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Attention école

De
160 pages

« De la petite maison d’école de campagne au prestigieux lycée de centre-ville à Toulouse, en passant par un lycée de garçons à Alger, un établissement privé à Dakar et un lycée rural de la Beauce, je suis restée cinquante-sept ans à l’Ecole. Ayant enfin échappé à l’institution, je m’autorise aujourd’hui à la brocarder, pour en souligner les travers et parfois l’absurdité. »


C’est ainsi que Mireille Picaudou Arpaillange présente ce témoignage émouvant et drôle, ponctué de situations et de portraits surprenants ou cocasses.


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Mail : client@edilivre.com

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-20615-0

 

© Edilivre, 2016

Avertissement

Dans le souvenir la réalité objective n’existe pas. Ce sont des émotions que fixe la mémoire et non pas des faits.

Attention école

 

Du plus loin que je me souvienne, l’école a pesé sur moi. Ce n’était pas comme on pourrait le croire à cause de ce qu’elle supposait de contraintes propres au système scolaire ou d’efforts pour l’apprentissage, car je suis née dans un milieu où le monde se divisait en deux. Il y avait d’une part les vaillants dont faisait partie ma famille, ceux qui travaillaient dur et étaient dignes de respect. Les autres étaient ceux qui savaient par instinct, car nul dans ce milieu de XXe siècle ne parlait d’épanouissement personnel, que le travail n’est pas forcément la finalité d’une vie. Ceux-là, dans mon entourage, n’inspiraient que mépris. D’emblée je savais que je me devais d’appartenir au premier groupe et j’étais prédisposée à l’effort. Mais si l’école a été pour moi un fardeau, c’est surtout parce qu’à cause d’elle j’ai été séparée de ma mère.

Mes parents vivaient dans un hameau isolé, assez loin d’un village. On était bien avant que Laurence Pernoud ne publie sa bible pour éclairer les parents soucieux de ne pas traumatiser leurs jeunes enfants, et on n’entendait pas alors à la radio les conseils du pédopsychiatre Rufo. On ne s’inquiétait pas d’éventuels dégâts psychologiques, on allait au plus commode. Nous laisser, ma sœur et moi, chez notre grand-mère maternelle qui habitait, elle, à deux pas d’une école qui avait disait-on un bon instituteur, était tout ce qu’il y avait de plus censé et pratique pour ma mère. Je dis ma mère car mon père travaillait (voir plus haut la catégorie « vaillants ») et laissait à son épouse le règlement des problèmes concernant les enfants. Je suis donc restée chez ma grand-mère sur les temps scolaires, du lundi matin au mercredi soir et du vendredi matin au samedi soir. C’est là que j’ai commencé à me mettre en mode survie les jours d’école, pour réserver la vie aux jours de repos et de vacances. Et j’ai gardé ce fonctionnement peu ou prou durant cinquante-sept ans ! Je ressentais fréquemment des douleurs de ventre le lundi matin, mon corps tentant l’impossible pour que je ne sois pas à nouveau séparée de ma mère jusqu’au jeudi et ces symptômes se sont répétés bien souvent à l’âge adulte.

Quatre fois par semaine nous suivions en voiture cette minuscule route entre bois et prairies, qui allait de la maison de mes parents au village de ma grand-mère. Un paysage avec ses vallonnements boisés que je trouve aujourd’hui plaisant, quand je le regarde avec mes yeux d’adulte, et que je ne voyais pas alors. Je ne me souviens que de l’éclosion rose intense des pois de senteur dans la luxuriance du printemps, qui tapissaient le talus droit de la route. Très exactement ils se trouvaient à droite quand je rentrais chez moi et à gauche lors du retour chez ma grand-mère. Mais à ce moment-là je ne voyais pas les fleurs, sans doute concentrée sur mon angoisse du lundi ou du vendredi matin.

Puis au chagrin de la séparation, vécu dès les premières années d’école, s’est ajoutée la peur. La terreur régnait dans la classe du maître qui se chargeait des élèves à partir du cours moyen et jusqu’au certificat d’études pour ceux qui n’iraient pas au collège, ou à l’entrée en classe de sixième pour les autres. La salle de classe était vaste pour accueillir cette floraison d’enfants des années d’après-guerre et il y avait quatre longues rangées de pupitres. Au fur et à mesure que l’on grandissait on changeait de rangée en s’éloignant de la cour de récréation pour se rapprocher de la route… par laquelle on allait pouvoir s’échapper, enfin !

