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Casbah d'oubli

De
258 pages
En Février 1939, plus de 500000 républicains espagnols passent la frontière au Perthus, exode connue de nos jours sous le nom de "La retirada". Accueillis comme des droits commun, ils seront internés dans des camps de concentration tristement célèbres : Argelès-sur-Mer, Agde. Simultanément, environ 20000 antifranquistes fuyant la répression embarquent à Alicante; à partir d'Oran, ces réfugiés (comme leurs frères en Métropole) seront expédiés dans des camps, à la sortie desquels, ils devront faire face à certains comportements xénophobes.
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CASBAH D'OUBLI

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7138-6 EAN : 9782747571388

Miguel MARTINEZ LOPEZ

CASBAH

D'OUBLI
ESPAGNOLS EN ALGÉRIE

L'EXIL DES RÉFUGIÉS POLITIQUES

(1939-1962)

L'Harmattan 5-7,me de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan

Hongrie

Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 ]0124 Torino ITALIE

Au lecteur
Ce livre répond à une double exigence: celle de raconter mon propre exil en Algérie et, tout aussi pressante (s'agissant d'un exil parmi tant d'autres), celle d'y inclure l'exode et le vécu de milliers de réfugiés espagnols arrivés dans ce pays, alors-colonie française, en mars 1939.

Cependant, afin de ne pas surcharger le récit d'apostilles, au risque d'en briser le rythme, j'ai opté en pratique pour le découpage de l'ensemble, réservant une deuxième partie aux références historiques et à différents commentaires. Mais il s'agit bien d'un tout compact, un lien intime solidaire unissant mon histoire personnelle à celle de tous ces compagnons d'infortune que je me suis imposé comme un devoir de mémoire de sauver de l'oubli. On ne sera pas étonné de rencontrer tout au long de ces pages des réfugiés ayant appartenu pour l'essentiel au Mouvement Libertaire Espagnol (MLE), anarchistes, anarcho-syndicalistes, communistes libertaires, individualistes. Cela tient au fait que, militant de toujours à la CNT/FAI, on père, en exil, continua évidemment à graviter autour de son m organisation. J'ai très peu fréquenté de réfugiés inscrits à des partis politiques (républicains, socialistes, communistes) et donc ne me permettrai pas d'en parler.
Cependant, comme le laisse entendre le sous-titre, on découvrira des individualités autres que libertaires, qui se racontent ou expriment leur point de vue: Te6fila Madroflal, Antonio Martinez Nieto, Vicente Verdeguer; Vicente Llorens, Gerardo Bernabeu (franc-maçon militant du Grand Orient), ou le vice-président du Conseil de Gouvernement de la IIIème République espagnole, le général Navarro.

Enfin, ultime mais essentielle remarque. J'ai tenu à souligner avec force une évidence: les réfugiés politiques espagnols en Algérie (globalement pour la plupart d'entre eux et totalement en ce qui concerne les libertaires) ont constitué dès leur arrivée une entité à part qu'on a intégrée à tort au moment de l'indépendance à lÇlcommunauté pied-noir, de"laquelle pourtant tout la séparait, le souci exclusif des réfugiés-ayant consisté en effet à tout mettre en œuvre obstinément pour en finir avec le franquisme et pouvoir retourner librement en Espagne. 7

PREMIÈRE PARTIE

Un exil...

CHAPITRE

I

Itinéraire espagnol
Mon histoire commence, comme pour tout un chacun, au moment précis où je pris corps dans celui de ma mère pour y vivre lové sur moimême jusqu'au jour de ma naissance, le 29 octobre 1931, à Valence, en Espagne. Dans ce pays le peuple, après avoir connu par le passé un modèle unique de gouvernement (la monarchie, exception faite d'une courte parenthèse républicaine un demi-siècle auparavant) venait d'accomplir, de manière inespérée et à la surprise générale, un authentique exploit: à l'occasion de banales élections municipales, la majorité ayant désavoué son roi, celui-ci abdiqua, et la II ème République fut proclamée le 14 avril 1931 (un printemps espagnol mémorable entre tous). J'ai tout lieu de penser qu'à l'occasion de ce changement politique, ma cavité amniotique a dû vibrer des éclats de la joie ressentie par mes géniteurs, de l'écho de leur satisfaction, du retentissement de leur enthousiasme. Malgré sa jeunesse, mon père était déjà un militant chevronné de la Confédération Nationale du Travail (CNT),organisation anarcho-syndicaliste devenue un puissant instrument entre les mains de la classe ouvrière dans sa lutte contre le capitalisme. C'était un tempérament passionné qui prenait à cœur son engagement et rêvait de contribuer à l'avènement d'une société plus juste, dans laquelle on ne pratiquerait plus l'exploitation de l'homme par l'homme. Un lustre plus tôt, pour vivre ses convictions (Proudhon n'avait-il pas affIrmé "la propriété, c'est le vol" ?), il avait socialisé le petit salon de coiffure qui lui appartenait, partagé les murs et le fonds de commerce avec ses deux employés. _ Mes amis, leur avait-il dit, il faut en finir avec le patronat qui réduit le salarié à l'état de marchandise. C'est pourquoi je commence par donner l'exemple. Mais ensemble il nous faudra continuer à combattre les inégalités par tous les moyens.

