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Au rythme de mes pas - Chemin de solitude, chemin de rencontres

De
268 pages

Alors qu’Annie et son mari Jean-Yves préparent leur prochain trek dans le désert, Jean-Yves se blesse au tendon d’Achille. Le départ est annulé. Cette annulation ouvre une brèche dans l'esprit d'Annie : et si elle partait à Compostelle seule ? Un défi qu’elle se lance à elle-même et qui va prendre forme peu à peu.

Ce récit est le témoignage d'une aventure personnelle très riche. Nous découvrons au fil des pages son quotidien fait de solitude, de rencontres et de nombreuses questions sur la foi. Le chemin est pour elle une aventure humaine autant que spirituelle, bien plus qu'un exploit sportif.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-80024-4

 

© Edilivre, 2015

Remerciements

Les remerciements vont à mon mari qui m’a soutenu, et accompagné dans la rédaction de ce livre.

A mes enfants, Stéphanie, Lœtita, Emmanuel, David et leurs conjoints ; à mes petits-enfants Félicien, Joseph, Paul, Suzon, Ange, Jean, Victor, Louise et Arthur à qui je dédie ce livre.

Ainsi que Annie Rigault pour ses corrections et sa relecture.

 

 

Saint-Jacques-de-Compostelle.

ÇA Y EST, C’EST DECIDÉ, JE PARTIRAI !!

Novembre 2009

Comme chaque année à cette époque, mon mari et moi préparons un trek dans le désert. Après avoir marché dans le Sinaï et le Hoggar, le désert du Wadi-Rum et Pétra en Jordanie sont notre nouvelle destination. Mais un dimanche matin, Jean-Yves, mon mari, se déchire le tendon d’Achille. La souffrance est intense. Le médecin annonce que la guérison sera très longue.

Un mois plus tard, nous décidons d’annuler notre projet. Cela crée un vide en moi, je me retrouve ainsi sans aucune perspective.

Quoi de mieux que d’aller marcher pour combler ce vide ? Quelque jours plus tard, alors que le temps est exécrable, très venteux, pluvieux et froid, je vais faire un petit tour dans la campagne autour de chez moi avec un bâton de marche. Je ne suis pas très à l’aise avec ce bâton, le tenir de la main droite ? De la main gauche ? Ce matin-là, il m’aide à lutter contre le vent, la pluie, à passer dans des chemins boueux. Peu après, par hasard, je lis un article dans la presse locale sur la marche nordique, que je ne connaissais pas, qui se pratique avec deux bâtons. Je me pose la question : est-ce que j’adopte un autre bâton ? Cela peut me permettre d’avoir un rythme plus soutenu, de soulager les articulations des genoux, de faire travailler les épaules. Après avoir fait plusieurs essais très concluants, je ne m’en suis plus jamais séparée.

Sorties après sorties, je prends de plus en plus de plaisir à marcher. « Et si je partais à Compostelle ? » Tout doucement, cette idée germe au fond de moi. Petit à petit, elle s’impose comme une évidence.

Je ne sais pas quand ni comment, mais l’idée est bien là. Comment faire ? Je ne sais pas où me renseigner, je ne connais alors personne de près ou de loin qui ait fait le chemin. Je me sens démunie.

J’achète quelques livres et guides qui me mettent l’eau à la bouche. J’ai aussi envie de rencontrer des gens qui connaissent le chemin ou encore de partir avec un groupe. Compostelle est tellement loin ! D’ailleurs, je ne sais même pas où c’est situé exactement.

Parcourir 1700 kilomètres à pied, cela me paraît déjà irréalisable, alors partir seule me semble encore plus inconcevable ! J’avais bien fait quelques treks dans les déserts les deux années précédentes, mais c’était une expérience de groupe. C’est pourtant là que j’y ai attrapé le virus de la marche.

