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C'est de ta faute, si j'en suis là

De
178 pages

Après la publication de ses deux recueils de poèmes, Les larmes d’une vie et Les pensées d’une vie, Michel Ferrand a tenu la promesse faite à un ami, celle d’écrire son histoire. C’est ainsi qu’il va nous mener en voyage, de Paris en Kabylie, sur fond de conflit franco-algérien et nous faire découvrir le destin d’une famille éclatée.

« C’est de ta faute, si j’en suis là », cette douloureuse petite phrase a accompagné l’enfance de Paul, sans qu’il comprenne pourquoi. Humiliations, brimades, injustices, emprise psychologique seront le lot quotidien de cet enfant. Sa mère tiendra une place ambiguë dans cette histoire.

De découvertes en rebondissements, Paul aura finalement le courage de prendre son avenir en main, sans jamais cesser d'essayer de retrouver les siens.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-97280-4

 

© Edilivre, 2015

Du même auteur

Du même auteur :

Les pensées d’une vie (recueil de poèmes)

Les larmes d’une vie (recueil de poèmes)

Citation

 

 

On ne guérit pas de sa petite enfance.

Jean Ferrat.

Introduction

Il est parfois facile d’écrire un poème pour exprimer ses sentiments, mais il est très difficile de dévoiler toute une vie à travers un livre ! Utiliser des mots simples ou non ne changera rien à la difficulté de se mettre à nu devant tous ces yeux qui vous lisent. Ils vous découvriront tels que vous êtes. Des questions traverseront certains esprits se demandant, si ce que vous racontez est vraiment arrivé, d’autres au contraire se mettront à philosopher sur la profondeur de ces écrits. Mais, quel que soit le ressenti du lecteur, l’objectif de l’écrivain est d’attirer son attention sur certains événements et de le sensibiliser.

Pour ma part, ce que je vais vous narrer n’est pas un conte, mais une vie tout entière qu’un ami a bien voulu me confier. Il a émis ce souhait qui lui tenait tant à cœur, que son histoire soit racontée à travers mes lignes, afin de réveiller la conscience de l’être humain sur le mal qu’il peut accomplir durant son existence.

Il a traversé tant d’épreuves, dont une guerre qui ne fît pas de victimes uniquement chez les adultes, mais qui indirectement eut des répercussions sur la vie de toute une famille. Les enfants furent les premiers êtres atteints avec ces séquelles psychologiques gravissimes qui entacheront à jamais leur vision du monde dans lequel ils auront tant souffert. Ils grandiront avec un sentiment amer qui les troublera, dans la façon d’appréhender toute une génération.

Il est certain qu’il existe des personnes ayant accumulé beaucoup plus de souffrances que d’autres. C’est pourquoi j’ai estimé que son histoire méritait d’être racontée. C’est une promesse que je lui ai faite avant qu’il ne quitte ce monde pour aller rejoindre les étoiles.

Toi, mon ami, qui es là-haut dans le ciel, inspire-moi, afin que je puisse retranscrire fidèlement ce lourd fardeau que tu as bien voulu me livrer, pour pouvoir voyager, libéré de tes angoisses, vers ta nouvelle destinée, et te reposer enfin en paix dans ton paradis.

Je me souviens comme si cela datait d’hier. Nous étions assis sur un banc dans ce parc fleuri, à Paris, au milieu du printemps. Des oiseaux picoraient à nos pieds les petites miettes qui tombaient de nos casse-croûtes et rien ne semblait les effrayer, pas même les enfants qui jouaient et criaient à plein gosier. Je voyais bien dans tes yeux, cette envie d’être à leur place tellement leur visage resplendissait de bonheur. Tu remarquas non loin de nous, les parents qui surveillaient attentivement du regard, leurs chérubins. Cette sérénité qui nous faisait tant de bien ne dura pas très longtemps. Les larmes aux yeux, tu étais angoissé et tu semblais vouloir me révéler ce qui te tourmentait tant. J’ai bien vu ce qui se passait, mais je n’ai rien dit, attendant respectueusement le moment où tu déciderais de t’exprimer enfin.

