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Deux voyages

De
308 pages
Jacques-Yvan Cozon, bouillant d'ardeur et de révolte comme on peut l'être à 25 ans , décide de quitter la France. Deux voyages est le récit sensible de ce jeune occidental parti découvrir l'Orient, puis l'Afrique. Son itinéraire le pousse d'abord de Paris jusqu'à Bangkok dans les années 1976-1978, puis du Caire jusqu'au Zaïre (voyage qu'il fait partiellement à vélo) en 1980-1981.
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Deux voyages
quête en Afrique-Asie

Jacques-Yvan COZON

Deux voyages
quête en Afrique-Asie

Livre d’or sur www.jacques-yvancozon.over-blog.net

Coordination et graphisme : Evelyne Simonin

Les dessins ont été réalisés par l’auteur durant ses voyages, ainsi que lors d’un séjour complémentaire en Inde en 1983.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11367-1 EAN: 9782296113671

Première partie

ASIE

1976-1978

1re partie : Paris-Calcutta 2e partie : Calcutta-Calcutta 3e partie : Calcutta-Paris

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Deux voyages : quête en Afrique-Asie

Paris Venise Belgrade Sofia Delphes Istambul Konya Erzurum Alep Tabriz Mazar-i-Sharif Palmyre Mashad Damas Amman Téhéran Heirat Kabul Peshawar Maanit Jérusalem Siklès Kathmandu Kandahar Delhi Amritsar Allahabad Mandalay Calcutta Chiang Maï Pushkar Agra Bénarès Bangkok Konarak Rangoon Puri Bombay Madras Goa Pondicherry Trincomalee Gurukula Kandy Maduraï

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Paris-Calcutta
C’est un tout jeune homme, presque un adolescent, qui s’exprime dans ces pages ; qui a cru qu’il pourrait devenir un homme après son exploit, mais le chemin du retour était truffé de malentendus ; qui s’est senti un homme accompli, réel, mais dont l’engagement n’a pas été reconnu, dont les valeurs se sont trouvées en décalage avec les valeurs ambiantes ; qui s’est replié et a connu une forme de désespoir… Au lendemain de son voyage, il a retranscrit son aventure à partir des lettres qu’il avait envoyées… J’ai parfois l’impression que c’est quelqu’un d’autre qui a fait ce voyage… J’ai réécrit ces lettres dans les mois qui ont suivi mon retour. J’avais besoin de remettre de l’ordre dans mes idées et dans mes émotions. A présent que ces événements se sont éloignés de moi, je regrette d’avoir été aussi pudique sur les sentiments que j’ai éprouvés. Je comprends qu’ils étaient rares. Mais sur le coup, j’étais saisi d’une sensation d’immense banalité qui m’a fait plusieurs fois hésiter à décrire ce que je ressentais. Quand on voyage et qu’on est entouré de voyageurs, on trouve normal de voyager et on s’excuse presque des sentiments anormaux qui sont les nôtres. Puis le retour nous saisit totalement, et l’on oublie ce qu’on avait ressenti, ou plutôt, toutes les fois qu’on y pense, cela est méconnaissable ; on est pris dans la cisaille d’un décalage, on refuse d’en parler.
•.....•

Des années plus tard, après un long hiver de ma personnalité, j’ai compris que ces lettres étaient quelque chose de délicat dans ma vie, et j’ai changé de point de vue. Je n’ai plus modifié le moindre mot, tant la vérité de ce voyage s’est trouvée recouverte de strates successives, d’écorces et de peaux mortes, à tel point que je pouvais m’écrier : « C’est quelqu’un d’autre qui a fait ce voyage ! ». Par la faille laissée par cette aventure s’est infiltré quelque chose d’étranger et de long à reconnaître, qui ne me permet pas de décrire avec sûreté ce que j’ai vécu, ni de distinguer ce qui fut de ce que j’ai imaginé depuis. Pendant des années, ce n’est que de manière rarissime que j’ai relu ces lettres, avec toujours un sentiment de nausée et une lassitude de l’âme sur ce qui m’apparaissait comme un échec, comme une duperie… Puis, cela m’est apparu comme ce que cela est : une chose que j’ai tentée, et qui fait partie de ma vie.

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Paris-Calcutta

Ivresse et angoisse
Paris Venise

Belgrade Sofia
Istambul

Konya Alep Palmyre Damas Amman

Lundi 15 juin 1976 Un nœud papillon au cou et une pancarte « Istambul » à la main, Arthur et moi levons le pouce à la Porte d’Orléans Istambul, 22 juin Tout va bien. Nous avons atteint Venise en deux jours. La ville, qui était éblouissante lors de ma première visite, m’a paru lépreuse. Deux étudiants nous ont hébergé ; leur mère est une vieille dame emplie d’un charme antique, qu’on devine belle et qui l’a été ; au moment de partir, elle nous a remis à chacun un coquillage : « Ecco una conquilia di Venezia. Ti portera buona fortuna »*. Je le porte sur moi, tant était sensible la bonté de cette femme, et c’est sous cet augure favorable que s’est engagé mon voyage. Nous avons cheminé sur d’interminables kilomètres à travers la Yougoslavie, jusqu’à rejoindre deux Syriens qui pestaient contre leur camion bloqué au bord de la route, exaspérés par une fuite d’air comprimé. Une pièce de 10 centimes, doublée d’un morceau de ma ceinture, ont constitué un bouchon efficace et le camion a redémarré. Par gratitude, les chauffeurs nous ont emmenés. Au train qui était le leur, la Yougoslavie et la Bulgarie se sont étirés sur quatre jours. A la venue de la nuit, nous nous allongions dans la Mercédès qu’ils transportaient sur la benne de leur véhicule. Nous les avons laissés à la frontière turque, les formalités de douane s’avérant interminables. Le soir même, nous dormions au « Student Hotel » d’Istambul.
* « Voici un coquillage de Venise. Il t’apportera la chance ! »

