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Chroniques du Tortugas

De
358 pages

L’auteur de ces chroniques raconte depuis Le Caire, où il est installé depuis une vingtaine d’années, ses huit mois passés naguère comme premier maître sur le Tortugas, un misérable cargo en fin de vie qui sombra peu après son départ dans des circonstances qu’il aimerait éclaircir. Ses souvenirs, de même que ses tentatives pour retrouver la trace de l’énigmatique capitaine du navire, sont évoqués tout au long des deux ans qui suivent les débuts, en 2011, de ce qu’on a appelé le « printemps arabe ». Le récit donne ainsi une large place à la vie quotidienne du narrateur au Caire, évoquant les soubresauts de cette période troublée aussi bien que les petits agréments et désagréments de la vie de tous les jours dans l’étourdissante mégalopole.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-87023-0

 

© Edilivre, 2015

Avant-propos

Le Caire, septembre 2011

Je ne suis pas nostalgique. Je n’ai rien contre la nostalgie, mais ma mémoire est bien trop mauvaise pour jouir de cette agréable distraction. C’est d’ailleurs à cause de ma pauvre mémoire que je préférais déjà les mathématiques à l’école, parce que les mathématiques on peut les déduire, les refaire à partir de presque rien. Tout le contraire des souvenirs, pour lesquels aucune logique ne vous permet de nager à contre-courant pour les rattraper.

C’est peut-être aussi à cause de cette faiblesse que depuis longtemps je prends des notes, de manière plus ou moins régulière, sur tout et sur rien. Bien sûr je ne les relis jamais. Et en général je les perds.

Et puis il y a quelques mois je suis tombé par hasard sur un de ces carnets de notes, vieux de presque quarante ans. En fait c’était le cahier dont je me servais sur leTortugaspour rapporter mes observations quotidiennes au sextant. Tous les calculs de navigation y étaient soigneusement notés en détail,des colonnes de longs chiffres, logarithmes et trigonométrie, valeurs de longitude et de latitude. Comment avait-il survécu tout ce temps à mes multiples déménagements, je ne sais trop. C’était peut-être simplement son format inhabituel qui m’avait fait hésiter chaque fois à le mettre à la poubelle comme presque tout le reste. Ou alors le fait que les inscriptions sur sa couverture étaient en russe, ce qui m’avait rappelé ce voyage « inoubliable » en Union Soviétique au cours duquel je l’avais acheté, mais dont bien sûr je ne me rappelle plus rien.

Les fois précédentes je ne l’avais sans doute même pas ouvert, me contentant de le remettre dans une de ces quelques boîtes en carton que je garderais encore pour un temps. Pourquoi ai-je eu envie de l’ouvrir cette fois-ci ? Pourquoi ai-je pris le temps de le faire ? Cela avait peut-être quelque chose à voir avec le fait que je venais de fêter mes 60 ans.

Quoi qu’il en soit, en le feuilletant j’ai découvert avec étonnement que j’y avais ajouté au jour le jour des anecdotes, de petits événements de la vie courante, quelques impressions. Ce qui m’a surtout frappé, c’est à quel point presque tout ce qu’il évoquait s’était effacé de ma mémoire. Quant aux faits dont la lecture évoquait en moi quelque souvenir, c’était comme s’il s’agissait de choses que l’on m’avait déjà racontées à propos de quelqu’un d’autre. Impossible de m’identifier avec l’auteur de ces notes, de sentir une quelconque continuité à travers toutesces années entre ce jeune homme et moi.

Cela m’a franchement agacé. Nostalgique ou pas, je n’étais pas prêt à donner comme ça mes dix ans de vie de marin à quelqu’un d’autre. À laisser un tel trou derrière moi.

J’ai donc décidé de me réassembler un passé, faute de vraiment m’en souvenir. Ou du moins un petit bout de passé, ces huit mois sur leTortugasau milieu des années 70. En recollant les morceaux à partir de ce petit cahier russe, des réminiscences de Louise, des quelques photos de ce temps-là que j’ai retrouvées. Et en remplissant bien sûr les espaces ici et là avec du plausible.

Par scrupule, je ne me suis pas résolu à parler de ce jeune blanc-bec à la première personne. Mais qui sait, je finirai peut-être par me familiariser assez avec les détails de son histoire pour me persuader que c’est bien la mienne ?

