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Bruxelles, la mémoire et la guerre (1914-2014)

De
350 pages

La mémoire de la Première Guerre mondiale est particulièrement présente à Bruxelles. En tant que capitale du royaume, Bruxelles abrite le Soldat inconnu, garde la mémoire des grandes batailles et des grandes figures nationales. Elle rend également hommage aux Alliés et à l’aide humanitaire internationale dont la Belgique fut bénéficiaire. Enfin, elle abrite la mémoire de certaines corporations nationales comme les forestiers ou les postiers. Mais, en tant que ville formée de communes soucieuses de leur autonomie, Bruxelles conserve par ailleurs des mémoires locales à travers des figures de patriotes moins connus au plan national ou l’évocation des souffrances quotidiennes des civils occupés, ainsi que de simples soldats. En tout cas, Bruxelles garde une mémoire spécifiquement belge de la Grande Guerre caractérisée par la place accordée aux souffrances des civils à côté de celles endurées par les militaires.


Ce livre entend retracer la mise en place de cette mémoire dans l’espace bruxellois, analyser sa portée symbolique et interroger ce patrimoine hors norme. Car, en effet, saviez-vous que la région de Bruxelles-Capitale ne comptait pas moins de 600 noms de rues, plaques et monuments, sans compter le Musée royal de l’Armée, dédiés au souvenir de cette guerre ?


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Cover





bruxelles,
la mémoire et la guerre
(1914-2014)















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Bruxelles, la mémoire et la guerre (1914-2014)

Laurence van Ypersele, Emmanuel Debruyne et Chantal Kesteloot

 

Renaissance du Livre

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

www.renaissancedulivre.be

 

photo couverture : © vincent vandendriessche, 2014

couverture : emmanuel bonaffini


isbn: 9782507053215

 

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.



LAURENCE VAN YPERSELE,
EMMANUEL DEBRUYNE

CHANTAL KESTELOOT





Bruxelles,
la mémoire et la guerre
(1914-2014)

 

 




 

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Avant-propos

 

Il est bien normal qu’à l’occasion du centenaire du début de la « Grande Guerre », l’événement militaire proprement dit soit mis en évidence. Ce serait cependant une erreur d’en rester là. La région bruxelloise n’a pas été en ligne de front, elle n’a rien connu de comparable aux forts de Liège ou aux tranchées de l’Yser. Mais Bruxelles était parmi les villes occupées une des plus importantes, de surcroît une capitale. Je me félicite donc du nombre et de la qualité des initiatives qui, avec le soutien de la région, se concentrent sur le rôle de Bruxelles à cette époque.

Laurence van Ypersele, Emmanuel Debruyne et Chantal Kesteloot nous expliquent comment cette guerre est entrée dans la mémoire collective bruxelloise et quel chemin elle y a parcouru. Ils mettent en lumière le rôle spécifique des différents acteurs qui interviennent dans ce processus : l’État dans sa capitale, les communes qui cherchent à s’affirmer, les entités locales ou corporatives. Ainsi, leur analyse donne une vue sur l’évolution de toute une société, au départ de la référence au fait de la guerre. Grâce à cette approche, ils élargissent et enrichissent la réflexion sur cet événement majeur dans l’histoire du siècle passé.

Le Ministre-Président
de la Région de Bruxelles-Capitale

Introduction



La Première Guerre mondiale n’a épargné ni les hommes, ni les paysages, ni les villes et les villages. Témoins de la violence inouïe de ce conflit, les champs et les forêts dévastés ou les villes en ruine sont autant de cicatrices que la période de reconstruction cherchera à effacer. Certes, l’on garde l’un ou l’autre témoin de la puissance destructrice de la guerre comme le fort de Loncin à Liège ou le Boyau de la mort àDixmude, mais, pour le reste, les cimetières militaires sont réorganisés, les paysages reverdissent, les villes et les villages détruits sontreconstruits. Il ne s’agit nullement d’oublier ce conflit hors norme, mais bien de parachever la victoire.