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Amman, le 8 juillet La chaleur est supportable, quoique intense. Ce qui est moins supportable, c’est le bruit, et cette agitation désordonnée de la rue, Klaxons, charrettes, humains s’exclamant à qui mieux mieux, foule bringuebalant en tous sens dans un grouillement effarant. Nous avons traversé Adana, Mersin, Alep, Homs, Damas, Aman… Alep particulièrement est suffocante. Par bonheur, le vacarme s’apaise dès qu’on atteint la vieille ville. Une forteresse imposante domine la cité, et les rues offrent une esthétique anguleuse d’une belle sobriété. Surtout, l’ambiance y est « autre », subtilement prise dans le rythme d’un pesant balancier… Parfois, de derrière des murs ocres montent des paroles, des rires, un tintement de métal ; sinon la rue reste vide, stérilisée par le soleil. Je reste à contempler : un ânon lentement traverse, un gamin court, un vieux musulman se courbe sur son bâton, et tout cela paraît figé comme sous le sortilège d’une invisible lampe d’Aladin. Rues tortueuses, si étroites que les véhicules n’y ont pas accès, bourdonnement d’une vie qui n’est pas mécanique ; devant mes yeux, deux forgerons exécutent leur travail au ralenti, reprennent pour moi le geste un instant délaissé, merveille que je goûte accompagnée d’un sentiment d’incommodité et de blue-jean trop serré, pas sûr de moi dans ces rues où je me sens trop voyant… Beaucoup de crasse, et pas de femmes : silence absolu de ce côté-là. Dans les souks d’Alep, ce ne sont que des êtres noirs drapés de voiles épais, dont le regard sitôt se détourne, dont les mains sont couvertes de gants comme si la vue d’un seul doigt suffisait à éveiller le désir ! Par des trous ménagés dans le toit du souk, des flaques de soleil assaillent l’ombre, agressent la rétine, estompent les ampoules électriques, annihilent les richesses, les tapis, les cuivres, les marqueteries, les voiles, les brocarts… Lente agitation, fraîcheur de la pénombre, ils sont là, derrière leurs comptoirs, avec l’air de s’ennuyer autour d’un thé… Travaillent-ils ? Puis Damas se révèle rude : poussière, gaz d’échappement, asphalte liquéfié, oxyde de carbone brûlant, chaussée souillée de déchets. Descendus du bus sans transition après le désert aveuglant, nous atterrissons dans une avenue survoltée, épaves de fatigue à la dérive, incongrus routards avec nos sacs à dos, subissant la foule parmi des hurlements gutturaux prononcés dans un arabe incompréhensible… Trouver un hôtel : urgent, récupérer nos nerfs mis à vif… je suis partisan de chercher dans la vieille ville, mais Arthur vocifère soudain et nous prenons une chambre dans la grande rue, parmi les Klaxons, les bus, les voitures… impossible de se reposer, piaule trop brûlante, bruits trop étranges, bribes et rimes articulées dans une langue rêche… Arthur en particulier peine à s’adapter et son agressivité s’exacerbe. Pour ma part, je supporte mieux. Est-ce parce que c’est mon voyage et non le sien (c’est impromptu qu’il a décidé de m’accompagner jusqu’en Israël) ? Je m’efforce d’aborder les choses avec calme, je tente de m’abstenir de tout préjugé. C’est un début de voyage difficile, ponctué d’angoisses face à l’énormité de la décision prise. Parallèlement, le spectacle de la rue me capte en entier. Arthur le fuit, je voudrais m’y plonger davantage. C’est le soir, seul dans les chambres d’hôtel vides, avec le regard mauvais de

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l’hôtelier, que surviennent les questions rances : vais-je réussir ? De quel avorton cette aventure accouchera-t-elle ? Mouvements de bascule, vertiges… Je fête mon vingt-cinquième anniversaire seul à Damas : Arthur s’en est allé en compagnie de Trévor, un Canadien rencontré à la frontière. Tous deux ont les mêmes conceptions du voyage : aller au restaurant et trouver des femmes… Je m’égare dans la vieille ville et la nuit ne tarde pas à tomber. Je m’avance avec précaution, m’attendant à tout moment à être égorgé dans les rues désertes dont certaines sont si étroites qu’il est possible de toucher les deux murs en écartant les mains… Et n’allez pas imaginer un éclairage moderne, non, les venelles baignent dans l’obscurité, avec des bruits domestiques filtrant par les minces lunettes des façades… Je déambule longuement, me retrouvant soit devant l’énorme mosquée, soit face au souk devenu noir comme un four ; l’ayant franchi à l’aller en plein jour, je n’ose le retraverser ; pourtant, de l’autre coté, je sais où retrouver l’hôtel. J’erre ainsi en rasant les murs et en tentant d’étouffer le bruit de mes souliers sur la chaussée, savourant dans le même temps la rareté de l’instant, comprenant que ma peur – présente dans le dos – n’est que l’importation d’un cerveau européen surchauffé ; cependant, chaque silhouette qui survient me fait frémir : je me sens si incongru avec mon blue-jean, je perçois tant l’onde de ma frayeur venir percuter mon vis-à-vis que je m’attends en retour à une action violente, jusqu’au moment où je réalise que la pénombre est la même pour tous et que ces gens marchent dans leur rue comme vous êtes dans votre salon. Je jouis alors de la situation, du ciel étoilé, de la douceur des bruits entrecoupés de voix féminines, des toits qui se rapprochent tant qu’il arrive que l’on marche dans un tunnel, rue disparaissant sur cinquante mètres dans un boyau d’où l’on fait fuir les rats ; j’admire les hauts minarets éclairés qui me ramènent immanquablement à la mosquée comme je constate, une fois encore, que je suis égaré… Incapable de dire où est l’hôtel introuvable, dont j’ignore jusqu’au nom puisque écrit en arabe… Je me sens perdu, mais délicieusement. Car c’est un plaisir tellement exquis de s’asseoir dans un troquet parmi de vieux musulmans, et de tirer gravement sur un narghilé plus ancien qu’eux… Dans ces lieux, pas un mur qui ne soit maculé par les siècles ! C’est en fumant ainsi que nous rencontrons le lendemain un vieux qui s’exprime dans un français sommaire. « C’est très beau, c’est très beau ! », s’exclame-t-il sans cesse. Pour lui, cela suffit à expliquer. Et il a raison, c’est beau de se promener ainsi avec lui dans les venelles. Il nous conduit dans l’un des hammams les plus anciens de la ville. Nous le quittons avec brusquerie, la visite s’éternisant au gré d’Arthur et de Trevor. Pour cela, j’ai des remords.
•.....•

