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Cette France qui refuse notre intégration

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230 pages
" Le livre que vous avez entre les mains est un ouvrage précieux. Il démontre, en effet, par l'exemple, que la place laissée en politique à ceux de nos compatriotes français issus de l'immigration africaine ou antillaise est, infiniment trop souvent, réduite à la portion congrue." Ainsi s'exprime Kofi Yamgnane, ancien ministre à l'Intégration de François Mitterrand, qui a porté un regard attentif au témoignage de Jean-Placide Tsoungui. Constitué d'anecdotes et de réflexions politiques, ce dernier fera écho en l'esprit de nos contemporains qui aspirent à un renouvellement de la démocratie à la française et du système de représentation qui est encore le nôtre en 2005.
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Cette France qui refuse notre intégration

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l' auteur . La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus Alban JUTTEAU , Evasion tropicale, 2005. Janine ANDRIEU, La Joconde dans le maquis, 2005. Anne PASSOT, La vie ordinaire ou quand le destin s'emmêle, 2005. Oumar ABA TRAORÉ, Mon combat pour le Mali, 2005. NKANSA'S Nenthor, Lettre à un ami au Congo, 2005. Michel RUBIN, L'effet madeleine. Petits croquis d'époque autour de mots yiddish, 2005. Paul DELCAMPE, Jacob, Mohamed et moi Romain, 2005. Georges AMAR, L'Inde danse, 2005. Marcel FAKHOURY, Les derniers anges d'Alexandrie. Roman,2005. Christiane DELLAC , Marie-Anne Collot, 2005. SOLVEIG, Linad et les loups, 2005. Philippe MOLLE, Mémoires d'outre mers, 2005. Hugues LETHIERRY (dir.), La mort n'est pas au programme,2005. Micheline CANONNE BEDRINE, Mimi dans la tourmente, 2005. SOLVEIG, Mots pour maux, 2005. Lucie CHARTREUX, Derrière le soleil, 2005. Janine FOURRIER DROUILHET, Brocante, 2005 Delia MONDART, Les miettes de la diplomatie, 2005. Michel LECLERC, L'astre et la mer, 2005.

Jean-Placide

TSOUNGUI

Cette France qui refuse notre intégration

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan Hongrie Konysvebolt Kossuth L. U. 14-16 1053 Italie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC
L'Harmattan Ita Iia Via degli artisti, IS 10 124 Torino

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

cg L'Harmattan 2005 harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 2-7475-9479-3 EAN: 9782747594790

PRÉFACE

Le livre que vous avez entre les mains est un ouvrage précieux. Il démontre, en effet, par l'exemple, que la place laissée en politique à ceux de nos compatriotes français issus de l'immigration africaine ou antillaise est, infiniment trop souvent, réduite à la portion congrue. Je connais Jean-Placide Tsoungui depuis longtemps et je puis dire que je me suis reconnu dans les lignes qu'il a écrites dans la mesure où je suis persuadé que son parcours aurait pu être le mien si je n'avais rencontré sur ma route François Mitterrand. De fait, c'est grâce à la volonté quasi exclusive de l'ancien Président de la République que je devins Secrétaire d'Etat aux Affaires Sociales et à l'Intégration dans le gouvernement d'Edith Cresson puis Secrétaire d'Etat à l'Intégration dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy, respectivement en 1991 et 1992. Il est fort à parier, sans cela, que personne ne serait venu chercher «le Celte noir », ainsi que l'on avait pris l'habitude de gentiment me surnommer, bien qu'il eût fait ses preuves dans ses fonctions d'élu local- j'avais déjà été ou serais Maire de Saint-Coulitz, Conseiller Général puis Vice-Président du Conseil Général du Finistère, Président de la communauté de communes du Bassin de Châteaulin & Conseiller Régional de Bretagne - pour exercer de si hautes fonctions! Je puis témoigner la main sur le cœur que lorsque JeanPlacide se promène seul ou en famille à Grenoble ou quand il se rend sur le campus de Saint-Martin d'Hères, où il a fait ses études de Droit et où il a milité de nombreuses années au sein du Mouvement des Jeunes Socialistes, qu'il est fort rare que l'on ne lui adresse pas la parole en le remerciant de tel ou tel passionnant débat qu'il a pu organiser, de telle ou telle discussion qu'il avait pu anImer. . . Tous ceux qui le croisent sont étonnés de n'avoir pas vu se poursuivre sa carrière!

