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Coupable...de n'être pas aimée

De
204 pages

Le récit autobiographique de Charlène Sudiman retrace le long et douloureux combat mené par une femme pour l'acceptation de soi. Après avoir enduré durant des années le mépris de son mari, elle finit par ne plus supporter de se sentir incomprise et décide de quitter son foyer. L'origine de sa dépression remonte à son enfance malheureuse, quand l'indifférence, voire l'agacement de ses parents à son égard la poussent à croire qu'elle n'est pas digne d'être aimée. Sa vie durant, elle cherche comment combler ce manque affectif et développe un fort sentiment de culpabilité. Alors même qu'elle a honte de sa féminité, elle tente par tous les moyens de correspondre au modèle d'épouse et de mère de famille parfaite qu'elle s'est fixé. Ce n'est qu'en brisant le silence qui entoure les raisons de son « si profond mal-être » pour entreprendre une psychanalyse, qu'elle parvient à dénouer les liens qui la rattachent trop étroitement à sa mère. Enfin libérée de ses peurs, elle peut devenir une femme émancipée et fière de l'être.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-22688-2

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À mes fils

Je hais mon âme, misérable et gémissante, qui endure avec patience, tordue ou tressée par d’autres mains.

Karin Boye

1

J’ai écrit ce livre par nécessité.

C’était le seul moyen à ma portée pour exprimer la souffrance intime qui me tenaillait depuis des années et que je ne parvenais pas à extérioriser.

Il m’était impossible de mettre des mots sur mon mal que je ne comprenais pas. De ce fait, je me croyais anormale, ou coupable, et j’en étais particulièrement honteuse, si bien que c’est en secret que j’ai rédigé ces pages.

En même temps, j’avais le sentiment que mon histoire sortait vraiment du commun, qu’elle était réellement poignante aussi, et c’est pourquoi il me semblait extrêmement important d’en laisser une trace.

Il me tenait à cœur, surtout, que mes proches apprennent un jour le si profond mal-être qui avait été le mien. Ceci à commencer par mon mari, qui paraissait si terriblement indifférent à ma souffrance.

C’est probablement à cause de cette indifférence que j’ai fini par perdre totalement pied et c’est donc à partir de là que j’ai commencé mon récit.

Depuis plusieurs années, déjà, je m’enfonçais dans une dépression sans nom et je ne comprenais pas du tout ce qui m’arrivait.

J’avais en moi une peur terrible, bien qu’il me soit impossible de définir celle-ci. J’avais peur des réactions de mon mari et peur de m’exposer au risque d’être condamnée.

Je ne savais pas de quel genre était cette condamnation, mais j’avais peur.

Et puis j’avais honte aussi.

Je me sentais coupable et c’est dans ces conditions extrêmement pénibles, que j’ai finalement décidé de quitter mon mari.

Nous étions mariés depuis vingt-deux ans et, au préalable, nous avions été fiancés pendant six ans. C’est dire combien nous avions engagé et construit de choses ensemble.

Pour commencer, deux enfants sont nés de ce couple et ce sont eux également, en me séparant de mon mari, que j’ai quittés, malgré le fait qu’ils représentaient toute ma vie.

Ils étaient la seule chose qui donnait réellement un sens à cette vie.

Ensuite, point important, nous avions aussi construit une villa, en partie de nos mains, et je tirais une extrême fierté de sa réalisation, parce que grâce à elle, à mon mari et à mes enfants, j’étais une épouse et une mère, ce qui me donnait le sentiment d’avoir un certain statut sur terre.

Dès lors, contrairement à ce que j’avais vécu jusque-là, il me semblait être « quelqu’un ».

Mon désespoir a été tellement immense lorsque j’ai dû adopter – comme unique solution à la souffrance que je ressentais – la décision de quitter tout cela, qu’il m’a été impossible de vraiment le décrire.

Je « mourais » littéralement de cette conjoncture, mais je ne pouvais plus faire autrement car mon état de santé, morale et physique, était par trop dégradé.

C’est la raison pour laquelle aussi, je ne pouvais pas emmener mes fils. Je n’en avais plus la force physique, mais aussi, je n’en avais pas les moyens financiers.

Je me suis donc trouvée dans l’obligation de les laisser à leur père qui, pourtant, d’après mes impressions personnelles, ne s’en occupait pas, ou alors tellement peu.