Je goûte à Palmyre les meilleurs abricots de ma vie. C’est simple, je pense découvrir ce qu’est un abricot : tant de fraîcheur, tant de saveur ! Cela se passe dans le minibus qui nous conduit à travers le désert. Drôle de penser à cette enveloppe de métal bourrée de vie, avec les poules, les chèvres, et tout un monde d’hommes et de femmes croquant des

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graines et grignotant des melons, cependant que la vue n’offre à l’entour que désastre de sable et immensité du vide. Cette impression s’accentue encore lorsque la nuit tombe et que ne se distinguent dans le faisceau des phares que des grappes de rochers épars. C’est avec une sorte d’attendrissement que je compare notre minibus peinturluré à une sorte de vaisseau spatial perdu dans l’immensité hostile, s’acheminant avec courage sous le ronronnement de son moteur malmené par les cahots… A bord, tout le monde caquette, et rit, et bêle. Puis, beaucoup s’assoupissent… L’oasis de Palmyre ne comporte que deux hôtels. Le moins cher est le Desert Hotel. En pénétrant dans les chiottes, un ruissellement de cafards s’écoule entre nos pieds, se rue sur nos jambes ; dans la chambre, il suffit de couper l’électricité pour les sentir courir en tous sens. La coupe est pleine quand je sens le troisième cafard me traverser la joue. Du coup, nous partons dormir dans les ruines sous la nuit étoilée. Je choisis un petit temple que j’attribue (je ne sais pourquoi) à Diane. C’est ce qui pouvait nous arriver de mieux. Quelle magnifique conception à l’échelle humaine ! Comme on croit savoir, tant l’école nous a vanté la beauté grecque, et combien néanmoins la sensation est neuve !
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Palmyre est tissée de la grandeur des ruines doublée de celle du désert. Le soir y étale des couchers de soleil rutilants. « Comment est-ce ? », demandé-je à Trévor comme il parvient le premier au sommet de la montagne : « Golden… ! » et il dit vrai, c’est de l’or à perte de vue, resplendissant en balafres limpides… Puis, avec la douceur d’une paupière qui s’abîme dans le sommeil, s’étend un rose vif qui peu à peu se dilue dans l’indigo… sur le côté surgissent les premières étoiles, d’abord à peine perceptibles, puis incroyablement lumineuses, et si nombreuses ! La nuit dans le désert est un spectacle fulgurant, et l’on s’oublie devant l’immense, on se dissout dans l’éternité, on se surprend à comprendre le musulman qui s’incline devant une alcôve vide, on l’envie…
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A partir de la Syrie, nous délaissons le stop. Nous nous sommes en effet vus lancés à deux cent kilomètres/heure sur des routes en fort mauvais état, dépourvues de toute signalisation et encombrées de chars à bœufs. C’était un lascar suisse qui faisait du trafic de Mercédès avec le Koweït ; par trois fois, la voiture a quitté la chaussée pour rouler à travers champs… Puis, dans la région de Konya, nous avons abreuvé d’injures un véhicule qui nous faisait un bras d’honneur, et nous l’avons retrouvé trente kilomètres plus loin, la cabine largement encastrée dans une moissonneuse-batteuse. Enfin, nous avons relevé dans un village un gamin renversé par un camion. Sa tête avait éclaté comme une noix et son cerveau traînait sur la chaussée ; il gémissait, inconscient. Des femmes ont versé de l’eau sur sa blessure, les habitants hurlaient, une voiture est partie à la poursuite du chauffard. Finalement, le gosse a

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été emmené à l’hôpital avec la Range-Rover de deux touristes suisses. Là, ils n’ont fait que le poser sur une table. C’est une lamentation rauque qui nous a éveillé le matin, poussée par une femme prostrée cependant que le village portait le gosse vers le cimetière… Donc, fini le stop. Au demeurant, les transports en commun sont une expérience riche, quels que puissent être les accrocs que prennent nos critères de confort. On aimerait cependant ne pas la renouveler trop souvent, d’une part parce qu’ils sont éprouvants, d’autre part parce qu’ils nous déposent exclusivement de ville à ville sans nous offrir ces hasards merveilleux que réserve le stop. En levant le pouce, il nous est arrivé de débarquer dans des hameaux inconnus, nous avons souvent été les hôtes du chauffeur…
•.....•

Nous tentons actuellement de passer de Jordanie en Israël. Evidemment, un peu d’arabe arrangerait les choses car, à part de rares Libanais, personne ne parle le français ni l’anglais, et les rigueurs d’une interminable bureaucratie nous contraignent à rester dans la ruineuse Amman.

