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Des racines pour que tu vives.

De
258 pages

Faire revivre l’atmosphère de l’époque, retrouver les ingrédients qui font de l’humain cet être si différent, l’amour, la haine, les a priori mais aussi les peines et les bonheurs dans le quotidien des fêtes, des naissances, des morts et de l’organisation. Pour atténuer le tourment dû à ses origines, l’humain recherche dans ses racines les raisons de sa présence.
Aussi, grâce à ce témoignage, réponse à la demande de sa sœur adulte, voulant connaître son père disparu alors qu'elle avait quatre ans, voyageons-nous dans les souvenirs, nous propulsant de la traction animale à la mécanique, décrivant la métamorphose qui ne manqua pas de marquer les corps et les esprits de ce monde paysan.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-53637-2

 

© Edilivre, 2013

Remerciements

Sur ce chemin chaotique de la vie, je veux remercier ceux qui m’ont permis d’être et de vivre sans a priori, sans le mépris de l’autre : mes grands-parents, mes parents, mes frères et sœurs, toute ma famille en général, mes amis et toutes les rencontres qui construisent, lorsqu’on néglige le négatif et qu’on retient le meilleur, cette longue ascension vers une forme de bonheur.

Merci à Maman qui, alors que j’étais encore gamin à l’école primaire, devant ma rédaction pointée d’un zéro à cause de l’orthographe, m’a dit : ton histoire m’a émue, je suis sûre que tu écriras un livre un jour.

J’adresse un remerciement tout particulier à ma petite sœur Lolo qui m’a, par son questionnement, décidé à me mettre en route dans cette aventure, ainsi qu’à Béatrice qui, avec beaucoup de patience, a accepté de participer, de m’accompagner à ce qui était devenu une obsession. A mes deux enfants, Lise et Ivan, que j’ai pu excéder par l’évocation de cette singulière et en même temps, un peu universelle histoire, celle du ressenti d’un enfant sur une époque donnée.

Je remercie Cathy, Julie, Marie-Claire, Michel, Béatrice pour leur aide précieuse dans la correction, leur encouragement et leur patience dans la mise en œuvre matérielle de cette réalisation.

Je remercie également tous ceux qui m’ont renseigné lors de mon enquête, tout particulièrement mes oncles, mes tantes, ainsi que la famille Loison qui m’accueillit à « La Valade » chaleureusement et me permit de faire des photos.

Je veux aussi remercier les nouveaux fermiers du « Peux » et de « Fleigné » pour leur accueil et pour m’avoir laissé vaquer sur les lieux en prenant des photos.

Merci à vous, lectrices et lecteurs, pour donner tout le sens à cet effort d’écriture. Cela fut, malgré la difficulté, un réel et grand plaisir d’écrire pour ne serait-ce qu’un seul d’entre-vous.

Prologue

Comprendre la société d’où on vient et où on vit permet de mieux envisager son propre combat pour tenter d’aller à l’essentiel et monter la première marche d’un bonheur toujours à atteindre…, avoir une idée de comment c’était « mon avant » peut nous y aider.

Lorsqu’on connaît sa propre vulnérabilité, sa propre mortalité, on ne peut être qu’heureux d’être…

Je n’ai pas la prétention d’être un écrivain, je suis simplement quelqu’un qui a quelque chose à dire, comme nous tous, mais qui a osé l’écrire.

Si cet ouvrage peut aider des personnes à mieux vivre le présent en ayant une petite idée du passé et à mieux envisager le futur, j’en serai très heureux.

Avant-propos

Puisant dans les souvenirs de mon enfance, j’ai voulu contextualiser la vie d’une époque révolue, celle de la vie paysanne en mutation qui entraîna les grands chamboulements sociologiques du monde rural, après la deuxième Guerre mondiale, sur mon petit coin de terre.

