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Atterrissage forcé

De
328 pages
Tantôt française, tantôt sicilienne, Carla n'a qu'une certitude : être bizertine. Les remous de l'histoire et les guerres qui la ponctuent vont la plonger dans une spirale de faits divers qui lui feront perdre tout repère identitaire. Au-delà d'une approche intimiste, Atterrissage forcé est un roman socio-historique dans lequel la question coloniale se traduit en question humaine : Qu'est-ce qui permet aujourd'hui de penser que n'est colon que celui qui soumet ? Ce livre est un voyage dans les couleurs du Maghreb sous l'emprise européenne, dans le mythe de la cohabitation.
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Graveurs de mémoire
Dernières parutions Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un demi-siècle au service de l'État, 2010. Vincent LESTREHAN, Un Breton dans la coloniale, les pleurs des filaos, 2010. Hélène LEBOSSE-BOURREAU, Une femme et son défi, 2010. Jacques DURIN, Nice la juive. Une ville française sous l'Occupation (19401942), 2010. Charles CRETTIEN, Les voies de la diplomatie, 2010. Mona LEVINSON-LEVAVASSEUR, L'humanitaire en partage. Témoignages, 2010, Daniel BARON, La vie douce-amère d’un enfant juif, 2010. M. A. Varténie BEDANIAN, Le chant des rencontres. Diasporama, 2010. Anne-Cécile MAKOSSO-AKENDENGUE, Ceci n’est pas l’Afrique. Récit d’une Française au Gabon, 2010. Micheline FALIGUERHO, Jean de Bedous. Un héros ordinaire, 2010. Pierre LONGIN, Mon chemin de Compostelle. Entre réflexion, don et action, 2010. Claude GAMBLIN, Un gamin ordinaire en Normandie (1940-1945), 2010. Jean-Pierre COSTAGLIOLA, Le Souffle de l’Exil. Récit des années France, 2010. Jacques FRANCK, Le sérieux et le futile après la guerre, 2009. Henri-Paul ZICOLA, Les dix commandements d’un patron, 2010. Albert DUCROCQ, Des Alpes à l’Uruguay. Un pont entre deux rives, 2010. Edmond BAGARRE, Géologue : une vie de recherches et d’aventures. Afrique, Amérique, Europe, Asie, 2009. Pierre-Alban THOMAS, De la Résistance à l’Indochine. Les cas de conscience d’un FTP dans les guerres coloniales, 2009. Elhadj Mohamed Lamine TOURE, Mémoires d’un compagnon de l’indépendance guinéenne, 2009. Jean-Claude LEPRUN, Une jeunesse malgache (1942-1966), 2009. Jeannine PILLIARD-MINKOWSKI, Eugène Minkowski 1885-1972 et Françoise Minkowska 1882-1950. Eclats de mémoire, 2009. Jacqueline ADUTT-THIBAUT, Mon Avenue Montaigne, 2009. Michel MALHERBE, Fonctionnaire ou touriste ? Mémoires d’un globe trotter, 2009. Jacques-Thierry GALLO, Mon histoire avec Dieu. Un témoignage vivant, 2009.

à ma mère, à mon père, à tous ceux qui n’abandonnent jamais

Première Partie

Cendrillon d’Afrique
La matinée rend timidement ses formes et ses couleurs aux maisons du quartier endormi, quelques bâillements de volets qui s’entrouvrent et ma mère qui du fond de son lit, trempée de sueur, transpire toute la douleur des femmes de ce monde. Les doigts crochetés dans le traversin en plumes, elle hurle, elle gémit devant la vieille femme impassible, assise dans un coin de la pièce encore sombre, ma grand-mère. Mais moi je ne veux rien entendre. Je suis bien au fond de ce corps, aussi agité soitil, je suis bien assez tranquille comme ça. Le corps n’a pas l’air d’être d’accord et j’en sens les sursauts qui me bousculent, il conspire tout autour de moi, avec une de ces forces qui je le sens bien cherche à m’exclure d’où je suis. Je commence à avoir sérieusement peur, mais je ne sais pas de quoi. La poussée continue, de plus en plus forte, de plus en plus étroite. Malgré moi et malgré ma résistance, j’emprunte un chemin déjà bien pénible. Je suffoque, je ne sais plus respirer, je suffoque, je manque de quelque chose qui m’empêche de me sentir bien, mes yeux brûlent, je glisse, je glisse vers une lumière éclaboussante. J’ai froid et j’en tremble, un cri bestial sort de ma gorge et me transperce les oreilles. Lorsque je m’apaise enfin, je découvre le nouveau monde. D’autres sons s’agitent autour de moi, je crois reconnaître la voix de ma mère, claire et forte et lointaine. Je la préférais en sourdine, feutrée, lorsqu’elle résonnait sur ma peau. Où suis-je ? Où est ma mère ? D’autres mains m’emmaillotent et me posent dans un petit berceau en osier, je l’entends qui grince dès que je bouge. Un peu plus loin, des sifflements d’hirondelles fusent régulièrement dans le ciel. Je voudrais bien me rendormir, mais avec tout ce vacarme, toute cette agitation, je ne sais pas comment trouver le sommeil et surtout il y a ce mal qui me tiraille à l’intérieur, un mal étrange, qui de mes pleurs me conduira jusqu’au sein de ma mère. À travers les persiennes écaillées, des claquements de sabots annoncent déjà le passage du muletier. Une petite fille du nom de Carla vient de naître rue de Venise. Sa mère n’a pas eu le temps de se rendre à la clinique, alors la petite est arrivée toute seule, enfin presque. Sa grand-mère est là, qui l’aide à sortir de ce corps agité. De ses longues mains, douces et habiles, elle rattrape avec beaucoup de calme la petite masse gluante qui glisse entre les cuisses ensanglantées. Tendrement, elle la porte dans ses bras et lui caresse le dos, lui nettoie le visage, d’un geste sec et sûr, l’enveloppe d’un drap de coton. C’est elle qui coupe le cordon ombilical après l’avoir noué en son extrémité. Sur une petite table en bois près du lit, des serviettes propres et une bassine en émail blanc, remplie d’eau chaude, attendent leur tour. Au-dessus du lit, le Christ observe la scène avec tristesse, toujours cloué à sa croix. Pour lui tenir compagnie, une pâle photo d’un couple de jeunes mariés, encadrée à la française et un bouquet de fleurs séchées suspendu au cadre. Probablement le même que celui tenu par la jeune femme sur la photo. Il fait bon dehors, ce printemps de 1932 sera le premier de Carla, Carla la Bizertine. La vieille dame a presque du mal à rendre le bébé à sa 11

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mère, à peine émue d’avoir déjà accouché. Voilà une naissance expédiée. C’est fait ! Carla, au creux du bras de sa maman, regarde déjà dans une autre direction, celle de l’autre maman. Celle qui l’a tendrement embrassée, celle par qui la vie lui a été donnée, celle qui lui ressemble. Carla, c’est moi. La Tunisie est le petit pays au grand cœur qui m’a recueillie. Le monde est vaste autour de moi, je ne comprends pas toutes ces langues qui se croisent autour de mon berceau. Il y en a une qui chante en italien ou en sicilien, je ne sais pas trop, l’autre qui me parle en français et puis quelques agitations gutturales qui vont et qui viennent dans cette autre langue, différente de celles qui me sont proches, quelques phonèmes aux accents berbères. À l’âge de six mois, ma mère m’empoisonne. Elle m’intoxique avec ce sein qu’elle me tend et enfonce dans ma bouche jour et nuit, son lait tourne et provoque un abcès dans mon petit corps. Ce n’est pas de sa faute, elle vient de perdre son père qu’elle adorait tant. Elle se sent responsable de sa mort, elle n’a pas tort, depuis son départ, son père avait cessé de vivre déjà. Le désespoir l’avait emporté. Et moi, au fond de mon petit berceau blanc, je meurs tout doucement. Chaque jour je m’affaiblis et je dépéris, je refuse cette mamelle qui m’intoxique et je sens que cela agace ma mère. Lorsqu’elle comprend enfin qu’elle doit me nourrir autrement qu’avec son propre lait, plusieurs ganglions s’infectent déjà tout autour de mon cou. Je noircis. Le médecin s’adresse à mes parents sans ambages : — Il faut vite aller à l’église, elle est presque morte. Pensant qu’il ne me reste que quelques jours à vivre, mes parents décident de me faire baptiser d’urgence et l’on me choisit un parrain et une marraine de fortune. Vite, vite, à l’église ! Ce qui fait que mon parrain est un capitaine de la Marine nationale, un ami de mon père que je n’ai jamais connu. Mon père lui a dit : — Tu viens avec moi, il faut que je baptise ma fille aujourd’hui, parce qu’elle va mourir. Et il est venu sans discuter, c’est comme ça. Ma marraine se trouve être ma grand-mère paternelle, Santa Bova, qui en fin de compte remplira son rôle mieux que n’importe quelle maman au monde. Une fois l’histoire du baptême réglée, tout le monde se sent soulagé et moi, il ne me reste plus qu’à attendre la mort. Mais déjà, du fond de ce petit berceau blanc, je suis une forte tête, je résiste et surtout, je préfère le lait de la vache à celui de ma mère. Voilà comment je nais pour la deuxième fois. Cette fois-ci, je n’ai plus besoin des mamelles de ma mère. Je renais sans elle. Mon premier souvenir d’enfance est la naissance de ma sœur Évelyne. Lorsque je m’approche du lit, elle est allongée près de ma mère et celle-ci me donne des bonbons à la menthe, un peu pour me contenter, un peu pour me rassurer, offrant à cet évènement une sensation de fraîcheur agréable. Un bonbon de rien du tout et tout rentre dans l’ordre. Je pourrais me passer de friandises et de la créature qui gesticule dans mon berceau par la même occasion. 12