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Et au Cameroun, pays dont il est originaire, on continue d'apostropher Jean-Placide en l'appelant «le Socialiste de Grenoble» ! Ingénieur de l'Ecole des Mines de Nancy en 1981, ce n'est que deux ans plus tard que j'adhère moi-même au PS pour bientôt faire partie de son Conseil National. Les questions que j' y ai porté avec courage ont assez souvent consisté à tenter de convaincre mes camarades qu'il était indispensable que la France des élus et des décideurs ressemble à la France réelle: nous avons tous besoin d'une France black-blanc-beur, même si je n'aime pas toujours ces adjectifs qui renvoient plus à nos particularismes qu'à quelque universalisme que ce soit, d'une France intergénérationnelle ! J'ai parfois été écouté, parfois seulement...

L'on connaît la sincérité de mes combats passés - ma
lutte corps et âme contre le FN, mon aspiration à voir se développer les coopérations décentralisées entre l'Europe

et l'Afrique - ou plus récents - en ma qualité, notamment,
de Président de Sursaut Togo et d'opposant résolu à la démagogie des gouvernements de Jean-Pierre Raffarin et de Dominique de Villepin, qui tiennent un discours localement pour faire tout le contraire une fois dans les ministères ou à l'Assemblée! C'est animé de la même ferveur et du même état d'esprit que je crois en l'utilité du livre de Jean-Placide Tsoungui. Qu'il contribue à dessiller les yeux de nos compagnons Socialistes et progressistes, car d'eux seuls viendra le sursaut républicain que nous appelons de nos vœux, est mon souhait le plus cher. Koti Yamgnane, ancien Ministre.

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AVANT-PROPOS

Exclu du Parti Socialiste! Ils ont osé m'exclure! Après seize ans de militantisme de terrain au service de mon parti, de ses valeurs, qui sont bien sûr les miennes, au service de ses représentants locaux et nationaux, ils m'ont indiqué la porte de sortie! Mon seul crime est d'avoir voulu défendre mon rêve jusqu'au bout. Voir mon parti appliquer une politique conforme à son discours, une politique ambitieuse pour l'intégration républicaine. Accorder le droit de vote pour les étrangers non communautaires aux élections locales, lutter contre les inégalités, l'exclusion.. . François Mitterrand disait qu'il faut savoir laisser du temps au temps. .. Après plus de quinze ans, mon combat n'a donc servi à rien! Nous - j'écris « nous» car je pense pouvoir parler au nom de Français issus comme moi de l'immigration - nous sommes toujours "à côté". A côté de la société dans laquelle nous vivons, à côté des décisions qui nous concernent, à côté des partis qui sont censés garantir les mêmes chances pour tous! Aujourd'hui, la seule solution pour l'intégration de mes trois enfants, qui comme moi, sont de couleur et s'appellent Tsoungui, ne semble même plus être l'école. Elle devrait pourtant être le haut lieu de l'intégration. Pourquoi obtenir des diplômes supérieurs et acquérir une expérience professionnelle si les portes de la citoyenneté restent fermées aux mêmes personnes? J'en arrive à croire que seul le sport à l'image de l'équipe de France championne du monde en 1998, l'équipe blackblanc-beur, peut donner à mes enfants le droit d'être considérés comme de vrais citoyens français! Ce constat m'est insupportable! Est-il normal qu'il existe encore aujourd'hui plusieurs catégories de Français? Des Français français et des

