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Dans l'Ouest Français, il était une fois

De
276 pages
Le souvenir de nos aïeux nous habite pendant toute notre vie. L'auteur, respectueux de son ascendance normande et bretonne, nous restitue sans forfanterie ni concession les confidences que lui avaient faites ses parents et ses grands-parents ainsi que les moments joyeux ou douloureux qui ont émaillé sa jeunesse. De son village natal défile toute une galerie de personnages attachants qui nous interpellent sur le sens à donner à notre propre existence.
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Patrice Dans l’Ouest Français, Dans l’Ouest Français,
Hamel
il était une fois il était une fois
Une enfance bretonne
et normande
Une enfance bretonne
et normande
Le souvenir de nos aïeux nous habite pendant toute notre vie.
On y fait référence régulièrement lors de nombreux repas de
fête où les plus anciens, empreintstalgie, évoquent
leurs parents et leurs amis aujourd’hui défunts.
L’auteur, respectueux de son ascendance normande et
bretonne, nous restitue sans forfanterie ni concession les
con dences que lui avaient faites ses parents et ses grands-
parents ainsi que les moments joyeux ou douloureux qui ont
émaillé sa jeunesse. De son village natal, sis à 60 kilomètres
des plages du débarquement dans la baie du Mont-Saint-
Michel, où il réside actuellement dé le toute une galerie de
personnages attachants qui nous interpellent sur le sens à
donner à notre propre existence.
Patrice Hamel aime raconter la vie des humbles, des laissés-pour-
compte. Il est attiré par la mer, les grandes marées, la vie dans
les îles. Il voue une admiration sans borne à Georges Brassens
et Jean-Pierre Chabrol qui faisaient partie de la bien nommée
«bande de cons».
ISBN : 978-2-296-997493
27 € Graveurs de MémoireG Série : Récits de vie / FranceGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
Patrice Hamel
Dans l’Ouest Français, il était une fois








DANS L’OUEST FRANÇAIS,
IL ÉTAIT UNE FOIS

Rue des Écoles

Cette collection accueille des essais, d’un intérêt éditorial
certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une
diffusion large.
La collection Rue des Écoles a pour principe l’édition de
tous travaux personnels, venus de tous horizons : historique,
philosophique, politique, etc.


Déjà parus

Maurice CHALAYER, Mes apprentissages. De l’apprenti
au raconteur d’histoires…, 2012.
Jacques BLOEME, L’Europe médiévale en 50 dates. Les
couronnes, la tiare et le turban, 2012.
Simon JACQUES-YAHIEL, Ma raison d’être, 2011.
Nicole MORIN, Entre-deux, 2011.
Nathalie PEYNEAU, La tactique du bonheur, 2011.
Jean-Louis CHARTRAIN, Sur le pré vert, 3 lignes pour le
15, Les haïkus du rugby, 2011.
René-Jean ANDERSON, Le Stylibroscope, 2010.
Jacques LESPARAT, Aubépine Brugelade, 2010.
Denise KAWUN, Journal de la vie absente, 2010.
Sakina GAMAZ HACHEMI, Chemins croisés. De Sétif à
Sétif en passant par Lyon, 2010.
Daniel Verstraatt, Carnets de jeunesse d’un dinosaure.
1941-1943, 2010.
Ange Miguel do SACRAMENTO, Ni noir, ni blanc. Une
vie atypique, 2010.
Véran CAMBON DE LAVALETTE, De la Petite-Bastide
à la Résistance et au camp de Dachau, 2010.
Patrick GERARD, Je n’ai jamais été vieille, 2010.
Sonia KORN-GRIMANI, Un chant d’espoir. Souvenirs
autobiographiques d’une survivante de la Shoah, 2010.
Marie-Gabrielle Copin-Barrier, Robert-Espagne, une
tragédie oubliée. Une femme de gendarme raconte, 2009. Patrice Hamel



DANS L’OUEST FRANÇAIS,
IL ÉTAIT UNE FOIS

Une enfance bretonne et normande













Du même auteur :
Les réminiscences pathétiques (La Pensée Universelle).

L’idylle paysanne (P.J. Oswald).

Une famille de Terre-neuvas (Cheminements).


















© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99
EAN : 978229699
À la mémoire de mes parents

Germaine Groult

Saint-Samson-de-Bonfossé 04.01.1922
Noisy-le-Grand 29.01.2008

&

Arsène Hamel

Cancale 30.08.1912
Noisy-le-Grand 25.04.1978








(1(
0$1', 25 %$66/$6$,1 76 062 '( %2 1)26 6e
Je rêve que je suis sur la grand-place devant la cathédrale
Notre-Dame, à Saint-Lô, là où sont deux maisons du
Moyen Age. Sur cette place, chaque matin a lieu le marché,
des femmes y proposent de petits lots de haricots, noisettes
ou trois pêches sur deux feuilles de vigne. Je m’y promène,
c’est sans doute un jeudi. Je prends alors la rue Porte-au-
Pain, puis la rue Henri-Amiard. Je sais que je dois me
trouver sur la place que limite la Préfecture.

