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Carnets de route du Darfour

De
273 pages
Ces carnets de route de Josselin Gauny sont tirés de ces pages que, soir après soir, il a rédigées en zone de guerre civile. L'auteur nous donne à lire un quotidien en humanitaire, avec ses côtés émouvants, risibles, ridicules parfois, scandaleux aussi. Il décrit un quotidien où l'enthousiasme le dispute à l'amertume, où les espérances se heurtent aux réalités d'un conflit aussi absurde qu'impitoyable. Un cahier de photographie de l'auteur accompagne ce texte.
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Merci à ceux qui m’ont encouragé à continuer inlassablement ce carnet sur le terrain Toute ma reconnaissance va à Catherine, Bernard et à ma famille qui ont permis à ce carnet de commencer une seconde vie

Mes pensées vont à tous ceux que j’ai laissés sur place, sans un adieu, et dont je n’ai plus de nouvelles

Carte du Darfour

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23 février 2008. Cinq jours après mon départ de Paris, je suis toujours en rade, dans la capitale soudanaise, attendant que les autorités autochtones me délivrent mon « travel permit », m’octroient ce droit de me jeter dans l’arène du Darfour. Le chemin pour le chantier humanitaire du plus grand pays d’Afrique est sinueux. Tel a été également le trajet par avion, qui nous a offert une dernière faveur, une immersion dans le luxe de l’aéroport de Doha au Qatar. Doha, ce hub métissé du Golfe Persique où Asiatiques, Européens et Moyen-Orientaux se croisent puis se décroisent. Le personnel de Qatar Airways témoigne de cette mixité. Ne distingue-ton pas les traits d’un jeune homme philippin derrière ce masque à oxygène en démonstration ? Et ces mains qui me servent un « basquaise chicken » ne sont-elles pas celles d’une native de Damas ? Le trombinoscope des passagers du vol Doha-Khartoum est lui aussi éloquent. 45% d’individus qui s’apparentent à des Soudanais. 45% de Chinois qui arborent fièrement les enseignes de leurs employeurs pétroliers ou bâtisseurs. Et nous, les six Européens de « Solidarités ». L’aéroport de Khartoum… Ils n’ont pas l’air d’avoir investi dans les meilleurs portiques de sécurité. J’aurais eu un gun, pas de problème. En revanche, gare à la bouteille de Bourgogne tapie au fond du sac, même dans un récipient Evian. L’aéroport, très provincial, est désert ; la chaleur et la musique lénifiante émise par des amplis nous assoupiraient presque. Je n’attendais pas grand-chose de Khartoum. Heureusement. Cette ville, dont le plan initial (fin 19ème) figure l’Union Jack britannique, ne ressemble à rien. Un développement tentaculaire, à plat, inégal. Si le terre-plein de l’avenue reliant l’aéroport au centre9

ville est couvert d’une pelouse humidifiée méticuleusement, sur les bas-côtés, les immeubles à moitié achevés viennent garnir les terrains vagues. Une poussière sableuse latente semble reposer comme une nappe de crasse sur la ville. Luminosité désagréable, absence d’élément bâti remarquable, platitude sans fin, tout concorde pour que l’arrivant n’ait aucune idée d’où il se trouve. Paysage lassant, le surgissement d’un cirque aux couleurs criardes au milieu d’une friche urbaine n’en souligne que l’absurdité.