Cette idée n’est pas le fruit du hasard mais émane d’une demande implicite de ma petite sœur de dix-neuf ans ma cadette, Lolo. En effet, ayant perdu notre père alors qu’elle n’avait que quatre ans, il y a quelque temps, elle se posa la question : – Qui était-il ? –. Cette question la troubla au point de s’en ouvrir à notre jeune frère Denis. Celui-ci me demanda d’écrire quelque chose pour apaiser la curiosité de notre sœur. Mon premier réflexe fut de refuser, pensant n’être à la fois, ni compétent en la matière, ni le mieux placé. Je finis par me décider et tentais l’expérience. Presque par défi, je me mis à l’ouvrage. Mes premiers essais ne me satisfirent pas. En employant une méthode descriptive, je réduisais les traits de notre père, le figeant, ainsi, dans la caricature. Ces traits n’expliquaient rien à eux seuls et déshumanisaient le récit. Alors, partant du postulat que les comportements humains sont liés, pour l’essentiel aux contextes de vie, sociologique, géographique, économique, religieux et politique du moment, je me décidais à remonter le temps. Je tentais alors, comme quand j’étais tout petit, d’emboîter les pas de notre père, auxquels j’associais inévitablement ceux de notre mère. Marchant sur leurs traces, je retrouvais les marques indélébiles qui construisent chaque être et le propulsent dans son futur.

Dans cette histoire, je me prenais au jeu, au point d’enquêter, de photographier, de dessiner pour, peut-être me convaincre, en apportant des preuves, que mon souvenir n’était pas qu’un simple rêve.

Chacune de nos vies est emplie de rencontres, de nourritures, de conditions matérielles, de rites, de rythmes mais aussi de vides, de loupés, de frustrations, d’absences et, à chaque fois, pour pouvoir vivre, il nous faut rebondir. Je pense que la vie est une succession de morts et de renaissances. Peut-être est-ce là l’origine du concept de réincarnation ou de cet ailleurs proposé par toutes les religions ?

Parler de son Papa, de son père, n’est pas une chose simple. En effet, dans la vie, qui peut dire vraiment connaître l’autre, même s’il l’a côtoyé tous les jours ? Non, on ne connaît pas l’autre, on le perçoit. Le travail est d’autant plus difficile, délicat qu’entre Lolo et moi, une génération nous sépare. C’est pourquoi, les propos qui vont suivre seront les fruits de ma perception et peut-être de mon imaginaire. Je ne peux avoir la prétention de connaître notre père mieux que quiconque. Chacun des membres de la fratrie a sa réalité, de la place qu’il a occupée et de celle qu’il occupe encore. Nous sommes six frères et sœurs, chacun a sa vérité que nul ne peut contester. Par ailleurs, parler de quelqu’un sans évoquer l’environnement, les milieux de vie, des personnes que nous rencontrions, ne pourrait garantir une certaine forme d’objectivité. Aussi, ce récit est-il conçu, sans prétention, comme un « roman historique » dans lequel se côtoient la fiction et la réalité, bien difficiles, parfois, à démêler dans l’écheveau de mes souvenirs. Cependant, soyez-en sûrs, la sincérité façonne chaque mot.

images1

Première période

“Le fleigné” de mon enfance.

“Le moyen âge” diraient Lise et Ivan,

mes enfants.

I
Je suis né

Une petite histoire avant de commencer : nos parents se connurent en Vendée où ils sont nés, dans la commune du Boupère. Ils arrivèrent dans la Vienne à un an d’intervalle, en 1947 pour notre mère et en 1948 pour notre père. Leur mariage civil fut célébré à Persac (Vienne 86) le 11 septembre 1950 et au Boupère (Vendée 85) le 13 septembre 1950 pour la cérémonie religieuse.

Ce mariage fut double : ils se marièrent en même temps que tonton Gabriel et tante Hélène. pour limiter « la dépense ».

