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Bilonda une écolière face à son destin

De
240 pages
Bilonda est une succession d'échanges personnels entrepris au fil du temps par une mère avec sa fille, pour lui faire connaître l'environnement de son enfance mais aussi la manière dont elle a apprivoisé les différences culturelles, traditionnelles et celles venues d'ailleurs, dont elle a fait l'expérience durant sa vie. L'auteur, devenue mère, puis grand-mère et arrière-grand-mère, réfléchit sur les us et coutumes de sa communauté, mais aussi sur les interactions entre différentes sociétés d'une époque donnée dans la région natale de son pays, le Congo-Kinshasa.
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Vicky Mujinga Kalambay
Bilonda
Une écolière face à son destin
Bilonda est une succession d’échanges personnels entrepris au Bilonda
fi l du temps par une mère avec sa fi lle, pour lui faire connaître
l’environnement de son enfance mais aussi la manière dont elle a Une écolière face à son destinapprivoisé les diff érences culturelles, traditionnelles et celles venues
d’ailleurs, dont elle a fait l’expérience durant sa vie.
Ce témoignage, qui s’adresse à tous, exprime les émotions et les
perceptions d’une jeune fi lle devenue mère, grand-mère puis arrière-
grand-mère, qui réfl échit sur les us et coutumes de sa communauté,
mais aussi sur les interactions entre diff érentes sociétés d’une époque
donnée dans la région natale de son pays, le Congo- Kinshasa.
Habité par une vision féminine, ce travail de réfl exion et de mémoire
est rare. Bilonda, en tant que femme africaine garante de l’éducation
des enfants et dépositaire des traditions, choisit dans ce texte de
transmettre les valeurs séculaires qu’elle a reçues en héritage aux
prochaines générations. C’est pour faire entendre sa voix(e) qu’elle
a écrit ce livre.
Vicky Mujinga Kalambay née à Shikolobwe au
Katanga en République Démocratique du Congo,
a grandi à Lubumbashi où elle a fait ses études primaires
et secondaires au lycée Tuendelee, puis à Kinshasa
où elle a fait une partie de ses études à l ’ institut Supérieur
Technique Médical (ISTM). Mère de trois enfants,
elle vit actuellement, au Canada.
Préface de Clémentine M. Faïk-Nzuji
Photo de couverture : © Christian K. Kalambay
Ecrire l’Afrique
ISBN : 978-2-343-00789-2 L’ armattanEcrire l’Afrique21,50 euros
Vicky Mujinga Kalambay
Bilonda







Bilonda
Une écolière face à son destin









Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette collection
reflète les multiples aspects du quotidien des Africains.

Dernières parutions

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Francine NGO IBOUM, Fleur brisée, 2013.
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mangée toute crue. Edition bilingue kirundi-français, 2013.
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De Conakry à Paris, 2013.
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Fweley DIANGITUKWA, Notre vie est un mystère. Cette chambre-là May,
2012.
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vécue, 2012.
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Serge FINIA Buassa, Une semaine mémorable. Qui a tué Laurent-Désiré
Kabila ?, 2012.
Isabelle JOURDAN, C’est comme ça, à Ouaga…, 2012.
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qui corrompent, 2012.
Corinne N’GUESSAN, Les vierges folles, 2012.
Maurice HASLE, Un seul pied ne trace pas le sentier, 2012.
Laurence RANDALL, La production littéraire camerounaise, 2012.
Arnold NGUIMBI, Pascaline, dans les flots de la chute, 2012.
Marilaure GARCIA MAHE, Le mythe de l’enfant fondateur, 2012.
Vicky Mujinga Kalambay





Bilonda
Une écolière face à son destin












Récit











































































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00789-2
EAN : 9782343007892







À mes enfants ;
Christian Kalambay Kaja, Jimmy Kalambay Kabangu
et Mamy Kalambay Kapinga
et tous vos cousins et vos cousines,
pour que vous n’oubliiez jamais vos grands-parents
et que vous appreniez à travers ce récit
les différentes cultures de chez nous.






Cartes de la République Démocratique du Congo.
© Daniel Dalet/d-maps.com






Préface

Raconter sa vie à son « enfant qui sait écouter » est une tradition ancienne
chez les Baluba. Elle est à la fois instruction, information et transmission.
Mais le plus souvent, pour celui ou celle qui écoute, elle est une plongée
dans l’histoire familiale élargie et, par moments, elle rejoint l’histoire tout
court.

Mais ce qui n’est ni ancien ni habituel, c’est de transcrire ces récits
« écoutés » pour en faire des récits « écrits ». Un livre. C’est ce pas, encore
rare dans la société congolaise, que vient de franchir Vicky Mujinga en nous
offrant ce magistral récit de vie de sa mère, Bilonda Mbiya.