Note : D’après Aristote j’ai tort de me tracasser avec ce fameux problème d’identité : le célèbre bateau de Thésée, dont on avait pourtant changé absolument toutes les pièces au cours des années, était toujours le même bateau, il avait un argument pour ça. De même que si, comme on le dit maintenant, quarante ans de traversée dans cette tempête microbiologique qu’est la vie suffisent amplement pour remplacer tous les atomes de mon corps par d’autres, cela ne veut pas dire que je me sois perdu moi-même en chemin. Je suis toujours moi. Merci Aristote.

Chapitre 1

Québec, 22 septembre 1974

Du fond de sa chaise, le gardien à l’entrée du port dévisageait le jeune homme devant lui comme s’il arrivait de la lune. Ou comme si sa question était véritablement extraordinaire. L’air ricaneur, affichant sa nonchalance, il tardait à répondre, se donnait de l’importance. Irrité, Michel se demandait bien ce qui faisait croire à ce gros fanfaron qu’il était autre chose qu’un simple portier.

Sans même tourner la tête, comme pour mieux continuer de l’observer, le bonhomme se décida finalement à dire, pointant du pouce par-dessus son épaule :

– LeTortugas ? Quai numéro deux, drett devant toé ti-gars.

Se moquait-il de lui ? Michel avait beau regarder droit devant lui, il ne voyait, au loin, qu’un quai inoccupé. Il n’aimait pas être traité de la sorte, mais il savait qu’il n’avait aucune chance au jeu de la répartie avec ce genre de type. À 23 ans, et malgré sa barbe et ses cheveux longs, ou peut-être à cause d’eux, il savait instinctivement qu’il avait toujours un peu l’air du petit garçon timide qui veut jouer à l’adulte. C’était même parfois ainsi qu’il se percevait lui-même. La proie rêvée pour les gardiens débonnaires et ricaneurs.

Aussi bien donc remercier sans avoir l’air de rien, et marcher par là. Et puis il était de bonne humeur ce matin, il faisait beau, et il avait surtout bien hâte de le voir, ceTortugas. Au téléphone, le maître du port lui avait dit :

– Je crois que ce bateau correspond parfaitement à ce que tu cherches.

Tout de même il ne fallait pas trop se presser. Il était bien en avance pour son rendez-vous avec le capitaine, et il n’avait pas intérêt à trop montrer son impatience.

Il marchait aussi lentement que possible, mais on ne trouvait pas grand plaisir à s’attarder dans cet affreux désert d’asphalte. C’était encore plus laid le dimanche, sans le tohu-bohu habituel pour vous distraire des taches d’huile et des nids-de-poule. Il voyait tout de même un peu de mouvement au loin sur la gauche : quelques chariots à fourche s’activaient autour d’un grand hangar cachant en partie un cargo de belle taille. Ce devait surement être leTortugas, c’est là qu’il irait tout à l’heure si, comme il s’y attendait, il ne le trouvait pas en arrivant au fleuve. De cette façon, en flânant encore un peu en longeant le bord de l’eau, il serait à peu près juste à l’heure.

À mesure qu’il avançait, il commença pourtant à distinguer quelque chose qui semblait émerger du quai. Étaient-ce bien des mâts ? Curieux… La forte marée de Québec pouvait bien être à son plus bas, il n’y avait qu’un navire de plaisance pour ne laisserainsi paraitre que si peu de lui-même ; mais cette section du port n’était pas pour les vacanciers…

L’explication lui arriva comme une gifle en arrivant au quai. Tout en bas se trouvait un vilain bâtiment plat et étroit qui, vu d’en haut, ressemblait plus à une barge qu’à unvrainavire. Avec sa coque cabossée et ses superstructures misérables, il avait bien raison en effet de se cacher ! Manifestement mal tenu, sale, son pont était jonché de câbles et d’outils divers. Sur sa proue les lettres T O R T U G A S, en blanc écaillé sur fond noir rouillé, recouvraient des traces d’identités précédentes.

Malédiction !

Ébranlé, hésitant, espérant peut-être avoir mal lu, il se dirigea vers la poupe pour en avoir le cœur net. On pouvait y lire

TORTUGAS

GEORGE TOWN

CAYMAN

Aucun doute possible, c’était bien lui. Revenant sur ses pas, il longea une nouvelle fois le navire d’où heureusement personne ne se manifestait pour assister à son agitation.

