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Ces jours qui nous semblent vident...

De
298 pages
Par le détour d'une autobiographie où passe l'émotion, l'auteur nous invite à nous pencher sur nous-mêmes comme sur notre monde avec ses dérives et ses impasses. Il dénonce la fascination contemporaine pour les moyens techniques quand elle fait oublier la question du sens. Il passe en revue nos impostures "modernes" dans l'enseignement, la formation, les stages, l'art et les spectacles, le sport, la politique, l'économie. Chaque fois nous est rappelé que, même lorsque "ces jours nous semblent vident", ils appellent d'autres matins.
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Ces jours qui nous semblent vides...
Entre ferveur etfureur

@

L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08043-0
EAN : 9782296080430

Jean-Pierre Chopin

Ces jours qui nous semblent vides...
Entre ferveur etfureur

essaI

L'HARMATIAN

Du même auteur :

- Topologie du salaud
Bernard Barrault, 1985

- Paul Valéry, l'espoir dans la crise
Presses universitaires de Nancy, 1992

- Faire bien l'homme
La Lettre volée, 1995

- Mensonges très ordinaires (théâtre)
Editions Bénévent, 2008

à Sabine

pour mes enfants

pour Christine

« Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l'univers Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts... »
Paul Valéry

Au lecteur

«Ne pas du tout parler de soi c'est une très noble hypocrisie» Nietzsche

Je suis d'abord un fils de même que notre humanité est une maladie culturellement transmissible. Remercier et transmettre, c'est une question de survie de l'espèce.

Gratitude à mes parents, à mes amours et à mes maîtres car je ne suis que ce qu'ils ont fait éclore en moi et qui peut donc éclore en chacun depuis que la démocratie a fait de nous des légataires universels. Ainsi, Lecteur, au moment de lancer mes cris de chien, au moment où je tente d'aboyer avec fureur pour que l'humain demeure, je me dois de faire acte d'allégeance à quelques secrets choisis de ma banale histoire faite de ferveur et de contretemps. Pourtant, je déteste la nostalgie

et encore plus la complaisance autobiographique. « Le moi
est haïssable », je le crois comme Pascal, mais j'approuve aussi Montaigne quand il s'envisage comme un simple exemplaire où se reflète l'universel et ne regarde en soi que pour y écouter le monde. C'est sans doute lui qui m'a appris le véritable sens du mot humilité sans fausse modestie. Etre humble c'est se rappeler à l'humus, à cette terre comme à cette chair en laquelle s'enracine et se déploie le grand Mystère.

Moi? Résultat étrange et précaire qui vient de si loin et va on ne sait où ! Le grand jeu improbable des causes et des effets de notre aventure comme de la matière,

la « rive enchevêtrée» des accidents cellulaires, tout cela, si
on y songe un peu, dispense du culte de l'ego. Mais chaque homme ne serait-il pas une métaphore, une citerne passagère où résonne le Temps?

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I - Ferveur et Contretemps

«

Mes secrets sonnent leurs aurores» Paul Valéry

J'irai fumer une CRA VEN « A »

...

l'arrêterai un jour... Tu allumes une cigarette avec cette élégance rebelle que j'aime tant. Alors, je te souris. C'est un soir heureux dans la promesse de l'été. C'est fête chez des amis. Les rires, les phrases qu'on oublie,

la musique, le champagne et les gâteaux - Tu es belle; je
t'aime; tu me dis; on danse? Je te prends la main. l'aime danser avec toi. C'est comme si je ne cherchais plus mes pas. Minuit déjà... Ton visage se crispe - Qu'est -ce que tu as? - Mal à la tête. Ça va aller, ça va aller! Un petit

malaise, ça va passer - Tu veux me rassurer. Tu balbuties
quelques paroles définitives et terribles. Tu me fixes. Un regard intense et si lointain C'est comme si tu voulais m'emporter avec toi, mais je reste là, sur la rive avec un regard idiot. .. Tu mourais dans mes bras et je ne le savais pas ... Accident cérébral ils ont dit à l'hôpital. Il n'y a pas longtemps j'ai accompagné le dernier souffle de mon père. Puis, il y a eu ma mère. La révolte de la chair qui ne consent pas à lâcher prise quand l'esprit est parti. l'ai subi les guerres fratricides qui poussent sur les tombes au creux des testaments... Et toi, maintenant. Morte. Décédée comme ils disent dehors sur