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Français traités, dans leur propre pays, dans leur propre parti comme des étrangers? C'est pour refuser cela que j'ai décidé en 2002 d'être candidat à la députation dans la deuxième circonscription de l'Isère. Pour représenter les idées de mon parti. .. sans le soutien de celui-ci, qui à l'évidence depuis vingt ans refuse d'œuvrer pour l'intégration. Évidemment les éléphanteaux locaux n'ont pas supporté ma dissidence, tout comme ma candidature à la direction de notre parti dans l'Isère un an plus tôt. Ils avaient préféré annuler l'élection en cours et nommer officieusement le Premier Secrétaire Fédéral plutôt que de me voir élu conformément aux statuts. Pour que mon expérience puisse un jour contribuer au succès de l'intégration de tous, j'ai décidé d'écrire ce livre, l'histoire d'un Français qui voudrait être un Français comme les autres.

Il

SOMMAIRE

Préface.

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Avant-propos
T ab I e des mati ères. . . . . . .. .. . .. .. .. .. .. .. . . .. .. . . . .. .. . . . .. . .. .. . . . . .. ..

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Chapitre I : Ma conception du socialisme Chapitre II : Faire de la politique Chapitre III : Un Français nommé Kofi Yamgnane Chapitre IV : Dans la peau d'un jeune Socialiste venu d'Afrique Chapitre V : D'une élection municipale à l'autre Chapitre VI : Des Socialistes bien trop occupés Chapitre VII: Mon projet pour Grenoble Chapitre VIII: Le monde à l'envers Chapitre IX : Mon entrée en dissidence Chapitre X : La Gauche comprend-elle encore les pauvres ? Chapitre XI : Unpacte républicain hypocrite Chapitre XII: Unpacte républicain à renouveler Pour terminer: ma conclusion, mes conclusions

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CHAPITRE I

MA CONCEPTION DU SOCIALISME

L'arrivée de la Droite au pouvoir en 1986 n'a pas été une surprise car tous les observateurs de la vie politique et les Français l'attendaient. La seule incertitude était de savoir qu'elle serait l'ampleur de la victoire annoncée. Un autre phénomène allait marquer cette époque, c'est l'émergence du Front National. Les différents instituts de sondages avaient alerté l'opinion sur l'arrivée de la cohabitation. Ils avaient aussi annoncé que le Front National ferait son entrée à l'Assemblée Nationale. Alors, face à cette montée de l'Extrême Droite, la Droite a eu tendance à durcir son projet. La campagne électorale des législatives a donné lieu à un débat idéologique assez tonitruant entre la Droite et la Gauche. La mise en œuvre du Gaullisme « pasquaïen » a eu pour effet de montrer aux électeurs de Droite qu'ils n'avaient pas besoin du Front National pour appliquer une certaine politique. La Gauche dénonçait le risque d'une Droite réactionnaire. On se souvient, à titre exemplaire, du slogan de campagne du PS« au secours la Droite revient ». Le projet du RPR et de l'UDF prévoyait une série de privatisations, le «projet Chalandon» sur le code de la nationalité, sur les prisons etc Ensuite, il y avait La réforme de l'enseignement notamment avec le projet de loi Devaquet auquel il faut ajouter les « lois Pasqua» et aussi le projet de loi Pons sur la Nouvelle Calédonie. .. François Mitterrand affirmait que ce programme était «celui des riches contre les pauvres» au cours d'un meeting de soutien de la liste conduite par Laurent Fabius en Seine Maritime. Il ne m'appartient pas de donner plus de détails sur la politique que la Droite a menée de 1986 à 1988. L'objet de ma démarche n'est pas celui-ci, mais, par contre, il s'agit bien de montrer que la politique de la Droite a poussé certains à prendre position et à s'engager.