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Vendredi, jour de repos, voilà une belle occasion de faire du tourisme hors de Khartoum. Quoi de mieux qu’une brève immersion dans la Nubie antique pour ne pas se mettre dans le bain ? D’habitude la petite virée dans la vallée du Nil est conçue comme la récompense de l’humanitaire hirsute et galeux qui vient de trimer 9 mois au fin fond du Darfour. Se l’offrir en début de mission, au moment où la pression doit être à son comble, n’est pas idéal pour la motivation. Mais trêve de culpabilité, la pyramide du roi Amanikhabale Ier vaut bien le détour. Le trajet, environ 300 km entre Khartoum et le site archéologique de Meroe, nous donne un premier aperçu de la signification du mot « désert » au Soudan. Passée l’isohyète des 100 mm annuels de précipitations, la sècheresse enfante de vastes étendues stériles. Quelques chaos rocheux, couleur anthracite, viennent rompre la monotonie du paysage. Peu à peu la témérité des dernières herbes folles trouve sa limite et laisse place à une hégémonie de sa majesté le Sable et à ses sujets caillouteux. Et entre quelques arbustes clairsemés que Mère Nature a condamnés à une croissance ingrate, l’on distingue ici ou là un âne qui se pavane, un
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enfant en haillons menant à la baguette quelques maigres brebis. Image mystérieuse rapidement dissipée dans un tourbillon de poussière. Le désert est toujours moins désertique qu’il n’y parait. Bien que nous suivions la vallée du Nil, la saison sèche n’accorde pas la moindre semence féconde à ces arpents de terres échoués aux portes du fleuve nourrisseur. Le contraste entre désert et cultures des berges, plantées de palmeraies, n’en est que plus frappant. La route passe à proximité de quelques villages typiques. La couleur des maisons, petits cubes aussi peu hauts que peu larges, se confond à celle du désert alentour. Composées de brique et terre séchée, elles sont souvent ceintes d’un muret protecteur. La route de Meroe est un tronçon du principal axe du pays, que dis-je, de l’Afrique. Je suis sur le « Le Cap-Le Caire », un itinéraire raconté par quelques poignées de globe-trotters. A l’échelle nationale, cette route relie Khartoum aux villes du Nord, Atbara et Wadi Halfa, et surtout à Port-Soudan, sur la mer Rouge, le verrou du commerce extérieur soudanais. Il en résulte un trafic intense, de poids lourds de toutes sortes, principalement. Et gare aux quadrupèdes qui auraient l’impudence de sortir du buisson et de se risquer au beau milieu de la procession lancée à toute allure. Les dépouilles de chèvres, ânes et autres jonchent les bas-côtés – se méfier des dos d’ânes donc. Quand soudain une muraille de pyramides découpe l’horizon. Heureusement que ces sépultures se distinguent par leur corpulence, car la signalisation et la voirie (une vague piste) sont pour le moins minimalistes. On a peine à croire qu’on approche de l’ancienne capitale d’un royaume qui rivalisa avec l’Egypte pharaonique pendant des siècles. L’investissement des autorités soudanaises sur le tourisme est parcimonieux. Elles ont d’autres chameaux à fouetter au Darfour, au Kordofan et au Sud-Soudan. Site paumé ou pas, les mêmes attrape-nigauds pour touristes s’agrippent aux visiteurs, le charme
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autochtone en plus. A l’entrée du site, quelques pauvres hères vendent leurs reproductions miniatures des pyramides en plein cagnard. Un vieux soudanais famélique essaie de sortir trois notes des cordes d’un instrument rachitique. Une fois sur le site, une quinzaine de chameliers de fête foraine nous tendent un guet-apens à la sortie de chaque pyramide. Apprenons à être vigilants : aucun museau de kalach ne dépasse, c’est bon, ce ne sont pas des Janjawids en perdition. Les quatre mots baragouinés en anglais ont du mal à nous convaincre que nous aurons besoin de leurs bestiaux déglutissant pour franchir les 10 mètres qui nous mènent à la pyramide suivante. Je pense être le seul fêlé à venir au Soudan avec le numéro 196 des « Dossiers de l’archéologie », septembre 1994, consacré à la Nubie. De même, rares sont ceux qui ont su dénicher le seul guide de voyage sur le Soudan (même Lonely Planet, qui a sorti un numéro sur l’Antarctique, n’a pas jugé bon d’y mettre les pieds, c’est dire si le pays attire !) dans les tréfonds du « Vieux Campeur », coincé, il est vrai, entre le guide des auberges de charme de Meurthe et Moselle et la carte au 1/25000ème des randonnées à VTT dans le Marais Poitevin. Le site de Méroé comporte une centaine de pyramides, qui sont devenues des pièges à sable, aussi les monuments s’élèvent-ils sur des dunes aux accents très chatoyants, pour le plus grand bonheur des photographes. Les pyramides nubiennes présentent de nombreuses similitudes avec leurs cousines égyptiennes, avec toutefois quelques nuances. Elles sont moins imposantes –la plus grande atteint 30 m de haut, mais ont une silhouette plus élancée. L’ensablement recouvre la base des pyramides, enterrant une deuxième fois ces pharaons dont les tombeaux étaient déjà placés sous le sol au moment de la construction. La pyramide s’appuie sur un poteau central dit le schadouf, qui supporte l’édifice sur toute sa hauteur. Il faut franchir un portique à colonnes et une chapelle avant
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de pouvoir pénétrer dans la pyramide. Quelques bas-reliefs sont encore bien conservés. Ils figurent les scènes usuelles du panthéon divin égyptien, particulièrement le dieu Amon. Les historiens ont su caractériser une langue et une écriture méroïtiques, sans toutefois les comprendre. Celle-ci repose sur un double usage des hiéroglyphes empruntés à l’Egypte mais tournés en sens inverse et d’une sémiologie cursive proche du démotique. L’histoire met en lumière une proximité culturelle et politique croissante entre Egypte et Nubie. Les « Koush », nom donné aux dynasties nubiennes, occupaient un territoire compris ème cataracte (Khartoum) et la 1ère approximativement entre la 6 cataracte (Assouan) du Nil. Pendant un millénaire et demi (~2900 à ~1550 avant JC), les populations, encore cantonnées à une économie et un art primitifs, subirent les incursions militaires de la toutepuissante Egypte pharaonique, qui venait avant tout faire son marché aux esclaves. L’annexion définitive de la Nubie au « Nouveau Royaume » égyptien (XVème siècle avant JC) a consacré cette imbrication des deux peuples. Si les Koushites ont adopté l’écriture et la culture égyptienne, si les jeunes pousses du Nord-Soudan sont parties à Thèbes recevoir leur éducation dans la cour du pharaon, on signale certains apports en sens inverse (Toutankhamon enterré avec des sandales nubiennes par exemple). Puis l’élève grandit, et la marge s’empara du c ur. Le royaume nubien s’unifia de nouveau, au VIIIème siècle et partit victorieusement à la conquête d’une Egypte déclinante. La civilisation égyptienne ne fut pas arasée, bien au contraire, le roi de Nubie s’érigea en pharaon d’une nouvelle dynastie, la 25ème. Comme en Chine au moment de la conquête mongole, le renouveau d’une grande civilisation était accompli par un élément extérieur. La dynastie nubienne s’installa à Thèbes, mais les corps des pharaons étaient enterrés à Nuri, en Nubie. Les « Pharaons Noirs » furent
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boutés hors de l’Egypte par les Assyriens un siècle après leur chameauchée fantastique. Ils retournèrent donc dans leur berceau, à Napata, leur capitale historique. En état de décrépitude, les Koush connurent un sursaut au IIIème siècle avant notre ère quand un roi nubien décida de déplacer la capitale de Napata à Méroé, plus riche en sorgho et en fer. Les rois furent dorénavant enterrés dans des pyramides à Méroé. Les nouvelles techniques guerrières, comme les éléphants de combat, ne parvinrent toutefois pas à protéger les Nubiens de leurs nouveaux voisins hostiles, les Ptolémées puis Rome au Nord, Aksoum l’Ethiopienne à l’Est. La dynastie koushite s’éteint peu à peu jusqu’à sa disparition pure et simple au Vème siècle de notre ère. Après les pyramides, nous nous dirigeons vers les vestiges de la Cité Royale méroïtique, adossée aux palmeraies du Nil. Sur le chemin, l’enlisement de la Toyota provoque l’arrivée d’on ne sait où d’enfants en guenilles nous présentant en offrande leurs minipyramides. De la cité royale il ne reste que quelques pierres insondables. L’ombre des acacias rend la promenade plus respirable. Un gardien, dépenaillé, qui habite avec sa famille non moins misérable dans un infâme baraquement au milieu des ruines, nous indique des restes de thermes dans ce qui semble être sa cabane à outils.