Il

Sa démarche s'inscrivait le plus naturellement du monde dans un mouvement libertaire national de collectivisation des moyens d'exploitation et de production dans tous les secteurs d'activité (agriculture, commerce, industrie), et ceci bien avant le déclenchement des hostilités par les nationaux. Son père possédait un lopin de terre. Je me souviens de l'avoir accompagné plus d'une fois aux champs. Au petit matin, ayant ouvert en grand les battants de l'écurie, nous attelions la mule à la charrette. Le grandpère était vêtu d'une veste noire, d'un pantalon de velours de la même couleur et d'un large chapeau de paille. Malgré sa faible vue, il avait l'oeil rieur. TI n'oubliait jamais la gourde, qu'il laissait pendre d'une ridelle à portée de sa main. Au cri de "hue, cocotte" l'animal prenait la direction de la huerta, où nous passions la journée, jusqu'au coucher du soleil. Dans l'intervalle, aux environs de deux heures de l'après-midi, nous déjeunions à l'ombre d'un figuier, au bord de l'acequia (canal d'arrosage), bercés par le murmure du courant. Grand-père levait fréquemment le coude. Ses joues prenaient feu. Puis, allongé sur le dos, le visage enfoui dans son chapeau pour se protéger de la réverbération, sacrifiait à la sieste, cependant qu'au milieu des plants .de tomates je faisais la chasse aux papillons et aux libellules. De retour à la maison, d'une jarre située dans une niche sous l'escalier, nous tirions deux ou trois chapelets de boudins baignant dans l'huile d'olive et les ingurgitions sans prendre le temps de nous asseoir. Ces souvenirs des moments passés ensemble, plus quelques documents qui me sont parvenus dans un étui métallique semblable à ceux qu'utilisaient jadis les soldats pour ranger leurs lettres de créance (une poignée de billets de banque à l'effigie de la République et la reconnaissance de dépôt correspondante délivrée par les franquistes au lendemain de leur victoire) , constituent en tout et pour tout son legs en ma possession. J'imagine la scène: sur injonction des autorités nouvelles, le malheureux paysan déclare contre un reçu toutes les économies .en papier-monnaie réalisées durant sa dure vie de labeur. De retour chez lui, dépité, il jette au fond d'un tiroir la cartouche dévalorisée qu'un parent me fera parvenir après son décès. Je distribuerai ces billets devenus documents historiques à des exilés politiques du franquisme et n'en garderai que quelques-uns, réserve sentimentale où puiser quand le besoin me prend aux tripes de raviver le souvenir de mes ancêtres. Naturellement, mon grand-père espérait voir un jour son fils le remplacer aux champs. Mais le .garçon fut possédé très tôt par le démon de la propagande syndicale qui, de la capitale (le port de Valence, distant seulement de quelques kilomètres), parvenait régulièrement à Liria, son 12

village natal, par l'entremise d'orateurs itinérants accourus fomenter à la sauvette la révolution sociale. TIdécida un jour de quitter sa campagne pour la ville, où il comptait rejoindre les rangs du prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie, entraînant dans son sillage la jeune femme qu'il aimait et qui devait devenir ma mère. A Valence, mettant en pratique l'union libre prônée par l'avant-garde prolétarienne, ils menèrent une vie de couple. Toutefois, obéissant à je ne sais quelles obscures motivations ultérieures, ils finirent par légaliser civilement leur situation. Aujourd'hui, en comparant la date qui figure sur l'acte officiel de leur mariage à celle de ma naissance, pas de doute possible: conçu avant la cérémonie nuptiale je suis, comme on disait si joliment à l'époque, un enfant de l'amour. Hélas! A l'enthousiasme que souleva la proclamation de la République, succédera bientôt un climat d'incertitude et de crainte, dû à l'impéritie des gouvernements successifs, impuissants à mater les politiques réactionnaires qui devaient finir par déclencher une lutte fratricide, épisode féroce dont je garde personnellement quelques souvenirs vivaces. D'autres m'ayant été rapportés par des témoins, l'ensemble constitue un film en demiteinte, celui de ma prime enfance, dont voici la projection de quelques. séquences phares. Un soir, mon père arrive chez nous hors d'haleine. Il a réussi à semer les policiers qui, à travers les rues, lui couraient après. Il tient dans sa main un revolver qu'il tend précipitamment à ma mère. - Fais-le disparaître. Les gendarmes sont à mes trousses. Jetant avec anxiété un regard circulaire, ma mère remarque ma présence dans un coin du séjour: à califourchon sur un pot de chambre, je gigote sagement, en silence. Elle se dirige résolument vers moi, me soulève à bout de bras (ce qui lui vaut un radieux sourire de ma part), jette l'arme dans le vase et me rassoit dessus. Les gardes passeront plus d'une fois, sans s'en douter, tout près de la cachette qu'elle avait si bien imaginée. Mon père, cependant, devait connaître à plusieurs reprises la prison. Au cours de ces incarcérations répétées, les militants qui partageaient son sort et qui savaient lire et écrire, constatant qu'il était analphabète, se chargèrent de l'instruire. Par la suite, devenu un lecteur invétéré, le livre - cet outil indispensable à l'émancipation des peuples, selon ses propres dires l'accompagnera partout, tout le temps. Malgré les protestations justifiées de ma mère (car les manifestations ouvrières dégénéraient souvent en heurts violents avec les forces de l'ordre), mon père me traînera sur ses épaules tout au long de ses courses militantes à travers la capitale. - J'accompagne notre fils à l'école des luttes sociales. 13

