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Aventures vécues

De
141 pages
Dans Aventures vécues, Jean-Baptiste Rossi prend plaisir à nous raconter, avec une pointe de nostalgie et d'humour, 40 ans de pérégrinations en Afrique, en tant qu'enseignant. Partant de ses souvenirs, il mêle à son récit description géographique, analyse politique et observation des moeurs. Un témoignage authentique et critique.
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Aventures vécues
Vie d'un itinérant en Afrique

1949-1987

Graveurs de mémoire
Dernières parutions

Michèle MALDONADO, Les Beaux jours de l'Ecole Normale, 2008. Claude CHAMINAS, Un Nîmois en banlieue rouge (Val-deMarne 1987-1996) suivi de Retour à Nîmes (1996-1999), 2008. Judith HEMMENDINGER, La vie d'unejuive errante, 2008. Édouard BAILBY, Samambaia. Aventures latino-américaines, 2008. Renée DAVID, Traces indélébiles. Mémoires incertaines, 2008. Jocelyne I. STRAUZ, Les Enfants de Lublin, 2008. Jacques ARRIGNON, Des volcans malgaches aux oueds algériens, 2008. André BROT, Des étoiles dans les yeux, 2008. Joël DINE, Chroniques tchadiennes. Journal d'un coopérant (1974-1978),2008. Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais, 2008. Gilles TCHERNIAK, Derrière la scène. Les chansons de la vie, 2008. Claude CHAMINAS, Une si gentille petite ville de Bagneux 1985-1986 ou le Crépuscule d'un demi-dieu, 2008. Huguette PEROL, La Maison de famille, 2007. Yolande MOYNE LARPIN, Dits et non-dits de nos campagnes, 2008. Raymond Louis MORGE, Michelin, Michel, Marius, Marie et les autres... Une famille de salariés et l'Entreprise Clermontoise, 2007. Michel ISAAC, Si tu savais..., 2007. Roger FINET, J'avais dix ans en 1939, 2007. Paul VANNIER, Un si bel été, Petits mémoires de la Drôle de Guerre, 2007. Djibril Kassomba CAMARA, Mon itinéraire, 2007. Tassadite ZIDELKHILE, Tatassé. Mes rêves, mes combats. De Béjaïa à Ivry-sur-Seine, 2007. Françoise et Révaz NICOLADZÉ, Des Géorgiens pour la France,2007.

Jean-Baptiste ROSSI

Aventures

vécues

Vie dJun itinérant en Afrique

1949-1987

L'Harmattan

L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07836-9 EAN: 9782296078369

À mon épouse Marie-Claude, à Anne-Marie, Marie-Christine, mes filles, à Jade et Fiara mes petites-filles.

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Enfance

en Corse

1928-1949

Enfance en Corse 1928-1949

Venu au monde dans une famille de paysans peu aisés, j'allais à l'école dans un petit village montagnard du sud de la Corse. Le lieu en lui-même ne présentait aucun attrait et nos institutrices, souffrant de l'isolement, n'y restaient pas longtemps. Nous habitions une ferme située à un kilomètre et demi de l'école. Nous devions faire le trajet quatre fois par jour, quel que fût le temps. Bien que notre cartable fût déjà lourd, nous devions apporter, chaque matin, une grosse bûche pour alimenter le poêle de la classe, la municipalité n'ayant pas les moyens de fournir le bois de chauffage. L'institutrice n'accordait aucune dispense: petits ou grands, nous étions tous mis à contribution et lorsqu'elle jugeait que la bûche était trop petite, il pouvait arriver qu'elle nous renvoie à la maison. Nous devions alors vite revenir et reprendre notre place après avoir apporté une deuxième bûche. Je me souviens également de la crainte que nous avions d'être en retard. Il y avait bien, à la maison, un vieux réveil que nous devions remonter tous les soirs mais il prenait, au cours des jours, soit de l'avance, soit du retard, car difficilement réglable et nous ne pouvions pas tellement nous fier à lui. Aussi avions-nous appris à nous baser sur le soleil et l'ombre des arbres. Si la projection de l'ombre sur le sol ne nous donnait pas l'heure de façon précise, c'était suffisant pour nous indiquer qu'il nous restait encore un peu de temps. Du haut de la colline qui surplombait l'école, nous apercevions les fenêtres de la chambre de l'institutrice. L'expérience nous avait appris que si les volets étaient ouverts, cela voulait dire qu'elle était prête à se rendre dans la salle de classe et que l'heure de la rentrée était toute proche. Nous prenions alors nos jambes à notre cou et nous nous mettions à courir avec notre sac en bandoulière et notre bûche sous le bras. Lorsque nous étions en avance et que les volets étaient fermés, nous musardions le long du sentier. En automne, il y avait les châtaignes que nous trouvions sur notre chemin et que nous mangions toutes crues. Au printemps, c'étaient les violettes au flanc des talus avec lesquelles nous faisions de petits bouquets pour la maîtresse. L'été, nous ramassions des mûres ou les baies bleues de l'aubépine. À la fin de la journée, il fallait se hâter de revenir à la maison pour aider nos parents, rentrer le bétail à la bergerie et préparer nos devoirs. Plus l'hiver approchait, plus la nuit tombait tôt et plus nous nous dépêchions. Nous devions

