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Des bords de Loire aux rives du Niger

De
544 pages
Ce récit autobiographique retrace les années que l'auteur a passées dans une communauté villageoise d'Africains dont il adopta le mode de vie, la langue et la mentalité. En allant fonder un laboratoire de recherche sur les bords du Niger, il réalisa aussi son rêve d'enfance: celui de se consacrer aux sciences naturelles. L'auteur nous livre ainsi un témoignage vécu sur la fin de la période coloniale en Afrique de l'Ouest, la rupture des nouveaux Etats avec la métropole, la coopération internationale, les espoirs et les déceptions qui s'ensuivirent.
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Des bords de Loire aux rives du Niger
Souvenirs autobiographiques (1919-1964)

Collection Les Tropiques entre mythe et réalité dirigée par Yves Monnier Dans le long face à face pays du nord / pays chauds, hommes de Dieu, hommes de sciences, hommes d'affaires, hommes de guerres décriront chacun à leur manière et selon une sensibilité qui leur est propre le milieu tropical. Terres d'abondance pour les uns, terre de désolation pour les autres, les Tropiques sont pour tous des lieux énigmatiques à décrypter. Sans formation particulière, sans méthodologie, bardés de préjugés, beaucoup de voyageurs renverront une image trop souvent déformée des sociétés et de l'environnement qu'ils découvrent. Parallèlement à ce foisonnement d'informations plus ou moins fantaisiste, un corpus de connaissances établi par des spécialistes des sciences de la Nature et des sciences de l'Homme révèle progressivement toute la complexité du monde des Tropiques. Lire ou relire les textes qui ont jalonné cette aventure, poser un regard nouveau sur les hommes qui ont participé à ce mo~vement, donner la parole à tous les acteurs, mesurer l'apport 'positif de chacun à la connaissance des Tropiques, tels sont les objectifs de cette collection.

Déjà parus

Sophie

DULUCQ, Journal

du Soudan,

1999.

Martine BALARD,Dahomey 1930: mission catholique et culte vodoun, 1999. André MARCHAL, Souvenirs d'un Sahélien, 1999. C. CAUVIN, E. CaRTIER, H. LAPERRINE, La pénétration
saharienne (1906), 1999. Yves MONNIER, L'Afrique dans l'imaginaire français, 1999. Georges MAZENOT, Evaluer la colonisation, 1999. Victor ADOLPHEMALTE-BRUN, Au lac Tchad entre 1851 et 1856, 1999. Gabriel ROUGERIE,De rai! en pistes, vers le tournant, ou comment un petit aquitain accéda au statut de « colonialiste », 2002.

Jacques DAGET

Des bords de Loire aux rives du Niger
Souvenirs autobiographiques (1919-1964)

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino

HONGRIE

ITALIE

2003 ISBN: 2-7475-5094-X

@ L'Harmattan,

"C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Je l'ay voué à la commodité particulière de mes parens et amis; à ce que, m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost), ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que, par ce moyen, ils nourrissent plus entière et plus vifve la connaissance qu'ils ont de moy Ainsi, lecteurs, je suis moy-mesmes la matière de mon livre" . Montaigne

AVANT-PROPOS

Au cours de crises morbides, il m'est arrivé de détruire des notes, des lettres, des photographies, de ces menus objets personnels auxquels la plupart accordent une importance sans doute exagérée, comme si la disparition de ces témoins matériels de faits révolus avait pu m'alléger d'une véritable gêne. J'appliquais ainsi, à ma façon, l'ancien précepte: cache ta vie comme le chat cache sa crotte». Maintenant, bien que me sentant plus fort et mieux équilibré, j'éprouve encore une certaine appréhension au moment de remuer les cendres à peine refroidies de mon passé. Il s'en exhale une odeur indéfinissable qui m'entête et m'obsède, faisant resurgir au plus profond de moi-même des situations et des personnages que je croyais oubliés. Cependant les événements dans lesquels j'ai été impliqué ont buriné ma mémoire et y ont laissé des traces indélébiles. En tirant de l'oubli pour les décrire les souvenirs familiers enfouis dans les tréfonds de ma conscience et qui hantent parfois mes nuits d'insomnie, j'espère les dédramatiser et les rendre inoffensifs. Mon propos n'étant pas de faire œuvre d'historien, les détails que j'évoquerai concernant mon époque, mon entourage et le déroulement de mon existence n'ont d'autre intérêt que de refléter ma vision personnelle et ma propre interprétation des faits dont j'ai été témoin. Sans complaisance ni désir de provocation, je me suis efforcé de rester sincère et de ne faire

Fig. 1 - L'auteur dans sa maison familiale des Nouelles en 1943. aucune concession à l'opinion de mes contemporains ou compatriotes qui ont vu les choses sous un angle différent, voire opposé, et qui n'ont pas réagi comme je l'ai fait. En outre, chacun ne peut parler que de ce qu'il connaît ou croit, de bonne foi, connaître. Concernant le passé, il s'agit toujours d'une version tronquée et subjective du vécu tel qu'il a été enregistré dans la mémoire. En conséquence, je tiens tous les témoignages pour de puissants révélateurs de la personnalité, du psychisme et des imprégnations socio-culturelles de celui qui les porte, mais pour des éléments très relatifs dans l'appréciation impartiale des événements en cause, à moins qu'ils ne se recoupent avec beaucoup d'autres. Je me méfie de ceux qui, non sans vanité, claironnent péremptoirement «je sais» et se déclarent prêts à jurer de dévoiler toute la vérité, comme s'ils la détenaient 6

dans son intégralité et sans risque d'erreur possible. Je leur préfère les sages qui murmurent modestement «que sais-je !». Avec le recul du temps et le fruit de l'expérience, j'éprouve un certain regret de n'avoir ni mieux vécu ni dirigé plus adroitement ma vie, ayant plutôt subi celle-ci, ballotté au gré des circonstances comme un fétu emporté par une eau tumultueuse. Mon aversion naturelle pour toute forme de préjugés et mon anticonformisme invétéré m'ont conduit à «traiter légèrement les grandes affaires et sérieusement les affaires frivoles». Cependant, je n'ai guère tiré avantage de cette ligne de conduite, n'ayant eu ni le cynisme, ni l'habileté, ni l'ambition, ni aucune des qualités de Talleyrand. Dans des moments de dépression, j'incline à penser que mon existence fut inutile, insipide et mesquine. Bien que je me sois constamment appliqué à faire aussi bien et aussi complètement que possible tout ce que j'ai entrepris, je n'ai jamais pris trop au sérieux les numéros de chien saVant que je me sentais tenu d'exécuter pour gagner ma vie et justifier la solde que je touchais à la fin de chaque mois.

Fig. 2 - Intérieur du laboratoire de Mopti en 1962. Aussi ai-je ressenti davantage de satisfaction à rendre service et à aider, dans la mesure de mes moyens, ceux ou celles que le hasard, d'aucuns penseront la Providence, a placés sur mon chemin. En suivant ce penchant naturel, j'ai conscience d'avoir été parfois fauteur ou complice de regrettables gâchis. Cependant, j'ai toujours fait mienne la devise du 7

Taciturne: «Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévéreD>.Les échecs, à condition d'en tirer les enseignements qui s'imposent, ne sont-ils pas plus féconds que les réussites trompeuses et sans lendemain? En outre, dit-on, seules les intentions comptent. Je trouve toutefois cet aphorisme optimiste d'une piètre consolation lorsque je dresse le bilan d'une vie que j'aurais voulue plus utile et plus fructueuse. Ni ange ni bête, ni héros ni scélérat, je n'aurai été finalement qu'un homme avec ses qualités et ses défauts, ses doutes et ses contradictions, prompt à succomber à l'orgueil et peu enclin à confesser ses erreurs, comme beaucoup de mes semblables qui n'ont pas eu un destin aussi riche d'imprévu que le mien. Je dédie ces souvenirs du passé à mes deux collègues: les Professeurs M. Lamotte et Y. Monnier qui m'ont incité à les publier. J'adresse en outre mes remerciements aux chercheurs de 1'l.R.D. et du laboratoire d'Ichtyologie générale et appliquée du Muséum dont l'aide amicale me fut précieuse en plus d'un cas, et tout particulièrement à MmeJ. Barthélémy et M. Rémi Ksas dont les interventions sur le plan technique m'ont singulièrement facilité la réalisation matérielle de cette entreprise, enfin Mlle Ingrid Thobois pour les dernières corrections avant remise du prêt à clicher.

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CHAPITRE 1

Les maisons du hameau des Nouelles s'égrenaient en bordure du coteau, sur la rive gauche de la Loire, un peu en amont de Blois. Situées à mi-distance ehtre les deux bourgs de Saint-Claude-de-Diray et de Vineuillez-Blois, c'est à cette dernière commune qu'elles étaient rattachées car, sous l'Ancien Régime, elles faisaient partie de la seigneurerie de Vineuil. J'ai adopté l'orthographe ancienne conforme à la prononciation locale, de préférence à celle imposée par l'Administration moderne «Les Noëls», rien à ma connaissance ne justifiant cette émendation (1). J'ai maintes fois dans ma jeunesse feuilleté un livre de raison écrit par un certain Denis Morioux, habitant les Nouelles entre les années 1750 et 1775. J'aime à croire qu'il figure parmi mes ascendants, mais n'ai aucune certitude sur ce point. Prolixe sur les menus événements intéressant la communauté villageoise et qu'il jugeait dignes d'être notés, il se montrait en effet fort discret sur lui-même et sa parentèle. En outre, les homonymes étaient si nombreux dans les familles autrefois que la reconstitution de généalogies s'avère une entreprise bien aléatoire lorsqu'aucune tradition orale ni document écrit ne sont disponibles (2). Quoi qu'il en soit, Denis Morioux, d'une écriture ferme et bien tracée, racontait mois par mois les faits les plus marquants, tels que le Te Deum chanté en l'église paroissiale pour célébrer la fin de la guerre de Sept Ans, le retour des soldats libérés dans leurs foyers, le passage du seigneur de Vineuil regagnant avec sa suite son château de Nanteuil, etc. H consignait avec soin les cours pratiqués à Blois pour le setier de «bled froment» ou de «bled seigle» et pour le muid de vin. Etaient également signalés les météores affectant les cultures ainsi que les processions qui se déroulaient à travers champs pour bénir les récoltes ou les protéger contre les attaques des vers et des insectes. Denis Morioux ne prétendait nullement que ces pratiques avaient la moindre efficacité, mais elles rompaient la monotonie des travaux quotidiens et des fêtes patronales inscrites au calendrier. Elles présentaient au moins l'avantage de ne pas porter atteinte à l'environnement ni aux nécessaires équilibres biologiques 9

comme le font les désherbants, fongicides, insecticides et autres pesticides dont les agriculteurs de notre siècle sont devenus si prodigues. Le charme et la douceur des paysages ligériens ont inspiré nombre de poètes et d'artistes. Dans cette contrée riche et fertile appelée si joliment «Jardin de la France», tout incite au bien vivre, à la modération et à la tolérance. Les querelles religieuses n'y ont jamais provoqué de violences exacerbées, les guerres et les révolutions l'ont effleurée sans y laisser de cicatrices que le temps n'ait rapidement effacées. Sur toute l'étendue de ce pays vignoble par tradition, d'amont, d'aval, de solaire ou de galerne, aucune boisselée (3) qui n'ait été soigneusement cultivée par des générations de paysans amoureux de leur terroir. Le premier événement qui vint bousculer les habitudes ancestrales en matière de cultures fut la construction de la ligne de chemin de fer de Blois à Romorantin. Une gare baptisée Vineuil-Saint-Claude fut édifiée à l'une des extrémités du hameau des Nouelles. Sans que les vignobles fussent négligés pour autant, la production de primeurs pour alimenter la région parisienne prit rapidement un essor considérable. Durant la saison, les commissionnaires expédiaient par wagons entiers petits pois, haricots verts et surtout asperges. Ces dernières, aussi bien sur le carreau des Halles que chez les détaillants, acquirent une solide réputation de qualité, de sorte qu'entre les deux guerres mondiales, les asperges «de Vineuil» assurèrent une renommée flatteuse à ce petit pays où aucun fait notable ne s'était jamais produit. Sans ces circonstances, il ne serait pas encore sorti de l'anonymat le plus total. Dans sa partie blésoise, le Val de Loire assure une transition naturelle et constitue un heureux trait d'union entre deux régions, la Petite Beauce et la Sologne, que tout semble opposer: la nature des sols, les productions agricoles, les modes d'habitat et, conséquence logique, le caractère des autochtones. En Beauce, de rares boqueteaux, des champs de blé ou de betteraves s'étendant autour de grosses fermes isolées évoquent un terroir riche, fortement anthropisé. Le sous-sol calcaire absorbe rapidement les eaux superficielles. Pour atteindre la nappe phréatique, les puits sont profonds. Ils sont donc rares et les habitations se sont groupées autour d'eux, alors que l'abreuvage des animaux était résolu par l'entretien d'une mare artificielle dans chaque agglomération. Les maisons, en solides meulières, ont été construites pour durer: leur aspect est à la fois sévère et cossu. Les ouvertures donnent sur une vaste cour intérieure à laquelle on accède par un portail charretier. Les Beaucerons passent pour être fiers, renfermés et distants. Par contraste, la Sologne symbolise la nature sauvage bien qu'en réalité les paysages actuels y soient le résultat de multiples mutations dues 10

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aux vicissitudes de l'histoire et à l'impéritie des hommes. Vers la fin du XVe siècle, de la forêt climacique de feuillus ne subsistaient que des lambeaux. On estime en effet que 61 % des terres étaient alors emblavées et 12 % seulement couvertes de bois. Avec des rendements atteignant 12 quintaux à l'hectare, la Sologne passait pour être un grenier à seigle, au point que certains étymologistes pensent que le nom ancien «Secalonia» viendrait non pas d'une racine celtique comme d'autres le prétendent, mais du vocable «secale» qui désigne le seigle dans la langue de Virgile. Quoi qu'il en soit, cette contrée cruellement touchée par la guerre de Cent Ans, puis par les guerres de religion, ne devait plus jamais retrouver sa richesse passée. Sur ces terrains mollement vallonnés et mal drainés, la tentation de construire des étangs se présentait tout naturellement. Tous ceux qui existent à l'heure actuelle sont artificiels et la plupart étaient déjà exploités à la fin du xve siècle. Toutefois, à partir du xvue, l'entretien du réseau de drainage ayant été négligé, l'insalubrité s'accrut et les fièvres firent leur apparition. Les cultures céréalières furent alors délaissées au profit de l'élevage des ovins. La misère s'installa. Young, qui parcourut la France en 1787, décrit la Sologne comme «l'une des provinces les plus pauvres du royaume». Aujourd'hui, et il faut s'en réjouir, la malaria a complètement disparu, mais les caquesiaux (4) sont demeurés aussi agressifs et les étangs plus nombreux que jamais. Depuis le XIXe siècle, des résineux ont été introduits. Leur bois fut un temps recherché pour la fabrication des poteaux télégraphiques et des étais de mines ou de tranchées pendant la guerre de 14-18. Ils sont actuellement d'un piètre rapport. L'enclosure des propriétés est devenue générale et l'élevage d'un pseudo-gibier de plus en plus courant. Des citadins, costumés pour la circonstance en chasseurs d'opérette, payent cher le plaisir malsain de tirailler sur ces pauvres bêtes semi-domestiques. Dans ce pays dépourvu de pierres à bâtir, les maisons étaient autrefois de torchis ou de briques cuites, avec des murs à colombage. Une porte à deux battants superposés donnait accès à une chambre à feu basse et mal éclairée. Un grenier s'ouvrait au-dessus de l'entrée. Jamais de caves ni de solides fondations. Les murs suintaient l'humidité et se rongeaient de salpêtre. Les puits, faciles à creuser dans le sol meuble, mais peu profonds, donnaient une eau de mauvaise qualité souvent polluée. Après tant de générations vouées à la pauvreté, les habitants passaient pour être chafouins, geignards et volontiers chapardeurs. Lorsqu'au VI" siècle de notre ère, l'apôtre itinérant surnommé «le Voyageur», en latin «Viator», se fixa en Sologne pour évangéliser la contrée, il fut comme tous ses contemporains obligé de capturer clandestinement du gibier pour vivre. Canonisé et célébré sous le nom de 11