Des déserts à Compostelle, il n’y a qu’un pas

Aucune association de marcheurs de Compostelle n’est présente dans le département du Loir-et-Cher où j’habite. Par la magie d’internet, je découvre l’existence d’une association « Les Amis de Compostelle de Tours » dans le département voisin de l’Indre-et-Loire. J’envoie donc un mail avec de nombreuses questions, concernant notamment la sécurité. Par exemple, je veux savoir si un groupe va partir et si je peux m’y intégrer, si le chemin est bien balisé. Enfin des questions de novice ! Partir me semble comporter tellement de risques.

En guise de réponse, on m’informe non sans humour que « le chemin se fait seul, c’est une démarche personnelle, toutes les personnes qui sont parties sont revenues » Ah ! C’est déjà ça.

Durant les fêtes de fin d’année, j’annonce aux enfants que je me prépare à partir seule à Compostelle. Il n’y a pas trop de réactions, mais j’imagine qu’ils se posent beaucoup de questions « Maman est folle ! Va-t-elle bien ? Partir seule à son âge ? ». J’appris ce jour-là que notre fils Emmanuel et sa femme Cécile avaient eux aussi ce désir de partir.

Lors des rencontres mensuelles des Amis de St Jacques à Tours en janvier

Au cours du mois de janvier, je rencontre de nombreuses personnes qui ont fait le chemin soit en une seule fois soit en plusieurs étapes ou qui sont en train de le faire. J’écoute chacun et tous me racontent leur bonheur d’être partis ; les rencontres et l’accueil qui leur est réservé sur le chemin sont pour eux des moments inoubliables, même si beaucoup évoquent les difficultés, le mal aux pieds et les marches sous une chaleur accablante ou sous la pluie. Durant cette soirée, je fais la connaissance de Marie-Claire et de Philippe qui habitent à quelques kilomètres de chez moi. Ils ont choisi de faire le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle en quatre étapes. Simone, une autre adhérente de l’association, me raconte qu’après avoir parcouru seule la voie de Tours, elle a fait le chemin de Vézelay puis d’autres randonnées en solitaire. Tous ces témoignages sont pour moi le déclic.

Quelques jours plus tard, lors d’une fête dans mon village, je parle de mon projet de partir à mes voisins, Pascal et Guylaine. Je suis surprise d’apprendre qu’ils sont en train de faire le chemin par petites étapes chaque année. Leurs visages sont tellement radieux quand ils en parlent, ils sont enthousiasmés par les rencontres. Quelle coïncidence !! Je les écoute avec passion. Tous ces témoignages me confortent dans l’idée que c’est seule que je dois partir.

Encore faut-il que je me prépare mentalement et physiquement. Je dois marcher beaucoup. Le titre d’un livre me reviens sans cesse en mémoire « Marche et le silence te parlera » de Jean-Claude Morchouane, un Blésois qui a rallié seul en deux étapes St-Jacques-de-Compostelle à partir du Puy-en-Velay.

Pour moi c’est nouveau, je n’ai jamais marché seule. En suis-je capable ? Je pratique régulièrement le footing et le vélo, je n’ai donc pas d’inquiétude sur mon endurance. Mais, c’est tout ce que je connais de moi. Serais-je capable de supporter la solitude ? Serais-je en bonne compagnie avec moi-même ? autant que ce soit en bonne compagnie. Aurais-je la force morale de supporter les aléas du chemin, la pluie, la chaleur ou le froid ? Ou encore mes baisses de moral et toutes ces peurs qui me tétanisent, peur de l’agression par exemple. Mon projet paraît incompris, ceux à qui j’en parle me disent souvent « Tu pars sans ton mari ? Tu pars vraiment toute seule ?… Tu n’as pas peur de marcher toute seule ? C’est dangereux !Tu n’as pas peur de t’ennuyer ? ». Je m’inscris à des cours de self-défense au féminin, car j’ai besoin de prendre confiance en moi. C’est normal d’avoir peur, la peur n’est pas forcement négative, c’est aussi un moyen d’avancer, de se surpasser. « Bats toi ou prends la fuite ». La peur révèle nos faiblesses, mais peut aussi ouvrir à l’illumination intérieure. Après ces différentes démarches, plus rien ne peut m’empêcher de partir.