Certains jours, la violence submergeait tout. La baguette cinglait l’air pour s’abattre sur le dos d’une camarade de classe, faisant voler en éclat un bouton de blouse sous le choc. Assise au pupitre derrière la victime, j’entendis ce jour-là le sifflement de la baguette et je vis le bouton s’éparpiller en mille morceaux. Les cheveux des élèves étaient tirés si violemment parfois que l’on pouvait en voir une poignée arrachée, tombée au sol près du pupitre de la victime. A la belle saison, des zébrures bleues fleurissaient sur les jambes nues des filles marquées par la baguette de noisetier. Les joues étaient sauvagement pincées et vrillées pour vous obliger à vous lever du pupitre. Si un élève plus grand et moins peureux refusait d’obéir et de quitter la salle il était trainé par les oreilles, car les cheveux des garçons étaient trop courts et seules les filles bénéficiaient de cette punition. Petite digression sur les oreilles dont l’hygiène était vérifiée régulièrement le matin par le maître quand nous étions en rang dans la cour avant d’entrer en classe, en même temps que la propreté des mains et des ongles. Il n’était pas question dans certaines familles de gaspiller l’eau du puits ou de la citerne en ablutions inutiles, car le réseau d’eau courante de la commune ne fut installé que lors de mes dernières années de primaire, au tout début des années soixante. Mais revenons à notre élève rebelle accroché à son pupitre au milieu des cris et des bruits de lutte. Il finissait expulsé de cours, sous le préau, d’où il s’échappait parfois pour faire un tour de vélo. Ce même élève, plus aguerri que les autres, obtenait certains soirs une maigre vengeance. Quand le maître était occupé, il ouvrait avec dextérité le couvercle du poêle en fonte et jetait dans les flammes la maudite baguette. Cela se passait après les cours, quand nous faisions le ménage de la salle de classe à tour de rôle et que le maître s’occupait des élèves qui devaient entrer en sixième ou présenter le certificat d’études. Il leur faisait faire du travail supplémentaire, ce que l’Education Nationale inventera plus tard sous le nom d’« Aide Individualisée ». Il donnait gratuitement de son temps pour que ses élèves réussissent, ce qui avait contribué sans doute à sa réputation de bon instituteur. Parfois c’était sa chaise que le maître brandissait et jetait au milieu de la classe parmi les hurlements. Certains jours sa colère atteignait les limites de la folie et il lançait rageusement l’éponge sur le tableau en lui ordonnant de l’effacer. Il est bien évident que personne ne relevait l’absurdité de l’injonction, chaque élève essayant de se faire le plus discret possible pour éviter que ne s’abatte sur lui la colère hystérique du maître. L’éloignement temporel n’a pas effacé ces scènes, mais ma mémoire les a regroupées, comme si elles s’étaient produites quotidiennement ce qui n’était pas le cas. Je suis donc devenue une bonne élève : pas le choix quand on n’a comme seule arme pour se faire oublier et échapper à la violence que celle de faire exactement tout ce que l’on attend de vous. Peut-être aussi le redoublement aurait été affreux, qui m’aurait obligée à rester un an de plus éloignée de ma mère. J’ai donc continué à fonctionner ainsi toute ma vie en élève modèle : cela m’a permis de réussir les deux concours très sélectifs de l’Education Nationale du premier coup car je faisais exactement tout ce qu’il fallait pour, rejouant sans cesse les angoisses de l’enfance au moment des premiers apprentissages.

