handicaper l'extension des partis politiques dans les milieux ruraux,
alors que «la démocratie ne s'arrête pas aux portes de la ville », disait la
déclaration gouvernementale. Faut-il en conclure que, d'un côté, la Belgique nous
accorde des droits et que, de l'autre, l'administration locale nous les retire? La
confiance est à nouveau ébranlée."
1H. Weiss et B. Verhaegen, Parti solidaireafricain(p.S A.), p. 60.
2 Ibid., p. 93.
3 Ibid., pp. 95-96.
65cr
Gizenga évoque l'arrestation, le 1 juillet, de 11 dirigeants sectionnaires
de Masi-Manimba qui tenaient meeting. La police avait intimidé la population
en tirant un coup de feu et en encerclant la cité. Cette attitude des
fonctionnaires belges "constitue un acte de provocation". Le Psa tient à ce que
de telles intimidations cessent, au risque de "compromettre l'ordre et la paix,
car en ce moment au Congo les esprits sont alertés et vivent aux aguets".
Au Secrétaire général des Nations unies, Gizenga alerte la communauté
internationale sur les tergiversations et les manœuvres dilatoires de la puissance
colonisatrice1 :
"Le monde entier a suivi le 13 janvier la déclaration gouvernementale faite par
la Belgique en ce qui concerne les moyens à mettre en œuvre pour l'accession du
Congo à son indépendance. L'institution d'une véritable démocratie par
l'instauration du suffrage universel est le moyen principal retenu par cet
engagement solennel. A cette déclaration timide et vague, nous avons applaudi
parce qu'elle contenait la promesse formelle de la Belgique de nous conduire à
notre indépendance dans les délais les plus courts possibles. Mais en fait, les
représentants de l'Administration belge du Congo nous ont prouvé qu'ils
entendaient réaliser autrement les réformes démocratiques annoncées.
Aux fins d'instruire nos populations sur leurs devoirs et droits de citoyens,
nous avons constitué des partis politiques. Ceux-ci rencontrent de sérieux
handicaps dans l'intérieur du pays où ceux-là mêmes qui sont chargés de faire
exécuter la déclaration gouvernementale empêchent l'extension des idéaux
politiques et économiques dans le but d'endormir les populations rurales et de
perpétuer le règne de l'exploitation de l'homme par l'homme, les Noirs sont
dressés les uns contre les autres; le système électoral n'est pas démocratique: les
femmes blanches ont le droit de vote, les nôtres non. Equilibre nombre votants
en faveur Européens. Les déclarations des chefs coutumiers, illettrés pour la
grosse majorité, ont plus de crédit auprès de l'Administration (nous ignorons les
auteurs de ces déclarations) ; des leaders politiques sont arrêtés et jugés pour des
raisons qui n'en sont pas Guges : fonctionnaires cumulant les pouvoirs). C'est ainsi
que nos onze leaders du Parti solidaire africain ont été arrêtés par un
fonctionnaire dans leur propagande préparant les élections.
Malgré notre désir sincère d'entamer un dialogue avec les Belges, nous
constatons que les représentants de ceux-ci sabotent les affirmations de leur
propre Parlement. Aussi, nous usons des droits reconnus par l'article 73 de la
Charte des Nations unies rendu applicable au Congo par la loi du 14 janvier 1945
et nous réclamons notre indépendance dans l'immédiat."
Ce que dénonce Gizenga sur les lettrés et les illettrés s'avère juste:
l'administration coloniale craint les uns et dorlote souvent les autres; ils les
oppose afm de mieux asseoir sa domination. Les lettrés - appelés « évolués»
dans le langage colonial belge - sont présentés comme des « nantis» qui
veulent tout avoir, et pire, qui méprisent les illettrés. Les leaders des partis qui
se battent contre l'ordre inique sont des trouble-fête, des terroristes qui veulent
déstabiliser la société en vue de la contrôler à leurs seuls profits. . .
