Chroniques d’une formatrice en gérontologie

Chroniques d’une formatrice en gérontologie

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Français
174 pages

Description

Comment vivent, ou survivent, nos anciens en institutions ? Pourquoi leur rythme de vie est-il réglé sur les horaires de ceux qui y travaillent ? Pourquoi le matériel prend-il le pas sur l’humain ? Pour répondre à ces questions, et à d’autres, Nicole Lairez-Sosiewicz nous fait part des échanges qu’elle a depuis plus de dix-sept ans, avec les personnels des maisons de retraites et des hôpitaux qu’elle forme, sur des sujets allant de la bientraitance, vers une prise en charge adaptée aux malades Alzheimer, en passant par son domaine de prédilection, l’animation. Elle constate que la vie des personnes âgées en institution n’est pas rose, loin de là, tout y est propre, aseptisé, trop sans doute pour que la vie puisse y régner. Soignants en sous nombre, prise en charge trop lourde, charge de travail trop épuisante. La vie des résidents est réglée au rythme des changements d’équipe, des repas, des tâches que le personnel doit effectuer et de toutes ces petites choses, toutes plus insignifiantes les unes que les autres, mais qui, mises bout à bout, rendent leur vie, ou plutôt leur survie, intolérable.


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Date de parution 29 juin 2016
Nombre de lectures 2
EAN13 9782334166294
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-16627-0
© Edilivre, 2016
Maltraitance des personnes âgées :
Avant-propos
« Tout acte ou omission qui a pour effet de porter gravement atteinte, que ce soit de manière volontaire ou involontaire, aux droits fondamentaux, aux libertés civiles, à l’intégrité corporelle, à la dignité, au bien être général d’une personne vulnérable. » C’est ainsi que le conseil de l’Europe a défini en 1987 cette problématique dont les signalements émergeaient du corps médical depuis une dizaine d’années. 25 ans plus tard, les choses n’ont pas beaucoup évolué. On parle de plus en plus de maltraitance des personnes âgées. Les services concernés, politiques, sociaux, responsables d’établissements gériatriques, les hôpitaux, et même les médias, invoquent la maltraitance à domicile. En institution : « Pas de ça chez nous, jamais de la vie ! » s’indignent les directeurs d’établissements. Les façades sont en béton, lisses, propres, mais si l’on creuse, la gangrène s’échappe. La vie des personnes âgées dépendantes, en institution, n’est pas toute rose, tant s’en faut. Tout est propre, aseptisé, trop sans doute, pour que la vie puisse y régner. Il y a des unités de vie protégées pour les malades Alzheimer afin qu’ils soient en sécurité, mais le digicode les empêche de sortir et la seule aide-soignante présente ne peut pas s’échapper pour leur faire prendre l’air, alors, on les sort dans le petit enclos réservé à cet effet et ils tournent en rond comme des rats dans leur cage. Il y a des salles informatiques, pour que les « vieux » restent en contact avec leur famille, il y a des salles de relaxation, des salles de bains balnéo, jacuzzi, le tout fermé à clef car il est préférable d’être accompagné par un soignant pour toutes ces activités. Malheureusement, ce sont les soignants qui font défaut. Alors, toutes ces belles choses, pratiquement, personne n’en profite. Il y a, dans nos institutions, un manque crucial de personnel soignant, et la situation se dégrade d’année en année. Alors, la vie des personnes âgées devient intolérable, dans certains cas on ne peut même pas parler de vie. Comment imaginer que des institutions destinées à l’hébergement des personnes âgées fonctionnent non pas selon le rythme des vieillards mais selon le rythme des personnels ? En effet, la journée d’une personne institutionnalisée doit se dérouler dans le temps de travail du personnel de jour : soit 8 heures au maximum, dans le meilleur des cas, en supposant qu’elle ait été levée la première et couchée la dernière, ce qui n’est bien entendu jamais le cas. Il y a pourtant des bonnes volontés, les colloques se multiplient, les conférences pullulent et le personnel est formé car, bien entendu, s’il n’y arrive pas, c’est soit que les équipes s’organisent mal, soit qu’elles ne sont pas formées. C’est du moins ce que pensent les hautes instances, et l’on fait appel aux organismes de formation. Cela fait 17 ans que je fais ce métier sur tout le territoire national. Des formations dans tous les domaines de la gérontologie : de la connaissance de la vieillesse en passant par la maltraitance ou la bientraitance, selon que l’on parle le « politiquement correct », les chutes, la mort, la toilette relationnelle (une relation de 7 minutes puisque c’est le temps imparti), la communication, le travail d’équipe, les repas, la maladie d’Alzheimer, l’animation… En 17 ans, la prise en charge des personnes âgées s’est dégradée. Bien sûr, il y a des choses qui se sont mises en place, des petites touches d’espoir, mais si minimes en comparaison de ce qui s’est dégradé. Comme je le dis souvent à mes stagiaires, c’est dans le détail, mais quand la journée n’est faite que d’un amoncellement de détails, ce n’en est plus un. J’ai donc voulu, à l’heure de la retraite, au moment où mon tour arrive, relater ce qui se passe dans les institutions françaises et peut-être faire changer les choses, ce que je n’ai pas réussi à faire en 16 ans. Il y a des choses à dire et à redire sur les maisons de retraite, peut-être trop, alors, par où commencer ? Le matin, à l’heure où commencent les cours, il n’y a pas grand monde dans les halls des maisons de retraite. Tout semble vide, aucune personne âgée, pas un soignant, les bureaux administratifs sont fermés. Alors, si je suis en avance, j’attends, j’observe les rares personnes
qui déambulent. Je les observe et ils m’observent à leur tour, puis m’oublient pour retourner à leur ennui. Je suis là, dans ce hall, assise comme eux dans l’indifférence générale. Un homme passe, sans doute un médecin, pressé, préoccupé par ses dossiers et les patients qu’il doit visiter. En passant, il bouscule le fauteuil d’une vieille dame, son gilet tombe à terre, l’homme ne s’en aperçoit pas, il continue son chemin. Trois dames autour d’une table papotent. L’une d’elle a un « tuper » avec des fraises, elle les mange sous les regards jaloux des deux autres. Plus loin, deux messieurs grognent. Aphasiques, ils tentent de communiquer, le dialogue se termine en râles. Silence. On n’entend plus que le sifflement de l’imprimante de la secrétaire à l’accueil, qui vient d’ouvrir son guichet. Je me lève pour prendre possession de la salle qui m’est allouée pour la formation. Je passe devant une dame en fauteuil roulant, bien calée devant une table, elle somnole, la tête penchée sur sa poitrine. En sourdine, une radio ou une télévision, des portes couinent sous la poussée, brassant l’air et l’odeur d’ammoniaque dégagés par le salon de coiffure ouvrant sur le hall. Au fur et à mesure que j’avance dans le couloir, l’odeur d’ammoniaque s’imprègne d’urine, de désinfectant. C’est le matin, le temps des toilettes, les gens « sont trempés, ils en ont jusqu’au cou », me dira plus tard une stagiaire. Par l’entrebâillement d’une porte, une dame se penche et me suit du regard, la bouche ouverte sur ses gencives nues. J’entre enfin dans « ma salle ». C’est petit et mal commode pour accueillir 12 stagiaires, moi-même et mon matériel de projection. Il n’y a d’ailleurs pas de tableau, il faudra projeter sur un mur. Dans la plupart des établissements, c’est comme ça, tout est à l’étroit, il n’y a pas de salle de réunion, sauf dans les hôpitaux. Pour les résidents, la situation est souvent la même, il n’y a pas de salle où se réunir. La salle à manger fait office de salle d’animation, salle de détente. Avant les repas, il faut ranger pour mettre le couvert et ne pas rester dans la salle après les repas car il faut nettoyer. J’ai même vu des établissements où il n’y avait pas de salle à manger, ni de salon, les gens restaient dans leur chambre. Le directeur souhaitait une formation sur l’animation, car il déplorait le manque de vie sociale dans son établissement ! Les stagiaires arrivent, inquiètes. Oui, ce ne sont que des femmes ce jour-là, et c’est le cas presque tout le temps. C’est un métier de femmes, on voit très peu d’hommes. Le travail est mal payé, ingrat et dévalorisé. Très souvent, il s’agit de personnel non qualifié, elles ont appris sur le terrain et sont « faisant fonction » d’aides-soignantes. Dans les hôpitaux publics, et surtout dans les longs séjours, les services de soins de suite et les maisons de retraite, la moitié du personnel non qualifié est « sous contrat ». Pour certains agents, cela fait plus de dix ans qu’ils sont en CDD. Ils ont commencé en emploi solidarité en faisant le même travail que les autres mais avec un salaire et des avantages moindres ; ils avaient commencé en CES, les années ayant passé, il leur a été