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Ceux qui navigent avec toi

De
278 pages
Ce récit n'a pas la prétention d'atteindre les sommets d'une oeuvre littéraire ou philosophique majeure. Il s'agit d'un témoignage de plus de soixante-dix ans de vie, au cours du vingtième siècle, sans doute le plus horrible de l'histoire de l'humanité. Cette narration est présentée dans le style simple de son rédacteur. C'est aussi un coup de gueule tous azimuts contre les mythes assénés depuis la maternelle et l'expression d'un dégoût à l'égard des couleuvres que la société de profits nous contraint à avaler presque journalement;.
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CEUX QUI NAVIGUENT AVEC TOI

@L'Hannatlan,2003

ISBN: 2-7475-4607-1

Francis CLINKEMAILLIE

CEUX QUI NAVIGUENT AVEC TOI

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

Je t'ai confié tous ceux qui naviguent avec toi Saint Paul

Ce récit, bien que largement inspiré de la vie de son auteur, n'est pas totalement autobiographique, certains personnages relèvent même de la pure fiction. Le rédacteur de ces lignes rapporte les évènements, tels qu'il les a ressentis. Sans prétendre à l'infaillibilité, il pense pouvoir en démocratie, exprimer librement son opInIon.

Les histoires cancalaises racontées au fil des pages, appartiennent au folklore local et sont bien connues de tous les autochtones. Paraissant dans une feuille locale mensuelle, « le Capelan» sous la signature de Guy Mindeau, elles furent regroupées dans « Les Chroniques cancalaises », publiées aux éditions du PHARE.

Flâneries matinales

Comme chaque jour François Le Her partit tôt, afin d'effectuer sa promenade journalière. Quelque peu insomniaque, sans doute à cause de son âge, le souvenir d'un rêve d'enfance l'avait tenu éveillé une partie de la nuit. Dans ce songe, alors qu'il entrait dans sa dixième année, sa grand-mère, ses parents et son frère aîné à présent tous disparus, se trouvaient réunis pour le déjeuner, dans la maison de sa jeunesse, au port de la Houle en Cancale. Lui arrivait en retard, son aîné faisait remarquer: « Nous t'attendions depuis bien longtemps ». Moins en forme qu'à l'accoutumée après cette mauvaise nuit, il décida de raccourcir son parcours habituel. Au lieu de descendre vers la grève de Port Briac, pour reprendre ensuite le chemin de ronde bordant la côte, en direction du bourg de Cancale son lieu de résidence actuel, il décida de couper par le hameau de la Colombière. Il amorça malgré tout un léger crochet vers le nord-ouest, en direction d'une petite pointe qu'il affectionnait particulièrement. De cet endroit, François pouvait distinguer l'entrée de la partie bretonne de la baie du Mont-Saint-Michel, rebaptisée sans complexe par les autochtones, baie de Cancale. Après le phare de la Pierre, le rocher d'Herpin, les passes du grand et du petit Rué, son regard s'attardait sur l'île des Landes, classée depuis quelques années réserve ornithologique, puis la pointe du Grouin, lieu touristique réputé. Le sémaphore campé sur ce promontoire, se

voyait armé exclusivement pendant l'été, au bénéfice de la navigation de plaisance. La vie des pêcheurs au travail dans ces parages, importait sans doute peu aux yeux des autorités responsables. Notre promeneur distinguait ensuite la pointe de Barbe Brûlée, couronnée d'un petit château et ainsi nommée sans doute, à cause de nombreux feux de broussailles. Son regard découvrait ensuite l'anse de Port Mer, celle de Port Pican dépouillée de son odorant bois de mimosa, au profit d'une construction moderne assez laide, à l'utilité douteuse et d'un lotissement, en grande partie occupé par les résidences secondaires de notables rennais. Après la grève de Port Briac apparaissait une autre série d'îlots, celui des Rimains surmonté d'un fort à la Vauban, souvenir d'anciennes attaques anglaises. L'ensemble de ses proches voisins, le Châtelier et le célèbre Rocher de Cancale, faisait penser à un énorme sphinx, veillant à l'entrée de la Vieille Rivière. Les pêcheurs nommaient ainsi un courant assez intense par fortes marées, entre ces îles et la terre et sévissant encore à la pointe du Grouin. Certains archéologues assuraient qu'un raz-demarée avait envahi, en des temps lointains, une immense forêt dite de Scissy, creusant ainsi la baie du Mont-Saint-Michel. Avant ce cataclysme, un petit fleuve, le Guilloul, venait, après avoir traversé Dol de Bretagne qu'il arrose toujours, se jeter dans la Manche en empruntant le parcours actuel de cette Vieille Rivière. Ceci expliquait peut-être l'origine du nom attribué au courant de marée circulant en cet endroit. Les yeux remplis de ce panorama familier mais dont la splendeur le fascinait encore, François remonta le col de son caban et s'enfonça un peu plus sur le crâne sa casquette de marin, afin de lutter contre une petite brise de nord-est, rafraîchissant cette belle matinée de mars. Il surplomba d'abord la grève aux Frères puis celle aux Filles. La pointe des Rimains franchie, il dominait un endroit resté pour lui quelque peu mythique. Al' époque où il fréquentait le patronage de vacances, les aînés racontaient à propos de ce lieu, une légende des temps anciens. Selon leur récit les chevaux trop vieux pour être encore utiles, se voyaient précipités du haut de la falaise, dans une sorte de grande cuvette toujours nommée le trou du cheval. Le sentier à présent s'élargissait, bordé côté terre par les hautes murailles de grandes propriétés, côté