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Mercredi 27 février était une journée où il ne faisait pas bon mettre le nez dans une avenue de Khartoum-Centre. Motif : manifestation en réaction à la nouvelle publication de caricatures danoises de Mahomet. Quartier bouclé dès 9 h du matin. De 10 000 à 20 000 manifestants sont allés s’exciter devant les ambassades danoise et américaine, ainsi qu’aux portes du palais présidentiel, où ils ont
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écouté la harangue du grand démocrate Beshir. Celui-ci a indiqué que tout Danois était désormais indésirable sur le sol soudanais. Puis, avec un sens de la nuance particulièrement aiguisé, il s’est lancé dans une diatribe contre le complot judéo-américano-occidental, pour finir par un appel au Djihad pour « libérer Jérusalem ». On ne rigole pas avec Mahomet, et surtout, on n’appelle pas sa peluche Mahomet. Concernant le Danemark, il se trouve que sur ma base, à Nertiti, trois ONG sont présentes, Solidarités, MSF et justement DRC, une ONG danoise, qui pourrait plier bagage prochainement. Si Charlie Hebdo s’y met, il faudra peut-être envisager la même chose pour les deux autres. Passé l’orage, nous avons profité de la journée de jeudi pour faire un tour sur le souk d’Omdurman. Omdurman est plus qu’une banlieue de Khartoum. Cette grosse ville, qu’on atteint en franchissant le Nil Blanc, est une ancienne capitale du Soudan. Le héros national, le « Mahdi » — sans doute un précurseur dans l’éveil d’un sentiment national dans un pays africain —, en avait fait sa capitale après avoir vaincu les Britanniques à Khartoum en 1885. Il mourut quelques mois après et son mausolée est toujours là pour rappeler la grandeur passée d’Omdurman. Les Britanniques établirent à nouveau la capitale à Khartoum en 1898. Outre le mausolée du Mahdi, « Celui qu’on attend », personnage quasi-mystique, Omdurman est aujourd’hui réputée pour son souk, qui s’étale dans un dédale de rues et de ruelles parfois couvertes. Le souk est peut-être un peu décevant au niveau des étals mais étourdissant par le fourmillement humain qui l’anime. Les boutiques et les devantures n’ont pas beaucoup de charme. Les marchands se regroupent par corporation : telle rue est celle des fripiers ou des épiciers, telle autre voit se succéder les vendeurs de produits cosmétiques dernier cri dans un décor pas très frais pourtant, telle autre enfin réunit des échoppes
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d’artisans, peu achalandées. Partout la foule grouille, les couleurs et les âges s’entremêlent. Des femmes drapées dans des teintes monochromes mais très gaies (on voit très peu de femmes couvertes de la tête aux pieds de ces sombres burkhas mais toutes les femmes portent un voile souvent très léger). Des enfants affairés, des hommes buvant le thé accroupis par terre. Des vieux en jallabiya blanche finissent de digérer en observant le monde alentour. Le trajet de la maison de Solidarités à Omdurman m’a permis de voir Khartoum sous un autre angle. L’Africa Road nous rallie à la Nile Avenue, qui longe le Nil Bleu. La Nile Avenue, très verdoyante, nous fait passer devant les bâtiments les plus prestigieux de Khartoum : l’université, qui date de la domination anglaise, plusieurs ministères, une église, un zoo. Au niveau du palais présidentiel, la route, c’est assez curieux, traverse une grille, qui se ferme le soir à 21h. On a vraiment l’impression que l’avenue entre dans le jardin de Beshir. Plus loin, nous passons devant des bâtiments marquants. La banque du Soudan, à l’allure moderne, et surtout un immense bâtiment en forme d’ uf, cadeau de Khadafi à ses amis soudanais. Il accueille des bureaux et des congrès. Puis nous arrivons à Al Mogran, la précieuse confluence du Nil Bleu et du Nil Blanc, qui fait tout l’intérêt stratégique du site de Khartoum. Tellement stratégique qu’il n’est pas autorisé de prendre de photos sur le pont. Il a fallu pourtant attendre le 19ème siècle pour que cette perle géographique trouve un acquéreur. Khartoum n’était qu’un village de pêcheurs avant l’expédition turco-égyptienne de Muhamat Ali dans les années 1820. Les Ottomans y établirent une garnison puis la ville prit son envol quelques décennies plus tard, comme point de départ des expéditions de recherche des sources du Nil et comme capitale du Soudan, sous condominium anglo-égyptien. Sur le chapitre des sources du Nil, on
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note que déjà dans l’Antiquité, l’empereur Néron avait envoyé une expédition dans le Nord du Soudan à cette fin.