Jean Follain
Collège (Gallimard)








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C’était la belle époque de l’entre-deux-guerres. La population
rurale pansait ses plaies et s’efforçait, vaille que vaille, de festoyer,
malgré la mélancolie ambiante. Pour oublier les morts qui
s’inscrivaient sur le frontispice des stèles funéraires, on prenait le
contre-pied en chantant des airs de Maurice Chevalier, de
Mistinguett, de Fréhel ou de Joséphine Baker. Après de longues
années de servitude et de repliement pendant la Première Guerre
mondiale ; les villageois se dépensaient sans compter, capables de
commettre les pires des folies pour rattraper le temps perdu.
Cet après-midi, installé à ma table de travail, les souvenirs,
pêle-mêle, affluent à ma mémoire. Le ciel est gris, couleur de
cendre et la petite neige de la matinée a commencé à fondre. En
voulant raviver ces bribes du passé où subsistent de nombreuses
zones d’ombre, je ne me sens pas très rassuré. Une inquiétude
sourde, incontrôlable, s’empare de tout mon être. Mes grands-
parents maternels sont devant moi, en chair et en os ; ils
m’observent d’un air attendri et compatissant et semblent me dire :
« Vas-y, tu peux tout raconter maintenant… » Je tremble
d’émotion et pourtant ma crainte est injustifiée.
Mes grands-parents maternels habitaient le bourg de Saint-
Samson-de-Bonfossé, localité rurale située à neuf kilomètres, au
sud de Saint-Lô, dans le département de la Manche. Blessé dans les
tranchées pendant la Grande Guerre, où les combats périodiques
faisaient rage, mon aïeul avait dû quitter le front et laissait ses
camarades à la merci de la furia allemande. Il avait subi des soins
intensifs dans un hôpital de l’est de la France Il s’ensuivit une
amputation de l’index et du majeur ainsi que d’une partie de la
1paume de la main gauche . Finalement, cette blessure lui permit

1 Je dois dire que j'ai un doute impardonnable de me tromper de main, bien que je
l’aie côtoyé jusqu’en 1962. Le brave homme succomba à l’âge de soixante-cinq ans.
HHDd’échapper au massacre et de pouvoir rester en vie. Après tout,
n’était-ce pas l’essentiel ?
En dépit des atrocités qu’il avait vécues, il avait bon moral et à
la moindre occasion ne se gênait nullement pour lever le coude. Il
était l’aîné d’une famille ouvrière de sept enfants, et dès sa prime
adolescence il avait embrassé la carrière paternelle de plâtrier. Il ne
rechignait pas devant la tâche, mais il prenait le temps, verre après
2verre, d’étancher sa soif . Tous les blessés de guerre, qui ne
pouvaient plus exercer leur ancienne activité, pouvaient être
recrutés – c’était le minimum qu’on leur devait – par le chef du
personnel des différentes administrations du pays. Ainsi, Eugène
Groult devint facteur, aujourd’hui nommément appelé « préposé au
courrier » et ma foi, à son grand soulagement, il en éprouva une
vive satisfaction. À aucun prix, il n’aurait voulu être claustré dans
un bureau – porteur de lustrines en train d’éventer de grands
classeurs poussiéreux dans lesquels on avait écrit à la plume
sergent-major. Il avait besoin de bouger, d’aller vers ses
concitoyens et de partager leurs préoccupations quotidiennes.
Eugène fut accueilli sèchement par la receveuse des Postes et
Télécommunications du village qui lui remit illico une dotation
vestimentaire et lui lut, à haute voix, le règlement intérieur de
l’entreprise. Toute cette mise en scène n’affolait pas mon futur
aïeul, insoucieux des belles paroles émises par la responsable.
Sa devise était claire et nette depuis bien longtemps : « J’écoute
sans broncher mais j’agis à ma guise ». Malgré une apparente
concentration, il était plus décontracté que ses supérieurs
hiérarchiques.
Les rapports que j’entretenais avec mon grand-père Eugène, le
vaillant soldat des tranchées meusiennes, étaient beaucoup moins
conflictuels que ceux que j’entretenais avec mes parents. Avec
moi, le récent sexagénaire était conciliant, un brin trop peut-être ;
je ne l’ai jamais vu s’emporter, émettre le moindre reproche
virulent à mon égard. J’étais son filleul et cette distinction
honorifique l’incitait à la plus grande clémence
Les soirs d’été, quand il avait consommé force boissons
alcoolisées dans la journée, il lui arrivait souvent de pousser la