La mémoire de Bilonda s’ouvre sur le décor de son enfance, dans la province
du Katanga, au temps du Congo Belge, actuelle République Démocratique
du Congo.

Comme les autres cités indigènes, la cité de Shituru où vivaient les parents
de Bilonda abritait une population cosmopolite, composée de personnes
recrutées dans les différentes régions du Congo et de pays environnants,
pour aller travailler dans diverses entreprises belges installées dans la
province.

Mutombo Mwanyisha Bantu, le père de Bilonda, était agent à l’Union
Minière du Haut Katanga.
Pour la petite Bilonda, la joie d’aller à l’école et d’apprendre à lire, à
calculer, à coudre, à tricoter était telle qu’elle attendait chaque jour avec
fébrilité, le moment de se mettre sur le chemin de l’école ! Mais cette joie fut
de courte durée.

Bilonda se souvient. Mutombo, son père, était un homme sévère à l’allure
altière et robuste. Ngoya, sa mère, était une femme discrète et chaleureuse.
À travers des menus faits de la vie quotidienne, Bilonda déroule pour sa fille
ses souvenirs d’enfant et de jeune adolescente vivant parmi les siens.

Ici et là apparaissent les caractères des uns et des autres, les habitudes
culturelles, l’éducation à cette époque-là, les relations humaines, etc. Il y a,
par exemple, cet incident d’argent volé à la mère où celle-ci, connue pour
son caractère doux et calme, se révèle tenace et obstinée et finit par
récupérer son bien. Et ce refus du père d’embrasser une religion étrangère
qui nous vaut par exemple, de belles pages de description de rites, repas de
communion, prières et offrande aux ancêtres.
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Les circonstances de la vie sont des occasions pour l’auteure d’apprendre de
sa mère comment se déroulaient les rites autour des événements importants
de la vie tels que l’accueil des jumeaux, l’origine de la maladie du père
expliquée par le féticheur et la cérémonie qui s’ensuit pour régénérer le
malade.

Enfin, à travers les relations fraternelles qui se trament au quotidien, on
mesure l’impact de la difficulté de vivre ensemble qu’éprouvent frères et
sœurs dans des familles polygamiques. Tout comme la vie sociale transparaît
à travers les relations entre voisins et avec les amis.

Dans ce livre à « paroles ouvertes », Bilonda, pour sa fille, épanche sa
souffrance de femme longtemps tue dans le long récit de sa vie de femme
mariée à 12 ans.

Bilonda raconte ainsi les souffrances de sa mère, ses propres souffrances qui
sont les souffrances de toutes les femmes dans un monde dominé par les
coutumes et par les hommes. Par exemple, au décès de son père, sa mère
devait se soumettre à la longue réclusion imposée aux veuves. Ignoble
pratique !

Bilonda parle, raconte sa vie à sa fille Vicky Mujinga comme sa mère lui
avait rapporté la sienne quelques décennies plus tôt. Et pour elle, le temps
des paroles échangées avait été aussi l’occasion de découvrir un lourd secret
de famille qu’elle rapporte à son tour à sa fille.
Tout au long de ces conversations entre mère et fille se tisse une longue
fresque sociale et politique, qui, pour Vicky comme pour tout lecteur de ce
livre, informe et renseigne tantôt sur les manières de vivre des populations
partout où la famille voyageait, tantôt sur les événements historiques de
l’époque.

Nous apprenons ainsi de la bouche du témoin oculaire Bilonda ce qui s’est
passé lors des événements qui ont suivi l’accession du pays à
l’indépendance : la sécession katangaise, la guerre civile, le désordre
qu’elles ont entrainé et les souffrances que tout cela a semées dans les
communautés qui en ont été victimes.

Enfin, en faisant de ses conversations orales avec sa mère un livre à lire,
Vicky Mujinga nous offre une dense moisson de matières pour rire, de
matières pour pleurer, bref de matières pour s’émouvoir.


Clémentine M. Faïk-Nzuji
Professeur émérite à l’Université catholique de Louvain (Belgique).





1


À l’Union minière du haut Katanga



À l’époque coloniale, Jadoville était une petite ville minière bien
propre. Ses avenues macadamisées, ses arbres fleuris ainsi que ses fiers
monuments justifiaient sa renommée de ville coquette. Après
l’indépendance, la ville s’appellera Likasi. Comme toutes les villes de cette
époque, elle était composée d’un centre-ville pour les Blancs et de cités dites
indigènes où vivaient les Noirs, agents de l’Union Minière du Haut Katanga
(UMHK), actuel général des carrières et de mines et de la société de chemins
de fer, KDL/BCK, aujourd’hui ; société nationale du chemin de fer
congolais. Les autres cités, un peu plus éloignées du centre-ville, abritaient
les travailleurs d’autres sociétés de la place, ainsi que le reste de la
population. L’UMHK avait 3 cités : SHITURU, PANDA et SOGECHIM.
Chacune avait ses écoles. L’enseignement n’était pas encore mixte.