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Un nouveau vendredi point, le troisième pour moi au Soudan, le troisième à Khartoum. L’heure est grave pour la « livelyhood recovery team » de Nertiti ! Nous sommes deux à être toujours bloqués dans la capitale en attendant que ces bienveillantes administrations soudanaises daignent nous accorder un permis de voyage pour le Darfour. L’impatience gronde et se mue en agacement et en découragement, puisque nous assistons au passage en trombe d’autres Français, qui n’ont en général besoin que de 48h pour obtenir ce fichu papelard. Record à battre : un mois et demi d’attente. Mais les affaires semblent se désensabler, avec un accord tacite des responsables du Western Darfur, qui pourrait nous permettre de décoller lundi. Les Soudanais sont donc, ce n’est pas une surprise, très tatillons à laisser partir des ONG au Darfour. S’ils semblent respecter le travail en lui-même des humanitaires, qui les soulagent bien et qui de toute façon s’adresse à toutes les populations sans distinction, en revanche, elles sont très peu enclines à voir proliférer des témoins de la réalité du Darfour. Une réalité niée par Khartoum, qui avance le chiffre féerique de 9000 victimes du conflit depuis 2003, alors que le bilan s’élève au bas mot à 200 000 morts et 2,2 millions de déplacés ou réfugiés. Avec les enquêteurs de la Cour Pénale Internationale aux trousses, les autorités essaient en conséquence de contrôler au maximum le flux humanitaire, le contenu des programmes (des rapports d’avancement doivent être communiqués tous les 15 jours) ; les photographies sont interdites ; les cartographes, persona non grata…
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Solidarités a maquillé le séjour de deux jeunes journalistes, qui vont réaliser pendant quelques jours un reportage filmé sur l’eau sur une base, derrière un soi-disant projet de communication. Il n’est pas sans risque en effet de se balader avec une caméra au Darfour. Enfin, ils ont eu leur permis, eux, et sont partis en début de semaine, j’attends de voir ce que ça va donner. Parmi ces deux casse-cou, le fils de Philippe de Dieuleveult, présentateur vedette de l’émission « La chasse aux trésors » au début des années 1980 et disparu dans des conditions troubles dans les eaux du fleuve Congo en 1985. Son fils a justement réalisé un documentaire à succès, polémique aussi, sur son père, en 2006, qui est passé sur Canal +. Pour passer le temps, nous nous sommes laissé emporter dans quelques douceurs insoupçonnées de la vie khartoumoise. Des parties de football gigantesques avec des dizaines d’enfants du quartier s’organisent dans la poussière de la cour du coin. Un soir, deux jeunes filles qui bossent pour l’ONG nous ont emmenés dans un de ces parcs d’attraction dont j’avais deviné les atours kitsch. C’est un lieu de rendez-vous très prisé des familles et des jeunes, particulièrement le soir. Espace de détente et de liberté très rare. On y retrouve beaucoup de femmes qui, me dit-on, y vont souvent à l’insu de leur mari. Ceux qui ne se prélassent pas sur les pelouses s’adonnent aux sensations fortes des auto-tamponneuses. Voir une femme voilée monter dans une auto-tamponneuse était déjà très cocasse, mais quand au premier choc venu, son voile s’est effondré. La scène était franchement hilarante. Mais la mansuétude divine est sans borne, et l’imprudente n’a pas été châtiée. Un tour de grande roue pour finir, et dominer cette ville plate que je ne comprends décidément pas. Un coup d’ il sur la mécanique grinçante de la roue, un doute éphémère sur la fiabilité de la construction, et le sentiment
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que ce serait vraiment trop bête de partir au Darfour et mourir dans un accident de fête foraine. L’activité de Khartoum quand la nuit tombe est assez démesurée. Les voitures, les minibus, les tuk-tuk continuent leur ballet, tout cela dans une relative courtoisie et bienséance au volant. Les tuk-tuk sont ces mini-taxis, de fabrication indienne, constitués de trois roues, avec un chauffeur et un ou deux passagers sur la banquette (j’ai toutefois vu un tuk-tuk avec au moins huit personnes dedans, enfin, si on peut dire dedans). Ils sont tous noirs, avec une toile cirée en guise de toit. Certains prennent une allure effrayante lorsque des dents métalliques sont greffées aux roues, et pourraient fort bien couper net les jambes du piéton qui s’approcherait trop près du tuk-tuk. Dieu soit loué, je n’ai pas encore eu l’occasion de revivre Ben-Hur sur un tuk-tuk. D’autres ajoutent leur touche personnelle dans le design du siège du chauffeur : j’en ai par exemple vu un, dreadlocks, qui trônait sur ce qui ressemblait à une cuvette de WC. Le système des minibus est dément. Il en vient de partout, ils s’arrêtent partout, mais on ne sait jamais où ils vont. De toute façon, l’ONG interdit à ses agneaux d’utiliser les moyens de transport collectifs. Au bord de la route, la foule est dense. Les hommes boivent un thé assis sur des tabourets de fortune. D’autres s’affairent dans des boutiques ouvertes très tard ; il n’est pas rare de voir des barbiers, des pharmacies ou des vendeurs de fruits et légumes officier après minuit. Certains se détendent même sur de vieux lits brinquebalants, à même le trottoir. Bien entendu, l’homme blanc est observé, épié, mais avec bienveillance. Bref, cette atmosphère chaleureuse et légère qui prévaut jusque tard dans la nuit est assez surprenante au regard des restrictions qui
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accablent ce pays. C’est en tout cas agréable de savoir que je peux me mettre une cuite au Fanta à 3h du matin, si l’envie me vient.