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mer par des pins chargés de retenir une falaise schisteuse. En certains endroits, de petits creux de la taille d'un homme se devinaient encore. Vestiges du mur de l'Atlantique dirigés vers la mer, ils étaient sans doute destinés, au cas d'un éventuel débarquement, à devenir des nids de mitrailleuses. Le chemin descendait ensuite vers un lieu dit l'Abri des Flots, ainsi désigné du nom de la petite auberge, implantée naguère en cet emplacement mais transformée depuis en habitation. François se souvenait y avoir célébré joyeusement, un peu plus de vingt ans auparavant, son cinquantième anniversaire. Souvent dans sa jeunesse, au terme de longues promenades avec ses amis, la petite bande s'arrêtait là pour déguster une bouteille de cidre bouché, tellement pétillant que les patrons le servaient uniquement en terrasse, afin d'éviter d'arroser le plafond au débouchage. Notre promeneur arrivait maintenant au vallon du curé, sorte de prairie en pente douce vers la mer, ainsi appelée pour avoir appartenu au presbytère en des temps plus anciens. Par la suite, une municipalité tenta en vain de transformer cette pâture en théâtre de verdure. Il parvint ensuite au banc des accusés, sorte de longue banquette en béton au bord de la falaise, dominant la grève du Hock. Les marins pêcheurs au retour de leurs marées mais surtout nombre de retraités s'y retrouvaient, pour refaire le monde au gré des convictions de chacun et juger l'action des gens de pouvoir, tant locaux que nationaux. Il fallait bien reconnaître que tel ou tel membre de la communauté cancalaise, s'y retrouvait parfois sur la sellette, d'où sans doute le nom du lieu. François se faisait souvent interpeller au cours de ces discussions. Nul n'ignorait au pays ses longues années de militantisme au Parti Socialiste. Il avait adhéré à ce mouvement aussitôt après le congrès d'Epinay, espérant contribuer à changer la vie. Tout en restant fidèle à ses convictions et à ses amitiés, il avait depuis quelque temps, rompu tout lien politique avec son ancienne formation. Le vieux militant regrettait de voir le P.S, sous prétexte de pragmatisme ou de réalisme se rallier au libéralisme, à la pensée unique, à la mondialisation, à une forme de société abandonnant des millions de femmes et d'hommes à la plus extrême pauvreté, les regardant indifférente mourir de misère, de froid, dans les rues sinistres de ses villes sans âmes. Comme leurs collègues de la droite ou du centre, ceux de cette nouvelle gauche allaient même
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jusqu'à traiter d'archaïques, les réfractaires à ce véritable diktat de la haute finance internationale. N'étaient-ils pas encore plus arriérés ceux-là qui, leur agnosticisme en bandoulière, se ralliaient à une doctrine plongeant ses racines dans le Livre de l'Exode, chapitre de l'adoration du Veau d'Or? Ce culte se célèbre à présent au palais Brongniart, où chaque jour une troupe de lévites hurleurs vociférait, dans un passé récent, ses incantations. Même si le cliquetis des claviers d'ordinateurs remplace ces clameurs, l'hystérie règne toujours dans cette adoration bassement matérialiste. Ces doctes théoriciens prétendent adoucir ce libéralisme, sauvage par sa nature même, en lui accolant une touche de social. Tous ces braves gens, engourdis dans les dorures de la République ne l'ignorent pourtant pas, cette association se révèle aussi impossible que le mariage du petit poisson et du petit oiseau, chantés par Juliette Gréco. Quant à tous ces notables sévissant dans le voisinage de notre promeneur matinal, se prétendant démocrates et chrétiens, honorant de leur présence les grand-messes paroissiales, avaient-ils bien lu leur Evangile, en particulier ce passage où le Christ affirmait l'impossibilité de servir deux maîtres à la fois et donc pour un catholique, de militer dans un parti soutenant un capitalisme exploiteur? François lui, se définissait comme un de ces insoumis, évoqués par Danielle Mitterrand dans un de ses écrits. Il espérait voir un jour arriver le printemps pour toute l'humanité, quand cette société mercantile, maintenue au sortir de crises à répétition, par des guerres de plus en plus meurtrières, disparaîtrait le jour où elle aurait réduit tous ses clients potentiels à la misère, pour enrichir quelques privilégiés. S'il développait de telles théories au banc des accusés, notre ami se faisait à chaque fois traiter d'utopiste. Mais justement tout le monde se plaint aujourd'hui d'un manque de rêves, d'ailleurs souvent réalisés. Nous vivons au temps présent, ceux des penseurs du siècle des Lumières. Ils croyaient en une science présumée apporter le bonheur à l'humanité. Par malheur elle fut confisquée au profit de quelques privilégiés. Après un débat animé comme à l'ordinaire, avec ses amis, notre promeneur reprenait la route vers son but initial. Il longeait à présent une propriété mise, selon des pancartes délavées par le temps, gracieusement à la disposition du public. Les 14