Tortugas… Inconsciemment, ce mot avait dû évoquer pour lui la fameuse ile aux pirates, le romantisme de la mer des Caraïbes, les eaux turquoise et le sable chaud. Jusqu’à cet instant du moins. Il avait maintenant devant lui la bête à l’origine du nom, ce pitoyable animal antédiluvien traînant péniblement sacarapace au ras du sol…

Pouvait-il se plaindre ? Lors de sa requête au maître du port, c’est lui qui avait sottement insisté sur le fait qu’il était davantage intéressé par lestramp ships1que par les navires modèles des grandes compagnies. Lesquels, avait-il ajouté, vont et viennent sur les mêmes routes, sans surprise ; tout y est mortellement ennuyeux d’efficacité, et les escales sont trop courtes. L’autre y avait-il vu de l’arrogance ? S’était-il offusqué ? Probablement s’était-il plutôt amusé de tant de naïveté. Le zig était un peu farceur, Michel se l’était fait dire, mais ce n’était que maintenant qu’il voyait toute l’ironie de sa remarque au téléphone. Et qu’il comprenait le sourire narquois du gardien tout à l’heure.

Décidément tout le monde se moquait de lui dans ce métier.

Bon, assez d’apitoiement se dit-il, il faut en finir. Pas question bien sûr de s’embarquer sur cette galère. Sa première impulsion était de simplement tourner les talons et de retourner se coucher. Mais qu’allait-il alors dire au maître du port ? Celui-ci serait évidemment furieux d’apprendre qu’il n’avait même pas eu la politesse de rencontrer le capitaine, le mettant ainsi dans une position embarrassante. Cepetit morveux tout frais sorti de l’École et qui ne sait même pas ce qu’il veut ! Tous les bateaux sont trop beaux ou trop vieux pour lui, pour qui se prend-il ? Comment Michel pourrait-il oser lui redemander de l’appeler quand un autre bateau aurait besoin d’un officier de pont ?

Pas le choix, donc, il fallait monter à bord.Descendreplutôt, et par cette passerelle à l’à-pic vertigineux, sans le filet de sécurité règlementaire, bien sûr, et sans personne pour la garder. Il l’enjamba donc et atterrit sur le toit des logementsmidship.

Mais pourquoi les superstructures étaient-elles si basses, si aplaties ? Et où était donc l’équipage, sur ce foutu rafiot ?

Il descendit par une échelle verticale le long de la paroi jusque sur le pont de navigation.La passerelle d’observation faisait le tour complet de la timonerie, laquelle lui fit penser, de l’extérieur, à cette drôle de petite cabane de pêcheur en planche qu’il avait vue une fois en forêt, près d’un lac isolé. Jetant un coup d’œil par la fenêtre, et ne voyant toujours personne, il se décida à entrer par la porte coulissante.

L’intérieur évoquait des temps plus anciens, gardant un peu du charme de ces boiseries sombres de l’époque. Même si celles-ci n’avaient pas l’air de très bonne qualité. Un appareillage démodé, des instruments à l’air vieillot. Il aperçut un petit radar : tout de même, pensa-t-il. Un passage à l’arrière traversait la chambre des cartes, minuscule,encombrée, d’où il prit un escalier menant à ce qui devait être l’étage du capitaine.

En y arrivant il se dit que tous les officiers devaient loger là, puisqu’il y voyait cinq ou six portes. Celle du capitaine, ou qui devait l’être de par sa position centrale, était entrouverte, laissant voir un homme de côté assis sur une chaise à bras. Il paraissait absorbé dans la contemplation de quelque chose devant lui que Michel ne pouvait pas voir.

En le voyant s’approcher, l’homme se retourna. Par politesse Michel frappa tout de même à la porte en l’ouvrant un peu plus. L’autre se leva et vint précipitamment à sa rencontre.

– Michel Hébert ?

– Oui, bonjour.

– Je suis le capitaine. Je m’appelle Georgios Constantinou. Entrez, lui dit-il en lui serrant la main chaleureusement, tout sourire.