2 Il parait que la poudre des armes, répandue dans l’atmosphère, est propice à cette
inclination.
14 chansonnette à la fin du repas. C’étaient des airs populaires qui se
transmettaient de bouche à oreille, lors des cérémonies familiales.
Eugène Groult avait le vin gai, plutôt le cidre et la gnôle, à l’instar
de tous ses acolytes communaux ; il avait aussi le verbe hardi et
léger pour dérider les atmosphères pesantes. Ces attitudes mal
venues étaient loin de plaire à ma future grand-mère qui
désapprouvait ces manifestations euphoriques de bien piètre
qualité. Cependant, mon aïeul insouciant ne désarmait pas et
accumulait à l’envi ces abus répétés. Après l’absorption de la
grosse soupe de légumes en provenance du potager, il avait
maintes difficultés à regagner son lit.
Parfois, en fonction de son état d’ébriété, ce court déplacement
devenait une véritable expédition : il titubait en se levant de son
siège et se retenait, comme il le pouvait, à tous les meubles sur son
passage.
Il émettait des hypothèses rocambolesques sur les prévisions
météorologiques du lendemain, espérant que l’eau du ciel ne se
déverserait pas trop sur la bourgade, mais la bibine, quant à elle,
pouvait tomber à volonté. Heureusement, ce comportement
singulier ne relevait pas du quotidien, mais cela lui arrivait deux ou
trois fois par mois quand il s’était arsouillé avec une boisson
alcoolisée dont il n’avait pas l’habitude. Mon aïeul n’était pas un
homme à se poser des multitudes de questions sur les effets
néfastes que la boisson pouvait produire sur les individus.
À l’opposé de la ville bruyante où tout le monde s’ignore, les
campagnards se connaissaient, pour ainsi dire, tous. Les villageois
faisaient montre de bienséance à l’égard de leurs concitoyens. Les
uns saluaient les autres poliment et vice versa. Le maire, le notaire,
le médecin, l’instituteur, enfin toutes les notabilités s’inclinaient
devant la femme du boucher et du boulanger avec les mêmes
égards que s’ils eussent salué une quelconque personnalité
régionale. À cette époque, on ne s’attardait pas sur le statut social,
on valorisait en priorité l’être humain pour ses qualités morales,
physiques, manuelles ou intellectuelles.
On était en 1920. Malgré leur progéniture éveillée à la vie, il y
avait beaucoup de jeunes veuves de guerre qui avaient perdu leur
raison d’exister. Elles devaient faire face à toutes les obligations,
même les plus rebutantes et il n’était pas facile pour toutes ces
femmes éplorées de survivre dans la dignité. La jeune mère de
15 famille qui avait perdu, à la guerre, son compagnon des bons et des
mauvais jours, était soudainement esseulée, n’ayant plus d’homme
viril face à elle pour soutenir une conversation menée à bâtons
rompus. Il leur était quasiment impossible de retrouver un jeune
homme en parfaite possession de tous ses moyens : la maudite
guerre était passée par là… Très tôt, dès son arrivée à Saint-
Samson-de-Bonfossé, Eugène Groult avait repéré Thérèse
Gosselin, une jeune femme effacée, pleine de bonne volonté qui
était journalière chez la famille Tréfeu. Thérèse parlait peu mais
travaillait bien et ses employeurs l’appréciaient à sa juste valeur.
La première fois qu’elle aperçut le jeune facteur, elle se sentit mal
à l’aise. « Encore un estropié revenu du front, se dit-elle à voix
basse, le regard fixé sur l’infirmité du jeune saint-lois ».
La famille d’Eugène vivait dans le chef-lieu de la Manche
depuis de nombreuses générations. À cette époque, on ne bougeait
guère, même marié. On habitait à quelques lieues les uns des
autres, au plus loin dans les bourgades avoisinantes.
Eugène avait pris pension, pendant la semaine travaillée, à
l’épicerie buvette, dans le centre du bourg : là où de nombreux
commerçants avaient pignon sur rue. Le soir, il lui était facile,
après avoir absorbé une grosse soupe et un morceau de fromage, de
s’acoquiner, le verre à la main, avec deux ou trois représentants de
passage dans la bourgade.
Le samedi après-midi, il regagnait sa bonne ville natale, plus
exactement le quartier de la Dollée. Thérèse n’était pas dupe des
allers et retours, sans motifs sérieux, du jeune facteur chez les
Tréfeu.
Je n’aurais pas laissé, par hasard, une lettre qui ne vous étiez
pas destinée ? âchait-il d’une voix amène.
Ou il lançait avec des scintillements dans le regard : au fait, je
voulais vous dire, ma mère a préparé des conserves de fruits
rouges. Je vous en amènerai un bocal, la semaine prochaine.
Le jeune homme avait de la suite dans les idées. Il n’aimait pas
s’avouer vaincu et il renonçait quand il n’y avait plus aucune
solution envisageable. Pendant plusieurs mois, le nouveau postier
utilisa tous les stratagèmes possibles et imaginables pour se trouver
en présence de Thérèse qui n’avait pourtant guère de temps libre
pour lui faire un brin de causette. Les tâches quotidiennes
n’attendaient pas. Cependant, Eugène parvint à lui soutirer, par
16
O?bribes, certaines informations la concernant. D’où venait-elle ? De
quelle famille était-elle issue ? Envisageait-elle de se marier ?
Autant de questions qui mirent dans l’embarras la jeune femme.
Par intermittence, elle lâchait quelques explications sommaires qui
suscitaient la curiosité de son interlocuteur.
Née à Moyon, dans une exploitation agricole, au cours de la
dernière décennie du dix-neuvième siècle, elle avait grandi, en fille
disciplinée, parmi les bêtes et les cultures. Malgré certaines
dispositions intellectuelles, elle avait dû quitter, à quatorze ans, la
3scolarité à regret, et lors d’une « louerie », à Tessy-sur-Vire, elle
avait été placée chez les Tréfeu, à Saint-Samson-de-Bonfossé.
Le père Gosselin avait proféré un juron de dépit à la naissance
de Louise, la troisième et dernière fille de la famille : « Vingt
Dieux, c’est ‘core une femelle !.. » Et l’honorable paysan se mit à
tempêter comme un beau diable, injuriant le Tout Puissant,
incapable de lui donner un garçon. Il espérait un fils, un solide
gaillard qui se serait évertué à perfectionner les pratiques qu’il lui
aurait inculquées. De plus, le patronyme familial allait donc ne plus
être transmis, être voué à l’extinction. Une fratrie sans éléments
mâles, en cette fin du dix-neuvième siècle, était considérée, dans le
monde rural, comme une sous famille. La force masculine était
absente du foyer et les lourds travaux de la ferme ne pouvaient plus
se faire, au grand dam de tous les ascendants. Les parents Gosselin
géraient plusieurs hectares de bonne culture céréalière et un cheptel
bovin d’une centaine de bêtes à cornes et de génisses. À chaque
saison, plusieurs femelles mettaient bas, agrandissant le troupeau
destiné à fournir une bonne viande bouchère.
Quand les demoiselles Gosselin allaient au bourg pour y faire
quelques emplettes, il n’était pas rare d’entendre s’élever, sur le
chemin, une voix rauque et patoisante : « Tiens, c’sont les
4d’moiselles de l’Acarie ! ». Elles avaient fière allure ces jeunes
femmes nubiles qui ne laissaient pas insensibles les jeunes gens de
la contrée. Les gars du village, même les benêts, les dévisageaient