les papiers... Je coche les cases avec des gestes d'automate.
On est gentil avec moi. Trop gentil... C'est pas normal. l'obéis à toutes les consignes comme un enfant qui espère la sortie. Je vais me réveiller... Mais ça continue. C'est comme si le décor était prêt en coulisse... Ça s'installe. Chacun connaît sa place. Qu'est-ce que je fais là? Le film

défile et je fais l'acteur... Quel courage ils disent à l'extérieur! Des mots, beaucoup de mots! Ça bourdonne dans ma tête. Tout se déroule sans moi.. . C'est bientôt le temps heureux des moissons; les champs vont s'animer de cette effervescence que tu aimes tant; la terre va libérer ses parfums de paille et de grain; la sueur et le labeur vont nous rappeler que la vie peut être belle et avec une intuition mystérieuse, c'est dans cette promesse de l'été que tu as écrit la dernière page de notre roman; Toi, la fille de la terre qui regardais le ciel avec cette passion qui rêve de marier les contraires. Tu es partie avant les rides et les peurs de déplaire comme dans un roman de Flaubert. Je ressens comme un arrachement violent d'une part de moi-même. Le sol se dérobe sous mes pieds. L'horizon bleu de l'été me semble une provocation insupportable. Envie de crier, de frapper cette logique du monde, ce dieu caché derrière un décor qui s'effondre, ce grand souffleur qui se tait quand les comédiens cherchent

leur texte. Envie de mourir et de te rejoindre. « Nous étions
à moitié de tout, il me semble que je te dérobe ta part» ! Détachement; on ne m'y prendra plus! Fontaine, je ne boirai plus de ton eau! Construire, prévoir, espérer sont les pièges de nos amnésies ordinaires... Loin... je suis loin La mort a toujours occupé mes pensées depuis l'enfance, parfois même, seul dans mon lit, je jouais à faire le mort. Mais c'était une affaire réservée aux autres, un fait culturel qu'on évoque dans un cours de philo, qu'on représente dans les tableaux, une pensée qui vous traverse un soir mais pas une expérience qui vous transperce jusqu'à la moelle des os. Cette mort, voilà que tu la connais avant moi. Tu m'as devancé. Tu sais désormais. Quoi? ... Encore

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des mots

-

je me fais l'effet d'un apprenti maladroit qui

tâtonne dans notre caverne là où toi tu vogues dieu sait où

avec l'aisance d'une âme libérée - Littérature! Des mots qu'on dit quand le silence est trop dur - Je suis à l'école de
chaque instant pour trouver le chemin; je guette en moi les mouvements improbables avec l'étonnement de celui qui visite un continent étranger. Toujours dehors, jamais dedans . .. Parfois des larmes viennent brouiller le décor et je me sens comme submergé par un spasme d'amour déchiré, une torsion viscérale, une aspiration de tout mon être dans un maelstrom infini. Je suis comme une marionnette dont les yeux seraient tombés à l'intérieur. .. TIa fallu t'enterrer à la hâte avant de trouver un lieu qu'on appelle de ce nom curieux: concession. Au-delà des palabres sur les meilleures façons de disparaître, de se dématérialiser, je me plie humblement à l'accident de notre culture. En Inde ou ailleurs sans doute les choses se feraient autrement. Peu importe. Deux mois plus tard il a donc fallu t'exhumer et t'inhumer à nouveau. Le bois trop jeune du cercueil a travaillé et le couvercle s'est voilé. La scène est difficile et l'odeur si forte que je pense à ces vers de Baudelaire que tu connais bien: «Toi, mon ange et ma passion, comment peux-tu ressembler à cette horrible infection? ». A l'évidence, ce n'est plus toi qui es là. Cet épisode pourtant macabre a comme délimité le règne des vivants et des morts et me libère du fétichisme du corps. Je sais désormais que tu ne peux plus réapparaître à la porte de mon bureau. Tu es maintenant en moi comme une empreinte indélébile mais tu as cessé de pouvoir exister au dehors. Est-ce cela faire son deuil, comme ils disent? Ce mouvement de la conscIence qUI va de l'extérieur à l'intérieur?