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Comme nous nouons décidément de très bons contacts avec les chauffeurs et les employés soudanais de Solidarités, nous remettons ça le lendemain avec une virée à Omdurman, avec nos complices de la veille. Après avoir reluqué trois babouins et deux antilopes au zoo, là encore un lieu incroyablement relaxant, nous sommes allés nous détendre… dans un cimetière. Un immense terrain, ce cimetière, avec de bien piètres stèles comme uniques signes de mémoire, mais au centre, tout converge sur trois petits monuments, dont la tombe d’Hamed Al-Nile. Ce dernier était un sheikh soufi du 19ème siècle, chef de l’ordre de la Qadiriyah pour être tout à fait juste. La tradition soufi se perpétue depuis des siècles au Soudan et répond encore aujourd’hui de nombreux adeptes (peut-être quatre-vingt pourcents de la population). Preuve en est ce vendredi, où, aux environs de dixsept heures, comme tous les vendredis, les derviches, et quiconque souhaite participer à la cérémonie, exécutent les rites ancestraux, composés de danses et d’incantations, appelées dhikr et sensées procurer à son initiateur une relation extatique directe avec Dieu. Le tableau est très festif malgré l’incongruité du lieu, un cimetière accablé de chaleur, la foule se réfugiant d’ailleurs sous les quelques arbres du secteur, à proximité des zir, grandes jarres emplies d’eau fraîche. Les trente-cinq degrés à l’ombre n’empêchent d’ailleurs pas tout un chacun de siroter un thé brûlant. Quelques vendeurs à la sauvette proposent des fouets, des bâtons et autres accessoires rituels. Alors que les derniers rayons du soleil irradient la cour où la danse prendra forme, la foule s’épaissit et forme un vaste cercle. Au moment où
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grondent les premiers roulements de tambours, le dikhr jaillit des gorges les plus impatientes. Une poignée de danseurs se met en mouvement au milieu du cercle. Certains exhalent des fumées d’encens. Les rythmes s’accélèrent, les danseurs virevoltent, à la recherche de la transcendance, galvanisés par les incantations martelées par les adeptes et par des spectateurs de plus en plus contaminés par la ferveur. « La illah illallah » (« Il n’y a de Dieu que Dieu »). Les soufis du premier rang donnent la cadence en assenant à l’envi leur bâton sur le sol sableux qu’ils foulent de leurs pieds nus. La plupart des derviches revêtent une tunique verte. Certains costumes plus bigarrés évoquent des influences africaines certaines dans le soufisme soudanais. Si plusieurs danseurs sont coiffés de dreadlocks, il ne faut vraisemblablement pas y voir de lien avec le mouvement rasta : ce style capillaire, répandu également chez les Mourides, la grande confrérie d’Afrique de l’Ouest, remonterait aux origines de l’Islam. D’un point de vue purement technique, les dreadlocks des soufis ne sont pas entretenus par des produits, contrairement à la plupart des rastas d’obédience jamaïquaine. Le soufisme intègre la modernité sans toutefois se laisser dénaturer par elle : dans le tourbillon des danseurs, un sheikh vérifie ses messages sur son portable ; un autre a l’oreillette de son IPod directement placée sous son fez. Mais le spectacle le plus insolite demeurait finalement ce grand dadais Chinois, déguisé — il n’y a pas d’autre mot — en jallabiya de la tête aux pieds, le sourire béat, au beau milieu des danseurs qu’il suivait à la trace derrière le petit écran de sa caméra. Cette accointance pour le soufisme peut sembler étonnante pour un pays qui a pris un virage rigoriste dans les années 1990, ouvrant grand les bras à quelques charmants histrions du nom de Ben Laden et Al Zawahiri. On sait que les pratiques soufi, proches du mysticisme, assez exubérantes, sont souvent dénigrées et honnies par