3 Les futurs domestiques se rassemblaient sur la place publique des chefs-lieux de
canton pour proposer leurs services aux agriculteurs qui les soupesaient d’un
regard averti avant de les embaucher.
4 L’Acarie est un lieudit : quelques bâtiments communaux implantés sur plusieurs
hectares de bonne terre, en retrait de la vicinale qui s’étire entre Moyon et Tessy-
sur-Vire.
17 avec une envie non dissimulée. Sans contestation, Thérèse était la
plus racée, la plus enviable des trois sœurs et les œillades
masculines qui lui étaient adressées suscitaient parfois la jalousie
de ses deux sœurs Marie et Louise. À la communale, parmi les
autres élèves rustres et inélégantes, elle ne passait pas inaperçue,
faisant naître, à son insu, des commentaires flatteurs ou
désobligeants, selon le degré d’admiration ou de papelardise que
suscitait la jeune élève modèle.
Vos parents venaient donc de la grande ville ? demanda tout à
trac le jeune saint-lois, intrigué.
Ma famille maternelle résidait à Montrouge, au sud de Paris.
Mon grand-père était loueur de fiacres et maquignon et ces
activités, conjointement exercées, leur permettaient de bien vivre.
Eugène avait un regard éberlué, ce qui n’empêcha pas son
interlocutrice de poursuivre :
Ma grand-mère, dame de bonne compagnie, avait de
l’instruction ; elle recevait, deux fois par semaine, la noblesse du
quartier pour prendre le thé et les petits fours et tous les sujets
d’actualité étaient abordés.
À ce point ! s’exclama Eugène, déconcerté par ce genre de
réponse à laquelle il ne s’attendait pas.
Ma mère m’a souvent raconté le déroulement de ces après-
midi où la conversation allait bon train et devenait parfois
houleuse. Ces dames avaient le verbe haut dès qu’elles abordaient
des sujets délicats comme l’éducation des jeunes, la vie parentale,
le sacerdoce ou l’activité professionnelle.
Encore jeune adolescente, Thérèse Gosselin était venue passer
une partie de l’été 1903 dans le sud de la capitale. Elle avait
découvert un univers urbain qui lui était totalement inconnu. Elle
avait pu observer, à la tombée du jour, l’échelonnement des
calèches et des landaus sur le pavé des grands boulevards
éclaboussés par la lumière des becs de gaz, elle s’était entichée de
la Tour Eiffel qui surplombait depuis quatorze ans les pelouses du
Champ de Mars. Elle avait côtoyé le tohu-bohu des plus grands
magasins comme la Belle Jardinière ou le Bon Marché.
Elle avait déambulé avec les dames de bonne compagnie dans
les allées du Luxembourg ou du parc Montsouris. Le dimanche,
elle fréquentait l’église Saint Jacques le ajeur de Montrouge dans
laquelle officiait son oncle, le chanoine de la paroisse. C’était un
18
?0????homme jovial et corpulent qui revêtait d’amples soutanes de drap
noir, d'étroits camails mordorés, conférant à ce serviteur de Dieu
une certaine prestance, des allures aristocratiques. On le disait
possesseur de belles choses : il collectionnait des lutrins, des
consoles, de la vaisselle peinte à l’or fin, des vases chinois de la
dynastie Ming qu’il avait dénichés, çà et là, lors de ses nombreuses
pérégrinations à travers le continent asiatique. Puis se déroulait,
comme un ultime cadeau réservé aux jeunes provinciaux bien
éduqués, la visite de la plus belle avenue du monde.
Ne tarissant pas d’éloges, les citadins en avaient « plein la
bouche » pour décrire la spacieuse artère des Champs-Élysées qui
retenait toute l’attention des visiteurs de la terre entière. En ce
début du vingtième siècle, cette réputation n’était pas usurpée. On
venait même des lointaines Amériques, du sud-est de l’Asie et de
certains pays des terres froides pour la contempler avec
ravissement.
Pour cette promenade dominicale prévue depuis belle lurette,
les grands-parents maternels de Thérèse avaient réservé une
calèche de grand standing pour ce court déplacement des banlieues
de la première couronne vers Paris intra-muros. Toute la
bourgeoisie, joliment apprêtée, avait envahi l’artère la plus prisée
de l’hexagone. Dans la partie le plus élevée, l’Arc-de-Triomphe
s’érigeait majestueusement sur la place de l’étoile. Aux terrasses
des cafés, gent dames de la haute société se désaltéraient en
compagnie de leur époux imposant – docte médecin de famille ou
ingénieur des Ponts et Chaussées. Les midinettes, les cocottes se
pavanaient, un tantinet fiérotes, au bras de leur dernière conquête.
C’était un spectacle révélateur et inattendu pour la jeune Thérèse
qui écarquillait les yeux pour mieux scruter la moindre scène
insolite. La jeune paysanne n’avait pas la moindre idée sur le
comportement des citadins, leur façon de « faire les choses » en
deux temps trois mouvements, sans qu’aucun quidam n’ait eu le
