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Claire, réponds-moi !

De
148 pages

Les activités de l’auteur, cadre dirigeant, ne suffisent pas à calmer l’angoisse du mari et du père face à la maladie de sa femme dont elle refuse de parler : l’alcoolisme.
N’ayant aucun dialogue avec elle, il lui adresse, pendant près de quinze ans, des lettres passionnées où se mêlent l’amour, la colère, la volonté d’agir, la joie et l’abattement pour combattre le mal. Ce récit dévoile, de façon saisissante, l’anxiété d’un père pour ses enfants et dépeint, avec une infinie délicatesse, les interrogations et les actions de l’entourage familial.
À soixante-cinq ans, l’auteur s’interroge : « Vais-je rester dans cette prison et attendre que la mort survienne par hasard, sans jamais regarder le soleil m’inonder de lumière, ou vais-je prendre le vent du large pour sentir renaître les saisons ? »


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-77031-8

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

 

Du même auteur :

Un oiseau sous la pluie, 2012

Du pain et des pleurs Mémoires d’un boulanger
1789-1871, 2013

Dédicace

 

 

À tous les hommes dont

la femme boit.

« Ô triste, triste était mon âme

À cause, à cause d’une femme. »

Paul Verlaine

Août 2014

Laisse-moi vivre !

Le 9 décembre 2013

Claire,

J’en ai marre… marre de mon silence. J’en ai assez d’être seul à supporter un fardeau qui pèse un âne mort et que je trimballe sur mon dos depuis bientôt vingt ans. J’en ai assez d’être reclus entre les quatre murs de ma chambre par ce poids qui me contraint à l’isolement. Les livres s’empilent et les cahiers aussi. Je ne sais plus s’il fait clair ou sombre, froid ou chaud. Ça suffit !

Enfin, j’ai pris une décision. Après de longs atermoiements, je suis résolu à ouvrir les fenêtres de mon esprit. Un bon coup de balai lui fera le plus grand bien pour enlever la poussière qui lui voile la lumière, la gêne pour respirer l’air pur. Ce nettoyage sera facile car, tu le sais, mon âme est simple, semblable comme deux gouttes d’eau à celles des autres. Elle est d’humeur changeante, quelquefois à la joie, plus souvent à la peine. Parfois, elle manifeste sa clairvoyance, parfois son hésitation. Façonnée par le temps, elle a des trous et des bosses ; par endroits, elle est fissurée par des plaies dont l’une d’entre elles est une crevasse que tu as creusée et que je m’efforce de colmater depuis des siècles. En somme, elle n’a pas grand-chose de singulier, si ce n’est qu’elle est épuisée.

Ne te laisse pas abuser par mon physique trompeur ! À me voir, tu supposes que je suis apte à supporter de lourdes charges. Si tu t’en tiens à l’allure extérieure, cela ne fait pas de doutes. Mon mètre quatre-vingt-cinq, mes cent kilos, te donnent raison. Quand tu es sur une photo, à mes côtés, tu fais figure de petit poucet avec ta taille fine, ton mètre soixante-cinq, tes yeux verts et tes cheveux blonds. Une biche en compagnie d’un taureau, telle est l’image que nous donnons à ceux qui nous dévisagent.

Tu me connais ! Tu penses que mes études supérieures, mon expérience des situations compli­quées, ma curiosité, me permettent de soutenir facilement l’assaut d’agresseurs futés et déterminés. Ne te fie pas aux apparences ! Regarde-moi, je suis un homme usé jusqu’à la corde, lessivé, désabusé, mes forces me lâchent.

Quoi qu’il en soit, je veux me libérer, je veux vivre ; oui, vivre.