J’ai toujours été opposée à la tricherie et, devenue enseignante, je sanctionnais lourdement, quand je parvenais à les confondre, les fraudeurs. La seule occasion où j’y ai eu recours c’était en situation d’urgence, face à ce maître qui me terrorisait. L’exercice de calcul mental suscitait chez moi une angoisse maximale. Le maître mettait au tableau une opération à effectuer mentalement. Il fallait dans l’instant écrire le résultat sur l’ardoise et la lever en montrant triomphant (ou pas) le fruit de nos cogitations accélérées. Me sachant peu douée pour ce genre de sport, j’avais parfois le temps de glisser un regard sur l’ardoise de mon voisin, compétent en la matière. En contrepartie il copiait sur moi pour tout ce qui était analyses grammaticales, orthographe, exercices de vocabulaire. Encore aujourd’hui j’ai beaucoup de difficulté à mémoriser les chiffres, ma propre plaque d’immatriculation ou mon numéro de téléphone. La cause est-elle une anomalie congénitale de mon cerveau ou bien l’angoisse du calcul mental m’a-t-elle à jamais inculqué la méfiance des chiffres ? Malgré tout la mémoire a ses fantaisies, car je me souviens encore de la seule multiplication à deux chiffres que je savais réaliser mentalement, celle par 11. Il suffisait d’additionner les deux chiffres et d’intercaler le résultat entre eux. Mais oui, vous allez voir ça marche : 25 x 11 (2 + 5 = 7) = 275 !

Pourtant j’ai trouvé aussi à l’école ce qui m’a aidée à échapper à mon quotidien de tristesse et d’angoisse : les livres. Quand je regardais dans mon manuel d’histoire la gravure représentant Vercingétorix jetant son glaive aux pieds de Jules César, ou Christophe Colomb naviguant vers les Indes, j’étais transportée dans un autre univers, je sentais que d’autres mondes existaient. Je récitais le poème de Lecomte de l’Isle et je frémissais à l’évocation de la panthère noire « la reine de Java, la noire chasseresse ». « Les bambous éveillés où le vent bat des ailes » me conduisaient loin du tilleul de la cour de récréation. On y voyait encore au sol les traces du mur qui avait séparé autrefois filles et garçons à l’heure des jeux. Des années après sa démolition chacun gardait son côté mais parfois l’intrusion de quelques garçons dans les jeux de filles semait la panique. Je n’imaginais pas alors qu’un jour en Algérie j’enseignerais dans un lycée non mixte à un public exclusivement masculin.

Si dans la cour on se mélangeait peu, car les jeux masculins et féminins étaient clairement distincts, après la classe nous avions constitué un club des cinq (deux filles et trois garçons) qui se réunissait sous un arbre près du village, inspiré des histoires du Club des Cinq dans la collection de la Bibliothèque Verte que nous lisions à l’époque. C’est à l’école et à travers mes premières lectures qu’est né mon besoin de fiction, d’en lire, d’en voir au cinéma, et enfin d’en écrire. Vivre d’autres vies inventées pour sortir de la mienne.

A l’école j’aimais aussi la couleur de l’encre violette que l’on versait, d’une bouteille gardée au fond de la classe sur une étagère, dans les encriers de porcelaine blanche des pupitres. La plume grinçait parfois quand on la frottait aux parois de l’encrier. Il m’en est resté un goût toujours vivant pour les encres de couleur. J’ai appris récemment que le poète Pablo Neruda écrivait toujours à l’encre verte… Mais je détestais le froid qu’il fallait supporter, en même temps que la honte de rester à moitié déshabillée près du poêle en attendant mon tour, les jours de visite médicale. Je sens encore sur ma peau le contact de la combinaison d’interlock que nous avions le droit de conserver sur notre culotte. Pourquoi la visite médicale avait-elle toujours lieu en période hivernale ? Mystère… J’avais également horreur du préau, il était associé pour moi aux séances de grimper à la corde qui pendait d’une poutre. En dépit des injonctions réitérées du maître je n’ai jamais réussi à m’élever au-dessus du sol. La poussière jaunâtre et volatile qui le recouvrait rendait le lieu irrespirable, quand, les jours de pluie, nous devions nous y cantonner et que nos pas et nos courses soulevaient un nuage couleur sable, comparable à celui d’un troupeau de zébus du Sahel en marche vers un point d’eau. Sous le préau se trouvaient aussi les cabinets, lieu de puanteur que nous devions nettoyer également lorsque nous étions de ménage. C’est ainsi que nous nommions les lieux d’aisance car il ne serait venu à l’idée de personne d’utiliser le terme de toilettes. Ce n’était pas un espace où l’on aurait pu envisager une quelconque ablution. Le sol de ces WC dit à la turque était d’un ciment qui avait perdu depuis longtemps sa couleur gris clair au profit d’une teinte marronnasse, et l’ensemble dégageait une odeur digne des bouches de l’enfer. Les portes ménageaient en haut et en bas un espace ouvert, sans doute destiné à éviter l’asphyxie totale au malheureux occupant.