Son accent prononcé, que le jeune homme supposa être grec, lui plut tout de suite. Tous les accents lui plaisaient, d’ailleurs. Son français était tout de même clair, probablement meilleur que l’anglais de Michel. Ça faciliterait un peu les choses, déjà que même en français il ne se sentait pas très à l’aise pour lui expliquer diplomatiquement pourquoi il ne tenait pas à naviguer sur sa barque.

L’homme était mince, plutôt court, et paraissait autour de 45 ans. Son visage au teint buriné avait des traits anguleux, avec un nez proéminent, busqué. Sabarbe était rasée mais fortement marquée, très noire. Ses cheveux, tout aussi noirs, étaient gominés, abondants et peignés vers l’arrière. Il lui faisait penser à son père. Ou mieux, à ce qu’il serait devenu s’il était resté plus longtemps à se faire éroder par le sel et les vents des Iles de la Madeleine, au lieu d’émigrer à Montréal sitôt marié. Il portait un pantalon noir au pli net, un peu trop court, et une petite veste, noire encore, sur un chandail gris à grosses mailles pas très neuf. Le tout évoquait un uniforme, mais sans en être vraiment un.

Malgré son physique et son habillement un peu austère, le capitaine ne projetait pas du tout une image de sévérité, d’autorité. Son sourire, le ton de sa voix, sa façon de regarder son interlocuteur, tout cela faisait à Michel l’effet d’une certaine candeur, presque de naïveté. Bien sûr ce pouvait être par calcul. En tout cas ses gestes, légèrement brusqués, donnaient l’impression d’une espèce de fragilité. Comme s’il avait un peu froid.

De fait c’était plutôt frisquet sur son bateau.

Entra alors un deuxième larron, sans frapper, qui échangea rapidement quelques mots en grec avec le « captan Yoryi », comme il l’appela. Son ventre énorme et son large sourire lui donnaient une allure de bon vivant. Il s’adressa au jeune homme dans un anglais hésitant, mais sur un ton enjoué et amical : il était le premier maître à bord, s’appelait Georgios aussi, et lui offrait tout de suite d’essayer le café grec.Le seulvraicafé, ajouta-t-il, et dont la préparation demandait beaucoup de soin. Difficile de refuser.

Le capitaine commença à exposer la situation. Il avait, Michel le savait sans doute, urgemment besoin d’un deuxième officier. L’autre Georgios intervint alors pour préciser que c’était pour le remplacer lui, puisqu’il cumulait les deux postes depuis que le précédent premier maître avait été tué à coups de couteau par son homme de roue2 ! Son supérieur pâlit, un sourire embarrassé sur les lèvres ; il aurait surement préféré passer sur ce détail pour le moment. Georgios II dut sentir les ondes négatives car il s’éclipsa promptement, pour préparer le café dit-il.

Voyant bien qu’il devait en dire un peu plus, Constantinou ajouta que le matelot au couteau avait réussi à s’échapper du navire lors d’une escale sur la côte américaine, où il devait être remis aux autorités policières. Il avait dû sauter à l’eau un peu avant l’arrivée. À la question de Michel sur les causes du drame il se contenta de répondre, la mine soudainement assombrie, que « c’était unsssalaud,unsssalaud ».Parlait-il de l’assassin ou de la victime ?

Michel n’osa pas insister. La conversation se poursuivant, il commençait à trouver le bonhomme sympathique. Pas formel pour deux sous, ni même en fait très prudent dans ses propos, comme si son interlocuteur était un vieil ami à qui on peut se confier. Un drôle de capitaine, somme toute.

Le premier maître revenait et repartait par intermittence, semble-t-il pour s’occuper du divin café. Georgios Ier parlait des voyages récents et à venir, alors que Michel observait du coin de l’œil la cabine et son mobilier. Il espérait en tirer des conclusions sur l’état général du bateau, et peut-être aussi sur la personnalité de Constantinou. Il y avait toujours ces boiseries sombres qui donnaient quelque chaleur, un certain charme désuet à la pièce, mais l’impression qui dominait était quand même qu’elle avait souffert du temps et de la négligence. Murs et planchers égratignés, ampoules manquantes ou mal assorties, coussins usés sur lesetty, signes de rafistolage sur les meubles, tout cela finalement se mariait bien avec l’allure du bonhomme. Michel imaginait une photo défraîchie le montrant debout dans son uniforme approximatif, au milieu de ce petit univers dont rien ne permettrait de savoir si on était en 1974 ou en 1924.