Ma mère n'a pas droit à la réplique. Nous voilà partis, père et fils, tandis qu'elle reste à attendre notre retour, proie d'une angoisse irrépressible, soulagée uniquement quand enfin nous rentrons. - On donnait un meeting au théâtre Apollon. J'ajoutais, sentencieusement: - Oui, maman, la salle débordait de militants. . La satisfaction de mon père est alors à son comble: en effet, c'est ainsi qu'il désigne habituellement les partisans de sa cause; à force d'entendre le mot, son fils l'a enregistré et s'en sert à bon escient, ce qu'il considère comme un incontestable succès pédagogique de sa part. Je revois la séance en question. Une table monumentale occupe la scène, derrière laquelle se tiennent plusieurs tribuns. Des banderoles rouges et noires ornent le fond. Une rumeur de conversations domine la salle, à laquelle succède tout à coup un silence impressionnant. Un orateur vient de prendre la parole pour lancer un sonore: - Compagnons! Au fur et à mesure, il s'enflamme. Les inflexions de sa voix changent à tout moment. Le discours jaillit discontinu, impétuosité de torrent ou mansuétude de lac. Je suis un enfant et le sens m'en échappe. Mais il résonne à mes oreilles comme un chant, avec ses trémolos de fausset, ses envolées lyriques, ses trilles de chardonneret. Le moment arrive où l'intervention prend fin. Une vague d'enthousiasme soulève alors l'auditoire, suivie d'un tonnerre d'applaudissements. Le public, debout, agite des foulards marqués

aux sigles de la CNTIFAI. Il règne un brouhaha de ,fête. Sur les murs, un
milicien portant casquette et blouson de cuir (Durruti) sourit inlassahlement à l'assistance. Ce fut là le premier meeting anarchiste auquel il me fut donné d'assister. A Valence, toujours. Le lundi après-midi, avec une rigoureuse ponctualité, mon oncle maternel nous rend visite. Sa carrure trapue et son audace sans bornes me glacent le sang: pas plutôt arrivé, il s'assied et, se retroussant les manches, met à découvert une plaie purulente sur l'avant-bras qu'il tend résolument à ma mère. Puis, la regardant droit dans les yeux, sans tenir compte de son expression d'effroi: - Allons, qu'on en finisse! Dit-il sur un ton impérieux. Ma mère, un morceau de papier de verre dans la main droite, s'empare du membre tuméfié de son frère, détourne le regard, serre les dents et se met à frotter la sanguinolente blessure. L'oncle endure, stoïque: à la suite d'un. accident, il s'est vu forcé d'interrompre son travail. Comme le gouvernement vient de décréter une maigre allocation chômage, l'infortuné 14

espère la toucher tout le temps que durera son incapacité. Malheureusement pour lui le décret restera lettre morte et il ne percevra jamais le moindre subside. Je viens d'avoir six ans. Depuis quelque temps déjà, parents et amis conjuguent leurs efforts pour m'apprendre à déchiffrer les lettres figurant dans l'abécédaire: je les recopie toutes avec application, les sertissant des couleurs de l' arc-en-ciel, jusqu'au jour où je découvre avec ravissement que ces assemblages de traits multiformes ont une signification, racontent des histoires qu'il faut aller chercher dans les livres. Ma mère m'accompagne plusieurs fois par semaine chez un monsieur à l'allure digne, aux manières distinguées (saisissant contraste avec celles des compagnons qui hantent habituellement notre domicile). Habillé de noir, il nous accueille dans un salon meublé d'un imposant piano à queue. n s'appelle Fieldman et sa fréquentation fait aussitôt oublier son apparente raideur: affable, il gagne sans peine ma sympathie. Fieldman, qui appartient à la bourgeoisie et jouit d'un certain prestige dans les milieux artistiques de la capitale, consacre toutefois une grande partie de son temps à l'éducation musicale des rejetons de la classe ouvrière tels que moi. J'ai gardé de ma première leçon un souvenir mêlé d'émerveillement et d'appréhension. Immédiatement conquis par l'interprétation magistrale de la Petite musique de nuit de Mozart, je mesure la difficulté de la tâche lorsque le moment arrive pour moi de passer à l'étude de ces signes étranges qui chevauchent la portée, puis à l'exercice répétitif des gammes. La récompense est le moment inoubliable où j'ajuste le tabouret qtli me permet d'accéder au clavier, d'effleurer les touches magiques. Dès le départ, je manifestai, semble-t-il, des dispositions pour l'apprentissage de cet art difficile entre tous. Hélas! Les événements ne devaient pas tarder à mettre un terme à cet apprentissage, à m'interdire la fréquentation du piano, ce qui, somme toute, pour un gamin de ma condition, cadrait davantage avec la réalité sociale dans laquelle je . grandissais. De longs mois se sont écoulés. Les hommes et les femmes de mon pays se sont divisés en partis antagonistes, se faisant une guerre sans merci. n est midi. Nous nous apprêtons à nous mettre à table lorsque retentit le mugissement de la sirène annonçant l'aviation ennemie. J'ébauche le geste de me rendre à la fenêtre, restée grande ouverte. La petite soeur sous le bras, ma mère s'interpose et, me tirant par la main, me fait dévaler à toute vitesse les marches de l'escalier qui conduit à la cave de l'immeuble transformée en refuge. Le local déborde de tous les voisins déjà accourus, certains assis par terre le dos au mur, d'autres carrément allongés. Une femme échevelée 15