1 H. Weiss et B. Verhaegen, Parti solidaire africain (p.SA.), pp. 96-97.
66"L'indépendance entraînera l'hémorragie des capitaux et du personnel
qualifié belge, car des Blancs ne voudront pas travailler avec nous"
Dans un document qu'il marque du sceau du secret (pour qu'il échappe
à la Sûreté belge), Gizenga s'adresse, le 13 septembre 1959, à tous les trois
chefs provinciaux du parti, dont Kamitatu pour le Kwilu, afIn qu'ils s'engagent
réellement dans le combat de l'émancipation1 :
"Nous avons l'honneur de vous faire parvenir ci-après une instruction à
caractère strictement secret qui vous mettra en mesure d'assurer sans heurts tous
les services, tant du secteur public que privé, pendant la période de passation des
pouvo1rs.
Les militants du parti actuellement en service dans tous les secteurs doivent
recevoir de vous une formation très prudente, de manière à éveiller leur conscienceet
le sens des respomabilités.
Principe général. Vous devez toujours avoir à l'esprit que nous réclamons
l'indépendance pour diriger notre pays nous-mêmes et qu'en ce moment nous n'avons pas
d'autres techniciens que le perJonnel aduellement en service. L'indépendance entraînera
inévitablement !'hémorragie tant des capitaux que dupmonnel qualifié belge.
Application. Le personnel congolais actuellement en service dans les secteurs
administratifs, judiciaire, police, militaire et privé doit s'attendre à compléter les
cadres en cas de nécessité, c'est-à-dire lors de la proclamation de l'indépendance,
car beaucoup de Blancs ne voudront pas travailler avec nous."
Le 28 septembre, Gizenga, accompagné de Cléophas Kamitatu,
Valentin Lubuma et David l<:ingolo, tient un meeting à Matete, l'une des
communes de Léopoldville, où il explique à la population la lutte que le Psa
mène pour l'indépendance. Selon le rapport du meeting fait par Lubuma et
I<:ingolo (président sectionnaire du Psa-Matete/ :
"M. Gizenga déplora les manœuvres de certains démagogues en collaboration
avec l'administration et la presse locale « Avenir» qui tendent à saboter le Parti
solidaire africain de plusieurs manières. Ils sèment vainement le désordre, la
mésentente juste au moment où toutes les forces tendent à s'unir pour conquérir
notre indépendance. Il a signalé que ceux qui minimisent actuellement l'action du
Psa verront son importance et sa grandeur quand l'heure viendra. Ils perdent leur
temps à critiquer absurdement la collaboration du Psa avec l'Abako comme s'ils
n'ont jamais vu un gouvernement de coalition au pouvoir."
Retenons la phrase: "Il a signalé que ceux qui minimisent actuellement
l'action du Psa verront son importance et sa grandeur quand l'heure viendra".
En effet, comme nous le verrons, le Psa va se révéler comme le deuxième parti
du Congo, après le Mnc de Lumumba. Cette phrase est dite dans l'esprit du
courrier du 13 septembre adressé aux présidents provinciaux et sectionnaires
du parti, dans lequel Gizenga demandait au Psa d'apprêter des cadres pour
assumer les responsabilités dans un Congo qui va bientôt être indépendant.
Ainsi, Gizenga ne se bat pas seulement pour l'obtention de
l'indépendance. Il n'est pas un de ces chefs qui disent: "Battons-nous d'abord,
1 H. Weiss et B. Verhaegen, Parti solidaireafricain(p.SA.), pp. 117-118.
2 Ibid., pp. 126-127.
67on verra le reste après". Non. Gizenga est un chef prévoyant, comme il n'yen
a pas beaucoup dans ce Congo en pleine effervescence. Tout en se battant, il
veut aussi envisager l'après-bataille. Il sait, comme tout le monde, que les
Belges, qui s'irritent à la pensée d'une émancipation congolaise, ne veulent pas
préparer leur relève. Les Congolais doivent donc s'armer eux-mêmes à assumer
leurs responsabilités futures. Voilà pourquoi il demande d'instruire les
auxiliaires congolais sur le rôle directeur qu'ils seront certainement appelés à
jouer dans un avenir plus ou moins proche.