Le deuxième souvenir est pour mon père. Il s’appelle Giuseppe Fargo. Il est né en 1899 en Tunisie, ce pays magnifique, qui toute ma vie sera ma fierté. Ce beau Sicilien d’origine slave est très grand, il a l’air d’un homme distingué, un pur-sang du milieu. Lui et son père sont maîtres d’œuvre de maçonnerie. Ils ont construit entre autres maisons et bâtiments, la poste de Tunis. Parfois le travail manque, alors pendant les saisons mortes, mon grand-père part avec ses deux fils en France pour y construire des villas. Pendant plusieurs mois, ils sillonnent le nord de la France. Tantôt ils bâtissent, tantôt ils s’imprègnent de modèles de construction et les reproduisent en Afrique du Nord. Déjà, les dômes, les koubbas cohabitent avec les toits de tuiles de tradition mauresque. Ces emprunts architecturaux viennent enrichir par leur diversité et leur technique les villes tunisiennes. Ainsi s’élèvent des toits pointus et ardoisés, coiffant des murs de briques rouges entre les toits terrasse blancs et peu élevés de Bizerte. Parfois on y entre par une grande porte en arc outrepassé ou trilobé et le mariage des styles semble accompli. Leur histoire, celle de mes parents, commence dans le petit café d’un petit village de Picardie. La fille susurre à l’oreille du gars quelques mots rapides entre deux services, se faufile entre les tables et échappe au regard de ses parents postés de l’autre côté du comptoir, affairés comme d’habitude entre les clients et les verres à essuyer.Ils se lancent des œillades, des regards brûlants, elle ne manque pas de le frôler à chaque occasion. Cette fois, il retient son poignet et lui offre un rendez-vous. Le gars, c’est mon père, rien d’autre qu’un étranger. La fille, ma mère, aide ses parents à servir les clients le soir après l’école. Dès que l’on passe la porte du café, tôt le matin, l’odeur du maroilles chaud, la couche épaisse de beurre blanc salé sur les tartines de pains grillés et les effluves de café réchauffé, achèvent de vous convaincre qu’un solide petit-déjeuner s’impose avant de commencer la journée. Les clients ici deviennent rapidement des habitués. Dans l’ensemble Alexia jouit d’une vie paisible. Elle prend des leçons de violon, poursuit ses études, est entourée d’amies, elle est la fierté de ses parents et s’entend à merveille avec ses deux frères. En résumé, c’est l’enfant chérie de la famille et tout le monde l’adore. À cette époque, mon père est déjà marié à une certaine Yvette originaire du Havre. En apercevant Alexia, il se sent envahi d’un désir fou et leur coup de foudre réciproque le conduit à un divorce certain et surtout rapidement conclu avec la pauvre Yvette. En plus d’avoir déjà goûté aux plaisirs du mariage, Giuseppe, ce bellâtre venu d’un pays exotique et lointain, est de huit ans l’aîné de ma mère. Quel choix épouvantable il est pour une jeune fille aussi talentueuse et de bonne famille que ma mère. Aussi, lorsqu’elle demande à ses parents la permission de se fiancer avec le loup des sables, rejettent-ils en bloc cette union. Et pourtant elle ne tarit pas d’éloge à son sujet, leur tenant du matin au soir un discours dithyrambique et exalté sur la vie qu’il lui promet, mais rien n’y fait. Ils sont hermétiquement convaincus qu’elle perd son temps et son honneur à bavasser avec cet hidalgo et décident de rompre cette mascarade sans plus tarder en intimant à Giuseppe d’oublier désormais leur fille. Ils lui interdisent de remettre les pieds dans le café. N’ayant d’autre choix et 13

toujours sous l’emprise d’un enthousiasme effréné, la jeune aventurière se sauve aux aurores d’un matin d’hiver et du domicile parental et de sa ville natale, sans remords ni regrets, regardant droit devant elle. Ce premier amour, elle le décide, est un rendez-vous pour l’éternité. Elle est en parfaite adéquation avec son époque, dans cette Europe d’après-guerre, en pleine reconstruction, amorçant allègrement ses folles années. Nous sommes en 1923 et Alexia, seize ans, s’échappe au bras de mon père, jusqu’à Lyon, où quelques chantiers de construction les attendent. Ils partent ensuite de l’autre côté de la Méditerranée, en Tunisie, là où vit la tribu Fargo. Elle est confiante, sûre de sa destinée et déterminée à vivre des histoires épicées et colorées dans une quiétude absolue.

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Rue du souvenir
Lorsque ma mère rencontre ses beaux-parents, elle ne souffre pas d’un choc des cultures, mais plutôt d’un envoûtement réciproque. L’accueil chaleureux et convivial de cette nouvelle famille intimide Alexia bien plus que la distance qui la sépare de chez elle. Avec sa belle crinière rousse, ses yeux bleu pâle et sa peau laiteuse, elle est une sorte de joyau ramené des contrées nordiques, la madone blanche. Quels beaux enfants ils feront ensemble ! Se dit aussitôt ma grand-mère. C’est comme si l’exfemme de mon père n’avait jamais existé, la pauvre âme s’est dissoute dès l’intrusion de ma mère, qui trouve sa place au milieu des sept enfants de ma grand-mère, le plus naturellement du monde. Non seulement, elle est immédiatement acceptée par cette étrange assemblée, mais aussi, elle s’intègre merveilleusement dans ce petit théâtre aux accents de comédie italienne. Ettore Scola aurait adoré. Elle tient parfaitement le rôle du personnage qui n’a rien à voir avec les autres, juste là pour casser le rythme et relever la sauce. En un temps record, elle apprend à parler le sicilien, à préparer la pasta et à faire des enfants. Mon père construit une villa en son honneur et ils s’installent avec la marmaille naissante dans le nouveau domicile, avec pour unique et seul but, d’agrandir encore et encore cette famille romane. Pendant toutes ces années, elle ne donne pratiquement aucune nouvelle à ses parents, ce qui lui coûtera le décès de son père, Ernest, premier adorateur d’Alexia, mort de chagrin pour sa fille unique. Il mettra fin à ses jours en se pendant à une corde, l’année de ma naissance. En plus de sa tristesse immense, il contractait des dettes que mon père avait prévu d’éponger en remerciements de cette fille qu’il lui avait de quelque manière volée. Mais pour cette fois, il était trop tard. N’ayant nullement le temps de se faire pardonner, il lui faudra vivre avec ce remords. La maison de mon père est de plain-pied, elle est cernée d’arbustes effilés, de jasmin et de citronniers. Le sol du jardin hésite entre le sable et l’herbe épaisse et grasse quand on l’arrose suffisamment. Quoique la plupart du temps, elle croustille sous mes pieds nus. Sur la gauche de la villa, une allée court jusqu’au fond du terrain, découvrant le hangar qui abrite les deux automobiles de mon père et ses outils. Voilà un signe extérieur de richesse, dont peu de personnes peuvent se vanter, car seule une infime partie de la population ici possède une automobile. Le fait d’en avoir deux donne à mon père une notoriété qui lui attire autant de jalousie que de contacts. À présent, laissons de côté le romantisme idyllique de ce tableau et allons voir de plus près ce qu’il s’y passe derrière, car le rythme professionnel de Giuseppe subit de plus en plus les aléas de la situation politique et économique de la Tunisie des années trente. La tension monte, le vibrato européen résonne sur les côtes nord-africaines. La guerre approche. La Tunisie est un pays aux multiples facettes, un prisme oriental, qui attira de tout temps différentes populations, des empires successifs éblouis par ses terres pro15