C’est dans cette ville que je suis née ; un certain, 14 juin de l’année 1943.
Bilonda Mbiya est mon nom. C’est aussi le nom de mon arrière-grand-mère
paternelle. Nous habitions dans la cité minière de Shituru, où j’ai commencé
l’école en 1951, à l’âge de 8 ans. De la troisième à la cinquième primaire,
j’ai étudié à la cité de Panda. L’école des filles était dirigée par des
religieuses et celle des garçons, par des prêtres. Nous y allions à pied, en
groupe, dans une ambiance bonne enfant. Le matériel scolaire était fourni
par l’école. Deux fois par an, chaque garçon recevait une culotte et une
chemise, et chaque fille, une robe. Certains allaient à l’école les pieds nus,
tandis que d’autres mettaient de petites pantoufles. Pour ceux d’entre nous
qui n’avaient pas l’habitude de porter des souliers, c’était un calvaire. En
effet, beaucoup étaient habitués à jouer et à courir pieds nus, sauf à de rares
occasions où nous allions accompagner nos parents en ville.

L’école commençait à 8 h, et se terminait à 16 h 30. Le retardataire savait à
quoi s’en tenir ; la robe relevée, la fautive recevait de la part de la sœur
directrice, deux ou trois coups de fouet sur les fesses pour apprendre la
ponctualité. À midi, ceux qui habitaient loin comme moi restaient à l’école.
J’avais une tante qui habitait non loin de là. Elle me demanda d’aller manger
chez elle chaque midi. Au bout de trois jours, j’ai cessé d’y aller, car non
seulement elle me gavait de nourriture, mais en plus, il fallait que je
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Bilonda : Une écolière face à son destin
m’occupe du ménage. À ce rythme-là, non seulement j’arrivais au cours de
l’après-midi en retard, mais j’avais des difficultés à suivre les cours à cause
d’un ventre plein qui m’imposait la sieste. Un jour, elle vint me demander
pourquoi je n’allais plus chez elle à midi ; pour ne pas la froisser, je lui dis
que la sœur directrice m’avait interdit la sortie et qu’elle avait menacé de
convoquer mes parents si je ne changeais pas d’attitude. Cette explication,
qui n’était d’ailleurs pas un mensonge, ne suffit pas à ma tante. Elle insista
pour que je revienne, elle ne pouvait pas tolérer que la fille de son frère
meure de faim à l’école, alors qu’elle habitait juste à côté. Elle jura qu’elle
ferait tout pour que je n’arrive plus en retard en classe. Sur le champ, je
promis d’y aller, mais je n’en fis rien les jours suivants, et elle ne revint plus
me chercher. Chaque matin, avant d’entrer en classe, l’école nous distribuait
du lait, des biscuits et des cacahuètes à manger pendant la récréation de 10
heures. Je ne peux donc pas dire que je mourrais vraiment de faim à midi.

Dans le souci d’améliorer la qualité et les performances de la main-d’œuvre,
les deux sociétés, l’UMHK et celle de chemins de fer veillaient à ce que
l’école soit obligatoire pour tous les enfants. Aucun retard, aucune absence
n’étaient tolérés. Si un enfant manquait l’école plus de deux jours sans raison
valable, le père recevait une convocation au travail. Cela constituait un
avertissement, qui pouvait conduire à un blâme si l’absence de l’enfant à
l’école se répétait. Pendant les vacances, le déplacement d’un enfant pour un
lieu éloigné de la ville devait être signalé à l’administration, de même que
son retour. Si un enfant ne revenait plus à l’école, après convocation du père,
l’administration après avoir confirmé son abandon, rayait l’enfant de la fiche
de la paie et le travailleur voyait leur ration alimentaire diminuer.

Il y avait des agents de la société qui avaient pour mission de faire la ronde
dans la cité pendant que les enfants étaient à l’école pour dénicher ceux
qu’on gardait à la maison. L’enseignement était rudimentaire, surtout pour
les filles qui, très vite, étaient orientées vers le foyer social. On y apprenait la
lecture, l’écriture, ainsi que des rudiments de calcul. Le reste du temps, on
étudiait les cours ménagers : cuisine, couture, tricotage, crochetage. En ce
temps-là, dans les mœurs de notre société, l’école n’avait pas d’importance
pour les filles ; c’est par le mariage que la fille faisait honneur à sa famille et
à la société. Ce qui fait que la plupart des filles, à peine l’école commencée,
se trouvaient dans l’obligation de la quitter pour se marier. Moi-même, j’ai
dû quitter l’école à l’âge de 12 ans.