proposé un CDD : un mois, puis six, un an, et reconduit ainsi pendant des années. Cela veut dire : pas de prime, aucun avantage et une annualisation horaire permettant à l’employeur de faire travailler plus d’heures, de supprimer le temps des repas avec le seul argument d’une récupération horaire en fin d’année. Mais, souvent, la fin de l’année signifie également la fin du contrat ; si celui-ci est renouvelé, c’est immédiatement et donc il n’y a aucune possibilité de récupération. Pendant les congés annuels, les contractuels encadrent les stagiaires ou les remplaçants, pour cela on doit les trouver suffisamment professionnels ! Les infirmières sont trop peu nombreuses et travaillent rarement la nuit. Ce qui fait que les aides-soignantes se débrouillent comme elles peuvent la nuit, et souvent le week-end. Quelques stagiaires sont venues ce jour, alors qu’elles sont en repos, on les a fait venir pour la formation, alors, forcément, elles ne me voient pas d’un bon œil. De plus, cette formation-là, elles ne l’ont pas demandée, non, elles, elles auraient voulu autre chose, mais la formation qu’elles avaient demandée leur a été refusée. Ça va être difficile de tenir le groupe, de les motiver, de les intéresser ! Et puis, au fur et à mesure qu’elles exposent leurs difficultés, qu’elles commencent à poser un regard critique sur leur pratique, j’arrive à me convaincre que cette formation est bidon. Pour calmer les esprits, pour sortir les agents de leur service, ou
pour faire passer un message que les cadres ne peuvent pas ou ne veulent pas faire passer eux-mêmes, j’ai plus un rôle de médiateur que de formateur. J’annonce les objectifs de la formation, douze paires d’yeux effarés me regardent, je me demande si ce que je dis a une signification pour elles. Il y a un mur d’incompréhension. Imaginez une vie immobile, au cours de laquelle rien ne se passerait, vous seriez assis dans votre fauteuil à attendre quelque chose d’improbable. Dans quel état d’esprit seriez-vous ? Que penseriez-vous ? J’en suis là de mes réflexions quand justement la lumière se fait et je vais utiliser ces quelques pensées pour amorcer la formation. « Que pensez-vous de tout cela, qu’est-ce que vous voudriez pour améliorer les choses, pour que la vie de vos résidents soit plus harmonieuse ? – Qu’est-ce qu’on pourrait vouloir ? Je ne sais pas moi. – Cette vie immobile vous satisfait-elle? –On n’est pas immobile, vous savez, on court tout le temps, et puis qu’est-ce qu’on pourrait faire, on a déjà tout essayé, rien ne marche ? » En fait, je voudrais leur faire toucher du doigt que l’immobilisme, ou plutôt la routine, la passivité face au poids institutionnel, ne font pas avancer les choses, qui plus est, font régresser. En seize ans, je dois dire que les choses se sont même dégradées : les personnes âgées institutionnalisées sont de plus en plus mal traitées. Il est un fait qu’il y a de plus en plus de dépendance et de moins en moins de personnel, ce qui explique cela. « On nous en demande toujours plus, ça se dégrade. Quand vous devez faire 17 repas et couchers en une heure, on fait du gavage. On n’a pas le temps, alors, au bout de 5 minutes, si la personne est longue à manger, on arrête, potage et dessert, le soir on se contente de ça, on n’a pas le temps de donner le reste. Et puis on les jette presque au lit, pas le temps de gérer les angoisses. Les cadres nous disent qu’on est trop consciencieuses pour les toilettes, un petit coup sur le visage et les fesses, et ça suffit. La toilette au lit, ça s’arrête à mi-cuisses ; les pieds, c’est le jour de la douche, une fois par semaine et encore si la personne veut bien, parce qu’on ne va pas se battre, si elle ne veut pas de douche. On est loin de se qu’on nous disait il y a quelque temps pour obtenir l’accréditation, il fallait de la qualité, mais maintenant qu’on est HEPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), on régresse. »
Chapitre 1 La vie d’une formatrice n’est pas un long fleuve tranquille
