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Chinese Cancan

De
258 pages
Fin des années 80. Mao est mort depuis plus de dix ans. À Pékin, les étudiants affûtent leurs slogans pour réclamer « plus de démocratie » avant d'être taillés en pièces par les tanks et la mitraille. C'est dans cette Chine entre deux tempêtes qu'Elisabeth, une Française, vient enseigner la langue de Molière à l'université de Canton. Aux manuels officiels, elle préfère des supports pédagogiques moins austères : « déviations petites bourgeoises », jugent les autorités. Mais c'est seulement lorsqu'elle entame une histoire d'amour avec un Chinois que la censure se déchaîne… et que les ennuis commencent.
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Aux manuels ofIciels qui expliquent
Elisabeth Ayala
Chinese Cancan Une Française à Canton (19881989)
Chinese Cancan
Elisabeth AYALA
Chinese Cancan Une Française à Canton (1988-1989)
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-12519-0 EAN : 9782343125190
1 -Ai yaa! Ses yeux me scrutent. Mon long nez finit de l’en convaincre : je suis uneguaipo, une étrangère. - Vous parlez cantonais ! Vous êtes ici depuis longtemps ? se lance-t-il, sans cesser de me regarder fixement dans le rétro. - Je quitte la Chine. - Ah vous les étrangers,vely good laa! S’exclame-t-il, le pouce en l’air. « D’où venez-vous ? » - France. - Paris,vely vely good! Mais Hong Kong, plusvely goodque Paris. J’ai un oncle qui habite là-bas, c’est le paradis, Hong Kong ! J’écoute d'une oreille habituée la version cantonaise du rêve américain, nommée Hong Kong. La réflexion de mon chauffeur ne m'étonne plus. Il se trémousse sur son siège. Sa bouche est ouverte. On entrevoit une dent en acier inoxydable. Il cherche à attirer mon attention. Il remue la langue. Une grande envie de papoter le démange. Rarement l’occasion lui est donnée de converser avec une étrangère dans sa langue à lui. Le visage tourné vers la vitre, je repense à la gare maritime qui est à quinze minutes de route, quinze minutes d'angoisse, interminables. La nuit estompe médiocrement le paysage qui défile par blocs de lumière, en tableaux noirs et blancs qui se fragmentent. Je ferme les yeux pour ne pas voir fuir Canton. Pour oublier. Le taxi s’arrête devant l'embarcadère. Je paie en monnaie locale à un chauffeur gesticulant qui n’accepte que les Hong Kong dollars. Des Hongkongais traversent à pas feutrés le hall de la gare maritime, voûtés sur la nuit qui les attend à bord du bateau, glissade silencieuse sur la rivière qui les déposera à l’aube sur l’autre rive du monde.
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Les autres, les continentaux, les touristes, ils sont tous en train de se battre pour une place sur le Canton Express. Ici, pas de touristes ! Pas de Chinois, que des Hongkongais. Des visiteurs en quête de nouvelles de leurs proches. Quelques représentants, costume et attaché-case, venus prendre le pouls de l’économie et flairer les bonnes affaires. Ils discutent à voix basse, laissent traîner leurs yeux indifférents dans les vitres ruisselantes. Je suis comme eux, en apesanteur. Ni partie, ni arrivée. Je fais la queue, documents en main. Le douanier à casquette, regard glacial sous la visière, examine mon passeport estampillé d'entrées multiples. Ses doigts s’agitent, ils réclament mon permis de travail. Je tremble légèrement en ouvrant les volets rayés de rouge. - Vous quittez le pays définitivement ? Que répondre ? Que durant ces deux dernières années, j’avais affronté en Chine des montagnes et escaladé des parois verticales ? Que j’avais trébuché, glissé, traversé des précipices, sans jamais lâcher prise, sur ma planche beaucoup plus large que celle des autres. Mais comment faire sa route seule pendant que les autres tombent ? Les autres, les nommer me fait mal, je les ai vus rouler dans l'abîme. Les autorités ont su profiter du trouble de ma conscience pour récuser mes compétences et ma réelle implication avec mes élèves. Refuser d’assister à la projection du film de propagande gouvernementale visant à donner la version étatique de ce qui s’était passé, soi-disant, dans la nuit du trois au quatre juin sur la place Tiananmen, tombait sous le sens pour moi. Mais résister à la propagande avait son prix. Cette attitude me coûta mon permis de travail et mon visa. Insoumise, je continuai de tenir tête à l’Etat en restant dans la clandestinité. Une année d’incertitudes durant laquelle j’étais censée travailler dans une école sino-hongkongaise où je ne mis jamais les pieds. J’avais obtenu un contrat bidon à mon nom parce que je connaissais la
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directrice. Autre combine : sollicitée par tous les gouvernements étrangers qui dans la pagaille, avaient renvoyé leur personnel clé, je partageais, dans la peau d'une prof d'anglais fictive, mon temps entre la future Alliance française de Canton dont l'Attaché culturel m'avait confié les clefs avant de fuir, et le consulat américain qui me payait en cash et en dollars pour mon rôle d’assistante culturelle polyglotte. Sous la protection des petits drapeaux de l'oncle Sam qui flottaient bannière et étoiles au vent sur le capot m'ouvrant les voies encombrées de la ville, je n’avais qu’une idée en tête : rester pour poursuivre mes diverses missions illicites. Cela dura un an, un an de grâce avant que je ne fusse prise en flagrant délit lors d'une réception sino-américaine. Un infiltré, agent du bureau de la Sécurité publique découvrit en tendant l’oreille ma véritable identité. Je n’étais pas américaine puisque je parlais français ! Dans la semaine qui suivit, mon ordre d'expulsion tomba. La Chine, en me poussant dehors, m’a rendu sans le savoir un fier service. L’expulsion pour moi, c’est le début de la liberté. Mais cela, l'homme en habit militaire l'ignore. Il examine les pièces que je lui présente, tandis que les questions pleuvent. Je n'ai pas d'objection à formuler, aucune explication à donner. Je hausse les épaules. Mon mutisme semble finalement le satisfaire. Il n'a aucune raison de me retenir à la sortie.Il me rend le tout, son regard déjà concentré sur sa prochaine victime. Je traîne ma valise jusque dans les entrailles du bateau, une cabine intérieure meublée comme une chambre d'hôtel. Le nid douillet me réconforte. Impossible de quitter le pays, en voyageant comme je l'avais si souvent fait, au milieu du troupeau humain entassé dans le dortoir. Je m'allonge sur la couchette inférieure et prie pour que personne ne vienne occuper l'autre. Confinée dans le coton insonore du réduit hermétique, je tente de contenir le flot de mes pensées. Mais le silence forcé vivifie le feu de la
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