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Je fais la définitive épreuve de la solitude. Celle qu'on ne choisit pas. Toutes ces heures de complicité engrangées, de réflexions lentement thésaurisées; volatilisées! .. .. Mon compte en banque est comme brutalement soldé. Je suis à découvert. Même les êtres qui me sont proches ne peuvent combler cette béance, ce trou de mémoire terrible. Je suis comme un PC sans son disque dur. TI me faut vivre sans base, et à crédit comme un éphéméride dont on détache chaque jour une feuille qui tombe dans la corbeille de l'oubli et du temps. Es-tu dans l'Infini inaccessible quand ma pensée est prisonnière de la limite charnelle? Ça y est, ça me reprend! Je te parle mais je sens combien les mots ricochent sur le mystère et me blessent au lieu de t'atteindre. Littérature comme forfaiture! . .. . Je ferme parfois les yeux pour me rappeler ton visage, le son de ta voix, l'odeur de ta peau mais une force d'éloignement irrémédiable m'empêche de plus en plus de te sentir et de t'entendre. Fugacité du corps et de la matérialité d'un être ! Difficile mémoire de la chair! Bien sûr, il y a les photographies douloureuses mais elles me semblent de plus en plus comme ces clichés en noir et blanc que l'on feuillette dans les albums anciens. Les mauvaises herbes ont poussé en ton absence mais aussi les fleurs. Les rosiers ont osé refleurir sans toi avant la fin de l'été... Les hortensias prennent leur couleur surannée... Déjà les roses de Noël se moquent de l'hiver... Bientôt les premières jonquilles et les lilas en fleur. .. J'ai peur du printemps comme on a peur de la force du temps. Je crains cette douce caresse des premiers soleils, ce bruit d'avion au loin qui souligne le silence mêlé au bourdonnement des premiers insectes. J'ai peur de ces sensations quand tu n'es plus là pour leur donner raison. J'ai peur de cette renaissance comme un grand blessé a peur - 18 -

de sa convalescence. J'ai peur du bonheur comme un infirme craint de reposer son unique jambe sur le sol. La douleur du membre absent. Et pourtant que me dit ton jardin sinon qu'il est des tailles sévères qui ne nuisent pas à la floraison, que la nature est belle d'ingratitude et ignore la culpabilité. Que me dit ton jardin sinon que l'hiver de tristesse est une pause de promesse et que rien n'est à désespérer dans le recommencement perpétuel. Etrange combat intérieur. D'un côté une tristesse profonde me tire vers ton souvenir et de l'autre une force existentielle m'arrache à moi-même. D'un côté les pleurs et de l'autre la rage de vivre. Vivre comme une urgence, jouir comme une vengeance. Ta mort a brutalement dévoilé l'artifice des interdits et des inhibitions. Que pèsent les scrupules dessinés par une culture face au constat de la dilution des êtres dans un néant d'oubli? J'ai la colère amoureuse, le désespoir passionnel. J'apprends que les larmes sont fondatrices, que la joie intense se nourrit du tragique, que les choses n'ont de prix que par la fragilité qu'elles inspirent. J'oscille entre la désespérance et la hargne de vivre, entre l'anorexie qui se punit d'exister et la boulimie maladroite, brutale, impatiente au-delà de tous les conformismes dérisoires. Une envie effrénée de prendre dans mes bras un être qui m'éloigne du non être. Non seulement tu m'as rendu le besoin d'amour indispensable mais tu m'as transmis le don d'aimer, cette disponibilité aux êtres et au monde. Voilà! ... Je suis un cœur ordinaire qui a connu les souffrances statistiques et cependant j'ai une poussée d'Archimède intérieure: ma force d'aimer est égale au

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poids du volume de larmes déplacé. Telle est la loi mystérieuse et paradoxale du cœur que je découvre. Contre toute attente, tu es devenue en moi une force lumineuse d'aimer. Aimer ou mourir. Au bout du compte, et quand on a fait tomber tous les masques et toutes les vanités, il n'y a que l'amour; cette présence à l'autre et au monde dans une même seconde. Le reste n'est que divertissement, fuite dorée plus ou moins élaborée ou dissimulée. Je découvre que mes luttes, mes courages sont poussés par cette force mystérieuse d'amour qui me désespère d'exister dans le même temps qu'elle transcende chaque chose. Certes, tu m'as rendu la mort plus familière. Mourir ce ne sera plus seulement quitter mais te retrouver car tu fus liée à ma chair et à mon esprit. Certes s'il existe un autre monde impensable aux pauvres humains, nos âmes se retrouveront dans cette littérature. Mais je sais aussi que, la cicatrice au cœur, je veux faire comme la rose de Noël qui sourit sur l'hiver. Sans doute aurais-je besoin que d'autres corps me prêtent la main et caressent mes douleurs, mais au-delà de nous deux, je veux m'ouvrir encore à l'Âme universelle qui traverse nos incarnations passagères. Quand je songe à toi, je pense à la Traviata de Verdi. Elle se sait malade et éphémère comme une fleur de camélia. Pour conjurer sa peur elle devient la «Traviata », la «dévoyée» qui s'abandonne à la volupté des plaisirs. Mais si on peut fuir et se mentir un certain temps, la vérité vous attend comme un appel, comme une exigence d'harmonie. Un homme l'aime dans l'ombre et il faut entendre son refrain si profond et si vrai: «L'amour est le pouls de l'univers ». Alors sous le chant orphique et passionné

