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Au-delà de la parole

De
198 pages
Paris, 1975, Yolande Matoré est en analyse chez un psychanalyste réputé. Celui-ci décide alors de changer le cours de la thérapie ; il introduit dans les séances freudiennes classiques des pratiques sexuelles, les justifiant par la nécessité de débloquer certaines défenses pour faire avancer l'analyse. Abus sexuel, acte thérapeutique ? Cet ouvrage est le récit de cette aventure scandaleuse et bien surprenante, qui a transformé la vie de l'auteur pour toujours.
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Yolande Au-delà de la parole Au-delà de Matoré
Mémoire d’une analyse
pas comme les autres la parole
Mémoire d’une analyse
Ce livre est une histoire vécue. pas comme les autres
Paris, 1975, Yolande Matoré, vingt-huit ans, est en analyse
depuis quatre ans chez un psychanalyste réputé, le Docteur T.
Celui-ci décide alors brusquement de changer le cours de la
thérapie ; il introduit dans les séances freudiennes classiques des
pratiques sexuelles, les justi ant par la nécessité de débloquer
certaines défenses pour faire avancer l’analyse. Il invoque la
méthode active de Sándor Ferenczi qui privilégie, dans certains cas,
le faire au dire et permet d’aller au-delà des mots.
Abus sexuel, acte thérapeutique ? L’énigme de cette histoire
est que cette action a réussi. A la grande surprise de Yolande,
les résultats sont immédiats et spectaculaires. Cet ouvrage est
le récit, au jour le jour, de cette aventure scandaleuse et bien
surprenante, qui a transformé la vie de l’auteur pour toujours.
Yolande Matoré est psychologue. Elle a fait ses études à Nanterre dans les
années 68 et a été l’assistante stagiaire du Docteur Jacques Lacan. Elle vit
aux Etats-Unis, à Seattle. Elle est l’auteur de Pace of Provence, un livre
sur le style de vie et la nutrition.
Image de couverture : Yolande Matoré.
collection
ISBN : 978-2-343-00160-9 Récits de Vie
20 € Série Psychanalyse et Écriture
Au-delà de la parole
Yolande Matoré
Mémoire d’une analyse pas comme les autres







AU-DELÀ DE LA PAROLE

Yolande Matoré








AU-DELÀ DE LA PAROLE

Mémoire d’une analyse pas comme les autres















L’HARMATTAN


































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00160-9
EAN : 9782343001609 À mon frère Daniel, fidèle compagnon de mon enfance,
qui par ses chaleureux encouragements m’a incitée à écrire
ce récit.


La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour
moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien
percevoir, si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la
force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que
quand je me retrouvais seul avec maman. En réalité ils
n’ont jamais cessé ; et c’est seulement parce que la vie se
tait maintenant davantage autour de moi que je les en-
tends de nouveau, comme ces cloches de couvents que
couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on
les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le
silence du soir.

Du côté de chez Swann
Marcel Proust


AVANT PROPOS


Il faut un temps pour l’analyse, un temps pour vivre pas-
sionnément et un temps pour consigner et interpréter cette
vie.
Anaïs Nin