Quelque temps avant leur mariage, en guise de voyage de noces, ils allèrent à Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire 49) dans la famille de Mémé Germaine (mère de Papa). Ils étaient reçus chez notre grand-oncle et notre grand-tante. Tonton Cyprien, maraîcher de son état, échangeait beaucoup de méthodes culturales avec notre grand-père. Notre grand-tante, tante Alice dite « Tante Alice de Paris », avait vécu à Paris et cela lui conférait une aura extraordinaire. Cette situation serait presque banale si nous ne savions pas que ce voyage s’effectua dans de drôles de conditions. Pour se faire, ils louèrent les services d’un transporteur de bestiaux qui se rendait dans la région de Doué-la-Fontaine avec des moutons. Papa voyagea avec les moutons dans le fourgon et Maman sur le siège du passager à côté du chauffeur. Ce voyage, plutôt cocasse, révélait-il les humbles conditions matérielles de vie ? Révélait-il les prémices du changement dans les conditions de transport individuel généré par l’automobile (on cessait de marcher à pied, à vélo, à cheval ou en train) ? Révélait-il, pour les deux amoureux, une volonté farouche de faire ensemble des choses à n’importe quel prix et de prouver ainsi leur volonté d’indépendance ? Je ne sais, la vérité reste certainement dans le mélange de ces causes possibles. Cependant, je puis simplement témoigner que cette histoire dut les marquer car je les ai souvent entendus la raconter…

I (bis)
Au commencement

Tout commence il y a bien longtemps, en 1953, puisque je suis né en octobre de cette même année et que je fus conçu neuf mois plus tôt en février, point de départ intangible de ma réalité. Ce jour-là, je ne sais si ce fut dans la douleur ou dans la joie, j’ose espérer que cette dernière était au rendez-vous, des gamètes se sont rencontrés et je fus… Du moins, je commençais à être… Je rejoignais ainsi mes deux frères, Dominique né le 7 août 1951 et Jean-Luc né 18 octobre 1952.

Il était très tôt ce matin du 29 octobre 1953 quand le petit hameau de « Fleigné » se réveilla par mes premiers cris. Je crois, ce jour-là, avoir fait concurrence au coq de la ferme. Cependant, je fus une déception, mes parents attendaient une fille, j’étais un garçon…

L’année 1953, c’est 8 ans après la fin de la « 2ème grande Guerre mondiale » et 5 ans avant la « guerre d’Algérie », qui avait pourtant déjà commencé avec les massacres de Sétif en mai 1945, (moins d’une année après le massacre d’Oradour sur Glane et d’autres faits). Je grandirai dans le spectre de ces deux événements.

Les horreurs de la guerre 39/45 suivies par les décisions du Conseil de la Résistance ont accéléré l’idée humaniste et poussé des gens dans l’action. Ce fut aussi le début du combat de Robert Badinter contre la peine de mort qui aboutira trente ans plus tard à l’abolition de ladite peine. À ce sujet, les histoires bibliques m’inspirèrent des réflexions qui firent souvent rire tante Thérèse, une sœur de Papa.

En effet, de Noël à Pâques en passant par la Toussaint, cette histoire catholique berça mon instruction. Tante Thérèse me racontait l’histoire du petit Jésus, né humble pour sauver les Hommes, que le roi Hérode a fait mourir sur la croix. Dans ma naïveté de petit garçon en culotte courte, je voulais tuer tous les soldats du roi Hérode avec mon fusil à flèches pointues, car ils s’attaquaient aux enfants, ce qui m’était intolérable… téméraire dès l’enfance !… Heureusement que j’épousais plus tard la cause de Robert Badinter et pus faire la part des choses pour le respect de la vie. C’était une période particulière où les blessures physiques, psychologiques, sociales et politiques avaient du mal à se cicatriser et devaient accompagner cette remise en cause de l’ordre mondial, et particulièrement avec les prémices d’un début de décolonisation massive apparent. Tous ces soldats “invités à aider” la France contre les nazis, voulurent aussi leurs parts de liberté…

Autour de mon berceau, les discussions portaient encore sur les anecdotes, les récits et les confrontations des points de vue politiques de la guerre et des événements d’actualité. On se gardait de “faire de la politique” même si on parlait d’événements sociaux.