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Israël

Amman Maanit Jérusalem

6 août L’unique passage ouvert entre la Jordanie et Israël est un étroit ruban de fer qui enjambe le Jourdain, flanqué à chaque extrémité d’une sentinelle armée. Le ton est donné d’emblée du côté israélien : méticuleuse inspection de nos bagages, fouille sévère, une femme-soldat passe au crible chacune de nos poches : en un pont, nous passons de la poésie à l’efficacité. Puis nous nous hissons dans un car qui s’élance à travers le désert, et un gaillard sec et filiforme, au profil juif, sympathise avec nous. Ex-GI californien, Ernest nous décrit sa guerre du Vietnam, relatant avec dérision des scènes d’hélicoptères d’où il jetait des caillasses entourées de fil de fer barbelé sur les paysans des rizières. Le car nous dépose face à la porte de Damas, sobre masse de pierre qui troue le rempart de Jérusalem. La ville exerce sur nous une séduction instantanée, tant elle possède un ascendant qui la distingue des autres sites que nous avons visités. Il est vrai que le lieu est plusieurs fois saint, et qu’il est difficile d’y trouver une pierre qui ne soit pétrie par des centaines de générations. Savez-vous que nul ne sait où se trouve le Golgotha, et qu’on ignore l’emplacement exact de la tombe du Christ? Ou plutôt, il y en a deux. Un raisonnement simple fait aussitôt subodorer que l’un des deux est faux, et peut-être les deux. Accompagnés d’Ernest, nous gagnons le kibboutz Harel, où nous découvrons que les habitants ne peuvent nous accueillir, en dépit de la promesse écrite qu’ils nous avaient faite à Paris. Nous entamons alors une errance de kibboutz en kibboutz, jusqu’à tomber sur Maanit qui recrute des « volontaires »*, et Ernest, que ces péripéties amusaient, nous quitte pour poursuivre seul son pèlerinage aux sources de la judéité.
* Volontaires : travailleurs bénévoles, qui souhaitent partager l’expérience du kibboutz

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Les débuts dans un kibboutz sont âpres. Laissez-moi vous livrer les délices de cette institution : • En premier lieu, le travail : à 5 heures du matin, l’air est frais et les aurores splendides. J’ai hérité du travail le plus rude : l’irrigation. C’est une tâche éprouvante, qui consiste à transporter des tuyaux métalliques de douze à dix-huit mètres de long à travers des plants de coton. Ces plants ont été arrosés toute la nuit, de sorte que leur contact mouillé achève de réveiller son homme. L’art consiste à prendre les tuyaux à bout de bras dans vingt centimètres de boue, puis à fendre du torse les rangs épais pour déposer l’objet dix-huit sillons plus loin, pas un de plus, pas un de moins. Là, on raccorde les tuyaux, et on recommence ainsi chaque jour inlassablement. Tout serait simple s’il n’y avait pas les « sprinkles », ces tiges de métal destinées à distribuer l’eau au-dessus du coton. Fixées à l’une des extrémités du tuyau, elles se prennent dans les feuilles et impriment à l’ensemble des mouvements de balancier épuisants, de sorte qu’il y faut des muscles de géant. En soulever dix, cela va, mais trente, mais cinquante ! J’en suis bientôt réduit à considérer mes tuyaux et à me dire : « Celui-là encore, je l’aurai », et je ne sens plus mes bras. J’atteins ainsi midi dans un état quasi-animal. Avec l’usage, j’ai pris du muscle dans les bras, mais je me claque sans cesse ceux du poignet. Là-bas, les gens ont des pognes qu’on n’a pas coutume d’avoir dans les bureaux parisiens… Quant à Arthur, il a été affecté à la machine à vaisselle. Cela le révolte, car, dit-il, il n’est pas un « travailleur immigré venu faire le ménage des autres ». • A 12 heures, tout le monde se retrouve au dining-room*. Après le labeur, je dévore, j’engouffre. Les kibboutznics ont d’abord été surpris que je ne cède pas. Ils me demandent à présent si je suis toujours en vie, si le travail est suffisamment dur pour moi… • Du côté des « volontaires », nous sommes soixante-dix, pour la majorité Anglais et Américains, auxquels s’ajoutent un Ethiopien, une Canadienne, un Suédois… Beaucoup trouvent dans le kibboutz une manière économique de visiter Israël, de sorte qu’il y a une rotation permanente. Les Français ne sont guère appréciés, ils ont la réputation d’être fainéants. Considérant mon mode de vie bestial, certains m’ont pris pour un cas inintéressant, une brute épaisse et bornée. Tous cependant ont été impressionnés par le fait que nous soyons arrivés par la Jordanie, cela a fait beaucoup jaser. L’unique Française, Anne, nous a accueillis avec effusion. Sinon, je connais Little Martin, qui déploie une patience d’ange pour m’expliquer le travail dans son jargon londonien. Il y a aussi Tessa, une Anglaise, et Yvonne, une Irlandaise. Mais mes horaires de travail sont décalés par rapport aux autres volontaires, de sorte que je ne déjeune pas avec eux. Par ailleurs, nous ne sommes que trois volontaires aux field-crops**, et cela ne pousse pas aux rapprochements. Enfin, je ne maîtrise pas l’anglais. Lorsque j’arrive dans les rooms***, les autres ont déjà pris leur café. Je vais alors me coucher, et je m’endors aussitôt.
* Réfectoire ** Champs *** Chambres