Pendant 35 ans j’ai gardé le silence ; j’ai tenu secrète
l’histoire que je vais raconter ici. Seul, un proche, familier
aussi de la psychanalyse était au courant.
Les raisons en sont simples et ne tiennent pas seulement
à la gêne que j’aurais éprouvée à raconter cette histoire
intime, ou à l’ennui de nuire au Docteur T, elles viennent
aussi du fait qu’on ne parle pas de sa propre psychanalyse
à son entourage.
De plus, les circonstances très particulières de la mienne
sont restées jusqu’à présent trop complexes pour que j’en
parle librement. Le mystère, même pour moi, était total.
Pour bien raconter une histoire il faut d’abord la com-
prendre ; si j’ai toujours été consciente des changements
considérables qui me sont arrivés dans la dernière partie
de mon analyse, les raisons m’en échappaient complète-
ment. Tout était flou et obscur. Aussi, quand récemment
on m’a suggéré d’écrire ce récit, une sorte d’urgence m’a
saisie. Je me suis demandée si les terres de mon passé, que
je pensais inondées à jamais, ne pouvaient être endiguées,
et finalement déchiffrées.
J’ai aussi pensé que je me devais d’apporter des éléments
vécus à ce grand débat dont personne ne parle vraiment,
mais qui est dans tous les esprits, sur le rôle du désir et son
possible passage à l’acte dans la situation analytique. Je ne
pense pas que mon cas soit unique. Ma propre discrétion
pendant toutes ces années indique qu’il y a certainement
des cas comparables au mien que l’on ignore.
11 Avant de rédiger ces souvenirs, ma première tâche a été
de m’assurer que le Docteur T n’était plus vivant, que cet
écrit ne pourrait lui porter préjudice.
Ceci est le récit de l’expérience très singulière que j’ai
vécue pendant un an et demi au cours de mon analyse avec
lui et dans l’année qui a suivi. Ce n’est en aucun cas une
étude psychanalytique.
Quant au texte lui-même, écrit des dizaines d’années
après les incidents relatés ici, j’ai eu la chance d’avoir pris
et conservé des notes, des récits de rêves, de nombreuses
lettres de cette époque, surtout un début de roman que j’ai
écrit quelques années plus tard, à l’époque où tout était
encore frais dans ma mémoire, qui utilisait ce matériel.
D’ailleurs, le passage des années n’a sans doute pas été
une mauvaise chose, il m’a permis de prendre du recul par
rapport à ces événements intimes, d’en parler avec plus de
détachement et de maturité. Ce récit comporte de nom-
breux blancs que je ne serais sans doute jamais capable de
combler. Mais ces vides s’enchevêtrent étroitement avec
les événements de notre vie, ils forment la Gestalt de notre
réalité, et sont indispensables pour comprendre
l’ensemble. Ils en font la valeur et l’unicité.
Dans ce mémoire tout est véridique. Si j’ai été parfois
obligée de bouleverser un peu le cours des faits, de chan-
ger quelques détails pour mieux raconter cette histoire,
aucun fait important n’a été trahi.