traverser le cimetière et cela ne nous rassurait pas. Les cimetières sont des lieux étranges, tristes, pleins de légendes et de fantômes. Les personnes âgées prenaient un malin plaisir à entretenir le mythe en nous racontant des histoiresplus invraisemblables et terrorisantes les unes que les autres. Des noms, des citations, des personnes du village étaient mis en avant, «Untel a dit, Untel a vu» : Ce qui rendait leurs récits les plus fous presque vraisemblables. L'idée de traverser un cimetière la nuit, surtout seul, m'effiayait. Je faisais tout pour ne pas être puni après la classe mais, à tour de rôle, les élèves étaient chargés de balayer la salle de classe et de dépoussiérer les tables et le bureau de la maîtresse, ce qui retardait notre retour à la maison. Ce cimetière, jt: le traversais toujours avec beaucoup d'appréhension. Pour parler franchement, j'avais peur, et chaque fois que je passais devant, je pressais le pas et je ne me retournais jamais, de crainte d'une mauvaise surprise. Un soir, j'étais seul, je longeais le grand mur du cimetière quand j'entendis un bruit. Comme un râle. Je pressai le pas, mais il me sembla que ce bruit se faisait de plus en plus clair, précis, persistant et oppressant. Je sentais mes jambes trembler, j'avais du mal à respirer. Une bouffée de chaleur me monta au visage, mes mains devinrent moites. Et je me mis à transpirer à grosses gouttes. J'étais comme pétrifié. Une seule idée, fuir mais pour aller où? Alors je repris courage et, sans trop réfléchir, je m'approchai de l'enceinte du cimetière. Je jetai rapidement un coup d'œil derrière le mur. Devinez ce que je vis? Un âne, en train de se rouler par terre. J'étais enfin rassuré! Je me félicitai à posteriori d'avoir agi comme je l'avais fait, et de conclure que ma frayeur n'était que le fruit de mon imagination, très loin de la réalité. Mon père avait beau répéter qu'il valait mieux se méfier des vivants malveillants que des morts inoffensifs, rien n'y faisait. L'imagination, cette folle du logis, accomplissait son œuvre dans nos jeunes cerveaux qui enregistraient les histoires les plus incroyables. Je me souviens également combien nos parents nous demandaient de les aider pour les tâches quotidiennes de la maison. A l'époque, l'État n'apportait aucune aide. Il fallait travailler dur pour subyenir aux besoins d'une famille nombreuse comme la nôtre. Pas d'allocations familiales, pas de sécurité sociale, pas d'aide au logement. Aujourd'hui, il m'arrive souvent de penser à mes parents et je me dis qu'il devait être bien difficile d'élever, de nourrir et de scolariser six enfants. Notre famille vivait en autarcie. Les produits que nous consommions venaient presque tous de la fenne et étaient le résultat du travail quotidien et achamé de nos parents sur les terres arides de la montagne. Le pain venait exclusivement du blé que nous récoltions. Les pommes de terre étaient stockées et devaient faire la soudure avec la récolte de l'année suivante. L'huile, le beurre, le lait et le fromage provenaient exclusivement de la fenne. Il faut savoir que notre fenne n'était en rien comparable à celles que l'on peut trouver sur le continent, où les terrains sont riches et faciles à exploiter et où l'on a souvent recours à des engins mécanisés. Nos terrains corses étaient très pentus, parsemés de rochers et de pierres de toutes sortes. Ce sont ces terres que mon 10

père, après avoir pratiqué le brûlis, arraché les souches à l'aide d'une pioche, s'échinait à labourer avec une paire de bœufs et une charrue en bois à l'extrémité de laquelle était fixé le' soc, seule pièce métallique de l'instrument. La terre, à peine égratignée par cet outil très rudimentaire, sans engrais, ne pouvait produire que des récoltes extrêmement médiocres, d'où la nécessité