Ce n’était pas la première fois que l’on venait dans ce parc et tu réagissais toujours de la même façon. Mais ce jour-là, visiblement tu avais l’air déterminé à tout me révéler. Cette situation me mettait mal à l’aise, ne sachant comment réagir. Je me suis trouvé confronté à un dilemme. Me languissant de tes paroles et pour briser ce long silence monotone, je me suis donc mis à écrire dans ma tête un poème décrivant cet instant de solitude, quand tu t’es enfin décidé à parler. J’étais rassuré, mais inquiet, car ton visage s’assombrissait et tu as pris un air si solennel et sérieux que j’ai pensé, mais que va-t-il m’annoncer de si grave ?

Et c’est ainsi que tu m’as raconté ton histoire. Et comme nous venions régulièrement dans ce lieu qui restera à jamais gravé dans ma mémoire, tu continuas jour après jour à déposer là, devant moi, tout ce que tu avais sur le cœur. Cela a duré tout un mois.

Paris, la capitale, ses monuments, ses sites historiques, ses ponts légendaires, Notre Dame de Paris, sans oublier la tour Eiffel. Toutes ces beautés ! Combien de visiteurs sont venus admirer ces joyaux renommés dans le monde entier ? Et toute son histoire ! Depuis la monarchie jusqu’à la république, tant de livres ont relaté des événements qui ont marqué les esprits. Paris, le symbole de l’amour, où des milliers de romans passionnels se sont succédé, au fil des années, mais très peu de livres parlent véritablement de ses habitants, oubliés dans leur vie de misère, ou de ces enfants abandonnés à leur triste sort. Certes, de célèbres écrivains s’y sont intéressés tel Victor Hugo avec « Les misérables », pour ne citer que lui. Mais bien d’autres tragédies se sont déroulées dans ces rues et ces quartiers.

À la fin, je t’ai demandé :

– Dis-moi, pourquoi tout à coup, t’es-tu mis à me raconter ta vie ? Et tu m’as répondu :

– Tu es mon ami et tu écris de temps en temps. Je voudrais bien, si tu es d’accord, que tu écrives un livre sur mon histoire. Je t’ai rétorqué :

– Écrire un poème est une chose, mais toute une vie, c’est beaucoup plus complexe et je ne suis pas sûr d’y arriver.

Malgré cela, tu m’as convaincu. Ce que je ne savais pas, c’est que tu allais me quitter pour toujours. Je t’ai fait une promesse et je la tiendrai. Avant tout, je voudrais que tu saches que je respecterai fidèlement tout ce que tu m’as confié, et pas un seul événement ne sera oublié. J’écrirai ton histoire, à la première personne comme si c’était moi qui l’avais vécue. J’y mettrai tout mon cœur et toute ma volonté pour te remercier, au nom de notre amitié.

Première partie

Ce 30 juin 1957, on assiste pour la première fois depuis quelques années à une véritable canicule. Selon la Météorologie nationale, la sécheresse qui a débuté au printemps va s’accentuer, notamment en région parisienne. Cette vague de chaleur provoquera une telle pénurie d’eau que les pompiers de Versailles s’empresseront d’y remédier en distribuant de l’eau par camion-citerne, beaucoup d’enfants en culottes courtes attendant impatiemment avec leurs seaux. C’est en cette période où l’atmosphère fut irrespirable, où chaque habitant se cloîtra chez lui, les volets fermés pour garder le peu de fraîcheur qu’il pouvait y avoir, que Françoise eut de violentes contractions. Seule dans son logement d’un immeuble de trois étages, aussi délabré que pouvaient l’être ses voisins immoraux et inhumains. Après avoir fermé précipitamment la porte de son appartement, elle descendit les escaliers, tenant d’une main une valise qu’elle avait soigneusement préparée auparavant, et s’agrippant de l’autre à la rambarde en bois fragilisée par les années, celle-ci pouvant céder à tout moment. Gémissant de douleur, la sueur lui piquant les yeux, de toutes ses forces, elle appela au secours. Seul l’écho de sa voix résonnait comme si l’on criait dans un tunnel. Pas un seul des habitants ne daigna lui venir en aide. Elle se disait qu’une fois franchie la cour, elle trouverait certainement une voiture qui l’accompagnerait à l’hôpital le plus proche. Il était déjà minuit passé, et seuls quelques ivrognes noctambules, leur bouteille de vin à la main, titubaient. Ils tenaient à peine sur leurs jambes, et l’esprit tellement embrouillé par leur ivresse ils ne remarquèrent même pas la détresse de cette pauvre Françoise, pliée en deux, la douleur étant si forte qu’elle en voulait au monde entier. Elle n’était qu’à mi-chemin de l’hôpital et le souffle lui manquait tant qu’elle aurait pu croire avoir fait un marathon. Et pour se donner du courage, elle criait au bébé qu’elle portait.

