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Cri d'exil d'un artiste beur

De
122 pages
Témoignage authentique d'un artiste beur victime de la double peine et maintenu au ban depuis plus de dix-huit ans. Ecorché vif par cet acharnement inhumain, l'auteur s'insurge et nous interpelle durement sur la manière dont les Droits de l'Homme sont bafoués. Un récit poignant et revendicatif qui met en évidence la pratique de la double peine, toujours en vigueur dans la France de 2007.
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CRI D'EXIL
d'un artiste beur

www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fi harmattan 1@wanadoo.fT cgL'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-03987-2 EAN:9782296039872

Ben Jean Valjean

CRI D'EXIL
d'un artiste beur

L'HARMA TT AN

En couverture:

Œuvres de l'auteur (www.banni-art.net)

Je vous ai souvent entendu parler de quelqu'un qui a mal agi comme s'il n'était pas l'un des vôtres, mais un étranger parmi vous, un intrus dans
votre monde.

J'affirme ceci: de même que les saints et les justes ne peuvent s'élever plus haut que le plus haut en chacun de vous, les méchants et les faibles ne peuvent tomber plus bas que ce qui en vous est le plus bas. {...}

Et si l'un de vous tombe à terre, il tombe pour ceux qui le suivent, signe d'avertissement contre la pierre d'achoppement. Il tombe aussi pour ceux qui le précèdent, dont le pas est plus raPide et plus assuré mais qui n'ont pas
retiré la Pierre du chemin.

Quant à vous, juges qui voudriez être justes, quel jugement prononcerezvous contre celui qui, bien qu' honnête dans sa chair, est pourtant voleur en

esprit?
Encore ceci, même si mes paroles doivent peser lourdement sur vos coeurs .' L'assassiné n'est pas innocent de son propre assassinat. Le volé a sa part de responsabilité dans le vol perPétré contre lui. Le juste participe aux actions des méchants, et celui dont les mains sont blanches est pourtant taché par les agissements des traîtres. Oui, le coupable est souvent victime de celui qui a été lésé.

Plus souvent encore, le condamné porte le fardeau de l'innocent, de l'irréprochable. Vous ne pouvez séparer le juste de l'injuste, ni le bon du méchant, car ils se tiennent ensemble devant la face du soleil {...}
Et si l'un dans l'arbre dans le coeur arbres féconds de vous voulait punir au nom du bon droit et planter sa hache du mal, qu'il regarde bien les racines. Il trouvera emmêlées silencieux de la terre les racines bonnes et mauvaises, celles des avec celles des arbres stériles.

Quelle peine infligerez-vous à celui qui détruit la chair, mais est luimême détruit en son esprit? Et comment poursuivrez-vous celui qui est en ses actes menteur et oppresseur, mais en même temps est blessé et outragé? Et comment punir ceux dont le remord dépasse les méfaits? Le remords n'est-il pas la justice rendue par cette même loi que vous prétendez servir? Vous ne pouvez imposer le remords aux innocents, ni l'ôter du coeur des coupables. Le remords survient inopinément dans la nuit afin que les êtres se réveillent et s'examinent. Vous qui voulez comprendre la justice, comment le pourrez-vous si vous ne regardez pas tout acte en pleine lumière? Seulement alors saurez-vous que l' homme debout et l' homme tombé ne sont qu'une seule et même personne se tenant dans le crépuscule entre la nuit de son être le plus misérable et le jour de son être divin {...}

Khalil Gibran Le Prophète,Editions Folio

6

Tu es né en France? Moi aussi. Tu y as toujours vécu? Moi aussi. Qui peut ainsi se prévaloir, au nom de ses origines, d'une quelconque supériorité sur l'autre, sans verser dans la discrimination raciale?
Supposons qu'à l'âge de vingt ans le mal d'être déséquilibre te retrouves en prison: et tu

Admettrais-tu, à l'issue de ton incarcération, d'être "expatrié" à vie de France, et partant interdit d'accès à l'Europe, vu l'Accord Schengen ? Admettrais-tu, au nom d'une loi injuste qui a fait de toi un étranger de naissance, d'être contraint de t'établir dans un pays méconnu, censé administrativement être le tien? Admettrais-tu qu'on tes origines ancestrales? Comprendrais-tu Non. Tu considèreras ce châtiment supplétif, appelé communément double peine, comme un supplice barbare et archaïque. Tu t'indigneras et te révolteras, criant haut et fort: te l'impose irréversiblement en raison de

ce refoulement

de la société qui t'a enfanté?