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metteuses. Une énumération succincte permettra de mesurer toute l’ampleur de sa diversité. Chargée d’histoire, elle fut tour à tour un territoire berbère, un comptoir phénicien ancré à Carthage, une province romaine abritant une brillante civilisation romano-africaine, dont les cultures de blé et d’olives en avaient fait le grenier de Rome. Elle fut ensuite kidnappée par les Vandales, reconquise par les Byzantins, jusqu’à ce qu’un empire berbère l’achemine vers le commencement de ce que l’on appelle la conquête arabe. C’est là, qu’elle devint une province omeyyade, puis un territoire abbasside. L’empire des Califes y fera s’y succéder les dynasties des Aghlabides à l’origine de la mosquée Zitouna de Tunis (devenue l’université Zeituna), des Fatimides, des Hilaliens du Caire, des Zirides, des Almohades du Maroc, réunissant les pays du Maghreb, les Normands de Sicile et l’Andalousie musulmane, avec l’arrivée des mauresques Musulmans et des Juifs andalous chassés d’Espagne par la Reconquista. Puis encore une souveraineté hafside, vassaux des Almohades se déclarant indépendants. Autant de noms époustouflants, de passages magiques que l’épopée qui les transporte. C’est au e siècle que le pays devint une convoitise ottomane, dirigée par Barberousse, avec la fondation de la dynastie des Husseinites, puis confisquée par Charles-Quint. Il fut ensuite l’objet d’une attaque espagnole, d’une administration turque avec ses pachas et ses deys. À la fin du e siècle, la côte devint un repaire de pirates barbares. La Tunisie est alors le premier pays arabe à se doter d’une constitution et à abolir l’esclavage. Mais de capitulation en capitulation, une dynastie beylicale extravagante conduira les Français, en 1881, à s’emparer du territoire tunisien sous la forme d’un protectorat, officialisé le 12 mai par le traité du Bardo, lequel confie à la France les pleins pouvoirs sur les affaires étrangères, la défense du territoire et la réforme de l’administration. Le protectorat durera soixante-quinze ans. Les Français étaient déjà confortablement installés sur le territoire depuis plus de deux siècles à commencer par la fondation du « fondouk des Français » en 1658 (ne pas confondre avec les fondations de la Maison de France en 1856, anagramme sémantique et numérique), le quartier franc où se cantonnaient ses commerçants, ses artisans et ses religieux (en somme, le fauve attendait la gueule ouverte). Sans omettre la présence éparse du Millet, dont les communautés juives, arméniennes et grecques orthodoxes tout au long de l’évolution de la Tunisie. Sans oublier non plus la provenance massive des Maltais et des Sud-Italiens au milieu du e siècle, dégorgeant ainsi les îles méditerranéennes surpeuplées et renflouant ainsi une population décimée par la peste de 1818. Et aussi l’arrivée des Russes blancs au début du e siècle, marins de la flotte de la mer Noire, puis les Polonais juste avant la Seconde Guerre mondiale, les Arméniens fuyant le génocide turc, les Espagnols après la guerre civile, tant d’omissions qui seraient une véritable mutilation dans l’histoire coloniale de ce pays. Quant à Tunis, fille de Carthage ou Tunis la blanche, la capitale, elle est la reine du brassage des cultures. Pendant le protectorat français, la population non musulmane est estimée au tiers. Cette cité hautement cosmopolite, dont les Français, qui forment « une minorité dominante » en concurrence directe avec les Italiens et la

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population locale, accueille en son sein à la fois les Musulmans, les Juifs, les Catholiques et les Orthodoxes. Tunisiens, Italiens, Siciliens, Français, Maltais, Anglo-maltais, Grecs, Arméniens, Russes, Espagnols, Andalous se croisent et s’entremêlent, signant ainsi la mosaïque Tunisie. Et ma mère qui sort tout droit de sa campagne franco-belge, digne d’une épopée gauloise en compagnie d’Astérix et Obélix, vient mettre un peu de légèreté dans cette famille franco-sicilienne, témoin d’une longue période de coexistence où l’ouverture et la tolérance est encore un équilibre précaire. Dans un souci de naturalisation massive visant à gonfler les rangs français face aux Italiens prédominants, le protectorat accorde ainsi à mon grand-père le nom de Fargo à la place de Fargovitch et le francise à son tour. C’est donc dans ce pays kaléidoscopique que je suis née, au milieu de tous ces gens, qui parlent toutes ces langues et mangent toutes sortes de choses, dans un contexte ethnologique multicolore. Quant à Bizerte, ma ville, il s’agit avant tout d’un point stratégique sur le pourtour méditerranéen, une des portes de l’Afrique tant convoitée de ces périodes précoloniales et coloniales et donc en toute logique, un port de guerre. Cette ville portuaire abrite les armateurs génois et marseillais, les négociants, les représentants des chambres de commerce. Le protectorat français en fait une base navale importante. Les Français, pour la plupart bretons, ont installé leurs demeures en bas de la plage. Toutes les maisons de l’amirauté s’alignent sur la côte ourlée de sable blanc. La villa de mes parents se situe plus près du centre ville. En longeant le trottoir de sable, je rejoins le port à pied. Les allées forment des frises de palmiers dattiers dont les palmes se balancent avec le vent quasi permanent. Bizerte, il faut se l’imaginer avec ce vent qui souffle dans les draps sur un toit-terrasse en plein cagnard. Sur la route, je ramasse les dattes fermes et rondes qui tombent de leurs grappes et me sucrent les papilles. Le soir, dans l’obscurité, on peut croiser des rats trottinant autour des arbres. On me raconte qu’ils se cachent dans les troncs et surgissent en couinant, alors je regarde toujours mes pieds au cas où l’un d’entre eux viendrait à bondir. En bas de ma rue, une église russe orthodoxe plonge sur les quais. Tous les bateaux russes sont à quai, ils sont mobilisés et n’en finissent pas de peupler notre port. Certains sont comme échoués et leurs marins avec, des Russes blancs, impérialistes, tsaristes, qui ont fuit le bolchevisme, les exactions communistes de la guerre civile russe, contre « l’armée rouge1 » et contre les « verts2 ». C’est un endroit lugubre et triste, je n’aime pas me promener là où la hauteur des murs empêche le soleil de se faufiler, là où les fissures grimacent, là où les portes entre-ouvertes menacent. À la tombée du jour, l’odeur du poisson laisse place à celle de l’iode. Accompagnée de mes frères et sœurs, je marche vers la plage, vers les rires, les conversations féminines. Je ferme les yeux et je remplis mes poumons de cet air encore tiède en essayant de tenir le plus longtemps possible. J’enfonce mes pieds
1 Créée à partir de la révolution d’octobre le 25 octobre 191 par les Bolcheviques. 2 Paysans russes pour la liberté du commerce, ils étaient à la fois contre les rouges et contre les blancs.

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nus dans le sable rafraîchi, je roule mon gilet sous mon cou et m’étends sur la plage, comptant les étoiles qui défilent dans un ciel pur et limpide. Il me suffit de fermer les yeux pour y être encore et encore. Le temps oublié, je me hâte de rentrer chez moi. Plus j’approche et plus les essences du jasmin m’enivrent, je pourrais rentrer les yeux fermés. Ce parfum envoûtant ne me quittera jamais. Dans notre jardin, nous avons un arbre à bonbons, c’est-à-dire un caroubier. Les fruits de cet arbre pendent comme des gousses et à l’intérieur de ces gousses, se trouvent des petites graines sucrées, que je suce comme des friandises. Ce n’est pas le seul trésor que le caroubier renferme. L’autre originalité de ce fruit remonte à ses origines étymologiques, le quérat en arabe, le carat en français, qui représente en fait, le poids d’une graine de caroube, c’est-à-dire environ deux cents milligrammes. Cette unité de mesure est utilisée dans le commerce des diamants ou des pierres précieuses, sur le pourtour méditerranéen, dans les lieux de culture du caroubier. Moi je les suce, pendant que d’autres comptent les diamants. Deux usages, deux cultures, deux mondes. Durant cette période d’entre deux guerres, le travail est aléatoire et lorsque mon père ne signe pas de nouveau contrat, mes grands-parents subviennent à nos besoins. Grand-maman, sans jamais quitter son tablier, le chignon impeccable et le port altier, nous apporte le repas chaque jour. Pour nous les enfants, la vie poursuit son cours, avec sa nonchalance et sa légèreté, une vie flottante qui me semble parfois irréelle. En partant travailler, Giuseppe passe systématiquement devant la maison de sa mère, ralentit son pas et lui crie fendu d’un sourire : — Asta benedito Madre ! (vous êtes bénite mère !) Et elle, toujours postée sur le perron, se signe de la croix en guise de réponse consentante. Il vouvoie ses parents, il ne s’agit pas d’un vouvoiement aristocratique, mais d’une simple marque de respect, une distinction. Un de ces matins-là, mon père va enfin signer un contrat conséquent avec la marine. Pour lui cela signifie énormément, il va pouvoir travailler pendant plusieurs années et aussi aider ses parents en retour de tout ce à quoi ils ont déjà pourvu. Il pourra enfin inverser la vapeur et prendre la tête de la famille, pour son honneur et celui des siens. Il obtient tous les chantiers. À la fois galvanisé et probablement excité par ce renouvellement de situation, il se rend aussitôt chez le pâtissier, en bon aficionado de ses mille-feuilles et de ses croissants. Les meilleurs de Bizerte. Il faut dire que l’on y a droit chaque dimanche. Mais aujourd’hui, c’est un jour spécial. C’est en grimpant quatre à quatre les marches de la pâtisserie, qu’il tombe raide, comme ça, tout droit, raide mort, lâché par son cœur. Je me dis qu’il était trop grand son cœur et que cette nouvelle lui a pris plus de place qu’il n’en restait, au risque de le sublimer. Mais c’est mon père. C’était mon père. Non, finalement, c’est toujours mon père. Nous sommes en 1939, il a trente-neuf ans. Des voisins qui faisaient la queue l’ont vu s’effondrer, ils l’ont ramassé et l’ont transporté à bout de bras à travers les rues jusqu’à la maison. Il n’y a plus rien à faire, son pouls est mort, ses narines sont mortes et ses yeux, ses beaux yeux verts sont 18