– Arrête de me donner des coups de pied, tu me fais assez souffrir comme ça !

C’est dans ce moment de solitude et de supplice que Françoise se remémora le film de sa vie. Comment en était-elle arrivée là, à ce point de non-retour ? Elle ne regrettait rien de son choix, car du fond de son cœur elle était persuadée que la cause qu’elle défendait était juste. Et rien ni personne ne pouvait l’en dissuader.

Françoise était mariée à Émile Leman. Elle était heureuse et de leur union trois enfants étaient nés. Pierre, l’aîné était âgé de neuf ans, Jean et Marie avaient respectivement six et trois ans.

Leur mère travaillait à la chaîne dans une usine de pièces détachées pour voitures. Elle menait une vie normale d’ouvrière pour subvenir aux besoins de ses enfants, et pour économiser de l’argent, elle emportait une gamelle pour son déjeuner. Régulièrement, elle lisait les vieux journaux traînant sur les tables de la cantine, journaux qui relataient les douloureux événements du conflit Franco-Algérien. Une guerre qui faisait des victimes des deux côtés. Discrimination et haine étaient le quotidien de tous les habitants, qui sortaient à peine de la Seconde Guerre mondiale, je dis à peine, mais cela faisait tout de même douze années que la France avait été libérée, seulement pas assez, pour panser les plaies que les nazis avaient causées. Françoise en savait quelque chose, car avec l’aide de ses frères elle aidait régulièrement les résistants en leur apportant du courrier que leurs proches leur confiaient. C’est avec beaucoup de courage qu’ils traversaient la forêt pour ne pas être arrêtés, et nombre de fois ils apprirent que certains d’entre eux avaient été abattus. C’est lors d’une de ces expéditions qu’ils apprirent qu’une église avait été incendiée avec tous les habitants du village. À cette terrible nouvelle, Françoise eut le cœur déchiré comme si c’était sa propre famille qui avait péri. Elle imaginait très bien dans quelles atroces souffrances ces pauvres gens avaient rendu l’âme. À chaque fois qu’elle en faisait le récit, des larmes coulaient sur ses joues. Tant de morts et de déchirements qu’elle ne peut oublier et dont le souvenir restera à jamais gravé dans sa mémoire et qui la rendaient psychologiquement fragile. Ses nuits étaient souvent hantées par les visages qui s’étaient sacrifiés pour la libération de la France.

Au cours d’un déjeuner, elle remarqua un ouvrier qu’elle connaissait de vue et qui n’avait pas de quoi déjeuner. Le cœur sur la main, elle invita Rachid, un Algérien, à partager son repas. Depuis ce jour ils se revirent régulièrement et tombèrent amoureux, au point qu’un jour ils envisagèrent de vivre en couple, mais pas avant que le divorce ne soit prononcé officiellement. Ainsi elle abandonna ses enfants et son mari bien qu’elle soit enceinte. Mais pourquoi soudainement une telle décision ? Avait-elle vraiment le choix ? Ou bien l’amour, l’aurait-elle aveuglée à ce point ? Un mystère que j’aurais bien voulu découvrir, mais que l’intéressée a refusé de me dévoiler. Une chose est certaine, c’est que le conflit en Algérie divisait les Français. Quelques-uns prônaient l’indépendance tandis que d’autres voulaient un renforcement des troupes. Je ne porterai aucun jugement politique à ce sujet, mais ce qui me choque c’est qu’on oubliait souvent les familles qui en souffraient des deux côtés de la frontière, et tous leurs enfants qui en pâtiront toute leur vie. Il faudra toute une génération pour que les blessures morales s’estompent, mais sûrement pas les souvenirs.

Lorsque la famille de Françoise apprit qu’elle avait l’intention de vivre en concubinage avec Rachid, un vent de contestation s’abattit sur elle.