Il faut dire qu’heureusement Etienne et Sébastien n’étaient plus des enfants puisqu’ils avaient à ce moment-là, 19 et 16 ans.

Malgré cela, j’avais tout de même le sentiment extrêmement culpabilisant de les « abandonner ».

D’un autre côté, j’étais obligée de reconnaître que mon statut de mère, tant désiré pourtant, ne parvenait plus à me rassurer. Certes, j’aimais mes enfants plus que tout, mais même avec eux, j’avais le sentiment d’être leurrée.

Je leur consacrais la majeure partie de mon temps et il me semblait ne pas en être vraiment récompensée car j’étais trop en manque d’amour. Ceci de la part de n’importe qui d’ailleurs, ou peut-être étais-je incapable de le ressentir ? Incapable moi-même de le donner ? Et sans cesse je m’en culpabilisais.

Ainsi, toute ma vie n’était que culpabilité et, à ce moment où j’avais décidé de quitter le domicile conjugal, celle-ci a encore été décuplée.

Pourtant, je n’avais rien fait jusque-là de si répréhensible et je ne comprenais pas cette « faute » que je m’attribuais.

Je remplissais mon rôle d’épouse et de mère du mieux que je le pouvais et je ne comprenais plus rien de ce qui m’arrivait alors que j’avais tant désiré réussir mon couple et surtout la cellule familiale qui en était issue. J’avais un immense besoin d’être rassurée par cette unité et ma peur était atroce de me retrouver seule.

Il m’était impossible pourtant de revenir en arrière, car le fait de rester auprès de ce mari qui déniait ma souffrance, accentuait celle-ci au maximum.

Déjà je ne pesais plus que quarante-deux kilos alors que j’en pesais soixante quelque temps auparavant et ceci parce que je ne mangeais pratiquement plus, espérant ainsi disparaître peu à peu.

J’avais envie de mourir, j’avais envie aussi que l’on prenne ma détresse en considération, mais il n’y avait personne pour prendre mes menaces au sérieux.

Il y avait longtemps que j’allais mal et que personne ne semblait s’en rendre compte. C’est la raison pour laquelle j’avais déjà, de nombreuses fois, écrit des lettres à mon mari pour essayer de lui faire comprendre ce que je ressentais.

Mais Gérard restait fermé à ce genre d’appel, sans doute parce que mon mal-être était plus psychologique qu’autre chose et qu’il n’admettait rien de ce qui était psy.

Il est vrai que je ressentais un mal fou à exprimer mes pensées, que je ne situais pas réellement moi-même. J’évoquais en permanence « quelque chose » de vague et d’ancien, lié à mon enfance et qui me faisait mal.

Je me plaignais constamment, à peu près à propos de tout, alors qu’en apparence j’étais entourée de bien-être. Mon mari, passablement excédé, me le répétait d’ailleurs souvent. Il prétendait ne rien pouvoir me donner d’autre que tout ce que j’avais reçu jusqu’ici, c’est-à-dire principalement une grande aisance matérielle.

J’étais désespérée parce que je ne parvenais pas à faire comprendre que ce n’était pas à ce niveau qu’une souffrance m’atteignait.

Dans l’enfance déjà, je n’avais manqué de rien, ce qui ne m’avait pas empêchée de me sentir malheureuse.

Il y avait en moi autre chose qui me taraudait et que je ne savais dire. Si bien que j’avais beau rassembler mes idées, j’avais beau réfléchir, j’avais beau me remémorer les grands moments de notre vie, notre mariage fastueux, nos charmants enfants et notre belle progression matérielle, je n’étais pas heureuse. Mais je ne comprenais pas la raison de cette tristesse constante.

Une seule chose était certaine, qui me perturbait depuis des lustres : c’était en moi que se trouvait l’erreur et il fallait que je sache d’où me venait cette persuasion.

Pourquoi étais-je convaincue – tout en éprouvant une angoisse profonde – qu’il était impossible de m’aimer ?

Il me fallait répondre à cette question, car je savais que sans cela je ne serais plus jamais tranquille.

Or, comprendre, c’était remonter à l’origine de mon mal : mon enfance, et c’est la raison pour laquelle j’ai repris ma vie depuis ses débuts.

Il restait ma honte trop grande de mon abnégation que je pensais être due à mon état de femme.