fermés, ils jettent une dernière larme. D’un seul coup, la maison s’embrase d’un affolement total, ils sont tous déboussolés, à la fois perdus et enragés. Moi je suis trop petite, je ne comprends rien, je n’ai que six ans, tous s’agitent autour de moi et aucun ne semble me voir. Alors je rase ces murs que je voudrais traverser jusqu’à papa. Ils l’étendent sur le lit, des tas de gens surgissent, un médecin, un prêtre et puis de la famille en pagaille, en quelques heures, ils arrivent de tous les côtés, les frères de mon père viennent de Tunis, Alfred, Antoine puis Arthur, ses sœurs aussi, Conchetta et Graziella. Je suis subjuguée par les évènements qui frappent ma famille, tout ce remueménage pique ma curiosité, il s’agit de mon père. Pendant qu’ils s’affairent dans tous les sens, je décide de me faufiler dans la pièce mystique où gît le corps de mon pauvre papa et me poste en faction dans un coin. Mes prunelles noiraudes le fixent sans relâche, de peur qu’il ne m’échappe. Je lance mes deux billes rondes sur lui, comme jamais je n’avais osé le faire de son vivant. Mentalement, je redessine ses contours. L’arête de son nez saillante et droite soutient deux pommettes légèrement rehaussées et curieusement fardées, sa peau exsangue et marbrée, autrefois illuminée de ses yeux félins, me fait penser à ces poupons de cire tant elle est vierge de toute expression, sans âge, définitivement lisse. Sa bouche délicatement fermée trace deux minces filets destinés à un sourire lointain, que je ne lui connais pas. Élégant dans la mort, il inspire encore le respect. Il aura l’éternelle jeunesse de son trépas. Je ressens une forte sensation de vide, alimentée par cette absence totale de vie, par ce silence lourd qui enveloppe la mort. Je ne me doute pas qu’au fil des ans, je vais m’accoutumer à la vue d’un macchabée. Il est le précurseur de mon initiation macabre, le premier en liste d’une longue série, celui qui m’ouvre la porte vers l’au-delà. Sa disparition fait de lui l’instigateur de ma persévérance et un farouche instinct de survie naît en moi. Le vaste monde, dehors, change de couleur. Ainsi je passe de la petite enfance insouciante, choyée et adulée, à une longue préadolescence, d’une trentaine d’années environ, durant laquelle je vais prématurément devoir lutter contre les fauves affamés de l’arène et je serai pour certains un morceau de choix. Je ne reconnais plus ma mère, elle ne parle plus, ne bouge plus, emmurée dans son chagrin, elle s’est coupée du reste de la maisonnée, presque invisible elle aussi, près du lit, dans un état contemplatif morbide, prête à le rejoindre dans l’autre monde. Je cherche en vain des larmes coulées sur son visage blême, mais elle reste sèche et vide. Elle est la seule à garder toute sa peine au fond d’elle-même, camouflée dans son mutisme funèbre. Mes grands-parents accourent parmi les premiers, ils se montrent à la fois opérationnels dans l’accomplissement des rites funéraires, exemplaires dans la conduite à tenir envers les autres membres de la famille et en même temps désarçonnés par la foudre qui vient de s’abattre sur eux. Ils tentent de résister au chagrin, ne pas se laisser submerger, pas encore, attendre, mais la déchirure trop brutale et l’entaille trop profonde font de ma grand-mère une dramaturge grecque ensorcelée par mille démons d’un autre temps. Elle est soudainement prise d’une longue crise d’angoisse, de soubresauts tétaniques qui laissent s’échapper des sons nouveaux pour moi. Ne pouvant plus réprimer ses gémissements trop longtemps contenus, elle s’affaisse len19

tement sur elle-même, ses jambes tremblotantes n’ont plus de force, elle voit vaciller tout autour un monde irréel. La vie la prive alors d’un troisième enfant. La fratrie, déjà amputée d’un frère, quelques années auparavant, avait eu des difficultés à se ressouder. Amédée, terrassé par la tuberculose à force de fréquenter les cabarets en petite chemise de soie, était un grand collectionneur de maîtresses, un utilisateur effréné de son charme slave, de ses grands yeux verts il ratissait les rues. L’une de ses conquêtes fut surnommée « la sangsue », tant elle le pompait ; une énorme Italienne qui excellait dans l’art de soutirer les billets pliés au fond des poches de pantalon. Une sœur, Albertine, était aussi morte prématurément de la grippe espagnole, c’était en 1919. C’était une jeune femme pleine de vie et soudain, son état de santé se dégrada, elle ne parvenait plus à s’occuper de sa maison ni de ses enfants ni d’elle-même. Ma grand-mère prit de plus en plus souvent le relais. Sa fille se sentait envahie d’une immense fatigue, comme si son corps l’abandonnait tout doucement. Les excès de fièvre de plus en plus fréquents lui ôtaient toute lucidité. Elle se plaignait souvent de douleurs dans la poitrine, dont l’intensité s’accéléra en quelques jours, puis tout alla très vite. Personne n’avait jamais vu une telle dégradation, d’une telle rapidité. La pauvre Albertine n’eut pas le temps de réaliser qu’elle allait mourir. En quelques heures, son état a empiré, son visage devint tout violacé et une mousse sanguinolente s’échappa de ses lèvres. Ce douloureux spectacle se termina sans lutte vers une mort certaine, qui d’un seul coup fit tomber le rideau sur ces yeux vitreux. Elle avait à peine vingt-quatre ans et laissait deux enfants, miraculés, mais néanmoins victimes de ce fléau dévastateur. Une goutte d’eau face à l’hécatombe épidémique, qui fit tout de même entre vingt et quarante millions de morts de 191 à 1920. Deux à trois fois plus de monde que la Première Guerre mondiale. La pandémie la plus mortelle de l’histoire de l’humanité. Incroyable ! Mais la question qui trottine dans mon esprit, la voilà : pourquoi dit-on de cette grippe qu’elle est « espagnole » ? À plus forte raison, si l’on pense que l’épidémie a été largement propagée dans les tranchées insalubres d’un conflit auquel n’a pas participé l’Espagne ! Que les troupes alliées se sont ensuite chargées de disperser le virus lors de ses déplacements hâtifs à travers toute l’Europe. Si l’on pense que seule l’Espagne a pris la liberté de publier des informations relatives à l’épidémie et dut sa notoriété à la transparence de ses textes, pendant que la France parlait des ravages de « la grippe espagnole » en Espagne. Si l’on pense que le virus « père » de la grippe soit venu de Chine et qu’un bataillon américain basé à Canton regagna sa base militaire de Boston avec le virus à bord et que c’est dans cette même région des Etats-Unis que la grippe devint mortelle ! Que cette même base militaire ait été soupçonnée d’avoir fait des essais de vaccins sur ses hommes et que la propagation mortelle en serait la conséquence ! Si l’on pense que la famille royale espagnole fut accusée d’avoir transporté le virus dans ses bagages lors d’un déplacement d’agrément aux Etats-Unis ! Alors espagnole ou pas espagnole ? 20