J’étais probablement une élève digne de confiance car l’institutrice des petites classes me chargea plusieurs fois de tâches qui m’effrayaient et dont je me serais volontiers passée. Il s’agissait de monter à l’étage, dans la cuisine du logement que les maîtres occupaient au-dessus des salles de classe, pour mettre à cuire le rôti un peu avant midi. Ou bien je devais sortir, quand le klaxon du boucher qui faisait sa tournée dans les villages retentissait, pour prendre le paquet de viande qui correspondait à la commande de la maîtresse. Je devais avoir dans les sept ou huit ans et c’étaient des choses que je n’avais jamais faites auparavant. Je craignais de me brûler avec le four mais la maîtresse ne semblait pas le moins du monde préoccupée par ce risque. C’était un honneur que d’autres m’enviaient car cela permettait d’échapper quelques instants à la classe, mais pour moi c’était une corvée, source d’inquiétude.

En hiver durant les jours de pluie, le grincement plaintif de la scierie toute proche installée au cœur du village m’emplissait d’une tristesse inexplicable. Encore aujourd’hui quand le ciel est gris, j’entends la plainte mélancolique de la scierie et je respire la poussière du préau. Pourtant au printemps quand le tilleul était en fleurs, les rondes autour de son tronc (par chance il était côté filles) brassaient son parfum.

Les soirs d’hiver ma sœur et moi faisions nos devoirs dans le coin le plus chaud de la grande salle du café-restaurant de notre grand-mère, sur la table qui se trouvait au plus près du poêle. A cette heure-là les clients étaient assez rares. Quelques amateurs d’apéritif s’attardaient au comptoir, un enfant envoyé par sa mère venait chercher le litron de rouge du dîner. Les paysans avaient en général leur petite vigne et fabriquaient une piquette qui vous trouait l’estomac. Les autres se fournissaient au café. Il y avait parfois un ouvrier qui prenait pension pour le dîner et à qui il fallait que nous chantions une chanson, en général « La Paloma » ou bien « Gentil coquelicot ». Pourquoi vous demanderez-vous ? C’est qu’il n’y avait pas encore de télévision et nous remplacions la Star’Ac ! A midi, quand nous rentrions de l’école, la salle de restaurant était pleine d’ouvriers et de commerçants attablés, comme le boucher qui faisait sa tournée hebdomadaire et arrivait avec son steak que notre grand-mère lui faisait cuire. Pour moi, pénétrer dans cette pièce remplie d’hommes vociférants, car les décibels s’en donnaient à cœur joie, était une épreuve. J’en ai gardé une méfiance envers bars et restaurants où je n’entre jamais seule. Le repas se déroulait pour ma sœur et moi dans la cuisine. Mais la porte donnant sur la salle de restaurant restait ouverte et notre grand-mère s’activait entre les deux lieux, servant ses petites-filles et ses clients. Les bruits et les odeurs de la salle destinée à la clientèle pénétraient dans les moindres recoins de la cuisine, chassant toute intimité. C’était pour moi un supplice quotidien. On retournait ensuite à l’école dans l’incertitude de savoir comment serait luné le maître cet après-midi-là. Les chaises allaient-elles voler ou bien chanterions-nous paisiblement la Marseillaise, que les grands devaient apprendre pour le certificat d’études, accompagnés par le guide-chant du maître ?

Je n’avais pas conscience à ce moment-là que nous étions pourtant ma sœur et moi des privilégiées, car la majorité des autres élèves de l’école venaient de hameaux parfois très éloignés, ce qui les obligeait à parcourir plusieurs kilomètres le matin et autant le soir. Pas de risque de surpoids pour ces enfants par manque d’exercice quotidien ! Pas d’embouteillages de voitures à la rentrée ou la sortie des classes comme en connait aujourd’hui la même école rurale. Tout le monde repartait à pied, ou à vélo pour quelques rares chanceux. Ces élèves « périphériques » se regroupaient par destination, il y avait « les Pech-Pialat », « les Laboissière/Les Cabanes », deux hameaux qui étaient proches, « les Queyrou » et enfin « les Liabou », qui habitaient les confins de la commune. Nous avions hérité des générations précédentes, nous les habitants du Bourg, de cet espèce de mépris pour ceux qui vivaient loin de la « capitale », comme si l’éloignement induisait un caractère plus arriéré. On retrouvait là étrangement quelque chose qui ressemble au mépris ou à la condescendance des parisiens envers les provinciaux.