donne le sein à son bébé. On suffoque. Fin de l'alerte. Nous remontons dans notre appartement. A présent, il m'est permis d'assouvir ma curiosité en me penchant à la fenêtre, grimpé sur les genoux de ma mère: la mitraille a détruit plusieurs édifices. Le tas de décombres qui obstrue la rue dégage une épaisse poussière derrière laquelle on devine des inconnus et des chiens faméliques qui fouillent dans tous les sens. Ce souvenir en ravive un autre, tragique, survenu dans des circonstances analogues à celles que je viens de relater, que nous raconta, bien plus tard un compagnon d'exil: une fois à l'abri, une malheureuse mère constata qu'elle serrait dans ses bras - erreur fatale due à la précipitation non pas son rejeton, mais un oreiller à l'estampille de Walt Disney - un Mickey Mouse à la mine réjouie -, qu'elle jeta par terre avec rage pour regagner précipitamment la sortie à la recherche de son enfant de chair et d'os. Mais une bombe incendiaire détruisit en même temps la vie de l'infortunée et celle de son bébé resté dans l'immeuble. A Gandia, dans le Palais des Borgia, que les délégués de la CNT/FAI - dont mon père - ont réquisitionné pour y établir le siège du Mouvement Libertaire de l~ Région Levantine et y loger dans l'intervalle leur famille, je passe mon temps à m'enfermer avec ma petite sœur dans l'une des innombrables pièces de cet imposant édifice, à fouiller les recoins, dans l'espoir d'on ne sait quelle surprenante découverte. De noires légendes sont parvenues jusqu'à nos oreilles enfantines, rapportant l'existence d'une crypte où gisent, depuis des siècles, les squelettes des cadavres de nouveaunés emmurés vifs pour effacer toute trace dl! fruit du péché de chair dont se seraient rendus responsables des moines débauchés et des religieuses lascives. Nous tendons constamment l'oreille dans le but de capter l'é~ho des ébats incestueux entre Lucrèce et César Borgia, deux scélérats, incarnation de l'esprit du mal. Nous parcourons dans toute leur longueur les couloirs sans fin qui relient les salles entre elles, à la recherche de tous ces fantômes du passé. Toutefois, j'évite cette épreuve en solitaire (ou alors, je traverse ces espaces en vitesse, sans me retourner pour regarder derrière moi). Par précaution, le plus souvent, deux cousins germains, plus âgés que nous, nous accompagnent (surtout la nuit quand, ayant choisi un lit à baldaquin, nous nous glissons sous l'édredon, retenant notre souffle, dans l'attente inquiète du sommeil). L'aîné, qui a quatorze ans, dirige la bande. Son amusement favori consiste à décrocher deux fleurets d'une panoplie héraldique pendant le long d'un mur flanqué d'une galerie de portraits; puis, sous le regard figé des ancêtres immortalisés sur la toile, à monter avec son frère un duel acharné, digne des Trois mousquetaires, entrecoupé d'injures, de menaces et 16

de terribles invectives proférées à tour de rôle par chaque adversaire. Nous sommes chargés, ma sœur et moi, de faire le guet, car un adulte peut survenir à l'improviste et punir notre témérité (le jeu, en effet, recèle un réel danger, des risques de blessures graves, voire fatales, les lames à nu étant en acier de Tolède). Par bonheur, la scène, maintes fois recommencée, connut toujours un happy end. Soudain (apparition peu fréquente), dans l'encadrement de la porte se profile, à contre-jour, la silhouette du père. TIrevient du front (commissaire aux vivres, il ravitaille régulièrement les premières lignes). Sa tenue rappelle celle du milicien dont le portrait sur les affiches figurait en grand, lors du meeting au théâtre Apollon de Valence: blouson de cuir type aviateur et casquette à visière, également en peau. Nous allons à sa rencontre en poussant des cris de joie. Embrassades, manifestations de tendresse de part et d'autre, entachées aussitôt d'inquiétude: nous appréhendons le moment, toujours proche, où il va nous abandonner de nouveau à notre abîme de marbre et de mystère, disparaître de notre vie (pour combien de temps cette fois? ) entraîné par le tourbillon de la Révolution en marche. Alors, serrés contre le giron maternel, nous resterons plantés là, comme pétrifiés, au milieu de la cour centrale du Palais des Borgia. Une de nos tantes habite la huerta valencienne. Nos parents nous y ont amenés, ma sœur et moi, pour nous soustraire au danger représenté par les bombardements de l'aviation allemande qui prend de plus en plus souvent la capitale pour cible. Je passe la journée dans la basse-cour, à poursuivre les poules, exciter l'âne et le chien, donner de l'herbe aux lapins, accompagné de leur bestiale cacophonie, suant à grosses gouttes, plongeant régulièrement dans le bassin d'arrosage et me séchant ensuite, ventre à l'air, à l'ombre du figuier. Au-delà, s'étend l'orangeraie: attiré par la splendeur solaire des fruits, l'éclat verdoyant du feuillage, je zigzague entre les troncs (il me plaît d'imaginer des sentes sans issue que je dois à tout prix éviter si je veux m'en sortir). Un matin, alors que je m'évertue à débrouiller, grâce au fil d'Ariane de ma fantaisie enfantine, ce Labyrinthe virtuel, voilà que je me heurte soudain au Minotaure sous les traits d'un oiseau métallique dont les ailes battent sourdement le tambour du ciel. Convaincu que, d'un instant à l'autre une déflagration fatale va me réduire en miettes, je prends mes jambes à mon cou pour aller me réfugier, hors d'haleine, dans la grange. L'avion passe rapidement au-dessus de la ferme, puis s'éloigne, jusqu'à s'évanouir, sans avoir largué ses bombes. J'entends alors ma tante me crier sur un ton hilare: - N'aie pas peur, nigaud! C'est un des nôtres! 17