temps de les dévisager.
Au fil des jours, les jeunes gens apprirent à mieux se connaître.
Ils se rencontraient, ici ou là, en différents endroits de la commune
pour partager une boisson chaude, quelques sucreries, deux ou trois
sablés prélevés dans la réserve des Tréfeu.
Eugène Groult, le rescapé des tranchées, cherchait depuis
quelque temps l’âme sœur. Il ne voulait pas rester trop longtemps
19 seul le soir dans sa chambre, au-dessus du café, seul à se
morfondre et à ruminer des idées saugrenues. Il connaissait bien
maintenant les gens de la commune. Même dans les fermes les plus
éloignées, il avait fait, de temps à autre, une apparition remarquée
et n’avait jamais, au grand jamais, entraperçu une jeune femme
délurée, « physiquement présentable », susceptible de lui convenir.
Il avait rencontré beaucoup de jeunes paysannes niaises et
timorées, à l’approche craintive ; les veuves de guerre au visage
raviné par le chagrin n’avaient plus l’envie d’inculquer à leurs
marmots les règles de bonne conduite. Eugène ne se sentait ni la
force ni le courage de s’immiscer dans la vie des unes ou des
autres.
Déjà, dans ses années d’adolescence, il avait dû aider sa mère
dans l’éducation de la fratrie qui n’était pas hélas dépourvue de
tares congénitales. De cette participation active, il n'en avait retiré
ni bonheur ni satisfaction, hormis le sentiment d’avoir accompli
son devoir filial. Tous ces handicaps physiques ou mentaux lui
faisaient craindre que sa descendance ne fût pas épargnée. Il ne
souhaitait pas avoir une grande famille, entendre à longueur de
journée des piaillements qui lui auraient apporté désagrément et
irritation. Un, voire deux enfants, tout au plus, suffiraient à son
bonheur.
De plus en plus, il songeait à Thérèse pour fonder une famille :
elle avait une grâce et une distinction naturelles et bien d’autres
qualités pour qu’elle devînt l’élue de son cœur. Mais voudrait-elle
s’acoquiner avec un postier mal dégrossi, ayant pris des mauvaises
habitudes sur le front ?
Pourtant, sa gentillesse n’excusait pas tout et surtout pas son
redoutable penchant pour les boissons alcoolisées, les élucubra-
tions échangées entre soiffards, dans l’air empuanti par les épaisses
fumées de tabac gris qui se répandaient dans les arrière-salles des
estaminets.
Parfois, les hommes se retrouvaient en fin d’après-midi à la
forge pour débiter de sempiternelles grivoiseries. Le maître des
lieux était issu de la paysannerie normande. Il venait de s’implanter
dans la commune avec sa toute jeune femme et espérait créer une
famille nombreuse. Il patoisait beaucoup et il n’était pas facile pour
le premier citadin venu de comprendre son verbiage. Il avait une
bouille ronde, une surcharge pondérale assez conséquente pour son
20 âge et un penchant inné pour la boisson régionale. Accompagné de
quelques acolytes, mon futur grand-père occupait toujours la même
place face au foyer qui brasillait dans l’espace charbonneux. Les
villageois riaient à gorge déployée au moindre propos énoncé et
surtout quand il s’agissait de décrier un vieux grigou en train de
mourir sur son matelas de billets froissés. Les sujets de
conversation ne manquaient pas : ils n’avaient pas grand-peine à
les inventorier.
J’ai essayé plusieurs fois de m’imaginer l’enfance de mon
grand-père. Il avait douze ans en 1909. À cette époque, la scolarité
n’était pas obligatoire au-delà de quatorze ans. Savoir lire et
savoir compter suffisaient à beaucoup d’adultes ; écrire devenait un
luxe rare réservé à quelques fils privilégiés de riches familles
bourgeoises. Eugène était l’aîné d’une grande famille ouvrière et,
faute de temps disponible, il ne devait guère fréquenter la
communale. Sa mère avait besoin de lui pour surveiller ses jeunes
frères et sœurs ; il y en avait toujours un dans un piteux état qui
avait besoin de ses services.
Pour courtiser Thérèse, Eugène savait qu’il devait faire des
sacrifices et se montrer sous son meilleur jour. Après sa journée de
travail, mademoiselle Gosselin rejoignait le facteur qui ne se gênait
pas pour lui conter fleurette.
Malgré ses vingt-huit ans, la villageoise avait du mal à
s’acclimater à ces pratiques masculines auxquelles elle était plutôt
hostile. Plus dégourdi, Eugène prenait toujours les devants pour lui
imposer sa façon de meubler leur temps commun. Un soir
d’automne, il lui annonça, de but en blanc, qu’ils allaient dîner à
Saint-Lô, chez sa mère, ses frères et ses sœurs, pour la leur
présenter. Malgré quelques réticences, la domestique des Tréfeu
n’osa pas se rétracter et dut prendre place à l’arrière d’un deux-
roues motorisé. Elle n’avait pas l’habitude de ces engins peu