Pendant les vacances de juin 1952, à 9 ans, je constate que ma mère me
charge, plus que ma sœur cadette, de plus en plus de petits travaux
ménagers. Elle me réveille la première très tôt le matin. Dehors, un petit vent
de saison sèche souffle. Je porte au-dessus de ma robe un petit pull qui ne
me quittera pas pendant toute cette période de vacances, juin et juillet étant
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Bilonda : Une écolière face à son destin
la période la plus froide de l’année. Au-dessus de ma robe, un petit pagne est
serré au niveau de la taille. Ma journée commence par le balayage de toute la
parcelle. La cour n’est pas très grande, mais la première fois, je la trouve
énorme, peut-être parce que je ne suis pas encore habituée ou parce que je ne
suis pas encore complètement bien réveillée. Je regarde dans les parcelles
voisines, je vois que je ne suis pas la seule : mes voisines qui ont presque le
même âge que moi font la même chose. Nos parcelles n’avaient pas des
clôtures de séparation. Au simple regard, nous nous lancions, avec sourire,
un petit salut complice. Cela suffisait à me tonifier et à me stimuler. Mes
coups de balai étaient maladroits, comparativement aux mains expertes de
ma mère, mais en jetant un coup d’œil discret sur mes voisines, je me rendis
compte que leurs gestes étaient aussi lents que les miens. Après le balayage,
il y avait la vaisselle ; avec le temps, j’ai appris à faire la vaisselle de
manière à ne laisser sur les ustensiles ni trace de savon ni trace de saleté.
Nos mères nous encadraient pour que nous puissions ; non seulement savoir
entretenir la maison, mais aussi être en mesure de nous occuper de nos
jeunes frères et sœurs. Si à l’école nous n’avions plus vu une fille pendant
quelques semaines, ce n’était pas nécessaire de se poser des questions. Elle
avait sûrement convolé en justes noces avec un garçon jugé convenable par
les parents.

Mes parents sont originaires de la province du Kasaï oriental, une des neuf
provinces de la République démocratique du Congo, avec comme capitale
Mbuji-Mayi. Bakwa Mulumba est le village de mon père et Bena Nsona,
celui de ma mère. Nos parents nous y ont emmenés quelques fois pendant les
congés annuels de mon père. J’en ai gardé quelques souvenirs, mais c’est
plus tard à l’âge adulte que j’ai eu des occasions d’y aller et de visiter ces
lieux de mes ancêtres. Toute mon enfance, je l’ai passée à Jadoville, dans la
cité de Shituru, chez mes parents.

Mes parents ont eu sept enfants : six filles et un garçon. Je suis l’aînée des
filles, le garçon est le cadet de la famille. À l’époque, une épouse qui
n’accouchait que des filles n’était pas très appréciée par la société, et on le
lui faisait durement sentir. C’était une des causes de divorce ou une raison,
pour le mari, de prendre une autre femme. On disait que la fille se mariait et
allait faire les enfants ailleurs alors que le garçon restait agrandir la famille.
On lui accordait le droit d’étudier et d’apprendre un métier alors que la fille,
elle, devait se préparer juste à se marier, à enfanter, à savoir tenir le ménage
et à satisfaire son mari. Ma mère était très gentille et très serviable envers sa
belle famille, même avec certaines de mes tantes, de vilaines chipies, qui
n’arrêtaient pas de dire des méchancetés et de la critiquer derrière son dos.

Mon père n’a pas pris une autre femme ni eu un enfant hors mariage. Il
n’avait jamais montré une quelconque déception d’avoir eu autant de filles.
15

Bilonda : Une écolière face à son destin
Mais tout de même, il fut l’homme le plus heureux du monde le jour où il eut
son garçon. Je crois même que c’est à partir de ce moment-là qu’il est
devenu de moins en moins sévère. Son garçon l’avait amadoué au point que
j’eus l’impression que mes deux dernières sœurs et son fils unique
bénéficièrent d’un régime de faveur dans leur éducation.

Mon père m’a souvent raconté comment ils avaient quitté le Kasaï pour aller
travailler à l’Union Minière du Haut Katanga (UMHK). Les colons belges
avaient besoin d’une forte main-d’œuvre et ils ont résolu le problème par des
recrutements de travailleurs à travers la colonie et même à l’étranger, comme
au Rwanda, au Burundi, et en Rhodésie du Nord, l’actuelle Zambie. Le
Kasaï fut le plus important réservoir de cette main-d’œuvre. Parfois, les
recruteurs étaient aidés par les chefs des villages qui leur fournissaient, de
gré ou de force, des gens, moyennant des cadeaux tels que tissus, sel, armes.
La première vague commença vers les années 1910. Les recrutements furent
durement ressentis par les villageois. Il y eut beaucoup de résistance au
début avant que les gens comprennent que ce système allait leur permettre
d’être des travailleurs salariés. Ils finirent par accepter de se faire recruter.