C'est donc cela, la guerre: j'appartiens nécessairement à un groupe antagoniste dont la mission consiste à anéantir l'autre, l'ennemi, si possible dans l'oeuf, en massacrant des enfants de mon âge, frères d'infortune à jamais inconnus. Retour à la cité. Une agitation fébrile règne dans les rues et gagne l'intimité des locaux. Par les fenêtres de la salle à manger largement ouvertes nous parvient un concert de klaxons: ça bouchonne à chaque coin de rue. Sur les trottoirs, les gens jouent des coudes. C'est la fuite, le sauve-qui-peut, dans la crainte des conséquences d'une victoire des factieux que l'on pressent imminente, la peur qui flanque par terre les sentiments de solidarité qui ont animé cette multitude pendant le long combat qui l'a opposée aux franquistes et aux. nazis. Quelques jours auparavant, beaucoup auraient généreusement risqué leur peau pour défendre une cause qu'ils considéraient commune, celle de tout un peuple. A présent, repliés sur eux-mêmes, ces mêmes individus soulèvent au passage le pont-levis de leur instinct de conservation. La guerre, la souffrance, la frayeur de représailles que l'on sait programmées mettent un frein aux élans mutualistes qui ont animé leur lutte pour l'avènement d'un monde plus juste. Une fois déchirée la trame du tissu qui a réussi à les maintenir associés des mois durant sur le front ou à l'arrière-garde, on ne pense plus qu'à soi. On écarte énergiquement le frère qui s'interpose sur le chemin menant au port, où chacun espère trouver le bateau en partance vers la route de l'exode. On allonge le pas, tête baissée, la pensée perdue dans d'hypothétiques havres de paix. On regarde de travers tous ceux que l'on croise, tenant l'ami d'hier pour l'ennemi d'un lendemain prévisible de délations et de vengeances. L'histoire de toujours, en somme. Tandis que je regarde par la fenêtre ce qui se passe dans la rue, dans une pièce attenante, ma mère allume le poêle à charbon, pour brûler les dossiers de la confédération (preuves manifestes de l'engagement révolutionnaire de mon père contre les nationaux) : il ne faut pas que ces documents tombent entre leurs mains; ils s'en serviraient pour satisfaire leur vindicte, justifier une répression féroce. Les flammes dévorent le dangereux texte, projetant sur les murs des ombres, oiseaux fantasques de mauvais augure. Un voisin de palier à l'ironie plutôt amère, un inconnu caché à nos regards, a mis en route son gramophone: le disque diffuse inlassablement la chanson qui a fleuri pendant trois ans sur les lèvres des anarchistes: De gros orages éclatent alentour...

18

Une Hispano-Suiza confisq~ée nous attend devant la porte d'entrée de l'immeuble où nous habitons. Nous quittons Valence de nuit. Mon oncle paternel, son fils aîné, ma mère, ma petite sœur, un chauffeur et moi-même nous installons confortablement sur les sièges. Le véhicule, d'un noir de jais, lance des reflets métalliques dans l'obscurité. Les phares créent la route à mesure que nous nous éloignons de la ville. Pour quelle raison nous arrêtonsnous soudain? Le chauffeur baisse la vitre: des ombres armées de mitraillettes, la menace au bout du canon, entourent notre véhicule: - Halte! Sauf-conduit, attestations, carte d'affiliation syndicale... L'oncle s'interpose. Vérification de documents. Échange d'explications. Redémarrage. La scène se répète aux abords de chaque village, jusqu'à notre destination. Un port de pêche en bordure de la Méditerranée. Nous ne sommes pas sitôt sortis de la voiture que mon père, qui nous attendait, se précipite à notre rencontre. Ayant renoncé à fuir par Alicante, où les rares cargos anglais mis à la disposition des candidats à l'exode étaient pris d'assaut, il avait aussitôt contacté les membres du comité local de la CNTà Villajoyosa pour qu'ils réquisitionnent les chalutiers restant encore à quai afm de les mettre' à la disposition des militants les plus engagés, forcés de quitter le territoire. Pendant que nous donnons libre cours à notre joie, le chauffeur de l'Hispano-Suiza conduit son véhicule jusqu'à l'extrême limite du môle, s'y arrête, en descend, requiert l'aide de curieux venus admirer la superbe structure métallique pour la précipiter dans le port: l'automobile soulève un panache d'écume et disparaît lentement: encore une machine dont les vainqueurs ne pourront pas se servir. On nous installe dans un immense hangar, salle d'attente improvisée. Eclairage électrique irritant (on lui aurait préféré une douce pénombre). Nous nous installons au milieu d'une agitation fébrile, d'un va-et-vient incessant, de conversations animées à propos d~ la situation politique jugée désastreuse: nombreux sont ceux qui cherchent à glaner auprès de leur voisin d'infortune des informations concernant leur proche famille, restée au village dans l'attente folle d'on ne sait quelle issue viable. Abandonnant le hangar, nous investissons le quai. Entassement de ballots, de cartons, d'objets disparates. Des individus allongés à même l'asphalte, en quête de sommeil. Par-ci, par-là, une jeune maman fait téter son bébé. Des enfants de mon âge, pelotonnés, dorment à poings fermés. Ma mère se débarrasse du baluchon qu'elle transporte sur ses épaules. A notre tour, accroupis sur le revêtement portuaire, nous nous apprêtons à tuer le temps. Tout près de no.us la houle, mollement, vient mourir contre la digue. Cette mélopée finit par me soulever le cœur. 19

Le chalutier qui doit nous transporter se balance dans la darse: une coque de noix à l'allure vieillotte, pompeusement baptisée l'Epervier des mers. Quand notre tour arrive d'abandonner le môle, nous devons franchir la distance qui nous en sépare au moyen d'un canot. Lorsque celui-ci parvient à hauteur de l'Epervier, on me hisse à bord. Je m'agrippe frénétiquement aux jupons maternels. - Ne crains rien, mon chéri, tout se passera bien. La houle secoue rudement notre chaloupe. Quelqu'un, du chalutier, nous balance un filin, qu'on s'efforce de me passer sous les aisselles. Brusquement, je me sens soulevé. Gesticulations. Cris. En vain. L'ascension me ramène au troisième étage de notre immeuble à Valence: notre voisin, pour éviter la fatigue, tractait par la fenêtre de pleins paniers de provisions attachés au bout d'une corde. Je me prends pour une de ces marchandises et cette idée saugrenue contribue à mitiger mes craintes. Je jette hardiment un coup d'oeil afin de découvrir ce qui se passe sous mes pieds. Au fond d'un gouffre, une ombre s'agite: ma mère. Tout autour, un bouillonnement d'encre de Chine: la Méditerranée. C'est effrayant. Je relève la tête: je suis à bord, tandis qu'on monte quelqu'un d'autre qui rebondit plusieurs fois sur la coque: ma petite sœur! Au cours de la manœuvre, elle a perdu un soulier. Un jour, qui sait, dans son palais de cristal au fond de la mer, un prince charmant, après une longue quête, trouvera chaussure à son pied... Bientôt, nous voilà réunis sur le pont (à l'exclusion de mon oncle Juan et de son fils aîné qui, n'ayant pas trouvé à se caser dans l'Epervier des mers,. ont pu toutefois embarquer sur un autre chalutier) : les deux rafiots feront route ensemble.
.