Lorsque j’eus l’âge de parler, d’entendre, de marcher, je m’aperçus qu’on ne s’adressait pas beaucoup aux petits enfants. On faisait tout pour les soustraire de l’écoute des propos d’adultes. J’en étais frustré. Madame Dolto n’était pas connue à l’époque, surtout dans nos campagnes. Ses théories sur l’éducation venaient de naître. Ses émissions à la radio commenceront bien plus tard en septembre 1976, “Lorsque l’enfant paraît”. Freud, bien qu’ayant déjà rédigé l’ensemble de son œuvre portant sur l’importance de la petite enfance dans l’inconscient et qu’il fut déjà mort, n’était pas connu dans les campagnes. Lorsqu’on l’évoquait à travers de rares articles de journaux ou à la TSF, on le considérait comme un hurluberlu et on se moquait. Cependant, le silence s’imposait autour d’un berceau pour ne pas réveiller le Papot1, même si l’enfant pouvait entendre des propos qui ne lui étaient pas destinés, puisque les adultes estimaient qu’il ne pouvait pas comprendre.

Maman ne parlait jamais patois, ce sont nos tantes, nos oncles, enfin la famille paternelle, et encore de façon très modérée, qui l’utilisait. Papa, quant à lui, évitait, et quand il l’utilisait, c’était avec un trait d’humour et parfois de nostalgie. Maman pense qu’une seule langue dans un pays et au-delà permet de mieux se comprendre entre humains. L’éducation devait éviter les parasitages pour faciliter la compréhension mutuelle. Maman avait fait des études et avait été un moment enseignante.

Cette conception, à l’époque, m’incita, dès que je le pus, à braver les interdits pour être au milieu des grands. Ainsi, le soir aux veillées2 après qu’on m’eut couché, souvent je me levais discrètement et très doucement, je basculais le loquet de la porte de ma chambre afin de l’entrouvrir. L’idée d’aller m’asseoir sur la plus basse des trois marches qui menaient à la cuisine, m’effleurait, c’était mon banc préféré. Dans ce petit coin, je me faisais discret, j’écoutais et j’observais, risquant un œil dans l’encoignure de la porte. Je me faisais violence et m’asseyais par terre dans la chambre. Parfois, Maman me retrouvait endormi ici. Ainsi installé, attentif aux discussions des convives en contrebas dans la cuisine, j’étais parfois découvert et remis au lit. Après plusieurs tentatives, Maman, n’y tenant plus, faisait appel à Papa pour m’y remettre. Alors, je passais un mauvais moment, j’étais fâché. Cela se traduisit, sur le conseil de je ne sais qui, par l’achat d’un harnachement pour me sécuriser au lit (ces harnachements s’achetaient en pharmacie, c’était une sorte de ceinture de sécurité). Ainsi, on utilisa ce procédé un certain temps. Finalement, l’expérience ne fit pas long feu à cause d’une mésaventure que je vais vous narrer…

De tout temps, on oblige les très jeunes enfants à faire la sieste. Bien sûr, l’intention est le repos du guerrier, mais la maman profite de ce moment pour s’octroyer un peu de temps libre pour pratiquer des ouvrages3délicats et pour avoir un peu de tranquillité d’esprit. C’était mal connaître le loupiot, sa volonté farouche d’activités, d’autant plus qu’un phénomène étrange se produisait dans ma tête lors de ces siestes. Dans ce hameau, Fleigné, à l’époque, après le repas de midi, le silence complet s’imposait. Ces rudes paysans besogneux, levés très tôt le matin et couchés relativement tard, s’accordaient une courte sieste. Partout, à la belle saison, les hommes recherchaient la fraîcheur. Ainsi, quelqu’un les demandant, les aurait trouvés dans la grangette4aux vaches, couchés sur la « panss’llin »5fraîchement coupée le matin même (souvent duseigle vert). Le père Auguste C. me dit un jour, qu’une bonne sieste devait se pratiquer sur l’aiguille d’une charrette ou d’un tombereau. Ainsi installé, sur ce matelas de bois n’excédant pas vingt centimètres de large, la fatigue entraînait un endormissement rapide en quelques minutes. Alors, avant de plonger dans un sommeil profond, lorsque le corps, enfin, se relâche et laisse l’esprit partir dans les rêves ou les cauchemars, la chute nous réveille vivement et l’on se relève, dynamique et opérationnel pour le boulot. À l’opposé, une trop longue sieste nous révèle amorphe et apathique, nécessitant un trop long moment pour retrouver son dynamisme et son esprit. Le travail était si important qu’on ne voulait pas de temps morts, cela ne se concevait que le dimanche et encore !