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les durs à cuire du wahhabisme et les plus illuminés des Frères Musulmans. Mais ce serait compter sans le rôle fondateur du soufisme dans l’histoire du Soudan et son imprégnation au c ur de la population. Les confréries soufies ont été importées. La Qadiriyyah est une confrérie créée à Bagdad au XIIème siècle. La confrérie Tijanniyya, majoritaire au Darfour, a été propagée par les pèlerins de La Mecque venus du Maghreb et d’Afrique occidentale (elle est originaire de Tlemcen en Algérie). Les confréries ont pu se greffer dans toute leur variété sur la mosaïque tribale soudanaise. Le principe d’implantation d’une confrérie soufi est le suivant. Un sheikh entre en contact avec Dieu, il lui laisse un texto du style « t’es dispo demain soir pour un Japonais ? ». Non je reprends. Un sheikh semble être passé à un niveau de communication assez avancé avec le ToutPuissant. Il est alors investi d’une autorité morale déterminante sur ces concitoyens. Loin de se couper des modestes terrestres qui l’entourent, il a le devoir de leur enseigner son savoir, de leur montrer la tariqa, la Voie. C’est ainsi que les confréries « filiales » se multiplient. Les nombreuses ramifications de la Khatmiyya lui permettent d’asseoir une influence considérable sur l’ensemble du Nord-Soudan. Le Mahdi n’était pas à proprement parler leader d’une confrérie ; il avait même interdit l’appartenance à une confrérie soufie ; mais le formidable mouvement qu’il avait suscité derrière lui s’est peu à peu muté en une confrérie toujours influente, la Mahdiyya. On le voit bien, il serait suicidaire électoralement pour les dirigeants en place, qui ont certainement été eux-mêmes élevés dans l’esprit soufi, de réprimer ces pratiques, sous prétexte d’une alliance tactique avec les Frères Musulmans. En revanche, le pouvoir s’emploie à juguler la puissance politique du réseau des confréries, capable de mobiliser la population ou de placer tel ou tel pion aux postes clés.
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Le lendemain, l’Islam local nous a à nouveau dévoilé ses intimités. En ce jour de Mawlid, on célèbre la naissance de Mahomet. Cet événement est fêté dans une grande partie du monde musulman. Certaines écoles théologiques, dont celles qui se réclament du salafisme, considèrent toutefois que c’est une invention postcoranique qui n’a aucunement à être commémorée. A Omdurman, les Soudanais ont déployé leurs stands et leurs banderoles, et c’est un gigantesque salon de l’Islam qui a planté sa tente sur la grande place devant la tombe du Mahdi. De chapiteau en chapiteau, où le sol a été recouvert de tapis, chaque grande confrérie soufie écoute les messages de son sheikh. Grand show fluo. Les yeux exorbités des badauds à notre endroit évoquent davantage d’amusement que d’hostilité ou de prosélytisme. Dès que certains entreprennent de nous accoster, c’est immédiatement des dizaines de personnes qui s’attroupent autour de nous. Les activités de Solidarités à Khartoum sont très limitées. L’ONG a un programme dans le camp d’El Fateh. Pour le reste, l’expatrié permanent et la quinzaine d’employés locaux, hors chauffeurs et gardiens, oeuvrent principalement à la bonne rotation des expat’ en provenance d’Europe ou des bases, aux relations avec les institutions soudanaises et onusiennes ainsi qu’à l’acheminement du matériel qui transite par la capitale. Les programmes sont véritablement coordonnés de Nyala et mis en uvre sur plusieurs bases sur le terrain. L’équipe nationale est très performante, bien qu’éloignée de l’opérationnel ; nous avons de très bons rapports avec les employés. Ils sont tous charmants, accueillants, souriants. Il est à noter qu’une grosse minorité de ce staff national n’est pas si national que ça car vient d’Erythrée ou d’Ethiopie. Khartoum est perçue, à juste titre, comme la ville la plus développée du quart Nord-Est de