Ce qu'afftrme Antoine Gizenga sur l'après-indépendance se
vérifiera fort malheureusement: "L'indépendance entraînera inévitablement
l'hémorragie tant des capitaux que du personnel qualifié belge". L'on verra
qu'effectivement, quelques jours après l'accession du pays à la souveraineté
internationale, les Belges abandonneront lâchement leurs postes de travail,
pour « punir» les Congolais, sachant que ceux-ci ne pourront pas être capables
de conduire les lourdes machines administrative et économique.
Gizenga, un chef visionnaire? C'est le cas de le dire. Mais l'on ne naît
pas nécessairement un prophète: on peut le devenir si l'on sait scruter avec
sérénité et sérieux la situation et en tirer les conclusions qui s'imposent.
"L'Indépendance ne se donne pas, elle se conquiert. En ce Jour,
l'Indépendance est sur le tapis [il faut la prendre] !"
Gizenga se montre également visionnaire quand, en octobre, il
concentre ses efforts sur la politisation du Kwango, un district qui,
contrairement au Kwilu, ne parvient pas à se dégager de l'influence an ti-
indépendance de l'Administration coloniale. Le 3 octobre, lui et Pierre Mulele
écrivent une lettre au président provincial du Psa à Kenge (Kwango), dans
laquelle ils afftrment que l'indépendance ne se donne pas, mais s'acquiert,
s'obtient par la conquête. Il faut faire comprendre à la population que le Psa
est là pour l'aider à prendre cette conscience et à l'engager dans la bataille. La
population doit savoir que l'Administration coloniale a peur du Psa pour cette
raison et cherche par tous les moyens à l'étouffer.
Le 15 octobre, Gizenga s'adresse aux abbés de Kenge, dans le district
du Kwango, qui, apparemment, ne veulent pas s'engager dans la lutte de
l'indépendance: en janvier 1959, les hommes en soutane étaient victimes de la
vindicte populaire parce qu'ils étaient considérés comme les collaborateurs de
l'ordre colonial. Après l'indépendance, le même scénario se répétera: ils
compteront également parmi les ennemis du nationalisme congolais. C'est
pourquoi, s'ils ne veulent pas subir à l'avenir une telle humiliation, ils doivent
dès maintenant choisir leur camp, le bon camp, celui du peuple en lutte contre
le colonialisme. Ils doivent devenir le fer de lance de cette lutte, en encadrant
les masses populaires! :
"Bien chers Abbés,
Vous savez que le Kwango a toujours été muet devant tant de problèmes qui
ont impressionné les autres régions du Congo. Les habitants de beaucoup de
régions ont entrepris des initiatives, et de très sérieuses, pour extérioriser leurs
! H. Weiss et B. Verhaegen, Parti soàaliste ajrimin (p.SA.), p. 145.
68sentiments et désirs nationaux dans des domaines bien divers. Et partout ils ont
conquis de l'influence et une renommée sur tout le territoire du Congo et parfois
même en dehors du Congo.
Le Kwango, une des plus grandes pépinières des jeunes gens instruits du
Congo, est toujours resté un foyer éteint du déluge. Jusqu'aujourd'hui où,
bouleversés par notre propre mutisme, nous nous réveillons quand le soleil s'est
déjà levé. Mais ne vaut-il pas tard que jamais? Ce jour, l'Indépendance est sur le
tapis. Donc, le Kwango doit vaillamment contribuer à prouver aux colonialistes
qu'il a beaucoup d'éléments capables de gérer une entreprise, plusieurs entreprises,
un Etat, plusieurs Etats, non par amour-propre, mais par le souci de supprimer la
misère qui a décimé nos aïeux et nos grands-pères et qui décime encore nos pères,
nous-mêmes et nos enfants.
Ainsi, le Parti solidaire africain est né. Propagez, enseignez et faites
comprendre aux populations le bien que leur amènera leur adhésion au Parti.
Nous ne nous abusons pas et travaillons en connaissance de cause. Craignez la
vengeance de l'opinion du courant général, car elle est terrible. Les premières
victimes des troubles du 4 janvier 1959 à Léopoldville et d'autres troubles encore
ont été malheureusement les religieux et les religieuses. Cela ne doit-il pas vous
donner à réfléchir ? Vous serez d'autant plus respectés que vous aurez contribué
ouvertement à l'instruction de la masse et à la construction du Congo de demain,
c'est votre devoir de citoyen d'ailleurs.