En effet, au même moment, le pays se couvre de nouvelles traces de guerre : noms de rues et monuments divers viennent rappeler, pour longtemps, la gloire des grands morts, des héros nationaux ou locaux, le nom des grandes batailles, la reconnaissance collective envers les Alliés… Ainsi, les vestiges de la guerre se sont petit à petit effacés devant l’émergence d’un patrimoine mémoriel qui cherche à transmettre non pas la réalité de la guerre, mais bien les représentations qu’ont voulu s’en faire ceux qui l’avaient vécue ; un patrimoine mémoriel qui réaffirme les identités collectives au cœur des villes et des villages ; un patrimoine qui perdure jusqu’à nos jours et qui mérite d’être revisité.

À cet égard, Bruxelles-Capitale tient une place privilégiée avec ses quelque six cents traces de la Grande Guerre, pour la plupart toujours présentes sur son territoire. Durant la guerre, la ville échappa aux combats et aux destructions, mais fut l’une des rares capitales occupées durant tout le conflit. Au lendemain de la conflagration, elle devint un lieu de mémoire particulièrement riche. En effet, en tant que capitale, Bruxelles abrite le Soldat inconnu, honore la mémoire des grandes batailles et des grandes figures nationales. Elle rend également hommage aux Alliés et à l’aide humanitaire internationale dont la Belgique fut bénéficiaire. Enfin, elle abrite la mémoire de certaines corporations nationales comme les forestiers ou les postiers. Mais, en tant qu’agglomération de communes soucieuses de leur autonomie, Bruxelles con­serve par ailleurs des mémoires locales à travers des figures de patriotes moins connues, voire inconnues, sur le plan national ou l’évocation des souffrances quotidiennes des civils occupés, ainsi que la mort de simples soldats. Autrement dit, Bruxelles est porteuse d’une mémoire multiple, internationale, nationale et locale, mais aussi corporative. Les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale nous invitent à redécouvrir ce patrimoine exceptionnel dont le sens échappede plus en plus aux générations d’aujourd’hui, à réentendre ce qu’il signifiait pour ceux qui l’ont créé, à interroger dans toute sa complexité les différentes identités dont il témoigne.

Les premières études sur la mémoire de la Grande Guerre en Belgique1ont déjà mis en relief ses spécificités par rapport à celles des autres pays belligérants. La mémoire de guerre belge se structure autour de deux axes : l’héroïsme et le martyre. Contrairement à la France, à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne qui n’exaltent guère que la figure du combattant, la Belgique accorde une place tout à fait remarquable aux civils, à travers les figures du patriote fusillé, du civil massacré en août 1914 et du déporté. À cet égard, il faut rappeler les spécificités de l’expérience belge de la Première Guerre mondiale : seul un pourcentage restreint des hommes se trouve effectivement sur le front, ce qui explique aussi cette mémoire plurielle qui laisse unebien plus grande place aux civils. Schématiquement, on peut distinguertrois expériences belges de la guerre2: la Belgique au front (les soldats), la Belgique occupée (à laquelle les massacres de civils sont assimilés) et la Belgique en exil (qui, sans être majoritaire, représente tout de même plus d’un demi-million de personnes). Or, dès avant la fin de laguerre, la mémoire belge a glorifié la Belgique héroïque au front, personnifiée par le roi Albert, et la Belgique martyre en pays occupé, incarnée par le cardinal Mercier, puis par Gabrielle Petit. Seule la Belgique en exil, assimilée dans l’opinion publique aux embusqués honnis, est exclue de la mémoire collective.