Le capitaine s’interrompit soudain, demanda au jeune homme de l’excuser pour un moment et sortit précipitamment. Que pouvait-il donc se passer de si urgent, se dit Michel. Plutôt nerveux, ce type. En réfléchissant à la situation, il se dit qu’il faudrait être fou pour s’embarquer sur une pareille épave, surtout que par les temps qui couraient les opportunités d’emploi ne manquaient pas pour un officier certifié. Pourtant quelque chose le faisait hésiter. Une petite voix, celle de la déraison sans doute, et qui luidemandait avec insistance pourquoi il tenait tant à être raisonnable. Avait-il en fait, contrairement à ce qu’il prétendait, quelque « plan de carrière dans une bonne compagnie » ? Sinon, qu’est-ce qui lui faisait peur ? Puisque justement le travail était si facile à trouver, que risquait-il à essayer, il pourrait toujours se ranger plus tard ? Il devait au moins réserver sa réponse, rien ne l’obligeait à décider sur-le-champ.

Il repensa au maître du port. Celui-là s’était moqué de lui, avait dû vouloir lui donner une leçon. Il devait s’attendre à le voir revenir, tout penaud, quémander une autre affectation, n’importe laquelle. Il aurait voulu lui montrer qu’il savait ce qu’il voulait.

Mais que voulait-il, après tout ? De l’aventure ? Si elle existait encore, où espérer la trouver sinon sur ce genre de rafiot ?

Le capitaine revint, reprit la conversation comme si de rien n’était. Déjà il semblait avoir bien jaugé le jeune écervelé devant lui puisque plutôt que d’insister sur le prochain voyage sûr et tranquille à Terre-Neuve, il lui parlait de divers contrats espérés pour les Caraïbes et la côte africaine, de cargaisons exotiques et bigarrées. Et en effet au lieu de refroidir Michel, le caractère incertain, improvisé, de ces plans ne faisait que l’aguicher davantage. La bonhomie insouciante du premier maître, qui arriva finalement avec son fameux café, et ce café lui-même, exotique à ses yeux, tout cela achevait de le convertir. Il espérait bien sûr n’en rien laisser paraitre, mais il avait déjà presquedécidé. Et il se connaissait assez pour se douter que le reste de la visite du bateau ne le ferait pas changer d’avis : si le reste était mieux, il serait un peu rassuré, s’il était pire, ce serait une promesse d’encore plus d’aventure. Rien à faire pour décrocher l’hameçon, il l’avait avalé.

Comme s’il lisait en lui, le capitaine lui proposa alors justement une tournée du navire. Un peu distrait par ses efforts pour se débarrasser aussi discrètement que possible des graines de café entre ses dents, Michel écoutait les explications. LeTortugas, néMitcham, avait été construit en 1946 en Angleterre pour le transport du charbon en rivière. Malgré ses modestes 1800 tonnes, il était aussi gros que possible pour sa fonction. En fait, c’était à l’époque « le plus gros bateau à naviguer sur la Tamise au-delà du pont de Londres, et aussi le premier charbonnier au diésel sur la rivière »3. C’est du moins ce qu’affirmait un vieux magazine que lui montra le capitaine, apparemment une publication de la première compagnie propriétaire duMitcham. La nécessité de passer sous les ponts tout le long de son parcours expliquait ses basses superstructures, et ses petits mats aisément rétractables.

Quelque part en Angleterre, 25 ans auparavant, leTortugasavait donc été une sorte de starlette locale.Mais en 1974 à Québec, il était devenu un petit vieillard assez lamentable dont on pouvait se demander comment il s’était retrouvé là. En fait, quand la Matthew Shipping l’avait acquis en 1969, elle avait dû le faire remorquer de l’Angleterre au Canada, ses machines étant hors d’usage ; ou en tout cas trop peu fiables. Une fois rafistolé, rebaptisé et réenregistré aux Iles Caïmans4, il avait transporté surtout du minerai de cuivre entre Gaspé et le nord de Terre-Neuve. La compagnie l’avait revendu l’an dernier à Pyrgi Chios Shipping, sise en Grèce.