Toutes mes pensées conscientes étaient axées sur cette idée : « Être femme est un handicap épouvantable dont elle souffre toute sa vie. La femme doit lutter et lutter encore pour faire entendre sa voix. »

Toute ma vie, toutes mes pensées, tous mes actes sont dirigés dans ce sens, avec cette certitude, profondément ancrée dans ma conscience, de me croire une infirme d’être née fille.

Étant du sexe féminin, et malheureuse, j’ai été persuadée pendant des années que ce sexe-là seul, souffrait de son état.

La femme était à mon sens un véritable sacrifice humain et le monde entier, les lois, les hommes et même la nature qui l’obligeait à souffrir – je songe ici à l’accouchement par exemple – étaient ligués contre elle.

Si bien que mes pensées se sont arrêtées à cette injustice qu’il m’était impossible d’accepter.

Je sais avoir détesté mon mari pour la simple raison qu’il était homme.

Cependant il restait une contradiction énorme dans ce raisonnement, et c’était le couple qui m’avait servi de modèle.

Le seul couple qui avait rempli mon enfance, c’est-à-dire mes parents, dans lequel au contraire, j’avais décelé depuis longtemps une terrible injustice à l’égard de mon père. C’était lui, la victime dans ce couple, et ma mère l’élément écrasant.

C’était elle, la femme intransigeante, catégorique, sévère qui l’empêchait d’être heureux. Du moins, par le fait qu’elle criait constamment sur lui, j’en étais totalement persuadée.

Mais alors, pourquoi, tout en maudissant cette mère toute-puissante et impitoyable, telle qu’elle l’était aussi, envers nous, ma sœur et moi, était-ce vis-à-vis de l’Homme, du Mâle, que je conservais ce sentiment de crainte, cette sorte de répulsion, cette impossibilité à l’aimer ou simplement même à lui faire confiance ?

Et pourquoi, finalement, avais-je cette impression que l’homme, n’importe quel homme, était là sur terre dans le seul but d’interdire à la femme d’être heureuse ?

Quels étaient cet homme et cette femme, qui m’avaient mis en tête ces idées ?

Qui avait fait de moi ce que j’étais ?

La femme, à mon sens, et malgré le modèle offert par mes parents, était élevée dès son plus jeune âge pour accepter ce sentiment de sacrifice qui lui incombait automatiquement du fait de sa féminité et donc de sa maternité future.

Être femme, c’est être mère et, effectivement, c’était inscrit comme ça, tout au fond de moi.

Depuis mon enfance, je souhaitais être mère, mais malgré cela, je ne m’admettais pas au féminin. Je me croyais anormale d’être une femme. Pourquoi ?

C’est en partie pour répondre à cette question que je me suis si particulièrement penchée sur ma vie.

Ainsi, tout au long de mon livre, on pourra suivre les sentiments bouleversés d’une enfant, d’une adolescente, et finalement d’une femme blessée par la vie, et on pourra se rendre compte de cette incompréhension totale qu’elle éprouve face aux événements qui l’assaillent, le tout dominé par un sentiment profond de culpabilité et d’angoisse inhérente à celle-ci.

Mon histoire est en tout cas le témoignage d’un mal-être très profond qui m’aura rendue excessivement vulnérable.

Mais ma volonté aura été de refuser le sort qui s’acharnait sur moi. De refuser cette répétition d’échecs qui m’accablaient et qui, bizarrement accablaient ma sœur Jacqueline de dix-huit mois mon aînée, d’une façon plus ou moins identique, et de refuser enfin cette incompréhension tenace qui me tuait.

J’aurai passé près de trente ans de ma vie en recherches et analyses pour découvrir enfin l’origine de mon mal, mais, en le démystifiant, j’ai compris la raison pour laquelle je ne pouvais pas m’aimer et donc, j’étais forcée de « mourir » (psychiquement parlant).

Elle était là, mon angoisse, ma si grande angoisse, ma peur, mon besoin d’un secours, d’un appui au moins, ces dernières années de si grands troubles. C’était la « mort » qui s’approchait.

Ainsi je sais maintenant que ce ne sont pas mes enfants et le risque de leur avenir qui, en tout premier lieu, me retenaient si intensément à mon mari, comme je l’ai cru avec tant de conviction, mais ma propre vie qui dépendait entièrement de mon acceptation de moi.

Et, en définitive, c’est Christiane Olivier, psychanalyste, qui a trouvé la phrase idéale qui résume à elle seule la raison de la conduite de toute ma vie.