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• Dans l’après-midi, le leitmotiv des volontaires est : « It is a very good life. Why do you complain ? »*. Et en effet au début, empli du trop plein de l’aventure syrienne et jordanienne, je me plaignais. C’est qu’il faut apprendre à être oisif : un kibboutz est un village posé en plein désert, il n’y a rien à y faire, rien à y voir, il fait trop chaud pour tout, même pour dormir. Alors, on s’assemble autour de la piscine sur le gazon rêche et on se perd en palabres. On atteint ainsi facilement 18 heures 30, heure du dîner. Au début, trop fatigué et trop neuf, j’hésitais à me mêler à cette assemblée, me sentant aussi incongru qu’un cachet d’aspirine. • Les repas sont pris en commun dans le « dining-room » : l’idéologie du kibboutz veut en effet qu’aucune femme kibboutznic ne cuisine, puisqu’il s’agit d’un travail, et qu’à ce titre il doit être assumé par la collectivité, tout comme le blanchissage, le jardinage, l’éducation des enfants… Me voici tombé dans le vrai collectivisme. • Après le dîner, il est possible d’aller au « club », où l’on a le droit de ne rien faire. Les Israéliens sont des gens disciplinés, il n’est pas question d’élever la voix. Je dois être le millième ou deux millième volontaire, et ils se montrent assez indifférents : nous sommes venus, ils nous ont fourni du travail et un gîte, pour le reste on n’a pas intérêt à se révéler trop sensible. Dans ce « chacun pour soi » communautaire, les gens sont pris dans l’étau d’une organisation qui prévoit tout, et ils me paraissent assez égoïstes. Ce paradis socialiste semble frustrer du sens du danger, et il ne reste qu’à assumer une petite vie confortable. Une élite trouve un refuge dans la vie intellectuelle. Là encore, la structure des décisions (prises à la majorité) aligne les discussions sur le contenu moyen de ce que chacun peut comprendre. Si quelqu’un a des vues plus hautes, il reste seul. • Un dernier mot à propos des volontaires. Ils ont tendance à s’assembler en groupes clos, et les rapports sont assez superficiels, la plupart n’étant là que pour les vacances. Cependant, lassés par l’ennui qui règne au « club », les volontaires ont monté un bar en « Sibérie », nom donné par dérision à un vieux lot de baraques en tôle qui date des débuts du kibboutz. On peut y consommer pour pas trop cher, l’activité principale étant la déglutition de bière. Et tout le monde de s’y agglutiner, y compris quelques kibboutznics… Lumière glauque, fumée épaisse, musique débitée par un mauvais poste de radio… à partir de minuit, des groupes titubent et la vantardise bat son plein, des chansons graveleuses s’élèvent. Avant-hier, Radio-Méditérranée a fait une rétrospective sur les Beattles, et les Anglais ont mis un tel entrain que Chalky, le « Crayeux » (car ce barman Irlandais persiste à demeurer blanc sous le soleil) n’a pu satisfaire la demande. C’est dans ces occasions que je me surprends à bafouiller quelques rudiments d’anglais… 29 août Je partage une pièce avec deux volontaires dans une baraque à Siberia, vibrante de chaleur sous le soleil. Il est impossible de s’y reposer, d’y faire quoique ce soit, c’est un
* « C’est une vie très confortable, de quoi te plains-tu ? »

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véritable four solaire… Chaque mois, nous avons droit à deux « days off »* et je suis parti à Jérusalem. La ville m’a paru apaisante, artificielle aussi, tant prévaut le souci de préserver les vieilles pierres. Au sommet resplendit le Dôme du Roc, hexagone d’une hermétique splendeur posé sur l’ancien temple du roi Salomon. L’édifice abrite un rocher qui conserverait – dit-on – l’empreinte du pied du Prophète Mahomet. Que ne fait pas la foi ! Cette réflexion vaut pour les chrétiens aussi, d’ailleurs… A deux pas, des Juifs du monde entier se confient contre le Mur des Lamentations. Une excavation s’y juxtapose, destinée à montrer les dimensions de l’ancien temple que les Romains ont détruit et qui gît, enfoui sous ses propres décombres à l’exception de ce pan sur lequel les Juifs du monde entier viennent se recueillir. Jérusalem : soleil ruelles ! La ville est posée comme une perle sur l’ocre du désert. Contraste entre la cité historique et le béton de la ville moderne. La délimitation entre ces deux mondes est précise : il suffit de passer sous les remparts qui datent des croisades. Retour à Maanit. La nourriture y est tellement médiocre qu’un jour, nous autres Français, avons fait une « frite party », pour en remontrer à ces Anglais qui nous traitent de « frogs »** ! Ce fut une soirée bruyante, massés autour d’un feu sur lequel rugissait une marmite. Des frites pour soixante personnes ! Du coup, notre réputation a progressé de manière fulgurante. 15 septembre Je ne cesse de dire que je vais avoir un « nervous break-down »***, je trouve l’expression anglaise cocasse. J’ai en effet ressenti une lassitude face au travail répétitif qui nous est confié, ainsi qu’à l’ignorance dans laquelle nous tiennent les kibbutznics, et je me suis interrogé sur l’utilité de ce voyage. Il n’est pas trop tard pour se poser de semblables questions : tout est en suspens, rien n’est joué… En effet, l’expérience du kibboutz ne me convainc pas. Certes, avec les volontaires, ce sont des rires, de l’insouciance, et de vraies rencontres doublées de la découverte de nationalités différentes. Avec les kibboutznics, c’est le silence et l’indifférence, à se demander s’ils ont conscience que nous travaillons pour eux. Le défilé incessant de volontaires a usé leur appétit de rencontrer, et nous nous débrouillons au sein de règles de fonctionnement et de principes d’organisation. Après l’hospitalité des habitants de Syrie et de Jordanie, le choc est rude ! Ici, on prononce mon nom à l’américaine : Djeeck (Jacques), et j’ai eu l’occasion de me manifester à plusieurs reprises. Mon exploit le plus marquant a consisté à prendre d’assaut le club, le visage barbouillé de confiture et de fromage blanc, en compagnie de Janis, de Yémané et de Babette ; nous voulions protester contre la monotonie de ce lieu où il ne se passe rien que d’officiel. Notre geste n’a pas été compris, on pouvait s’en douter. Et c’est le reproche général que j’adresse à l’institution : on se prend très vite à vivre replié sur soi, on préfère s’agglutiner entre volontaires, c’est tellement plus
* Jours de congé ** Grenouilles *** Dépression nerveuse

