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Bonjour Mademoiselle

De
100 pages

« Mademoiselle ! C’est ainsi que vous m’avez appelée depuis notre rencontre, jamais Lisa, jamais madame.
Et moi, en toute logique, je vous appelais « docteur » car vous étiez mon psychiatre ; vous m’avez remise debout ; vous m’avez fait rire ; vous m’avez éclairée pour le reste de ma vie.
Notre relation patiente-psychiatre fut incroyablement vivante et féconde. Bipolaire, de quoi j’avais l’air ? Une baleine échouée.
Avec vous, je fus mademoiselle, une princesse. Je voulais vous dire merci, je voulais vous dire adieu... »



Dessin : Guillaume Favroult


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-17244-8

 

© Edilivre, 2016

 

A la mémoire du docteur El Mehdi Michel Caruso,

Pour Ismaël

La princesse au petit poids
(Paroles de Lisa)

Où le docteur Mehdi fait sa première apparition.

En juin, j’avais commencé une cure pour maigrir. J’ai rencontré le docteur Mehdi l’hiver suivant.

 

Le 16 juin

Me voici depuis trois jours à la Clinique Sissi à Pau. Pourquoi Sissi ? Peut-être parce qu’elle était une impératrice très mince et sportive, en avance sur son temps. Et moi, je suis là avec mes kilos en trop entassés en quelques années pour tenter de devenir une princesse au petit poids. On doit toujours être une princesse à un moment de notre vie. Je le suis aujourd’hui, pour l’homme merveilleux qui n’a pas eu peur de m’aimer.

Quand il a ouvert ses yeux sur moi, il y a quelques années, je bouillonnais de questions et de faux secrets, mes yeux scrutaient la nuit, tel un chat dans la ville endormie. Mais je n’étais ni chat ni souris. Je souriais le jour, je pleurais la nuit. La source était tarie, le puits verrouillé, la chaîne cadenassée, la clé volée.

Pourtant il me regardait, plongeait dans mes yeux, glissait tel un tigre discret sur mes formes rondes et douces, mais je ne méritais pas alors l’étiquette infamante d’obèse. Eau-baise. Je buvais de l’eau, je ne baisais pas. Les seuls baisers que je donnais étaient pour mon enfant et l’amour une prière. Je buvais de l’eau, je ne pissais pas comme un pissenlit, un pisse-sans-lit. J’avalais des couleuvres et je ne cillais pas, je ne pleurais pas. Je ne pleurais ni des rivières ni des diamants, mon cœur petit comme un caillou blanc, mon corps mince mais mon âme triste à pleurer…

Mais parlons du présent. Le cadeau de la vie, de ma vie. Un cœur, un corps, une âme : mes beaux yeux noirs, mes longs cheveux, mes mains de pianiste et mon sourire timide. Que sont-ils devenus depuis que je suis obèse ? Un sourire gêné dans la rue, l’air dégagé de celle qui veut être transparente en étant une obèse, autant cacher un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le corps d’une obèse est fragile : il souffle comme un train, on s’étale comme des crêpes sur le bitume car les jambes ne supportent plus tout ce poids, la fontaine joyeuse du plaisir physique donné entre amoureux se tarit par peur d’écraser littéralement son amour de son poids. Poids, poids, pouah !

Mes doigts de pianiste sont comme des petits boudins et mes bagues dorment dans leurs écrins. La princesse au gros poids dort mal sur les matelas qu’elle défonce sous sa masse, des tonnes de sourires pour s’excuser en silence de gâcher la vue des maigres impitoyables qui se plaignent d’avoir ou de devoir perdre un gramme !

Le 22 juin

Extraordinaire ! Cette nuit, je me suis réveillée en sursaut et je suis partie dans un sommeil de somnambule vers la salle de bains et là, miracle : le rouge sang dans le blanc du cabinet. Un rouge frais et vif comme celui d’une jeune fille : depuis six mois, mes règles étaient parties sans crier gare au vieillissement prématuré… Je les avais laissées partir sans pouvoir rien faire ni rien dire, un peu abasourdie… baleine blessée en hémorragie intériorisée… Ma Ninochka, jeune fille, découvrait cette année sa nouvelle féminité au moment même où je perdais la mienne dans un raidissement de mon corps déformé.

Ce n’était que passager finalement : le passage d’un hiver, l’ourse dans sa tanière lovée sur elle-même en attendant le renouveau. Un lourd et douloureux hiver comme un secret trop longtemps gardé. Et hier, en cette première nuit de l’été : mon propre renouveau. L’après-midi, mon prince était venu me voir : magnifique, bleu comme un touareg, ses yeux pleins d’amour derrière ses lunettes dorées. Moi, pour l’attendre, je m’étais faite princesse indienne ou poupée russe mais c’est la même chose : indienne par ma longue robe en jean bleu, tissu américain, russe par mon sang, mes yeux, mon âme.

Nous avons commencé à nous chamailler comme deux jeunes gens très épris… pour finir par nous caresser timidement comme deux adolescents innocents. Cela a commencé par un tendre massage des pieds avec une crème à la menthe poivrée, on en mangerait : petits petons à la menthe poivrée. Pour suivre, cuisses au pin maritime, une douce crème parfumée sous tes mains délicates d’amant merveilleux. Puis ta main a glissé sous ma robe bleue pour caresser mon ventre aminci et dans ma taïga, la petite rivière s’est mise à couler plus vite et une larme a glissé de mes yeux de forêt. Je voyais tes yeux devenir liquides dans notre émotion commune et ces mots ont glissé de mes lèvres « je t’aime ».