L’ex-charbonnier faisait un peu moins de 82 mètres de longueur hors-tout. Deux de ses trois cales étaient situées entre seslogements arrière etmidship, un arrangement qui, rapprochant la timonerie de la proue, déplaisait à Michel. Autant que sa forme étroite, cela lui rappelait les barges des Grands Lacs, ces fragiles « varlopes » qui ne s’aventuraient jamais bien loin en eau salée, et sur lesquelles il s’était juré de ne jamais mettre les pieds.

Les accommodations arrière, où logeaient les non gradés, étaient dans un état véritablement lamentable. Ils n’y rencontrèrent que deux marins, avec lesquels Constantinou entama une discussion sur un ton amical. Il s’adressait à eux dans un joyeux cocktail d’italien et de français, saupoudré d’un peud’espagnol, et curieusement tout le monde semblait se comprendre. À la longue la dizaine de Dominicains qui constituaient le gros de l’équipage avaient dû finir par se satisfaire de ce baragouin commelingua francapour communiquer avec le capitaine. La plupart d’entre eux étaient en promenade à terre.

Michel voulait se montrer intéressé, il demanda d’aller jeter un coup d’œil à la salle des machines. En fait il ne connaissait pas grand-chose en mécanique, son expérience en la matière se limitant à un court stage dehuileursur le navire-école. Peut-être voulait-il aussi se convaincre que sa décision ne serait pas prise à la légère. Ils y croisèrent un petit homme affairé à la barbe grise, un Indien lui sembla-t-il, et que le capitaine ne prit pas la peine de lui présenter. Le vacarme ambiant, la saleté, les planchers graisseux, le désordre, tout cela lui confirma que leTortugasn’était définitivement pas un bateau modèle.

Ils finirent leur tournée dans la timonerie. L’équipement était minimal mais semblait suffisant, règlementaire en tout cas. Les cartes étaient à jour, le radar, bien que minuscule, avait l’air de fonctionner.

Le capitaine lui demanda soudain s’il connaissait de bons mécaniciens. Décidément leTortugasavait un sérieux problème de personnel ! Rien de bien surprenant, mais Michel s’étonna tout de même que Constantinou puisse le laisser paraitre si spontanément. C’était comme s’il le considérait déjà comme un membre de l’équipage, il n’avait pas besoind’embellir le tableau, de lui faire bonne impression. Il ne savait trop quoi en penser, s’il devait s’en réjouir ou s’en offusquer.

Plutôt que de lui répondre tout de suite, il vit là une bonne occasion de parler salaire – et de ramener un peu le zèbre sur terre.

Il s’attendait à le voir tourner un peu autour du pot, à devoir insister, demander des précisions, éventuellement négocier. Mais à son étonnement la réponse vint immédiatement, claire et nette. Sous la forme d’une offre parfaitement raisonnable, et même alléchante s’il cessait d’être résident canadien. Après tout il comptait bientôt naviguer hors du pays, et sous un drapeau étranger. Et bien sûr personne n’aurait l’idée saugrenue de vouloir payer de l’impôt au gouvernement des Iles Cayman

Il aurait pu quand même prétendre chicaner un peu sur le salaire, pour le principe, mais il lui vint une autre idée. Depuis quelque temps un certain nombre de compagnies avaient commencé à autoriser certains officiers à amener leur épouse à bord, du moins pour de courtes périodes. Pourquoi ne pas demander qu’on lui accorde ce droit ? Après tout, on voyait maintenant des femmes matelots ou officiers. Bien peu il est vrai, mais assez pour qu’on puisse difficilement continuer de soutenir que la présence de femmes sur un cargo pouvait créer des problèmes. Ou même portait malheur, comme on le disait il n’y avait pas si longtemps…

Cela restait pourtant bien un privilège, que seules quelques compagnies réputées octroyaient à des employés de longue date. Mais il était clair que Pyrgi Chios avait, et continuerait d’avoir, de grosses difficultés de recrutement. Elle était pressée par le temps, tout délai lui coûterait cher. Pourquoi ne pas essayer d’en profiter ? C’était pour une bonne cause, après tout.

Il fit observer au capitaine que son offre serait beaucoup plus intéressante pour lui, et possiblement pour certains de ses amis mécaniciens, s’il y ajoutait ce privilège. À partir du prochain voyage, par exemple, c’est-à-dire après le retour de Terre-Neuve.