Nous quittons Villajoyosa. Les adultes ont le cœur brisé et sur les

lèvres le goût amer de la défaite. Pendant de longs mois ils ont lutté contre les plus odieux des ismes : franquisme, fascisme, nazisme. Pour rien. Une fois jeté à bas le château de cartes d'une révolution sociale en marche, les tempéraments les mieux trempés cèdent au découragement. Tête basse et sourcils froncés, ils interrogent l'abîme marin. Les voilà sur le chemin de l'exode. Où vont-ils échouer? Les côtes du Levant s'éloignent inexorablement (quand les reverront-ils? ) jusqu'à se perdre dans les recoins meurtris du cœur des fugitifs. Nous avons atteint le large. Ciel et terre constituent un même puits de noirceur, maelstrom charbonneux au centre duquel se balance notre coque de
noix. Soudain, au loin, un éclat

- ver

luisant glissant sur la surface nocturne

de l'eau

- éclaire

faiblement le sinistre scénario.

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- Silence! Le croiseur Canarias donne la chasse aux fugitifs. TI faut se montrer prudents, si nous voulons lui échapper! A bord, le mutisme est absolu. On entend craquer le mât, ronronner le moteur. Les fumeurs arrêtent momentanément de tirer sur leur cigarette. Petit à petit, l'angoisse grandit. Cependant, la phosphorescente chenille s'éteint progressivement jusqu'à disparaître tout à fait de l'écran marin. Mais, nous ne sommes pas sitôt délivrés du danger qu'un nouveau motif d'inquiétude nous gagne: la mer devient très vite houleuse. Voilà notre chalutier qui s'emballe, chevauchant la crête de l'écume ou plongeant dans le tourbillon de la vague. Dans la cabine, les corps roulent de bâbord à tribord, et chacun de nous a du mal à saisir au passage la moindre saillie où se raccrocher. Avec ça, les désagréments se multiplient: des relents pestilentiels de mazout et de vieille saumure vous prennent à la gorge, jusqu'à la nausée. - Allons, il faut manger si vous voulez tenir le coup! Un matelot vient vers nous, portant à bout de bras un jambon grouillant de vers qu'il est en train de nettoyer; l'opération terminée, il en coupe une tranche et la porte sans la moindre appréhension à la bouche. TIm'invite à en faire autant. Avec une moue de dégoût, les yeux fermés, j'en avale un morceau. Sur le pont, on doit faire face à une situation imprévue: le pilote, victime du mal de mer, a dû abandonner la barre. On cherche un remplaçant. Mon père ignore tout de l'art de naviguer. Mais la tempête l'ayant plus que quiconque épargné, il se considère moralement obligé d'assurer la relève et passera la nuit dans la cabine de pilotage à diriger empiriquement l'embarcation. Le jour se lève. Une clarté grisâtre éclaire l'atmosphère, tandis que redoublent les coups de vent aux hurlements sinistres. Chacun se précipite pour vomir par-dessus bord le jambon mal digéré. Le capitaine, enfin revenu de son exceptionnel malaise, a remplacé mon père, dont l'intérim a entraîné la perte du chalutier dans lequel est embarqué son frère: nous avons beau scruter la surface agitée de l'eau, il reste invisible aux quatre points cardinaux. Et s'il avait coulé? - Voyons, ne sois donc pas pessimiste, dit le pilote à l'adresse de mon père. Tu as dû t'écarter de la route. Si le collègue a tenu le cap, nous allons le rattraper. Sa prédiction s'avère exacte. La tempête enfin tombée, un point se précise au loin, puis une embarcation chevauchant la vague: celle de l'oncle! Joie des retrouvailles. Échange d'explications. Sourires de soulagement mutuels.

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La Méditerranée,déconcertante,est redevenueun lac d'azur sur lequel

glisse pacifiquement notre barque. La silhouette d'une chaîne montagneuse, le tracé d'une côte se rapprochent comme sous l'effet d'un zoom: l'Algérie! La nature peint ciel et terre de couleurs vives, ce qui atténue le désarroi des fugitifs en passe de devenir des exilés (mais aucun d'entre eux ne le soupçonne encore). Du sommet, les immeubles roulent sur les flancs de la colline jusqu'en bordure du port: Oran.

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CHAPITRE II

Algérie, terre d'exil
Notre chalutier se range le long du quai. On peut lire l'inquiétude sur tous les visages. Combien de temps va durer le séjour en terre étrangère? C'est l'angoissante question que se pose chaque réfugié. - Les rouges! Les rouges sont arrivés! Une foule de curieux est accourue pour assister au débarquement d'une cargaison peu habituelle: celle constituée par quelques centaines de révolutionnaires espagnols qui, pour échapper à la répression franquiste, sont venus chercher asile en Algérie, territoire français d'outre-mer. La population leur réserve un accueil mitigé: les uns, poing levé, lancent aux enfants des rouges du pain et des tablettes de chocolat; d'autres, hostiles, les conspuent. Les autorités, de leur côté, nous font débarquer en file indienne entre un double cordon de gendarmes mobiles, jusqu'au bureau de l'officier chargé du recensement: - Nom, prénom, lieu et date de naissance... Mon père, de la tête, m'indique un paquebot resté en rade. TI déborde littéralement de passagers qui nous saluent à grands cris. - Le Stanbrook, me dit-il simplement, et ce nom restera gravé dans ma mémoire. Par la suite je connaîtrai quelques-uns d'entre eux. TIsme raconteront leur épouvantable odyssée à bord de ce triste précurseur des actuels boat-people. - Nom, prénom, lieu et date de naissance. C'est la litanie qu'on ressasse à chacun de nous. Un civil se charge de traduire. La plupart des réfugiés sont dans l'obligation de décliner à plusieurs reprises leur identité, car les gendarmes, à l'énoncé, n'en croient pas leurs oreilles: - Comment ça Violeta, Acracia, Amapola, Flores, Libertad? (Ce dernier prénom et sa variante, Liberto, revenant inlassablement, mettent l'officier chargé d'établir la liste dans tous ses états). 23