La génération de mes parents avait connu la lutte acharnée de l’école de la République pour éradiquer les restes de patois, qui était en fait de l’occitan languedocien, et faire triompher le français. Dans ces années trente et quarante, un mot de patois lâché signifiait pour le contrevenant une punition qui consistait à passer sa récréation dans un coin, lesté d’une grosse bûche. Pour ma génération, les punitions avaient fait leur effet et il était rare d’entendre à l’école des mots de patois, même si l’occitan a laissé quelques traces dans le parler quotidien, comme par exemple dans l’expression « en par là » qu’utilisent encore certaines personnes. Là où le français avait entièrement triomphé, c’est qu’il avait réussi à rendre le patois ridicule, si bien que quand un élève s’oubliait en disant, voire écrivant, un mot de la langue interdite, le maître en profitait pour se moquer et toute la classe de s’esclaffer et de se gausser de cet ignare qui écrivait « pibola » au lieu de « peuplier » dans sa rédaction. L’école avait fait du patois/occitan la langue des ploucs ! Et cette vision a la vie dure. L’Ecole de la République a aussi son côté obscur. Egalité dans l’éducation certes mais aussi standardisation, au détriment des cultures régionales. On peut considérer que c’est sans importance au XXIe siècle. J’ai tendance à m’en chagriner car c’est comme une part de moi-même qui me serait restée interdite.

Ploucs, nous devions effectivement en avoir le comportement lors des premiers voyages scolaires organisés par l’Amicale Laïque. Il s’agissait de véritables raids d’une journée effectués en car (le mot bus ne faisait pas encore partie du langage rural). Nous partions du village bien avant le lever du jour, c’est-à-dire fort tôt car ils se déroulaient vers la fin de l’année scolaire, au moment des jours les plus longs. Le rassemblement avait lieu devant le café restaurant de notre grand-mère, où attendait le car. Certains commençaient la journée par une boisson revigorante, un Pschitt citron ou orange ou pour les plus joueurs un Cacolac, cette boisson lactée au chocolat qui ne tardait pas à peser sur certains estomacs quand les virages se multipliaient, obligeant le chauffeur à s’arrêter en urgence pour laisser descendre un passager livide qui se soulageait dans le bas-côté. Je vous parle des virages, car sur les petites routes de l’Aquitaine et de Midi-Pyrénées on était toujours dans un perpétuel balancement de gauche et de droite. Et bien sûr pas un kilomètre d’autoroute, parfaitement inconnue dans ces régions reculées du Sud-Ouest de la France ! Et imaginez le roulis quand nous attaquions l’Auvergne pour nous rendre au Puy de Sancy ! Je me souviens d’un car neuf qui nous avait enthousiasmés car il disposait d’un micro. Cela permettait aux amateurs de pousser la chansonnette, ce que faisait parfois ma mère. Et devinez ce qu’elle chantait ? « La Paloma » bien sûr, reine du patrimoine chansonnier familial, même si ma grand-mère préférait « la Madelon » ou « Ô Catarinnetta bella tchi tchi », question de génération. La scène la plus pittoresque était lorsque nous débarquions dans une ville balnéaire comme Biarritz. Beaucoup n’avait jamais vu la mer, et nous étions bel et bien un groupe de ploucs sur la plage, avec des maillots de bain « craignos » comme on dirait aujourd’hui, voire pas de maillot du tout, pantalons retroussés et jupes relevées sur des mollets blancs. L’heure du pique-nique était tout aussi folklorique : dans un square de la ville, on déballait les paniers de victuailles, sans oublier la chopine de rouge… A l’heure du départ, il manquait toujours un plouc, qui n’avait pas compris le lieu de rendez-vous, qui s’était perdu… Mais ces journées marathon demeurent malgré tout comme un grand moment de joie, de convivialité (vocable qui n’était pas en usage à l’époque). On était encore dans l’élan et l’enthousiasme des années d’après-guerre.