Il me faut décider d’une date rapidement. Le printemps me paraît être une bonne saison, c’est le renouveau de la nature, les conditions météorologiques sont souvent meilleures, les jours sont plus longs. Comme je marche beaucoup l’hiver, au printemps je suis au mieux de ma condition physique. L’été, il fait trop chaud. A l’automne, la fatigue du travail de la saison touristique s’est accumulée, la gestion des chambres et tables d’hôtes nécessitant une bonne organisation. Pour cette première expérience de marche en solitaire, j’envisage de partir une dizaine de jours. Cela me semble bien : trop court pour sentir les effets de la marche, aux dires des personnes qui ont déjà fait le chemin de Compostelle, et assez long pour découvrir la marche en solitaire.

Partir de Tours est pour moi une évidence alors que beaucoup de pèlerins partent du Puy-en-Velay, le plus beau chemin dit-on ! C’est aussi le plus fréquenté. Mais je ne pars pas dans l’esprit de faire de la randonnée ni pour la beauté des paysages ! Il me semble qu’il y a autre chose à découvrir, même si je ne sais pas encore ce que c’est. J’entrevois une autre façon de me mettre en chemin. Je suis de plus en plus à l’aise lors des marches que je fais seule, et j’y prends plaisir. Cela me convainc que je peux partir seule. Si quelqu’un me propose « je pars avec toi », je lui répondrai que « je veux vivre cette expérienceseule ».

Le chemin se serait-il imposé à moi de la même façon si Jean-Yves n’avait pas eu cet accident ? Bien d’autres questions me taraudent. Pourquoi partir à Compostelle ? Que vais-je y trouver ? Qui vais-je y rencontrer ? Partir pour chercher quoi ? Je pourrais faire mon chemin intérieur en restant chez moi, car nous sommes tous pèlerins sur cette terre. Certes, mais j’éprouve le besoin de cheminer vraiment, c’est un véritable tiraillement. C’est comme si quelqu’un me guidait, me prenait par la main pour m’emmener pas à pas.

Je marche et je marche encore, physiquement et aussi beaucoup dans ma tête… La marche devient une nécessité et un plaisir grandissant. J’ai en moi l’envie de toujours pousser plus loin mes découvertes.

Près de chez moi, j’emprunte des chemins que je ne connaissais pas. Je peux choisir ce chemin-ci ou ce chemin-là. Je vois les villages sous un autre angle. Et cela me donne l’impression d’être loin, ailleurs… Il y a toujours quelque chose à découvrir selon les saisons. C’est une nouvelle forme de liberté intérieure qui commence à naître en moi. Je peux dire qu’entre la forêt de Marchenoir et la Loire, d’Orléans à Tours, les chemins n’ont maintenant plus aucun secret.

Vient le moment de préparer mon sac. Avec l’expérience des vacances en vélo et les treks, je pense que ce sera facile. La règle d’or à observer est la même : emmener le minimum, faire le bon choix de ce qu’il faut emporter. Je ne m’étais jamais souciée du poids car au cours des treks en groupe, nos bagages étaient transportés ou je les traînais dans une remorque derrière mon vélo, ce qui est complètement différent. Mais là, je serai seule à porter mon sac. Je ne réalise pas ce que cela implique, je décide donc de faire un test grandeur nature en faisant une étape d’Orléans à Beaugency, soit 29 km avec un sac de 11 kg sur le dos.

Un beau dimanche de mars, Jean-Yves, qui conduit encore difficilement, tient quand même à me conduire à la gare de Mer, non loin de chez nous. Arrivée à Orléans, je me dirige vers la Loire, sur le chemin qu’empruntent traditionnellement les pèlerins venant du Nord. La nature commence à s’éveiller, les joggeurs transpirent à grosses gouttes, les vététistes font leur sortie dominicale. Les familles sont là avec leurs enfants, profitant de cette belle journée printanière. Tout est zen.