La revue terminée, nous allons vivre notre première déchirure en terre d'exil: celle de la séparation: d'un côté les hommes, de l'autre, les femmes et les enfants. Sans même leur accorder le temps des adieux, on fait monter les premiers dans des camions bâchés qui démarrent et disparaissent aussitôt au milieu du trafic portuaire. Où les emmène-t -on? Quand les reverronsnous? On parque femmes et enfants sous des toiles de tente dressées à même le quai, en attendant leur transfert à la prison d'Oran, imposante bâtisse à l'allure rébarbative (hautes murailles. percées d'un énorme portail qui grince sur ses gonds). A l'intérieur, nous sommes pris en charge par des hommes en blanc qui nous accompagnent à la douche. Me voici plongé au milieu d'un océan de nudité féminine. Parmi tous ces corps, celui de ma mère, si proche, que je frôle et découvre avec trouble. Les blouses blanches poussent les femmes, une par une, sous un violent jet d'eau, pour la désinfection. J'enrage de ne pas être en mesure de me précipiter sur ces êtres hideux pour les battre, à coups de poing, à coups de pied, les réduire en miettes. En même temps, je sep.snaître au tréfonds de moi-même le désir que ce défilé de corps nus du sexe opposé se prolonge indéfiniment. TIse termine, pourtant. Après quoi, on nous affecte un grand dortoir avec force matelas alignés à même le sol: la literie qui sera la nôtre pendant les longs mois de confinement qui nous attendent. Une activité vitale accapare notre temps dans ce lieu où l'ennui règne en maître: faire la queue des heures durant pour tirer l'eau d'un puits qui se trouve au milieu de la vaste cour centrale. L'eau potable courante, nous diton, n'est pas distribuée partout en ville: la plupart des robinets débitent une saumure imbuvable; pour y remédier, des indigènes charrient à dos d'âne de grandes jarres remplies du précieux liquide qu'ils vendent à la criée, de porte en porte. C'est pourquoi, derrière ces hauts remparts, il nous faut pomper notre ration journalière, la ranger au chevet de notre matelas et nous en servir avec parcimonie. Voilà bientôt six mois qu'on nous tient reclus dans cette maison d'arrêt. Un matin, bousculant notre apathie, on nous fait monter dans des camions pour une destination inconnue. Comme toujours, les femmes ignorent tout de ce qui les attend. Aussi peut-on lire l'angoisse sur chaque visage. Les véhicules fmissent par s'arrêter devant la gare des chemins de fer, ce qui ne rassure pas davantage les malheureuses. Sur le quai, la crainte persiste, entretenue par le silence des gendarmes qui nous escortent: de quoi susciter le fantasme du pire des scénarios pour les mères et leur progéniture. Le temps roule lourdement sur la voie ferrée toute proche. 24

Une locomotive siffle au loin, se rapproche à vive allure, ralentit, s'immobilise enfin à notre hauteur pour aussitôt vomiJ;une nuée d'individus décharnés, hirsutes, en haillons, épouvantails se voulant des hommes. L'un d'entre eux, en jouant du coude, se détache du groupe et vient se jeter dans les bras de notre mère. Fondus l'un dans l'autre, il nous faut un bon moment pour reconnaître notre père dans cette espèce de sous-homme. Réchappé du camp de concentration de Boghari, situé aux portes du désert, il vient de subir pendant de longs mois un traitement disciplinaire rude (d'autres compagnons ont connu pire, travaillant à la construction du transsaharien dans des conditions implacables, pour certains meurtrières, à ColombBéchar et à Djelfa). Mon père, et tous ceux qui sont descendus sur le quai de cette gare, ont eu quant à eux une chance inouïe: un décret gouvernemental ayant institué des camps de regroupement familial, ils ont été autorisés à rejoindre femme et enfants. Ensemble, nous formons à présent un convoi qui prend la direction de... Carnot. On nous attribue une baraque. Avant d'en prendre possession, notre mère s'adonne à un nettoyage à fond, déversant force seaux d'eau qui transforment le sol en mare, tandis que, sur le seuil, nous la regardons faire, passifs (l'heure n'a pas encore sonné de la participation des mâles aux tâches domestiques). Pour compenser le manque de confort de notre logement, elle balayera, astiquera, lavera sans relâche. - TI faut déclarer une lutte sans merci à la malpropreté, dit-elle, souriante, paraphrasant le sempiternel refrain du père à l'encontre de la bourgeoisie... Ou encore: - Quand l'eau est là, la misère s'en va ! Un slogan érigé en norme de vie. L'existence dans le camp est soumise à une réglementation militaire. Au réveil - commandé par la diane - , nous devons nous rassembler devant les locaux administratifs pour assister au lever des couleurs. Après quoi, l'officier de service passe dans les rangs pour distribuer les corvées du jour qui consistent, le plus souvent, en des travaux de terrassement et d'entretien du casernement, effectués sous la conduite et la surveillance d'une section de Sénégalais en armes. Le travail terminé, nouveau rassemblement: la garde descendante amène le drapeau tricolore. Enfm, à l'extinction des feux, le calme et le silence absolus doivent régner partout. Au fil des jours, notre baraque s'est transformée en salon de coiffure. Un matin, le commandant du camp en personne vient taper à notre porte. - Je viens vous demander de couper les cheveux à mes gosses...