Les femmes, après avoir quitté leurs sarraus6, s’allongeaient sur leur lit si le besoin de repos se faisait sentir, car ce n’était pas l’ouvrage qui manquait et la journée ne serait jamais assez longue pour tout réaliser.

Tout ça, pour comprendre que l’activité humaine et animale (les bovins ruminaient et devaient se reposer de leur travail de la matinée) était au ralenti ou inexistante, comme suspendue. Le silence était profond, seuls les légers gloussements d’une poule brisaient celui-ci. Pas le moindre bruit de moteur, d’outils, on entendrait une mouche péter, aurions-nous dit. Aujourd’hui, dans notre société du bruit, du mouvement, nous trouverions la situation un tant soit peu angoissante.

Image 1


1. Papot ; féminin, papote : en patois vendéen, le bébé.

2. Veillées : le soir après le repas, les villageois se retrouvaient, soit pour travailler, pour trier des haricots blancs, des noix, pour faire des paniers etc. ou soit pour se détendre et jouer aux cartes.

3. L’ouvrage : Travaux, activités manuelles (tricot, crochet, reprisage etc.) opposés à la notion de travail ouvrier et industriel. Il signifie activités, réalisations librement consenties bien qu’obligatoires à la survie économique et existentielle du groupe, de la famille. Etait surtout employé pour désigner une activité qui n’entrait pas directement dans une activité marchande, qui n’apportait pas directement un financement.

4. Grangette : Partie centrale de l’étable où on entreposait la nourriture des animaux : foin, betteraves, etc. et qui permettait de part et d’autre de placer ladite nourriture dans les mangeoires et râteliers.

5. « Panss’llin » : Patois qui signifie nourriture pour le bétail, fraîchement coupée et entreposée le matin même vers quatre ou cinq heures pour nourrir le troupeau à l’étable, en l’occurrence vaches laitières, bœufs de travail. Vient peut-être du mot panse : estomac des ruminants.

6. Sarrau : tablier, blouse.

II
Le diable

Moi, à l’époque, je ne dormais pas très longtemps et dès le réveil, j’aurais aimé vaquer à mes occupations. Cependant, le harnachement me retenait, alors, je me réfugiais sous l’édredon et je partais en voyage dans mon imaginaire. Est-ce à cause des propos que j’entendais clandestinement ? Est-ce les fabuleuses histoires religieuses qu’on entendait à la messe le dimanche ou au mois de Marie7en mai, ou encore les figurations des tableaux du « chemin de croix8 » accrochés aux murs des églises ? Est-ce les peurs que l’on nous inculquait, – Si t’es pas sage « le trente-six chapeaux »9viendra te chercher –, je ne sais pas, toujours est-il, que là, dans ma somnolence, lors du moment critique où l’on oscille entre rêve et réalité, entre éveil et sommeil, j’étais attiré par une voix qui m’appelait pour m’inciter à faire des bêtises. Cette voix, elle venait du fond de moi, m’envahissant, je ne pouvais y résister. Je traduisais ce phénomène commeémanant du diable. J’avais peur, je me blottissais au fond du lit, dans un coin. J’invoquais le bon Jésus pour qu’il vienne me sortir de cette impasse. Étant d’origine vendéenne, il faut dire que nous étions bercés dans la religion catholique. De plus, une de mes tantes étant veuve et n’ayant pas d’enfant, m’avait comme adopté et me racontait plein d’histoires lorsqu’elle répondait à mes interrogations. Elle me contait la Bible avec des raccourcis parfois équivoques, de telle sorte que, comme je l’ai déjà dit, je voulais tuer tous les soldats du roi Hérode avec mon fusil à flèches pointues. Il avait fait tuer tous les petits enfants du pays au moment de la naissance de Jésus. De plus, Ponce Pilate avait martyrisé et fait crucifier Jésus entre deux autres hommes. Je ne les trouvais pas du tout gentils. Ces récits associés aux tableaux du chemin de croix accrochés aux murs des églises représentant la passion du Christ m’horrifiaient. Je les regardais avec minutie afin de découvrir ce qu’il y avait de positif, je ne trouvais rien. On dirait aujourd’hui que la description graphique est plutôt gore10. Pour moi, tous ces gens représentaient le diable sur terre. Or, un jour, ce diable voulut que je sorte du lit pour profiter, en l’absence de Maman, de chocolat interdit qu’il me fallait atteindre en haut du placard de la cuisine, à l’aide d’une chaise additionnée de plusieurs rehausses.

