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Conversation avec un samovar

De
135 pages
A partir de trois objets laissés par sa grand-mère, un billet de un dollar, un malika, un samovar, Lucia, architecte d'intérieur, réinvente l'histoire de Martha et de ses enfants, entre les années 1920 et 1940; des voyages transatlantiques à la confrontation avec la mort et l'extrême souffrance dans la salle commune d'un hôpital militaire, la conquête d'une nouvelle vie dans le Paris de l'entre-deux-guerres, se tisse une toile de fond plus universelle. Les objets témoignent autrement que le discours. L'ambiance qui en émerge, la narration qui en est faite nous invitent à porter un autre regard sur nos comportements, nos réactions, nos stratégies de vie.
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Conversation avec un samovar
Objets et sentiments: Quel héritage familial?

Récit

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-7421-0

EAN : 9782747574211

Yveline REY

Conversation

avec un samovar

Objets et sentiments: Quel héritage familial?

Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Ouvrages du même auteur

Rey Y. La thérapie familiale telle quelle... De la théorie à la pratique. ESF éditeur, Paris. 1983. Rey Y., Prieur B. Systèmes, éthique, perspectives thérapie familiale. ESF éditeur, Paris. 1991. en

Caillé P. et Rey Y. Il était unefois...La méthode narrative en systémique. ESF éditeur, PARIS. 2èédition 1996. Caillé P. et Rey Y. Les objets flottants: méthodes d'entretien systémiques. Éditions FABER, Paris. 3è édition 2004.

Toutes lesfamilles ont besoin d'une histoire. Toutes les familles cherchent une histoire à se raconter. Une histoire qui témoigne du passé, des expériences vécues. Bref, une histoire qui inscrive ses membres dans une appartenance. Mais pas seulement, Une histoire aussi pour organiser le monde d'aujourd'hui. Donner un cadre, transmettre savoirs et savoir-faire. Apprendre des codes, justifier les rites et surtout vivifier les liens. Une histoire en somme pour préparer le monde de demain. À chacun de trouver ou de s'y faire une place, de jouer sa partition, De composer sa propre mélodie. Mais ce n'est pas toujours simple, Parfois ilfaut changer d'histoire. L'important n'est pas tant que l'histoire soit vraie. Les histoires de famille sont toujours vraies et fausses à la fois. L'important c'est qu'il y ait une histoire, Et qu'elle soit suffisamment lisible. Ainsi chacun pourra, à sa guise, se l'approprier, la continuer, La modifier, la réécrire, en inventer de nouvelles, Ou tout simplement tourner la page. Conversation avec un samovar est une histoire de famille possible, Et je l'espère lisible.

Yveline Rey

Prologue

Le samovar était là sur l'étagère. D'aussi loin que remontaient ses souvenirs, il avait toujours été là. Sur une commode, sur une table basse et maintenant sur l'étagère. Le samovar était un des rares objets que lui avait légués sa grand-mère. Certains d'entre eux gardaient trace de cette odeur poudrée, si raffinée et caractéristique de Martha. Pourtant elle n'avait été riche que des fabuleuses histoires de ses lointains voyages et d'une vie en montagnes russes. Le samovar était là, terne, recouvert de la patine des temps mais aussi d'années poussières. Un jour, sans trop savoir pourquoi, Lucia y passa un chiffon. Intact se mit à luire l'éclat de l'argent, encore un effort, il deviendrait miroir. Les mois passaient, il lui semblait que parfois le samovar se manifestait plus qu'à l'ordinaire, elle recommençait la cérémonie du chiffon.

Peu à peu ces moments passés en tête-à-tête avec le samovar devinrent des rituels d'une intense concentration mais qui lui procuraient également une totale évasion. Le samovar lui parlait du temps, surtout du temps qui coule. Des temps anciens certes, mais aussi du temps présent, du temps à venir. Il dessinait une sorte de fil d'Ariane en pointillé où les blancs occupaient infiniment plus d'espace que le noir des traits. En fait, le samovar sous les coups de chiffon laissait échapper les bribes d'une histoire, sourdre cette émotion si singulière du jamais plus qui surgit quand le vivant se heurte à la finitude d'un passé révolu. C'est ainsi que commença la conversation entre Lucia et le samovar. Quand elle eut enfin la curiosité de le retourner pour déchiffrer avec peine les signes gravés sous la théière, elle sut que cette conversation avait commencé bien avant elle. En fait, elle découvrirait assez vite qu'elle n'était qu'une invitée tardive, une interlocutrice de passage parmi d'autres. Elle était entrée dans la danse sans en connaître la chorégraphie. Comme chacun d'entre nous, elle avait peu à peu appris les pas qui lui permettaient d'y participer. Mais ces quelques objets légués par Martha allaient apporter un autre éclairage à sa participation à ce ballet si familier et pourtant bien mal connu. Le premier échange avec le samovar l'emplissait de respect et d'humilité, il était tellement plus vieux qu'elle et pourtant, sans aucun doute, il lui survivrait. Cette conversation cependant n'avait rien d'anodin, les phrases allaient en relier d'autres et ainsi se tisserait l'histoire; ainsi peu à peu s'ébaucherait le dessin du canevas. Celui qu'on appelle, par défaut d'un terme plus précis, un destin ou une destinée. Au fur et à mesure que s'engageait le dialogue avec le samovar, elle eut la curiosité de s'intéresser aux autres 10