Si l’on pense que malgré sa contagiosité élevée, son taux de victimes énorme, trois cents fois plus de morts qu’une grippe habituelle, son impact mondial, puisque les cinq continents furent touchés, que sur 1.9 milliard d’individus à l’époque, la moitié en fut atteinte ! Si l’on pense que malgré tous ces éléments, aucune souche, permettant de l’analyser aujourd’hui, n’a pu être conservée, aucune analyse sur l’origine de sa contagiosité et de sa virulence n’ait été faite, que les rares prélèvements effectués soient tellement dégradés par leur mauvaise conservation, qu’ils sont aujourd’hui inutilisables ! Si l’on pense que la priorité a été alors militaire et qu’à n’importe quel moment, le virus planétaire de la grippe espagnole ait pu s’immiscer dans nos foyers, comme au bon vieux temps ! Alors, pauvre Albertine ! Et pauvre monde ! Ce qui me marque le plus, c’est de voir le corps de mon père ainsi alité, inerte, vêtu d’un costume noir, tellement grand qu’il occupe le lit d’un bout à l’autre. D’un côté sa tête repose sur un oreiller et je me demande bien s’il en a besoin, car nous devons en posséder trois pour huit personnes et à l’autre extrémité du lit, je remarque ses pieds, sur lesquels ont été enfilées des chaussettes noires nouées par un fil blanc. Ce bout de fil suscite bien des interrogations en moi, ce détail est marquant, après quelques instants, j’en déduis qu’il s’agit de garder les pieds bien droits, qu’il ne faut pas qu’ils partent dans tous les sens. Ce détail, ce bout de fil blanc, me permet de réaliser que mon père ne dort pas, qu’il est bel et bien mort ou bien il n’aurait jamais permis qu’on lui ligote ainsi les pieds. Ce qui est sans conteste une des spécialités de mon frère Théodore, le ligotage pédestre. Il affiche une velléité certaine à transformer les grands moments de silence en scènes rocambolesques, à la fin desquelles, il détale à coup sûr. Son caractère fantasque le pousse même à se révéler maître dans l’art, le soir de la mort de mon père, pendant la veillée. Parmi les pleureuses se trouve la sœur de ma grand-mère, Dominica, que tout le monde surnomme Atsamica, qui signifie en gros, cette drôle de Dominique. Elle a un œil fermé, qui lui vaut le deuxième surnom de guitch à l’œil et la bouche tordue, à cause d’une piqûre d’abeille qui l’avait laissée comme cela, paralysée de la face. Elle se tient bien droite, assise avec les autres autour du lit, à veiller le mort en chuchotant sur les uns, sur les autres et de temps en temps, sur mon pauvre père. Mon frère s’infiltre dans la pièce alors que celle-ci discourt et lui attache habilement les pieds aux barreaux de la chaise. Elle ne sent rien, ne remarque rien. Mais quand elle se lève, elle s’affale maladroitement sur les pieds du défunt. Elle se met à crier, à insulter Théodore qui commence déjà à courir et tout en l’injuriant, constate alentour la crise de fous rires qui s’empare des membres de la famille, les uns après les autres, ceux-là même, qui pleuraient à s’en fendre le cœur quelques secondes auparavant. Certains ne savent plus s’ils doivent continuer à pleurer ou commencer à rire et vice-versa. La confusion gagne ma grand-mère qui doit reconnaître que le talentueux farceur a tout de même allégé la souffrance et le regret, le temps d’une bonne rigolade. D’ordinaire, Théodore s’en prend aux siestes ronronnantes de mon grand-père et profite entre deux opus de lui chatouiller les doigts de pieds avec des plumes. C’est sa 21

façon à lui de lui annoncer qu’il a dépassé le temps réglementaire et qu’il est l’heure de reprendre sa journée, là où il l’a laissée. Le galopin galopant, c’est à l’âge de ressembler à un homme, qu’il embarque mon aïeul dans les ruelles de Tunis, prétextant une promenade. Mon grand-père prend sa canne et le suit. Il l’emberlificote en chemin par sa jactance juvénile. — Viens voir, je vais t’emmener dans un endroit que tu ne connais pas, tu vas voir. Arrivés devant une porte, ils s’arrêtent. — Et quoi, que veux-tu faire ici ? Ma que, que face tu qui ? En face, c’est la surenchère. Des filles de joie, véritables déesses de l’amour, tendent leur corset généreux et des lèvres charnues qui expriment un désir insouciant et candide à chacune de leurs paroles. Elles happent mon vieux grand-père qui flanche sur sa canne. Son humeur joviale s’estompe sous un masque blafard. C’est un homme connu pour sa droiture et sa chasteté, très croyant, il ne supporterait pas de se parjurer dans les bras de l’une de ces créatures et ne serait-ce que l’idée d’être vu en leur compagnie, ne serait pas de bon goût non plus. Le temps de se ressaisir, les doigts crochetant tout autour du pommeau, ce bon pharisien brandit sa canne en insultant Théodore de Veliacco (vilain). Celui-ci détale jusqu’à la maison, avec le pauvre vieux le suivant de son mieux, jusqu’à ce que mon oncle prenne le relais, exprimant à mon frère ses ressentiments les plus pointus en ce qui concerne les limites de l’éducation, du respect et de l’obéissance. Mais mon oncle n’est pas mon père et Théodore restera Théodore. Mon père enterré, c’en est fini de cette époque. Il faut trouver de l’argent pour nourrir les six orphelins que nous sommes soudain devenus. Rapidement, ma mère occupe un emploi de standardiste à l’arsenal de Sidi-Abdallah à Ferryville, petite ville située sur le lac de Bizerte, quinze kilomètres plus bas, que l’on nommera bien plus tard Menzel-Bourguiba, en hommage au fondateur de la république de Tunisie et président de 195 à 198, Habib Bourguiba. Dans les grands hangars blancs de l’arsenal, on travaille les métaux, le bois, tout ce qui sert à construire des bateaux, dans des ateliers très hauts de plafond où d’immenses roues tournent pour faire avancer les poulies, où des presses menacent à tout instant d’engloutir les ouvriers en aplatissant de larges plaques de tôles, où d’énormes troncs d’arbre, suspendus audessus de leur tête, traversent les échafaudages. Le tout dans le vacarme incessant des machines stridentes et grinçantes et sous une chaleur accablante. Le plus impressionnant reste l’extérieur, on peut y croiser d’immenses squelettes de navires en construction, telles des carcasses de baleines gisantes sur les quais avec des petits hommes accrochés partout tout autour, l’inspirateur de Gulliver. Des cuirassés en cale sèche dans le grand bassin ou des torpilleurs au dock de carénage, autant de bâtiments qui font la notoriété de ce chantier de construction navale. Ma mère travaille dans les bureaux avec la plupart des autres femmes. Pas vraiment au frais ni dans le silence non plus, mais le jacassement de ses collègues la fatigue sûrement moins que les rugissements qui s’échappent des machines des ateliers. Elle s’est plus vite accoutumée à son statut de mère célibataire qu’à celui de veuve 22

éplorée. Je risquerais volontiers, de célibataire tout court. Ferryville devient notre refuge pendant à peu près six mois. Nous fréquentons l’église chaque dimanche. C’est une occasion pour elle de nous habiller impeccablement, les robes en organdi, le petit chapeau, les gants blancs, les souliers vernis. En sortant de la messe, il faut saluer tout le monde, rester toujours très poli et toujours fier de ce que l’on est. Une tripotée de moineaux raides comme des piquets suit cette canne qui se permet chaque semaine le défilé du siècle. Tous mes frères et sœurs sont blonds aux yeux bleus ou verts, sauf les miens qui sont marron, on m’appelle « le petit canard ». J’ai mal aux pieds avec mes chaussures neuves vernies serrées par une barrette, alors en chemin, un de ces dimanches, certaine que je n’en peux plus, j’enlève mes chaussures, je les abandonne au coin de la rue et je rentre nu-pieds à la maison, comme une reine qu’on vient de délivrer du donjon. — Que fais-tu donc en chaussettes ? Où sont passées tes chaussures ? Réponds donc Carla, qu’en as-tu fait ? Elle ne nous parle qu’en français, un bon français distingué, pas comme ceux qui viennent du sud de la France et que je ne comprends pas toujours. Alexia réserve l’italo-sicilien pour sa belle-famille et nous devons lui répondre expressément dans sa langue maternelle qu’elle défend avec tant d’ardeur, parce que plus noble canonnet-elle. Lorsque enfin je lui avoue mon forfait, les souliers vernis ont bien entendu disparu, non sans me procurer une pointe de satisfaction, surtout lors du sempiternel sermon : — Tu n’en auras plus vilaine fille. Tu n’auras qu’à t’en prendre à toi-même. Tu sais bien que l’argent manque depuis le décès de ton pauvre père. Tu n’auras qu’à attendre que ta grande sœur te cède les siennes lorsque son pied grandira. Une aubaine pour moi ! En plus ils seront assouplis par la grande ! Et pour clore le débat et de façon cérémonieuse, une correction m’attend. Quelques jours après, prise d’une soudaine crise de vengeance tardive, je me mets à fouiller l’armoire, dans laquelle je trouve un coffre avec toutes les chaînes en or, les bijoux de naissance de mes frères et sœurs. En l’occurrence, moi, je n’en possède pas ou ils enrichissent d’autres boîtes dans d’autres placards, inconnus de mes services. Je veux absolument posséder un bracelet que je confectionne, non sans peine, avec chacune des chaînes. Un bout de celle de Régine, un autre de Théodore et ainsi de suite, le tout formant un bijou insolite qui inspirerait bien des créateurs fantoches et folkloriques de notre temps. Le problème, c’est qu’il s’agit là d’or et que partout éparpillés sur le sol, gisent les maillons dorés et scintillants, rescapés du naufrage qui sera bientôt aussi le mien. Nous sommes de plus en plus livrés à nous-mêmes, mes frères laissent le champ libre à leurs copains pendant les heures de travail de notre mère et les allées et venues incessantes par la fenêtre du rez-de-chaussée transformée en passoire deviennent inquiétantes, autant pour le peu de biens en notre possession, que pour l’éducation stricte et appliquée que nous réserve notre chère mère, en perpétuant ainsi la volonté de son défunt mari. La multiplication des bêtises, les nombreuses incursions durant 23