Je veux rencontrer des gens à qui parler, me rouler dans l’herbe, humer la rosée du matin, me réchauffer les mains près d’un feu de bois, défier le ciel. En un mot, revoir le monde des vivants. Oh ! Que cette vision est splendide ! Plus je vis replié dans l’ombre, plus la lumière du dehors me paraît éclatante et le rêve aveuglant. Cette ambition est accessible, j’ai tout mon temps, je suis à la retraite depuis cinq ans. Ce n’est pas parce que j’ai soixante-cinq ans que je n’ai plus envie de me promener dans les nuages. Je n’ai pas encore un pied dans la tombe, que je sache ! Je tiens à réaliser mes rêves. Tant que la vie est là, je n’ai pas le droit de la mépriser. Je veux vivre.

Je devine que tu te moques de moi. Tu dis que je suis devenu incapable de prendre ma vie en main ! Pour te démontrer le contraire, je vais me débarrasser de ce ballot encombrant, cause de ma lassitude. Puisque tu ne vois rien, je vais t’emmener dans les sentiers tortueux que je parcours depuis trop longtemps, dans des ruelles sans soleil, ceinturées de ronces couvertes de longues épines qui écorchent les mains, infectent le sang, transpercent le cœur ; des routes peuplées de serpents et de monstres dont l’évocation me hante. Tu prendras conscience de mon errance et comprendras mon aspiration à la liberté, cette pierre précieuse qui scintille et qu’il importe de préserver. Tu me l’as volée, rends-la-moi !

Quoi ! Tu n’es toujours pas convaincue de ma détermination ! Eh bien, prends ce paquet de lettres ! Parcours les messages que j’ai soigneusement rassemblés à ton intention depuis le 26 février 1997. Tu y discerneras ce qui m’a guidé, pas à pas, vers ma résolution, mon dernier message que je vais te remettre très bientôt. Depuis 97, j’ai rédigé des centaines et des centaines de lettres et tu n’as répondu à aucune d’entre elles. Non, ne hausse pas les épaules ! Jamais, tu n’as pris ta plume pour esquisser quelques lignes. Depuis cette époque, tu es murée dans un silence impénétrable, totalement hermétique. À croire que tu ne sais plus parler. Je veux dire que tu ne parles jamais de ce qui est essentiel, tu ne réponds jamais à mes questions. Tu me laisses suspendu dans le vide tel un funambule. Dès lors, comment entamer la conversation avec toi ? Je n’ai vu qu’une voie, l’écriture, et je me suis mis à écrire comme un cinglé. J’ai inventé nos dialogues, j’ai envisagé tes réponses, projeté tes regards et, de cette manière, je me suis donné l’impression de converser avec toi. La magie a joué et je nous voyais, tous les deux, côte à côte, discutant dans notre salon, posément, à l’écart des colères du diable.

J’ai choisi de ne te transmettre qu’une partie de ces courriers, uniquement ceux qui me paraissent les plus révélateurs de nos échanges et, derrière ces mots dérisoires, observe l’ombre et la lumière se dessiner en demi-teinte sans que l’une n’arrive à prendre le pas sur l’autre.

Si, par hasard, quelqu’un s’empare de ces lettres, et qu’il est harponné par les griffes de cet ennemi insaisissable qui t’assaille, qu’il ait la patience de les éplucher jusqu’à la dernière virgule. Il y verra un fantôme, un vampire prenant ses aises dans toutes les fibres de mon être. À son initiative, j’ai fermé les persiennes de mon logis, il y a des décennies. Cet ennemi est odieux et je le déteste, le vomis, le hais. J’ai même des idées de meurtre. Je le tuerais sans pitié de mes mains si je le pouvais. Toutefois, ce malin continue à s’incruster dans ma chambre, sous mes draps, avec toi. Il ne me lâche pas d’un pouce.