Au Katanga, les nouveaux venus passaient un temps relativement long dans
des camps prévus pour s’acclimater et subir une visite médicale ainsi que
différentes vaccinations. C’est pendant cette période qu’on leur apprenait à
manier les outils nécessaires pour leur travail futur. Au début, ils venaient
seuls, après on leur permit d’emmener avec eux leurs familles. La première
victime de ce type de recrutements, dans la famille de mon père, fut
Mukuna, son frère ainé. Un jour, alors qu’il était parti chasser les oiseaux et
les sauterelles en compagnie de ses amis, ils furent attrapés par les gens
envoyés par le chef pour le compte de recruteurs. C’était vers les
années 1940. Il fut le premier à quitter sa famille pour aller travailler au
Katanga, à Jadoville pour le compte de la Société minière du Haut Katanga.
Deux ou trois ans après, alors que les recrutements devenaient de plus en
plus volontaires, mon père quitta lui aussi son village. Il fut recruté par la
même société et dans la même ville. Il avait entre 16 et 19 ans.

Mon oncle Mukuna ne travailla pas longtemps, car il mourut 2 ans après son
arrivée au Katanga, de suite de la morsure d’un serpent. Il a laissé derrière
lui une très jeune femme et une petite fille d’une année. Je vous parlerai de
cette petite fille plus tard.






16




2


La vie dans nos camps



La société minière ainsi que celle de chemin de fer étaient les deux
grandes sociétés de la région qui employaient le plus grand nombre de
travailleurs de la ville. Mais il y avait d’autres sociétés ainsi que de grands
magasins qui recrutaient. Ceux qui ne travaillaient pas dans des sociétés
étaient soit des petits commerçants ambulants, soit des vendeurs au marché
ou dans les boutiques des Blancs. D’autres travaillaient chez les Blancs
comme domestiques, bonnes ou chauffeurs. Dans les camps de travailleurs
de L’UMHK et de la KDL (BCK à cette époque), les travailleurs n’étaient
pas mélangés. Il y avait le camp des agents cadres qui au début étaient tous
des blancs, et l’autre camp, où habitaient les Noirs aspirants-cadres et les
ouvriers moins gradés. Les deux camps étaient séparés et même éloignés
l’un de l’autre.

Avec le temps, la société ressentit le besoin d’une main-d’œuvre qualifiée et
instruite. Elle décida donc, d’une part d’envoyer, à l’université du Congo,
certains travailleurs, qui avaient déjà un niveau d’études un peu élevé, et
pour certains, en Belgique, d’autre part, elle recruta de jeunes gens
fraîchement sortis des universités. Au fur et à mesure, les Noirs qualifiés
commencèrent à monter dans la hiérarchie de ces deux sociétés, et eurent le
droit d’emménager dans le camp des agents-cadres et de bénéficier, plus ou
moins, des mêmes privilèges que les Blancs. Pour leur future main-d’œuvre,
les deux sociétés comptaient sur la progéniture de leurs travailleurs. Elles
réclamaient aux parents les documents attestant que tous les garçons
suivaient régulièrement l’école. Pour ceux qui ne suivaient plus le cycle
normal ou qui avaient abandonné les études, l’Union minière ou la KDL les
orientaient vers les écoles professionnelles. Ainsi, à l’issue de leurs
formations professionnelles, ils pouvaient travailler dans différents secteurs
de la société.

Les camps des travailleurs s’appelaient changa changa (mélange) parce que
les gens des différentes ethnies devaient s’y mélanger et vivre ensemble.
Avec le temps, les gens sont arrivés à parler le swahili, une seule langue
imposée par les colons. Ils ont fini aussi par avoir la même culture.

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Bilonda : Une écolière face à son destin
Bien que les camps soient indépendants les uns des autres, nous avions tous
les mêmes avantages. Tous avaient presque le même modèle et le même type
de maisons : celles à une chambre étaient pour les célibataires ou les jeunes
mariés. Et celles de deux ou de trois chambres étaient attribuées à des
familles nombreuses. Toutes avaient un salon. Les cuisines étaient annexées
aux maisons ; leur porte donnait vers la cour. Chaque maison avait ses
toilettes au fond de la cour.

La nuit quand un des enfants devait aller aux toilettes, un des parents
l’accompagnait, généralement le père, s’il était là. Les maisons étaient
construites en briques et alignées en forme de pâtés de dix ou vingt maisons.
Chaque pâté avait une petite place publique où tout le monde pouvait se
laver, laver la vaisselle et les habits. On appelait cet endroit le malata. Le
malata était composé d’un côté d’un grand bac en ciment avec une vingtaine
de robinets, dans lequel les femmes lavaient les assiettes, les habits, et même
les enfants. Et de l’autre côté, il y avait une dizaine de douches publiques.
L’eau des robinets du malata coulait jour et nuit sans interruption, du
premier au dernier jour de l’année. Nous étions habitués à ce bruit au point
que nous dormions dans nos lits, bercés par le rythme musical de l’eau.