Cancalais nommaient cet endroit le Jardin des Amoureux, sans doute à cause des nombreux couples qui, de génération en génération, venaient se réfugier sous ces ombrages accueillants. François marquait encore un temps d'arrêt à la pointe du Hock, du même nom qu'une autre, normande celle-là, où tant de jeunes rangers américains furent sacrifiés, pour la conquête d'un canon à longue portée. Celle de Cancale se trouvait fort réduite, dans sa partie accessible, avec juste assez de place pour un petit banc. On pouvait y embrasser du regard, tout le fond de la baie du MontSaint-Michel, depuis Granville, jusqu'à la pointe des Crolles où s'élevait le monument aux morts de Cancale. Un ange aux ailes largement déployées le surplombait, comme pour protéger le souvenir représenté par cet édifice. Son sculpteur avait donné à cette statue des formes un tantinet rebondies. Les Cancalais désignaient avec malice mais sans méchanceté cette œuvre, du nom de l'épouse un peu enveloppée d'un pêcheur. Sous cette céleste protection un poilu de la Grande Guerre et un matelot, figés à tout jamais dans le granit, semblaient monter une garde permanente, audessus de la liste des enfants de la commune, morts au champ d'honneur lors des deux derniers conflits mondiaux. A chacun de ses arrêts en cet endroit, François songeait à son frère aîné, jeune séminariste des Pères Blancs d'Afrique tué devant Cassino, au cours d'un des premiers engagements du Corps Expéditionnaire Français en Italie, un jour de janvier mil neuf cent quarante-quatre. C'était un de ces soldats oubliés de la dernière guerre. Ils accomplirent pourtant des prouesses, en s'emparant du Belvédère réputé imprenable et en faisant sauter le verrou du Monte Cassino, devant lequel les Alliés piétinaient depuis plusieurs mois. Ils entrèrent en vainqueurs dans Rome le cinq août. Le débarquement du six, le même mois, en Normandie éclipsait déjà ce magnifique succès. Nos soldats poursuivirent les forces de Kesselring jusqu'à Sienne, avant d'être relevés pour débarquer en Provence. Cette opération passait presque inaperçue. Pourtant aux dires des participants, elle fut loin d'être une promenade militaire. Ces courageux soldats ne s'arrêtèrent qu'en Allemagne, après la victoire définitive. François connaissait bien les rescapés locaux de cette glorieuse cohorte, pour les rencontrer à chacune de leurs manifestations. Illes voyait mourir les uns après les autres, dans une indifférence quasi 15