Saint-Viâtre, il a été adopté comme patron par tous les braconniers et même par tous les Solognots qui considèrent le braconnage comme une activité aussi normale que la contrebande pour certains frontaliers. Dans le but de révéler à ses lecteurs le charme sauvage de ce pays qu'il aimait, Genevoix ne pouvait se montrer mieux inspiré qu'en choisissant comme héros de roman un de ses contemporains, nullement en odeur de sainteté, Alphonse Depardieu. Cet homme de Brinon-sur-Sauldre, localité à la limite de la Sologne et jouxtant le Berry, capturait des lapins par des procédés illicites pour nourrir sa nombreuse famille. Il avait acquis dans cet exercice une telle maîtrise et une telle notoriété qu'on lui avait donné le surnom de raboliot, ce terme désignant dans le parler du cru le gentil «cul-blanc» qui pullulait littéralement avant que la myxomatose ne fit son apparition. Alphonse Depardieu n'avait aucunement souhaité qu'on parlât de lui, car le braconnage requiert la plus grande discrétion de la part de ceux qui le pratiquent. Il s'était toujours refusé à raconter ses aventures. Cependant celles-ci, peut-être un peu enjolivées en passant de bouche en bouche, défrayaient la chronique locale. En les transcrivant avec le talent que l'on sait, Genevoix devait immortaliser Raboliot et en faire le parangon du Solognot de la première moitié du XXe siècle. Si mon caractère tient quelque peu de celui des Beaucerons, rien de plus naturel. Ma grand-mère maternelle, née Drouet, était originaire de Villebarou. Elle joua un rôle non négligeable dans mon éducation. Du côté paternel, mon autre grand-mère, née Beulay, appartenait aussi à une famille beauceronne, mais elle habitait Blois et ne put avoir sur moi qu'une influence indirecte. Toutefois, c'est du coin de la Sologne que ma personnalité a été frappée. Mes parents possédaient une propriété aux environs de Bracieux et m'y emmenaient souvent avec eux. Les premières impressions que j'y ai ressenties se sont gravées dans ma mémoire d'autant plus profondément qu'elles tranchaient davantage avec celles provenant de mon environnement quotidien. C'est en effet au hameau des Nouelles que j'ai passé toute mon enfance. La maison où vécurent mon père et ma mère était sise 3, rue Meslier, ainsi baptisée du nom d'un cépage cher au cœur de tous les vignerons. C'est là que je vis le jour, le 30 juin 1919, vers six heures du matin. Mon père Charles Daget avait alors 44 ans et ma mère, née Elisabeth Blanvillain, dix ans de moins. Un fils et une fille, respectivement de treize et dix ans mes aînés, leur étaient déjà nés. Ils n'eurent pas d'autres enfants. Je suis donc vinotiot, car c'est le terme propre pour désigner les natifs de Vineuil-Iez-Blois. Les néologismes «vineuillois» puis «vinolien» n'ont été introduits que récemment pour des étrangers, venus s'établir sur le territoire de la commune, afin de signifier 12

qu'ils n'ont rien à voir avec les paysans du cru et leur parler campagnard. Pourtant il n'existe ni patois ni même accent local. Le Blésois, comme la Touraine, est un pays où «on parle ben». C'est dans ces contrées en effet que s'est forgée, à partir du bas latin, la langue de Rabelais et des poètes de la Pléiade dont notre français académique est issu directement. Le lieu d'origine de ma famille se situe au sud de Tours. Le patronyme Daget dont l'étymologie n'a jamais été élucidée était connu dans la région de Sainte-Maure dès le siècle. Mes ancêtres semblent avoir embrassé très tôt la religion réformée, mais dès la révocation de l'édit de Nantes, ils avaient réintégré le giron de l'Église catholique. Assez curieusement, malgré la fécondité des femmes pour qui la mise au monde de dix à douze enfants consignés sur les registres paroissiaux n'avait rien d'extraordinaire, la famille Daget ne s'est pas accrue. En quatre siècles, elle n'a donné aucune branche collatérale connue. Il existe d'autres Daget en France, peu nombreux à vrai dire, mais il a été impossible jusqu'à présent de prouver qu'ils avaient la même origine tourangelle que la branche à laquelle j'appartiens et dont l'historique est connu avec une relative précision (5). Les faits et gestes quotidiens de mes ancêtres, commerçants ou petits bourgeois ayant pignon sur rue, n'ont fourni matière à aucun entrefilet dans les gazettes de leur époque. Quelques anecdotes, transmises de génération en génération, ont pourtant été sauvées de l'oubli. Un de mes ancêtres, Charles-Marie Daget (1761-1833) eut une vie assez mouvementée. Épicier de son état, il fut dénoncé sous la Terreur, pour avoir dissimulé dans son grenier un fût de savon noir. Bien que dans cette affaire le commerçant se fut montré peu scrupuleux, plus soucieux de satisfaire aux demandes de ses chalands et d'arrondir ses bénéfices que de respecter la stricte légalité, il fut relaxé au bout de neuf mois d'incarcération par le tribunal révolutionnaire. Le délit dont il s'était rendu coupable ne fut pas jugé de nature à porter atteinte aux intérêts majeurs de la Nation. II avait épousé le 30 avril 1793, à Chinon, une de ses cousines Joséphine Dubourg-Desnoyers, fille du régisseur du duc de Richelieu. Leur union régulière au point de vue du Droit civil avait été bénie clandestinement de nuit par un religieux augustin non assermenté. C'est seulement en 1813, après vingt ans de vie conjugale et avoir eu six enfants, qu'ils furent avertis qu'en raison de leur degré de parenté leur mariage qui avait été contracté sans dispense écclésiastique n'était pas valable aux yeux de l'Église (6). Ils furent donc obligés de solliciter une dispense qui leur fut naturellement accordée et de se remarier une seconde fois le 13 janvier 1814, à six heures du soir. J'ai recueilli en héritage une fontaine de cuivre rouge d'époque Louis XIV. Selon la tradition familiale,

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elle faisait partie de la dot de la fille du régisseur et provenait du château de Richelieu. Pourtant, elle ne porte pas d'armes ducales, mais un écu trilobé à deux drapeaux posés en sautoir et, en chef, une fleur de lys, le tout surmonté d'une couronne de marquis. J'ignore qui était le possesseur de ces armoiries. Par le travail, l'épargne, des alliances avantageuses et le jeu des héritages dans une famille qui ne manifestait aucune tendance à s'accroître, les Daget continuèrent leur ascension sociale au cours du XDr' siècle. Mon grand-père paternel avait acquis une étude d'avoué sise à Blois, rue du Palais. Il avait épousé une demoiselle Beulay, petite fille d'Honoré Beulay, héros sous le Premier Empire d'une extraordinaire aventure relatée dans les Mémoires d'un grenadier de la Grande Armée (18 avril 1808-10 octobre 1815). Cet ouvrage posthume, peu connu, ne
fut publié qu'en 1907 chez Honoré Champion, éditeur à Paris

Malaquais - par son petit-fils Joseph Beulay qui était mon grand-oncle. Né en 1789 à Ouzouer-le-Doyen, Honoré Beulay fut désigné par le tirage au sort alors qu'il était saute-ruisseau chez un notaire. Incorporé à Blois le 18 avril 1808, il y fait ses classes puis est affecté au 36ede ligne, l'un des régiments les plus prestigieux de l'époque napoléonienne. Il rejoint le dépôt de sa nouvelle unité, à Calais, en 21 jours de marche «qui nous dégourdirent les jambes et nous firent voir du pays», écrit-il. En fait, la vie de garnison lui pèse, d'autant plus que son instruction lui vaut d'être constamment désigné par ses chefs pour tenir les écritures dans les bureaux. Enfin, le 22 avril 1812, sonne l'heure du départ pour la campagne de Russie. Le 36e de ligne fait partie de la division Partouneaux, sous les ordres du maréchal Victor. Cette unité est dirigée sur Minsk et Smolensk. À la suite de combats acharnés et sanglants, Honoré Beulay est promu du grade d'adjudant à celui de sous-lieutenant à la compagnie des grenadiers du 4e bataillon. La division Partouneaux fut sacrifiée pour arrêter les Russes près de Studianka afin de permettre aux débris de la Grande Armée de franchir la Bérézina et de regagner la France. Pendant plusieurs jours, trois mille Français réussirent à contenir les cent mille Russes de Wittgenstein, de Kutusov et de Platov. Bientôt à court de munitions, sans vivres, par un froid de - 35°C, ils se battent avec un courage et une abnégation qui font l'admiration de leur adversaire Wittgenstein. Par deux fois ils refusent de se rendre, mais à l'aube du 28 novembre, les derniers survivants sont faits prisonniers. Ils n'étaient plus que deux cents. Alors commence pour Honoré Beulay et ses compagnons un long et pénible périple. D'abord dirigés sur Borisov- Vitebsk où bien peu arrivèrent tant les épreuves qu'ils avaient à subir chaque jour étaient rudes, les prisonniers passent par NijniNovgorod et s'arrêtent finalement à Birsk. Cette bourgade, sur les bords 14

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quai

de la Belaïa, un sous-affluent de la Volga, se trouve au pied de l'Oural à près de cinq llÙlle kilomètres de la Beauce. Honoré Beulay devait y séjourner dans des conditions acceptables du 15 décembre 1813 au 5 avril 1814. L'épopée napoléonienne touchait à sa fin. La déchéance de l'Empereur avait été prononcée par le Sénat le 3 avril, l'abdication eut lieu le 6 à Fontainebleau et la signature du traité mettant fin à la guerre le Il du même mois. Les nouvelles arrivaient vite jusqu'à l'Oural et les autorités russes avaient hâte de se débarrasser des prisonniers étrangers puisque ceux-ci furent libérés le 5 et autorisés à rentrer dans leurs foyers. Toutefois, au lieu de se joindre aux colonnes qui partaient à pied en direction de la France, Honoré Beulay décida d'accompagner à Oufa son fidèle anù et compagnon de captivité, le médecin major Bruggeman. Ce dernier avait en effet soigné et sauvé le jeune fils du Prince Gouverneur de la province et il espérait, de ce fait, obtenir un sauf-conduit qui leur permettrait à tous deux de traverser plus facilement et plus rapidement la Russie. En arrivant à Oufa, ils ne trouvent pas le Prince parti en tournée d'inspection. En revanche, son épouse, éduquée à la française et entichée de tout ce qui venait de France reçoit chaleureusement le médecin qui avait rendu la santé à son fils, ainsi que son compagnon. Il n'eut pas été décent d'organiser dans le palais du Gouverneur des fêtes en l'honneur de deux officiers hier encore ennellÙs, mais la princesse les traite en hôtes de rang, avec la munificence habituelle de la haute aristocratie russe. En rédigeant ses "Mémoires", Honoré Beulay n'a pas trouvé de mots assez forts pour traduire l'éblouissement que lui avait procuré cette vie de château après toutes les souffrances et les privations qu'il avait endurées. Deux expressions seulement sont venues sous sa plume: «conte de fées» et «conte des Mille et une nuits». Les aventures les plus merveilleuses ont malheureusement une fin. Le Prince rentré de sa tournée leur ayant accordé le sauf-conduit sollicité, nos deux rescapés disent adieu à leurs bienfaiteurs le 14 septembre. Chaudement vêtus, confortablement installés dans une voiture bourrée de vivres, un cosak tout dévoué à ses maîtres leur tenant lieu de guide et de serviteur, les voilà partis pour Riga. Une déception les y attend. Le dernier vaisseau chargé de rapatrier les prisonniers français vient d'appareiller. Le guide cosak ne peut les accompagner plus loin. Ils doivent traverser l'Allemagne à pied et après encore bien des péripéties, ils touchent le sol de la France à Lille. Honoré Beulay se.sépare à regret de son anù Bruggeman dont la fanùlle habitait en Belgique et retrouve ses parents à Ouzouer-le-Doyen le 16 août 1815. Après sept ans et dellÙ de campagnes, il n'avait pas d'autre métier que celui des armes. Il aurait pu reprendre du service et faire carrière 15

comme officier, car ses anciens chefs auraient fait homologuer sa promotion au grade de sous-lieutenant. Toutefois, déçu par la Restauration et las de courir les aventures, il y renonça. Il fut donc démobilisé avec le grade d'adjudant et acheta un modeste greffe à Morée, près de Vendôme. Il devint ensuite juge de paix à Lamotte-Beuvron, puis à Ouzouer-IeMarché où il mourut le 26 mars 1862. Ce placide Beauceron se décida à écrire ses "Mémoires" pour montrer à ses descendants qu'avec du courage, de la ténacité et aussi avec l'appui du Ciel, on arrive à surmonter toutes les épreuves de l'existence et qu'il ne faut jamais se laisser gagner par le découragement ni s'abandonner au désespoir. Son message m'est parvenu. Je le transmets à mon tour à ceux qui sont susceptibles de l'entendre. De ma grand-mère Daget j'ai conservé le souvenir d'une vieille dame toute menue et ratatinée, engoncée dans des fichus et des fanchonnettes. Elle trottinait comme une souris dans sa grande maison qui constituait à elle seule un univers typiquement balzacien. L'hiver, elle portait mitaines et s'asseyait au coin de la cheminée de sa chambre pour tisonner un maigre feu de bois et de charbon. Dès qu'une flamme s'élevait, elle se hâtait de l'étouffer en jetant dessus une pelletée de cendres. Je n'ai jamais pu savoir si c'était par souci d'économiser le combustible, par crainte d'un incendie ou pour emmagasiner le peu de chaleur que dégageaient les braises en se consumant. Elle appartenait à une génération pour laquelle se chauffer paraissait un luxe superflu. Mon père, dans sa chambre de jeune homme, avait été bien des matins obligé de casser la glace de son pot à eau pour faire sa toilette. À l'occasion du Nouvel An, ma grand-mère conviait tous ses enfants et petits-enfants, en tout dix-neuf personnes, à un déjeuner exceptionnel. À cette occasion, elle me remettait comme à chacun de mes frère, sœur, cousins et cousines, un billet de cinq francs et un cornet de crottes de chocolat. Je regrette de ne pas avoir connu mon grand-père Daget et de n'avoir recueilli que peu de détails sur sa personnalité et son caractère. Son aisance pécuniaire s'était largement accrue à la suite du placement, au moment opportun, d'une partie de son avoir en actions du canal de Suez. Lors de la séparation de l'Église et de l'État, il avait, grâce à ses compétences juridiques, servi les intérêts du clergé blésois qui lui en était resté reconnaissant. Il avait fait l'acquisition d'une propriété appelée «le Buisson», située en bordure du Cosson sur le territoire de la commune de Vineuil, et qui appartenait auparavant au Vatican. Conformément aux habitudes de la bourgeoisie de l'époque, sa résidence urbaine nécessaire à l'exercice de sa profession d'avoué se trouvait ainsi doublée d'une maison de campagne. Son épouse et ses quatre enfants, deux garçons et deux filles, allaient y séjourner durant la belle saison. Il les y rejoignait, au moins le dimanche, pour les accompagner à l'église de Vineuil. La grand16