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Le retour de la Gauche dans l'opposition lui aura été salvateur dans la mesure où il lui aura permis de se restructurer, de se reconstruire et notamment de multiplier ses réseaux, d'élargir son assise politique. Il fallait à nouveau reconquérir le pouvoir pour redonner à la France une majorité parlementaire de Gauche. Le grand danger comme disait la Gauche était de voir se développer une politique de mise en cause des acquis sociaux. Le vote d'un certain nombre de textes assez répressifs avait donné lieu, à cette époque, à des interventions policières assez musclées qui ont parfois entraîné des bavures. Les immigrés étaient pointés du doigt comme étant à l'origine de tous les malheurs la société française, parmi lesquels le chômage. Il faut reconnaître que de fort nombreuses personnes incarnent physiquement cette notion d'immigration y compris les ressortissants des DOM TOM qui sont pourtant Français depuis des siècles. Il m'était assez difficile de subir cette situation entre autres parce que je me sentais concerné. Cet état de fait a développé une grande envie de nous intégrer chez beaucoup d'entre nous. C'est dans ce contexte que je me suis rapproché du Parti Socialiste et notamment de son Premier Secrétaire Fédéral local en Isère, à savoir Didier Migaud, et ce afin d'apporter ma modeste contribution et ma part d'effort pour la reconstruction d'une alternance politique. Les déclarations politiques de certains leaders de la majorité ont parfois entraîné des manifestations d'étudiants ; comme celle d'un membre du gouvernement qui a déclaré après les incidents des manifestations de décembre 1986 que "Malik Oussekine était malade, il ne fallait pas qu'il sorte. . ."

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Ce discours a eu pour effet immédiat de mobiliser la Gauche ainsi que ses relais associatifs et syndicaux dans les rues. Les Ministres dont les noms étaient scandés par les manifestants étaient ceux en charge de la sécurité publique, de l'intérieur, des DOM TOM et de la justice. La coalition de Droite comprenait une Droite conservatrice et une Droite centriste et libérale. Mais le climat général donnait à penser qu'il n'y avait qu'une seule Droite au pouvoir, une Droite réactionnaire durcie par l'Extrême Droite. C'est dans cette logique qu'il faut évoquer les charters d'une centaine de maliens expulsés vers l'Afrique dans des conditions inhumaines. En 1986, je travaillais comme agent de sécurité dans deux restaurants situés dans le Centre Commercial de Grand'place à Grenoble et je poursuivais en même temps mes études de droit à l'université Pierre Mendès France. Mon action militante s'est développée dans ces deux lieux. D'emblée, je suis devenu un militant Socialiste de terrain dont le dynamisme n'était plus à démontrer. Au sein du domaine universitaire, je fus l'un des meilleurs promoteurs des idées du PS. De fait, nous nous sommes organisés pour intensifier l'action de la jeunesse Socialiste au sein de l'université sous l'impulsion du Premier Secrétaire Fédéral et nous menions de nombreuses actions dans le milieu étudiant et notamment en tenant des tables pour le MJS (Mouvement des Jeunes Socialistes). Au cours de ces tenues de table, nous expliquions les idées Socialistes aux étudiants. Nous commentions les idées de Droite et notamment toutes les fois qu'un projet de loi était présenté à l'Assemblée nationale. Nous critiquions les privatisations en les qualifiant d'économie spéculative voire de cession du patrimoine