sécurisants qui tressautaient dans la moindre ornière, sur le bas-
côté de la route.
Comment décrire la petite ville de Saint-Lô en cet automne
1920 ?
C’était une cité à vocation rurale, dotée de huit mille âmes
environ, dont les habitations s’étageaient autour des remparts, dans
les replis naturels du terrain. Les carrioles des maraîchers défilaient
dans les rues principales, s’époumonant dans la montée de la rue
21 Havin avant de rejoindre, cahin-caha, la place de l’hôtel de ville
sur laquelle siégeait enfin de semaine le marché. Chaque paysan
exposait, sur un étal précaire, ses légumes et ses fruits ; il vantait sa
marchandise à grand renfort de paroles qui étaient en adéquation
avec les gestes accomplis.
Les rues étaient envahies, en fin de journée, par les arpètes, les
petites mains, les terrassiers, voire les bonimenteurs et les
marchands ambulants qui dénichaient dans un fouillis inextricable
l’objet convoité par le chaland. La population était besogneuse,
patoisante et gagnait son pain à la sueur de son front, avec une
grande fierté. Les bâtisses et les rues pavées, patinées par l’érosion
et la grisaille, renforçaient la mélancolie ambiante. Les tourtereaux
– qualificatif peut-être abusif car ils n’avaient pas encore noué de
liens sérieux – étaient poussiéreux en arrivant dans le quartier de la
Dollée.
Très tôt, la nuit était présente et la clarté artificielle des
candélabres répandait une lueur blafarde sur les façades et la
chaussée. Les jeunes gens pénétrèrent à l’intérieur de la demeure à
peine éclairée. Timorée, Thérèse observa la photo du père, robuste
quinquagénaire porteur d’une moustache sombre et volumineuse,
qui était décédé avant d’avoir pu bénéficier d’une quelconque
retraite. Elle salua la mère Groult, petite femme ridée, engoncée
dans un petit tablier bordé de festons ajourés. Un des frères
d’Eugène, avachi dans un fauteuil brinquebalant, avait une
expression débile, un regard fuyant à faire peur et une sœur
recroquevillée, percluse de grimaces, qui n’était guère mieux lotie
que le cadet de la famille. Toutes ces dégénérescences physiques
surprirent la nouvelle venue qui craignait, à juste titre, que ces tares
ne se renouvelassent dans la descendance d’Eugène. La mère était
d’un abord avenant et parlait sans la moindre manière ; elle savait
ouvrir son cœur aux personnes simples, dénuées de forfanterie :
D’où venez-vous et quelle est l’activité de vos parents ?
Thérèse tressaillit avant de répondre d’une voix mal assurée :
Je viens de Moyon, madame. Mes parents y gèrent une
exploitation agricole et un cheptel d’une centaine de vaches.
Le travail ne doit pas leur manquer.
Il y en a plus qu’il n’en faudrait, même la domesticité s’avère
insuffisante.
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????La mère d’Eugène ajouta d’une voix suave :
Vous n’êtes pas restée à Moyon pour aider vos parents.
Comment ça se fait ?
Les travaux de la ferme ne me conviennent pas. Je préfère me
rendre utile chez un employeur.
Hormis Eugène, tous parurent étonnés par la pertinence de ces
déclarations sans appel. La jeune femme avait de la prestance et un
parler châtié inhabituel pour quelqu’un issu de la paysannerie.
Modeste, madame Groult mit en avant ses racines ouvrières et
son manque d’érudition. Le père était décédé quelques années
avant la guerre et avait laissé son épouse seule pour s’occuper de la
fratrie.
Après la disparition du chef de famille, Eugène était devenu un
valeureux pupille de la nation qui partit, malgré tout, sur le front de
l’est, en 1915. Les autorités de l’époque se moquaient éperdument
des familles nombreuses, n’hésitant pas à enrôler des gamins qui
avaient déjà charge d’âmes. Il fallait offrir de la chair à canon à nos
ennemis.
Pour sa part, Thérèse avait été à l’école jusqu’au certificat
d’études primaires qu’elle avait brillamment obtenu en 1906, mais
hélas on ne lui avait pas donné les moyens de poursuivre au-delà
de la scolarité primaire et elle n’avait pas pu se mesurer aux études
secondaires, voire aux études universitaires. Elle savait rédiger
parfaitement une lettre, sans commettre la moindre faute
d’orthographe, avait un vocabulaire choisi, ce qui était particuliè-
rement rare à cette époque.
Le logement de la famille d’Eugène était sobrement meublé,
dépourvu de bibelots superfétatoires. La grande horloge majes-
tueuse, dans la pièce principale, occupait une position stratégique,
entre les deux fenêtres à petits carreaux ; elle avait un son tout à
fait pur et cristallin quand elle sonnait les heures et les demies et la
nuit, les habitants dormaient comme des loirs, bercés par le tic-tac