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commode ! D’ailleurs, notre petite colonie française s’étoffe : Christine, Françoise, Elisabeth… ensemble, nous pouvons rêver de camembert et de beaujolais, et décorer les murs extérieurs de notre baraque. C’est pourquoi nous allons les repeindre lors de notre prochain week-end. Ces kibboutznics sont des gens à la poitrine ample, à la respiration épaisse et aux larges paluches ; ils ignorent ce qu’est parler (ils crient), et soupçonnent de temps à autre l’existence de l’humour et de la fantaisie. Nos fresques ne leur auront pas plu. Ces paysans à moteurs, imbus d’eux-mêmes, sont doués d’une propension inouïe à se sentir supérieurs au reste du monde. Vu d’ici, Israël (trois millions et demi d’habitants) est le nombril de la terre. Ils ne sont pas prêts à discuter : ils ont créé le kibboutz et savent mieux que nous quels sont nos besoins. Et au vrai que répondre ? Car c’est leur œuvre, posée là sur le désert… Je reste néanmoins circonspect par rapport à l’institution kibboutz qui, si elle offre de nombreux avantages, façonne des êtres remarquables par l’étroitesse de leur esprit plutôt que par l’originalité de leur travail. Et je le leur reproche, car leur vie me semble étrangement manquer de grandeur. Ils ne se préoccupent ni de trouver un logement, ni de cuisiner, ni de chercher du travail ou d’éduquer les enfants. Ces derniers habitent dans des « children houses »* et ne voient leurs parents que quelques heures par jour. C’est l’une des belles réussites de Maanit que ces enfants épanouis, pleins de joie et d’équilibre, parfaitement aptes à se mouvoir en communauté. Mais l’institution semble incapable de satisfaire le besoin d’absolu qui naît d’une éducation si protégée. Les anciens ont bâti le kibboutz et en sont fiers. Il ne reste aux cadets qu’à le maintenir… Pour eux, c’est moins exaltant. Toute l’organisation de la communauté a été conçue pour libérer les hommes des tâches quotidiennes, et ce projet serait parfait s’ils en tiraient parti. Mais je n’ai pas ressenti que ce soit le cas. Je leur trouve au contraire une tendance à s’assujettir à l’institution, et d’abord physiquement : les vieux présentent cet épaississement des traits, cette lourdeur de la démarche qui caractérisent la domestication, sans doute parce que, tout comme les animaux que nous avons domestiqués, ils n’ont à se soucier ni de leur protection ni de leur confort. Le contraste est trop net avec les vieux secs et alertes de Jordanie. Ces retraités du kibboutz me font peur (mais nos épaves de la ville, nos déglingués du travail aussi). Certains soirs, comme je me promène dans la partie résidentielle, cela me rend malade d’imaginer ces vieux couples sans enfants assis devant leur télévision, dégustant le cake que Mémé a préparé dans l’après-midi. J’ai déclaré à Rhava – la « mère des volontaires » – que je n’aimais pas le kibboutz. Elle a répliqué que je n’avais qu’à partir. Elle a raison, mais au lieu de cela, je suis allé prendre mon petit-déjeuner : c’est que ce séjour me donne par rapport à la France un recul que je n’ai jamais connu. 5 septembre J’ai cumulé six semaines de travail consécutives, samedi et dimanche inclus. Quand on besogne ainsi sans rupture, la vie devient un tunnel où chaque jour res* Maisons d’enfants