Je te sens soucieuse, inquiète de mon dessein, craignant que, profitant de l’occasion, je déballe des atrocités sur ton compte. Rassure-toi ! Je ne me livrerai pas à une description lugubre de ma brûlure qui exhale une odeur de pourriture, pénétrant tous les pores de ma peau. Je vais plus loin que ça. Oui ! Tu m’as bien entendu. Je vais franchir l’horizon de ce ciel sombre n’annonçant que pluie et tempête et te conduire au sommet de la colline, là où la perspective se dégage et offre une large vue sur la vaste plaine permettant d’entrevoir une bonne récolte et une nouvelle espérance. Écoute le vent qui porte en lui l’air de la mer, cet espace d’un bleu sans fin où l’eau et le feu se confondent quand vient le crépuscule. Les couleurs fusionnent d’harmonies infinies qui se renouvellent à chaque seconde en un tableau vivant. Il y a longtemps que ma mémoire a raturé ces nuances de couleurs ; maintenant, il faut que je leur rende visite, que je m’attarde à les voir défiler. Oh ! J’ai tant de choses à faire. Et puis, il y a les autres, tous les autres humains. Je ne rencontre plus leurs yeux depuis cinq ans. Eux et moi avons beaucoup des choses à nous dire.

Ne fronce pas les sourcils, ne t’alarme pas ! Je suis seulement en train de dire que l’épreuve endurée a accouché d’une vertu. Elle a autorisé l’éclosion d’une révélation : la puissance de la vie. Curieux, n’est-ce pas ? D’un mal jaillit un bien. Je décèle une force extraordinaire, aussi impressionnante que celle de la mort, la vie. Cette découverte dévoile en contre-jour l’équilibre fragile errant entre vie et néant. L’espace qui les sépare est ténu, mince comme un fil de soie. Il est prêt à se rompre à tout instant mais résiste, je ne sais par quel miracle.

Aujourd’hui, Claire, je suis à bout de souffle, prêt à lever le camp et, désire que le ciel m’inonde de ses rayons. Ce matin, je suis déterminé à fausser compagnie à cet animal invisible et trop présent. J’exige de recouvrer ma liberté.

Ce fourbe prétend que je ne peux pas m’éloigner. Il s’obstine à supposer que je ne peux rien contre lui, qu’il m’est impossible de le raisonner, de le blesser, le frapper ou ruser. Ça, je ne peux plus l’admettre. C’en est trop, je dois le quitter ou lui faire prendre la poudre d’escampette !

J’entends ici et là des quolibets sur mon impuissance à le déloger, m’invitant à recourir à une tierce personne, que ce soit un proche, un copain, une relation, un spécialiste ou qui sais-je pour le faire déguerpir à ma place.

Certains, le geste large, me déclarent avec dédain :

– Bon Dieu ! Il existe bien dans ce bas monde un homme susceptible de faire entendre raison à cet étrange personnage qui te dévore ! Cherche, remue ciel et terre, ne te décourage pas et tu trouveras !

Chaque fois, je réponds :

– Pardon, j’ai tout essayé ; du moins je le pense. Figurez-vous que la police est également inopérante à chasser ce malotru ! Elle n’a pas d’armes assez sophistiquées pour entamer sa chair.

Les grondements des arrogants ne sont pas plus rassurants. Ils sont sûrs de leur fait :

– Il n’y a pas de problèmes sans solutions.

Les allusions perfides des soupçonneux m’exaspèrent :

– As-tu vraiment tout envisagé ?

Quant aux incrédules, ils se montrent désolants, ils me feraient perdre la foi :

– Tu affabules. D’avance, je ne crois pas à ton histoire.

Claire ! Regarde s’approcher, d’une démarche assurée, les individus suffisants qui n’ont que mépris pour les déchirures de la vie :

– Tu es un pauvre type qui complique les choses. Débrouille-toi ! Après tout, ce n’est pas notre problème.

Non ! Je ne suis pas un pauvre type. Non ! Il n’y a pas des solutions à tout. Oh ! Il n’y a pas si longtemps, je leur ressemblais, j’étais leur copie conforme. Avec le même air hautain ou compatissant, je criais haut et fort qu’il y avait une issue à n’importe quelle difficulté. Pour prétendre cela, il faut que la vie soit clémente et avoir de la chance. Or, comme la lèpre, la misère court partout et je ne la voyais plus. Les lumières de la ville déployaient un monde idéal, des couples parfaits, elles me faisaient croire que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes et je l’ai cru. Quelle bêtise quand j’y pense !