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national à des intérêts privés. Pour nous une politique de privatisation se résumait à une politique d'économie de casino par opposition à l'économie réelle. Le projet de loi Devaquet a entraîné une mobilisation inespérée, fédérant ainsi au sein du campus universitaire de Grenoble toutes les personnes opposées à cette réforme ainsi que les associations et syndicats d'étudiants. Ce projet nous a aussi servi d'exemple permettant d'illustrer les dérives des autres projets du gouvernement. Ce refus d'une américanisation du système de l'enseignement supérieur français et les manifestations qui l'accompagnaient ont conduit le Premier Ministre Jacques Chirac à retirer le projet Devaquet et à marquer une pause dans les réformes. Il faut reconnaître que la tenue de tables est une stratégie qui nous a permis d'être proches de nos partenaires syndicaux et associatifs. Nous avons mobilisé les associations des étudiants issus des DOM TOM, des jeunes calédoniens du FLNKS de Jean-Marie Djibaou, susceptibles de voter. Nous avions mené une action de sensibilisation à l'égard des étudiants étrangers venus d'Afrique en les orientant parfois vers l'UNEF-ID. Ces étudiants n'ont pas le droit de vote en France mais ils ont celui de voter au sein des instances universitaires et donc de soutenir des syndicats proches de nos idées. En ce qui me concerne, j'étais plus précisément responsable des relations avec l'extérieur du mouvement. J'étais ainsi l'interlocuteur de nos relais associatifs et syndicaux. C'est à ce titre qu'il m'appartenait d'être présent aux différentes manifestations politiques ou sociales. Dans les différentes universités et grandes écoles françaises, il existe une tradition de débats entre les étudiants et des personnalités sur l'actualité politique,

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culturelle, économique. .. A l'approche des grandes échéances électorales, la rencontre avec les étudiants et leurs enseignants est très souvent une formidable tribune politique. Entre 1986 et 1988, toute manifestation politique et surtout l'intervention d'une personnalité connue sur un thème en phase avec l'actualité donnait lieu à un grand meeting. Les organisations étudiantes de Gauche comme de Droite se livraient à une course à la notoriété à travers des débats d'idées, avec le concours des différents leaders politiques des camps respectifs. Ce qui était intéressant et plein d'enseignements et de dignité est que chaque fois qu'une association étudiante organisait un débat, les opposants venaient en nombre porter la contradiction. Les interventions étaient parfois agressives mais dans l'ensemble elles étaient très instructives et mesurées. Les contradicteurs, quant à eux, en sortaient grandis et parfois très appréciés en fonction de la qualité de leurs interventions. Mais les associations estudiantines n'avaient pas le monopole de l'organisation des débats. En 1987, une intervention m'avait porté au devant de la scène. La direction de l'Institut d'Études Politiques avait accueilli le journaliste politique Alain Duhamel. Il venait faire la promotion de son livre intitulé Le Cinquième Président auprès des étudiants. Le plus grand amphithéâtre de l'lEP était bondé; étudiants, enseignants et différents médias se bousculaient pour trouver de la place. A un an de l'élection présidentielle les étudiants étaient curieux d'avoir l'avis d'un grand politologue sur l'enjeu du verdict final de la cohabitation. Alain Duhamel a exposé les grandes lignes de son ouvrage avec beaucoup d'éloquence. Nous l'avons écouté

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avec attention dans ce grand et calme amphithéâtre. La plupart d'entre nous ne le connaissaient qu'à travers la télévision. Il semblait très à l'aise, reposé, détendu, admiré et bronzé car il revenait du ski. En face de ce grand écrivain et contradicteur de grands hommes politiques à la télévision, tout le monde semblait adhérer à ses affirmations. Après la présentation de son livre, il a levé son regard vers l'auditoire et a demandé s'il y avait des questions, ce qui a jeté un grand froid dans l'amphithéâtre. Personne n'avait le courage de le contredire. C'est ainsi qu'en bon militant Socialiste, j'ai pris le risque d'être le premier à interpeller publiquement Alain Duhamel. Je l'ai d'abord félicité pour la qualité de son ouvrage avant de lui préciser que j'avais trouvé un des passages de son livre plutôt léger, en particulier lorsqu'il faisait allusion à Michel Rocard. Tout le monde s'est tourné vers moi, les caméras de FR 3 aussi. Alors j'ai continué mon argumentation et je l'ai terminée en demandant à mon interlocuteur s'il avait une seule fois envisagé l'hypothèse selon laquelle François Mitterrand, ne se représentant pas, apporterait publiquement son soutien à Michel Rocard. A la fin de mon intervention tous les sympathisants Socialistes, ainsi que tous ceux qui avaient trouvé mon intervention pertinente, m'ont applaudi. Réagissant à ma question, Alain Duhamel a lui-même admis que mon analyse était sérieuse... J'avais réussi un bon coup public et militant, au point que dans le milieu étudiant mes collègues sollicitaient souvent mon point de vue dans leurs discussions. J'entendais dire: "Voilà l'étudiant qui a eu le courage d'opposer sa version des faits à une personnalité d'envergure nationale et surtout en valorisant dans un grand amphi la possible candidature de Michel Rocard à