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semble à chaque jour. Avec le capital de dix « days off » ainsi constitué, je suis parti travailler dans un autre kibboutz : Maanit ne m’avait pas convaincu et je voulais comparer. Dans ce second kibboutz, la durée du travail est plus longue et la communauté des volontaires est plus resserrée, je m’y serais probablement senti mieux. De retour à Maanit, j’ai découvert qu’on m’avait changé d’affectation. Curieuse institution muette qui ne s’explique pas : je suis un travailleur qu’on peut mettre ici ou là, au gré de celui qui distribue les tâches… Finis donc les champs de coton, la boue et les tuyaux-balanciers ! J’ai d’abord cueilli des pommes, Dieu que c’est fastidieux ! Puis j’ai fait le service au dining-room, où je me suis senti gauche, occupé à desservir avec un tablier ridicule auprès des gens avec qui j’avais travaillé. J’ai demandé à changer, et on m’a affecté au jardinage, travail insipide piloté par un vieux trop timide. Me voici à présent dans un minuscule atelier d’ensachage. La poussière racle la gorge et j’en sors avec les cheveux et les cils blancs. La tâche consiste à rester six heures debout face à une affreuse machine qui débite des sachets de levure à raison de deux par seconde, et à les disposer dans un emballage de carton. Le meilleur parti est de transformer cette cadence en une méditation, appliquant ses gestes au plus près du processus et recherchant la plus stricte économie. J’ai découvert au bout de deux jours que les volontaires précédents arrêtaient la machine lorsqu’ils devaient en servir une autre, mais j’avais reçu pour instruction de tout faire et naïvement je m’y évertuais, si bien que les kibboutznics m’ont laissé au « packing house »*. Ah, mais ma machine pendant ce temps débite ses sachets, et si l’on prend du retard, elle les éparpille sur le sol ! Il y faut un calme de roi et des nerfs de géant. Toute l’habileté consiste à monter à grande vitesse une boîte en carton (prévue trop petite), à y introduire cent sachets en les disposant soigneusement, à en rabattre les côtés pour les coller… il faut ensuite, en embuscade et en prenant la machine de vitesse, empiler six boîtes et les ficeler sur une machine des plus capricieuses, revenir à la machine principale, récupérer les sachets débités dans l’intervalle, disposer les paquets ficelés sur une palette… Je récapitule : la machine principale ne tombe jamais en panne, celle qui mouille le scotch s’enraye avec constance, et la machine lieuse fait des nœuds avec une précipitation telle qu’elle embrouille tout. Cependant, au bout d’une semaine, on mène une existence parfaitement mécanique, qui présente l’avantage d’abstraire toute pensée évoluée et de permettre l’apprentissage méthodique d’un vocabulaire anglais (un sachet = un mot répété). L’intérêt de ce travail est donc considérable : outre qu’on respire de la levure, qu’on est assuré de ne pas voir le soleil et que le vacarme interdit toute communication, on atteint à une sorte d’extase végétative qui laisse la satisfaction de n’avoir pensé à rien pendant six heures et de goûter parfaitement les deux pauses : celle de huit heures (petit-déjeuner) et celle de dix heures (thé). Mais j’y gagne d’excellentes relations avec les kibboutznics – car il est vexant de venir en Israël et de ne pas rencontrer les Israéliens – et de bien plus amusantes avec les volontaires au fur et à mesure que je perce les secrets de la langue anglaise. Il faut préciser
* Maison d’empaquetage

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qu’une party anglaise consiste à rester deux heures les genoux serrés à débiter des plaisanteries assez fines autour de gelées et de thé. C’est pourquoi la façon bruyante et agitée de nous amuser, nous autres les« mangeurs de grenouilles », a surpris. Beaucoup de gens viennent se réunir dans notre quartier général, le « Youth Hostel », lieu incontestablement français à résonance de gros rouge imaginaire et de camembert fictif. Nous sommes depuis peu sept Français, bientôt cinq… Surtout, n’allez pas croire que cette vie soit rude ! Elle est au contraire paresseuse, ponctuée de rires et baignée de soleil. Les réveils sont pénibles, le travail ennuyeux, mais à partir de midi, on se gorge de soleil au bord de la piscine. Insensiblement, mes rythmes parisiens s’adoucissent et une vision détachée du monde se fait jour. La petite société des volontaires passe ainsi le plus clair de son temps à parler (de n’importe quoi, car il y a longtemps qu’on a parlé de quelque chose, mais n’est-ce pas ce n’importe quoi qui fait le sel de la vie ?). Lorsque le bar de Siberia est ouvert, ce bavardage peut se prolonger jusqu’à deux heures du matin ; or, le lever est à cinq heures… C’est pourquoi bien des volontaires sont fatigués, c’est pourquoi je suis crevé : je n’ai pas fini de transbahuter mon Occident tapageur dans des régions qui ne sont pas faites pour cela. Ce fut pour moi un grand scandale, en mettant le pied en Israël, de constater à quel point le vacarme défigurait la pureté de l’Orient arabe. Les premiers jours, je m’étais fermé face à une réalité que je percevais comme une agression de moteurs contre la splendeur du désert environnant, Tel-Aviv m’était apparue comme une déchirure stridente sur le cristal musulman… Je ne comprends toujours pas ces Israéliens, mais à présent que je suis pris dans leur folie, je me laisse peu à peu gagner par le rêve que ses habitants tentent de bâtir et je m’efforce d’y apporter ma pierre. 27 septembre Je joins une carte postale de Maanit. Ne croyez pas qu’Israël soit vert comme sur la photographie, c’est uniquement parce qu’on arrose tous les jours. N’imaginez pas non plus que c’est un vert aussi tendre : la réalité est autre. Il s’agit d’un gazon dru et sec, le seul, je suppose, qui résiste dans la région ; il oscille entre la couleur paille et le vert. Cette carte vous positionnera également sur le plan de l’esthétique en Israël : après la beauté d’Alep et des villes arabes, jusqu’au plus petit village avec sa fontaine et sa mosquée, quelle pauvreté ! L’idéal de ces Israéliens semble être le genre « lotissement » pour les kibboutzs (et chacun de faire pousser des fleurs pour différencier sa maison de celle du voisin), et la zone urbaine en béton pour les villes. Il est vrai que tout cela est neuf, un demi-siècle tout au plus… Par chance, les maisons où nous habitons, nous autres volontaires, sont presque plus belles, chargées de ratures qu’elles sont, marquées par quarante années d’entretien pas très cossu ! Ici, le génie de l’homme a manqué de temps, et la lente harmonisation avec le paysage a été supplantée par des plans d’aménagement collectif marqués par des notions d’égalitarisme et de nivellement par la base qui me font horreur. J’ai toujours détesté la