 

Les années scolaires qui suivirent ne furent pas beaucoup plus heureuses. En classe de sixième, monsieur B., professeur de mathématiques, usait de punitions humiliantes mais sexuellement différenciées. Le nombre de coups donnés était calculé en fonction de l’échelle d’erreur. Par exemple en géométrie tant d’erreurs de millimètres, tant de coups. Mais à l’heure de la punition, il faisait preuve de délicatesse envers la gent féminine. Alors que les garçons devaient se mettre debout, penchés en avant, et offrir leur postérieur au pique-feu du poêle qui servait à les châtier, nous, le sexe faible, devions présenter la pointe de nos doigts regroupés en faisceau sur lequel s’abattait la règle métallique du professeur, selon la même méthode de calcul pour le nombre de coups. Il semble que le popotin des filles ait été sacré, car je doute que monsieur B. ait eu peur d’une plainte de parents. Cela ne se pratiquait pas, on était encore loin de l’ère de l’enfant-roi et le maître ou le professeur était souverain dans sa classe. Mais par contre il semblait bien établi pour cet enseignant que l’on ne traitait pas les filles comme les garçons.

Heureusement le cours d’anglais était beaucoup plus… cool, car notre professeur qui roulait les « r » comme les écossais, était une brave vieille dame qui sans doute n’avait jamais entendu parler de ce que le jargon actuel de l’Education Nationale appelle un locuteur natif. La prononciation de l’anglais par madame B. n’avait rien d’oxfordien, et y pointait l’accent rocailleux des Causses du Lot. Des années plus tard je connaitrais un collègue angliciste qui parlait à ses élèves un anglais aux intonations beauceronnes ! Malgré ce handicap linguistique de départ, tout de suite j’aimai les langues étrangères, mais aussi le latin et l’histoire-géographie.

Le premier trimestre de la classe de sixième servait de centre de tri : selon les résultats on était admis dans la sixième 1 « Classique » où on enseignait le latin, les moins bons élèves restant dans les sixièmes 2 et 3 dites « Modernes ». Paradoxalement, dans ces années où la modernité avançait à marche forcée, dans l’Education Nationale il était de bon ton d’être « Classique ». Certains diront que l’école est toujours en retard sur son époque. Fidèle à ma stratégie de bonne élève, développée à l’école primaire et quelques coups de règle sur les doigts plus tard, j’entrai dans la sixième d’élite ! Monsieur V. qui y enseignait l’histoire et la géographie était un jeune homme débutant qui prenait son premier poste après avoir fait son service militaire. Il apportait un souffle d’air frais au milieu de tous les vieux profs PEGC, anciens instituteurs reconvertis en enseignants de collège, qui gardaient des méthodes d’avant-guerre en ce début d’années soixante, pourtant tout proche de l’explosion de mai 68. Au lieu de nous faire apprendre par cœur nos leçons d’histoire et de géographie pour les « recracher » le jour du contrôle, il nous posait un sujet de réflexion et nous laissait livre et cahier de cours à disposition le jour de l’évaluation ! Grande révolution qui semait l’émoi parmi les élèves. S’il n’y avait rien à apprendre par cœur et à réciter, que fallait-il faire ?

Celle qui, durant mes années de collège, mettait un grain de folie dans la très stricte Education Nationale d’avant mai 68, était le professeur de musique, mademoiselle G. Une anglaise mystérieusement échouée au fin fond du Sud-Ouest, à une époque où les britanniques n’avaient pas encore colonisé les villages en voie d’extinction du Périgord et du Quercy. Elle s’exprimait avec un reste d’accent anglais, jouait du piano et parfois se juchait sur une table pour battre la mesure. Elle ne suivait pas les codes qui régissaient l’enseignement français de ces années-là, ce qui lui valait d’être traitée de folle par les élèves, mais aussi sans doute par certains de ses collègues. Sur un électrophone (c’était la première fois qu’un enseignant introduisait dans une salle de classe cet appareil réservé aux booms d’adolescents) elle nous faisait écouter la chanson que les radios de l’époque avaient rendue populaire : « A whiter shade of pale ». Nous ne comprenions rien aux paroles, qui me semble d’ailleurs toujours absconses aujourd’hui, mais cela remplaçait avec bonheur les dictées musicales et autres exercices de rythme qui constituaient le quotidien du cours de musique. Nous passions moult heures à agiter notre avant-bras de haut en bas pour...