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d'Alfredo,

la Traviata de la légèreté accepte la belle

gravité:

«

Aime moi autant queje t'aime».

Sa fin approche mais elle se sent comme transportée au-delà d'elle-même par la passion mystérieuse d'aimer; une pulsion étrange qui dépasse l'ordre narcissique et la limite même des êtres; un amour généreux bien loin de l'égoïsme ordinaire qui voudrait qu'on soit

fidèle au-delà de la mort.

«

Si dans la fleur de l'âge, une

douce amie venait te donner son cœur, qu'elle soit ton épouse,. donne lui cette image, ... celle d'un ange qui du ciel prie pour elle et pour toi ... ». Au moment même de mourir elle se sent comme traversée par une force cosmique qui la dépasse:
« En moi renaît uneforce étrange... » et elle s'effondre en

poussant ce cri sublime: « joie! ». Comme si aimer était
enfin la mise en harmonie monde. avec l'étrange et belle loi du

Quand je pense à toi, je pense à la Violetta de

Verdi, à cet amour qui est

«

le pouls de l'univers ». Aimer

comme un sourire plein de larmes émerveillées face à cette chose incroyable: exister. Les pleurs, loin d'être l'ombre amère de ce qui meurt, sont aussi la preuve du monde que c'est la larme qui fonde. Une vague Espérance est dans la vague qui s'effondre; une rose travaille derrière la blessure des Pourquoi, je le sens. Comment dire? ... Ces jours qui me semblent vides... ont des racines avides... Aide moi à ne pas trop vénérer ton souvenir terrestre, à ne pas m'enfermer dans le pèlerinage et les reliquaires. Puisque je dois encore vivre sans toi sur cette terre, donne moi la force et l'innocence seconde pour croire encore et encore, pour aimer à nouveau dans ton ombre portée.

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Et pour dire combien j'ai encore le goût d'aimer au-delà des conformismes frileux et des principes

de précaution,j'irai fumer une craven « A » sur ta tombe.
Si j'avais la possibilité de changer les formules sur les paquets de cigarettes je mettrais ceci: FUMER PEUT TUER LA BÊTISE ET LES GUERRES AUSSI MAIS ON MEURT QUAND MÊME. Le triomphalisme technologique a évacué la mort comme un parvenu cherche à oublier son origine et sa fin. Mourir aujourd'hui suppose immédiatement la recherche d'un coupable. Le médecin, le cholestérol ou la cigarette. Si chacun bien évidemment peut augmenter ses risques de maladie, la perversion de la pensée statistique est de laisser croire qu'on peut échapper à la mort. «On ne meurt pas de ce qu'on est malade, on meurt de ce qu'on est vivant ». La loi du chiffre nous donne l'illusion d'un monde contrôlable qui peut évacuer l'improbable. Mais la mort comme la vie vient à bout de tous les principes de précaution. «Philosopher, c'est apprendre à mourir» disait encore l'ami de La Boétie. Mais rien à faire. Les hommes se tuent sur terre pour oublier qu'ils meurent. Se tuer pour une place de parking ou un pénalty de trop sont les folies ordinaires de ce siècle hygiéniste qui mange bio. C'est cependant la pensée de la mort qui signe l'émergence de toute civilisation et distingue l'homme de l'animal. Pour comprendre un peuple, il faut commencer par visiter ses cimetières.
barbarie TI faut craindre une régression, un risque de quand, aveuglé par ses réussites techniques,

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« l'animal métaphysique» perd son rappel vertical l'humilité, quand le culte des moyens fait oublier la fin.