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l'Élysée" . Devant une telle situation, j'ai eu l'envie de transformer cet élan de curiosité autour de ma personne en actions concrètes et militantes. Ainsi chaque fois que je participais à l'organisation d'une table à débat entre midi et deux, c'était l'occasion de grands échanges entre étudiants. Etre capable de porter une contradiction en public à une personnalité, structurer son analyse en restant cohérent du début jusqu'à la fin, malgré les sifflets de ses opposants, m'avaient donné le goût d'aller plus loin. Peu de temps après, j'ai été contacté par la Direction Fédérale du PS de l'Isère pour organiser la visite d'un homme qui, moins d'un an avant, était le Premier Ministre de la République. Au début du printemps 1987 un ami Socialiste, Dominique Prévert m'a appelé chez moi et m'a dit :"JeanPlacide, dans le cadre du développement de notre mouvement, le MJS et de notre image auprès des jeunes, étudiants ou non, Didier Migaud - alors Premier Secrétaire Fédéral du Parti Socialiste - envisage de faire venir Laurent Fabius à Grenoble, peux-tu nous aider à assurer le succès de cette opération ?". Je lui ai répondu: " Laurent Fabius en personne ?". Il m'a dit: " Oui, c'est un ami de Didier Migaud" et j'ai ajouté: " Il va falloir qu'on en parle sérieusement" et il a fini en me disant" c'est ce que j'allais te proposer". Il m'a convié un matin à un petit déjeuner avec le Premier Secrétaire Fédéral dans le somptueux appartement de ce dernier Place Victor Hugo à Grenoble. Fort sympathique et chaleureux, Didier Migaud nous a expliqués ce qu'il attendait de nous et de moi en particulier, car il savait que j'étais non seulement bien implanté dans le milieu des jeunes Français issus de l'immigration habitant pour la plupart à la Villeneuve près

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du Centre Commercial de Grand' Place, et en outre bien implanté dans le milieu étudiant sur le campus universitaire. J'y occupais, en effet, un poste d'agent de sécurité, et je me retrouvais souvent en première ligne entre les commerçants et certaines personnes issues des milieux défavorisés lors des conflits. A cela, je dois ajouter que beaucoup de mes amis, organisateurs de fêtes, de soirées à thèmes exotiques, s'appuyaient souvent sur moi comme relais de leurs manifestations dans les boîtes de nuit ou lors de soirées festives. En outre, les commerçants et les nombreux salariés de Grand' Place connaissaient également mes qualités d'organisateur de manifestations. J'allais donc m'appuyer sur tous ces atouts pour les mettre au service du socialisme grenoblois. Je pus assurer à Didier Migaud que j'étais prêt à tout mettre en oeuvre pour réussir ce challenge. Didier Migaud m'a dit: "Tu verras Jean-Placide, Laurent Fabius est quelqu'un de très simple. Il faut décrisper le climat auprès des jeunes, détendre les relations avec Laurent Fabius, de façon à ce que la filiation avec lui soit à la fois simple et directe". "En ce qui concerne le Centre Commercial de Grand'Place et le quartier de Villeneuve, il faudrait que la mobilisation des jeunes et la réussite du contact avec eux soit de nature à impressionner nos adversaires, à savoir la Droite". Je suis ressorti de ce petit déjeuner motivé et conscient de la mission qui m'attendait. A cela, j'ajouterais que, deux jours après, j'ai rencontré un ami Socialiste, Gérard Donati, professeur de sociologie à l'école d'architecture de Grenoble. Il m'a dit: "Jean-Placide, j'ai rencontré Didier Migaud