Yolande Matoré


12 CHAPITRE 1


4 Avril 1975 9:50

Un bref coup de sonnette pour prévenir de mon arrivée...
Anxieuse, j’ouvre lentement la porte et pénètre dans la
petite salle d’attente. Ouf ! c’est vide.
Je m’assois comme d’habitude dans le vieux fauteuil de
soie jaune doré juste à côté de la fenêtre. Un coup d’œil
sur ma montre me rassure. Comme toujours, je suis en
avance de dix minutes. Jamais plus, car ce serait gênant de
rencontrer quelqu’un ici, mais jamais moins non plus,
parce que l’idée d’être en retard me terrifie. Je vérifie plu-
sieurs fois ma montre sur le boulevard avant de pénétrer
dans l’immeuble et fais quelques pas si c’est trop tôt. Le
café d’en bas me connaît bien ; Jean, le garçon, me salue
chaleureusement et me sert un café au comptoir dès que
j’arrive. C’est aussi une halte commode quand il pleut.
La fenêtre à ma gauche donne sur le boulevard Raspail où
le trafic ce matin comme d’habitude est effroyablement
bruyant, klaxons, motos, ambulances, se succèdent sans
arrêt. Ici à l’intérieur, par contre, tout est calme, en attente.
J’épie les bruits qui s’entendent parfois à travers la cloison
qui me sépare du reste de l’appartement ; tiens, en ce mo-
ment j’entends des bruits de cuisine et de rangements.
Peut-être est-ce la femme de ménage espagnole que je
croise quelquefois dans l’escalier en m’en allant qui pré-
pare le déjeuner. Aujourd’hui il me semble entendre
quelqu’un d’autre. Curieux, jamais de conversation. Il doit
y avoir une consigne de silence.
Ah!... j’entends la porte d’entrée qui s’ouvre. C’est la
patiente qui me précède qui s’en va. Je la connais bien
celle-là ! Sans l’avoir jamais vue, j’entends tous les ven-
dredis sa petite voix fluette qui parle comme un disque
13 cassé à la porte. Elle m’agace à toujours vouloir rester
quelques secondes de plus avant de partir !
Enfin la porte se referme. D’ici quelques minutes ce sera
mon tour.
Un coup d’œil à la glace au-dessus de la cheminée me
rassure. Tout va bien, je suis présentable.
Le Docteur T entre dans la salle d’attente. Il se tient sou-
riant devant moi. La cinquantaine soignée et quelques ki-
los en trop. Presque chauve, il porte le peu de cheveux qui
lui reste un peu plus longs ce qui lui donne l’air d’un ar-
tiste ou d’un vieux philosophe. Sa petite taille
n’impressionne guère, et moins encore son visage banal
aux lèvres fines dévoré par des lunettes à monture de mé-
tal. Ce matin il porte une chemise bleue à rayures et une
écharpe de soie blanche en lavallière. Son air est bienveil-
lant comme toujours.
- Bonjour !
Je détourne bien vite le regard et grommelle entre mes
dents :
- Bonjour.
Il me serre la main, me précède pour entrer dans son ca-
binet.
Je vois le Docteur T régulièrement trois fois par semaine
depuis quatre ans, le lundi soir, le mercredi à 17 heures et
le vendredi matin. C’est mon psychanalyste.
Nous entrons dans une vaste antichambre tapissée d’un
épais tissu rouge. La porte de son cabinet est sur la
gauche. A droite, une autre porte d’où je vois sortir parfois
une femme accompagnée d’un patient. Elle est grande,
blonde, me sourit gentiment quand nous nous croisons.
Cela fait bien longtemps que je me demande si c’est sa
femme. Elle doit aussi être analyste. Pourtant le Docteur T
ne porte pas d’alliance ; peut-être ne sont-ils pas mariés.
Seule une mince cloison sépare ces deux cabinets ; le lun-
di soir, quand le bruit se calme sur le boulevard et que je
14 suis silencieuse sur le divan, j’entends parfois une voix
masculine monotone qui a l’air de réciter une prière.
Le bureau est vaste, éclairé par de nombreuses fenêtres
garnies de doubles rideaux qui donnent sur la rue. Ce ma-
tin ils sont à demi-fermés car il fait du soleil. Tout y est
bleu et jaune d’une atmosphère feutrée qui évoque les ta-
bleaux de Vermeer. Au mur, quelques cartes anciennes,
des lithographies, des peintures à l’huile. Le parquet est
ancien et craque quand on marche dessus. Plusieurs tapis
orientaux rouges et bleus, par-ci par-là. Seule pièce inté-
ressante du mobilier, un bureau directoire couvert de
livres, de notes écrites à la main, de quelques objets d’art
dont une petite sculpture contemporaine en bronze. Il y a
toujours des fleurs fraîches dans le vase de porcelaine chi-
noise. Aujourd’hui, c’est un modeste bouquet d’anémones
rouges, blanches et bleues.
Avant même que la porte d’entrée du cabinet ne se re-
ferme, je suis déjà allongée sur le canapé bleu près de la
fenêtre.
Mon arrivée est toujours un moment très difficile. Il m’est
impossible d’affronter le regard du Docteur T. L’idée d’un
contact physique avec lui m’affole. Parfois, j’ai même le
fantasme, au moment de lui dire bonjour ou au revoir,
qu’il va vouloir retenir ma main, prolonger le contact. Ce-
la m’épouvante. J’en ai des sueurs froides. Il me faut vite
retrouver la sécurité du divan.
Ce canapé bleu, c’est mon refuge, un havre, un cocon
dans lequel je vais passer cinquante-cinq minutes à l’abri
du monde extérieur, protégée de tous les dangers qui me
menacent. Une fois allongée et installée je n’ose plus bou-
ger ; pas question de me lever pour aller chercher un mou-
choir dans mon sac, ni lui demander d’aller aux toilettes –
après quatre ans, j’ignore toujours où c’est !
Le Docteur T s’assoit bientôt derrière moi dans son vaste
fauteuil en cuir marron. Il m’écoute en silence.
15 Mais de quoi ai-je peur au juste ?
Quelque chose me menace. Je ne sais pas quoi. Tout ce
que je sais c’est que l’immobilité est ma seule défense.
Comme l’oiseau caché dans les buissons, sentant le chat
rôder autour de moi, je dois faire la morte.