De même que Papa avait fait notre berceau, il avait fabriqué une cuisine intégrée. Celle-ci comportait un plan de travail, des placards de rangement au-dessus de l’évier, un grand meuble haut qui servait à ranger les balais et un retour sur les deux niveaux. La fabrication se basait sur des cadres de bois blanc remplis de plaques lisses de fibrociment (pas cher). Le tout était peint en vert pâle. Les portes, montées sur glissières, coulissaient avec de petites roulettes. Papa, aidé de Maman, avait passé tout un hiver à la veillée pour construire cet ensemble. Ils en étaient très fiers car leur cuisine préfigurait les cuisines modernes d’aujourd’hui et présentait un rangement considérable. Maman avait tout sous la main pour cuisiner. Papa, lui, n’était pas très intéressé par la confection des repas. Il était ingénieux et aimait créer et expérimenter. Nous puisions l’eau au puits, il n’y avait pas l’eau courante, donc pas de douche et la toilette se faisait au gant (au début avec le coin de la serviette mouillée). Alors, Papa eut une idée, je ne sais d’où elle lui était venue, mais avec simplicité, il nous a installé une douche dans le fournil. Le choix de l’endroit était judicieux. En effet, nous étions à proximité de la « chaudronnaie »11 où nous faisions chauffer l’eau dans le but de cuire les patates pour les gorets (les cochons). Ce grand récipient de fonte, monté sur un foyer de briques, pouvait chauffer suffisamment d’eau pour laver toute la famille. Aussi, avec un astucieux système à partir d’un bidon de trente litres, de poulies, de bascules et de cordages, après avoir chauffé l’eau, nous puisions celle-ci dans le chaudron. A l’aide de la corde, nous tirions le bidon en hauteur vers le toit et là, avec une autre corde, nous le basculions légèrement et l’eau se déversait par une pomme d’arrosoir. En ce lieu, sans gaspiller l’eau, nous nous savonnions presque à sec avant de prendre notre douche. Les premiers essais furent réalisés sur la terre battue du fournil. J’aimais la sensation de cette terre humide, boueuse et grasse, comme une pâte argileuse entre les orteils. Ensuite, très vite, Papa s’apercevant qu’il n’était pas agréable de se doucher les pieds dans la boue, fit une petite dalle de ciment. Il fallut batailler et négocier les sacs de ciment avec le propriétaire. Je crois même que Papa a dû les subtiliser à un chantier de réparation d’un bâtiment de la ferme. Le propriétaire ne voulait jamais rien débourser. Pour ce qui était du sable, il ne coûterait pas cher car nous irions le chercher à la rivière auprès de la passerelle avec le tombereau. Après l’avoir chargé à la pelle, il ne faudra pas moins de quatre bœufs attelés pour remonter, sans encombre, le chargement.

Les étés secs, nous étions en pénurie d’eau, il fallait atteler les bœufs pour tirer la tonne en bois. Cette énorme barrique était installée sur un essieu récupéré sur un canon, (provenant des guerres napoléoniennes, modifié plusieurs fois). Arrivés à la fontaine, au milieu des bois, après un kilomètre et demi environ, nous faisions reculer l’attelage dans le bassin naturel où se déversait la source. Là, avec un récipient en zinc monté au bout d’un long manche de bois, « le poté12 », l’homme s’installait sur la demi plate-forme construite sur le timon et, plongeant le récipient dans la réserve, il le retirait empli d’eau. À la seule force des bras, en donnant un coup de reins, il le soulevait, imprimant sur le manche du récipient une force vive et considérable. La trajectoire décrivait un arc de cercle et le seau emmanché finissait sa course dans la gueule de l’entonnoir qu’on avait placé sur la bonde de la tonne, où il se vidait de son contenu. Le va-et-vient continuait jusqu’au remplissage complet de la cuve. Ensuite, le seau emmanché restait sur place, accroché à un arbre. Les bœufs s’ébranlaient sur le chemin du retour. Nous n’avions pas besoin de manœuvrer car, en reculant à vide, nous avions pris soin de nous placer face au chemin chaotique, heureusement, car la fontaine se trouvait en bas et ce sentier commençait par une très longue montée. Les animaux devaient rechercher toute leur énergie pour parvenir à se hisser au sommet avec leurs charges, les six cents kilos d’eau plus l’attelage.