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au cours d'une réunion de préparation pour la venue de Laurent Fabius à Grenoble, il nous a dit que la visite de l'ancien Premier Ministre à Grand'Place serait un succès, car tu connais bien ce secteur et ses commerçants". En premier lieu, il y aurait une rencontre avec les responsables des associations et des syndicats universitaires ainsi que les cadres du mouvement des jeunes Socialistes autour d'un cocktail dans un restaurant, «Le Poivre et Sel» situé à l'entrée du domaine universitaire. Ensuite, suivraient un meeting à l'Institut d'Études Politiques à partir de 15 heures, une rencontre avec les commerçants à 18 heures et, finalement, un débat à l'espace 600 de la galerie à l'Arlequin (à Villeneuve). Sachant cela, j'ai procédé par étapes. J'ai commencé par une rencontre avec les associations d'étudiants de l'INPG (Institut National Polytechnique de Grenoble) et notamment de l'ENSERG (École Nationale Supérieure d'Électronique et de Radioélectricité de Grenoble) dans laquelle j'avais beaucoup d'amis, connus à travers les soirées que j'organisais pour eux. Puis, j'ai rencontré quelques étudiants en pharmacie, et enfin un responsable de l'UNEF-ID, pour les inviter au pot. Voilà pour le monde étudiant. Enfin, profitant de ma présence professionnelle au Centre Commercial de Grand' Place, je suis allé voir les commerçants pour leur annoncer qu'ils allaient avoir la visite d'un homme d'Etat en la personne de Laurent Fabius. Motif de la visite: un contact avec les Français, spécialement ceux travaillant dans un secteur en difficulté. Le Centre Commercial de Grand'Place à Grenoble était économiquement sinistré à cause de la défection de la

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clientèle après le départ de la FNAC, vers le centre-ville. Celle-ci était la locomotive du Centre Commercial grâce à son immense clientèle. La direction de la FNAC estimait que le loyer était élevé, et aurait souhaité sa diminution. Le propriétaire du Centre Commercial à l'époque était la ville de Grenoble. Ce départ de la principale locomotive du centre était perçu par les commerçants comme la mort programmée de Grand' Place. Travaillant à Grand' Place, j'étais le seul Socialiste à connaître ce qui se disait dans le secteur en question. Il m'était donc facile de dire aux commerçants que Laurent Fabius venait pour écouter leurs problèmes. Un autre enjeu se profilait à l'horizon, à savoir les élections municipales de 1989. Alain Carignon, le Maire de Grenoble à l'époque, était très bien implanté. Aussi pouvait-on estimer que seule la justice aurait pu lui barrer la route d'un nouveau mandat. Pour que la Gauche puisse faire basculer la majorité municipale, une seule solution lui apparaissait possible: faire venir un poids lourd national. La visite de Laurent Fabius apparaissait ainsi aux yeux de certaines personnes du Centre Commercial de Grand' Place comme un signe annonciateur d'une éventuelle candidature grenobloise de l'ancien Chef du Gouvernement Socialiste. Ce contexte, tout à la fois, économique et de curiosité politique a eu pour effet de rendre encore plus palpables la tension et l'engouement de la rencontre avec Laurent FABIUS. Comme prévu, Laurent Fabius est arrivé accompagné par Didier Migaud et Dominique Prévert, et quelques-uns de ses collaborateurs, comme Pierre Lorrenzzi. J'avais bien fait les choses avec l'aide des maîtres d'hôtel

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