Nous les Congolais, nous comptons sur votre large collaboration pour
l'accession du Congo à son Indépendance."
Les ecclésiastiques congolais étaient souvent soustraits de la lutte
d'indépendance. Leurs homologues européens prétendaient que la politique
n'était pas faite pour les clercs. La lutte pour la liberté, pour la justice et pour le
droit ressort-elle de la politique, ou ne constitue-t-elle pas seulement un
combat pour la dignité, pour la vie?
Dans le Kwilu, les prêtres noirs commençaient à le comprendre, et ne
se posaient plus la question de savoir s'il était bien ou mal de lutter pour
l'indépendance. Ils s'engagent dans cette bataille, tout simplement. Nous avons
vu que l'abbé Alexandre Nzundu accueillit quasi favorablement l'annonce à
Kikwit de la naissance du Psa. Par peur d'être sermonné par ses homologues
européens, ou parce que la pratique de la religion le lui déconseille, Nzundu,
comme l'abbé Malula à Léopoldville, pré fera se cacher derrière les laïcs anciens
des écoles catholiques pour s'engager dans la lutte, voire pour la diriger.
Gizenga et Mulele: "Les colonialistes ne veulent pas nous écouter,
pourquoi serions-nous forcés de les écouter ?"
Si au Kwilu le clergé était déjà éveillé, il n'en était pas le cas pour le
Kwango, ainsi que le montre la lettre de Gizenga aux abbés. Ici, le colonialiste
et le missionnaire belges étaient tellement forts qu'ils continuaient, avec un
certain succès, à faire croire aux clercs congolais et au peuple que les partis
politiques et leurs propagandistes émanaient de Lucifer. Gizenga devait secouer
le cocotier avec une force telle que les fruits puissent tomber.
Le 26 octobre, soit onze jours après les abbés, A. Gizenga et P. Mulele,
secrétaire général, s'adressent à tous les présidents provinciaux et sectionnaires
69du parti, pour les alerter sur le cas du Kwango, où l'administration coloniale
s'entêtait d'interdire aux gens de s'adonner aux activités politiques. Si elle
continue, le Psa appellera la population à manifester son mécontentement! :
''Vous êtes tous priés d'avertir vos membres qu'une pression est faite sur le
Comité provincial de Kenge; l'Administration oblige le Comité provincial de
Kenge à donner les raisons du refus de la déclaration gouvernementale [du 13
janvier 1959] et du vote dicté par elle. Pourtant l'Administration sait que le
Comité exécute les ordres du parti et que le parti a des responsables.
Nous avons demandé un contact avec le Parlement belge. Il ne nous pas été
accordé de leur suggérer la meilleure application des principes de la déclaration
selon les Congolais pour partir d'un compromis satisfaisant l'Administration et les
administrés. Ils ne veulent pas nous écouter, pourquoi serions-nous forcés de les
écouter?
En conséquence, tenez toute la population prête à manifester, dans l'ordre qui
vous parviendra incessamment, quand aboutiront les méthodes d'intimidation
expérimentées sur Kenge."
Le président Antoine Gizenga, en général, répugne à la force. C'est un
partisan acharné de la non-violence et du dialogue. Mais puisque le colonialiste
veut toujours berner le peuple congolais et cherche à saboter son porte-parole
qui est le parti politique, alors, il ne peut recourir qu'à la méthode forte: la
manifestation. Au cours de celle-ci, des actes d'intimidation, en ce moment en
expérimentation au siège du Comité provincial de Kenge, pourront êtres
appliqués. En janvier 1959, l'Alliance des Bakongo (Abako) avait utilisé la
même méthode pour faire fléchir l'Administration; elle avait apparemment vu
juste.. .