L’autre ne s’attendait pas à ce genre de réponse. Il devait surtout se demander si ce jeune rêveur avait bien compris à quelle sorte de compagnie il avait affaire. S’il se rendait bien compte de l’état du navire, de l’exigüité des cabines, etc. En somme, s’il savait ce qui l’attendait. En même temps il sentait surement que son « observation », malgré le ton courtois, ressemblait fort à une exigence.

Mais après tout, sans une concession importante comment pouvait-il s’attendre à ce qu’un officier certifié, muni d’un dossier sans tache, puisse embarquer sur son bateau miteux ? Michel se dit que le capitaine devrait en fait se réjouir, puisque sa demande était en quelque sorte une contre-offre, suggérant qu’il serait prêt à s’engager si elle était acceptée. Et même qu’il essaierait de l’aider à dénicher un mécanicien dans ce cas. Le patron duTortugasn’était pas en position de force, ce serait déjà beau si son problème pouvait se régler de cette façon.

Quoi qu’il en soit ce dernier devait y réfléchir, et bien sûr en parler à sa compagnie. Quant à Michel, même – surtout – si cette faveur lui était accordée, il devait évidemment consulter Louise, prendre aussi un moment pour repenser à tout ça. On convint de se recontacter le lendemain en fin d’après-midi.

Après une chaleureuse poignée de main qui ressemblait déjà à la conclusion d’une affaire, le jeune homme quitta le navire. Une fois sur le quai, il évita de se retourner.

*
*       *

Louise n’était pas à la maison quand il arriva, il en profiterait pour réfléchir à tout cela en l’attendant. Mais en fait il n’arrivait pas à remettre en question la décision qu’il avait déjà prise, ni même à douter que Pyrgi Chios accepterait sa condition. Et encore moins à envisager que Louise puisse ne pas avoir envie de le suivre sur leTortugas. Il ne pouvait se concentrer que sur les détails de la préparation : Qu’allait-il emporter ? Combien de semaines d’avis à son employeur Louise voudrait-elle donner avant de le rejoindre ? Que feraient-ils pour la location de l’appartement ? Et pour les meubles ?

Pour calmer son anxiété il décida d’appeler son ami Denys. Il était embarrassé de lui dire qu’il envisageait d’embarquer sur une pareille galère, mais en même temps il tenait absolument à avoir son avis. Quitte à supporter ses sarcasmes…

MainImage

Le Mitcham en 1946, sans ses mats
(photo archives Wandsworth and Gas District)

Picture 5

Le Tortugas en 1974(photo Michel Tremblay)


1. Navire qui transporte des marchandises diverses au hasard des contrats, souvent dans des ports éloignés des grands centres, à la différence des navires de grandes lignes qui ont généralement des contrats à long terme.

2. On désigne parfois ainsi le timonier.

3. Texte reproduit dans Shields Gazette, 30 janvier 2009. Version électronique :

http://www.shieldsgazette.com/cookson/Colliers-continue-to-send-out.4932350.jp. Traduction libre de l’anglais.

4. Plus de la moitié du tonnage mondial est immatriculé sous de tels « pavillons de complaisance », par souci d’économie. Un certain nombre de propriétaires peu scrupuleux tirent aussi avantage de normes laxistes quant à l’environnement, la sécurité et les conditions de travail.

Chapitre 2

Le Caire, octobre 2011

On a tout dit sur Le Caire, tout et son contraire. Et tout est vrai. Une ville perpétuellement au bord du gouffre, magnifiquement laide, chaotique, impossible à vivre et impossible à quitter. Une vivante contradiction de 20 millions d’habitants désespérés et joyeux, qui mangent à l’heure où on devrait dormir et vice-versa, qui font le magasinage en famille un peu avant minuit, bébés compris, et qui depuis quelque temps passent la moitié de leur vie dans les embouteillages.

Et qui vient de se payer le luxe d’une révolution.

Une révolution ? Déjà les débats vont bon train pour bien nommer l’énorme brasse-camarades qui n’en finit pas de secouer l’Égypte : une vraie de vraie ? une pseudo-révolution ? un soulèvement populaire ? une petite crise artificiellement gonflée par une horde plus ou moins manipulée de jeunes petits-bourgeois en chaleur du Caire ?