A midi, j’arrive à La-Chapelle-St-Mesmin. Les cloches sonnent à tue-tête, c’est la sortie de la messe. L’église empiète sur le chemin. Les personnes qui sortent de l’église me souhaitent bon voyage, me demandent d’où je viens, où je vais, ou me regardent un peu bizarrement. Cela me fait chaud au cœur, mais je n’ai pas le temps de musarder, Beaugency est encore loin.

Marcher me donne faim. Je dévore mon pique-nique comme si je n’avais pas mangé depuis la veille. La deuxième partie de la journée se passe agréablement, même si des petites douleurs se manifestent : j’ai mal aux mollets, aux genoux, aux chevilles… L’arrivée à Beaugency est très pénible. J’ai mal à ne plus pouvoir mettre un pied devant l’autre, au grand étonnement de mon mari. Quand il vient me chercher, il se demande ce qui m’arrive. J’ai probablement marché trop vite, sans tenir compte du poids du sac. Je dois apprendre cela aussi : marcher avec le poids du sac sur le dos. Malgré tout, je suis contente de moi. J’ai réussi.

Le dimanche suivant, j’enchaîne une nouvelle expérience avec l’étape Amboise-Tours, environ 30 km. C’est un chemin que je ne connais pas, et comme je pense qu’il est important pour moi d’apprendre à lire un plan, je pars avec un topo-guide. La sortie d’Amboise est un peu difficile, parce ce que j’ai des difficultés à me repérer en ville. Mais la suite du parcours est bien fléchée, à mon grand soulagement. Si tout le long du chemin est aussi bien balisé, ce sera parfait !

Je rencontre beaucoup de monde dont une famille composée de trois générations de marcheurs, tous passionnés par le Chemin. Nous échangeons quelques mots car ils sont intéressés par mon projet.

Je suis arrivée à Tours sans être fatiguée, sans ressentir de douleur. Je suis enthousiasmée par cette nouvelle réussite. « C’est super ! »

Faire son sac ou comment partir léger

Je vais suivre les précieux conseils de Jean-Luc, membre très actif de l’association des Amis de Compostelle de l’Indre-et-Loire chez qui je dois faire étape le deuxième soir. Pas de doute, mon sac est trop lourd. J’enlève, je remets. Qu’est-ce qui est le plus important ? Ce pantalon ou cet autre ? Je choisis tout ce qui est le plus léger. Suis-je prête à me démunir du superflu ? Partir avec peu m’angoisse. Ce n’est pas comme à vélo où je peux emmener quand même plus de choses. Très vite mon sac de 60 litres s’avère trop grand. Je prends la décision d’en acheter un de 50 litres pour diminuer au maximum le poids du sac. Là je ne suis pas tentée de mettre des choses inutiles ! Je défais, je refais, j’enlève parfois à regret un vêtement que j’aime bien. Je garde l’idée que, peut-être, je pourrais le remettre dans le sac. Ce sont des questions qui semblent très terre-à-terre mais qu’il est indispensable de se poser avant un périple comme celui que je vais faire.

J’économise presque deux kilos en changeant de sac. Voici l’inventaire :

2 pantalons : j’en enlève un et je garde le plus léger

2 pantacourts : j’en enlève un

2 tee-shirts manches courtes

Je sors du sac le tee-shirt à manche longue

Je ne garde que deux paires de chaussettes sur les trois initialement prévues.

1 polaire indispensable

1 pyjama ultra léger

Un slip et un soutien-gorge de rechange

2 petites serviettes de toilette en micro fibre légères

Des guêtres

1 cape de pluie

1 coupe-vent

1 paire de chaussures légères, nécessaire pour le repos des pieds.

Ma trousse de toilette comporte : 1/2 savon ; 25 cl de shampoing et autant de gel douche ; 1/2 tube de dentifrice ; 1 petit tube de crème hydratante pour le visage et les mains et 1 stick pour les lèvres (ce sont les parties du corps les plus vulnérables aux agressions du froid et du soleil) ; de la crème solaire ; des mouchoirs jetables ; du papier toilette ; l’indispensable crème pour les pieds ; un traitement homéopathique contre les douleurs ; et des pansements « double peau » pour la protection des pieds contre les ampoules.