Au sortir de la guerre, le pays est ruiné et en deuil. L’urgence est donc de maintenir le sens de cette guerre pour pouvoir affronter lesdéfis de l’après-guerre, assumer les souffrances endurées pendant quatreans et accomplir son deuil. Dès lors, l’exaltation de la Patrie « héroïqueet martyre » qui avait permis de tenir durant le conflit s’est transformée,dans l’immédiat après-guerre, en exaltation de la mémoire de guerre,à travers des funérailles nationales posthumes, l’érection d’innombrablesmonuments aux morts et la publication de multiples récits hagiographiques. Il s’agissait d’affirmer collectivement que les morts et les souffrances n’avaient pas été vaines, que la guerre avait été grande et juste,que la Patrie sortait certes meurtrie, mais ennoblie de cette épreuve. À direvrai, jusqu’en 1924 au moins, l’après-guerre est dominé par le culte des morts et la Patrie belge semble renforcée par l’épreuve vécue durant quatre ans. Pourtant, cette belle unanimité se révélera une illusion. Dès la fin des années 1920, mémoire officielle et mémoires populaires divergent progressivement. Flamands et francophones s’inscrivent, au fil du temps, dans des mémoires distinctes.

Bruxelles, en tant que capitale du royaume, abrite les grands symboles de la mémoire nationale et devient le théâtre des grandes cérémonies officielles. Mais, Bruxelles, comme toutes les grandes villes belges, honore également ses héros locaux. Par exemple, le bourgmestre Adolphe Max, après quatre ans d’emprisonnement, est accueilli triomphalement par sa ville, le 17 novembre 1918 ; tandis que le roi Albert et la famille royale, après quatre années au front, rentrent dans leur capitale, sous les ovations de la foule, le 22 novembre de la même année. De même, c’est à Bruxelles qu’ont lieu les funérailles nationales du Soldat inconnu, du général Leman, du général Jacques de Dixmude, du cardinal Mercier et du Roi-Soldat, mais aussi les funérailles communales du bourgmestre Adolphe Max. Si l’enchevêtrement des ancrages nationaux et locaux caractérise l’ensemble de la Belgique, cet aspect est particulièrement perceptible à Bruxelles. Comme le constatel’historienne française Élise Julien, « la force symbolique de l’espace des capitales permet en effet à chacun d’y inscrire et d’y mettre en scèneun message perceptible par tous à l’échelle nationale, alors que la symbolique des villes de province n’est puissante qu’aux yeux de ceux qui entretiennent avec elles un rapport personnel3». Retracer l’évolution des commémorations à Bruxelles permet donc d’interroger l’évolution de la mémoire de 14-18 dans son rapport avec les identités belges, ainsi que celle des pratiques mémorielles dans unesociété en mutation. En effet, « la commémoration, cérémonie destinéeà rappeler le souvenir, est l’une des manifestations visibles de la mémoire. Mais bien plus qu’un simple reflet de la mémoire, elle travaille aussi à la produire : le processus commémoratif est un acte volontaire pour matérialiser à l’aide d’une mise en scène organisée, codifiée, une certaine vision du passé et pour agir ainsi sur les représentations collectives. Les commémorations contribuent ainsi à définir les identités et les légitimités, ce qui en fait un enjeu social et politique de premier plan4».

Le présent ouvrage est divisé en trois parties. Une première partie expose le contexte historique. En effet, pour comprendre les traces mémorielles de la Première Guerre mondiale dans l’espace bruxellois, il est nécessaire de connaître à la fois l’histoire de cette guerre dans laquelle la Belgique a été impliquée malgré elle, et l’expérience particulière de Bruxelles durant ce conflit. Ce contexte historique permettra de mettre en perspective l’ensemble des traces de la Grande Guerre dans l’espace bruxellois. La deuxième partie est consacrée à la mise enplace de la mémoire nationale de la guerre à Bruxelles et à son évolution jusqu’à nos jours, à travers l’émergence des traces mémorielles dansles différentes communes bruxelloises, l’évolution des gestes commémoratifs qui les accompagnent et la transformation des significations qui y sont liées. Enfin, la troisième partie est consacrée à l’analyse des différents niveaux de mémoires communale, locale et corporative présentes dans l’espace de l’actuelle région de Bruxelles-Capitale, de leur répartition géographique et chronologique. Car cet extraordinaire patrimoine mémoriel nous lègue des représentations identitaires complexes et forge des imaginaires de guerre variés.