Claire ! Contrairement aux habitudes que tu m’as imposées, je ne prends pas de gants pour te confesser, humblement, la gorge serrée :

– Pas dans mon cas. Il n’y a pas de solutions à l’alcoolisme de ma propre femme qui frise les soixante-deux ans. Il n’y a pas de remèdes pour celle avec qui je vis depuis trente ans.

Je sais qu’une telle déclaration entraîne le silence dans son sillage. Chacun baisse les yeux, me tourne le dos et part de son côté. Et le soleil s’égare dans les ténèbres.

Il se fait tard ce soir et il est temps pour moi d’aller m’allonger, d’essayer de trouver le sommeil qui me fuit et me délaisse sur mon lit les yeux ouverts. Comment trouver la paix quand tu n’es plus celle que j’ai connue, il y a des lustres ? Ton visage d’antan, plein de charme et d’esprit, n’est plus.

Et je me demande pourquoi je poursuis encore mon inlassable combat contre ton alcoolisme.

N’est-ce pas au-dessus de mes forces ? Vais-je rester ou vais-je partir ?

Le cri

Paris, le 26 février 1997

Ma très chère Claire,

Je suis fatigué, fatigué de tes fausses réponses. Pourquoi me déclarer, sans sourciller, ne souffrir d’aucune maladie ? Mes allusions t’agacent, mes questions te rebutent. Elles ne seraient que le produit de mon imagination débridée. Allons donc ! Pourquoi t’adresser à moi comme à un étranger de passage qui viendrait se mêler d’une intimité qui ne le concerne pas ? C’est dur d’entendre ça, j’encaisse le coup comme un boxeur groggy. Étant ton mari, il est naturel que je m’intéresse à ta santé, non ? Quel entêtement ! Tu insinues que mes allégations ne reposent que sur du sable.

Faut pas exagérer ! Je ne peux pas te laisser proférer cette contre-vérité.

Ce n’est pas moi qui ai découvert ta maladie, c’est juste. Depuis des mois, j’avais uniquement dépisté quelques excès que j’attribuais à des trop-pleins de vie, à ta joie, à ta générosité. Tu es si pétillante, si rayonnante, si libre que je ne pouvais pas envisager une seconde une accoutumance à l’alcool. Oh ! Cruelle désillusion ! Les yeux fermés, je m’accable de remords de n’avoir rien décelé.

Ce qui m’a fait réagir, c’est un cri. Un cri qui fait froid dans le dos, une supplique mêlée de désespoir que j’emporterai jusque au fond ma tombe, et peut-être au-delà. Cette plainte n’était pas humaine. Elle était bestiale, elle venait d’ailleurs, du dernier cercle de l’enfer ou bien des eaux souterraines de notre être. Tu ne me crois pas ! Un seul mot sur mon dernier week-end te permettra, je l’espère, de vérifier que je n’affabule pas, que je ne travestis pas la réalité !

Dimanche dernier, je me trouvais seul dans notre maison de campagne, paisiblement installé. Je jouissais du charme de ce minuscule village isolé, non loin de Paris, où en deux jours je me régénère d’une lourde semaine de travail. J’apprécie ce coin de paradis que nous avons refleuri et rajeuni ensemble au fil du temps. Tu le sais, je prends plaisir à m’y prélasser seul ou en ta compagnie avec nos quatre filles. Tout est calme et paisible dans ce lieu où le temps s’est arrêté d’égrener les minutes comme au bureau. Il n’est plus un instrument de mesure, il impose son rythme. L’hiver, le feu de bois suffit à nous transporter loin des soucis quotidiens ; l’été, les piaillements des enfants égaient nos cœurs. Ce week-end-là, tu étais restée avec les gamins au domicile principal.