Des lunettes de soleil

Un appareil photo prêté par ma fille Lœtitia, plus léger et moins encombrant que le mien.

J’emporte également le topo guide du GR 655

Une carte routière

Un carnet de route dont j’ai retiré la couverture cartonnée, un stylo.

Une carte de crédit et un peu d’argent. Je table sur dix ou vingt euros par jour.

Mon sac arrive à un poids de 7 kg, ce qui est plutôt bien. Cette liste est susceptible d’être modifiée, et il me reste à ajouter quelques réserves alimentaires et de l’eau.

Je demande à chacun de mes petits-enfants (les plus grands) de décorer une coquille, l’emblème des pèlerins de St Jacques de Compostelle. Chacun écrit son prénom et un petit message : « Bonne marche Mamie », « Bonne marche Mamie que j’aime à la folie ». J’accroche ainsi cinq coquilles à mon sac, ce qui vient alourdir le poids de quelques centaines de grammes mais qui allège mon cœur de bonheur.

Dimanche 18 avril

Le temps est magnifique. C’est un weekend où je n’ai pas de réservation ce qui me laisse la disponibilité de tenter une nouvelle expérience. Je voyage en train jusqu’à Blois pour faire le chemin du retour à pied, soit 28 km. En sortant de la gare, je m’aperçois que l’hôtel qui se trouve en face s’appelle le Saint-Jacques, ce que je n’avais jamais remarqué auparavant. Je m’apprête à prendre la direction de la Loire quand j’entends sonner les cloches de l’église St Nicolas. Je décide de prendre le temps d’assister à la messe de 9h30. Durant le petit quart d’heure d’attente avant le début de la cérémonie, les orgues se mettent en action. Je me laisse envahir par une paix intérieure.

A la sortie, de nombreuses personnes viennent me parler. Toutes sont curieuses de savoir d’où je viens, me pressent de questions. Je peine à leur dire que je suis venue de chez moi en train, que c’est une période d’essai et que je rentre à pied ! Des femmes me racontent leur expérience du chemin. L’une d’elles me dit qu’elle est partie seule, le portail de sa maison pour point de départ. Elle m’encourage très fortement à partir m’assurant que je ne le regretterai pas. C’est quand même un signe toutes ces rencontres !!

C’est la première journée de l’année qu’il fait si chaud. Il me faut trouver mon rythme dans cette ville de Blois que je connais très bien. Jusqu’à présent, je m’y rendais toujours dans un but bien précis et généralement j’étais trop pressée pour prendre le temps de la regarder. Aujourd’hui, je la découvre autrement. Je choisis le côté sud de la Loire pour rejoindre la gare de Mer où j’ai laissé ma voiture. Quelle belle vue de ce côté, avec le château qui domine la ville ! Les rois de France ont eu raison de venir s’y installer. Ils nous ont laissé un patrimoine admirable.

Je me mets à la place des touristes qui découvrent cette ville. Quel panorama !!! La cathédrale, l’église Saint-Nicolas, la mairie avec les jardins de l’évêché qui se distinguent de ce côté-ci…

Pour gagner Tours, les pèlerins venant du nord passant à Paris ont la possibilité de prendre la voie de Chartres et passer par Vendôme au nord du département du Loir-et-Cher ou passer par Orléans et Blois. Ils ont alors la Loire comme guide. Les rives droite ou gauche ont été aménagées de pistes cyclables, sans que cela soit une gêne pour le marcheur. Je ne saurais dire quelle rive de la Loire je préfère. Je reste toujours fascinée par les paysages et les villages qui la bordent, et notamment le château de Ménard. J’apprécie la pause déjeuner face au village de Cour-sur-Loire. Que c’est beau !