 

 

 

 

 

Partie I

Bruxelles et la Grande Guerre




_ Chapitre 1

La Grande Guerre en Belgique


 

 

La Première Guerre mondiale apparaît aujourd’hui comme la véritable matrice duxxe siècle. Difficile de comprendre la société contemporaine sans faire référence aux transformations induites par ces quatreannées qui bouleversèrent le monde et plus spécifiquement la Belgique. Les populations qui vécurent ce cauchemar en ressortirent traumatisées, mais aussi profondément transformées, obligeant les États à tenir compte de cette évolution. Il faut dire que le conflit fut marqué par une violence extrême. Violence sur les champs de bataille qui dépassa toutes les limites connues, mais aussi violences diverses à l’égard des populations civiles. En quelques mois, le prix attaché à la vie humaine semble s’effondrer au sein de toutes les sociétés belligérantes. Le bilan est effrayant : la Grande Guerre fera près de dix millions de morts, sans compter les millions de blessés, souvent marqués à vie.

Au cœur de cette tourmente générale, la Belgique apparaît comme un cas particulier. Petit pays neutre entraîné malgré lui dans la guerre par la violation de sa neutralité, la Belgique connaîtra tout à la fois l’horreur des tranchées, des boucliers humains, des massacres de civils (quelque 5 500 rien qu’en août 1914), la destruction de plusieurs villes et villages, les déportations de travailleurs, la misère, la faim et le pillage systématique des biens des entreprises et des particuliers. Seul pays du front occidental à être quasi totalement occupé, la Belgique de 14-18 peut apparaîtrea posterioricomme un véritable laboratoire (conscient ou non) de pratiques de violences extrêmes qui caractériseront l’ensemble duxxe siècle.

Si l’image du premier conflit mondial se confond souvent avec celledes tranchées, on oublie que cette guerre fut « totale », dans le sens où son impact dépassa largement les horreurs des champs de bataille pour toucher chaque citoyen dans les multiples aspects de son vécu quotidien5.

Bruxelles, capitale et principale agglomération du pays, réussit à échapper aux violences d’août 1914. Elle n’en sera pas moins, tout aulong du conflit, un enjeu symbolique de première importance tant pourl’occupant qui y installe le siège de ses institutions que pour les occupésqui regardent la capitale comme un exemple ou pour certains activistes qui tenteront, sans succès, de la conquérir. En tout cas, Bruxelles est, durant cinquante-deux mois, le témoin privilégié de l’occupation allemande, de ses rigueurs et de ses ambiguïtés.