à

J'irai fumer une craven «A» sur ta tombe et je me réciterai cette pensée de Pascal: «L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser: une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui,. l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste en la pensée, c'est de là qu'ilfaut nous relever ».
J'irai fumer une craven « A » sur ta tombe.

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« Le plus profond, c'est la peau»

ou La chouette effraie du jardin

Douce était la voix de la chouette le soir, là où l'eau du bassin, coulant sans bruit, reflétait les étoiles. Clair était le ciel d'été après avoir absorbé la turbulence des hommes. TIest des êtres qui voient la nuit quand d'autres s'aveuglent au jour. Le chat-huant, le hibou, la hulotte sont de ceux-là, comme le devin de Thèbes, le vieil Oedipe ou le Voyant qui chante les Voyelles. Depuis toujours on a sacrifié ces oiseaux de Saturne sur les portes du malheur parce qu'ils pressentaient trop ce que l'on refusait de voir. Leur chant frondeur et facétieux, il est vrai, a de quoi agacer les certitudes quand pourtant ils nous invitent à voir autrement et même à l'envers, comme les sages et les poètes. J'aime cet oiseau de Minerve au regard étonné sous ses binocles blancs qui bat majestueusement des ailes autour de nos maisons. Qui n'a pas entendu avec bonheur la chouette au chant moqueur ne sait pas encore le sourire du monde. La perte d'un être cher, c'est-à-dire proche par la chair, a de quoi désorienter nos évidences occidentales. Confronté à cette fragilité du corps qui peut donc défaillir si brutalement par une cause infime, on est naturellement conduit à mépriser momentanément la matière. L'esprit supporte mal d'être bafoué et qu'on déroge à sa logique; il

n'accepte pas facilement que le monde lui désobéisse et que de petites causes puissent produire de si grands effets. Nous vouons alors à ce corps rebelle et indocile la haine que l'on porte à ceux qui nous sont infidèles et nous ont floués. Trop éphémère, trop instable et fugace. Alors s'exige en nous comme une sorte d'émanation étrange et défensive; nous éprouvons le besoin de distinguer le corps, notre réalité matérielle et passagère, de l'âme, cette part immatérielle d'essence divine non soumise à la fragilité et à la

disparition. On aime à croire que cette essence impalpable dont personne ne peut dire ce que c'est-est insensible à l'usure du temps et plus fondamentale que ce traître de corps. La vie, pense-t-on serait supportable sans les viscères. La première tendance est donc idéaliste. On aime à croire que l'Esprit c'est-à-dire l'Idée précède et transcende la matière; l'Âme serait forcément séparable du

corps. On a d'ailleurs la sensation interne

-

réelle ou

illusoire, qui peut le dire? - que le défunt hante non seulement les lieux et les objets mais qu'il nous habite et nous est devenu intérieur. Les premiers soirs après sa mort je me rappelle du chant mélodieux et taquin de la chouette effraie du jardin que nous aimions tant. Je me plaisais à penser que c'était son âme qui me faisait signe à travers le cri chuintant de cet oiseau nocturne. L'instinct religieux vient sans doute en grande partie du caractère inadmissible de la disparition quand on a pourtant la sensation d'être au monde et de compter bien plus que la montagne ou la feuille, l'algue ou la vague, la mouette ou la brise marine.