Le soleil est de plus en plus chaud. Soudain, dans le fossé, au milieu d’un tas des branchages provenant d’arbres taillés probablement quelques jours plus tôt, mon regard s’arrête sur une branche en particulier. Je crois reconnaître que c’est celle-ci, parmi toutes les autres qui pourra m’être utile pour effectuer mon long chemin vers Compostelle. C’est cette branche et pas une autre. Je l’adopte tout de suite. Je la mets à l’abri des regards dans un fourré tout proche, pour ne pas prendre le risque que quelqu’un d’autre la prenne… Je reviendrai la chercher en voiture. C’est ce que je fais dès que j’arrive à Mer.

A mon retour à la maison, Ange, un de mes petits-fils de 5 ans, est à la maison. Ensemble, nous entreprenons de dépouiller la branche de son écorce puis d’enlever les nœuds pour éviter que je ne me blesse. Il est à peine nécessaire de la poncer, tant le bois blanc est naturellement doux. Quelle partie de la branche vais-je garder ? La partie haute est trop fine, la partie basse trop épaisse. Je choisis donc la partie centrale. Le bâton terminé mesure 1m90. Ah quel beau bâton !! Jean-Yves le trouve un peu encombrant. Je pense pourtant qu’il a une bonne hauteur : c’est un vrai bâton de pèlerin, j’en ferai mon bourdon. C’est avec une certaine émotion que je le tiens. Je le sens déjà vibrer dans ma main. Mais suis-je prête à laisser de côté mes deux bâtons de marche, objets sans âme auxquels je suis pourtant habituée ? Marcher avec un seul bâton me pose question. J’ai encore le temps de réfléchir, je verrai cela dans un mois au moment du départ. En attendant, je dois encore personnaliser le bâton, y apporter un peu de moi pour qu’il devienne vraiment mon bourdon.

Mon sac est prêt. Je ne touche plus à rien. Dans ma tête je suis déjà partie. Il me reste encore un mois à attendre. Je ne peux pas accélérer le temps, quel dommage !

Mercredi 26 avril

Je n’ai plus rien à faire ni à penser, je suis prête. Ou du moins si, j’ai beaucoup de travail avec les chambres d’hôtes car la saison touristique commence. Séverine est là pour m’aider. Tout roule…

Samedi 22 mai

Le départ est dans 2 jours et je suis très inquiète car la météo annonce de grosses chaleurs pour lundi et mercredi. Et ce qui me préoccupe surtout, c’est l’annonce de la pluie et des orages violents prévus pour la journée de jeudi.

J’ai pensé à beaucoup de choses, mais pas aux conditions météorologiques. Partir seule me semblait déjà un grand saut dans l’inconnu, alors gérer le parcours sous la pluie et l’orage me devient tout à coup insurmontable. Mais je me suis vite ressaisie : ce n’est pas la pluie et l’orage qui vont m’arrêter. Je suis bien décidée, je pars comme prévu. Je surmonterai mon appréhension.

Malgré ma détermination, une pensée m’obsède, me fait douter. Pourquoi partir ? A quelques jours de mon départ, l’ambiance familiale est électrique : mon fils David est inquiet pour les moissons, en cette année de sécheresse intense. De plus, toutes les chambres d’hôtes ont été réservées par des clients qui heureusement ils n’ont pas commandé de repas mais demain toutes les chambres seront à refaire.

Et les bulletins de météo ne sont pas faits pour me rassurer. Il n’est pas facile de m’arracher de mon quotidien. Tout cela concourt à me faire douter.

De Tours
à Saint-Jean-d’Angély

11 jours de marche du 25 mai au 8 juin 2010

Ce n’est pas l’homme qui prend la mer

C’est la mer qui prend l’homme.

Renaud

Ce n’est pas l’homme qui prend le chemin

C’est le chemin qui prend l’homme.

Moi, le chemin m’a prise un beau jour
du mois de mai.

A.P.

 

 

Mardi 25 mai

C’est le grand jour.

Venez marcher avec moi à petits pas sur ce grand chemin millénaire.

Le temps change, il fait un peu plus frais. J’ai mon sac sur le dos et mon pique-nique en poche.

De bon matin, mes bâtons comme compagnons (je ne suis pas prête à partir avec mon bourdon,) je me retrouve sur le quai de gare de Mer.