objets posés çà et là et qui vinrent se glisser, à leur tour, dans la conversation. Tels des miroirs turbulents, ils renvoyaient l'image d'un paysage incertain, déformé, parfois estompé. Et c'est dans cette estompe que s'installait le mystère, que fleurissaient les questions, que gambadait l'imagination. Ces quelques objets résonnaient des joies et des drames d'une vie ordinaire sans pour autant être banale, de toutes façons, d'une vie humaine unique. En fait, pendant longtemps, Lucia n'avait pas su les voir tant ils faisaient partie du quotidien d'un univers familier. Pourtant son métier d'architecte d'intérieur la conduisait à rechercher, à travers le monde, des bibelots anciens ou des œuvres originales de créateurs contemporains. Elle n'avait jamais, jusqu'à ce contact physique, presque charnel, avec le samovar, fait de lien entre sa profession actuelle et son intérêt soudain pour ces objets laissés par Martha. C'est la perte d'autres êtres chers, la condensation de l'absence, qui les avaient rendus visibles et peu à peu lisibles. C'était aussi une remarque anodine: «que vas-tu faire de ces vieilleries?» qui tout à coup, paradoxalement, les lui rendirent précieux. Pêle-mêle on pouvait trouver ça et là : Sur le chiffonnier en merisier de la chambre, une cassette en bois dont la laque noire était largement écaillée. La cassette contenait des photos anciennes, des cartes postales écornées, aux couleurs ternies mais surtout sur le dessus de cette pile hétéroclite un billet d'un dollar, plié en deux et tout aussi défraîchi. Dans la potiche en céramique de l'entrée, une canne en bois de néflier, plus exactement un makila, bâton traditionnel basque, qui disputait depuis des années sa place au milieu de parapluies de toutes formes et de différentes tailles. Il avait bien failli disparaître dans les Il

déménagements successifs. Et puis maintenant sur une étagère, le samovar qui à chaque passage du chiffon retrouvait un peu de sa splendeur. Il fallut un certain temps à Lucia pour réaliser que ces objets étaient liés par un fil qui resterait mystérieux et peut-être redoutable tant qu'elle n'interrogerait pas la mémoire des quelques personnes encore en vie et qui avaient connu Martha; tant qu'elle n'irait pas à la recherche d'autres indices. Mais surtout tant qu'elle se refuserait à penser qu'elle avait quelque chose à voir avec cette histoire ou pire, que sa vie n'était qu'une sorte de chapitre d'un récit qui continuait de s'écrire au gré des générations. Ces objets devenaient alors des sortes de témoins, silencieux et néanmoins bavards, qui faisaient surgir de l'ombre d'étranges coïncidences et des surimpressions plus ou moins inattendues. Il ne s'agissait aucunement pour Lucia d'envisager une simple détermination du passé sur le présent. Mais la fréquentation des antiquaires avait contribué à développer chez elle une curiosité qui, simultanément, la rapprochait et l'éloignait des choses. Par les objets, elle avait appris à se familiariser avec certains usages et singulières coutumes de pays lointains, à découvrir des légendes oubliées. En même temps, ces objets qui donnaient plus à voir qu'à entendre, faisaient office de médiateurs dans cette exploration de mondes plus ou moins connus. Ils focalisaient l'attention sur leur forme, leur étrangeté, leur esthétique et simultanément introduisaient un recul qui permettait d'acquérir une vision d'ensemble plus globale. Le billet de un dollar tout fripé et sur lequel était inscrit à l'encre bleu délavé un encore très lisible « good luck », le makila oublié dans la potiche de l'entrée, le samovar sur 12

l'étagère jalonnaient le paysage. Ils transmettaient, autrement que par des mots, quelque chose sur son relief, ses accidents, ses ressources. L'âme des « objets inanimés» interrogée par le poète se reconstruisait dans le regard que Lucia leur portait. Mais pourquoi ces trois objets plutôt que d'autres comme le service à café en porcelaine de Paris ou les aquarelles accrochées au-dessus de la commode? En apparence ces trois là étaient très différents les uns des autres et ce qui pouvait les relier ne sautait pas aux yeux. Cependant, elle finit par découvrir que chacun d'eux représentait une borne et marquait une rencontre-clé, voire un tournant dans la vie de Martha. Ainsi, le billet de un dollar signait sa vraie déclaration d'autonomie mais surtout parlait de sa rencontre avec l'aventure et les voyages. Le makila en bois de néflier convoquait, lui, sa rencontre avec la mort et la souffrance extrême. Quant au samovar, il suggérait sa découverte de l'amour dans la plénitude de la maturité. Pas étonnant alors, qu'un frileux matin d'hiver, Lucia ait eu soudain l'envie irrépressible de lui redonner un peu de son lustre initial. Cependant, il lui avait fallu avancer en âge et grandir en modestie pour imaginer que ces objets de peu de valeur marchande pouvaient lui apprendre autre chose à elle la fouineuse des brocantes, la spécialiste en œuvres d'art et curiosités de toutes origines. Elle décida de les regarder avec plus d'attention, mais surtout de les écouter raconter leurs histoires et aussi le récit des blancs et des manques laissés par Martha.

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