messe dominicale jouait un rôle important au plan social. Elle permettait aux familles bien-pensantes de la paroisse de se rencontrer, de se saluer et éventuellement de nouer des relations personnelles dans la mesure où les convenances l'autorisaient. Les Daget flrent ainsi la connaissance des Blanvillain. Albert Blanvillain, mon grand-père maternel que je n'ai pas connu non plus était un riche vigneron du cru. Les revenus de ses biens et le produit de ses vignes lui avaient fourni les moyens de se faire construire aux Nouelles une vaste et solide demeure, d'acquérir en Sologne des fermes, des bois et un pavillon de chasse où il invitait ses amis et connaissances, ainsi que d'engager une institutrice particulière pour l'éducation de ses deux fllles. Ces preuves évidentes de réussite sociale justiflaient amplement une accession de plain-pied à la bourgeoisie locale. Une alliance entre les familles Daget et Blanvillain paraissait non seulement possible et conforme aux normes et à l'éthique en vigueur au début du xxe siècle, mais aussi de nature à servir les intérêts des deux parties. Mon père était l'aîné des quatre enfants Daget. Après de solides études secondaires à l'école Notre-Dame des Aydes, à Blois, il s'était orienté vers la basoche. En 1900, il avait accédé aux fonctions de premier clerc dans une étude de La Ferté Saint-Aubin. Son avenir semblait tracé. Il avait en main tous les atouts pour devenir à son tour notaire. Or, en épousant l'aînée des fllles Blanvillain et en s'installant aux Nouelles dans l'ancienne maison de son beau-père, rénovée pour la circonstance, il allait renoncer à la vie citadine et se métamorphoser en exploitant rural, faisant valoir lui-même une partie de ses terres. Un peu plus tard, lorsqu'il se fut établi comme médecin à Blois, son frère cadet épousa la seconde fllle Blanvillain. Ces mariages apparemment de raison cachaient-ils des mariages d'inclination? C'est probable. Mon oncle Joseph, d'après ce que j'ai entendu rapporter, se montrait fort épris de ma tante Anne et fut profondément bouleversé par la mort accidentelle et prématurée de celleci (7), au point d'avoir souhaité voir sa propre existence abrégée. Par ailleurs, je peux témoigner qu'à l'époque de mon enfance, après vingt ans de vie commune, mes parents formaient un couple parfaitement assorti et qu'entre eux régnaient l'harmonie et l'entente les plus totales. Ma grand-mère Louise, issue d'une humble famille paysanne, avait toujours été de santé fragile. Jeune fllle, les médecins redoutant pour elle les fatigues d'une ou plusieurs maternités lui avaient déconseillé le mariage. Je l'ai constamment connue se plaignant de ses douleurs, de ses malaises, de ses insomnies, récriminant sans cesse et critiquant tout, ce qui ne l'empêchait nullement d'avoir bon pied bon œil et de vaquer aux soins de sa maison aussi bien qu'à l'entretien de son jardin. Un sécateur et des 17

bouts de raphia dans la poche de son tablier, elle coupait, taillait, semait, déplantait, repiquait, dépotait, bouturait, entait, marcottait avec ardeur. Elle avait la main verte. Dans ses propos, elle se montrait particulièrement acide lorsqu'il lui arrivait de parler de l'amour et des hommes. Sans doute avait-elle été déçue ou frustrée dans sa vie conjugale et en rejetait-elle la faute sur tous les représentants du sexe fort. Elle ne faisait preuve d'indulgence qu'à l'égard des pauvres et faibles femmes comme elle et surtout des enfants. Elle traitait ceux-ci avec beaucoup de tendresse, tout en les morigénant au moindre prétexte, mettant en pratique, à sa façon, le vieil adage: «qui aime bien châtie bien». Agée de sept ou huit ans, elle avait vu les Prussiens arriver dans son village natal en 1871. On venait d'y tuer un cochon, événement qui a toujours été à la campagne une occasion de réjouissance. On s'apprêtait à dépecer l'animal quand l'arrivée d'un détachement d'uhlans fut annoncée. Les armées de Bismarck avaient la réputation de mettre le pays conquis en coupe réglée, mais les Français n'ont jamais été à court de subterfuges pour éviter de se laisser spolier. Le cochon fut aussitôt couché dans un lit, un cierge allumé à son chevet et les volets de la chambre clos. Lorsque les cavaliers prussiens se présentèrent, ils trouvèrent le village en effervescence. Une épidémie de petite vérole, leur expliqua-t-on, s'était abattue sur le pays, une nouvelle victime venait de succomber et on s'apprêtait à la mettre en bière. La maladie que la vaccination jennerienne n'avait pas encore réussi à faire disparaître était, à juste titre, fort redoutée car éminemment contagieuse. Peu soucieux de courir le risque, les uhlans tournèrent bride et le cochon fut sauvé. Ma grand-mère citait cette anecdote dont je ne conteste pas la véracité comme origine de l'expression proverbiale dont elle usait fréquemment: «encore un que les Prussiens n'auront pas. Mes ancêtres maternels appartenaient à la cohorte des obscurs paysans. Seul mon arrière-grand-père Théophile Blanvillain, vigneron à l'esprit ouvert et original, fut en son temps une personnalité locale dont le souvenir mérite d'être évoqué. Vers la fin de la guerre de 1870-1871, il eut à héberger un officier prussien. À la suite d'une discussion, les deux hommes en vinrent à parier sur la tournure qu'allaient prendre les événements et le temps qui s'écoulerait avant que la paix ne soit signée. L'enjeu était un nombre convenu de bouteilles de vin. En l'occurrence, le Français avec sa jugeote de paysan s'avéra plus perspicace que le Prussien. II gagna le pari. Rentré dans ses foyers, l'officier de l'armée victorieuse fit parvenir à son ancien logeur une caisse de vin du Rhin contenant deux types de bouteilles. Les unes, hautes et fines, à goulot allongé, ressemblaient à celles qui sont communément réservées aux vins d'Alsace. Les autres, basses, ventrues, aplaties latéralement, à goulot 18

court, étaient munies d'une anse sur le côté. Certaines de ces bouteilles à la forme insolite dans le Val de Loire avaient été conservées. Ma mère les utilisait pour y mettre son cassis, son brou de noix ou toute autre liqueur de sa fabrication. Le grand-père Théophile, c'est toujours ainsi que je l'ai entendu appeler, se passionnait pour l'élevage des oiseaux, indigènes et exotiques. Il gardait ses pensionnaires dans des cages et dans une grande volière métallique qui subsistaient encore, inutiles et encombrantes, du temps de ma jeunesse. Lorsque ses volatiles mouraient, il les empaillait avec l'art consommé d'un taxidermiste professionnel. Je me rappelle très bien avoir admiré et tenu en main quelques-unes de ces pièces naturalisées, notamment un faisan doré monté sur socle, une perruche verte, une sorte de buse, un petit perroquet, etc. À vrai dire, relégués dans un coin du grenier, ces oiseaux avaient subi des ans l'irréparable outrage. À l'un manquait un œil, à l'autre une patte ou une aile. Pourtant, je n'avais jamais rien vu de plus beau. La collerette, le plumage rouge et la longue queue du faisan me fascinaient. Le grand-père Théophile avait également réuni une collection d'objets assez hétéroclites, éléments d'un cabinet d'histoire naturelle embryonnaire. Entassés au grenier dans une vitrine, ils apparaissaient à mes yeux enfantins comme d'inestimables trésors. Je ne me lassais pas d'examiner des cristaux de quartz, de caresser des macles de pyrite, de manipuler des fossiles extraits de la pierre de Bourré (8). Si un morceau de bois de fer ne retenait guère mon attention, en revanche la densité d'un fragment de minerai argentifère me surprenait. Dans une boîte de carton, une poignée d'hoplies bleues desséchées chatoyaient encore de tout leur éclat irisé comme des joyaux de lapis-lazuli. Parmi les coquillages, j'admirais tout particulièrement un turbo nacré et un casque de Madagascar de très grande taille. «En le collant à ton oreille, tu entendras la mer», me disait-on. Or j'avais beau essayer, j'aurais pu dire à l'instar du dindon auquel le singe montrait la lanterne magique: <~'entends bien quelque chose, mais je ne sais pour quelle cause, je ne distingue pas très bien». Mon imagination rétive se refusait à galoper sur les plages des mers du Sud ou à voguer sur la houle du grand large. Je me contentais d'effleurer de la main le poli des coquilles et rêvais de pouvoir un jour en faire moi-même collection. La bibliothèque du grand-père Théophile comportait quelques ouvrages d'histoire naturelle. Jugés encombrants et sans intérêt par ses héritiers, ils avaient été dispersés et oubliés. Les uns se trouvaient dans une armoire, les autres au fond du grenier où je finis un jour par les dénicher. Je me familiarisai très jeune avec les œuvres de Buffon et de Lacepède dans une édition en huit volumes datée de 1848 et agrémentée 19

de planches en couleur. Tout enfant, j'en fis l'un de mes livres d'images favoris et je demandais souvent à ma mère ou à ma grand-mère de me le montrer. J'aimais aussi feuilleter, à cause de ses nombreuses illustrations, un ouvrage édité par Cureter en 1842 et intitulé: Le Jardin des Plantes, description complète, historique et pittoresque du Muséum d'Histoire naturelle, de la ménagerie, des serres, des galeries de minéralogie et d'anatomie et de la vallée suisse. Qui aurait pu se douter alors, dans ma famille et mon entourage, que je finirais ma carrière dans cet établissement présenté par l'éditeur comme «le plus beau monument élevé à la Science de la Nature». Lorsque j'eus atteint une dizaine d'années, je retrouvai au complet les vingt-deux volumes de texte et les neuf volumes de tables composant l'Encyclopédie d'histoire naturelle du Dr Chenu. Enfin je découvris un exemplaire du Nouveau manuel complet de Naturaliste préparateur par M. Boitard, édition de 1881. Ces ouvrages devaient faire autorité à l'époque, lorsque le grand-père Théophile en avait fait l'acquisition. Ils n'avaient plus, au moins en ce qui concerne le premier, qu'une valeur de curiosité historique au moment où j'en pris connaissance, mais j'étais bien incapable de m'en rendre compte. Doit-on admettre que l'origine profonde de toute vocation, scientifique, littéraire, artistique, religieuse ou autre, est en partie génétique? Cela ne me paraît pas impossible. Cependant, si nos goûts et nos comportements sont programmés dès avant la naissance, ce ne doit être que dans une très faible mesure. Leur expression dépend largement des impressions reçues au cours de la première enfance, censurées ou exaltées par l'éducation et l'environnement socio-culturel. En ce qui me concerne j'ai longuement réfléchi aux différents aspects de cette question fondamentale sans y trouver de réponse nette et satisfaisante. Je suis prêt à reconnaître que, par le truchement de mon grand-père maternel et de ma mère, j'ai hérité de Théophile Blanvillain quelque assemblage de gènes particulier. Mon penchant précoce pour les Sciences de la Nature relèverait alors de l'atavisme dont les empiristes ont toujours admis la réalité. Il est par ailleurs certain que ma sensibilité d'enfant a été vivement frappée par nombre d'objets ayant appartenu à ce grand- père Théophile, bien que dans mon entourage on ne leur accordât aucune importance. Ils n'avaient certes pas été jetés, mais seulement parce qu'autrefois, dans les anciennes demeures familiales, tout était systématiquement conservé, même l'inutile. Il en résultait dans les greniers un entassement de bric-à-brac singulièrement attrayant pour les enfants. Chacun, selon ses goûts, y trouvait matière à alimenter ses rêveries. Pourquoi les objets se rapportant à l'histoire naturelle, jugés sans intérêt ni valeur par les autres membres de ma famille, ont-ils seuls exercé sur moi une impression si profonde? Ne faut-il pas y voir la preuve d'une 20

réceptivité particulière? Celle-ci était-elle innée ou due à un enchaînement de circonstances purement fortuit dont j'aurais perdu le souvenir? Qui pourrait le dire? En dépit de mon expérience personnelle, je demeure incapable de comprendre et d'expliquer la nature mystérieuse aussi bien que les raisons premières d'une vocation précoce. Ce dont je suis certain, c'est que le fait de contrarier la vocation réelle d'un enfant ou de s'y opposer n'aboutit qu'à la renforcer. Elle finit toujours par triompher et s'exprimer chez l'adulte.

NOTES
(1) Noël viendrait du latin Natalis (dies). Nouelles pourrait venir de noues, mot d'origine gauloise qui, dans le Val de Loire, désigne les bas-fonds où se collectent les eaux d'infiltration. (2) En fait, d'après des informations qui m'ont été communiquées par mon neveu Philippe Daget, ce Denis Morioux était vigneron à Léry, un hameau situé entre les Nouelles et Saint-Claude de Diray. TI avait eu une fille Marie, née en 1773 qui avait épousé un François Blanvillain (1772-1859), père d'un autre François Blanvillain lequel avait épousé Marie-Anne Fleury (1813-1868), fille de Pierre Fleury, vigneron à la Closerie des Nouelles, actuellement 4 rue Mesliers, où se situait ma maison natale. Ce François Blanvillain aurait été le père de Théophile et le grand-père d'Albert Blanvillain, mon propre grand-père. (3) La boisselée vaut 5,6 ares. Amont, aval, solaire et galerne désignent les quatre points cardinaux. Amont (Nord) et aval (Sud) font référence à la latitude. On monte vers le nord de la France, on descend dans le Midi. Solaire (Est) désigne l'Orient où apparaît le soleil. Enfin galerne, mot d'origine celtique, désigne l'Ouest. (4) Caquesiaux, mot solognot désignant les moustiques. Dans d'autres régions de France, ils étaient appelés maringouins, mot encore en usage au Canada. Moustique, de l'espagnol "mosquito", serait d'introduction relativement récente. (5) Filiation de mon ascendance directe, extraite des tableaux généalogiques de la famille Daget Jacques Daget (1919 , époux d'Yvonne Kerguenne, 1938 ), fils de Charles Daget (1875-1932, époux d'Elisabeth Blanvillain, 18851971),

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de Charles Alexandre Daget (1844-1922, époux de Marie Beulay. 1848-1933). - fils de Théodore Daget (1810-1894. époux de Florentine Arnaudeau. 1812-1866). - fils de Charles Marie Daget (1761-1833, époux de Joséphine DebourgDesnoyers. 1773-1852). - fils de Pierre Charles Daget (1724-1774, époux de Jeanne Luc Delahaye, 1731-1813), - fils de Pierre Charles Daget (1687-1743. époux de Jeanne Archambault. 1690-1762). - fils de Jean Daget (1664-1710, époux de Jeanne Binet. 1664-1741). - fils de Jehan Daget (1630 époux de Marie Lebreton, 1636-1681), - fils de Jehan Daget (16 , époux de Jeanne Vonsay). -fils de Jehan Daget (1590 , époux de Jeanne Gaultier). (6) Le Droit canon est plus strict que le Droit civil français. Ce dernier n'interdit les unions qu'aux parents au premier et au second degré et pour le troisième degré, entre grand-oncle et petite-nièce ou grand-tante et petit-neveu. Or Marie-Charles Daget et Joséphine Debourg-Desnoyers étaient cousin et cousine au sixième degré. (7) À cette époque où n'existaient ni spots électriques, ni flashes électroniques, les photographes utilisaient dans leurs ateliers des éclairs de magnésium. En faisant le portrait de ma tante Anne. l'inflammation de la poudre métallique provoqua une explosion et un éclat vint toucher à la gorge l'infortunée jeune femme qui succomba sans que l'on efit pu lui porter secours. (8) Bourré. localité des bords du Cher. à trois kilomètres en amont de Montrichard. Le tuffeau (Turonien) y a été exploité depuis les temps les plus anciens dans des galeries profondes, creusées à flanc de coteau. On y trouve fréquemment des empreintes et des moules internes de bivalves du genre Cucullaea.