Ma timidité était extrême lorsque j’étais petite. Certains
souvenirs tournent au cauchemar et j’en porte en moi de
multiples blessures.
Peur...
Peur de lâcher la main de ma mère.
Peur d’être abandonnée.
Peur des étrangers.
Peur qui me faisait bégayer désespérément.
Les amis de mes parents continuent encore à raconter en
riant mon apparition sur scène à une fête lituanienne où je
devais réciter une poésie, portant le costume national.
Seule, au milieu de la scène immense, crucifiée par les
feux des projecteurs, une panique épouvantable m’avait
saisie et laissée pétrifiée devant la foule amusée. Tout le
monde essayait de me souffler mon texte mais je restais
muette.
Avec les années, ces inhibitions se sont affaiblies. À 28
ans, je donne l’impression d’être une jeune femme déter-
minée, souvent rebelle, qui sait ce qu’elle aime, ce qu’elle
veut, et n’a pas peur de le proclamer à haute voix.
Pourtant, il me suffit de franchir la porte du cabinet pour
redevenir l’animal apeuré de mon enfance...
Je ne parle pas de cette peur de contact au Docteur T, j’en
ai trop honte. Je suis sûre pourtant qu’il s’en rend compte.
D’ailleurs, je parle peu de mes sentiments vis-à-vis de lui,
car je n’en ai pas beaucoup. Le transfert amoureux, notion
16
classique de la littérature psychanalytique fait plus partie
de mes lectures que de mon expérience.
Ici, je ne ressens ni amour ni haine. Seulement de la peur
et du respect.



Ce matin-là comme souvent, après quelques secondes de
silence, je parle d’un rêve fait la nuit dernière :
- Je me trouvais à une réunion de femmes. On me de-
mande ce que je pense d’Ingrid Bergman (elle ressemble
beaucoup à ma mère). Hésitante, je réponds évasivement.
Je voudrais être plus admirative mais n’y parviens pas.
Tout le monde, et surtout une femme, me critique vio-
lemment. J’éprouve un sentiment d’injustice. C’est ma
timidité qui est responsable de l’incompréhension des
autres. Je me mets alors à pleurer, puis à hurler, désespé-
rée. Pourquoi les gens ne m’ont-ils pas comprise ? On me
rejette uniquement parce que c’est moi !
Le Docteur T n’intervient pas, il me laisse associer en si-
lence.
Les rêves et les associations qui les accompagnent consti-
tuent la matière privilégiée de mes séances. Je suis une
grande et bonne rêveuse ; j’ai une solide imagination,
j’aime réfléchir à haute voix et adore faire des connexions
entre les choses. Mes rêves, variés, intéressants, cohérents
le plus souvent, me permettent de remplir confortablement
les cinquante-cinq minutes de la séance.
Le Docteur T est un analyste freudien classique, il ne
prend jamais de notes mais possède une mémoire infail-
lible. Il parle peu si ce n’est pour ponctuer mon discours
de remarques brèves qui me font grande impression et me
font réfléchir longtemps après.

17
Mais voilà....mon analyse stagne. Je ne me fais aucune
illusion. Ça fait quatre ans que je viens ici régulièrement
sans aucun changement dans ma vie ni aucune révélation
fulgurante. Ma psychanalyse est devenue une routine utile
seulement pour ne pas perdre totalement espoir.
Quelquefois, après une bonne séance, je me plais à imagi-
ner qu’un voile va se déchirer, l’épaisse brume s’éclaircir,
que je vais pouvoir distinguer la rive. Mais non, il n’y a
pas de baguette magique. La vie continue monotone,
m’enfonçant toujours et toujours davantage.
C’est moi la grande responsable de cet échec. Mes dé-
fenses sont colossales et rien ne pourra les anéantir. La
preuve ? Je suis incapable d’un transfert positif envers
mon analyste !

Sans regarder ma montre – encore une autre interdiction
que je me suis faite – je sens que c’est bientôt la fin de la
séance. Je pense à l’emploi du temps de ma journée et du
week-end qui va commencer : ce soir... Pierre et moi
avons décidé d’aller au cinéma voir le nouveau film de
Jacques Deray, Flic story ; j’aime les films d’action, ça va
être amusant... Si le temps est convenable, nous irons di-
manche matin au parc de Saint-Cloud faire une grande
ballade... Et puis je vais devoir aller déjeuner chez mon
père, ça m’ennuie beaucoup mais comme je n’y suis pas
allée la semaine dernière, je n’ai pas le choix. C’est tou-
jours la même chose... Quelle vie ennuyeuse !
Soudain, je sursaute. Il y a un bruit inhabituel derrière
moi.
Le fauteuil en cuir craque... Le Docteur T se lève.
Mais qu’est-ce qu’il fait ? Peut-être a-t-il besoin de
quelque chose qui est sur sa table.
Non... Il se dirige vers moi... Je le sens s’approcher près,
tout près...
18