générale et se demandait le pourquoi de cet oubli concerté, de la part des médias et des gouvernements. Etait-ce parce qu'ils avaient préparé leur campagne en Afrique du Nord et non à l'ombre de la Croix de Lorraine ou que le prestigieux général leur chef, élevé par la suite à la dignité de Maréchal de France, pour avoir remporté lui de vraies victoires, faisait encore de l'ombre à quelque grand personnage ? Avant le départ de ces soldats pour l'Italie, le général De Gaulle vint leur demander «d'aller laver de leur sang sur notre drapeau, la honte de la capitulation de quarante. » Ce fut fait et bien fait. Alors ces hommes, morts au combat ou sortis vivants de ce chaudron d'enfer, n'ont-ils pas tous droit, sans souci de leurs origines, à notre respect et notre reconnaissance? Après avoir ainsi médité sur l'indifférence et la prodigieuse capacité d'oubli des hommes, notre ami reprit la contemplation de «sa baie» scintillant sous un beau soleil printanier. Il se récapitulait tous les amers enregistrés en mémoire, lors de son apprentissage, sous la conduite d'un pêcheur ami de la famille. D'abord à tout seigneur tout honneur, le Mont-SaintMichel se détachait à contre-jour sur I'horizon, flanqué à sa gauche du Mont Tomblaine. A droite au milieu des terres basses du marais s'élevait le Mont Dol, considéré depuis la plus haute antiquité comme lieu de culte, à l'usage des différentes religions proposées tour à tour aux habitants des environs. Chappe en son temps, implanta sur cette hauteur et voisinant avec un moulin à vent, une de ses tours de télégraphe, couronnée depuis par une statue de la Vierge éclatante de blancheur. Les habitants du petit bourg blotti au pied de ce rocher, montrent aux visiteurs la marque dans la pierre du pied de l'archange Saint Michel, là où selon la légende il prit son envol, pour rejoindre le sanctuaire consacré à son culte. Près de la pointe de Champeau vers la Normandie, un effet de nuage donnait l'illusion de la présence d'un quatrième îlot et François se souvenait d'une histoire, colportée depuis longtemps, sur les quais du port de La Houle. Un brave touriste anglais demandait un jour à un vieux marin, de lui indiquer le nom de toutes ces élévations rocheuses. Il en comptait quatre, sans doute à cause d'une même illusion nuageuse. Excédé par son insistance, le pêcheur finit par lui désigner ce mont virtuel du nom de la partie postérieure de son individu, y ajoutant une appréciation brutale
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du QI de son interlocuteur, qui s'en allait répétant le nom indiqué, avec cette prononciation anglaise amusante du u et du on. François ne se lassait pas de contempler la mer. Il y avait passé une grande partie de sa vie. Il appartenait en effet, à une espèce en voie de disparition mais non protégée, celle des marins de la Marine Marchande. Il y avait gravi tous les échelons, de matelot à capitaine. Tous les gouvernements se succédant aux commandes de la France depuis une trentaine d'années, laissaient, par conviction libérale pour les uns, par simple laxisme pour les autres, les financiers remplaçant les armateurs de métier, démanteler cette pauvre Marmar au profit de la complaisance, toujours dans la recherche d'une rentabilité maximum, sans aucun souci pour les équipages mis au chômage. Le nombre des navires sous pavillon français est devenu si peu important que les ferries de la Manche, de la Mer du Nord et de la Méditerranée, en constituent actuellement plus de cinquante pour cent. Le seul acte de cette véritable tragédie à intéresser une opinion publique, plus axée sur les problèmes paysans, fut le désarmement du France. Le Premier Ministre de l'époque ne se souvenait sans doute plus de la fugace vocation maritime de sa jeunesse, ni de son bref embarquement en qualité de pilotin. Préférant la carrière politique, il finit par accéder à la magistrature suprême. Il apportait ainsi la preuve d'une plus grande facilité à devenir Président de la République que bon marin. La publication par les socialistes, un peu avant 81, de « La mer retrouvée» dont les responsables du littoral, au demeurant étrangers aux métiers des gens de mer, se disputaient la paternité, apporta un peu d'espoir aux navigants. Ces derniers se réjouirent ensuite de la nomination d'un Ministre de la Mer. Leurs espérances furent bien vite déçues. Les différents locataires de la place de Fontenoy, quelles que soient leurs appartenances, depuis le spécialiste de la pêche bigoudène jusqu'à celui du pâté Hénaff, en passant par 1'homme qui conduit plus vite que son ombre, semblaient avoir pour seul objectif la disparition des navires français de toutes les mers et de tous les océans. La continuité fut remarquable dans cet objectif. Un Premier Ministre, véritable météore traversant l'horizon politique, du plus pur gauchisme au libéralisme inconditionnel, obtenait d'un spécialiste qui avait dû voir des bateaux marchands tout juste au cinéma, un livre blanc préconisant l'emploi du pavillon bis.
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Après un changement de majorité, un gouvernement de droite se chargea de salir les couleurs françaises, en créant la flotte des Kerguelen, de pure complaisance. Les malheureux ressortissants du Tiers Monde, embarqués sur ces navires se voyaient aussi exploités, que ceux employés par les armements esclavagistes, régnant en maîtres sur le commerce maritime. Les quelques marins français navigant à bord de ces bâtiments, étaient livrés pieds et poings liés à des groupes financiers purs et durs, par le truchement d'un code du travail maritime dit d'outre-mer, copie conforme d'un document en usage au temps des colonies, des équipages indigènes trimant sur des navires stationnaires dans les possessions françaises.
Les vrais armateurs n'étaient certes pas des philanthropes mais au moins ils pratiquaient un métier et se préoccupaient de maintenir leurs sociétés. Les gens de la finance les ont peu à peu remplacés. Ils n'hésitent pas à brader leurs compagnies, sans souci du facteur humain ou de l'environnement, pour investir dans des domaines totalement différents mais aux dividendes plus avantageux. Toutes les hautes autorités présentes, lors de l'émouvante cérémonie en hommage à Eric Tabarly, ce grand marin, semblaient écouter son message d'outre-tombe, transmis par son épouse admirable de courage et de dignité. Malheureusement, comme toujours pour ces grands personnages, écouter ne signifiait pas entendre. Pourtant il se faisait déjà bien tard car devenir ou redevenir une nation maritime, pouvait demander des siècles. Souriant intérieurement, François songeait à cette habitude, des ministres de différentes convictions, d'employer des expressions puisées dans le vocabulaire maritime ou réputées telles, en particulier l'une d'entre-elles: « Maintenir le cap contre vents et marées». Un capitaine s'entêtant de cette façon, si les éléments entraînaient son navire sur les cailloux, serait mûr pour un stage dans une maison de repos, entouré d'infirmiers aussi prévenants que robustes. On riait aussi beaucoup dans les carrés et les postes d'équipages lors d'une campagne présidentielle, quand ses partisans invitaient leur candidat à «prendre la barre ». Tous les marins le savaient bien, sur un navire de quelque importance, le capitaine n'assumait pas cette fonction. Un matelot s'en voyait chargé, bien sûr pour exécuter les ordres du maître à bord 18

ou de l'officier de quart. En cas de nécessité, quand on ne gouvernait pas au gyropilote, si un travail minutieux retenait l'équipage sur le pont, le bosco envoyait à la passerelle, 1'homme le moins expérimenté en matelotage, pour assumer les fonctions de timonier. Sans doute fallait-il trouver là l'origine du dicton en usage dans la Marmar : «à la mode de Penmarc 'h, (Penmarc'h pour la rime car ils n'y sont ni plus ni moins nombreux qu'ailleurs), c'est toujours le plus con qui tient la barre ». Le soleil approchait à présent du sud et François songeait à regagner son domicile où son épouse devait achever de préparer le déjeuner. Un dernier souvenir de jeunesse lui revenait en mémoire avant de quitter la pointe du Hock, celui d'un ancien patron de bisquine habitué des lieux, hôte de la maison de retraite nommée encore hospice à cette époque. Grand et maigre, il accompagnait son discours d'amples mouvements des bras, évoquant le sémaphore du Grouin. Profondément croyant, le bonhomme manifestait tout de même un anticléricalisme virulent. Il proposait à qui voulait l'entendre, une solution radicale afin d'éviter les tentations de la chair, aux prêtres et religieux. Il expliquait selon lui et avec conviction, la présence rare de saint Olivier sur les autels, par l'encouragement de ce bienheureux élu à pratiquer une telle ablation. Tout en reprenant la route vers sa maison, notre promeneur matinal repensait à ce rêve de son enfance, lui revenant en mémoire. Etait-ce pour lui rappeler son âge avancé, à présent qu'il était entré au club des septuagénaires? Il fut témoin et parfois acteur de nombreux évènements vécus au cours de ces presque trois quarts de siècle, aux si nombreuses périodes de massacres et de haine, mais aussi de grandes découvertes, certaines bonnes, d'autres dangereuses pour le maintien de la vie sur la planète bleue mais aussi d'espoirs déçus en une vie meilleure, par l'élimination des injustices. Il aimerait transmettre toute cette expérience, cette espérance de paix, d'équité, de solidarité à la génération montante. N'entendait-on pas dire souvent qu'à chaque disparition d'une personne âgée, un livre d'histoire se refermait? Peut-être serait-il bon de noter tous ces souvenirs, avant de les voir se fondre dans les brumes du passé.