- fils

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CHAPITRE 2

À ma naissance, je fus ondoyé. En raison de ma santé mal assurée, on ne voulut pas attendre pour me présenter sur les fonts baptismaux de l'église paroissiale distante, il est vrai, de trois kilomètres. Pour parrain et marraine, on choisit le frère et l'une des sœurs de mon père, c'est-à-dire mon oncle Joseph Daget, le médecin de la famille, et ma tante Alexandrine Ruitton. Je reçus comme premier prénom Jacques qui n'avait pas été utilisé dans la famille depuis plusieurs générations, le second étant traditionnellement Marie pour tous les garçons. Quant au troisième, Albert, il me fut donné en souvenir de mon grand-père Blanvillain, mort deux ans auparavant. Ma mère ne put m'allaiter comme elle l'aurait souhaité. Ce sevrage prématuré n'est probablement pas sans rapport avec l'attrait que devaient exercer sur moi, plus tard, les femmes aux poitrines généreuses. Mon oncle Joseph prescrivit donc le lait de chèvre, plus digeste pour un bébé que le lait de vache. Or, dans la croyance populaire, ce mode d'alimentation aurait pour conséquence de rendre les enfants méchants. Chacun sait en effet combien la chèvre est un animal retors, à l'humeur capricieuse, aux réactions imprévisibles. D'ailleurs ses cornes, sa barbiche et ses sabots fourchus sont considérés comme les attributs obligés du Diable après avoir été ceux du dieu Pan et des Satyres, tous personnages redoutés et peu recommandables. Que le lait de chèvre y fût pour quelque chose ou non, dès ma plus tendre enfance mes cris et mes pleurs devaient plus d'une fois mettre les nerfs de mon entourage à rude épreuve. Malgré sa patience, ma mère n'arrivait pas à me calmer. Je me rappelle très bien les crises de colère auxquelles je me livrais encore sporadiquement lorsque j'étais un peu plus âgé. Rien ni personne ne pouvait les apaiser. Je me roulais par terre en hurlant. De guerre lasse, sans me rudoyer, mon père m'emmenait alors dans une écurie désaffectée située dans les communs en face de notre maison d'habitation. Sur la paille et dans l'obscurité, je finissais par me taire et recouvrer mon état normal. On venait alors me délivrer et sécher 23

mes dernières larmes, après quoi la vie reprenait son cours habituel. Je ne suis pas certain que cette façon de traiter un enfant hypernerveux ait été la meilleure ni que ses effets se soient révélés bénéfiques à long terme. Dans le doute, je ne saurais la recommander aux parents que la nature aurait affligé de rejetons au caractère aussi difficile que l'était le mien. L'un de mes premiers jouets fut un chien en peluche appelé <<Michu». TI avait déjà servi à mon frère et à ma sœur et lorsque je l'adoptai, il arrivait à la fin de sa carrière. Il ne lui restait plus qu'un œil, une oreille à demi arrachée et son pelage était par endroit râpé jusqu'à la corde. Je disposais aussi de jeux de cubes et d'un jeu de construction composé de petits morceaux de bois aux formes géométriques. Toutefois, n'étant pas doué d'un esprit inventif ou créatif très développé, je préférais m'amuser d'objets vivants. Nous possédions alors une chatte noire. Les gens du pays qui brocardaient mon père pour ses convictions religieuses ouvertement affichées, disaient que c'était un chat de curé. L'animal passait le plus clair de sa journée à somnoler au chaud sous la cuisinière qui restait allumée du matin au soir. C'est là que j'allais le dénicher. Je m'asseyais sur une chaise basse, l'installais sur mes genoux et le caressais silencieusement en l'écoutant ronronner. Ma mère, craignant que je me fasse griffer, me disait: «Laisse donc cette bête tranquille, tu es tout le temps en train de la tripoterh>. Il m'arrivait bien de lui chatouiller les moustaches, de lui souffler dans les oreilles, de lui passer la main sur le dos à rebrousse-poil ou de lui tirer la queue, tous traitements désinvoltes que les chats supportent difficilement, même de la part d'un enfant. Je le faisais sans mauvaises intentions et l'animal réagissait sans brusquerie. J'ai toujours sympathisé avec la gent féline dont j'apprécie encore aujourd'hui la propreté, la discrétion, la fierté et l'indépendance. De nombreux détracteurs reprochent à ces animaux de se montrer hypocrites, sournois et cruels. Ce sont là des traits de comportement normaux chez un petit carnassier récemment devenu le commensal de l'homme et dont on attendait surtout qu'il chassât les souris, autrefois envahissantes à la campagne. Les Romains le connaissaient déjà, mais en raison de sa rareté le considéraient plutôt comme une curiosité zoologique. Sous l'aspect que nous lui voyons, il ne devait se multiplier et devenir un hôte familier de nos habitations qu'à partir du Moyen Age, à la suite, pense-t-on, de l'acclimatation réussie du rat noir que les Croisés avaient involontairement ramené avec eux. Il se montra vite supérieur aux autres prédateurs, notamment à la genette, dans la lutte biologique contre le ratage. Très proche de son cousin, notre chat sylvestre resté sauvage, le chat dit domestique a conservé des instincts de chasseur à l'affût, un goût

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très prononcé pour l'indépendance et une certaine fantaisie d'humeur qui rend ses réactions parfois inattendues. Baudelaire, grand admirateur de ce petit félin, avait ciselé ce quatrain en son honneur: Les amoureuxfervents et les savants austères Aiment également dans leur mûre saison Les chats puissants et doux, orgueil de la maison Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires. Colette, l'un de mes auteurs favoris, le tenait également en estime. Une chatte n'est-elle pas le personnage central de l'un de ses romans? À ce propos me revient à l'esprit la boutade pleine d'humour d'un collègue britannique que j'avais rencontré à Paris. <<Lorsquevous allez travailler, vous laissez votre femme seule à la maison, lui avait-on demandé? - Mais pas du tout, le chat reste avec elle et lui tient compagnie. - Bien sûr, mais ce n'est pas comme un être humain avec lequel elle pourrait parler. - Détrompez-vous, le chat est un personnage qui tient une place importante dans notre vie. Ma femme le consulte à tout propos et suit son avis plus souvent que le mien». Heureux ménage dont les différends étaient soumis au jugement d'un Raminagrobis tout dévoué aux intérêts de sa maîtresse. Le partage de nourriture communément pratiqué par les félins est un autre trait caractéristique de ces animaux. Lorsqu'ils ont mangé, les chats laissent volontiers des congénères venir finir leurs restes et même les y invitent, alors qu'en toute autre circonstance ils ne souffriraient pas la présence d'intrus sur leur territoire. Un animal régulièrement nourri et qui va chasser pour le plaisir rapporte souvent un oiseau, une souris, un campagnol qu'il dépose bien en évidence sur le pas de la porte ou sur le lit de son maître, en remerciement de la pâtée qui lui est quotidiennement assurée. À l'occasion d'un congrès d'ethnozoologie, j'eus le plaisir de déjeuner avec le cinéaste Pierre !chaco Il avait été témoin dans le Nord Cameroun d'une alliance exemplaire entre des cultivateurs et une troupe de lions dont le canton de chasse coïncidait avec le territoire du village. Le chef coutumier veillait à ce qu'une poterie remplie d'eau soit mise en permanence à la disposition des fauves pour qu'ils puissent y étancher leur soif. Elle était placée sous un arbre, à une dizaine de mètres de son habitation. À l'occasion de la fête des récoltes, l'eau était remplacée par de la bière de mil. En contrepartie, lorsque les lions avaient abattu une proie, les jeunes gens avertis par les rugissements entendus de loin et renseignés sur l'emplacement exact par le vol circulaire des charognards, pouvaient aller prélever leur part. Les fauves les laissaient faire. Ainsi les habitants du village avaient l'assurance de vivre en sécurité au milieu de «leurs» lions 25

et surtout d'être ravitaillés en viande fraîche. Lorsqu'on songe au gaspillage de nourriture pratiqué par notre société moderne et aux excédents de produits alimentaires qu'elle détruit faute de pouvoir les consommer, alors que des populations entières meurent littéralement de faim, on ne peut s'empêcher de penser que I'Homo sapiens gagnerait à mieux connaître le comportement de ses frères inférieurs félins et à s'en inspirer. Mes sentiments sont en revanche beaucoup plus mitigés vis-à-vis des chiens qui m'apparaissent opposés aux chats à de nombreux points de vue. Ma grand-mère Louise qui habitait seule dans sa maison isolée au centre d'un vaste jardin possédait un chien-loup pour se rassurer. Elle l'attachait le matin à côté de sa niche et le libérait le soir afin qu'il puisse surveiller librement toute la propriété. Nos demeures n'étant séparées que par la rue, les allées et venues entre elles étaient constantes et je voyais l'animaI presque tous les jours. Cependant, on m'interdisait d'en approcher car il était censé être méchant. S'il ne l'avait pas été naturellement, il aurait eu de bonnes raisons de le devenir, tant sa maîtresse le traitait de façon peu amène. Comme ma grand-mère ne laissait jamais passer un sujet de récriminations ou de lamentations sans le développer longuement, je l'entendais sans cesse se plaindre de son gardien qui l'avait empêchée de dormir par ses aboiements nocturnes ou qui avait endommagé ses massifs de pétunias ou de géraniums, en grattant la terre à la recherche d'une taupe ou d'un mulot. À force de s'épancher en jérémiades sur les inconvénients des chiens en général et du sien en particulier, elle finit par renoncer à en garder un. Jamais ces animaux ne me furent présentés comme des compagnons de jeux possibles ni comme des commensaux plaisants. Je sais que la plupart d'entre eux se montrent affectueux, fidèles et dévoués à leurs maîtres. Ils possèdent encore bien d'autres qualités que les hommes se sont efforcés de développer par sélection et dressage afin d'en tirer parti pour eux-mêmes, mais je les trouve un peu trop exubérants, encombrants et bruyants à mon goût. Le naturel braillard, querelleur et volontiers agressif des chiens se manifeste surtout lorsque resurgit le comportement grégaire instinctif de l'espèce, comme au sein d'une meute de chasse à courre ou d'une de ces troupes d'individus marrons qui se forment spontanément aux abords de certains villages africains par exemple. Pour me distraire, ma mère fredonnait parfois des chansons. L'air et les paroles de deux d'entre elles me trottent encore dans la tête, probablement parce que je les ai entendues plus souvent que d'autres ou parce qu'elles me plaisaient davantage. Elles appartenaient au vieux folklore français et, à quelques variantes près, ont dû être chantées à des centaines de milliers d'enfants. La première, très rythmée, était facile à 26

retenir même par une oreille aussi peu douée pour la musique que l'était la mienne. En voici le début: Il était une bergère, Et ron et ron, petit patapon, Il était une bergère, Qui gardait ses moutons, ronron, Qui gardait ses moutons. Les autres couplets étaient de la même veine: Elle fit un fromage, Du lait de ses moutons. Son chaton la regarde, D'un petit air fripon. Si tu y mets la patte, Tu auras du bâton. Il n y mit pas la patte, La bergère en colère, Tua sont p'tit chaton. La seconde chanson, d'inspiration fort différente, relatait l'aventure tragique d'une certaine Adèle. Sus l'pont du Nord, un bal y fut donné, Adèl ' demande à sa mère à y'aller, Non, non, mafille tu n'iras pas danser. Dans sa chambre, Adèl' se met à pleurer. Son frère arrive sur un bateau doré, Qu'as-tu, ma sœur, qu'as-tu donc à pleurer. Maman n 'veut pas que j'aille au bal danser. Mets ta robe blanche et ta ceinture dorée, C'est moi qui vais ty emmener danser. Toute la soirée, Adèl' a bien dansé, Mais à minuit le pont s'est effondré. Adèl' et tous les danseurs furent noyés, Tel est le sort des enfants obstinés. Je ne comprenais pas ce que signifiait zobstinés, mais la chute me plaisait et je ne me lassais pas de l'entendre. On notera que l'une et l'autre de ces chansons, comme beaucoup de celles destinées aux enfants, comporte un enseignement: la désobéissance est flétrie et sanctionnée par le châtiment suprême, la mort. Dans ma jeunesse, on ne badinait pas avec les principes de base de la morale, notamment le respect des maîtres et des parents, qui étaient inculqués aux individus dès leur plus jeune âge. À la maison, je portais un tablier de vichy à petits carreaux roses ou bleus, attaché dans le dos et muni d'une ceinture. Ma mère taillait èt assemblait elle-même ces vêtements à l'aide d'une machine à coudre

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Singer. De temps à autre, une couturière venait l'assister dans ses travaux de confection. Un jour, passant trop près de la cuisinière, la ceinture de mon tablier se prit dans le robinet de la réserve d'eau chaude et j'eus le pied ébouillanté. Ce fut le premier accident de ma vie, dont j'ai gardé un souvenir cuisant. Le dimanche, on m'habillait d'un costume marin, comme tous les petits garçons des familles aisées de cette époque. Cette mode qui persista longtemps en France devait venir d'Outre-Manche, car le béret complétant l'accoutrement était celui des marins de Sa Gracieuse Majesté et non le traditionnel pompon rouge de notre Royale nationale. L'hiver, par temps de grand froid, ma mère me faisait enfiler une peau de bique, fidèle réplique en miniature de celles que portaient les conducteurs de voitures à chevaux ou de torpédos automobiles, au début du siècle. Je n'acceptais pas sans rechigner cet accessoire vestimentaire. Son odeur de pelleterie, de renfermé et de naphtaline me déplaisait souverainement. Pour aider à tenir la maison, mes parents engageaient une bonne à tout faire qui couchait dans une chambre mansardée au deuxième étage. Chaque matin, elle descendait vers sept heures et son premier travail consistait à rallumer la cuisinière après avoir retiré les cendres de la veille. Ma mère arrivait peu après pour lui donner ses instructions sur ce qu'elle aurait à faire durant la matinée: vider les seaux de toilette, remplir les brocs et les pots à eau, car nous n'avions pas l'eau courante, faire le ménage, préparer le déjeuner, etc. L'après-midi était réservé aux nettoyages, aux raccommodages et à divers travaux de couture, avant la préparation du dîner. Un jour par semaine, la lessive venait rompre la monotonie de ces menus travaux quotidiens. La buanderie se trouvait dans les communs de la maison de ma grand-mère Louise. Une pompe à main permettait de puiser directement l'eau de pluie, moins calcaire que celle des puits. Elle était collectée dans une vaste citerne creusée juste en dessous. Une fois par mois avait lieu la grande lessive. Une laveuse venait alors prêter main-forte à la bonne pour manipuler et tordre les immenses draps de toile rêche encore plus lourds imbibés d'eau que secs. TIsétaient mis à tremper la veille dans le «laissus», résidu de la lessive précédente conservé à cet effet et qui n'était finalement qu'une solution de carbonate de soude, ce produit connu en économie ménagère sous le nom de «cristaux». Je n'ai jamais vu employer la cendre, procédé jugé archaïque dans ma famille, mais qui n'était peut-être pas complètement tombé en désuétude dans les campagnes. Ma grand-mère ne manquait pas de me gourmander lorsqu'elle me surprenait à jeter des coques de noix dans le feu. Cela, disait-elle, gâtait la cendre et la rendait impropre à la lessive. La bonne changeait de temps en temps. Non que notre maison fut mauvaise, le travail trop pénible ou les maîtres acariâtres, loin de là. En 28

fait, il s'agissait de jeunes filles qui, une fois sorties de l'école, étaient placées par leurs parents dans une famille aisée comme la nôtre, pour y apprendre tout ce qu'une femme aurait dû savoir, avant de se marier, en vue de devenir une ménagère avisée. Elles nous quittaient donc dès qu'elles étaient censées en avoir appris suffisamment ou lorsque leur famille avait besoin d'elles. Je ne saurais dire si ces filles menaient une vie plus agréable et se sentaient plus heureuses dans notre maison que dans la leur. Nées à la campagne, souvent dans une famille nombreuse, elles avaient été habituées à travailler dur dès leur plus jeune âge. Se trouver sous les ordres de ma mère, douce et patiente, ne devait pas leur paraître difficile à supporter ni les rebuter. Sans doute souffraient-elles surtout du manque de distractions. Le soir, une fois la vaisselle faite, elles pouvaient veiller dans la cuisine éclairée à l'électricité ou monter dans leur chambre dénuée de courant. Aussi utilisaient-elles une lampe Pigeon. L'installation électrique datait de la guerre de 14-18. Elle servait bien sûr uniquement à l'éclairage. Dans la salle à manger, la suspension avec ses chaînes et son contrepoids de cuivre jaune avaient été conservée, la lampe à pétrole ayant simplement été remplacée par une ampoule. L'éclairage électrique était alors considéré à la campagne comme un luxe coûteux. Il ne fallait allumer qu'en cas de nécessité et éteindre dès qu'on quittait une pièce. Je crois que le courant n'avait pas été mis dans la chambre de bonne parce qu'on craignait que la lumière n'y restât allumée toute la nuit par négligence, ce qui aurait été considéré comme un gaspillage inadmissible dans une maison bien tenue. Une lampe à pétrole était gardée, remplie et en état de fonctionner, dans chaque pièce. Elle servait durant les pannes de secteur, assez fréquentes et souvent de longue durée notamment par temps d'orage. En bonne ménagère, ma mère veillait particulièrement à ce que la table familiale fût chaque jour garnie de mets simples et variés. Elle soupirait: «Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire à manger?». Cependant, je ne l'ai jamais vue prise au dépourvu. Certains légumes plantés dans le jardin n'étaient pas d'usage courant ni d'un bon rapport. Mon père tenait pourtant à les cultiver, précisément pour diversifier la composition des repas. C'est ainsi que nous consommions des crosnes du Japon à la saveur doucereuse, des topinambours sautés au beurre ou mariés en horsd'œuvre à des betteraves rouges, des fèves qui donnaient en hiver de savoureuses purées, des radis noirs, des scorsonères, des artichauts, de la tétragone, etc. Comme matières grasses, ma mère utilisait l'huile d'arachide achetée dans le commerce ou le beurre frais, mais souvent aussi, elle puisait dans sa réserve de beurre fondu. Nos fermiers de Sologne devaient en effet au propriétaire, comme il était stipulé dans leur bail, outre plusieurs 29