monocorde de ce cartel ancestral. Il y avait aussi un vaisselier, une
table massive, une demi-douzaine de chaises et quelques statuettes
liturgiques exposées sur des crédences ou des guéridons.
La mère d’Eugène appréciait la nouvelle venue, dotée de
nombreuses qualités, qui savait rester à sa place et surtout ne pas
faire montre d’ostentation envers ces braves citadins. Dans la
bonne humeur, elle quitta la famille Groult, promettant de se revoir
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??dès que possible, pour mieux se connaître. Malgré son handicap et
certains défauts, l’employé des Postes savait fort bien ce qu’il
voulait : une jeune femme vaillante et distinguée qui sache lui
montrer la route à suivre quand il avait tendance à s’égarer. Fine
observatrice, Thérèse avait remarqué que son nouvel ami levait
facilement le coude pour porter le verre ou la tasse à sa bouche,
mais elle en avait conclu, à tort ou à raison, que cette inclination
pouvait se corriger.
Les jours, les mois passèrent. Les saisons grises et neigeuses
firent place au renouveau, à une floraison prometteuse. Thérèse et
Eugène se rencontraient souvent pour parlementer de leur avenir.
Ils avaient maintenant, envers et contre tout, l’intention d’unir leurs
destinées.
Thérèse s’était habituée à l’infirmité du jeune postier qui n’en
faisait plus cas, ayant exercé sa main estropiée aux pratiques les
plus ardues.
Nous pourrions nous marier à l’automne prochain, si tu le
veux bien, dit-il d’une voix décidée. (Depuis quelque temps, les
jeunes gens se tutoyaient, non pas sans quelques réticences de la
part de ma future grand-mère qui avait bien du mal à exécuter les
demandes de son promis).
Il ne faut pas trop vite précipiter les événements, crut-elle bon
de préciser.
J’ai un peu d’argent de côté, lui fit-il remarquer pour
l’amadouer.
Elle répliqua du tac au tac :
Moi aussi, j’ai un pécule assez conséquent. Je travaille depuis
près de treize ans, tout d’même !
Thérèse, il est vrai, avait cinq de plus que son soupirant : une
période assez longue pour amasser un bon pactole quand de
surcroît on ne fume pas et on ne boit pas. Les jeunes gens
réfléchirent un laps de temps assez long et ils conclurent que le
printemps de cette année 21 ne serait finalement pas si mal pour
passer devant M. le maire et M. le curé. Marie-Louise Tréfeu et ses
filles mariées encourageaient vivement Thérèse qui n’avait pas, à
priori, une grande expérience de la gent masculine, à trouver
chaussure à son pied. Il n’était pas un jour sans qu’elles fissent
l’éloge du jeune facteur estropié.
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???? Tu vas pas toujours rester seule, Ninie, disait sans ambages
Marie Louise, la maîtresse de céans.
La domestique acquiesça sans broncher, d’un air entendu. À
peine la fenaison achevée, l’été brûla l’éteule des champs et les
troupeaux de bovins assoupis, sans cesse dérangés par des nuages
de grosses mouches, cherchaient désespérément des abris
rafraîchissants. C’était l’effervescence chez les Tréfeu. Thérèse,
5alias Ninie , leur employée de maison préférée, allait enterrer sa
vie de célibataire. Les trois sœurs Élisabeth, Germaine et Marie
Madeleine étaient aux anges que leur fidèle servante alliât son
existence à celle du jeune facteur saint-lois, un si gentil garçon prêt
à rendre service à tous ceux qui le lui demandaient…
Impossible de consulter les archives familiales quasi
inexistantes. Tout au plus, ma mère possédait-elle le contrat de
mariage de ses parents maintenant à peine déchiffrable et terni par
les années écoulées. Comme il était coutumier de le faire en ce
temps-là, Thérèse, en femme prévoyante, avait constitué son
trousseau : une douzaine de draps brodés sur lesquels apparais-
6saient ses initiales de jeune fille , deux douzaines de torchons et de
taies d’oreillers, six larges tabliers, des serviettes de toilette, des
gants, des nappes également brodées avec la minutie d’une experte
et quelques effets personnels comme les chemises de nuit, les
jupons, les bustiers et les culottes de flanelle. C’était un trousseau
imposant qui devait, en principe, durer toute la vie. Elle n’avait pas
d’objets de valeur, de bijoux précieux ou de pièces d’or à
thésauriser. Hélas ! Quant à lui, Eugène n’avait que sa bonne
volonté à offrir à sa promise, le jour de leurs noces. Il possédait
juste un vieux vélo, un modèle archaïque, qui lui venait de sa
famille et quelques outils dont il avait fait bon usage dans le passé.
Pas de quoi édifier une fortune ! Pas de quoi pouvoir vivre sur ses
lauriers !
Mes grands-parents maternels allaient devoir s’échiner
journellement pour assurer leur subsistance. À vrai dire, ils