Je pars tranquillement pour une formation qui s’annonce des plus prometteuses. Bien préparée, je connais le sujet sur le bout des doigts. Je la sens participative, cette formation, car j’ai préparé des exercices en conséquence, le sujet l’impose : « La stimulation cognitive et les ateliers mémoire ». Il y a à dire sur le sujet, c’est bien ; de plus, comme je suis super-équipée avec du « matos » de pro, mes présentations sont soignées, aux petits oignons. La route se passe bien malgré la voie de droite saturée par les camions, il fait beau, et là, devant l’hôtel où j’avais réservé ma chambre, je me dis que, vraiment, je suis gâtée. La bâtisse est somptueuse, style napoléonien, d’une blancheur immaculée. Pour être gâtée, je le suis, car c’est fermé. Oh là, qu’est-ce qu’ils me font ? Alors que j’envisageais de me reposer face à ce magnifique paysage, vue sur mer qu’ils disaient ; bon, d’accord elle n’est pas tout près, la mer, mais on la voit quand même. Fermé, fermé. Ah ! Ils ouvrent à 18 h 30. Bon, eh bien, je vais aller visiter la ville. Pas de bol, j’ai mal aux pieds : il fait chaud. Une pharmacie, oui, pour l’ampoule avant que ça n’éclaire de trop dans la chaussure. C’est sympa, une ville du sud, les pierres dorées des maisons contrastent avec la végétation. Tout compte fait, cette promenade est agréable. C’est l’heure de retourner à l’hôtel : toujours fermé. J’attends, 19 heures, 19 h 15, toujours rien. Ah si, un type au bout du bâtiment se penche à la fenêtre, avise d’éventuels clients, peut-être, car je ne suis pas seule à attendre. Le voilà qui descend, il sort comme une flèche en gesticulant, se précipite vers deux quidams à moto et entame une discussion. Moi, sortant ma valise, le matos, le cartable, le sac à main, la veste, tout l’attirail en somme, je me précipite et entre dans l’hôtel, et j’attends. C’est une sorte de hall, sans lumière car tout est éteint. Lasse d’attendre, je m’assieds ; et puis quand même, il exagère ce type, je vais sortir pour lui dire son fait : on ne fait pas attendre les clients comme ça. Impossible de sortir, je suis coincée à l’intérieur, et ce type qui gesticule toujours, qui ne voit rien. Les autres clients, ceux qui sont restés, car les plus malins sont partis depuis belle lurette, me regardent, médusés ; je leur fais signe que je suis coincée et leur demande, par gestes, d’aller chercher le type là-bas, pour me sortir de là. Timorés, apeurés, ils n’osent pas ou quoi ? Ça dure, ça dure, je me rassieds quand l’autre énergumène, l’excité, m’engueule parce que je suis assise comme « la reine d’Angleterre » au lieu de venir le remercier de me sortir du pétrin. Je n’y comprends rien, lui non plus car en fait, comme moi, c’est un client ! « Ah bon, et les gens de l’hôtel alors ? » Il n’en sait rien, il a payé d’avance, il a une clé, il se débrouille. Oh lala, qu’est-ce que c’est que cet hôtel ? Je prends mes cliques et mes claques et engouffre le tout, y compris moi-même, dans la voiture, direction : la recherche d’un autre hôtel. Quand même, par correction, parce que je suis correcte, je téléphone à l’hôtel pour les prévenir que je vais aller ailleurs, puisqu’ils ne sont pas là. Mais allez trouver un hôtel à près de 20 heures dans une ville touristique en pleine saison, lorsque vous n’avez pas réservé. Le temps passe, j’ai perdu mon calme et j’en ai marre. Sur les pancartes indiquant les hôtels de la ville, j’avise celle d’une auberge sur la route de machin, ça peut être sympa une auberge, je tente le coup et je fais bien. Les gens sont charmants. « Mais bien sûr que nous avons une chambre, pour deux nuits, pas de problème. Si vous pouvez dîner ? Mais bien sûr, juste le temps de vous rafraîchir, ce sera prêt. » Charmant, la chambre est très agréable, meublée avec goût, une vue superbe, au calme, l’idéal, presque : le prix. Ah, ils peuvent être charmants, mais je n’ai pas le choix, même si mon organisme de formation ne rembourse pas tous les frais. Enfin je suis installée, et demain sera un autre jour. Le lendemain matin, sous le soleil, ma voiture étincelle derrière celle d’un connard qui s’est garé devant moi. J’avais prévenu que je partais de bonne heure. On m’avait répondu que le
petit-déjeuner serait servi, que je ne verrai personne mais on m’avait donné les consignes pour sortir. Bon, déjeunons, je verrai après. Quand même, je suis un tantinet stressée ! Ouf, la patronne arrive, je lui expose mon problème, pas de panique, elle va faire le nécessaire. Nécessaire fait. Ah, mais il y a un nouveau problème : il y a deux hôpitaux dans cette ville, j’ai bien les deux adresses, qui ne sont bien entendu pas l’une à côté de l’autre, et je ne sais pas dans quel hôpital je dois me rendre : commençons par le premier ; miracle, c’est le bon, mais… Ils ne sont pas au courant : « Vous comprenez, on est en pleine restructuration, alors… – Pas au courant, pas au courant, qu’est-ce que ça veut dire ? – Eh bien, qu’il n’y a pas de stagiaire ! ...