charretées de bois de chauffage, de la volaille, des poissons pêchés dans les étangs et diverses autres prestations en nature, un certain nombre de kilos de beurre à livrer deux fois par an. Rendus à la maison, ils étaient immédiatement fondus et versés dans des pots de grès entreposés à la cave. La conservation était ainsi assurée sans altération durant plusieurs mois. Lorsqu'un pot était entamé, pour qu'il dure plus longtemps, ma mère y rajoutait à l'occasion du saindoux ou la graisse retirée du pot-au-feu. Le tout servait principalement pour les fritures et les sauces. Au printemps, nous nous régalions de beignets de fleurs d'acacia, aussi légers que parfumés. En été, nous allions ramasser des paniers de mousserons (1) dans les luzernes et le long des sentiers que les vaches empruntaient pour se rendre à la pâture. À l'automne, dans nos bois de Sologne, c'était des cèpes, des girolles, des commères ou des golmottes (2). Nous délaissions les russules et les lactaires, bien qu'ils fussent également abondants et que certaines de leurs espèces aient été appréciées des connaisseurs. Ma grand-mère, en matière de champignons, ne faisait confiance à personne, pas même à sa fille. D'un œil soupçonneux, elle examinait sans cesse les golmottes que nous ramassions. Malgré les protestations de ma mère qui vérifiait soigneusement l'absence de volve, elle jetait toutes celles qui lui paraissaient moins vineuses que les autres. Nous nous estimions heureux lorsqu'elle en laissait suffisamment pour que nous puissions y goûter le soir. Un boulanger nommé Racoit tenait boutique sur la place de l'église à Vineuil et faisait chaque jour sa tournée en carriole. Il annonçait son passage à l'aide d'une trompe et délivrait sa marchandise à ses clients habituels sur présentation d'une coche. C'était un fragment de tige de saule ou de coudrier, fendu dans le sens de la longueur et mesurant vingt-cinq à trente centimètres de long. Avec son couteau, le boulanger faisait une encoche sur la partie recouverte d'écorce pour un pain et une encoche sur l'arête latérale pour un demi-pain. À la fin du mois, il lui était facile de récapituler ce qu'il avait livré à crédit à chacun de ses clients et d'en faire le compte. Nous prenions toujours du pain d'avance de façon à ne le manger que rassis. «Le pain frais donne mal au ventre», disait-on. Il est vrai qu'à cette époque croûte et mie se gardaient longtemps sans sécher tout en gardant leur saveur. Aux Nouelles un charcutier offrait à ses chalands des produits campagnards qu'il vendait enveloppés dans du papier sulfurisé. Nous lui en achetions régulièrement. Une année, ma mère s'était procuré une moitié de cochon, l'autre ayant été gardée par l'un de nos voisins qui avait engraissé et sacrifié l'animal. J'avais vu comment on fabrique le boudin noir avec le sang recueilli et comment on l'introduit dans les boyaux à l'aide d'un «boudineux» (3). J'avais également assisté à la salaison des 30

gros morceaux de porc déposés dans une pote (4) de grès qui aurait pu contenir trois petits enfants, comme dans la légende du bon Saint Nicolas. Mon père avait mis le jambon à fumer, enveloppé dans un linge et fixé à l'extrémité d'une longue perche d'acacia dressée dans le conduit de la grande cheminée de la cuisine. Il avait ensuite fait brûler des branchages de genévrier fraîchement coupés produisant une fumée odoriférante. Toutes ces préparations jointes à la cuisson des rillons, la confection des pâtés, etc. prenaient beaucoup de temps et mes parents, à la suite de cette expérience, en revinrent à se fournir au fur et à mesure de nos besoins chez notre charcutier habituel. Nous avions aussi recours, dans le village, à un magasin des Docks du Centre qui vendait un peu de tout, de l'huile de table au pétrole, des pâtes alimentaires à la quincaillerie et à la papeterie. Ces ressources locales n'empêchaient pas ma mère d'aller faire ses courses à Blois, une ou deux fois par semaine. Lorsqu'elle revenait avec son sac à provisions garni, elle en tirait pour moi un petit pain au lait ou au chocolat ou encore un petit pain de seigle aux raisins secs. Elle savait que je préférais ces sortes de friandises aux sucreries. Ma mère se rendait à Blois le mardi matin ou le samedi après-midi pour profiter du grand marché ou encore le vendredi matin pour acheter du poisson. Nous ne manquions pas d'en manger au moins ce jour-là et j'entends encore mon père déclarer: <<Enfinvendredi, nous allons nous régaleD). Comme lui, j'ai toujours préféré la chair du poisson à celle des autres animaux. Je n'ai jamais compris pourquoi la croyance populaire associe abstinence et pénitence, alors que les repas dits maigres me paraissent aussi succulents et propres à flatter le palais que ceux qui sont qualifiés de gras. Beaucoup plus tard, je devais comprendre l'importance attachée par l'Église à la commémoration hebdomadaire de la passion et de la mort du Christ, dont le poisson est le plus ancien emblème connu. Ainsi pour les chrétiens restés attachés à ce symbolisme désuet, la manducation du poisson chaque vendredi possédait-elle une connotation eucharistique. De rares érudits savaient en outre que le mot grec ichthus représentait l'abréviation mnémotechnique de la formule lèsous Christos Theou Uios Sôtèr (Jésus Christ, fils de Dieu, Sauveur). Mon père qui lisait chaque matin un passage des épîtres de Saint Paul dans le texte original pour entretenir ses connaissances hellénistiques ne manquait pas de le rappeler à l'occasion, mais la majorité de ses contemporains faisaient peu de cas de ces élucubrations ésotériques. Pour les esprits forts, nombreux dans mon village entre les deux guerres, l'abstinence du vendredi ne pouvait être qu'une brimade imposée arbitrairement par l'obscurantisme clérical et contre lequel ils réagissaient en se vantant de manger de la viande tous les vendredis, y compris et surtout le Vendredi Saint. 31

Au printemps, les aloses remontaient la Loire et pour les intercepter au passage, des pêcheurs professionnels tendaient de longs filets perpendiculairement aux rives. Ils étaient encore nombreux, du temps de ma jeunesse, aux abords de Blois. Lorsque ma mère avait acheté un de ces beaux poissons argentés aux reflets bleu métallique, mon père descendait du grenier une botte de javelle (5) bien sèche et la faisait flamber dans la cheminée de la cuisine. Les sarments de vigne se transformaient vite en braises ardentes et rougeoyantes sur lesquelles l'alose était mise à griller. Tandis qu'une odeur appétissante envahissait la pièce, ma mère faisait fondre du beurre à petit feu. Elle y ajoutait du vinaigre et de l'appétit (6) finement haché. Cette sauce accompagnait le poisson à la peau rissolée et à la chair fondante, dont les arêtes se triaient toutes seules sous la langue. Nous nous en pourléchions les babines. Chez nous, poissons de mer et poissons d'eau douce étaient également appréciés. Chaque espèce faisait l'objet d'une préparation particulière. La raie était servie avec du persil frit au beurre noir, la dorade était cuite au four, arrosée de vin blanc et couverte de chapelure, le colin au court-bouillon, accompagné d'une sauce blanche contenant des graines de capucine confites dans le vinaigre, la morue à la béchamel, les maquereaux grillés, etc. Au début de l'hiver, nos étangs de Sologne étaient pêchés et mon père rapportait chaque fois à la maison un grand panier d'osier rempli de poissons encore vivants. Ils étaient aussitôt mis en stabulation dans une jale (7) pleine d'eau. Les pauvres bêtes ne recevaient aucune nourriture et bien qu'on eût soin de renouveler fréquemment leur eau, elles ne subsistaient qu'à la limite de l'asphyxie et finissaient par y succomber au bout de quelques jours. Aussi fallait-il se dépêcher de les manger. Les tanches frites à la poêle et les matelotes au vin rouge alternaient avec les carpes rôties au four, le ventre distendu par une farce maigre ou mijotées à la forézienne, dans une terrine au couvercle luté avec de la pâte. Les brochets préparés au bleu étaient servis chauds avec une sauce blanche ou froids avec une mayonnaise. Le matin, pour imiter mon père qui laissait aux femmes chocolat et café au lait, je me contentais d'un morceau de pain accompagné de fromage, de rillettes ou de pâté et arrosé d'un verre d'eau coupée d'un peu de vin. Ce premier repas de la journée était consommé individuellement à la cuisine. En revanche, ceux de midi et du soir étaient pris en commun et servis par la bonne dans la salle à manger. Le dîner débutait toujours par une soupe aux légumes ou un bouillon gras dans lesquels étaient coupées des tranches de pain. Aussi l'appel de midi: <<A table», était-il remplacé le soir par: «La soupe est trempée», qui avait même signification. A quatre heures, les enfants avaient droit à un goûter: morceau de pain et tablette de chocolat ou tartine de confiture. En été, quand il faisait très chaud, on 32

me proposait parfois un «miau», bolée de vin et d'eau sucrée dans laquelle trempait du pain. Les fêtes et les anniversaires de chacun des membres de la famille présents à la maison étaient scrupuleusement souhaités. La personne concernée jouissait du privilège, ce jour-là, de composer à sa guise le menu du déjeuner. Quand mon tour arrivait, n'ayant jamais été très gourmand ni porté sur les extra, je me trouvais plutôt embarrassé. Je demandais alors la première chose qui me venait à l'esprit, par exemple un plat de haricots rouges avec beaucoup de gousses d'ail. Mon père ne se montrait pas mécontent qu'en ces circonstances, comme en bien d'autres, je manifestasse les mêmes goûts et adoptasse les mêmes attitudes que lui vis-à-vis de détails qu'il jugeait secondaires dans l'existence d'un homme. En revanche, ma mère se montrait déçue que je ne réclamasse pas un gâteau, car elle aurait pris plaisir à le confectionner selon mes désirs. De toute façon, elle en préparait un et quand il s'agissait d'un anniversaire elle plaçait dessus autant de petites bougies multicolores que d'années révolues à fêter. Juste avant de passer à table, l'offrande d'un bouquet de fleurs du jardin marquait le début des réjouissances dont le point culminant était atteint lorsqu'au dessert on apportait le gâteau toutes bougies allumées. Ce déjeuner exceptionnel se terminait par une tasse de café et un petit verre de liqueur pour ceux qui étaient autorisés à consommer ces boissons d'adultes. Les autres se contentaient d'un canard. Bien que nos repas dans la salle à manger n'aient rien eu de guindé ni de protocolaire, bien au contraire, j'aimais ceux qui étaient parfois pris à la bonne franquette dans la cuisine. Je passais d'ailleurs dans cette pièce une grande partie de mon temps, espérant toujours recueillir quelques miettes des plats en préparation, quand ce n'était pas une casserole à licher (8). En hiver, des pommes de terre mijotaient dans un chaudron pendu à la crémaillère de la cheminée ou placé sur un coin de la cuisinière. Elles étaient destinées à nourrir les poules après avoir été écrasées et mélangées à du son ou à de la verdure. J'allais en prendre une ou deux, les épluchais en me brûlant les doigts et les croquais toutes chaudes, sans aucun assaisonnement. J'avais pris très jeune l'habitude de me satisfaire des nourritures les plus frugales. La salle à manger était désertée durant la période des vendanges. Chacun devait alors participer d'une façon ou d'une autre à l'effort collectif, car nous étions avant tout des vignerons et la récolte annuelle du raisin marquait le temps fort de toutes nos activités paysannes. Les trois repas débutaient par une assiettée de soupe comme je l'aime toujours: bien épaisse pour caler l'estomac. Les vendangeurs n'étaient pas nombreux et la bonne se joignait à eux. Pour réduire le service au minimum et écourter la vaisselle, on ne changeait pas les assiettes. Assis à la grande table 33

commune, je côtoyais et observais à loisir des gens qui, pour un acte aussi simple et courant que manger, n'avaient pas les mêmes habitudes ni les mêmes gestes stéréotYpés que les nôtres lorsque nous étions servis dans la salle à manger. L'existence et le monde prenaient à mes yeux une dimension nouvelle. J'appris en outre que s'adapter aux usages de ceux avec lesquels on se trouve est une preuve de délicatesse et de bonne éducation. Socrate avait sans doute déjà enseigné ce précepte à Alcibiade puisque l'histoire rapporte que ce dernier affichait à Babylone des goOts plus raffinés que ceux d'un Perse et qu'il se montrait à Sparte plus endurant qu'un Spartiate comme en Ionie doué d'états d'âme plus sublimes que ceux d'un authentique Ionien. Nous déjeunions également à la cuisine lorsque nos fermiers de Sologne venaient deux fois l'an livrer leur fermage en nature: trois ou quatre charretées de bois pour la cuisine et le chauffage, ainsi que des poulets et du grain pour les nourrir. Les lourds véhicules chargés la veille partaient avant le lever du jour pour arriver chez nous entre dix et onze heures du matin. Je ne perdais pas un geste des charretiers qui détachaient les béquilles destinées à maintenir horizontal le plancher des charrettes à deux roues, avant de dételer les chevaux pour les emmener à l'écurie. Ensuite commençait le déchargement. BOches et rondins volaient de main en main et allaient s'entasser dans le boissier. Ma mère avait préparé un solide repas. Elle attendait que le travail fut fini pour appeler tout le monde à table. Les hommes sortaient leur couteau de leur poche et le posaient près de leur assiette. À la fin du déjeuner, le patron fermait ostensiblement le sien. À ce signal, ses valets se levaient pour aller atteler les chevaux. Lui-même s'attardait à boire un petit verre d'eau-de-vie avec mon père. Puis tous repartaient, les hommes joyeux d'avoir fini leur travail, les bêtes d'un pas allègre car elles n'avaient plus aucune charge à tirer et elles savaient qu'elles retrouveraient le soir leur écurie habituelle. Une fois par an, les Petites Sœurs des Pauvres faisaient leur tournée. Elles ne manquaient pas de s'arrêter à la maison. Ma mère leur réservait toujours quelques denrées et des vêtements encore bons à porter pour leurs vieux et leurs vieilles. Ces religieuses se déplaçaient, conduites par un archaïque cocher, dans une curieuse voiture hippomobile à quatre roues, d'un modèle qui me paraissait avoir été spécialement conçu et fabriqué pour elles. Je n'en avais jamais vu de semblable en service nulle part. C'était sans doute un ancien fourgon de livraison comme ceux que l'on voit sur les gravures de la fin du XIX" siècle. Lorsque les Petites Sœurs étaient invitées à manger à notre table, elles ne prenaient qu'une seule fois de chaque plat. Ainsi le voulait la règle de leur ordre.