C’est un au revoir rapide, je n’aime pas ces adieux sur le quai d’une gare. Nous ne savons pas très bien quoi nous dire, c’est émouvant, l’un reste l’autre part.

Le train a une demi-heure de retard. Cette attente est longue. Et c’est là, au moment du départ, que des questions se bousculent, venant semer le doute en moi. « Comment Jean-Yves va-t-il se débrouiller en mon absence ? Et ses repas ? Et puis c’est le début de la saison touristique. Comment ai-je pu partirmaintenant ? J’ai dû refuser tant de monde ! ». J’ai le cafard. Il faut que je me reprenne.

Je suis là et je n’y suis déjà plus. Ce soir, je serai chez François et Marie-Reine à Montbazon. Après-demain, je fais étape chez Jean-Luc à Sainte-Maure-de-Touraine, tous deux sont membres de l’association tourangelle des Amis de St-Jacques. Pour mes deux premières étapes, c’est plus rassurant de savoir où je vais. J’aurai sans doute beaucoup de conseils à recevoir de la part de mes hôtes qui ont déjà fait ce pèlerinage.

L’attente est longue. Il est 8h45 quand enfin mon train arrive. Je suis surprise de le voir s’arrêter dans toutes les petites gares, Suèvres, Ménard, La-Chaussée-St-Victor, pour arriver à Blois. La lenteur transforme ce trajet en un véritable sas de décompression et me permet de me mettre lentement en condition. Enfin, j’arrive à Blois, j’apprends que c’est le terminus. Une grève générale des chemineaux perturbe la circulation de tous les trains. A la gare, je retrouve mon voisin qui était en congé pour ce grand week-end et qui doit regagner son chantier près de Bordeaux. Cette grève lui fait perdre une journée. Enfin, un train est annoncé ! Il est 10h 25.

Je laisse un message téléphonique aux responsables de l’association de Tours qui doivent m’attendre pour m’accompagner quelques kilomètres. J’espère qu’ils auront le message à temps. Je verrai bien ! J’arrive à la gare de Tours vers midi, heure à laquelle j’ai donné rendez-vous, mais personne n’est là. C’est tout naturellement que je me dirige vers la cathédrale Saint-Gatien. Un moment de recueillement m’est nécessaire pour me mettre dans une bonne condition mentale et afin de pouvoir accueillir tout ce qui se présentera sur mon chemin : rencontres, météo… Je ressens très fort le besoin de me recentrer sur l’essentiel. « Mon Dieu, épargne-moi quand même des gros orages, guide-moi, montre-moi ton chemin ». Je sors vivifiée, légère, libérée de mes peurs. Je sais maintenant que c’est bien un chemin spirituel que j’entreprends.

Une responsable de la cathédrale me propose de tamponner mon « crédential 1 ». Panique : je ne sais pas ce que j’en ai fait. « Où est-il ? ». Je commence à vider mon sac. Ah voilà, je le retrouve tout au fond ! Le credencial est un petit carnet que l’on fait tamponner à chaque étape et qui prouve la qualité de pèlerin. Il est conseillé de l’avoir lorsqu’on traverse la France ; il devient indispensable en Espagne pour être hébergé et pour obtenir à l’arrivée « la compostela ».

Je commence à me sentir bien. Je viens d’obtenir mon premier tampon : me voilà devenue pèlerine ! Cette première marque sur mon credencial inaugure mon véritable départ sur le chemin de Compostelle. C’est avec beaucoup d’émotion que je sors de la cathédrale.

J’ai 17 km à parcourir pour arriver chez François à Montbazon. C’est le moment de tester mon sens de l’orientation. Ce n’est pas encore ça ! Je ne trouve pas les rues indiquées. Mais j’ai mes repères dans cette ville. En me dirigeant vers le sud, je trouverai bien le pont sur la Loire. Traversant les rues du centre-ville, je suis indifférente aux bruits de la circulation et aux va-et-vient des passants. Une pluie fine commence à tomber. Cela fait du bien, mais elle ne dure guère, juste le temps pour moi de mettre puis d’enlever le vêtement de pluie.