À cette époque-ci, lors du service national, on envoyait les recrues en Algérie pour contenir les débordements et mettre fin aux attentats. Il y eut beaucoup de victimes, dont le neveu de Françoise qui périt lors d’une embuscade. Le couple se rendit à l’enterrement pour présenter ses condoléances à la famille. On imagine amplement la réaction qui en a découlé en cet instant tragique. Comment un Algérien osait-il se présenter devant eux ? Alors que ses propres concitoyens avaient commis cette atrocité. Leur intention n’était pas de les narguer, mais de leur témoigner la peine qu’eux aussi ressentaient. Ainsi, Françoise fut bannie définitivement de la famille. Elle ne leur en tint pas rigueur. Comment en vouloir à quelqu’un qui vient de perdre un être cher ? Toute une famille détruite, pour qui la vie aura désormais un goût amer. Une amertume que personne ne voudrait connaître tant la douleur doit être immense.

Voilà comment elle se retrouva seule, sur le chemin de la maternité, sa petite valise à la main, aussi pesante qu’elle-même le devint au fil des minutes. Elle aurait bien voulu que Rachid soit là pour la soutenir à ce moment-là, mais le risque de perdre son divorce était trop grand. Rachid à cette époque habitait en région parisienne.

Aux yeux de cette femme, la justice et la liberté d’un peuple avaient un prix. Jamais elle n’avait souhaité la mort d’un être humain. Pour elle, rien ne justifiait un tel acte. Si seulement, se disait-elle, on pouvait éviter cette ignominie qu’est la guerre, ne pourrait-on pas régler ces douloureux moments pacifiquement ? C’est du moins ce que je veux croire qu’elle pensait.

Lorsque nous avons un objectif à atteindre et que nous rencontrons des obstacles, nous avons une volonté qui nous pousse à aller encore plus loin. C’est cette force prodigieuse qui nous incite à nous surpasser, quelle que soit la difficulté qui se présente. C’est de cette force que Françoise s’est parée ce soir-là. L’imminence de l’enfantement augmenta en elle cette rage de vaincre qui l’habitait. En se replongeant dans ses souvenirs, elle réussit inconsciemment à réduire ses douleurs tout en continuant son chemin de croix. Et c’est ainsi qu’enfin, elle rejoignit l’hôpital qui la prit immédiatement en charge.

C’est ainsi que je suis venu au monde. Les infirmières demandèrent à ma mère, quel prénom elle souhaitait me donner et elle leur répondit « Paul ». Pour fêter ma naissance, et selon une tradition qui se pratiquait beaucoup en ces temps-là on me fit goûter un doigt trempé dans du champagne. Il m’arrive souvent de me demander pourquoi je suis né dans ces conditions. Je sais que l’on ne choisit pas le moment d’entrer en scène dans ce monde, mais j’aurais bien aimé naître dans la joie et le bonheur. Avoir autour de moi toute une famille qui admire mon innocence et ma beauté du moment, car tous les nouveau-nés sont les plus beaux aux yeux de leurs proches. Une chose est sûre, c’est que jamais et pas un seul instant je n’ai maudit ce jour. Je suis intimement convaincu que nous avons une mission à accomplir sur cette terre. Le tout, est de savoir laquelle quand et comment ?

Tout ce qui me reste de mes souvenirs d’enfance, jusqu’à l’âge de 5 ans, sont des flashs qui me reviennent de temps à autre. Je me revois, tenant la main de ma mère. Nous nous dirigions vers un château qui se trouvait au milieu d’un grand parc arboré. L’accès était fermé par un immense portail en fer qui voilait toute la beauté du lieu. Je pensais du haut de mes 5 ans qu’on était venu se promener ou rendre visite à quelqu’un que l’on connaissait. J’étais loin de m’imaginer ce qui allait se passer et à vrai dire à cet âge-là on ne se pose pas cette question. Mais aussi curieux que l’on puisse être, il était normal que je demande à ma mère.

– Où va-t-on, maman ?

J’ignore si elle s’attendait à ce que je lui pose cette question, mais un court instant, elle sembla chercher ses mots et me répondit enfin :

– Au château Paul, tu verras, ici tu vas avoir beaucoup de petits copains et copines.

– Mais maman ! J’ai déjà des copains et copines à mon école !