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Ce détail m'avait frappé parce que notre règle à nous était très différente. Elle exigeait que l'on mangeât tout ce que l'on avait dans son assiette. Il ne fallait pas avoir les yeux plus gros que le ventre ni <<faire le chat» et laisser de côté les moins bonnes bouchées. On commençait donc par se servir modérément, mais le plat était repassé deux ou trois fois afin que chacun pût en reprendre jusqu'à être rassasié. Lorsque, malgré cette sage pratique, j'étais servi un peu trop copieusement à mon gré et que je déclarais: «J'en ai trop», on me répondait: «Mange d'abord ce que tu as de trop, tu verras après». L'important était de ne rien laisser qui pût être considéré comme de la nourriture gaspillée. Le pain en particulier devait être consommé jusqu'à la dernière miette à cause de sa valeur symbolique et même religieuse. Avant d'en entamer un, ne traçait-on pas dessus le signe de croix avec le couteau? Bien que je n'eus jamais entendu mes parents réciter le Benedicite au début ni les grâces à la fin d'un repas, nous considérions notre nourriture de chaque jour comme un don de Dieu. Nous avions la chance d'en bénéficier; mais cela ne nous dispensait pas de penser à ceux qui en étaient privés et qui auraient bien voulu se trouver à notre place. Nous ne recevions pas beaucoup de visiteurs. Chaque matin ou presque, le facteur, nommé Béquignon, signalait son passage en donnant un coup de sonnette. C'était un mutilé de guerre. Il ne disposait que d'une main valide pour conduire sa bicyclette, distribuer et ramasser le courrier. Son autre main inerte restait cachée dans une moufle de laine brune. Vêtu de bleu marine, coiffé d'un képi à liseré rouge et portant en bandoulière une vaste sacoche de cuir bouilli, il entrait parfois et venait s'asseoir un instant à la cuisine, se reposer et bavarder un peu. D'une seule main, il roulait une cigarette sur sa cuisse avec une dextérité qui m'étonnait. Tout en devisant avec lui, mon père lui offrait un petit verre de goutte qu'il ne refusait jamais. Le facteur rural exerçait un métier rude qui l'obligeait à parcourir quotidiennement tous les chemins de la commune, et ce malgré les intempéries. En contrepartie, il devait éprouver la satisfaction de jouer un rôle social important. Il connaissait toutes les familles, se tenait au courant des dernières nouvelles et les colportait de porte en porte. Susceptible de rendre service en maintes circonstances, il était reçu avec cordialité dans toutes les maisons. Les préposés que l'administration des Postes recrute maintenant n'ont plus la possibilité ni le temps, tout en assurant leur service, de nouer des relations amicales avec la population comme le faisaient les facteurs ruraux d'autrefois. La preuve en est qu'ils se font, paraît-il, souvent agresser et mordre par les chiens de garde qui les considèrent comme des étrangers. 35

Quelquefois, des trimardeurs de passage sonnaient pour demander l'aumône. On ne les laissait pas entrer dans la cour, mais on leur portait un gros morceau de pain. Ce n'était peut-être pas toujours ce qu'ils escomptaient et en mettant le quignon dans leur musette, j'imagine que plus d'un maugréait contre le peu d'empressement manifesté par les riches à pratiquer l'hospitalité envers les plus démunis. Toutefois, la consigne de ne pas laisser entrer valait également pour les ramasseurs de peaux de lapin et les romanichels dont la réputation douteuse n'était probablement pas toujours dénuée de fondement. À la campagne, on se méfie systématiquement des gens que l'on ne connaît pas, mais la sagesse populaire prétend aussi qu'il n'y a pas de fumée sans feu et que l'on ne prête qu'aux riches. Aux visiteurs venant pour affaires, selon leur rang social et le degré de déférence qui leur était dû, on offrait un verre de vin ordinaire, ou bien on ouvrait en leur honneur une bouteille de vin blanc bouché ayant vieilli plusieurs années en cave ou encore on décachetait une bouteille de vin de Carthage qu'accompagnait une assiette garnie de gâteaux secs. Les apéritifs étaient inconnus à la maison et le café servi seulement à la fin d'un déjeuner extraordinaire. Mes parents invitaient régulièrement mes oncles et tantes et quelques autres personnes de la famille avec lesquelles ils entretenaient de bonnes relations. Je les entendais déclarer sans enthousiasme et parfois avec un soupir: «Il va falloir inviter les Un Tel» ou «C'est à nous de les inviter», ou encore <<Nousavons une politesse à leur rendre». De telles réflexions m'incitaient à penser que les invitations étaient lancées par obligation, pour s'acquitter d'un devoir pouvant à la limite devenir une corvée et non pour le plaisir de se rencontrer et la joie de passer d'agréables moments ensemble. D'ailleurs, les conviés n'étaient jamais des amis choisis par sympathie, mais des membres de la famille ayant un rang social jugé équivalent au nôtre. Les règles de bienséance conseillaient en effet de n'accepter aucune invitation sans être certain de pouvoir la rendre de façon sensiblement identique. Ainsi essayait-on d'éviter situations fausses et blessures d'amour-propre. Selon les habitudes de la campagne, nous recevions toujours nos invités à déjeuner. Cette règle arrangeait tout le monde, notamment ceux qui avaient un long trajet à faire pour rentrer chez eux et qui préféraient ne pas être obligés de circuler sur des chemins difficiles en pleine nuit. La préparation du repas provoquait un branle-bas général dès les premières heures de la matinée. Pour dresser la table, ma mère sortait des armoires et des buffets une nappe et des serviettes empesées et brodées, la vaisselle de porcelaine fine, les verres à pied, l'argenterie rangée dans des écrins, les assiettes montées, les couverts à dessert, les salières d'argent et bien d'autres accessoires que je ne voyais servir qu'en de telles occasions. 36

Chacun se mettait sur son trente et un pour faire honneur aux invités du jour. Lorsque ceux-ci arrivaient, on les faisait entrer cérémonieusement dans le salon qui n'était guère fréquenté en temps ordinaire. Après avoir épuisé toutes les politesses d'usage, on passait à table. Il était recommandé aux enfants qui mangeaient avec les grandes personnes d'être sages, de bien se tenir, de ne pas se salir, de faire ceci, de ne pas faire cela, de sorte que même les jeux qui étaient autorisés à l'issue d'un repas trop long perdaient une grande partie de leur attrait à mes yeux. J'étais soulagé lorsque, le dernier invité parti, le décor démonté et les accessoires remis en place, notre train de vie reprenait sa simplicité habituelle.

NOTES
(1) Marasme d'Oréade ou faux mousseron. Le vrai mousseron ne se rencontrait pas dans notre région. (2) Commère, nom local de la lépiote élevée, la golmotte étant l'amanite vineuse. (3) Boudineux, sorte d'entonnoir spécialement destiné à la fabrication du boudin. (4) Pote, grande jarre de grès utilisée pour la conservation du porc salé. (5) Javelle, sarments de vigne coupés au moment de la taille et liés en bottes. Celles-ci étaient conservées dans les greniers en vue de faire des flambées ou des grillades. (6) Appétit, nom local de la ciboulette ou civette. (7) Jales, grands récipients d'une centaine de litres servant au transport du raisin ou du moût au moment des vendanges. Une jale ressemble à un demitonneau, muni de deux oreilles dans le trou desquelles on peut faire passer une perche, ce qui permet à deux hommes de soulever et déplacer lajale lorsqu'elle est pleine. (8) Licher, ramasser le gratin dans une casserole ou un plat.

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CHAPITRE 3

Mon père me paraissait grand et fort alors qu'en réalité sa taille ne dépassait pas une honnête moyenne. Il portait la barbe entière et lorsque je l'ai connu, son crâne commençait à se dégarnir et son poil à grisonner. Les jours ordinaires, sa tenue vestimentaire comportait un pantalon de velours, une chemise de flanelle et une veste de gros tissu boutonnée jusqu'au col. Pour sortir de la maison, il troquait ses pantoufles d'intérieur contre des chaussons de basane et enfilait de ces gros sabots de bois qu'on appelait parfois «cochons de lait»». Puis il coiffait sa tête d'une casquette. Ainsi habillé, il pouvait braver les intempéries et vaquer par n'importe quel temps à ses occupations. Le dimanche, pour assister à la messe ou quand il se rendait à Blois, il portait des chaussures, un costume avec gilet, col dur et cravate noire, et un chapeau de feutre. Dans cette tenue sobre, sans aucune recherche d'élégance, il redevenait un citadin. Vers la cinquantaine, il avait définitivement renoncé à la pratique du vélo et n'avait plus l'occasion, sauf lorsqu'il allait en Sologne, de mettre ses guêtres et ses gros brodequins copieusement enduits de graisse Paulin. De caractère égal, il ne se laissait jamais emporter en de stériles vitupérations contre la méchanceté des hommes, ne devenant véhément que pour flétrir leur bêtise. N'ayant jamais eu la bosse des mathématiques, il déclarait que la seule chose pouvant donner une idée de l'infini était cette fameuse bêtise humaine, incommensurable, indécrottable, immarcescible, renaissant sans cesse de ses cendres comme le phénix, que ni les religions, ni les idéologies, ni les progrès scientifiques et techniques ne réussissent à faire reculer d'un pas, qui pousse les mieux intentionnés aux actions les plus stupides et parfois aux crimes les plus abjects, et que l'humanité est condafIlllée à porter comme une tare originelle jusqu'à la fin du monde. Son apparente froideur cachait un caractère sensible et émotif. Parfois sa gorge se serrait et sa voix s'étranglait, phénomène que je connais bien car je l'éprouve moi-même lorsqu'une émotion un peu forte me gagne. Or il estimait que la sensibilité est plus un défaut qu'une qualité chez un homme. Celui qui en est affligé doit s'efforcer de la surmonter pour éviter de tomber dans la sensiblerie ou le sentimentalisme. Dominer ses sensations, rester maître de soi, garder son flegme et son sang-froid en 39

toutes circonstances, tel était l'idéal que mon père s'efforçait de me présenter. Il avait en effet reconnu en moi une âme sensible comme la sienne et craignait fort que je ne souffrisse d'une telle faiblesse au cours de mon existence. Par exemple, lorsque ma mère me lisait les Lettres de mon moulin, je ne pouvais retenir mes larmes au moment où l'histoire de la chèvre de M. Seguin approchait de son dénouement. Aussi, pour m'affermir le caractère, mon père vantait-il devant moi la vertu du stoïcisme antique. Il commentait avec admiration le courage de C. Mucius Scaevola, se brûlant volontairement la main droite parce qu'elle s'était trompée de victime ou encore l'héroïsme du jeune Spartiate qui, ayant volé un renardeau, avait dissimulé l'animal sous sa tunique et s'était laissé ronger le ventre sans broncher pour ne pas se trahir et se voir obligé d'avouer son larcin. Je dois confesser que ces exemples tirés des auteurs grecs et latins me touchaient peu. Je les jugeais trop éloignés de situations réelles dans lesquelles j'aurais pu me trouver impliqué. Je me posais en revanche des questions sur les circonstances et les mobiles du vol d'un jeune renard. À qui et pourquoi, pensais-je, un garçon sain d'esprit pouvait-il dérober un animal sauvage que personne n'a réussi à apprivoiser et que tous les propriétaires de basse-cour s'efforcent de détruire comme nuisible? Sur ces points importants, l'histoire de Sparte restait muette et je n'osais demander d'explication. Toutefois, de ces enseignements j'ai retenu qu'un homme accompli doit se montrer capable de maîtriser la douleur physique et, par pudeur, ne pas laisser paraître aux yeux d'autrui ce qu'il ressent intérieurement. Je n'avais pas l'âge de contester le bien-fondé de la morale stoïcienne ni de l'intérêt que présente son application à la vie de tous les jours, mais j'en fus imprégné dès ma jeunesse. L'engagement politique n'avait jamais tenté mon père. Il votait comme tout citoyen, disait-il, doit le faire selon sa conscience. Il affichait sans équivoque sa sympathie pour la droite, mais condamnait les extrémistes et se montrait avant tout modéré. Il se déclarait volontiers républicain en donnant au mot «république» son sens étymologique d'intérêt général, comme dans la formule Domine salvam lac rem publicam chantée aux offices religieux, quel que soit le régime en vigueur. Il critiquait les députés et les membres du gouvernement, se méfiait des élus locaux et soupçonnait de compromission et de démagogie tous ceux qui acceptaient une charge publique. En fait, la politique des partis et des syndicats intéressait peu le milieu rural dans lequel j'ai passé mon enfance. La crise des années trente qui avait touché de plein fouet la classe ouvrière n'avait guère été ressentie dans les campagnes. Le chômage avec son cortège de misères et de problèmes économiques ou sociaux était resté un phénomène 40

essentiellement urbain. Le niveau de vie des petits et moyens propriétaires paysans n'avait pas été affecté. En effet, la somme de travail que chacun avait à fournir pour la culture des terres et les soins aux animaux n'avait ni augmenté ni diminué. Une partie des habitants de la commune se réclamait cependant de la gauche et plus précisément du parti communiste. Ce dernier laissait les plus crédules espérer qu'un jour ou plutôt qu'un certain Grand Soir, toutes les inégalités sociales seraient gommées. En réalité, les prolétaires campagnards souhaitaient devenir propriétaires et ceux qui possédaient déjà quelques biens au soleil désiraient arrondir leur capital foncier pour améliorer leur niveau de vie. La nationalisation des moyens de production, en l'occurrence les terres cultivables, serait allée à l'encontre des aspirations des paysans opposés à toute intervention de l'État dans leurs propres affaires et très attachés à la propriété individuelle comme à la transmission par voie d'héritage des biens acquis de leur vivant. Finalement le point sur lequel les opinions divergeaient le plus restait la laïcité. Mon père se présentait comme un fervent pratiquant. Il se rendait ostensiblement à la grand-messe tous les dimanches et jours de fêtes d'obligation. Il figurait en outre parmi les conseillers paroissiaux et le curé de Vineuil savait qu'il pouvait compter sur lui en cas de besoin. Il m'expliquait que nous appartenions à l'Église catholique romaine et insistait sur le sens de ces deux qualificatifs. Le premier signifiant simplement universel, c'est le second qui impliquait la reconnaissance de l'autorité du pape, évêque de Rome, l'observance des rites romains et l'usage du latin comme langue liturgique, en définitive tout ce qui caractérisait nos pratiques religieuses. La commune de Vineuil ne comptait parmi ses ressortissants ni juifs ni protestants, mais bon nombre d'indifférents et quelques anticléricaux plus ou moins sectaires. Mon père reprochait aux premiers de ne pas suivre son exemple, de ne fréquenter l'église qu'en de rares occasions, pour les Rameaux, la Toussaint, un mariage ou un enterrement, de négliger d'envoyer leurs enfants au catéchisme et de les mettre à l'école communale plutôt qu'à l'école libre; aux seconds de tourner la religion en dérision et de l'attaquer avec virulence au moindre prétexte. Compte tenu du caractère des vinotiots, je suppose que certains prenaient un malin plaisir à provoquer mon père en mangeant du curé devant lui dans le secret espoir de le faire sortir de ses gonds, ce qui n'était pas facile à obtenir. Il connaissait presque tous les habitants de la commune et ne manquait jamais, lorsqu'un décès était annoncé par le garde champêtre, d'aller témoigner sa sympathie aux familles endeuillées. Il suivait jusqu'au cimetière les convois passant par l'église, mais se bornait à présenter ses condoléances en privé lorsqu'il s'agissait d'un 41

enterrement civil. Il refusait également les fleurs d'immortelle séchées qui étaient parfois distribuées aux assistants et dont le véritable symbolisme m'a toujours échappé. Au XIXe siècle, hormis les oisifs, les fêtards et autres noctambules, les Français se levaient tôt en toutes saisons. Dans les villes, les cloches des pensions et des communautés sonnaient le réveil à cinq heures. Elles tiraient du lit ceux qu'attendait un fatigant labeur quotidien et les personnes pieuses qui tenaient à entendre la première messe, celle de six heures, avant de commencer leur journée. C'était le cas de ma grand-mère Daget qui chevrotait une chanson d'autrefois commençant par ces mots: «À. cinq heures du matin, j'entendis la p'tit' clochette». Mon père avait conservé l'habitude contractée dans sa jeunesse de se lever à cette heure matinale. Aussitôt habillé, il descendait et sortait voir le temps qu'il faisait afin de prévoir en conséquence le programme de sa journée. En hiver ou en demi-saison, une nuit claire et étoilée signifiait risque de gelée matinale. Si les faibles bruits qu'une oreille attentive arrive à percevoir dans le calme qui précède l'aurore provenaient de la rive droite de la Loire et que l'on entendait les trains sur la ligne de Paris, le vent était haut, présage de temps froid et sec. En revanche, si porté par la brise le tintement des cloches de l'église de Vineuil arrivait jusqu'aux Nouelles, le vent était bas et l'on pouvait craindre quelque galamée (I). En été, lorsque tout laissait prévoir une belle matinée sans aucun souffle de vent, mon père décidait d'aller soufrer ses vignes, car ce traitement gagne en efficacité à être effectué au lever du jour. Cependant, sauf cas d'urgence, il passait les premières heures de la journée dans son bureau, à lire ou à faire sa correspondance. La chatte qui avait profité du moment où il ouvrait la porte pour se faufiler à l'intérieur de la maison se pelotonnait sur ses genoux car la cuisine était encore déserte et froide. Respectueux des lois et des règlements, mon père veillait à ce que chacun adoptât, durant la période prescrite, l'heure d'été dite aussi heure légale, en avance de soixante minutes sur l'heure d'hiver. Cette dernière, dite aussi heure solaire, était en réalité celle du méridien de Greenwich. Cependant, la vie dans le village restait réglée par la hauteur du soleil audessus de l'horizon local, les cultivateurs n'ayant pas de montre sur eux lorsqu'ils allaient aux champs. Les hommes de journée que mon père engageait pour l'aider à travailler dans le jardin ou sur ses terres ne rentraient qu'à la tombée de la nuit, très tôt ou très tard selon que le solstice d'hiver ou le solstice d'été était proche. Un repas leur était servi avant qu'ils ne rentrassent chez eux. Comme ils mangeaient à la cuisine, l'heure de notre dîner familial n'en était pas affectée. Elle variait peu, entre sept et huit.