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Enfance. Jeunesse et traditions cancalaises

Au hasard des affectations de son père Julien, officier marinier de la Marine Nationale, François naquit à Claret, banlieue de l'agglomération toulonnaise, benjamin d'une famille comptant déjà trois garçons, un jour de juin mil neuf cent vingt-huit. Peu de temps après sa naissance, le marin partit en campagne et la maman ramena tout son petit monde à Saint-Malo. A cette époque, après les dix années d'euphorie succédant à la Grande Guerre, la crise économique, cause première de tous les conflits se pointait déjà à 1'horizon. Dans les mêmes temps, un furieux à la moustache et la mèche bientôt célèbres, commençait à défrayer la chronique. Comme il atteignait ses deux ans, François perdit sa mère, morte en mettant au monde une petite fille qui elle non plus ne devait pas survivre. Il connut alors avec ses deux frères, une période assez difficile, tous trois recueillis d'abord par la dernière épouse de leur grand-père maternel. Celle-ci ne se souciait guère des enfants. Ils se retrouvèrent bientôt à Cancale, où des tantes de leur maman, les reçurent à tour de rôle. François n'avait aucun souvenir des aléas de cette période. Il les connaissait par les récits de ses deux aînés Joseph et Louis. Leur père se remaria avec une Cancalaise et la famille s'installa définitivement dans la maison des parents de Jeanne, la deuxième femme de Julien. De ce changement dans sa vie, le garçon se souvenait vaguement du jour de la cérémonie de mariage. Il se revoyait,

faisant le tour de la table, étonné sans doute d'y voir tant de convives. Il devait longtemps croire que Jeanne était vraiment sa mère. Il continua à la considérer comme telle, même après la révélation de la vérité, par une voisine trop bavarde. Sa nouvelle grand-mère, sans autres petits enfants, prit rapidement en affection les trois garçons, en particulier le petit dernier qu'elle gâtait outrageusement. Bien souvent, au moment du dîner toujours nommé souper en ce temps là, elle décrétait: «le petit ne va pas aimer ça ». Comme le bambin appréciait fort le jambon, son frère Louis racontait encore des années après, comment la bonne vieille le priait de se rendre à la charcuterie, au bas de la côte du Vaubaudet où une plantureuse marchande, que les Cancalais, dans leur manie des surnoms désignaient sous l'appellation de Marie Tout Cuit, tenait commerce de cochonnaille. François conservait le souvenir de cette aïeule fidèle à la coiffe locale, une sorte de cône tuyauté empesé, maintenu sous le menton par un filet. Une boucle fixait ce petit ruban, noué sur la joue droite pour les épouses ou les fiancées, à gauche pour les jeunes filles libres de tout engagement. Les dimanches et les jours de fêtes, Marie arborait la grand-coiffe, ainsi nommée à cause de l'ajout d'une espèce de nœud gaufré, posé tel un papillon sur le dessus du couvre-chef des jours ordinaires. Selon la tradition cancalaise, cette grand'mère s'habillait toujours de noir. En effet, avant la découverte de la radio, les épouses de marins vivaient en permanence dans la crainte de la disparition d'un mari ou d'un fils, mauvaise nouvelle apprise seulement au retour des navires TerreNeuvas. Elles portaient donc ainsi une sorte de deuil préventif, depuis le jour des épousailles. La tenue de mariage d'alors se composait d'un de caraco serré à la taille, au-dessus d'une longue jupe, l'ensemble déjà bien sûr de couleur noire. Les jours ordinaires, les femmes couvraient souvent leur coiffe d'un foulard, toujours de la même teinte, noué sous le menton, la fanchon. Les jours de grand froid, un grand tablier de laine très serrée, en patois « la devantière de tiretaine », porté parfois sur les épaules ou la tête pour une meilleure protection parachevait l'accoutrement. Cet assemblage donnait à la silhouette une apparence quelque peu ibérique. Certains chercheurs voyaient là, une preuve de leur théorie, accordant une ascendance espagnole ou portugaise aux Cancalais. Les hommes quant à eux restaient fidèles à la veste de 22