« Les femmes commencent à peine à se montrer telles qu’elles sont et non telles que les hommes les veulent.

Peut-être ne les accepteront-ils plus et seront-elles renvoyées à elles-mêmes (Solitude ou homosexualité ?)

Il y a un risque à parier qu’on nous a appris à mesurer plutôt qu’à vaincre. Et, bien souvent, les femmes ont encore peur des souhaits mortifères des hommes à leur égard et préfèrent le silence à la mort. »1

C’est à partir de cette phrase, entre autres, que j’ai commencé à me poser de réelles questions et à vouloir me pencher tout à fait sur le contenu de ma vie.

Cependant, de m’ouvrir les yeux sur cette histoire devait me faire découvrir au sujet des miens – parents, mari, enfants – une réalité qui m’horrifierait tellement, que je mettrais des années à accepter d’y croire.

J’avais besoin de me sentir aimée car, sans cela, je ne pouvais pas « exister » et c’est la raison pour laquelle j’ai mis tant de temps à « guérir ».

L’écriture est devenue un besoin parce que la rédaction de ce texte m’a aidée à chercher sans cesse en moi les raisons pour lesquelles je me comportais si bizarrement.

J’y ai consacré énormément de temps mais, grâce à mon acharnement, j’ai finalement découvert la véritable cause de mon si profond mal d’existence, et c’est cette recherche sur moi-même, pénible, harassante, démoralisante, blessante, mais finalement indispensable pour que je m’accepte moi-même, que je raconte par le biais de mes notes et que je livre ici, telles quelles, à la réflexion de tous.

*
*       *


1  Phrase extraite du livreLes enfants de Jocaste.

2

Je suis née en 1943 à Elisabethville au Congo belge. Ma mère, fille unique, avait 22 ans et mon père 31.

Je n’ai pas de souvenirs précis de ma toute petite enfance. Il ne me reste que les rares moments évoqués par ma mère et qui ne sont en général pas flatteurs. D’après elle, j’étais un « Poison » et l’on m’avait d’ailleurs surnommée ainsi pour cette raison.

Avant même de naître, je la faisais déjà enrager.

Toujours d’après elle, je n’étais pas du tout obéissante et, pour me corriger, alors que j’avais à peine un peu plus d’un an, elle m’enfermait dans un sombre petit réduit appelé « magasin bilulu », ce qui signifie en langage africain, « petites bêtes » – araignées, rats ou souris – destinées à effrayer les enfants et à les rendre sages.

J’étais aussi, d’après les dires de ma mère, extrêmement têtue et lorsqu’elle venait me chercher au bout de quelque temps et me demandait si j’allais être sage maintenant, je me laissais tomber rageusement sur mon petit derrière en répliquant :

« Mi veux pas ! »

Tel comportement qui l’obligeait, disait-elle, à prolonger la punition.

J’étais turbulente aussi et l’on parlait de moi également en disant que j’étais un « garçon manqué ».

J’étais très difficile paraît-il et c’est pour cette raison que l’on m’avait surnommée « Poison ».

Tout le contraire de ma sœur Jacqueline, de dix-huit mois mon aînée qui, elle, avait été surnommée « Poupette ».

Un de mes grands défauts également était d’être particulièrement effrontée, si bien qu’il m’arrivait de tenir tête à ma mère en fixant mon regard dans le sien jusqu’à ce qu’elle m’oblige sévèrement à baisser les yeux.

Tout cela ne donnait pas de moi une image sympathique et pourtant, c’est vers cette petite fille-là, pleine de vigueur, que penchait mon cœur car j’ai détesté ce que je suis devenue par la suite, c’est-à-dire une « nouille ».

Ce que j’ai, malheureusement, parfaitement retenu de mon enfance, c’est l’atmosphère exécrable qui régnait à la maison.

Toute mon enfance est baignée des querelles quelquefois très fortes entre mes parents. Ils semblaient se haïr, et ma mère, surtout, criait énormément sur mon père. Elle était constamment en colère contre lui et cela ne lui donnait certes pas une attitude sereine.

Elle était, au contraire, perpétuellement mécontente et cet effet retombait sur nous, Jacqueline et moi, dont elle n’était jamais satisfaite.

Ce qu’elle exigeait, c’était l’obéissance et la politesse la plus stricte, et sa volonté était avant tout de nous éduquer au savoir-vivre.