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Une fois la table desservie, nous montions veiller dans la chambre de mes parents. Durant la mauvaise saison, un feu de bois y était allumé dans la cheminée. Ma mère me faisait alors un brin de lecture. La prière du soir était récitée en commun et on me mettait au lit. Ensuite, ma mère ouvrait un livre, finissait quelque ouvrage de couture en retard ou tricotait pendant que mon père se couchait. Des ronflements discrets, puis de plus en plus réguliers et sonores, prouvaient qu'il s'endormait vite et facilement. Malgré tout sujet aux insomnies, il se plaignait souvent le matin d'avoir entendu sonner trois demies de suite à la pendule de sa chambre, ce qui voulait dire qu'il s'était réveillé peu après minuit. Aussi remontait-il régulièrement le carillon Westminster qui ornait l'un des murs de la salle à manger, au rez-de-chaussée. Une sonnerie rompant tous les quarts d'heure le silence d'une maison endormie peut paraître une distraction bien dérisoire. Elle n'est pourtant pas négligeable pour les insomniaques qui savent combien sont longues et pénibles les heures de la nuit passées dans un lit sans dormir. Tout ce qui rattache au monde extérieur et permet de supputer l'approche de l'aube et du lever devient alors appréciable. À cause de sa vue insuffisante, mon père qui était de la classe 95 n'avait pas fait de service militaire. Peut-être en avait-il éprouvé une certaine déconvenue. En effet, à son époque, les jeunes gens réformés ou versés dans le service auxiliaire étaient moins bien considérés par l'opinion publique que ceux qui avaient été jugés bons pour le service actif. En tout cas, il avait réservé une place de choix dans sa bibliothèque à deux romans de Jean Drault intitulés Le soldat Chapuzot et Chapuzot est de la classe. Le premier relatait, sans aucune prétention littéraire, les aspects amusants ou burlesques de l'incorporation et de l'instruction des nouvelles recrues dans la caserne Maurice de Saxe, à Blois, où tenait garnison le 131e R.I. Le second avait pour cadre la capitale et racontait, entre autres anecdotes, comment les hommes de la classe avaient vécu les manifestations d'enthousiasme organisées par le peuple parisien en l'honneur du ministre de la Guerre, le général pour lequel on scandait dans les rues: C'est Boulang' Boulang' Boulang', C'est Boulanger qu'il nous faut. Ces événements s'étant déroulés en 1886 ou 1887, le premier volume de Jean Drault décrivait donc la vie dans la caserne de Blois vers 1885. Il Y était d'ailleurs longuement question des conditionnels ou «quinze cents francs» catégorie d'engagés qui fut supprimée par la loi du 15 juillet 1889, instituant le service obligatoire de trois ans. Chapuzot incarnait le côté bon enfant du soldat français, malin et débrouillard, acceptant avec philosophie les règlements militaires sous la férule de sous-officiers 43

bornés. À côté des aspects humoristiques de son récit, le romancier attirait l'attention sur le brassage social résultant du service militaire. Dans la même chambrée que Chapuzot se trouvaient réunis un paysan breton qui ne comprenait pas le français en arrivant à la caserne, un pseudointellectuel se délectant à la lecture des Mystères de Paris, un juif décontenancé de se trouver au milieu de goyim et tout désigné pour devenir le souffre-douleur de ses camarades, etc. Tous ces hommes entraînés dans les mêmes aventures finissaient par se connaître, se comprendre, s'entraider et devenir d'excellents soldats prêts pour les campagnes coloniales françaises de la fin du XIXe siècle (2). Mon père appréciait fort cette peinture de l'armée en temps de paix, qui lui rappelait sa jeunesse lorsqu'il côtoyait quotidiennement dans les rues de Blois hommes de troupe, sous-officiers et officiers d'infanterie en uniforme. En 1914, âgé de 39 ans et père de deux enfants, il fut mobilisé comme infirmier à l'hôpital militaire de Blois. Lorsqu'il fut rendu à la vie civile en 1918, ses états de service lui avaient valu le grade de caporal. Il évoquait parfois devant moi la grande misère des blessés, les convois de convalescents qu'il accompagnait dans le Midi jusqu'à Fréjus et surtout la détresse des malades dont le moral était si difficile à remonter, notamment durant la terrible épidémie de grippe espagnole de 1918 (3). Des paquets de tabac étaient distribués à tous les mobilisés et le service de Santé incitait les hommes à le fumer roulé en cigarettes ou bourré dans le fourneau des pipes dans le but de protéger les voies respiratoires contre les dangers d'infection. Je ne sais si l'effet prophylactique escompté fut réel chez les soldats exposés à l'humidité et au froid. Toujours est-il que les anciens combattants conservèrent, une fois la paix revenue, l'habitude de fumer qu'ils avaient contractée durant la guerre. Mon père avait fait de même après avoir donné l'exemple en tant qu'infirmier. Il roulait de temps en temps une cigarette, sans être pour autant un vrai fumeur. Il avait néanmoins constamment dans ses poches une blague à tabac, un paquet de papier Job et un briquet à amadou. Je n'étais pas tenté de l'imiter et ne fus amené à fumer pour la première fois que bien plus tard. Un de mes camarades de pension pour lequel j'avais fait une version latine à moins que ce ne fut un devoir de math., me donna quelques gitanes en guise de remerciement. N'ayant rien d'autre à m'offrir, il me les avait cédées de bon cœur, croyant me faire plaisir et je les avais acceptées pour ne pas le décevoir car c'était un gentil garçon. J'avais alors quatorze ou quinze ans et c'est ainsi que je fumai mes premières cigarettes. Toutefois, n'ayant retiré aucune satisfaction de cette expérience et incapable de comprendre les motivations qui ont poussé tant de mes contemporains au tabagisme, je ne devais jamais réitérer.

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Ce n'est pas seulement en modifiant les comportements et les mentalités que la guerre de 14-18 avait profondément marqué toutes les couches de la société. Le souvenir de ce premier conflit mondial était omniprésent. Beaucoup d'hommes en portaient les stigmates dans leur chair. Les mutilés, les blessés, les gueules cassées, les gazés ne 'se comptaient plus dans les populations rurales déjà fort éprouvées en nombre de morts et de disparus. Dans chaque maison traînaient des pièces d'équipement militaire: ici un casque ou un ceinturon, là un quart ou une musette. Des poches sortaient des briquets fabriqués avec des balles de fusil. Les cheminées étaient ornées de vases ou d'objets décoratifs confectionnés avec des douilles d'obus. Les survivants, en évoquant le souvenir des horreurs vécues devant Verdun ou au Chemin des Dames, espéraient sans doute écœurer définitivement de la guerre les générations à venir et leur éviter de retomber dans les mêmes errements. D'ailleurs à tous les rescapés on avait fait croire que cette aventure inhumaine avait été «la der des der», que c'en était bien fini de toutes les tueries et boucheries inutiles. On croyait au pouvoir de la Société des Nations, garante de la sécurité et de la paix dans le monde. L'armée victorieuse, avec ses uniformes bleu horizon, ses bandes molletières, ses unités montées, son artillerie de campagne hippomobile, ses fanfares, ses prises d'armes et ses défilés traditionnels du Il novembre et du 14 juillet faisait partie du folklore. Elle rappelait un passé révolu, celui des poilus de Verdun entrés dans la légende au même titre que les cuirassiers de Reichshoffen et les grognards de l'Empire. C'est du moins ce que je ressentais étant enfant. Avec ses maniements d'armes, sa discipline et ses exercices, l'armée n'avait pas plus de signification guerrière à mes yeux qu'une troupe de gymnastes ou de majorettes défilant au pas cadencé sur une musique entraînante. C'est dans cet état d'esprit que je jouais au soldat et avec de petites figurines de plomb ou d'aluminium représentant des fantassins, des cavaliers et des artilleurs de la guerre de 14-18. Ces amusements ne correspondaient à aucun sentiment belliqueux, à aucun besoin de violence ni désir d'agression, radicalement opposés à mon caractère et à l'éducation que je recevais. À la fin du XIX" siècle, les concerts étaient aussi rares en province que les bons orchestres. Aussi, de nombreuses formations improvisées essayaient-elles de répondre à l'attente des amateurs de musique avec une volonté de bien faire qui ne compensait pas le talent souvent insuffisant. Pour participer activement à ces séances musicales, les jeunes gens et les jeunes filles de bonne famille apprenaient à jouer d'un instrument ou à chanter. Ma mère avait choisi le piano. Sans prétendre rivaliser avec les instrumentistes réellement doués, elle avait cependant acquis une dextérité fort enviable. Elle prenait d'ailleurs plaisir à exécuter une valse de Chopin 45

ou une sonate de Schubert et ne devait abandonner définitivement le clavier qu'à la mort de mon père. Celui-ci, plus mélomane que musicien, avait dans sa jeunesse opté pour la clarinette, mais je ne l'ai jamais vu sortir son instrument de l'étui dans lequel il reposait depuis de nombreuses années. En revanche, il se délectait visiblement à l'écoute des concerts retransmis par la T.S.F., malgré la qualité plus que médiocre des sons diffusés par un haut-parleur archaïque branché sur un poste récepteur que mon frère aîné avait bricolé lui-même durant ses vacances à l'aide de lampes, de selfs et d'accessoires rapportés de Paris où il poursuivait ses études. Mon oncle Joseph appréciait aussi la musique. Toutefois, jugeant les retransmissions radiophoniques trop mauvaises, il avait préféré acheter un phonographe et des disques. Les symphonies de Beethoven et autres morceaux du répertoire classique étaient débités en tranches de courte durée. Durant les intermèdes, mon oncle, très méticuleux, essuyait soigneusement la surface d'ébonite, vérifiait l'aiguille et la changeait souvent, surtout lorsqu'elle était de bambou, remontait le mécanisme à l'aide d'une manivelle, etc. Ces opérations duraient plus longtemps que les parties musicales. Il les mettait à profit pour disserter en connaisseur sur l'inspiration du compositeur ou les thèmes des divers mouvements, pour vanter le talent du chef d'orchestre ou des solistes, pour commenter et apprécier la valeur de l'instrumentation ou la qualité de l'enregistrement. Malgré cet enseignement pratique d'initiation qu'il dispensait généreusement lorsque nous lui rendions visite, la musique classique dans le respect de laquelle les générations précédentes avaient été formées ne faisait vibrer en moi aucune fibre sensible. Je m'en serais vite lassé si elle m'avait été imposée à forte dose. Après avoir moi-même essayé de pianoter sans conviction, je dus admettre comme l'avaient déjà constaté mes parents que je n'étais pas né musicien et que je n'avais aucune oreille. J'aurais perdu mon temps en m'obstinant à vouloir jouer d'un instrument quelconque. Bien que les communs de notre habitation aient comporté une écurie susceptible d'héberger plusieurs chevaux, je n'ai jamais vu aucun de ces animaux entre les mains de mon père. Lorsqu'il avait besoin de faire labourer un de ses champs, de faire donner un coup de charrue ou de herse entre les rangs de ses vignes, il s'adressait à l'un de nos voisins auquel il louait quelques boisselées de terre et qui s'acquittait ainsi d'une partie, voire de la totalité de son fermage. En évitant de recourir à un paiement en argent liquide, chacun avait l'impression d'y retrouver son compte. Les relations de bon voisinage et le sens de la solidarité s'en trouvaient confortés.

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Pour nos déplacements, mon père avait fait l'acquisition d'une torpédo décapotable, du modèle produit en série par les usines Renault dès la fin de la guerre. Lorsque la capote de grosse toile était dépliée, on pouvait fermer les côtés par des rideaux amovibles percés d'ouvertures garnies de mica pour laisser passer la lumière. Tel était le dernier cri du confort et de l'élégance automobile. L'essence était délivrée aux particuliers dans des bidons métalliques de section carrée, fermés par un bouchon vissé et plombé. Ils étaient vendus par huit ou dix dans des caisses de bois. La mise en marche du moteur se faisait à l'aide d'une manivelle. Il en résultait une épreuve de force dont mon père ne sortait pas toujours vainqueur. Je l'ai vu plus d'une fois en nage, les reins douloureux, maugréant contre «cette maudite machine» et contraint à l'abandon, le moteur refusant systématiquement de démarrer. Un jour en se rendant à Blois, arrivé près du déversoir au lieu-dit «La Bouillie», mon père eut la surprise de voir une de ses roues passer devant le capot et aller finir sa trajectoire dans l'un des fossés de la route. Inutile d'ajouter que, sur les trois roues qui lui restaient, la voiture dut être abandonnée sur un bas-côté en attendant qu'un mécanicien vînt la dépanner. À cette époque, la vitesse des véhicules automobiles restant modérée, les accidents corporels présentaient un caractère si exceptionnel que personne ne les redoutait. Celui qui coûta la vie à Isidora Duncan ne pouvait être imputé aux voitures modernes. Ces dernières passaient au contraire pour assurer à leurs passagers une sécurité plus grande que celle que l'on pouvait escompter d'un attelage de chevaux (4). Un de nos voisins, un lointain parent du côté de ma mère, possédait une vieille Clément Bayard. Pour une sombre histoire de terrains, il battait froid à ma famille qui le lui rendait avec intérêt. Toujours est-il que si le nom d'Emile Fleury venait à être prononcé à la maison, mon père se retenait pour ne pas dire tout ce qu'il en pensait, ma mère se taisait et ma grand-mère prenait les mines offusquées d'une chatte à laquelle on aurait présenté une soucoupe de lait trop chaud. Aussi, lorsque j'entendais le teuf-teuf caractéristique annonçant de loin le passage imminent de la vieille Bayard et de son conducteur, j'essayais d'apercevoir l'une et l'autre sans me faire voir. Aîné de la famille Daget, mon père gérait, en plus de ses propres affaires, celles de mes deux grands-mères devenues veuves et celles de deux vieilles parentes, sœurs de mon grand-père Daget, la tante Foucart (5) et la tante Paillier (6). Ces dernières étaient venues finir leurs jours à Blois, la première à la Providence et la seconde à l'Espérance, deux maisons de retraite tenues par des religieuses. Elles avaient cependant conservé l'une et l'autre leur ancienne demeure, avec le mobilier et tous les objets de famille qu'elles y avaient laissés le jour où elles étaient parties 47

pour Blois, en confiant les clefs à mon père. La tante Paillier avait habité Châtellerault et la tante Foucart un petit village, appelé Neuillé, à vingtcinq kilomètres au nord de Saumur. Mes parents m'emmenaient parfois rendre visite à ces deux vieilles dames, notamment à l'occasion du Nouvel An. Elles me donnaient pour étrennes un cornet de crottes de chocolat et un billet de cinq francs qui allait engraisser mon livret de Caisse d'épargne. Lorsqu'elles moururent, leurs maisons, depuis plusieurs années inhabitées, furent mises en vente. Auparavant, mes parents y allèrent une dernière fois et je les y accompagnai. Ils désiraient réserver pour la famille quelques meubles et objets intéressants avant que le reste ne fut dispersé aux enchères publiques. La tante Foucart décéda la première en 1929, alors que j'avais dix ans. Mes parents auxquels s'était joint mon oncle Paul Moreau se rendirent donc à Neuillé. De l'habitation je me rappelle surtout un couloir au premier étage dont les murs avaient été entièrement tapissés de gravures de journaux. L'effet décoratif assez original qui en résultait m'avait frappé. C'est à cette occasiori que je vis un oribus et pus constater la précarité de l'éclairage fourni à nos ancêtres par ces chandelles de résine pendues dans les cheminées. Toutes les lettres et papiers trouvés dans la maison furent brûlés. Après avoir mis de côté quelques meubles et objets de valeur à partager entre les héritiers, la propriété et tous les biens mobiliers et immobiliers restants furent mis en vente. Quant à la tante Paillier, elle avait eu un fils, Henri Paillier (7), amateur de papillons. Par relation avec des officiers de marine rencontrés à Rochefort où résidaient ses parents, et parmi lesquels figurait Julien Viaud connu en littérature sous le pseudonyme de Pierre Loti, il s'était procuré d'intéressantes espèces exotiques. Après sa mort survenue prématurément, sa collection avait été donnée à un musée d'histoire naturelle. Néanmoins, dans la maison de Châtellerault se trouvaient encore plusieurs brochures et ouvrages traitant des Lépidoptères ainsi que des étaloirs, deux boîtes vitrées contenant des papillons tropicaux, notamment des Kallima (8) asiatiques au mimétisme saisissant, enfin quelques coquillages traînant par-ci par-là. Mon goût pour les sciences naturelles étant déjà reconnu, personne ne me contesta le droit de prendre ces divers objets à titre personnel avant que la maison ne fût vendue à la suite du décès de sa propriétaire. Les familles Foucart et Paillier ne furent pas les seules branches collatérales à s'éteindre sans descendance et dont les biens revinrent à la famille Daget. Ma grand-mère avait hérité d'une lointaine cousine, Uranie Martin, une vaste propriété sise à Beaugency et appelée la Grand-Cour. Le terrain s'étendait sur le flanc est du vallon du Ru et la maison d'habitation 48