toile bleue et aux brés ( pantalons) de même matière. Le crâne à la peau blanchie de ces loups de mer, faute d'exposition à l'air libre, se couvrait de la traditionnelle casquette de marin. Celle-ci servait parfois, habitude peu hygiénique, de réceptacle à une chique de tabac non encore épuisée et réservée pour une occasion plus favorable à sa mastication. Grandissant parmi cette sympathique communauté, le benjamin arrivait à présent à l'âge de l'école maternelle. La famille profondément croyante, il ne pouvait être question d'inscrire François ailleurs que chez la célèbre sœur Béatrice. Son ancien élève se souvenait encore de cette brave religieuse à la voix de stentor, faisant marcher ce petit monde au doigt et à l'œil. Les gamins l'adoraient. Ils sentaient que sous cette apparence bourrue, adoptée sans doute pour mieux assurer son autorité, se cachait un cœur d'or et en réalité l'enseignante adorait toute cette marmaille. Depuis sa sortie du noviciat, elle resta toute sa vie dans son école de la rue du Port. Ses anciens élèves, même devenus grands-pères, ne manquaient jamais de venir la saluer, entre deux embarquements ou aux vacances pour ceux, les moins nombreux, n'ayant pas opté pour une carrière maritime. Ils lui devaient pour la plupart, une solide formation de base. En sortant de la maternelle, ils connaissaient les quatre opérations, savaient lire et écrire. Ces acquis permettaient à beaucoup de gagner une année, lors de leur entrée à l'école des Frères, toujours ainsi nommée à l'époque par la population. Vers la fin de cette première scolarité, François faisait connaissance avec la mort et la perte d'un être cher. Sa bonne grand-mère souffrant d'une broncho-pneumonie, vit brusquement son état s'aggraver. Pour lui éviter toute fatigue, les enfants logeaient chez une sœur de cette aïeule, la tante Berthe. Celle-ci, un matin, leur apprit le décès de leur chère malade. Arrivé dans la chambre mortuaire, voyant cette bonne vieille pâle comme les cierges disposés autour d'elle, les mains liées par un chapelet et tenant un crucifix, François reculait effrayé. Longtemps après durant son enfance, alors que le lit où le corps de sa grand-mère avait été exposé lui fut attribué, il redoutait de se retrouver dans le noir, se blottissait sous les couvertures, jusqu'au moment où il trouvait enfin le sommeil. 23

Arrivait à présent le moment pour le benjamin d'entrer à la grande école, selon l'expression des jeunes Cancalais. Joseph, l'aîné des garçons, se chargeait de le présenter au Sous Directeur le Frère Ambroise, officiellement Monsieur Thomas, pour cause de dissolution des ordres religieux enseignants. L'application de la loi Combes provoqua des troubles sérieux à Cancale où les habitants demeuraient très attachés à la congrégation, fondée avant la Révolution par le père de La Mennais, dans le but d'instruire les jeunes Bretons, sans considération de rang social. Personne ne s'en souciait guère en haut lieu, au temps où vivait ce brave abbé. Au moment de la saisie de leur école, un certain nombre d'habitants du petit port se barricadait dans les locaux, nommés encore longtemps après le couvent des Frères. Ces rebelles résistèrent un moment aux gendarmes et à la troupe appelée en renfort. Bien sûr les représentants de la loi finirent par l'emporter et ces bâtiments âprement défendus, devinrent par la suite centre de colonie de vacances, caserne de pompiers puis simple relais pour randonneurs. Les Cancalais ne désarmaient pas, groupés en société immobilière, ils faisaient construire un nouvel établissement. Celui-là où François devait poursuivre ses études jusqu'à son diplôme de lieutenant en passant par le brevet élémentaire, parchemin suffisant alors pour enseigner dans le primaire, toujours sous la direction de ce frère Ambroise, muté de l' école Saint-Joseph à celle dite Privée d'Enseignement Maritime. Dès son entrée au cours élémentaire, le jeune garçon commençait l'étude du catéchisme. Il convenait d'en apprendre un passage par cœur, pour le réciter le jeudi matin au vicaire en charge de cette instruction. Ce prêtre donnait ensuite quelques explications, assez succinctes, du chapitre concerné. L'Eglise en ces temps assez proches de l'intégrisme, manifesté après Vatican II, par un certain Monseigneur Lefebvre, préférait assener une foi du charbonnier non raisonnée, permettant de tenir les fidèles sous l'autorité des clercs. Malgré les découvertes des paléontologues, les braves abbés s'en tenaient à l'explication de la Genèse et continuaient à raconter aux enfants, comme à tous les fidèles, l'histoire d'un Dieu potier pétrissant un petit bonhomme d'argile, soufflant dessus pour lui accorder la vie puis lui extrayant une côte afin de créer la femme. Cette dernière finissait par s'allier