Le malata était l’endroit préféré de certaines femmes, qui adoraient les
médisances, les calomnies et les bavardages agrémentés des potins et ragots
de tous genres. Ma mère préférait aller là-bas, quand il n’y avait presque
personne, de préférence très tôt le matin. Elle ne s’immisçait jamais dans les
problèmes ou querelles des voisins et ne s’intéressait pas à la vie privée des
autres. D’ailleurs, mon père n’était pas le type de mari à pouvoir tolérer cela.

La vie dans le camp était très bien organisée. Tous les camps étaient
toujours propres. Chaque jour, les cantonniers de la société nettoyaient les
ruelles et ramassaient les poubelles. Il y avait aussi les services d’hygiène
qui passaient régulièrement pour désinfecter les maisons et tous les environs.
Les vaccinations des enfants étaient très bien surveillées. Lors des pesées, les
mères recevaient de gros biscuits très riches en vitamines ainsi que du lait
pour leurs jeunes enfants. Les enfants plus grands en recevaient à l’école.

Chaque année, la société offrait des habits à toutes les familles pour leurs
enfants. Chaque mois, les familles des ouvriers recevaient des sacs de farine
et d’autres aliments en quantités proportionnelles à la taille de la famille. On
appelait cela le Mposho. En plus, nous avions dans chaque camp des
cantines, où les familles achetaient leurs provisions ; ces magasins étaient
bien fournis. Chaque travailleur avait une carte de cantine sur laquelle on
avait inscrit son nom, le nom de son épouse et ceux des enfants légitimes ou
sous tutelle.

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Bilonda : Une écolière face à son destin
Les prix des produits à la cantine étaient très bas et bien meilleurs que ceux
vendus en ville. Je me souviens que certains de mes oncles, qui ne
travaillaient pas à l’UMHK ou à la KDL, envoyaient leur femme remettre de
l’argent à notre mère, pour qu’elle leur achète certains aliments dans notre
cantine, tels que la viande, la farine de maïs, le lait, le sucre et le savon. Plus
un travailleur avait d’enfants, plus il avait le droit d’acheter chaque mois une
quantité d’articles plus grande que celle de petites familles ou de
célibataires. Bien entendu, cela poussait les gens à agrandir leur famille. La
naissance d’un enfant signifiait automatiquement un sac de farine de maïs et
un sac de farine de manioc supplémentaires, ainsi que le droit d’acheter plus
de kilos de viande pour la famille. Pendant toute mon enfance, je n’ai pas
souvenir d’avoir manqué un jour à manger à la maison.

En plus des possibilités qu’on avait d’acheter des produits à la cantine, mon
père et d’autres travailleurs avaient des champs dans lesquels ils cultivaient
le maïs, le manioc, l’arachide, ainsi que des courges. Nous n’achetions
jamais des légumes, tout était cueilli dans notre champ, situé à quelques
kilomètres du camp. Ainsi, la vie de nos parents se passait toute l’année,
entre la vie de l’usine et celle du champ. Au moment de la récolte, toutes les
familles étaient en allégresse. Même ceux qui n’avaient pas des champs
recevaient quelque chose des autres, car nos maisons abondaient de
nourriture. Les gens, qui vivaient dans les camps, se considéraient comme
membre d’une grande famille. Certains échangeaient leur récolte entre eux,
rien que pour le plaisir.

Une partie du maïs et du manioc était séchée et stockée ; les femmes la
moulaient plus tard dans des mortiers pour faire de la farine. Une autre partie
était gardée pour diverses autres préparations ; elle nous servait aussi de
casse-croûte. Le maïs et le manioc grillés accompagnés d’arachides étaient
nos petits en-cas préférés des vacances. On trempait le maïs dans l’eau
pendant un temps, dès qu’il était tendre, on le grillait avec un peu de sel,
dans une poêle. De même pour le manioc, après l’avoir trempé, soit on le
faisait frire dans l’huile, soit on le grillait sur du charbon. J’adorais aussi le
manioc écrasé en miettes : on le lave, on l’épluche, on le coupe en petits
morceaux et on les couvre, puis on le laisse un peu fermenter pendant
quelques jours jusqu’à ce qu’il soit prêt pour la consommation. On obtient
une sorte de pâte qu’on appelait, Tshomba tsha kabiola qui se consomme un
peu comme les flocons des maïs. On y ajoutait soit du lait liquide et du
sucre, soit un peu d’huile de palme et du sucre. On pouvait y mélanger aussi
des bananes mûres. C’était bon, on adorait le manger au petit-déjeuner.