Elle était capable ainsi de piquer des colères fantastiques tandis que tout paraissait très vite l’énerver, surtout notre désordre et aussi nos disputes d’enfants, quelquefois très venimeuses, il faut le dire.

À ces moments, elle nous giflait et nous frappait n’importe où, sans tenir compte ni de nos cris ni de notre douleur, se promettant au contraire d’acheter un martinet pour nous corriger, ce qui lui éviterait d’avoir elle-même mal aux mains.

Il est vrai que nous ne nous entendions pas du tout, ma sœur et moi.

Constamment, pour je ne sais plus du tout quelles raisons, nous nous « crêpions le chignon » et il nous arrivait de nous faire extrêmement mal en nous cognant ou en nous griffant à sang mutuellement.

Nous n’avons jamais été proches l’une de l’autre et, dans l’ensemble, j’ignore même quelle a été l’enfance de ma sœur.

Seuls les coups de notre mère nous rapprochaient et à ces occasions nous nous réfugions dans les bras l’une de l’autre.

Lorsque j’avais environ trois ans, nous quittâmes définitivement l’Afrique pour nous installer en Belgique.

Les photos de cette époque montrent deux petites filles souriantes et jolies. Jacqueline avait des cheveux sombres et plutôt lisses alors que j’étais blonde et toute bouclée.

À notre retour, nous avons été très intimidées par ces grandes personnes curieuses qui insistaient pour que nous prononcions quelques phrases en « Souahéli », la langue que nous parlait notre petite bonne noire.

Nous fûmes accueillies et hébergées par notre grand-mère paternelle – « Mémé » qui manifesta vite une nette préférence pour le « Poison » que j’étais. J’ai aimé cette personne, la seule peut-être de mon enfance, mais malheureusement cette période fut brève car nous partîmes assez vite vivre à Tilff, près de Liège. Je ne revis jamais Mémé, qui mourut peu de temps après. J’avais 6 ans. Des années plus tard, j’appris que la cause de cet éloignement était la mésentente qui sévissait entre ma mère et sa belle-mère.

Je n’ai pas pleuré ma grand-mère parce que j’étais trop petite pour comprendre, mais je pense que, sans le savoir, j’en ai eu beaucoup de regret parce qu’elle est celle qui, en m’aimant, a tout de même fait naître en moi un rien de fierté.

Cependant, ma mère prenait bien soin de briser celle-ci, car jamais elle ne nous félicitait, jamais elle ne montrait aucune satisfaction de ses filles. Au contraire, si quelqu’un la complimentait entre autres à mon sujet et trouvait par exemple que j’étais mignonne, elle s’empressait de me dire que ces propos n’avaient été tenus que pour lui faire plaisir, et qu’en réalité, je n’étais pas du tout jolie.

À Tilff nous nous installâmes dans une belle villa que j’ai beaucoup aimée parce qu’elle avait un grand jardin dans lequel je pouvais m’ébattre à ma guise.

Ma mère, pourtant, n’aimait pas cette maison parce qu’elle était trop froide en hiver. Elle s’en plaignait énormément et ces jérémiades ne faisaient qu’augmenter la tension qui régnait dans son couple.

C’est à cette période-là que j’ai véritablement commencé à réaliser à quel point mes parents avaient peu d’amour l’un pour l’autre.

Le souvenir que me laisse ma mère de cette époque est celui d’une furie qui me faisait très peur.

Mais en même temps, j’avais un besoin immense d’elle.

Je souhaitais vraiment qu’elle m’aime. Mais, à part ses colères, elle ne s’intéressait pas à moi, ni à ma sœur d’ailleurs.

Elle était plongée dans ce qui l’occupait et je semblais ne pas exister pour elle. C’est sans doute pour attirer son attention que j’ai commencé, au point d’être traitée de « garçon manqué », à faire mille cabrioles autour d’elle. En vain.

Ce n’est que lorsque j’étais malade qu’elle me remarquait un peu, si bien que je me suis offerte régulièrement des otites et des angines.

J’étais particulièrement maigrichonne mais, surtout, j’étais tristounette, repliée sur moi-même ne pensant qu’à une seule chose, attirer vers moi les regards de ma mère.

En ce qui concerne mon père, c’était comme s’il n’existait pas.