Le plus jeune c'est moi, Jean-Baptiste.

d'ensemencer de grandes étendues pour s'assurer une récolte suffisante et faire vivre toute une famille. Ma mère, après avoir fait le ménage, fabriquait le fromage, allait faire la lessive à la rivière et, une fois tous les quinze jours, faisait le pain pour toute la maisonnée. Pour les enfants, elle confectionnait de petits pains ronds: i paniolli, qu'elle nous donnait tout chauds, dès qu'ils sortaient du four. Nous y ajoutions du beurre et nous les dévorions. C'était un véritable régal. Pour ma mère, en revanche, faire le pain ne devait pas être une partie de plaisir. La nuit, elle pétrissait la pâte à la force du poignet ce qui durait parfois jusqu'à deux heures du matin. Puis il fallait attendre que la pâte lève. Ce n'est qu'au petit matin que ma mère découpait celle-ci et formait de petites boules quelle faisait cuire, vers dix heures, dans un four chauffé au bois que nous allions chercher dans la forêt et que nous ramenions sur notre dos! On imagine malle travail que représentait cette simple fournée de pains. Ma mère, vieillie prématurément à cause des nombreuses grossesses et des durs travaux qu'elle accomplissait quotidiennement du lever du jour au crépuscule. Elle était très grande et menue avec un visage ridé, elle était vêtue de noir, et portait sur sa tête un foulard de la même couleur; tout ceci lui donnait un air un peu austère. Malgré les tâches harassantes qu'elle 11

accomplissait, ne sachant ce qu'oisiveté voulait dire, elle restait très attentive à son voisinage, aidant dans la mesure de ses moyens, les gens se trouvant dans des situations difficiles. Ce qui me frappait le plus dans mon jeune âge, c'était la distribution gratuite de viande que ma mère faisait pour les fêtes de Noël lorsque mon père, suivant la coutume, tuait un cochon. Ma mère offrait à chaque villageois un morceau de viande et cela était fait souvent au détriment de notre propre famille. Pour elle le partage était un principe fondamental qu'il ne fallait pas transgresser. Sa générosité la poussait à accueillir et à soigner chez elle des personnes malades. C'est ainsi qu'elle donna l'hospitalité à un jeune homme atteint d'une maladie contagieuse incurable à l'époque. Ma mère ignorant sans doute le risque qu'elle courait, se mua en aidesoignante. Cette générosité sans borne, ce besoin obsessionnel d'être toujours au service des autres lui coûta malheureusement la vie. À son tour elle fut atteinte par cette maladie et les soins quotidiens et onéreux qui lui furent prodigués se révélèrent, hélas sans résultats. Après trois ans de souffrances, ma mère nous quitta à l'âge de 49 ans laissant six orphelins et une situation financière plutôt catastrophique. Une foule immense accompagna sa dépouille à sa dernière demeure. Maigre consolation. J'avais alors douze ans!.. . Quelques années après son décès, mon père se remaria. À l'époque, la coutume voulait que le premier soir où la nouvelle épouse rentrait dans le foyer du veuf, les gens du voisinage viennent faire sous leurs fenêtres, le maximum de bruit. Pour cela ils se munissaient de casseroles, de trompettes, de cors de chasse, de tonneaux vides, d'instruments divers. Une seule exigence: les époux devaient se montrer à la fenêtre et s'embrasser. Tant que ce résultat n'était pas atteint, ces mêmes personnes revenaient les soirs suivants, jusqu'à ce qu'ils obtiennent satisfaction. Ce charivari s'appelait u padidacciu. Cette coutume plutôt désagréable n'avait rien de comparable avec la sérénade que les jeunes gens faisaient vers minuit, sous les fenêtres des jeunes filles qu'ils voulaient séduire, en chantant et jouant de la guitare Tous les travaux à l'époque étaient extrêmement pénibles, tout était fait à la force du poignet avec les outils les plus rudimentaires qui puissent exister. La terre n'était pas sérieusement préparée, faute de temps et de moyens. Les mauvaises herbes et les chardons envahissaient les maigres cultures, et l'on ne connaissait pas encore les désherbants. Le jardinage, très important, se faisait à la bêche et à la houe, l'arrosage se pratiquait seulement la nuit par manque d'eau et au moyen de seguia. Les semailles se faisaient à la charrue, la moisson à la faucille et gare aux chardons qui n'épargnaient pas les mains du moissonneur. Ces journées étaient longues et pénibles. Elles débutaient à cinq heures du matin pour se terminer le soir à la tombée de la nuit vers vingt et une heures, avec une seule interruption entre douze et quatorze heures. Nous déjeunions sur place à l'ombre d'un châtaignier ou d'un chêne. Le blé, mis en gerbes