- C'est une cruelle injustice!

Je ne devais pas me révolter. Ne pas revendiquer mes droits. Ne pas en avoir la force ni l'audace. Ne pas même y penser. Ne pas penser du tout. Je devais crever dans la gadoue où j'ai été largué, comme on largue un rat d'égout pris au piège, le ventre explosé par la ferraille du clapet et qu'on laisse agonir avant de le dégager de la ratière avec dégoût, tenu par l'extrémité de la queue. Et de le jeter dans le territoire de ses congénères ancestraux, considéré comme une décharge à ordures. Les mouches viendront bientôt déposer leurs œufs sur la plaie béante de cette sale race de raton, coriace et pestiférée, dont il ne restera plus qu'une vieille carcasse puante. . . Je devais être issu tout droit d'un film d'horreur. Un monstre hideux, rongé par les vers et voué à une mort certaine. Je ne devais pas renaître de ma merde. Ne pas m'accrocher à la vie. Ne pas laisser mon instinct de préservation me transmettre sa force. Ne pas me relever et me remettre sur pieds. Ne pas marcher. Ne pas être entendu ni secouru.

Je ne devais pas transcender mes pulsions négatives en élan créatif. Ne pas me révéler artiste et encore moins trouver de salut dans l'Art. Je ne devais pas et ne pouvais pas m'en sortir. Ne pas pouvoir ni devoir me remettre en cause. Ni porter mon deuil et survivre à l'épreuve de l'exil dans un pays alors miné, l'Algérie. Je ne devais pas parler de bannissement. Ne pas estimer archaïque, cruel, inhumain ou contraire aux Droits de l'Homme le châtiment de l'exil. Je ne devais plus jamais revenir chez moi. Ne plus considérer la France comme mon chez moi. J'étais définitivement honni. Je devais être pétrifié de regrets. Dénué de dignité. Dévitalisé. Mort-vivant. Et de souffrir à mort la honte d'avoir un jour perdu l'équilibre.. . Si la peine de mort devait être rétablie, ce serait pour les pourritures de mon espèce. J'aurais ainsi été exécuté sur le champ. Le must des châtiments. Ne devoir rien à personne. Et encore moins au Ministère de Javert. Tout à Dieu, s'il existe. Et s'il n'existe pas, tout à moi. Et de ce moi, il ne restera plus rien. Ou plutôt que les larmes de mes proches que le temps dessèchera inévitablement, et sur ma tombe l'inscription: Hors d'état de nUlre.

10

Enterré au fond de mon bourbier, à l'orée d'une mort qui se veut délivrance, les larmes de mon chagrin se mettent à couler sans retenue, irriguant ma gadoue, devenue engrais par les forces naturelles de la terre. Des racines ont germé au printemps, et le cœur de mon cadavre, gâté de vers, se remet lentement à battre. Ma tête émerge en premier, froissée et visqueuse comme celle d'un nouveau né. Je respire à pleins poumons et ouvre les yeux. Ma part de nourriture terrestre m'attend là, dans la merde, merveilleuse substance de vivification. . . Je trouve progressivement la force de me relever. De m'ébrouer. D'ôter de mon esprit et de mon corps encore engourdis, le restant de détritus collé dans les recoins plissés de mon être. Je me dégourdis les membres et me mets à marcher. Seul. Seul sur la terre de mes ancêtres. Observé et observant ce nouveau pays d'adoption, censé, administrativement, être le mien. Et de voir en face les données de mon exil: Images rouges et noires. Violence et mort. Douleur et deuil. Haine et peur. Peur de mon devenir.