Certaines années, quelqu’un était affecté au transport de l’eau car les mares tarissaient, c’était souvent tonton Gérard ou tonton Jacques. Dans ces moments-là, il fallait compter trente à quarante litres d’eau par bête et par jour. Abreuver les animaux dans les champs devenait impératif, sans compter les besoins pour les humains et aussi les plantations de choux et de betteraves…

Cette douche ne nous servira pas très longtemps car nous avons déménagé quelques années plus tard, de Fleigné d’en haut vers Fleigné d’en bas. L’eau est source de vie dans une ferme et à la maison qui se doit d’être accueillante et doit pouvoir en offrir aux visiteurs, ne serait-ce que pour se laver les mains.

Maman, coquette, aimait avoir une belle maison accueillante et propre. Alors, tous les ans, elle aimait redonner de l’éclat aux peintures. Avant Pâques, elle procédait au nettoyage dit de printemps, opération assez courante chez les familles que nous côtoyions. Papa n’était jamais disponible pour aider à déplacer les meubles et à lessiver les murs. Il se faisait tirer l’oreille pour participer. Cependant, Maman, par son insistance et son charme, le conduisait à céder et à donner le coup de main nécessaire. C’est alors que tout était chamboulé dans la maison, les placards vidés, nettoyés de fond en comble, peints et rangés à nouveau. Ça sentait bon la naphtaline, le vernis et autres peintures, mais aussi l’eau de javel. La peinture coûtait cher, pour les murs, nous prenions un badigeon à l’eau stabilisé avec un additif. Cependant, il ne fallait par trop s’y frotter car nous y colorions nos vêtements. Les dernières années, pour limiter ce problème, nous peignions un bas-relief, d’un mètre trente de haut environ, avec une peinture plus résistante, genre vinyle de l’époque. C’est tout petits que, déjà, nous étions initiés. En entrant dans la maison, à droite, il y avait un petit renfoncement de quelques dizaines de centimètres, c’est là que nous œuvrions. Ce coin nous était réservé et le rouleau, le pinceau nous servaient de jouet et d’apprentissage. Les premières années, je suis convaincu que Maman ou Papa repassait derrière nous. Pourtant, j’étais très fier de faire voir le coin que j’avais peint aux visiteurs qui s’extasiaient en disant : – C’est toi qu’a fait ça ? –. Jerépondais : – Oui c’est moi, mais Maman m’a aidé –. On me disait, c’est bien, t’es un grand, on fera quelque chose de toi si les petits gorets te mangent pas –. Je répondais : – Qu’est-ce tu racontes, les cochons ça mange pas les enfants. Ils mangent des patates et des betteraves, des fois, on leur donne des topines (topinambours) ou des choux –. Moi qui caressais ces grosses bêtes sans peur, on me mettait le doute… Malgré cela, un jour, j’étais parti en expédition avec tante Thérèse au « Peux »13. Nous allions, par le chemin, conduire la truie au mâle, au verrat. Cette truie était depuis plusieurs années à la ferme et elle nous était familière, plutôt docile, voire gentille. Mes petites jambes avaient du mal à suivre la cadence de la truie, alors « Mandrin »14, autant par jeu que par nécessité, me monta sur le dos de la coche. Je fis une grande partie du chemin sur cet équipage et, du même coup, je pris ma première leçon d’équitation. Je lui caressais la nuque, m’accrochant aux longues soies (poils) et nous allions au pas dandinant de cette mère truie.