5 Longtemps, je me suis demandé d’où venait ce sobriquet. J’ai dû interviewer ma
mère pour avoir une explication plus ou moins rationnelle : le deuxième prénom
de ma grand-mère était Eugénie qui était à l’origine du diminutif dont ses proches
l’avaient baptisée.
6 La brodeuse authentifiait son ouvrage en y apposant, à juste titre, ses propres
initiales. Pour elle, c’était une forme de reconnaissance.
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?n’étaient pas très méthodiques ni très méticuleux et se contentaient
des apparences. Thérèse utilisait exclusivement le balai et le
chiffon pour dépoussiérer le plancher et le mobilier ; elle ne
dépensait pas le moindre sou en produits d’entretien, hormis le
gros savon de ménage qui servait essentiellement à laver le linge
de la famille, au lavoir.
Comme je l’ai déjà dit, il n’y avait pas d’arrivée d’eau à la
7maison .
Chaque matin, Eugène devait aller chercher l’indispensable
provision pour la journée ; l’eau était donc utilisée avec
parcimonie. Il n’était pas question de faire un autre trajet, avec les
seaux métalliques suspendus à un joug de bœuf, avant le lendemain
matin. Pour chaque tâche à accomplir, on prélevait chichement de
l’eau dans le récipient métallique. Chaque occupant de la
maisonnée effectuait une toilette de chat ; il n’y avait jamais de
grande toilette, nu comme un ver, devant la cuvette remplie d’eau
tiède. Au mieux, on se contentait de savonner la frimousse, les
aisselles et les mains. Pour les parties intimes, on verrait ça plus
tard… En ce qui concerne la préparation des repas, il n’était pas
question de laver à grande eau, dans une bassine, les légumes du
potager ; tout au plus, on les essuyait avec un torchon. Pour la
vaisselle, le fond de la bassine, préalablement chauffé sur le
réchaud, servait pour le dégraissage et le rinçage des assiettes, des
verres, des couverts et des plats de cuisson.
À la fin de l’été, Eugène et Thérèse firent publier les bans. En
accord avec M. le curé, la cérémonie religieuse aurait lieu le
dernier samedi du mois d’octobre. Prudente, Thérèse notait sur un
feuillet de calepin tous les préparatifs auxquels il fallait penser. En
fin de journée, elle récapitulait la liste à son prétendant qui
s’interrogeait sur le bien-fondé de cette énumération exhaustive.
Les Tréfeu, très généreux, lui faisaient gracieusement don d’une
armoire normande entreposée dans le grenier, ainsi qu’un
somptueux cadeau, non encore identifié, pour embellir le futur
intérieur du jeune couple. Ceux-ci avaient repéré une maisonnette,
peu recherchée à cause de sa petitesse, mais qui occupait une

7 Pendant l’année 1968, la municipalité prit la décision d’établir un tout-à-l'égout
dans la rue principale du bourg. Les villageois attendaient depuis longtemps la
concrétisation de ces travaux de voirie.
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