Le maïs pouvait aussi être utilisé pour la préparation d’une boisson
alcoolisée. Cette boisson alcoolisée était préparée dans un tonneau de plus de
80 litres. Après avoir égrené les épis de maïs, on conservait les grains
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Bilonda : Une écolière face à son destin
couverts d’un sac humide pendant quelques jours jusqu’à la fermentation.
Puis dans un tonneau plein d’eau, on les faisait bouillir pendant des heures.
Avec un morceau de bois, on tournait de temps en temps la boisson, jusqu’à
ce qu’on obtienne l’aspect d’un bon breuvage, et on le laissait mijoter
doucement pendant qu’il dégageait une fumante odeur alcoolisée.

Le breuvage était d’abord tamisé pour éliminer les résidus de maïs, appelé
bisekiseki, et qu’on consomme de préférence le même jour bien sucré. La
bière préparée, appelée tshibuku, avec son petit goût sucré était très
appréciée par les adultes, surtout les hommes. La préparation de cette bière
était un long processus qui exigeait beaucoup de travail. Ma mère était une
spécialiste du tshibuku ; beaucoup de gens dans le camp appréciaient sa
préparation.

Lors des deuils ou des jours de fête, elle recevait beaucoup de commandes,
ce qui lui faisait un peu d’argent. Elle me raconta un jour qu’elle et une de
ses copines décidèrent de faire une surprise à leur cher mari. Avec l’argent
de la vente de tshibuku, qu’elles avaient économisé, elles achetèrent
ensemble des tissus de différentes couleurs pour la confection de costumes
pour leur mari. Elles trouvèrent un tailleur qui habitait très loin de notre
camp, afin de bien garder le secret.

Deux semaines après, les costumes étaient prêts. Le mari de sa copine
apprécia beaucoup le geste de sa femme et prit le cadeau avec joie, tandis
que ma mère regretta fort l’attitude de mon père qui exprima son
mécontentement avec fureur. « Pour qui me prends-tu ? Je ne suis pas encore
mort pour que tu choisisses mon costume à ma place », lança-t-il avec
fureur. Il n’a jamais porté ce costume. Il a fini par le donner à un de ses
cousins, venu du village.

Mais un jour, ma mère fut sur le point d’abandonner la fabrication de cette
boisson alcoolisée, à cause d’un drame qui faillit coûter cher à une de mes
petites sœurs âgée de 3 ans. C’était pendant les grandes vacances, en pleine
saison sèche. Il y avait un deuil chez l’oncle d’un parent mort au village. La
veille, mes tantes demandèrent à ma mère de préparer de la bière pour la fin
du deuil. La boisson était déjà prête et le tonneau fut laissé à l’air libre
derrière la maison pour le refroidir. Ma mère avait pris soin, comme
d’habitude, d’interdire à tous les enfants de s’approcher de cette zone.
Personne ne sait comment ma petite sœur, se servant d’un petit tabouret,
s’est retrouvée dans le tonneau, la tête et les deux bras en premiers.

Par chance, une tante qui allait aux toilettes a entendu les pleurs de l’enfant
qui se débattait. Elle a crié à son tour et toute la maisonnée s’est précipitée
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Bilonda : Une écolière face à son destin
vers le coin du drame. On a repêché l’enfant, et vite on l’a acheminée à
l’hôpital.

Le deuil continua et l’alcool fut servi sans que les gens se soucient des
quelques débris de chairs qui s’étaient échappées de la peau de la petite. Le
lendemain, on dispersa tout le monde à l’exception de certains membres
proches de la famille, qui restèrent pour suivre l’évolution de l’état de
l’enfant pendant deux jours encore. Heureusement pour elle, le breuvage
avait déjà un peu refroidi ; mais pas suffisamment pour lui éviter des dégâts.
Son visage était légèrement brûlé, mais c’est surtout au niveau du tronc et
des deux bras que la brûlure était intense, car la peau s’était collée à sa robe
et au pull-over qu’elle portait. Mon père était fou de rage contre mes tantes
qui avaient fait la commande ; et mes tantes ont raté l’occasion d’exiger,
comme le veut la coutume, une poule en guise d’amende à ma mère pour
n’avoir pas bien veillé sur l’enfant. Elle a dû rester six mois à l’hôpital avec
l’enfant.

Je suis née 17 ans avant l’indépendance de notre pays. J’ai donc connu
l’apartheid au Congo, bien que les Belges, nos colons, n’aient jamais voulu
utiliser ce terme. Même enfant, je ressentais cette séparation entre les Blancs
et les Noirs. Je me rappelle qu’il y avait des maisons magnifiques en ville
pour les Blancs alors que les nôtres étaient toutes menues. Toute petite,
j’avais l’impression que les grandes personnes avaient peur de se révolter
contre le régime pour ne pas être jetées aux cachots et y périr. Je ne me
rappelle pas avoir entendu quelqu’un dire qu’il était allé en même temps que
les Blancs, au cinéma ou au restaurant ni entré dans les magasins réservés
aux Blancs. Je ne me rappelle pas non plus avoir vu un médecin noir ou un
cadre supérieur noir de toute mon enfance.