En fait, il ne répliquait pas aux cris de ma mère et il ne parlait pas non plus. Il était tellement absent, d’ailleurs, que je ne le vois même pas dans mes souvenirs. À sa place, il n’y a qu’une ombre dans un fauteuil reculé du salon.

Il était celui sur qui ma mère se fâchait, mais en dehors de cela, il n’intervenait en rien, si bien qu’il ne semble même pas faire partie de mon enfance.

Dans celle-ci, il n’y a que ma mère, tellement mécontente qu’elle menaçait tous les siens, mari et filles, de les quitter pour toujours.

Menace qu’elle mettait quelquefois à exécution ne fût-ce que pour quelques heures et qui nous rendait folles de frayeur ma sœur et moi.

À ces moments, nous tombions à genoux, elle et moi, en larmes aux pieds de notre mère, pour lui demander pardon de toutes les fautes que nous avions commises et que nous promettions formellement de ne plus reproduire.

Lors d’une altercation plus violente encore que d’habitude, pendant un trajet en voiture, elle a obligé mon père à arrêter le véhicule pour la laisser descendre et elle est partie en criant :

– Va au diable, toi et tes gosses ! Je ne veux plus jamais vous voir !

Mon père ensuite s’est éloigné, tandis que nous avions tellement peur de perdre notre mère pour toujours, que Jacqueline et moi nous sommes mises à hurler.

Cette crainte vis-à-vis de ma mère ne devait plus jamais me quitter, d’autant que la menace de nous laisser est revenue souvent. Ainsi, petit à petit, la nostalgie a rempli mon cœur.

J’étais une petite fille très solitaire, qui jouait toute seule sans aucune amie, le plus souvent possible dans la proximité de ma mère qui pourtant était tellement occupée qu’elle ne me voyait pas.

À cette époque, le hasard m’a mis en présence d’un petit chat perdu que ma mère m’a laissé recueillir.

J’ai vénéré cette petite bête parce qu’elle a partagé tous mes jeux d’enfant. Elle était pour moi une poupée vivante et je la cajolais à longueur de journée. Ce petit chat se laissait faire par moi jusqu’à accepter que je l’habille et le promène dans une poussette. Il était tout mon bonheur sur terre.

Lorsque nous avons quitté Tilff pour nous installer définitivement à Bruxelles dans un appartement de l’avenue Louise, il m’a été permis d’emmener « Mitsou » avec moi.

Je pense que le contraire aurait été catastrophique, parce que je m’étais particulièrement attachée à lui. Il était toute ma tendresse et il était aussi ma consolation car lorsque résonnaient les injures qu’adressait ma mère à mon père, j’enfouissais ma tête dans la fourrure de mon petit chat pour ne plus rien entendre.

Je l’emmenais partout, jusque dans mon lit où nous dormions tous deux lovés l’un contre l’autre, et il était vraiment tout mon amour.

Je ne me souviens d’aucune autre tendresse. Mes parents ne nous marquaient pas d’affection.

Nous ne recevions pas de baisers, jamais. Ni le matin au lever, ni le soir quand nous allions nous coucher et, bien souvent, nous nous retirions même dans notre chambre sans dire un mot.

Cette pièce était tout mon univers dans laquelle, en présence de « Mitsou », je rêvais bien souvent en me racontant des histoires.

Je lisais la Comtesse de Ségur, et les petites filles modèles, avec toutes leurs aventures, furent mes compagnes de jeux pendant des années.

Hélas, je n’ai pas eu très longtemps le bonheur de garder mon petit chat car celui-ci est mort après quatre ou cinq ans seulement. Comme il était malade, ma mère a décidé qu’il serait mieux mort et mon père l’a emporté un jour pour le faire piquer par un vétérinaire.

J’ai pleuré sa perte des jours durant et je suis restée inconsolable.

Des années plus tard, lorsque j’avais 45 ans et que j’ai effectué un « travail » sur moi-même, je me suis rendu compte que je n’en avais jamais fait le deuil. Je le pleurais encore malgré toutes ces années.

Il me semblait n’avoir eu que ce petit chat comme seul amour au monde car si je n’avais pas mes parents, toujours préoccupés par leurs affaires de grandes personnes, il en était de même pour tout autre membre de ma famille.

Celle-ci était très petite avec juste deux oncles et deux tantes, parents éloignés qui n’avaient pas d’enfants et que l’on ne voyait que très peu, et aussi mes grands-parents maternels.