Depuis quelque temps, j’allais à la maternelle et je m’étais fait des amis. Je me souviens que la directrice organisait régulièrement une sorte de cérémonie pour récompenser ceux qui avaient bien travaillé et ce jour-là ce fut mon tour et celui d’une copine. Nous étions les premiers et pour l’occasion j’étais vêtu d’un costume noir et coiffé d’un chapeau, haute forme. Le pantalon était si grand que je le tenais avec ma main gauche pour qu’il ne tombe pas. Quant à la petite fille, elle avait une belle robe blanche et ressemblait à une petite princesse. Nous entrâmes dans la salle de cérémonie, où il y avait en son milieu, une grande table sur laquelle étaient rangés beaucoup de livres. Mon amie et moi devions faire le tour de la table et choisir le livre qui nous plaisait…

Après avoir franchi le portail, nous traversâmes un grand parc pour arriver devant des escaliers flanqués par des rambardes en béton peint, à chaque extrémité se trouvant un lion assis sur un socle. Nous montâmes les marches et une bonne sœur s’empressa de nous accueillir. Ma mère et la religieuse échangèrent quelques mots que je n’entendis pas, puis maman prit congé en me promettant de revenir me chercher, mais sans me donner plus d’explications. Je la regardais les larmes aux yeux s’éloigner dans le jardin en direction de la sortie. Elle venait de m’abandonner dans une pension. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, pourquoi soudainement ma mère décida-t-elle de m’y inscrire ? Aurais-je fait de graves bêtises pour être puni ainsi ? Car aux yeux de ce petit enfant que j’étais, me laisser au milieu de personnes inconnues était une punition. Je me dis que c’était certainement pour me faire peur qu’elle faisait cela et qu’elle reviendrait quelques minutes après. La sœur me tenant par la main tenta de me faire entrer dans le hall, mais je résistais en disant que ma maman allait revenir me chercher. La nonne me dit alors en me prenant dans ses bras.

– Tu sais, si ta maman t’a confié à nous, c’est juste qu’elle a beaucoup de choses à faire et quand elle aura fini, elle reviendra te chercher. Regarde dans le château ! Il y a beaucoup de petits enfants du même âge que toi, et qui ne pleurent pas.

Nous sommes entrés dans la demeure et mes yeux se sont éblouis devant la beauté des lieux. Les murs étaient couverts de merveilleux tableaux. Les escaliers en chêne massif mettaient fièrement en valeur la rambarde en cuivre scintillant comme de l’or, et rejoignaient en colimaçon les grandes salles transformées en dortoirs qui se trouvaient à l’étage supérieur. La religieuse me montra le lit qui m’était réservé et me présenta aux autres enfants. Les plus âgés se trouvaient à l’étage supérieur. Je m’assis sur le lit essuyant mes yeux remplis de larmes. Je venais de comprendre que je resterais là pour quelque temps sans vraiment comprendre pourquoi. Tout ce que je savais c’est que je me sentais perdu sans ma mère. Des gamins s’approchèrent de moi et commencèrent à se présenter. Ils avaient de la peine pour moi et ressentaient mon désarroi. Ils m’expliquèrent qu’ils avaient eu la même réaction et qu’au bout de deux ou trois jours je m’y habituerais. L’un d’eux me prit la main pour m’entraîner au rez-de-chaussée où se trouvaient plusieurs classes.

Quelques jours plus tard, je finis par m’habituer et je commençais à apprécier les lieux. Je me souviens comme si cela datait d’hier, combien j’aimais courir autour du château tout en regardant à travers les soupiraux qui étaient à ma hauteur. Le matin, au début du printemps les gelées recouvraient l’herbe du parc et les rayons du soleil le faisaient briller comme un diamant. Il est arrivé que dans la nuit il y ait quelques chutes de neige et qu’au matin nous nous amusions à mettre cette neige dans notre bouche pour tenter d’en former un glaçon avec la forme qui se rapprochait le plus d’un animal. C’était une sorte de compétition qui nous faisait rire, mais pas les bonnes sœurs qui avaient la charge de nous surveiller. Une question d’hygiène bien évidemment, mais à cet âge-là on s’en soucie peu.

Il y avait une petite fille avec laquelle je m’amusais souvent. Je me suis souvent demandé pourquoi elle est restée gravée dans ma mémoire comme un souvenir que je ne voudrais jamais oublier. Qu’avait-elle de si précieux à mes yeux ? Ce qui est certain c’est qu’elle a su adoucir mes jours avec son sourire et sa gentillesse, il ne se passait pas une seule journée où l’on ne jouait pas ensemble.

Et, un beau jour, ma mère réapparue. Je me souviens lui avoir posé cette question sans vraiment comprendre les raisons qui m’y ont poussé ou alors il y a certains détails que ma mémoire n’a pas retenus.

– Dis maman ! Pourquoi tu ne viens chercher que moi ?