L'Abako... Un parti qui a une grande expérience dans la lutte contre le
colonialisme. Et si le Psa s'inspirait de son idéologie, ou mieux, s'associait avec
elle pour mener victorieusement le combat? Cette question s'est toujours posé
au sein du Psa, sans vraiment trouver de réponse, du moins jusqu'en juillet
1959. A cette date, les partisans d'une « abakoïsation » (ou « kasa-vubisation »)
du Psa - avec à leur tête Cléophas Kamitatu et son Comité de I<ikwit - vont
franchir le pas, en engageant leur parti dans une idéologie fédéraliste, qui consiste
à mener la lutte en ne considérant que la région d'origine du peuple en lutte, au
lieu de voir tout le Congo! Outre l'Abako, le fédéralisme a ses adeptes au
Congo, dont la Confédération katangaise (Conakat) de Moïse Tshombe et le
Mouvement national congolais d'Albert Kalonji (Mnc-K).
Mais Gizenga et son Comité national de Léopoldville, qui veulent s'en
tenir à l'idéologie unitaire du parti, rechignent à embrasser l'Abako. Le combat
en unitarisme, lui également, a ses champions au Congo, dont le plus grand est
évidemment le Mouvement national congolais (Mnc) de Patrice Lumumba.
Entre le Mnc de Patrice Lumumba et l'Abako de Joseph Kasa-Vubu, le
cœur du Psa, déjà en train de se tirailler entre le clan Kamitatu de Kikwit et le
courant Gizenga-Mulele de Léopoldville, va balancer.
l H. Weiss et B. Verhaegen, Parti socia!iste africain (p.SA.), p. 153.
70ENTRE JOSEPH KASA-VUBU ET PATRICE-EMERY LUMUMBA,
LE CŒUR DU PSA BALANCE
Kasa-Vubu et Lumumba au centre la politique congolaise
Sur le plan national, deux personnalités dominent, depuis 1956 et
pendant longtemps encore, le monde politique congolais: Joseph Kasa-Vubu
et Patrice Emery Lumumba. Les deux hommes seront au cœur des événements
qui vont marquer l'histoire du Congo: de la réclamation de l'indépendance au
drame qui va survenir après. Tous les politiciens congolais vont tourner autour
d'eux, les uns s'alignant sur les idées de Kasa-Vubu, les autres sur celles de
Lumumba. L'alignement se fera par parti, ou au sein même du parti.
Comme nous le verrons plus tard, les dirigeants du Psa se scinderont
ainsi en deux, les uns pour Joseph Kasa-Vubu, les autres pour Patrice
Lumumba; les premiers seront conduits par Cléophas Kamitatu, les autres par
Antoine Gizenga et Pierre Mulele.
Il est nécessaire, voire capital, de suivre le cheminement de deux
hommes centraux de la politique congolaise, pour bien comprendre son
évolution plus ou moins dramatique. Les deux leaders sont différents en bien
de points. Grosso modo, Kasa-Vubu est un pur produit de l'école catholique,
laquelle est, dit-on, proche de la Belgique, puissance colonisatrice; il veut
appliquer au Congo le système qui gouverne la Belgique, à savoir que le
catholicisme est la religion d'Etat, un Etat divisé en provinces plus autonomes
les unes que les autres. Schématiquement, Lumumba, lui, est proche de l'école
protestante, donc plus « libéral»; il veut un Congo « laïc », ne favorisant
aucune religion au détriment des autres, un Congo qui soit uni, ne considérant
ses provinces que comme de simples entités administratives dépendant
étroitement d'un pouvoir central fort.
Kasa-Vubu pour un Congo fédéral(iste)
Joseph Kasa-Vubu voit le jour en 1913 (ou 1917 ?), à Kuma-Dizi, près
de Tshela, dans le Mayumbe, au Bas-Congo, alors un district de la Province de
Léopoldville ~es autres étant le Lac Léopold II, le Kwango et le Kwilu, le
Kwilu de Gizenga, Mulele et Kamitatu).
C'est un prêtre manqué: après des études primaires chez les Pères de
Scheut à Kizu, suivies des humanités latines au Petit séminaire de Mbata-Kiela
et de trois années de philosophie au Grand séminaire de Kabwe au Kasaï,
Kasa-Vubu abandonne l'habit religieux pour la vie civile.