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au démon tentateur et provoquer ainsi l'expulsion du jardin d'Eden, bannissement virtuel sans doute à l'origine de la grande misogynie des autorités ecclésiastiques. Pierre Teilhard de Chardin, jésuite et éminent chercheur énonçait bien une théorie, adaptant la foi chrétienne aux connaissances modernes, sans succès auprès de la Curie Romaine. Cette haute administration de l'Eglise interdisait la lecture des œuvres du savant et refusait obstinément, malgré l'évidence, tout cousinage simiesque à 1'humanité. Notre héros, élevé dans une famille aveuglément soumise à l'autorité paroissiale, où se récitait tous les soirs la grande prière, devenait très vite un des meilleurs éléments de cet enseignement religieux. Peu à peu sans qu'il s'en rendît compte, toutes ces croyances et pratiques devenaient routinières. Ses deux frères avaient fait leur communion solennelle, l'un à Lorient, l'autre à Cancale. Peut-être influencé par l'ambiance familiale, Joseph entrait peu après au petit séminaire de Châteaugiron, aux environs de Rennes. Une sombre période commençait bientôt pour l'Europe. En Espagne, Franco se rebellait contre le gouvernement républicain, ce dernier soutenu en France par celui du Front Populaire. François se souvenait de cette arrivée à Brest avec sa mère, alors que le soir même Julien devait rejoindre son torpilleur et appareiller pour les côtes espagnoles. En Allemagne, Hitler commençait à mettre en application son célèbre « Mein Kampf» et élargissait, au détriment des petits pays voisins, son fameux espace vital. Dans cette ambiance de mobilisation générale à chaque coup de force du dictateur, l'écolier arrivait à l'âge de la communion solennelle. Les catholiques la désignaient comme première communion, bien qu'à sept ans les enfants, supposés parvenus à l'âge de raison et après une répétition générale à l'aide d'hosties non consacrées, se voyaient admis à la Table Sainte. François s'inquiétait alors de n'avoir pu avaler d'un coup, selon les instructions du catéchiste, ce pain des anges malencontreusement collé contre le palais. Ill' avait roulé à l'aide de la langue, avant de l'avaler. Cette difficulté se répétait, à chaque fois qu'il communiait. En voyant par la suite le célébrant croquer sa grande hostie, il se persuada vite de n'être coupable d'aucun sacrilège. Dans cette petite ville, très pratiquante pour la majorité de la
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population, les places de catéchisme faisaient l'objet de compétitions sévères. Il convenait absolument d'être sur le premier banc. Ses occupants se voyaient chargés de porter deux croix légères, sorties uniquement à l'occasion de la procession du soir de la communion et à la Fête Dieu, l'une argentée pour les filles, l'autre dorée pour les garçons. La déception des exclus de cet insigne honneur se montrait si intense, que certaines de leurs familles en allaient jusqu'à accuser celles d 'heureux élus, d'avoir graissé la patte au curé. Un mois avant la cérémonie, un petit examen permettait de jauger la connaissance des enfants. Malheur au pauvre refusé (fusiaou en patois), il se sentait livré à la réprobation générale et couvrait toute la famille de honte, humiliation aggravée encore du fait du petit nombre de recalés chaque année. Avant le grand jour les admis entraient en retraite, la plupart du temps prêchée par un prêtre originaire de la paroisse, très nombreux alors. Dans les communes environnantes, on mettait les jeunes Cancalais face à deux options pour leur avenir, soit une carrière maritime, soit le sacerdoce. Ces trois jours de méditation se transformaient, de la part des parents, en véritable compétition vestimentaire, sans commune mesure avec la modestie de rigueur dans l'approche de la Table Sainte. Certaines petites filles arboraient, chaque matin de ces trois journées, une toilette différente. Quant à celles d'origine plus modeste, leur apparence faisait pressentir les lourds sacrifices consentis, afin de figurer honorablement dans le cortège. Les garçons portaient à cette occasion un costume de circonstance, un peu uniforme à part la couleur: veste croisée sur une culotte courte et casquette assortie. Toutes et tous portaient enroulé autour du poignet, un chapelet offert le plus souvent par la marraine. Dans les moments libres, tout ce petit monde se précipitait chez la marchande de friandises, pour sacrifier à une lointaine coutume. La commerçante fabriquait à cette seule occasion, une sucrerie nommée justement bonbon de la retraite. Il s'agissait d'une sorte de pâte de berlingot aplatie et colorée en rose, à l'aspect d'une petite tranche de jambon durcie. François se souvenait avec attendrissement, de cette véritable caverne d'Ali Baba, où trônait «la Codan », de son vrai nom Madame Lescodan, veillant sur son trésor, quelques garnements n'hésitaient pas à ponctionner parfois par de menus larcins. Jeanne,
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soucieuse d'inculquer aux garçons de bonnes notions d'économie, n'autorisait que le dimanche l'accès à ce minuscule jardin d'Eden. Tout en limitant les dépenses, elle permettait parfois l'achat d'un cornet-surprise où l'on découvrait, parmi quelques douceurs un petit jouet souvent en celluloïd. Arrivait enfin le grand jour, en montant du port vers l'église en compagnie de la famille au grand complet et de quelques amis proches, notre jeune ami tout ému se sentait investi d'une importante responsabilité. Charge d'autant plus éminente vis-à-vis des siens que classé deuxième, il faisait partie de l'élite du premier banc. Le faste de la cérémonie l'emportait sur le recueillement, pourtant nécessaire en cette occasion. En entrant dans la nef, on percevait ce jour-là encore le souci de paraître par la richesse du vêtement, comme principale préoccupation de bon nombre de parents, particulièrement ceux des petites filles. Une débauche de broderies s'étalait sur des robes de prix et certains avaient consenti de façon notoire, à d'importantes dépenses uniquement pour la galerie. Les garçons semblaient sortis d'un même moule, vêtus d'un justaucorps noir sur un pantalon gris, on les aurait pris sans le brassard blanc et l'inévitable chapelet au poignet, pour autant de petits garçons de café. La procession autour de l'église paroissiale constituait la première épreuve de cette dure journée. Les enfants devaient porter un cierge, d'autant plus pesant qu'à cette occasion la compétition se manifestait encore. Au beau milieu du défilé, les parrains et marraines devaient venir assister des gamins exténués, remettant avec soulagement en fin de parcours, leurs fardeaux au curé. Ce dernier les rangeait soigneusement, pour les revendre au commerçant approvisionnant chaque année les familles, en une habituelle noria. Ensuite se déroulaient la messe, le dernier sermon préparatoire du prédicateur de retraite, la communion et enfin les bambins affamés pouvaient rejoindre la maison familiale pour prendre un petit déjeuner bien mérité, en compagnie des invités. A cette occasion, on servait en abondance des brioches locales, dites gâteaux cancalais au goût particulier, dont la recette se transmettait de mère en fille. Tout le monde se dispersait ensuite, jusqu'à l'heure du repas préparé avec soin, par une cuisinière embauchée pour la circonstance. Bien repus, la figure enluminée pour certains, les gens de communion, formule usuelle pour désigner à la fois les 27