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l’Afrique, Egypte exclue. Les possibilités d’embauche, les salaires, les infrastructures, et la sécurité qui règne dans la ville, représentent un attrait certain pour les ressortissants de la Corne de l’Afrique. L’Erythrée est à cheval, ethniquement et linguistiquement, sur le monde arabe et le monde éthiopien, ou tigréen. L’intégration dans la société soudanaise ne présente en l’occurrence pas de difficulté majeure, même si ils n’ont accès qu’aux métiers les moins qualifiés (femmes de ménage, chauffeurs….), dédaignés par les Soudanais de Khartoum. Evidemment, les parcours personnels sont tous très particuliers. Un des chauffeurs est un ancien footballeur de l’équipe nationale soudanaise, c’est dire si les possibilités de reconversion sont parfois illimitées. Après trois semaines — forcées –– à Khartoum, j’ai toujours bien du mal à me repérer dans cette ville. Les rues identiques, les îlots, la foule défilent inlassablement derrière les vitres des voitures de Solidarités. Cette ville dans laquelle j’ai l’impression de ne pas habiter n’a pas grand-chose pour plaire. La folie des promoteurs immobiliers est bien caractéristique des pays sous-développés qui ont suffisamment de revenus — pétroliers si possible — pour instiller quelques gouttes dérisoires de modernité occidentale. Une banque nationale flambant neuve, un magasin Adidas qui brille de mille feux jour et nuit, un concessionnaire Toyota dans une capsule de verre. Il est possible de voguer sur le Nil, à bord de felouques. Une fois le prix « spécial Blanc » (environ quinze fois plus cher que pour les autochtones) marchandé, le rafiot de ferraille bleue descend le Nil Bleu jusqu’à la confluence où nous bifurquons sur le Nil Blanc, le « vrai ». Incroyablement immense et calme, il ne pouvait pas être Européen ce fleuve. Sur un léger banc de terre paissent quelques
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vaches, sourdes au vrombissement des camions sur le pont voisin. La felouque nous dépose à proximité d’un bois où se détendent les Soudanais. Beaucoup trempent les doigts de pied ou se rafraîchissent la tête dans les eaux pas toujours très claires du Nil. Ce qui pourrait être une petite plage ombragée a des allures de dépotoir. Plus loin, des agriculteurs profitent des pompes à eaux pour faire pousser des aubergines.

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Mercredi 19 mars, voilà un mois que je suis arrivé au Soudan et enfin, je m’envole pour le Darfour. Après d’âpres batailles administratives, menées d’arrache-pied par le personnel soudanais de Khartoum et plusieurs expatriés de Solidarités, nous avons trouvé un compromis. A défaut d’avoir obtenu le permis de voyage, le travel permit, pour Nyala, capitale de l’État du Sud Darfour où se trouve toute la coordination de l’ONG, nous avons acquis le travel permit pour El Geneina, capitale du Ouest Darfour. Notre base de Nertiti est la seule base de l’ONG qui se trouve dans cet État. Pour cette raison, Solidarités n’a pas de bureau de liaison à El Geneina, ce qui ne plait pas aux autorités, qui nous mettent des bâtons dans les roues. Le passage par El Geneina alourdit le parcours du combattant pour rejoindre Nertiti. Les hélicoptères du WFP n’assurent pas de rotation directe entre El Geneina et Nertiti. Il faut passer par Zalingei, ville moyenne située à mi-chemin. Il y a deux vols hebdomadaires entre El Geneina et Zalingei, le jeudi et le lundi. Manque de bol, ce jeudi est férié. Nous devons en conséquence poireauter cinq jours à El Geneina puis deux jours à Zalingei, en attendant la prochaine rotation Zalingei-Nertiti. 180 km en une semaine, pas mal… Il est hors de question de prendre la route, insécurité oblige. Le chemin jusqu’à Nertiti est inattendu et tortueux, mais sur cette piste aérienne de Khartoum, c’est l’excitation de rallier enfin le Darfour qui me submerge. Les vols se font à bord de petits coucous, à moitié vide. Ils sont entièrement réservés aux personnels des ONG ou des agences onusiennes, Soudanais et étrangers. Un personnage attire les regards, Pablo, un quadragénaire quadrilingue, qui semble connaître tout le monde. Et pour cause, il est un haut responsable du
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