faisait face au viaduc sur lequel passe la ligne de chemin de fer. C'était une grande bâtisse munie de doubles portes et de doubles fenêtres, disposition peu courante dans le val de Loire où les hivers ne sont pas réputés particulièrement rigoureux. Il est vrai que rien n'avait été apparemment prévu pour le chauffage. L'intérieur, à l'époque où je le visitais, avait été vidé et quelques meubles seulement y étaient restés entreposés. On me montrait notamment une glace à trumeau fendue par le travers. C'était, me disait-on, le résultat d'un coup de sabre donné par un officier prussien en 1870. Toutefois ma curiosité se trouvait davantage aiguisée par le grenier entièrement vide et seulement hanté, pourrais-je dire, par un squelette monté suspendu à l'une des poutres de la ferme. La présence de ces restes macabres sous les combles d'une maison bourgeoise, par ailleurs fort convenable, mérite une explication. La cousine Uranie avait un frère ayant appartenu au corps des officiers de Santé, praticiens autorisés à exercer la médecine, sans avoir le grade de docteur. Il fut supprimé en 1892. Le squelette avait donc appartenu au frère de la cousine Uranie et à la mort de celle-ci, les héritiers ne sachant que faire de cet objet encombrant et peu esthétique l'avaient relégué sous les toits, faute de lui avoir trouvé une meilleure place. Aucune légende n'y était attachée. Les adultes feignaient de ne pas comprendre pourquoi je tenais à faire un tour au grenier où, selon eux, il n'y avait rien à voir. Or, c'était pour moi la seule occasion de contempler de près un squelette humain et j'aurais été fort marri d'avoir passé la journée à la Grand-Cour sans en profiter. Je n'osais aller lui rendre visite seul en catimini, car il m'inspirait une sorte de crainte respectueuse plutôt que de frayeur véritable. Devant la façade de l'habitation avaient été disposés plusieurs petits bassins entourés de rochers de rocaille. À l'origine, ces constructions purement ornementales étaient agrémentées de jets d'eau taris depuis longtemps et de statuettes dont ne subsistaient que les socles. La dégradation de l'ensemble, envahi par la mousse et rongé par les lichens, produisait en effet désolant. La propriété entièrement close de murs comportait une petite pièce d'eau. Celle-ci était entourée à profusion de rochers de rocaille du même style et en aussi mauvais état que ceux qui ornaient le devant de la maison. Cependant, mon père consacrait beaucoup plus de temps à la propriété de Sologne acquise par son beau-père, Albert Blanvillain. Située sur le territoire de la commune de Bauzy, elle comprenait un pavillon entouré d'un jardin, deux fermes de cent hectares chacune, une locature pour un garde-chasse, une centaine d'hectares de bois, enfin trois étangs dont, par rotation, deux en eau et empoissonnés tandis que le troisième était asséché et mis en culture. Du vivant de mon grand-père, le pavillon 49

servait à loger plusieurs personnes durant la saison de chasse. Mon père qui répugnait à tuer lui-même le gibier -encore un point sur lequel je lui ressemble- n'avait aucune raison d'y habiter plusieurs jours ni même d'y passer une nuit. Quitte à y retourner plus souvent, il préférait partir le matin de bonne heure et rentrer le soir aux Nouelles, le trajet en voiture ne prenant pas plus d'une heure. Nous traversions d'abord la forêt domaniale de Boulogne qui jouxte le parc de Chambord. Sous les hautes futaies, dans la fantasmagorie des clairs-obscurs, le soleil jouait à cache-cache avec la brume matinale. Audelà de Bracieux, la route traversait un paysage typiquement solognot. Aux détours du chemin apparaissaient un petit château de briques roses, le miroir d'un étang ridé par la fuite éperdue d'une judelle (9), une ferme devant laquelle s'égayaient cochons et volailles ou encore d'étroites allées s'enfonçant sous les taillis. La faune sauvage abondait. Des lapins batifolaient sur la chaussée, des faisans et des perdrix s'envolaient lourdement à l'approche de notre voiture, des écureuils, des hérissons ou d'autres animaux traversaient à l'improviste. Je les guettais, essayant d'être le premier à les apercevoir et à les identifier au passage. Pour accéder au pavillon qui nous servait de pied-à-terre, il fallait emprunter sur environ huit cents mètres un chemin pompeusement qualifié de communal, mais qui n'était pas empierré et se transformait en bourbier difficilement praticable dès qu'il avait plu. La voiture s'enfonçait jusqu'aux moyeux dans les fondrières. Il devenait indispensable d'aller quérir un cheval à la ferme pour tirer notre automobile de ce mauvais pas. Ces péripéties faisaient partie de l'imprévu du voyage. En arrivant à l'habitation dont les hautes herbes avaient envahi la cour, nous commencions par aérer les pièces et allumer un grand feu dans la cheminée pour chasser l'humidité partout présente en Sologne. Je suivais avec une attention particulière l'ouverture des volets derrière lesquels se réfugiaient de petites chauves-souris. Tirées brusquement de leur sommeil diurne et exposées à la lumière du jour, certaines s'envolaient, d'autres se laissaient tomber et se traînaient sur le sol avec la gaucherie d'un cul-de-jatte avant de réussir à prendre leur essor. J'avais tout le temps d'examiner leur morphologie disgracieuse, leurs petits yeux malicieux et leurs dents pointues. J'ignorais alors tout du système sonar perfectionné dont la Nature les a dotées pour se diriger en vol dans l'obscurité la plus totale et qui compense largement leur manque d'agilité à terre. La visite des fermes me procurait d'autres objets d'observation. On me montrait les «mères gobettes» qui restaient au <<têt»(10) our y allaiter p leur nombreuse et insatiable progéniture. Les <<messieurs, sauf vot' respect» se promenaient en liberté pour vermiller à leur aise dans la boue 50

et le purin. Le mot de cochon n'était jamais prononcé par la fermière, du moins devant moi. Les jeunes porcelets, appelés d'abord <<laitons»puis «piétons» étaient vendus sur le marché de Bracieux qui s'était spécialisé dans ce genre de commerce. Il s'agissait d'une race locale à grandes oreilles tombantes d'où l'expression proverbiale: «comme les moutons de Bracieux qu'ont les oreilles par d'sus les yeux». Les petits veaux restaient aussi à l'étable, de même que le taureau alors que les vaches passaient la journée dans les prés. Quant aux oies qui n'arrêtaient pas de jacasser, elles allaient aux champs sous la conduite d'une <<poque».On utilisait ce mot pour désigner une fille d'âge scolaire, de préférence à son synonyme "bouelle" (11). Quelques chèvres accompagnaient les vaches, mais dans cette parûe de la Sologne, l'élevage des moutons avait été abandonné. Nous commencions par rendre visite à la ferme de La grille qui se trouvait juste à côté du pavillon. Nous nous rendions ensuite à celle de La levrette, située un peu plus loin. Au passage, nous nous arrêtions chez le garde-chasse Cheddet. Barré d'une moustache de Gaulois, le visage de ce Solognot était éclairé d'yeux bleu ciel étonnamment clairs. Lorsqu'il avait taquiné exagérément la chopine, sa voix devenait larmoyante et il finissait par pleurer pour de bon. À cette époque, les fermiers se plaignaient constamment des dégâts causés par le gibier à leurs récoltes. Les lapins notamment pullulaient. Plus les chasseurs en tuaient, plus il en revenait. Aussi Cheddet avait-il recours occasionnellement à des furets. Il gardait un couple de ces petits animaux vifs et sanguinaires dans des cages soigneusement fermées. Il possédait en outre un geai qui parlait. On l'entendait bien de loin, mais son maître s'arrangeait pour qu'il restât muet en ma présence. Il répétait en effet tout ce qu'il entendait proférer à l'encontre des cochons et son vocabulaire aurait pu faire rougir un couvent de Visitandines, comme celui que le perroquet Vert-Vert avait appris de la bouche des bateliers de Loire durant son voyage de Nevers à Nantes. L'après-midi, nous allions dans les bois ramasser des champignons. Par mesure de précaution contre d'éventuelles morsures de serpents, grand-mère Louise obligeait toute la famille à mettre des guêtres et à ne pas se déplacer sans une canne ou un bâton à la main. Ainsi équipé et les oreilles rebattues d'exhortations à la prudence, j'avais l'impression de parûr non pour une promenade, mais pour une expédition pleine de dangers et d'imprévus. En fait, c'était bien à la rencontre de nouvelles découvertes que je me rendais. Cheddet nous accompagnait souvent soit pour nous indiquer les endroits où il avait repéré la présence de girolles ou de cèpes, soit pour nous montrer les parcelles de bois récemment mises en exploitation avec les baliveaux à épargner marqués de rouge et le bois déjà coupé et stéré prêt à être débardé. Il nous signalait en passant une coulée de raboliots propice à la pose d'un collet ou les troncs sur lesquels 51

les sangliers venaient se frotter en laissant quelques poils accrochés à l'écorce. Au détour d'une allée, il nous arrivait de découvrir la loge d'un charbonnier ou l'une de ses meules. Mon père m'expliquait alors comment étaient entassés les rondins, le rôle de la cheminée centrale et la transformation du bois en charbon par combustion incomplète. Un froissement de feuilles sèches trahissait parfois la fuite discrète d'un serpent. Grand-mère Louise, toujours aux aguets, se précipitait et dès qu'elle avait immobilisé le reptile, elle s'acharnait à réduire en bouillie la région céphalique, de sorte que j'ai dû attendre longtemps avant de pouvoir observer la forme triangulaire d'une tête intacte de vipère. Les inoffensives couleuvres à collier qui fréquentaient les abords des étangs n'avaient aucune chance d'échapper à la hargne vengeresse de ma grandmère. Elle n'épargnait que les lézards verts à cause de leurs quatre pattes bien visibles. Ma mère m'apprenait à reconnaître les champignons et aussi la flore des bois. Elle avait herborisé, étant jeune fille, pour se constituer un herbier et elle se rappelait le nom vernaculaire de la plupart des espèces que nous rencontrions. Elle me montrait le millepertuis, le chèvrefeuille, la fumeterre, l'aigremoine, le sceau de Salomon et bien d'autres espèces aux appellations tout aussi pittoresques et évocatrices. Je trouvais aussi des insectes inconnus aux Nouelles: le lucane cerf-volant, le grand capricorne, des fourmis rouges affairées à l'entretien de leurs énormes dômes d'aiguilles de pins, etc. Ma mère semblait heureuse de me faire partager toutes les connaissances qu'elle avait elle-même acquises dans sa jeunesse et surtout de constater combien je m'intéressais à la Nature et me montrais avide de savoir. Durant la mauvaise saison, mon père m'emmenait avec lui aux pêches d'étangs. La bonde avait été levée quelques jours auparavant pour que les eaux puissent s'écouler vers la Bonne Heure. Lorsque nous arrivions, il ne restait plus au fond de la cuvette qu'un peu d'eau vaseuse dans laquelle des hommes chaussés de cuissardes encerclaient les poissons à l'aide d'une senne. Les grosses carpes dites «nourrices» étaient épargnées pour assurer le réempoissonnement. Les prises étaient apportées sur la chaussée pour y être triées et pesées sur les bascules des marchands. Les tanches, les brochets, les carpes et la blanchaille s'entassaient dans des corbeilles d'osier. Les calicos et les poissons-chats, ces derniers responsables de cuisantes piqûres aux mains qui les prenaient, étaient jetés, n'ayant aucune valeur. Entre deux coups de senne, les pêcheurs venaient se réchauffer autour d'un feu de bois. À cette époque de l'année, il n'était pas rare en effet que «la Mé Gourdette ait laissé traîner sa queue» (12). Cette 52

expression solognote, signifiant qu'il y eut de la gelée blanche, évoque le passage nocturne d'une fée hivernale vêtue d'une longue robe à traîne pailletée de frimas et engourdissant la nature de sa baguette magique. Dans nos étangs, la pisciculture n'était pas conduite de façon très rationnelle. Les carpes à écailles côtoyaient les variétés cuir et miroir. Les rendements restaient modestes. Néanmoins, pour les fermiers qui en avaient l'entière responsabilité, la pêche représentait un appoint non négligeable et moins aléatoire que les récoltes produites sur leurs maigres terres. Pour nous qui repartions avec un certain nombre de kilos de poissons comme partie du fermage annuel, elle introduisait dans nos menus habituels un élément de variété fort appréciable. Mon père à qui je dois beaucoup mourut le 31 mars 1932. Il avait alors cinquante sept ans et demi et moi, je n'en avais pas encore treize. J'ai donc gardé de lui le souvenir d'un homme ayant dépassé la cinquantaine. De plus, je l'ai connu à un âge où un fils admire et essaye d'imiter son père. S'il avait vécu plus longtemps, je l'aurais probablement mieux compris et j'aurais pu brosser de lui un portrait plus fouillé et plus critique. Faisant appel à ma mémoire, je constate nombre de similitudes entre nos goûts et nos comportements respectifs. Naturellement, je me demande si l'effet du temps n'a pas altéré ou estompé certains de mes souvenirs et si je n'ai pas projeté ma personnalité sur la sienne en tentant de la cerner et de mieux la comprendre, mais finalement si j'ai le sentiment de ressembler à mon père, quoi de plus naturel? Je n'ai ni à en rougir ni à m'en disculper.

NOTES

(1) Galamée, pluie venant de galerne (Ouest) ou de basse galerne (SudOuest). Le vent est bas ou haut selon qu'il vient du Sud ou du Nord. (2) Suite au succès remporté par Le soldat Chapuzot et Chapuzot est de la classe, Jean Drault avait publié Chapuzot au Dahomey et Chapuzot à Madagascar qui étaient loin de présenter le même intérêt que les deux premiers volumes. (3) Grippe espagnole, maladie due à un virus venu des U.S.A. avec l'armée américaine. En France, en octobre 1918, elle aurait fait environ 400 000 victimes civiles et militaires. (4) Isadora Duncan, danseuse morte en 1927, étranglée par une longue écharpe dont l'extrémité s'était prise dans une roue de son automobile découverte. 53

(5) Louise Florentine Denyse Daget, née à Saumur le 3 novembre 1841. Mariée le 9 avril 1868 à Pierre Louis Alexis Foucart, greffier au tribunal civil de instance de Blois. Mort sans enfants à Blois le 17 octobre 1909. Sa femme est l''' morte en 1929 au couvent de la Providence à Blois. (6) Marthe Aimée Joséphine Daget, née à Saumur le 19 mars 1854. Sœur de la précédente. Mariée le 1ermai 1878 à Gaston Sosthène Paillier, juge au tribunal civil de Loudun. En 1907, ce dernier prit sa retraite comme président du tribunal civil de Rochefort. Mort à Châtellerault le 26 novembre 1926. Sa femme vint finir ses jours à Blois. Elle mourut au couvent de l'Espérance, le 22 décembre 1936. Elle fut inhumée le 26 à Châtellerault. (7) Henri Charles Clément Théodore Paillier, né à Jonzac le 24 février 1895. Mort de ses blessures reçues sur le front de l'Aisne le 13 mai 1917, à l'âge de 22 ans. (8) Kallima, genre de papillon exotique qui, au repos, les ailes fermées, ressemble à une feuille morte. (9) Judelle, nom local de la poule d'eau (Gallina chloropus). (10) Têt du latin tectum, construction pour abriter les cochons. On dit aussi toit. Les mères gobettes sont des truies reproductrices. (11) Bouelle, du latin puella jeune fille. L'étymologie de «poque» ne m'est pas connue. (12) Mé, abréviation de mère. S'emploie aussi dans le sens de madame: «La mé Untel"». Gourdette vient de gourd, engourdi par le froid.

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