Je ne me souviens plus de sa réponse ou alors mon subconscient refuse de s’en souvenir, mais ce qui est certain c’est que le cœur de cette petite fille s’est brisé et je vis des larmes couler le long de ses petites joues. Je la revois en bas des escaliers du château me disant au revoir de la main et tristement je m’éloignais d’elle comme si je savais que je ne la reverrais jamais. Il arrive parfois dans la vie d’un enfant qu’on le sépare de ses amis parce que les parents déménagent. Et, quelque temps plus tard, il fait d’autres connaissances et tout rentre dans l’ordre. Mais là, je ne sais pas pourquoi c’est un souvenir qui reste ancré en moi. Alors, mon souhait le plus profond est que si, par le plus grand des hasards, quelqu’un se reconnaît dans ce récit, qu’il se manifeste, car c’est un mystère que je voudrais bien élucider. Il y a bien une raison pour que cette image reste incrustée dans ma mémoire. Tant de fois, j’ai posé la question à ma mère sans jamais obtenir une réponse de sa part. Elle arrivait toujours à éviter la conversation, en abordant d’autres sujets qui n’avaient rien à voir jusqu’au jour où elle décida enfin de me répondre en me disant que j’avais certainement rêvé. J’ai fini par en être persuadé et je ne l’importunai plus avec ma question. Mais, aujourd’hui, je suis persuadé que ce n’était pas un rêve, mais une réalité que l’on voudrait me voir oublier.

Un autre événement dont je me souviens, c’était un Noël. Ma mère m’emmena dans un théâtre où son entreprise avait organisé un spectacle pour les enfants de ses employés à l’occasion de cette fête. Lorsque nous pénétrâmes dans cette salle, je me souviens que tout était rouge, aussi bien, les fauteuils que le sol et le rideau de la scène. À chaque extrémité se trouvaient deux magnifiques sapins ornés de guirlandes et de boules que la lumière faisait scintiller de mille éclats. J’étais envoûté par toute cette beauté. Tous les invités ainsi que ma mère et moi prîmes chacun la place qui lui était attribuée et nous assistâmes au spectacle jusqu’au moment où le père Noël fit son entrée. Il appela les enfants par leurs noms pour leur remettre leurs cadeaux qui se trouvaient au pied du plus grand sapin, situé au fond et au milieu de la scène et dont la cime semblait toucher le plafond. Tous fredonnaient la chanson « Petit Papa Noël » qui emplissait la salle à travers les haut-parleurs. Ce fut un moment magique pour nous les enfants.

Puis un jour du mois d’octobre, en mille neuf cent soixante-trois ma mère décida de quitter la France, mais avant elle m’emmena à l’église pour être baptisé. Je me revois sur les quais de la gare de Lyon où grouillaient de nombreux voyageurs, leur brouhaha accompagné des sifflements des trains, emplissant les lieux. Je ne comprenais pas ce que nous faisions ici, et je me sentais noyé dans la foule parmi les gens qui couraient en criant pour monter dans leur train. Je me suis retourné, mais ne voyais plus ma mère. Puis, des mains inconnues m’ont soulevé pour me faire passer à travers la fenêtre du train et à mon grand soulagement ma mère me tendit les bras. Elle m’avait laissé avec ces personnes de sa connaissance, mais, qui m’étaient étrangères. Le train démarra vers une destination que j’ignorais, mais que je redoutais, car je voyais ma mère pleurer à chaudes larmes. Ce fut la première fois que je la voyais ainsi ; elle, qui était si forte à mes yeux. Un voyageur l’ayant observée lui parla gentiment :

– Bonjour, Madame, excusez-moi de vous déranger, mais je vois que vous pleurez depuis un petit moment, et, sans vouloir bien sûr connaître les raisons de votre chagrin, cela m’attriste de vous voir ainsi. Si je peux me permettre, voici un paquet de cigarettes. Fumez-les les unes derrière les autres, et, vous verrez, elles vous calmeront.

– Merci Monsieur, lui répondit ma mère.

Elle en prit une et après avoir aspiré deux grosses bouffées elle laissa la fumée s’échapper de sa bouche, dans le wagon.

À cette époque-là, le tabac n’était pas interdit dans les lieux publics ni dans les trains d’ailleurs, et l’idée de la cigarette nocive n’avait pas fait son chemin encore.

J’aurais bien voulu décrire le reste du voyage, mais je dois avouer que ma mémoire n’a gardé que les souvenirs les plus marquants.