enfants et leurs familles et amis, se retrouvaient à l'église pour les vêpres. La chorale entonnait quelques psaumes, en latin et donc incompréhensibles pour la plupart des assistants. Garçons et filles des premiers rangs, à nouveau sollicités, venaient réciter la ratification des vœux du baptême. Le sexe réputé faible, admis exceptionnellement dans le chœur pour la circonstance, se montrait chaque année, selon les connaisseurs, mieux entraîné à cette déclamation. Une nouvelle procession s'organisait, cette fois en direction du grand calvaire de la Houle où le prédicateur prononçait une ultime homélie. Tout le monde se retrouvait pour la dernière fois de la journée à l'église. Après un au revoir et les dernières recommandations du prêcheur de retraite, la bénédiction du Saint Sacrement concluait la cérémonie. En regagnant la maison familiale, François se sentait un peu triste à la pensée de ne plus revivre de tels moments dans le futur. Bien sûr, l'année suivante il devait participer à la même solennité et recevoir la confirmation mais il s'agissait là de la deuxième communion. Il percevait aussi confusément arriver à la fin de la période heureuse de l'enfance, tandis que les évènements extérieurs se montraient de plus en plus menaçants.
Comme ses deux frères avant lui, il appartenait à la turbulente cohorte des enfants de chœur. A ses débuts, vêtu d'une soutane rouge et d'un surplis pour les dimanches ordinaires, avec en plus les jours de grandes fêtes, camail, croix pectorale et calotte, il faisait surtout de la figuration. Il devait ensuite passer acolyte ou servant du prêtre, fonction remplie par deux jeunes garçons, portant un cierge de chaque côté de la croix aux processions, présentant les burettes, changeant de côté le gros missel, agitant la clochette pendant l'élévation. Leurs amis à l'église et aussi à l'école, ne manquaient pas de transformer leur appellation en celle d'alcoolique, pour les taquiner. Peu à peu, le vicaire chargé de ce service, insistait auprès de Jeanne pour que François servît la messe en semaine. Très pieuse, cette mère craignait pourtant les méfaits d'un surcroît de fatigue, au détriment des progrès scolaires de son fils. Sa foi inconditionnelle finissait par l'emporter et notre ami se plongeait dans l'étude des textes du rituel mais peut-être pas avec un enthousiasme suffisant, et au cours des premières messes qu'il eut à servir, il bredouilla quelque peu ses répons. Cette 28

situation devait perdurer assez longtemps et lui valait souvent les gros yeux du célébrant. En ces temps, la croyance semblait surtout s'exprimer par de grandes manifestations extérieures, souvent fort joyeuses dans leur préparation. Pour la Fête Dieu, par exemple, l'érection de nombreux reposoirs exigeait de longs travaux préliminaires. Des dames bénévoles fabriquaient des tapis de mousse et de lierre, afin d'égayer le papier rocher, principal matériau de ces constructions provisoires. Au préalable une troupe allègre embarquait dans un autocar affrété à cette occasion et s'en allait cueillir la matière première de cette verdure en forêt de Trans, sur la route de Fougères. Le soir, au retour de l'expédition, les jeunes réclamaient un arrêt dans une petite auberge, afin de se rafraîchir un peu et surtout de danser, en promettant de tenir secrète cette escapade. Le curé chaque dimanche, n'arrêtait pas de vilipender en chaire, valse, fox-trot et surtout le tango considéré par ce prêtre comme le début de la fornication. Quelques jours avant la procession, de véritables artistes découpaient de grands pochoirs. Des dames teignaient d'importantes quantités de sciure de bois, destinée à la décoration des rues. La veille de la cérémonie, tout le matériel nécessaire à la construction du reposoir sortait des greniers. De très bonne heure le lendemain matin, les volontaires commençaient le montage de leur œuvre d'art potentielle. Le parcours prévu pour le cortège se voyait interdit à la circulation, afin de permettre aux maîtres du pochoir de pouvoir dérouler en toute tranquillité, leurs tapis de sciure teinte aux motifs chatoyants. De temps à autre, les responsables dépêchaient quelques observateurs sur les chantiers voisins, pour se rendre compte d'une supériorité éventuelle de la production des autres groupes. Sur les façades se déroulaient des tentures le plus souvent blanches et rouges ou à défaut les plus beaux draps brodés du ménage, manifestant ainsi parfois une préoccupation plus profane, celle d'attirer le regard d'un éventuel soupirant vers une fille à marier. La Fête Dieu se déroulait sur deux dimanches. Elle débutait au bourg. Pour cause d'un moins long parcours, la procession partait après la grand-messe avancée pour la circonstance. Précédée du suisse, très digne dans sa tenue de gala, hallebarde sur l'épaule et canne au large pommeau à la main, la croix paroissiale était suivie par les enfants des écoles privées, puis 29