Dans l’après-midi, alors que je m’aventurais à faire un brin de jardinage, le téléphone sonna. Je n’ai pas eu le temps de prononcer une syllabe qu’un cri a retenti. De la gorge d’une de nos filles, une explosion assourdissante s’arrachait, s’extirpait de ses entrailles, hurlant une angoisse existentielle. Je connais ma fille, cette adolescente élancée, belle comme le jour, entourée d’amoureux, avec un cœur d’oiseau, sensible aux vibrations de l’âme, prête à s’émouvoir de tout, les pleurs à fleur de peau. À ce moment-là, ce n’était pas cette émotion qui s’exprimait, c’était un déchaînement qui la dépassait, l’envahissait. Une âme capturée par l’abîme, déchiquetée, défigurée m’implorait à l’autre bout du fil. Un appel jeté de toutes les forces d’une enfant de quinze ans, d’une désespérée. La souffrance de l’âme, sa frayeur, s’extériorisaient à l’état brut. Un cri d’une telle violence que la terre entière en portera à jamais les stigmates. Je l’entends encore, il inonde mon cœur. Jamais je n’avais entendu un tel effondrement, une telle peur. J’étais abasourdi.

L’effarement était dans ce petit combiné :

– Papa, viens vite, viens.

Pas de haine, pas d’ordre qui me soit adressé ; une requête qui n’attend rien en retour.

Ces bribes de mots, baignées de larmes, torturées, difformes ont fondu sur moi comme un tonnerre, une bombe. J’étais, à mon tour, paralysé l’espace d’un quart de seconde par ce râle surgi des profondeurs de la terre. À l’avenir, je ne pourrai plus regarder Le Cri d’Edvard Munch, sans entendre cette puissance que ma fille diffusait. Je ne pourrai plus jamais le regarder.

J’ai immédiatement compris, je savais qu’un malheur était entré par effraction, détruisant portes et fenêtres, enflammant les âmes fragiles de nos enfants.

En une demi-heure, j’étais chez nous. Nos filles étaient prostrées dans le silence de la terreur fait d’incertitudes et d’interrogations fiévreuses. Elles étaient dans un canapé du salon, liées les unes aux autres, soudées, immobiles, raides comme des piquets. Pas de bonjours, pas de baisers, les mots étaient dérisoires, ils n’avaient pas leur place ; les explications pareillement. Elles étaient foudroyées. Je ne voyais que leurs yeux ronds m’ordonnant de résoudre impérativement et sans délai une situation insolite et insupportable. Leur mère ne devait plus se mettre dans des états pareils.

L’aînée, dix-huit ans, sensiblement de la même taille que la troisième, une chevelure noire et abondante dont elle est fière, une voix douce et un ton apaisant, sensible à la misère du monde, me supplia, de ses yeux sombres, d’agir rapidement. La troisième, onze ans, une peau de soie, pleine d’humour et de tendresse, capable d’emportements car elle sait ce qu’elle veut, me somma, d’un œil farouche, d’intervenir sans tarder. La deuxième, celle qui m’a appelé, celle qui respire par le cœur, me désigna ton bureau de ses yeux humides. Quant à la quatrième, sept ans, elle était blottie dans les bras de sa grande sœur, ne sachant pas trop bien ce qui se tramait, flairant la tragédie, ses yeux étaient ravis de me voir, j’étais l’indubitable soutien.

J’ai bondi dans ton bureau. Je suis resté tétanisé. Spectacle surréaliste. Je demeurais transi, fasciné, hypnotisé. Mon esprit ne fonctionnait plus, obsédé par une image tellement incroyable, tellement invraisemblable qu’il ne pouvait y croire. Tu gisais sur le sol comme une morte, inerte, recroquevillée comme un fœtus, nez sur le plancher. La lumière de la fenêtre flottait d’une lueur blanchâtre sur ton corps sans vie. Je crois que la mort rôdait dans les parages, juste pour m’effrayer, sans se précipiter. Ce n’était pas...