son absence, les commérages assaisonnés poussent ma mère à nous envoyer les uns en pension, les autres dans la famille de mon père. Comme si nous étions fautifs de ce demi-orphelinat, il nous faut encore expier par la séparation et l’éloignement.

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Au revoir maman
Ma mère, cette grande rousse à la peau laiteuse a encore beaucoup d’allure. Veuve peut-être, mais néanmoins jeune et vigoureuse, mince et déterminée à reprendre le cours de sa vie là où il s’est arrêté. Le temps de mettre de l’ordre dans ses affaires et dans ses enfants. C’est une femme insaisissable, les imperfections de son visage, son nez un peu trop long par exemple, soulignent sa grâce, charment ses formes et laissent entrevoir une personnalité libre et mystérieuse. Lorsqu’elle arrive à l’arsenal, comme d’habitude, les hommes se retournent, comme d’habitude, elle reste impassible, fière, ses yeux de louve ne s’attardent jamais. Tout au contraire, les travailleurs siciliens ne tiennent pas en place devant cette femme attirante, ils sifflent, hèlent et font mine de s’effondrer sur son passage. Pour rentrer dans l’enceinte de l’arsenal, il faut passer sous l’arc d’une grande porte blanche, sur chaque côté de l’arc, des escaliers se rejoignent vingt mètres plus haut, là où des tiges en métal forment un éventail rouge et blanc, reformant les rayons d’un quart de soleil. Un monument splendide que l’on appelle « la porte de Bizerte ». Devant cette porte, des dizaines d’ouvriers et de matelots s’attendent, grillent une cigarette avant de rejoindre leurs ateliers ou leurs navires. L’un d’entre eux plus particulièrement se trouve là chaque jour à la même heure. Un frétillant matelot, persévérant dans la flagornerie et fleuretant avec Alexia comme un papillon qui vient de trouver son nectar. Il la courtise avec ardeur, l’enjôle de mille mots plus flatteurs les uns que les autres, lui promet chaque jour impétueusement un amour sans limites, lui lance des regards vertigineux. Ils prennent vite l’habitude de faire le chemin du retour ensemble, car il y a beaucoup à marcher avant d’atteindre un point de dispersion. Au lieu de monter dans le tramway qui les conduit directement sur l’avenue de France, c’est-à-dire à deux pas de la maison, ils passent à pied par le petit pont sur l’oued de Tinja et traînent ainsi deux bons kilomètres, avant de rattraper la prochaine station. On peut aussi traverser une partie du lac en prenant le bac. Il faut bien trouver un moyen de faire connaissance, sans forcément s’exhiber au bal du dimanche. Ma mère rentre de plus en plus tard. Le roucoulement prend fin, lorsque enfin il lui demande sa main. Benito a douze ans de moins que ma mère et il croit qu’elle n’a qu’un seul enfant. Il a vingt et un ans, elle en compte déjà trente-deux sans parler des six enfants, lui cachant une partie de sa vie antérieure et pas la moindre. Elle prend tout le temps nécessaire pour vampiriser sa proie et met son jeune fiancé devant le fait accompli, seulement quelques jours avant la cérémonie. Autant dire que la future belle famille relègue cette veuve et ses six enfants au plan de dernier choix sur l’étal des promises réservées à Benito. Cette femme trop mûre va aspirer la jeunesse de leur fils chéri et jeter l’opprobre sur leur famille endogame. Cela ne fait pas un an que papa est mort et ils se marient déjà. Nous sommes tous réunis à l’hôtel de ville de Ferryville, nous, les enfants, ne nous imaginons pas vraiment à quel point ce mariage va bouleverser nos vies. Une messe de circonstance dans l’église jaune et blanche, pas de chichis, pas de temps à perdre en cérémonie 25

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superflue, en invitation de convenance, le blanc étant révolu, il faut passer discrètement à l’étape supérieure, celle de la consommation suprême et de la jouissance arbitraire, puisque l’holocauste a tout de même été célébré et que la vestale s’est certainement évaporée de leur esprit, englué depuis longtemps déjà dans un profond puritanisme. La mère de Benito, sa nouvelle belle-mère, fera payer autant qu’elle le pourra à ma mère son non-conformisme. Provoquant sans cesse des histoires, des querelles insensées, destinées à remonter son fils contre sa brue, lui infligeant son influence abusive et déplacée à chacune de ses visites. Dès le départ, elle ne l’aime pas. Quand elle passe près d’elle, elle retient sa respiration. Elle y met beaucoup d’audace et de méchanceté. Tout son talent en fait. Surtout pendant la cérémonie du mariage. — Pour qui elle se prend celle-là ? Cette vilaine. Qu’est-ce qu’il lui trouve à cette grande mocheté ? Qu’est-ce qu’elle croit ? De toutes les façons, elle n’aura pas un sou de nous. Avec ces airs de jouer à la Française, elle croit peut-être qu’elle est mieux que nous ? Elle est moche. Regarde son nez comme il est vilain. On dirait qu’il va tomber par terre. Mais dis-moi Sarine, qu’est-ce qu’il lui trouve ton frère à cette traînée ? Pourquoi il nous l’a ramenée celle-là ? — Tais-toi maman, le curé va t’entendre. — Quoi, qu’est-ce qu’il y a encore ? On ne peut plus parler dans cette famille ? Mon fils. Mon fils me ramène une étrangère, il nous traîne à l’église, Madre mia et je ne peux rien dire ? Mais qu’est-ce que je t’ai fait à toi aussi ? Toi aussi tu m’en veux ? — Chuttt mama, s’il te plaît. — Je suis sûre qu’elle est jalouse de toi. Tu n’as pas vu comme elle te regarde ? De haut en bas ! Elle n’a pas honte, mais moi je vais lui montrer comment elle doit baisser les yeux. Ma qu’est-ce qu’elle est vilaine !! C’est un vampire cette femme. Et puis elle a quel âge au juste ? À cause de lui, je suis malade maintenant ! Il me rend malade tu comprends ? — Oui, chuttt ! Une méchanceté à la sicilienne, sèche et revêche, cinglante dans chacune de ses paroles, le regard noir, toujours de biais, elle s’efforcera d’humilier ma mère toute sa vie. À commencer par leur imposer de vivre près d’eux. C’est ainsi que Benito et Alexia quittent la Tunisie pour vivre en Algérie, là où toute sa famille est installée, sans nous. Nous n’étions pas conviés, d’ailleurs, nous n’existons plus vraiment à cette époque pour ma mère, trop lourds à charger dans ses bagages, nous sommes une entrave à sa nouvelle vie, Benito a tranché. Ou peut-être est-ce sa mère ? — Tu m’as dit que tu n’avais qu’un seul enfant ? Tu m’as bien eu ! Tu te rends compte de ce que tu veux ? Je n’ai pas épousé une ratte, moi ! Tu n’emmèneras qu’un seul enfant avec toi. Moi je n’avais pas prévu pour plus. Tu te débrouilles avec les autres, je n’en veux pas. Œil pour œil, dent pour dent. C’est exactement la relation qu’ils entretiendront tout au long de leur vie commune, dans une joute en spirale qui prendra de l’ampleur au fil des années. Jusqu’à un divorce fatal bien sûr.