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Mon père, qui ignore tout de la langue française, a tout de même vaguement compris que le chef requiert ses services professionnels... Mais il n'a retenu que le dernier mot de l'énigmatique énoncé: gosses, vocable qui a le pouvoir de déclencher chez lui une indignation sans bornes: usant d'un galimatias impossible à décoder par l'important personnage auquel il s'adresse et qui l'écoute pourtant sans ciller, il lui jette en pleine figure qu'il ne se rabaissera jamais personnellement à faire ce qu'il lui demande; qu'il a affaire à un coiffeur pour hommes; qu'il n'a qu'à dégoter ailleurs un tondeur de chiens. Le commandant comprend que le réfugié est victime d'un malentendu. Alors, pour tirer le différend au clair, il fait appel à un interprète qui déclare aussitôt responsable de l'équivoque le mot français gosses. En effet, mon Valencien de père a entendu tout bonnement gossos (chiens. Lui, tondeur de chiens? Allons donc! Le sens exact du message une fois élucidé, le commandant esquisse un sourire et le paternel accède dans la bonne humeur à sa demande, d'autant plus que son activité lui sera rétribuée. Cette rentrée imprévue d'argent va lui permettre d'acheter du tabac et un supplément de nourriture pour nous tous: de quoi améliorer notre cantine, l'exécrable rancho, la popote journalière distribuée à midi par des indigènes moustachus qui se tiennent debout sur un long chariot traîné par un attelage de plusieurs chevaux, à côté de grands chaudrons métalliques. Ils annoncent leur passage au cri de :

- Rancho!

Rancho!

Nous sortons sur le pas de la porte. Un des Arabes plonge la louche dans l'énorme récipient et nous en déverse le contenu (un liquide trouble où flottent quelques carottes), dans l'assiette que nous lui tendons. Des mois durant nous aurons droit, sans rémission, à ce régime unique, responsable de l'aversion que m'inspire, aujourd'hui encore, ce légume fusiforme à l'aspect jaunâtre. Mon père, solidaire de ses compagnons d'infortune, partage avec eux l'argent gagné. A présent, quand ils nous rendent visite, Maria, ma mère, leur sert une tasse de café qu'ils dégustent tout en fumant avec satisfaction la cigarette offerte par son coiffeur de mari. Notre baraque dès lors devient un véritable Ateneo (sorte de centre culturel). Ces réfugiés, dont beaucoup ont fait partie de l'élite intellectuelle de leur pays (ayant été médecins, avocats, professeurs ou journalistes), débattent aussi bien de politique, de littérature, de philosophie que de sciences. Tous ces sujets sollicitent ma curiosité. J'écoute, attentif. Font également partie de l'assistance des hommes - et
aussi quelques femmes

- , ouvriers

ou paysans de leur état, à l'aspect et à la

façon de s'exprimer beaucoup plus rudes. Pas bloqués pour autant, ils 26

interviennent librement dans la discussion, discourent à leur manière, intercalant à propos des béquilles du genre comme disait un tel (et de citer un nom célèbre) ; ils parviennent plus d'une fois à convaincre l'auditoire de se rendre à l'évidence de leur raisonnement, reflet d'une authentique sagesse populaire, prolongement d'un sancho-panzisme typiquement espagnol. Ainsi notre salon de coiffure, converti également en Ateneo, attire toute une kyrielle d'individus aux origines fort diverses, véritable melting-pot social, ayant pour dénominateur commun l'expression de la pensée libertaire. Je partage également mon temps avec la marmaille du camp, me livrant à des courses folles, hurlant, imaginant mille diableries. Pour tous, je suis le fils du coiffeur. Tandis que nos parents exécutent les corvées qui leur ont été assignées, nous explorons chaque recoin du camp jusqu'aux barbelés qui le délimitent et derrière lesquels veillent des Sénégalais, l'arme à la bretelle. Ces hommes à la peau noire, à première vue si impressionnants, auront à subir par la suite plus d'un pied de nez de notre part; car, parvenant à tromper leur vigilance, nous passerons de l'autre côté du camp pour nous retrouver en pleine campagne, ouverte, généreuse, propice à nos esèapades. L'une d'entre elles nous conduira sur les berges de l'oued Chélif, toute une expédition qui, pour moi, connaîtra un dénouement affligeant. En effet, tous les soirs, avant de nous mettre au lit, notre mère procède à notre toilette: elle commence par remplir une grande cuvette d'eau dont l'émail, par endroits éclaté, à coupé là une tige, ici le pétale d'une rose bleue peinte sur la paroi. Tandis qu'elle me frotte l'épiderme, je donne libre cours à ma fantaisie, arrache cette représentation florale à son lopin de porcelaine, la repique quelque part dans un terreau fertile où ne manqueront pas de pousser des rejetons monstrueux, aux ramifications tortueuses, qui pourtant donneront, grâce à mes soins intensifs, les plus beaux rosiers de ce jardin imaginaire. Mais ma mère me rappelle à la réalité en me frottant énergiquement la frimousse et la cavité interne des oreilles (la pire des tortures! ), à l'aide d'une serviette humide. Je braille et me débats en vain. Enfin épongé, elle me passe un pyjama, me glisse sous les couvertures dans le lit où ma petite soeur est déjà couchée, me borde, m'embrasse tendrement, me caresse une dernière fois la tête de la paume de sa main, chaude et douce, puis disparaît après un dernier sourire, jusqu'au lendemain. Mais ce soir, au cours de l'accomplissement du rituel maternel, mon imagination reste en veilleuse, gagné que je suis par une vague inquiétude. Je dois me montrer prudent, le moindre faux-pas pouvant éveiller des soupçons, dissimuler et, si nécessaire, mentir, pour échapper à la sanction que mérite le fait d'avoir séché les cours de français pour accompagner d'autres chenapans, 27