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puis en meules, était ensuite transporté à dos de mulet dans une aire de battage. La paille était broyée par une grosse pierre ronde que traînaient une paire de bœufs. Ce travail durait des journées et des journées, mais les périodes les plus propices étaient entre dix et seize heures, moment le plus chaud de la journée, car la chaleur permettait aux grains de blé de se séparer plus facilement de la paille. Une fois les gerbes de blé broyées, un autre travail commençait et l'on avait recours au vent.

Le battage.

Sans lui rien n'était possible. À l'aide d'une fourche, puis d'une pelle en bois, nous jetions en l'air la paille broyée et le vent se chargeait de la séparer du grain. Ce dernier plus lourd, tombait sur le sol, tandis que la paille poussée en un coin de l'aire de battage formait rapidement un gros tas. Ainsi, à force de persévérance, de travail, et grâce au concours du vent, on arrivait à obtenir un tas de blé ne contenant plus aucune impureté. C'est alors que mon père, fier du travail accompli faisait une prière pour remercier Dieu de lui avoir permis d'assurer pour toute une année le pain indispensable à la survie de sa famille. Puis il fabriquait, avec une tige d'asphodèle, une croix qu'il plantait au sommet du tas de blé, et, joyeux, il faisait une estimation en hectolitres de sa récolte. Ce travail lui donnait tant de soucis et de peines que le moindre petit grain de blé était ramassé, il ne fallait rien perdre. Il savait également que grâce à cette récolte sa famille était à l'abri de la famine et de la misère. Aussi nous inculquait-il tout au long de l'année le respect du pain.

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vannage.

Comme l'aire de battage se situait assez loin de la maison d'habitation, nous n'avions pas toujours le temps de rentrer le blé dans la journée. Nous devions alors organiser une garde de nuit pour éviter qu'une personne mal intentionnée ne vienne voler un peu de ce blé. J'étais souvent désigné pour cette tâche qui, il faut le reconnaître, ne me réjouissait pas particulièrement. J'avais alors quinze ans, et j'avais peur de passer une nuit seul dans un coin éloigné de toute habitation. Mais je n'osais le dire à mon père qui, j'en étais sûr, se serait moqué de moi. Alors je me résignais. Prenant mon courage à deux mains, je fabriquais la veille un abri de fortune, je plantais deux fourches, perpendiculairement au tas de paille, sur lesquelles je disposais une bâche. Cette tente improvisée me protégeait du froid et de l'humidité de la nuit. Le moment venu, je me glissais dessous en prenant soin d'attacher mon chien à l'une des fourches. J'avais demandé à mon père l'autorisation d'avoir un fusil. Il n'y avait fait aucune objection. Je pense qu'il devait se douter que j'avais peur. Ainsi, accompagné de mon chien et muni de mon arme, j'arrivais à m'endormir. Un matin, à l'aube, je fus réveillé par les aboiements de mon chien qui, tirant sur sa laisse, faisait trembler ma fragile demeure. Je levai la tête et j'aperçus dans la semi obscurité les chaussures d'un homme tout près du tas de blé. Je saisis mon fusil et m'extirpai de mon antre. Il s'agissait en fait d'un habitant du village que je connaissais, et cela me rassura. Il prétendit se rendre à son jardin et avoir dévié de son chemin par curiosité. Mais comme il portait un sac vide sur les épaules, j'eus du mal à le croire. Après le primaire vint l'âge d'aller au cours complémentaire. Pour cela nous devions nous rendre à Sartène, distant de vingt-deux kilomètres de notre maison. Je retrouvais là mes deux sœurs aînées. Nous logions dans une seule pièce très spacieuse. Mon père nous amenait tous les dimanches des provisions pour la semaine: légumes, fromage, pain, pommes de terre, etc. Il nous approvisionnait également en bois de chauffage. Il donnait à ma sœur un tout 14