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Je connais la vie avec mon beau-père le temps d’un Noël, le temps de le voir mettre en cachette des jouets près de la cheminée et m’ôter par la même tout espoir de rencontrer le Père Noël un jour. Avec lui s’envole mon enfance. Et voilà, plus de père, plus de Père Noël, il ne m’en reste qu’un, je l’appelle Mon Dieu. Parmi nous six, c’est Évelyne qui est désignée pour vivre avec eux, l’élue, la plus jeune de mes sœurs, elle n’a que quatre ans. Elle est élue gouvernante de premier choix, formée dès la plus tendre enfance, sur le tas, à servir de boniche aux nouveaux mariés et de nourrice à leurs futurs enfants. Encore cinq pour tout dire. Il faut croire qu’il a épousé une ratte qui s’ignorait. Ma mère est une grande récidiviste. Nous, les cinq autres enfants, les premiers, ceux du mauvais sort, nous sommes émiettés sur un plateau familial et institutionnel. Ma mère donne littéralement mon frère Meddy à ma tante Lisette (Marie Louise Lodurante, une Française) et à mon oncle Alfred. Ces deux-là ne peuvent pas avoir d’enfants, il est stérile le pauvre. Elle échange ce petit frère contre une salle à manger, ainsi que différents petits meubles et services à café en retour. Il n’est pas confié, il est troqué. Incroyable. À une allure sidérante, personne ne voit rien venir. Meddy, victime de cet arrangement sordide, devient fils unique en deux jours. De ce côté, c’est lui qui s’en sort le mieux. L’oncle Alfred, le plus jeune frère de mon père, a toujours conduit son existence dans des conditions de vie plutôt aisées et affiche un équilibre certain. Contrairement à d’autres que je citerai plus loin, le panel de la famille Fargo s’étendant de la bonne fée qu’incarne ma grand-mère à l’ogre Toto, l’oncle qui fraye avec le diable, avec au centre, des sujets qui évoluent de façon surprenante et aléatoire. Alexia, parce qu’à partir de ce jour, j’oubliai le mot maman, Alexia répète sans cesse, qu’elle n’a d’autre choix que de nous confier où il y a de la place. Dehors, la guerre gagne du terrain, l’insécurité imprègne l’air et le vent commence à tourner sur nos côtes nord-africaines. Elle n’a pas le choix non plus pour mes deux grands frères, Théodore et Anton, qui sont confiés à nos grands-parents du côté paternel. Papa n’étant plus là, ils cessent d’aller à l’école. Autrefois, ils fréquentaient le lycée Stephen Pichon, du nom d’un résident général. L’établissement avait été fondé en 1920 et il existe encore sous le nom de Farhat Hached. La plupart des garçons français de Bizerte y ont séjourné. Mes frères obtenaient d’excellents résultats scolaires parce qu’ils étaient tenus par mon père. Fier de ses fils, il voyait grand pour eux et les vouait même à Polytechnique. Le destin en a décidé autrement. Dans les collèges et lycées de cette époque coloniale, on enseigne aux futures élites la tolérance, l’échange, les valeurs républicaines. L’école est laïque et gratuite, les enfants y sont « façonnés dans un moule unique, celui de leurs ancêtres les Gaulois ». Les établissements sont bâtis sur le modèle des grands lycées parisiens, mais adaptés au pays. Les murs sont blanchis à la chaux, une architecture mauresque aux arcades multicolores cerne de grandes cours plantées de palmiers et fleuries d’hibiscus ou de jasmin. Au départ, la fonction de ces lycées est de scolariser les enfants de militaires et de colons, de franciser ceux des autres communautés européennes, leur apprendre à lire, à écrire et à compter. Rares sont les élèves d’origine juive ou arabe. Non seulement, 2

le Coran et le Talmud n’y sont pas enseignés, les programmes laissant peu de place à la culture et à la langue du pays, mais en plus subsiste une volonté de réserver cet enseignement à une certaine partie de la population. Cela changera plus tard, en accompagnement des évènements indépendantistes. Théodore a quatorze ans, ce qu’il préfère, c’est la pêche à la ligne. Il passe ses journées au port à taquiner le goujon, un petit poisson blanc, à côté des bateaux russes restés à quai depuis l’exode des Russes de la mer Noire. Le goujon, c’est très bon, nous en mangeons tout le temps du coup. Cela nous change des habitudes du temps de mon père. Nous avions un poissonnier qui s’appelait Giuseppe, comme papa, un petit Sicilien, grassouillet, il portait une chemise en laine trop courte et ouverte sur les côtés, il était pauvre, il allait pêcher toute la nuit et le matin, il ramenait une corbeille pleine de rougets, de spars, de daurades, de roussettes et de poulpes. Quelquefois il nous proposait des crevettes, du muge, des seiches, du loup, du marbré ou de la saupe, le choix ne manquait pas. La corbeille était recouverte d’un linge propre, pour empêcher les mouches d’y déposer leurs œufs. Il présentait tous ces poissons à ma mère, elle choisissait les plus beaux et les préparait pour mon père en papillote ou grillés, surtout la dorada et les sparlotes. Il nous réservait toujours le premier choix, ce qui lui restait, il allait le vendre ailleurs avec sa large corbeille qui sentait le poisson frais, le marchand d’iode. C’est un pays béni des dieux pour la pêche, on y trouve aussi des langoustes, des mérous, quelques merlans et des gros escargots de mer, il suffit de se baisser pour les ramasser. Une des grandes spécialités culinaires de Bizerte, c’est le couscous au mérou. C’est délicieux ! Pendant quelques mois, Théodore est embauché à la pêcherie. Il y apprend la mise en conserve ainsi que plusieurs méthodes de pêche. Il doit en exister une bonne douzaine, ciblant les crustacés comme les crevettes, les céphalopodes tels que les poulpes, les seiches et les poissons du coin. Ce qui se pratique le mieux, c’est « la pêche au feu », une pêche semi-industrielle, qui ne concerne que les anchois et les sardines. Le mérou se distingue par une pêche artisanale, bien qu’il puisse facilement atteindre les cinquante kilos, mais ce poisson est tellement affectueux, qu’il n’a aucun sens du danger lorsqu’il croise des hommes ou des embarcations et se laisse aisément attraper. Ce qui provoque bien entendu sa perte et le conduit de jour en jour à une diminution considérable de ses populations. Si l’on avait pu le pêcher de manière industrielle, il y a bien longtemps que cette espèce aurait disparu de la mer Méditerranée. Souvent, Théodore relate des conflits qui éclatent entre les pêcheurs artisans et industriels, ces derniers utilisant des méthodes dévastatrices pour l’environnement. Soit en employant des explosifs dans les récifs coralliens, quand on sait que ceux-ci ne se reforment qu’au bout de vingt longues années ou en utilisant du poison, de la javel, des filets à outrance, autant de méthodes, qui non seulement raréfient le poisson, mais en plus ne lui donnent que peu de chance de se reproduire et d’évoluer. Mon autre frère Anton vient d’être embauché dans un chantier de construction, il a à peine douze ans et demi. Tout ce qu’il veut, c’est gagner de l’argent rapidement. Passionné de football, il deviendra ensuite journaliste sportif. C’est un surdoué, en 28