1. L’entrée en guerre

À la veille de l’entrée en guerre, Bruxelles est une ville à l’économie florissante. Depuis 1830, Bruxelles assume pleinement son rôle de capitale. Elle est à la fois le cœur du pouvoir économique (les grandes sociétés y ont leur siège, à l’image de la Société générale de Belgique) et du pouvoir politique (Palais royal, Chambre, Sénat). Véritable pôle d’attraction, Bruxelles et ses communes environnantes ont connu uneforte croissance démographique. À la veille de la Première Guerre mondiale, ce que l’on a coutume d’appeler l’agglomération bruxelloise compte seize communes6, soit un ensemble de quelque 790 000 habitants. Même si, par rapport à d’autres capitales – Londres et Paris, par exemple –, la ville a conservé un caractère provincial, elle n’en a pasmoins connu un rayonnement international important. De nombreuses foires internationales s’y sont tenues. De plus, en 1897, Bruxelles a accueilli une exposition internationale et coloniale qui s’est traduite par l’urbanisation de nouveaux quartiers. De manière générale, la capitale a connu de nombreux travaux durant lexixsiècle : voûtement de la Senne, développement des moyens de communication, dont le tramway et les chemins de fer, traçage des boulevards du centre… Mais la ville conserve un caractère vert. L’industrie y occupe une place secondaire par rapport aux activités administratives et commerciales et, en outre, les campagnes demeurent proches. Tout au long duxixe siècle, les communes bruxelloises ont connu des phénomènesde migrations externes et internes. En tant que capitale, Bruxelles cons­titue, en effet, un pôle d’attraction tant pour des populations pauvresque pour des populations éduquées attirées par les possibilités d’emploi. La ville connaît, par ailleurs, une migration interne qui voit ses habitants les plus aisés fuir le centre-ville pour des faubourgs plus aérés. Surle plan politique, l’agglomération bruxelloise est un bastion libéral – onva mêmejusqu’à parler de contre-pouvoir libéral bruxellois face au gouvernement catholique homogène qui dirige le pays depuis 1884 –, même si progressivement les majorités absolues se sont faites plus rares et que des coalitions ont dû être formées. Bien évidemment, chaque commune a un visage spécifique lié à la densité de sa population et à son profil socio-économique. Au jeu politique, longtemps dominé par un affrontement entre catholiques et libéraux, s’est ajouté le Parti ouvrier belge. À la veille de la Première Guerre mondiale, ce dernier fait clairement partie du paysage politique bruxellois : il est associé aux majorités communales dans la plupartdes communes de la première ceinture et à Bruxelles-Ville. L’urbanisation et la croissance démographique de l’ensemble bruxellois ne vontpas sans poser des problèmesd’organisation et de gestion de l’espace urbain : comment gérer des questions d’intérêt commun quand le pouvoir politique est disperséalors que ces questions réclament des solutions d’ensemble ? C’est pourtenter de remédier à cette dispersion qu’en 1874, le bourgmestre de Bruxelles prend l’initiative de créer la Conférence des bourgmestres, une structure informelle qui réunitl’ensemble des maïeurs bruxellois : huit lors de sa création, seize à la veillede la Première Guerre mondiale. Les communes conservent, bien sûr, toute leur autonomie, mais les bourgmestres discutent d’un certain nombre de questions communes sans que pour autant les décisions adoptées aient un caractère contraignant7.Toutefois, c’est durant la guerre que la Conférence va pour la premièrefois pleinement jouer son rôle.

Au moment où la poudrière balkanique fait basculer l’Europe dans la guerre, la Belgique était très peu préparée à entrer dans un conflit militaire majeur. La neutralité, condition explicite à son existence poséedès 1830 par les puissances européennes, était considérée par la majorité des Belges comme la meilleure garantie de l’indépendance du pays.La Belgique n’avait-elle pas échappé à la guerre franco-prussienne de 1870 ? Dès lors, jusqu’à la fin du mois de juillet 1914, l’opinion publique crut pouvoir échapper à la conflagration.

Cette confiance démesurée en la neutralité explique largement les réticences persistantes du monde politique, surtout catholique, à consentir aux dépenses militaires et à accepter une profonde réforme de l’armée. C’est donc dans ce domaine que les souverains utiliseront tout leur pouvoir d’influence pour tenter d’infléchir les décisions politiques en faveur d’un renforcement de l’armée. On sait le combat incessant mené par Léopold II qui réussirain extremisà signer, sur son lit de mort, en 1909, la loi instaurant le service personnel d’un fils par famille. Parallèlement, dès 1912, le gouvernement catholique de Broqueville s’était rallié à une note émanant du ministère des Affaires étrangères et annonçant clairement qu’en cas de conflit entre la France et l’Allemagne, la Belgique n’échapperait pas à la guerre et serait doncforcée de prendre les armes8. Bien loin des promesses électorales qui lui avaient assuré une confortable victoire, de Broqueville appuya aussi leroi Albert dans sa volonté de renforcer l’armée et fit adopter, en 1913, la loi sur le service militaire généralisé. Mais il était déjà trop tard : lors de la mobilisation générale, décrétée le 31 juillet 1914, l’armée dispose tout au plus de quelque 200 000 hommes provenant de quinze classes, régies par trois lois de milice différentes ! À cette faiblesse s’ajoutent les dissensions au sein de l’état-major, empêchant toute stratégie cohérente.