Arrivés enfin à Marseille, nous prîmes le bateau et nous retrouvâmes au beau milieu de la Méditerranée. Au fur et à mesure que le bateau avançait, des dauphins nous suivaient sur les deux côtés, ils s’amusaient à plonger dans le sillage mousseux que produisait le navire. Des marins sur les ponts s’activaient à leurs tâches sans y prêter attention, je présume que l’habitude de ce spectacle les avait lassés depuis longtemps et qui plus est, ils étaient là pour s’assurer du bon déroulement du voyage en accomplissant chacun la responsabilité qui lui était confiée. Lorsque je scrutais l’horizon, le ciel bleu se confondait avec la mer, et l’étendue était si immense que je n’arrivais pas à distinguer ce qui se trouvait au loin. J’avais beau me retourner dans tous les sens, il n’y avait que de l’eau. J’avais le sentiment d’être sans défense face à cette imposante mer qui nous montrait sa force à travers ses vagues provoquées par le vent et qui s’entrechoquaient sur la coque du bateau pour finir de se répandre sur la proue.

Après trois jours de navigation, nous arrivâmes enfin à Alger, la capitale de l’Algérie. Personne ne nous y attendait et ma mère ne savait vraiment pas comment faire pour continuer notre voyage. Ses yeux étaient toujours rouges à force de pleurer chaque fois qu’une complication apparaissait. Après de multiples questions aux passants qui refusaient de lui répondre où qui ne connaissaient pas la réponse, une dame d’origine française s’approcha de nous et la renseigna gentiment sur la direction que nous devions prendre pour achever notre périple. Voyant l’heure tardive, elle nous proposa de nous héberger pour la nuit dans son appartement. Le lendemain matin elle nous conduisit à la gare pour y prendre le train en direction d’une ville que l’on nommait à cette époque-là Bougie.

Troisième partie

C’est avec excitation et empressement que je me retrouvais devant l’école, avec le trac je dois l’avouer. Je m’occuperais d’enfants pour la première fois et j’ignorais totalement comment il fallait s’y prendre. Le brouhaha des gosses qui couraient dans la cour me parvint aux oreilles m’extirpant de mes pensées. Fébrilement et timidement, j’osais appuyer sur le bouton de la sonnette et au bout de quelques secondes le gardien se présenta au portail. Après lui avoir remis ma convocation, il me laissa entrer et m’indiqua la direction à prendre pour rejoindre le bureau du directeur. Je traversais la cour en évitant les enfants qui couraient joyeusement, ignorant le rappel à l’ordre des moniteurs chargés de les surveiller. Arrivé devant la porte du bureau, je m’apprêtais à frapper lorsqu’une voix se fit entendre dans la pièce à mon intention :

– Entrez !

Je m’exécutai et vis le directeur assis derrière son bureau, entouré de quelques moniteurs à qui il faisait un briefing. Il leva les yeux au-dessus de ses lunettes pour mieux me voir et m’invita à m’assoir sur une chaise que venait de libérer l’un des participants. Après l’avoir remercié, je pris place et j’attendis qu’il finisse de donner les consignes de la journée. Il s’adressa à moi :

– Bonjour ! me dit-il

– Je me présente, Hassan directeur de cette colonie et vous ?

– Saïd ! Monsieur, répondis-je en tendant ma convocation.

– Enchanté ! me dit-il en saisissant le papier.

Après une longue minute d’attente, il s’adressa à nouveau à moi :

– Avez-vous déjà eu l’occasion de vous occuper d’enfants ? Ne me mentez pas, je sais tout de suite si l’on me raconte des histoires :

– Non, monsieur c’est la première fois, répondis-je honnêtement.

– Bien, donc voilà comment nous allons procéder, pendant trois jours vous serez secondé par une animatrice, Djamila. Elle est très gentille, vous verrez.

Elle s’empressa de venir dès qu’il la fit appeler et me la présenta :

– Djamila, je te présente un nouvel animateur, Saïd.

Elle me regarda avec ses beaux yeux noisette et me dit :

– Enchantée ! Saïd, pour commencer me dit-elle. Nous allons nous tutoyer si ça ne te dérange pas ?

– Non pas du tout, lui répondis-je en rougissant.

Elle m’accompagna dehors et me présenta aux autres animateurs, puis nous rejoignîmes un groupe d’enfants qui attendait probablement notre...