L’éducation pour les Noirs était rudimentaire. On pourrait dire qu’à cette
époque, les gens souffraient réellement de cette oppression coloniale. À la
tombée de la nuit, aucun Noir n’était censé être en ville après 18 heures s’il
n’avait pas une autorisation écrite d’un Blanc ; souvent, les quelques noirs
qui trainaient en ville à des heures interdites étaient des domestiques, des
gardiens ou des chauffeurs des Blancs. D’ailleurs, les seules fois où je me
souviens avoir déambulé dans la ville pendant la journée, je n’étais jamais
seule. J’étais accompagnée, soit de ma mère, soit de mon père et souvent, de
toute la famille, pour l’achat d’un habit, des souliers ou tout simplement
pour prendre une photo de famille. Je me souviens encore de l’énervement
de mes parents lorsqu’un des enfants trainait les pieds ; ils lui tiraient les
oreilles de sorte que la prochaine fois cela lui serve de leçon. Ma mère
veillait à ce qu’aucun enfant ne crie ou ne parle à haute voix, de peur de
réveiller les Blancs supposés en pleine sieste.

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Bilonda : Une écolière face à son destin
Il y avait beaucoup de Blancs dans la ville, mais nous ne les côtoyions pas.
Nos écoles étaient réservées uniquement à nous, les petits Noirs. Même dans
nos dispensaires, les médecins, les infirmiers et les religieuses étaient tous
des Blancs, venus travailler dans la colonie. Non seulement nous avions nos
écoles de Noirs, nous avions des séances de cinéma et des pièces de théâtres
organisés pour nous, au cercle, dans nos camps.

C’était des films muets en noir et blanc, que le curé interprétait pour nous
avant que chacun de nous n’apporte ses commentaires. Le jour du film, il
fallait être sage à la maison en comptant surtout sur la bonne humeur de
notre père. L’autorisation d’y aller n’était pas acquise d’avance. Nous
n’étions, à ce moment, que des filles et mon père, comme tous ceux de sa
génération, ne laissait pas facilement les filles s’aventurer hors de la parcelle,
même pendant la journée. Pourtant le cercle était juste à côté de notre
maison. Et lorsque par chance l’autorisation était donnée, ce qui était rare,
nous nous réjouissions de ce bonheur. Et en contrepartie, notre mère recevait
de notre part toute l’aide dont elle avait besoin.



























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Mes parents et notre culture



Mon père était un homme dont la force de caractère n’avait d’égale ;
que sa grande corpulence et son dynamisme. Il était sûr de lui-même, ne
manifestait jamais de peur devant ses chefs blancs, quand il fallait défendre
les autres ou exprimer son mécontentement.

Il nous disait qu’au début surtout, le travail était très dur. Il fallait creuser
toute la semaine et ne se reposer que le dimanche. On dynamitait le sol et les
grosses pierres pour creuser en profondeur afin d’atteindre les minerais. Les
explosions causaient des blessures et parfois tuaient. Paniqués, certains
pensaient à la fuite ou au retour dans leur village.

Mon père dit avoir eu un jour des problèmes avec son chef, qui le
soupçonnait d’incitation vis-à-vis des jeunes gens, à fuir les lieux de travail.
Heureusement pour lui, le plan échoua. Mon père n’a jamais su comment le
Blanc avait été mis au courant. Il avait déjà eu de son chef quelques blâmes,
une diminution de sa ration journalière et même des heures de travail
supplémentaires. À l’occasion donc de cette tentative de fuite, il passa deux
semaines au cachot ; alors que ceux qui étaient concernés passèrent une
semaine au cachot. Le Blanc disait qu’il était têtu et mon père ne faisait rien
qui pouvait démentir cette réputation.

À sa sortie du cachot, allez-y comprendre quelque chose, le Blanc le nomma
capita (chef) de son groupe. Malgré cette promotion, il ne cessait de
promettre à ses amis qu’un jour, il tordrait le cou de son chef comme il le
ferait avec un coq. Certains de ses amis riaient pendant que d’autres, le
croyant capable d’exécuter sa menace, avaient peur pour lui. Mais moi, je
crois qu’il plaisantait.

Homme juste et généreux, à la maison, assis dehors dans la véranda, je l’ai
vu rarement manger seul. N’importe quel passant pouvait être invité à
partager son repas. Il était apprécié par les uns et détesté par les autres pour
sa franchise. Mon père n’était pas méchant, mais il pouvait se montrer
coléreux, même avec ses sœurs, surtout quand il leur arrivait d’embêter ma
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