C’est dans ce contexte que, le 2 août 1914, conformément au plan d’attaque Schlieffen-Moltke, l’Allemagne – une des cinq puissances garantes de la neutralité du petit royaume – envoie un ultimatum à la Belgique, reniant par là même ses engagements antérieurs. Le Conseil des ministres puis le Conseil de la Couronne rejettent immédiatement l’ultimatum : la Belgique se défendra et fera appel à ses garants en cas de violation de ses frontières9. Le 3 août, l’opinion publique belge, qui apprend simultanément l’existence de l’ultimatum allemand et la réponsedu gouvernement belge, est tout à la fois frappée de stupeur, d’indignation, puis de colère10. Le choc est d’autant plus rude que, depuis 1830, la Confédération germanique était non seulement l’une des garantes de l’indépendance belge, mais aussi l’un des foyers de la culture et de la science européennes. Elle était souvent regardée avec admiration et enviée par une grande partie de l’intelligentsia belge.

À Bruxelles, comme à Liège et à Anvers, la population manifeste son incompréhension en s’en prenant aux résidents allemands pourtant parfaitement intégrés : quelques vitrines sont brisées, des maisons sont saccagées et, partout, une vague d’espionnite aiguë s’empare des habitants.

Le 4 août 1914, vers 8 heures du matin, les troupes allemandes entrent en Belgique. La nouvelle n’est pas encore connue lorsque, à 10 heures, le roi se rend à la séance extraordinaire du Parlement. Sur le parcours, l’enthousiasme de la foule bruxelloise est indescriptible. Jamais un roi des Belges n’a connu une telle ferveur patriotique11. L’accueil au palais de la Nation est tout aussi chaleureux et même les socialistes républicains mêlent leurs cris à ceux des autres. Le roi prononce une courte allocution : la Belgique entend se défendre, mais on espère que les événements redoutés ne se produiront pas. Si, néanmoins, la frontière était violée et le territoire envahi, l’étranger « trouvera tous les Belges groupés autour du souverain qui ne trahira pas, qui ne trahira jamais son serment constitutionnel et du gouvernement investi de la confiance absolue de la nation entière ». Et il termine par cette phrase devenue célèbre : « J’ai foi dans nos destinées. Un pays qui se défend s’impose au respect de tous. Ce pays ne périt pas. Dieu sera avec nous dans cette juste cause. Vive la Belgique indépendante. » Dès l’annonce de l’invasion, un gouvernement d’union sacrée non officiel12est mis sur pied. En effet, les leaders des partis d’opposition, deux libéraux et un socialiste, reçoivent le titre de ministre d’État. Les luttesidéologiques, encore si virulentes la veille, sont ainsi mises entre parenthèses pour la durée du conflit. Toute la Belgique se trouve soudain uniecontre l’ennemi et bascule dans la guerre. Le roi devient le symbole du sentiment de stupéfaction et d’indignation qui gagne toutes les couches de la société belge.



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Le roi Albert traversant la foule pour se rendre au palais de la Nation,
Bruxelles, 4 août 1914 (dans G. Rency, Albert, roi des Belges, Bruxelles,
Henri Bertels Éditeur, 1934, p. 79).