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Comment un être a-t-il pu être là avec toute sa présence, sa sensibilité, son intelligence, et disparaître comme s'il n'avait jamais existé? Pour un peu on deviendrait nihiliste, ou démoniaque quand rien ne distingue au fond le destin des bons de celui des méchants. Et tous ces objets inanimés qui pourtant nous survivent! La plupart de nos productions ne sont-elles pas l'expression d'un cri d'angoisse déguisé? Nos testaments, nos enfants, nos œuvres d'art, mais aussi nos privations et nos contraintes morales face à un jugement dernier qui se situerait dans un vague au-delà, ne sont-ils pas en partie des chants crépusculaires, des hululements qui ne disent pas leur nom? Etre encore quand pourtant on n'est plus! Cependant le temps fait son œuvre. Après les larmes et la douleur, après le manque et le vide, il y a l'oubli qui creuse une litière où la matière, dans son irrépressible mouvement, féconde l'imprévisible devenir. Rien à faire. Le souvenir de l'être aimé, notre pensée pour lui s'estompent sans la présence de ce corps tant méprisé. Sans ce corps qui se fond dans le grand jeu aventureux de la matière en mouvement, la pensée de cet être et pour cet être, malgré les albums, les monuments et les bibliothèques qui résistent un temps au sourire des infinis, devient de moins en moins fréquente puis de moins en moins possible. A se promener dans un cimetière on mesure dans le silence des tombes la part imaginaire des Mânes de nos frères. Tous ces vieux morts enfouis sous l'oubliance se taisent et ne parlent que dans notre fantaisie poétique. Ce petit vaisseau qui se bouche ou qui éclate sous la pression mystérieuse de la vie, cette tumeur où se décuple une vitalité cellulaire intense, ce n'est pas tant la fragilité du corps qui se manifeste que la vanité de la
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pensée. Ce petit épanchement mutin de globules et de plaquettes fait que je ne commande plus le navire et que la divine pensée du capitaine est annulée. Je suis réduit au végétatif, moi le locataire qui s'était cru propriétaire, moi le penseur présomptueux qui se croyait bien différent des végétaux ou des mollusques. Sans ce corps, la pensée cesse d'exister. La grande intelligence ou la bêtise de la personne, sa bonté ou sa méchanceté, la richesse ou la pauvreté de son vécu, sa médiocrité ou sa qualité d'âme ne tiennent de toute façon qu'à un petit capillaire cérébral. Alors un doute terrible vient constamment heurter à la porte de notre idéalisme. Si la réaction première fut de mépriser la fugacité du corps et sa trahison, nous sommes ramenés aussi à l'inconsistance de ce que nous appelions âme, esprit, pensée, idée. Face à ce corps inanimé qui se tait, je suis contraint de constater que si la pensée ne peut exister sans le corps, la matière, elle, peut exister sans la pensée. Pire encore, il y a la douleur et son acmé. Terrible solitude. Crispation xénophobe de la chair. Le stoïcien le mieux armé a beau s'entraîner à la mépriser, il arrive toujours un seuil où le corps finit par avoir raison de nos pensées. Exister se résume alors à guetter la montée de la crise, à retarder en vain le cri où se dérobe notre vue intérieure. Alors, l'esprit précède-t-il et survit-il à la matière ou est-ce la matière qui précède et survit à l'idée? Tenons-nous nos pensées d'un au-delà ou d'un en-deçà? N'y a-t-il pas un peu de testicules au fond de nos sentiments les plus sublimes et de nos tendresses les plus épurées, comme disait Diderot? L'Amour lui-même ne serait-il qu'une rencontre de deux salives, comme

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l'écrivait Cioran? Ce qu'on prend pour du cymsme ne serait-il pas la loi du monde? Notre idéalisme orgueilleux est alors mis à mal. Ce grouillement de la matière n'est pourtant ni une orgie nauséeuse, ni une débauche méprisable comme l'esprit voudrait le croire. C'est le mystère de la vie qui nous transcende et nous travaille. Ce labeur incessant des atomes et des étoiles se moque de la morale qui veut des certitudes et des fixités sous un ciel qui n'est pourtant pas un instant le même. Le brassage stellaire et moléculaire, la tumescence des cellules désobéissantes et débordantes de vie mettent l'esprit aux arrêts quand cela doit être. La tumeur fait que tu meurs en esprit quand ta matière ne fait que se démultiplier et se métamorphoser. Avec sa mort, mon idéalisme est mis à rude épreuve et je sens monter en moi le libertin amoral. Comme le dit un auteur dont j'ai oublié le nom; à voir trop de cadavres, on a tendance à perdre ses inhibitions devant des corps vivants. Tout le discours moralisateur sur le sexe et le plaisir n'a sans doute aucun fondement réel. Tous les blocages, les scrupules ne sont peut être que des émanations illusoires face à un corps qui se décompose et se transforme. Le ver qui nous ronge dans nos caveaux pompeux a le dernier mot et accomplit sans état d'âme la prétendue loi divine. Toutes nos idées ne seraient-elles que des productions chimiques à l'image de la fonction chlorophyllienne des plantes? Ces pensées qui absorbent la lumière rejettent tantôt de l'oxygène de vie, tantôt un gaz carbonique et poison de nuit, mais rien ne permet de leur accorder une existence autonome et une importance indépendante de l'échange moléculaire et atomique invisible à l' œil humain.

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