Je n’avais ni cousin ni cousine et ma sœur et moi étions les dernières de la génération.

Mon grand-père, appelé Bon-papa, était d’une sévérité extrême et ne tolérait aucun manquement. Les réunions familiales se limitaient à des parties de jeux de cartes entre adultes. Celles-ci s’appelaient « Whist » et ce terme, d’après mon grand-père, voulait dire : silence !

C’est dire combien nous étions forcées, ma sœur et moi, à nous occuper tranquillement dans notre coin en ne dérangeant personne !

C’est à peu près tout ce que j’ai retenu de ce parent qui condamnait aussi, fermement, la curiosité, et interdisait les questions.

Je ne l’aimais pas et je n’aimais pas ma Bonne-maman non plus qui lui donnait toujours raison.

Il n’y a que mon arrière-grand-mère, maman de Bon-papa, qui ait été bonne pour moi. Elle nous accueillait parfois très gentiment dans sa toute petite maison du Borinage, sans aucune commodité, mais bourrée d’objets insolites, que nous pouvions manipuler à notre guise.

Nous y passions de temps en temps, Jacqueline et moi, quelques jours heureux de vacances.

« Grand-mère » avait eu une vie hors du commun, qu’elle savait raconter avec une saveur exquise et nous l’écoutions pendant des heures. Elle nous expliquait qu’elle avait été mariée sans avoir pu faire de choix et que ce n’était qu’au fil de très nombreuses années qu’elle était parvenue à aimer son mari.

Celui-ci, notre Pépé, était un vieux monsieur à la longue barbe grise. Il était perpétuellement assis dans son fauteuil, à fumer la pipe près de Coco, le perroquet, qui clamait son propre prénom chaque fois qu’on lui adressait la parole.

Cet animal n’obéissait qu’à Pépé et il pinçait méchamment de son bec les doigts imprudents. J’étais fascinée par l’un comme par l’autre.

Cependant, c’est tout ce que j’ai retenu de lui, car je ne l’ai, de toute façon, pas connu longtemps.

Après sa mort, mon arrière-grand-mère devenue trop vieille, n’a plus pu nous recevoir et, à partir de là, nous ne l’avons vue que lorsqu’elle rendait visite à mes parents.

Mais la complicité qui nous avait unies ne s’est pas éteinte pour autant, si bien que je n’ai gardé d’elle que de bons souvenirs.

Pas suffisants malheureusement pour effacer l’enfer qui régnait chez mes parents. Leurs différends ne se sont jamais aplanis et, comme je l’ai dit déjà, toute mon enfance et toute mon adolescence aussi, d’ailleurs, sont baignées de leurs querelles.

Pendant ce temps, que ce soit ma sœur ou que ce soit moi, nous étions totalement nulles à l’école. Nous étions désordonnées aussi et peut-être bien fainéantes, si bien que ma mère nous répétait sans cesse que nous n’étions que des bonnes à rien qui ne feraient jamais rien de bon dans la vie.

De fait, nos résultats scolaires étaient lamentables, tant et si bien qu’après nos classes primaires et un essai infructueux en secondaire, nous fûmes inscrites dans une école technique.

Mon père, qui n’avait que peu de diplômes lui aussi et avait pas mal réussi malgré cela (quoique, tout soit relatif), décrétait que les études étaient inutiles et, s’il n’y avait eu l’obligation scolaire, il nous aurait placées toutes deux dans des ateliers pour y apprendre un métier. Ma sœur dans la couture, et moi qui aimait assez dessiner, chez un artiste pour y laver les pinceaux !

Par chance, une section « cours d’art » s’est ouverte dans l’établissement scolaire où l’on m’avait inscrite et j’y ai reçu une formation artistique.

Cependant j’étais mortifiée de n’avoir pas pu tenter ma chance vers des études plus poussées, car ma véritable vocation, me semblait-il, était la médecine.

Aux environs de douze ans, j’avais fait une péritonite qui avait bien failli m’emporter, mais grâce à laquelle j’avais rencontré une infirmière extraordinaire de patience, de dévouement et de gentillesse.

Nous étions dans une clinique privée et cette personne y avait une chambre dans l’annexe de l’établissement.

Cette infirmière m’était totalement dévouée et elle s’est occupée de moi pendant des heures, non seulement en me soignant mais aussi en...