 

2. La guerre de mouvement

Au même moment, la IIe armée allemande, sous le commandementdu général von Bülow, se dirige rapidement vers le nœud stratégique queconstitue Liège, ville protégée par une importante ceinture de douze forts, dont celui de Loncin. La défense de Liège, par la 3e division d’armée, sera très vite considérée comme l’une des pages les plus glorieuses de la Première Guerre mondiale. Les troupes belges, sous les ordres du général Leman, y prouvent leur volonté de résister. Le 15 août,les Allemands doivent utiliser les fameuses « Grosse Bertha » pour venir à bout du fort de Loncin qui se soulève et retombe sur ses quelque trois cents défenseurs ; le général Leman, grièvement blessé, est fait prisonnier. Si on sait aujourd’hui que la bataille de Liège ne retarda guère les plans allemands, elle eut un impact psychologique immense tant chez les Belges et les Alliés qu’auprès de leurs adversaires. De même, la bataille de Haelen lors de laquelle le lieutenant-général de Witte et ses troupes empêchent temporairement la cavalerie allemande de passer la Gette, le 12 août, sera considérée comme une victoire héroïque. Après la chute de Liège, le commandement belge concentre, en effet, ses efforts sur la défense de Namur et de la Gette, position qui doit assurer le repli sur Anvers. Le 17 août, le gouvernement quitte la capitale pour Anvers. Le 20 août, les troupes allemandes entrent à Bruxelles. Du 21 au 24 août, les forts de Namur défendus par la 4e division d’armée tombent, tandis que l’armée belge se replie sur Anvers, assiégée par l’ennemi.

Durant cette période de guerre de mouvement, quelque 5 500 civils belges – y compris des femmes et des enfants – sont massacrés par les troupes allemandes, et plusieurs villes et villages sont quasi totalement détruits. L’Allemagne considère ces tueries comme de justes représailles contre la présence de francs-tireurs et accuse le gouvernement belge d’avoir suscité une levée en masse. S’il est clair que ces violences n’étaient pas préméditées et que les soldats croyaient bel et bien à la présence de francs-tireurs, il est tout aussi évident que la population n’a pas développé une résistance armée massive face à l’occupant. Dès le 5 août 1914, le ministère de l’Intérieur avait d’ailleurs demandé à la population, par voie d’affiche, d’éviter toute résistance et de déposerles armes dans les administrations communales, un appel largement suivisur l’ensemble du territoire. L’analyse montre d’ailleurs que la logique des violences contre les civils diffère selon les endroits. Par exemple, à Visé, les troupes allemandes furent confrontées dès les premiers jours à une résistance de l’armée belge, ce qui mènera à la destruction quasitotale de la ville le 16 août. Par contre, à Andenne le 21 août, à Taminesle 22 et à Dinant le 23, c’est aux Français que les Allemands doivent faire face. Dans ces villes, les massacres commencent donc dans la confusion des affrontements, mais se poursuivent de façon systématique avec le soutien du haut commandement allemand. Des habitants sont expulsés de leur maison et abattus sur le pas de leur porte, d’autres sont pris en otage pour former des boucliers humains, d’autres encore sont rassemblés et immédiatement fusillés. Le bilan est terrible : 223 victimes à Andenne, 384 à Tamines et 674 à Dinant. À Tamines,d’ailleurs, ce n’est que le lendemain des affrontements que les Allemands rassemblent les otages sur la place Saint-Martin pour les fusiller froidement. En revanche, à Louvain, où 242 personnes perdront la vie, c’est la panique des soldats allemands, suscitée par des « tirs amis », qui déclenche les violences le 25 août. Les conséquences seront terribles : ce jour-là et le lendemain, les Allemands incendieront délibérément la prestigieuse bibliothèque de l’université et détruiront une partie du patrimoine médiéval de la ville dans le cadre d’une politique de punition systématique. Un peu partout, il s’agit donc bien de représailles contre des civils innocents au nom de la soi-disant présence de francs-tireurs13. Ces tueries provoquent immédiatement l’indignation générale,non seulement en Belgique, mais aussi et surtout au plan international. La propagande alliée s’en empare pour parler d’« atrocités » préméditées et révélatrices de la barbarie ontologique de l’ennemi. La Belgiquedont la neutralité a été aussi violée avec autant de brutalité devient un petit « pays martyr », le véritable symbole de ce début de guerre.