J’y suis ! Descendant une « double volée » de marches, je rejoins le GR 655 sur les bords du Cher. Enfin, je retrouve le calme. Il ne fait pas trop chaud et le chemin est ombragé, c’est très agréable. Je n’ai qu’à suivre la rivière jusqu’à Saint-Avertin.

J’arrive à un espace aménagé au bord d’un étang, endroit idéal pour pique-niquer. Je m’y arrête. Par hasard, je découvre le petit logo de la coquille jaune sur fond bleu qui nous sert de balisage : je suis bien sur le bon chemin, formidable ! Cela se gâte par la suite, dans la banlieue de Chambray-les-Tours, où je ne sais pas très bien quelle direction prendre et je me trompe. Je demande finalement ma route à des ouvriers qui me répondent : « Si vous continuez dans cette direction, vous risquez de vous retrouver à Marseille ! ».

Enfin, je découvre des panneaux indiquant la direction de Veigné et Montbazon. Je retrouve avec soulagement la bonne voie. J’arrive par la route, en ayant parcouru 3 km de plus que l’itinéraire prévu. Ce n’est pas une étape reposante pour l’esprit. Cependant, je me surprends à n’avoir eu aucune appréhension.

Je fais tamponner mon credencial à l’office du tourisme avant de me rendre chez François et Marie-Reine, qui habitent à 2 pas de là. François a déjà fait le chemin. Ils sont hospitaliers et reçoivent bénévolement les pèlerins de passage. Ici, c’est « donativo », ce qui veut dire que chacun participe librement aux frais.

L’accueil est chaleureux, mes hôtes me mettent immédiatement à l’aise. Nous nous parlons comme si nous nous connaissions depuis toujours. Ils vivent dans une charmante petite maison de ville avec un jardin magnifique. Après une bonne douche et une bonne sieste, une visite de Montbazon s’impose. J’y découvre de belles maisons à colombages, de vielles ruelles, les ruines du donjon qui dominent la ville et témoignent d’un passé glorieux.

Je repère mon chemin pour le lendemain.

Le repas est simple : rôti de porc avec une jardinière de légumes suivi d’un plateau de fromages de la région : Poligny, chèvre de Ste-Maure-de-Touraine. Au dessert, crumble de fraises et rhubarbe cueillies du jour. Je me suis régalée. Merci Marie-Reine et François. Ce fût une soirée riche en échanges. François a fait le chemin seul. Ensemble, ils sont allés marcher sur le chemin de Stevenson.

Durant la soirée, quelques gouttes de pluie tombent sur le grand parasol, sans nous perturber. Maintenant, c’est une bonne nuit qui m’attend.

Mercredi 26 mai : étape Montbazon – Ste-Maure-de-Touraine (28 km environ)

Quelle bonne nuit ! Quel bon petit-déjeuner ! Nous le prenons ensemble, François me donne quelques conseils. Il m’indique un raccourci à travers un bois, chemin plus agréable que celui de la route. Nous avons encore beaucoup de choses à nous dire mais c’est le moment de nous quitter. Le chemin m’appelle. Avant de partir, François fait une photo qu’il enverra à Jean-Yves. Nous nous embrassons et ils m’adressent le salut traditionnel du chemin de Compostelle « Ultreïa », ce qui veut dire « aller plus loin ». Je m’habituerai très vite à ce mot, et l’échangerai souvent avec les autres pèlerins.

Direction Sorigny. Je découvre une petite supérette, c’est parfait pour faire mes courses. Tout le monde me dit bonjour, la caissière est très sympathique. A la sortie, j’aperçois Roland, responsable du site internet de l’association des Amis de Compostelle, qui vient vers moi. Lui aussi a fait le chemin de St-Jacques. Il était également présent à la soirée du 3 février à Tours. Il me donne quelques conseils sur le rythme de la marche, les soins à prodiguer aux pieds.

Je choisis de faire une petite pause à l’intérieur de l’église très accueillante avec son énorme bouquet de pivoines fraîches. Le cierge pascal est bien fleuri aussi.