Commis aux écritures à la mission Kangu en 1939, il obtient son
diplôme de « moniteur» en 1940. Engagé l'année suivante comme moniteur à
l'Ecole normale de Kangu, il est embauché ensuite à la société Agrifor à Lemba
pour organiser les écoles de l'entreprise. Mais il quitte le secteur privé pour
l'administration publique en 1942, en qualité d'aide-comptable au service des
approvisionnements du Gouvernement général, à Léopoldville.
En même temps, l'homme découvre la vie associative puis politique: à
partir de 1954, il est secrétaire général de l'Adapes et président de l'Association
des Bakongo (Abako), un mouvement socioculturel - créé par Edmond
Nzeza-Nlandu en 1950 - qu'il transformera rapidement en parti politique.
71A un moment où il est formellement interdit aux Congolais de parler
politique, Kasa-Vubu va oser poser des problèmes de nature politique. Ainsi,
dans le Manifeste de l'Abako publié le 28 août 1956 pour réagir contre la
« timidité» du Manifeste de Conscience qfricaine qui, publié le 30 juin 1956, se
prononçait pour une indépendance à long terme (selon le vœu exprimé par un
professeur belge, Jef van Bilsen, dans son ouvrage dont le titre dit tout: Plan de
trente ans pour l'émancipation de l'Afrique belge),le président de l'Abako, lui, réclame
une indépendance immédiate.
Aux élections communales de décembre 1957 organisées dans trois
villes du Congo (Léopoldville, Elisabethville et Jadotville), Kasa-Vubu est élu
bourgmestre de Dendale ~'une de 24 communes de Kinshasa qui porte
aujourd'hui son nom). C'est le premier Congolais à assumer une telle
responsabilité dans la capitale.
Le 4 janvier 1959, à la suite d'une interdiction d'un meeting de l'Abako,
des émeutes éclatent à Léopoldville, les manifestants s'en prenant aux symboles
de la colonisation. C'est le début de la lutte concrète du peuple congolais
contre l'occupation coloniale. L'intervention musclée de la police, appuyée par
l'armée, fait plusieurs morts. Le 8 janvier suivant, plusieurs leaders de l'Abako
sont arrêtés, dont Kasa-Vubu.
Le 14 mars 1959, Kasa-Vubu est remis en liberté provisoire. Deux
jours après, il est invité, en compagnie de Daniel Kanza ~e père de Thomas
Kanza) et Edmond Nzeza-Nlandu, à Bruxelles, où il subit, semble-t-il, un
« lavage» de cerveau. En tout cas, de retour au pays, on remarque que du
nationaliste radical qu'il était, Kasa-Vubu devient un nationaliste « modéré »,
qui demande une indépendance en concertation avec le pouvoir colonial!
Cette du Congo devrait respecter les particularités
locales, voire ethniques: l'Abako milite donc pour un gouvernement central
fortement décentralisé, qui laisserait un pouvoir de quasi autodétermination
aux provinces. Pire, un groupe au sein du parti milite même, non pas pour un
Congo indépendant, mais pour des « Etats congolais indépendants », dont le
Kongo central en serait un.
Kasa-Vubu exprimera la position des uns et parfois celle des autres.
Une position fédéraliste, voire con-fédéraliste, qui se place à l'opposé complet
de la conception unitaire de l'Etat prônée par Patrice Lumumba, le futur rival
de Joseph Kasa-Vubu.
Lumumba pour un Congo uni (unitaire, unitariste)
Patrice Lumumba vient au monde le 2 juillet 1925, à Onalowa, un
village du territoire de Kotako-Kombe, dans le Sankuru, un des districts de la
Province du Kasai. C'est le cadet d'une famille de quatre enfants vivant
pauvrement de revenus agricoles. Il commence par fréquenter l'école
missionnaire catholique où il a été baptisé, avant de changer d'avis, de passer
dans une école protestante, tenue par des Suédois.
En 1945, il est déjà un de ceux qu'on appelle les « évolués », une
minorité d'individus ayant bénéficié d'une éducation « moderne» et
intellectuellement privilégiés. Il se rend alors à Stanleyville (actuelle Kisangani),
72