Je t’ai redit « je t’aime », comme un premier aveu, comme un je t’aime, je t’aime, je t’aime, comme le tambour de mon cœur amoureux. Dans cet amour, mon cœur fond sous ses regards en attendant de devenir la princesse de notre nuit partagée : j’ai quitté la première matriochka, la plus grosse a enlevé sa pelure comme un oignon, et c’est une autre, au sourire plus profond et à la taille plus fine qui est apparue hier. Comment l’appellerons-nous celle-là ?

Toujours le 22 juin

Diable ! On oublie vite en six mois combien les règles sont fatigantes, combien ces « jours-là » sont des jours « femmes-plus » : plus d’émotions, plus de fatigue, plus de lassitude. Cela dit, je ne vais pas me laisser abattre comme un arbre marqué, je suis montée en salle de kinésithérapie et je me suis réjouie de mettre mon corps en mouvement comme je m’en réjouis depuis mercredi 14 juin, il y a à peine huit jours ; mon corps a répondu ! Il s’est aminci et j’ai eu la surprise tout à l’heure de pouvoir me caler tout au fond du fauteuil, postérieur compris, chose qui n’était pas faisable auparavant. Mais mon corps, tu m’as porté et tu m’emportes vers ma vie nouvelle, ma vie renouvelée où je crois en nous deux liés : mon esprit et mon corps, mon cerveau et ma main, mes pieds et ma tête pour être funambule de ma bipolarité. C’est merveilleux, fascinant et un peu effrayant à la fois…

Le 23 juin

Oh ! Depuis hier, combien de rivières rouges coulent de mon endroit secret, de mon intimité ! Oh, combien toute petite, à l’âge de la maternelle, il y avait déjà des ruisseaux ensanglantés qui tombaient comme des larmes de sang au fond de ma culotte d’enfant blessée. J’ai lavé des culottes souillées depuis hier en quantité : je les frotte au savon de Marseille et à l’eau claire, et les tâches impures sortent du tissu comme la culpabilité de mon âme. Que savais-je de Peau-d’Âne ? Qu’il me manquait une marraine, une fée et une peau d’âne pour m’enfuir et que pour partir, j’étais bien trop petite. Il me fallait veiller et grandir vite, vite !

Mais je n’ai plus peur du rouge ! Je l’arbore parfois fièrement sur des robes élégantes comme une certaine robe rouge opéra que mon amour laça dans mon dos avec ses doigts malhabiles et amoureux le lendemain de notre première nuit. Aujourd’hui il fait soleil et très chaud. J’ai revêtu une robe légère : ma robe coquelicot, celle – version agrandie – que j’avais choisie pour notre voyage de noces à Rome. Nous y retournerons à Rome de toutes les façons et jusqu’à Florence et Venise, nous bercerons nos amours dans des lits tendres et chauds. Je me prépare à être jolie pour ta visite demain mon amour.

Enfant, je rêvais d’être danseuse, je ne le fus qu’en secret dans ma chambre. Je n’avais pas assez confiance en mon corps pour le donner à la gloire de la danse ou seulement essayer. Après tout ce que mon corps avait enduré, je l’ai voué à se taire et à se plier à ma volonté de ne rien montrer de mes fragilités. Il n’y a que lorsque mon corps s’est glacé comme un énorme iceberg, comme un piège à Titanic, quand mon corps est devenu baleine que ma faiblesse apparut au grand jour.

Quel paradoxe ! L’obésité, la forteresse de chair qui éclate à mes yeux et à ceux de tous comme l’étalage d’un déséquilibre, violemment caché à l’intérieur de mon âme, dents serrées la nuit pour ne pas éclater en sanglots immenses et longs comme l’automne des feuilles mortes moisissant dans les flaques. L’obésité : face visible de mes déséquilibres, mes fragilités. La minceur : trompe-l’œil d’un équilibre toujours à construire.

Arriverai-je un jour à dire « mon obésité » comme « mes yeux » ou « mes jambes » ? Je viens de l’écrire mais le dire ? Dire : « je suis obèse ». A l’inverse, je chantonne déjà « je vois la vie en mince » sur l’air de « La vie en rose ». Je chante tous les jours et ma voix s’élève de ma colonne d’air sans crainte ni timidité. Comme me le disait ma prof de chant quand j’avais vingt ans, je chante comme si je voulais que les voisins de l’autre côté de la rue m’écoutent et soient séduits par ma voix, cette musique qui me traverse. Je sais qu’on aime quand je chante et moi aussi j’en raffole. Cela va sûrement m’aider dans mon chemin vers la minceur perdue. Je chante parce que je suis gaie.

Le 28 juin

Me voici dans un nouveau centre de suivi et de réadaptation, « Les Nymphéas », niché dans un cadre de verdure. La cambrousse après le béton de l’environnement de la Clinique Sissi. J’ai une grande et jolie chambre pour moi toute seule et une porte-fenêtre qui donne sur une petite terrasse aménagée en jardinet. Sous un érable nain, se cachent une chatte amochée et deux chatons rayés très rigolos.

La diététicienne, une jeune femme polonaise aux yeux bleus, aux cheveux blonds et aux sabots jaunes, est très sympathique. J’ai à chaque repas ma fiche « menu hypocalorique » mais j’ai l’impression de manger trop. Une peur se greffe sur mon corps qui a pourtant retrouvé un bon souffle régulier, la peur de ne « pas y arriver ». Mais nom de nom ! A quoi ?

Maigrir ? Je n’aime pas ce mot : si maigrir, ça veut dire s’aigrir, je ne veux pas maigrir. Je ne veux pas être aigre comme une poule décharnée, une femme acariâtre. Je ne désire pas cette maigreur-là. Aigre comme du lait caillé. S’il faut choisir un mot pour le dire, je choisis « mincir ». Il se fond...