classe de sixième, il parlait couramment le français, l’allemand, l’italien, l’anglais, l’arabe et l’espagnol un peu plus tard. De la fratrie restent encore ma sœur aînée, Régine et puis moi. Nous sommes inscrites, pour la rentrée de septembre 1939, au collège de jeune fille de Bizerte, un pensionnat. Une bonne façon pour ma mère de nous caser en étant sûre que notre éducation soit prise en main. C’est un grand bâtiment moderne, avec deux courts de tennis et une salle de danse où s’élancent toutes les femmes des officiers de la Marine française. Ils sont nombreux sous le protectorat français, les autres officiers viennent de l’aviation. À environ quarante kilomètres, se trouve la Pêcherie, une base militaire aérienne. Leurs épouses sont belles, fort élégantes avec leurs cheveux blond platine, absolument minces. Elles prennent des cours de danse rythmique, d’abord les jeunes filles et ensuite leurs mères. Je les épie pendant le goûter, avant d’aller à l’étude. Je me cache derrière la fenêtre et je les contemple inlassablement. Je plonge dans mes rêves, refuges temporaires où toutes les illusions sont permises. Je m’imagine être l’une d’entre elles, je mets mes mots dans la bouche de celle que je préfère, mon cœur dans sa poitrine et mes pieds dans ses ballerines. J’en choisis une jolie, celle qui danse mieux que les autres, autant avoir de grands rêves et je m’envole avec elle. Elle devient mon alter ego. Je choisis sa mère, réinvente son père, il est à chaque fois différent et curieusement, je ne parviens pas à mettre un visage précis sur cette entité. Celui de mon père s’effiloche déjà. Chaque jour, je le perds un peu plus, le chagrin se dissipe et quoi que je puisse faire dans mes songes, je l’oublie, malgré moi, je n’ai pas su retenir son image ni sa voix devenue lointaine et son odeur, l’ai-je jamais sentie ? Une de mes camarades de classe, Brigitte Le Tonturrier et ses sœurs Chantal et Catherine sont des filles d’un officier de marine, dont le nom à particule figure parmi les nombreux autres de l’école et contraste avec le nôtre. Moi j’ai honte de mon nom, avec ses consonances italo-je-ne-sais-quoi, malgré la francisation, j’aurais préféré porter le nom de jeune fille de ma mère, un nom de famille bien français, à particule, j’aurais entendu à l’appel « mademoiselle De Savet » et au lieu de serrer les dents, je marcherais aussi droit que ma mère, dignement, glorieusement, je franchirais la mer d’uniformes d’un seul élan. En réalité, il y a d’un côté les filles comme moi, qui portent la tenue réglementaire de la pension, la même chaque jour, réservée aux plus nécessiteux et de l’autre, les filles à particule, qui restent très chics dans leur manteau bleu marine à martingale, leurs petits mocassins assortis et leurs socquettes en fil blanc. Elles ne sont pas pensionnaires comme nous, elles viennent le matin et repartent le soir sur leur belle bicyclette. Des filles et des bicyclettes, je ne sais pas lesquelles suscitent le plus mon admiration. Ce que j’éprouve alors ne ressemble en rien à de la jalousie ou de la convoitise, tout cela est tellement inaccessible. Elles sont de vraies stars pour moi, comme celles dont on parle au cinéma, mais je ne connais pas encore ce monde. Mon cinéma à moi est vivant, mes collègues de classe se transforment en légendes vivantes, le spectacle est quotidien, la représentation gratuite et l’écran s’étend à l’infini. Je découpe les scènes à ma guise et chevauche les images le soir en m’endormant. Toujours dans ce double monde, celui du sauvetage, 29

à six ans et demi, je me suis fabriquée des tonnes de bouées. Nous avions connu l’opulence avec mon père, nous ne manquions de rien ni d’amour ni de matériel, de rien. Finalement j’aurais pu être une petite fille gâtée et insolente, antipathique ou blasée. Au lieu de cela, je suis timide et renfermée, courageuse à la tâche et serviable. Un rien me satisfait et encore, un rien, pour moi, c’est déjà quelque chose, c’est déjà beaucoup. Toujours dans un coin, tranquille. Par contre, en classe, je ne vaux rien. Et comme cela ne suffit pas, je suis une gauchère contrariée. La maîtresse m’attache la main gauche dans le dos et me force à écrire de la main droite. Si je n’obéis pas, elle m’envoie des coups de règle sur les mains. Cela me lance dans le bout des doigts, me remonte jusqu’au cœur, une douleur d’une résonance telle, que j’en ai le souffle coupé. Elle continue de monter jusqu’à mes yeux et me tire des larmes que je réprime avec force, sous peine de me reprendre un autre coup de règle. Avec le temps et par la force des choses, je suis devenue ambidextre à ma façon. J’utilise ma main gauche pour toutes sortes de travaux et j’écris de l’autre main, la droite, devenue la main ennemie, celle choisie par la maîtresse, mais la force et l’obstination demeurent à gauche, les gestes, les muscles, la dextérité me viennent naturellement de la gauche. Quelle absurdité cette manie de contrarier les gauchers, autant apprendre à un sourd à chanter ou à une femme à pisser debout. Une des pensionnaires est somnambule. Comme je ne me souviens jamais de son prénom, je l’appelle Sybil. Souvent la nuit, nous pouvons voir son ombre se faufiler à travers le dortoir, puis le long des couloirs où commence un ballet incessant. Sybil monte sur la terrasse, en fait le tour, arpentant les toits heureusement plats, redescend et reprend ce rite deux ou trois fois sans jamais trébucher. À force, les portes sont verrouillées, car elle risque de tomber dans les escaliers. Nous avons la trouille pour elle, cette comateuse noctambule nous intrigue. Nous l’entendons retourner dans son lit tout en dormant toujours aussi profondément, elle remonte ses draps et a l’air de n’avoir pas bougé d’un cil. Les surveillantes sont accoutumées à ces va-etvient, il ne faut pas risquer de la réveiller en chemin, c’est la consigne. On nous dit qu’elle pourrait en mourir ! Il faut seulement éviter de laisser traîner des objets qui pourraient la blesser à proximité de son lit. Le sommeil profond du somnambule est une activité mystérieuse. Elle se lève toujours dans les deux premières heures suivant l’extinction des feux. Lorsqu’on nous ordonne de ne pas réveiller Sybil, nous pensons vraiment que cela met sa vie en danger. En réalité, ces arguments ne sont que dissuasifs, car si le réveil de Sybil met quelqu’un en péril, c’est nous, les autres pensionnaires, car quelquefois cela la rend agressive et il est difficile de la contrôler, l’une d’entre nous, une fois a brusquement crié son prénom, sûrement poussée par la peur et elle a reçu des claques en retour, d’une telle fureur qu’il fallût trois filles pour retenir Sybil. Mais la plupart du temps, elle semble confuse et a du mal à remettre ses idées en place. La surveillante, sans faire de bruit, la prend par le bras et la raccompagne tranquillement dans son lit. Ce que nous avons du mal à comprendre, c’est que le lendemain matin, elle n’a aucun souvenir de ses déplacements nocturnes, alors qu’elle semblait réellement éveillée, les yeux ouverts, elle nous a même parlé une ou deux fois. Je ne dis pas qu’elle tenait un 30

discours, mais nous avions tenté de lui demander de se recoucher et elle nous a dit « non », légèrement irritée par cette intrusion dans son sommeil somnambulesque. C’est un phénomène tout à fait étrange, qui fait partie des énigmes que le sort nous réserve sans jamais en révéler les secrets. À ranger dans le tiroir des mystères de la vie. Juste à côté de celui des surprises. Sybil souffre de somnambulisme depuis qu’elle a été séparée de sa famille, comme si elle partait à la recherche de ses parents à travers ces crises nocturnes. Mais nous avons chacune notre manière de réagir au traumatisme que l’éloignement provoque en nous. Chez elle, c’est le somnambulisme, d’autres deviennent épileptiques ou s’enferment dans un mutisme profond, d’autres collectionnent les bêtises et frôlent la délinquance, entre deux fugues chez les adolescentes, des crises de déprimes éclatent çà et là, des enfants tombent chroniquement malades et passent leur temps à l’infirmerie, je ne crois pas qu’une seule d’entre nous ne soit épargnée par cette époque d’abandon, d’isolement et d’insécurité. Nous avons une bonne, madame Hortense, une opulente Martiniquaise, généreusement charpentée, qui officie surtout dans la cuisine. Elle travaille ici avec son fils Marius, qui est notre homme à tout faire. Il s’occupe du bois, le coupe en petits tronçons et enfourne les bûchettes dans une grande cuisinière qui brûle tout le temps. Le jeudi est le jour de la viande. Nous mangeons du chameau, nous n’avons rien d’autre d’ailleurs, madame Hortense nous le mitonne en sauce, de longues heures, pour qu’enfin il soit tendre. Mais finalement je trouve ce plat délicieux. Elle le mijote comme un civet, avec tout ce qui lui tombe sous la main, les herbes, les légumes, les épices, tout ce qui peut rajouter du goût plonge dans la marmite. J’aime beaucoup madame Hortense, elle me donne du rab de pain, si j’ai faim, je vais la trouver. Elle me témoigne beaucoup d’affection et son souvenir me sera toujours agréable. J’aimerais lui dire aujourd’hui. — Madame Hortense, je vous aimais beaucoup et vous voyez, aujourd’hui je vous ai gardé une place dans mon cœur. Un petit coin rien que pour vous, parce que vous avez su remplacer nos mamans, vous avez su apaiser nos ventres creux, nous toucher, avec la paume de vos mains, bien pleine, bien chaude, le contact nous manquait tant, vous avez su poser vos yeux de velours sur nous quand les surveillantes grondaient, vous avez su souffrir en silence pour rester près de nous. Madame Hortense, vous étiez notre ange gardien. Sa voix aussi est de velours et quand nous l’entendons chanter dans la cuisine, nous savons que madame Hortense, nous prépare de bonnes choses, même avec rien, elle nous régale de ses improvisations. Si les gardiennes nous prennent à manger un bout de pain en dehors des repas, elles nous punissent sévèrement. Nous avons peur de ces cerbères en uniforme, cette crainte est en nous depuis que nous sommes tout petits. Nous ne nous posons pas de question sur l’autorité ou l’obéissance, il faut continuer, avancer, marcher.

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