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culture de masse, et le lycée m’a appris que l’humanité ne progresse que par ses élites. J’adhère à cette idée, sauf que ce ne sont pas les élites qu’on pense, ce ne sont pas les progrès qu’on imagine. Comme j’ensachais méthodiquement depuis trois semaines, j’ai demandé s’il était possible de visiter l’usine qui produit la levure. Zéhev a accepté avec un bon sourire et nous sommes partis. Il m’a précisé les motifs qui le poussent à travailler à la chaîne, alors qu’il est titulaire d’un diplôme d’enseignement supérieur obtenu aux EtatsUnis, et a détaillé pour moi le processus de fabrication, le système de décision et les problèmes relatifs à l’autogestion : ça y est, la jonction avec les kibboutznics est faite, cela me réchauffe le cœur ! A l’atelier, ils m’aiment bien, et je commence à bien les aimer aussi. 19 octobre Israël est particulièrement séduisant en cette saison : la résonance de l’été s’assourdit, et un automne inaccoutumé prend place : tiédeur, limpidité du ciel, oiseaux migrateurs. Le silence du désert ressort... Mais Israël n’est pas l’Arabie et ne saurait la remplacer : toujours, en tendant l’oreille, on distingue un moteur, une réminiscence du monde industriel. C’est ma dernière journée. Bien sûr, je pourrais aller voir les autres et tuer ce temps qui me sépare du départ ; je préfère disposer de ces minutes précieuses, si vides soientelles: elles m’appartiennent, murmurantes qu’elles sont de limbes informulés, agacées d’actions qui attendent l’heure de se dénouer. J’ai les pieds en Israël, et déjà la tête en Turquie. « Un jeune homme qui est incapable de faire une folie est déjà un vieillard. » Cette phrase de Gauguin me soutient. Il n’y a pas d’âge pour être un vieillard, il n’y en a pas non plus pour être jeune. Or, je sens toute ma jeunesse qui me dévore les veines, ça fourmille et ça brûle. Ah ! L’ivresse d’un départ ! Je l’ai vécue, debout à la porte d’Orléans avec mon nœud papillon au cou ! Je la revis aujourd’hui, allongé sur mon lit de camp. Ce soir, une poignée de volontaires ont organisé une pudding-party en mon honneur, sachant que j’ai mis toutes sortes de poudres chimiques en sachet. Chacun reconnaît que c’est « disgusting », mais il faut bien s’amuser. Curieusement, les trois mois passés ici suffisent à peine à affaiblir l’éclat dont restent parées pour moi la Syrie et la Jordanie, passages trop fulgurants pour que j’aie pris la mesure des choses. Le monde musulman reste à mes yeux imprégné de silence et de grandeur, de mystère et de citadelles imprenables, il évoque le pays des croisés mieux que cette Jérusalem de musée qui ne me dépayse pas suffisamment. C’est qu’Israël est trop domestiqué à mon goût, j’y retrouve la crasse des rouages que j’ai quittés. Toutefois, les couchers de soleil y sont purs, sans atteindre aux flaques de dorure dont Palmyre m’avait commotionné. De ces couchers de soleil, je n’ai manqué aucun, allongé au bord de la piscine à l’heure où la chaleur du jour s’apaise

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et où la nature se met en ordre pour la nuit. En cette saison, des milliers d’oiseaux migrent au-dessus d’Israël en larges formations volant haut dans le ciel, accrochant de leurs ailes blanches l’éclat mourant du soleil. Le dos sur l’herbe, le visage tourné vers l’azur qui lentement s’irise cependant que tombent les premières contractions du soir, je reste à contempler au firmament les vagues qui se succèdent comme la houle d’une mer… Comment ne pas savourer la vue de ces voyageurs de l’absolu, œuvrant courageusement dans l’immensité, tendus sans relâche vers leur but ? Cependant, au ras du sol, des oiseaux rapides glissent au-dessus de nous, et l’eau de la piscine se réverbère sur leurs ailes en un vert transparent fugace. Que de fois suis-je resté ainsi à regarder passer les oiseaux par ondes successives ! Et lorsque, enfin, l’attente ne livre plus de retardataires, lorsque cesse le merveilleux passage, lorsque la nuit s’enfle et que le jour s’abîme à l’horizon, alors on prend conscience du vacarme énorme, de la fête toujours nouvelle, du fracas dans les branches que font les autres oiseaux, les non-migrateurs, les non-voyageurs, les non-solitaires, moineaux sédentaires et pics confortables qui se mettent à pépier et à faire un terrible tapage avant de se coucher. Qui n’a pas entendu les remous de cette société, ses disputes et ses cris, n’a rien ouï : les arbres en sont secoués. Au fur et à mesure qu’ils se partagent les branches, l’incandescence du ciel s’atténue. L’astre rouge fait place au fin picotement des étoiles, la nuit s’installe avec majesté, le groupe électrogène se met à rugir, le kibboutz allume ses ampoules électriques, ma petite constellation paraît ; je crois que ce sont les Pléiades, ici les gens l’appellent le Cerf-Volant... Tel Aviv, 23 octobre L’attente est longue, très longue… Enfin, l’avion s’arrache de la piste. Je suis tout à observer… Le sol s’éloigne avec une rapidité stupéfiante, oh ! de petites maisons, et là, un village de poupées… de souris… de fourmis. Tiens, un nuage floconneux, et un autre qui s’effiloche doucement. L’avion monte toujours. Allons, où est passée la mer ? Ah la voilà ! Mon Dieu, qu’elle est petite ! Je distingue un mouton ; il doit être énorme, car il est au moins gros comme une tête d’épingle (hi hi, excusez, je sais que ce n’est pas très drôle, mais il faut vous dire c’est la première fois que je prends l’avion !) Ça vibre là dedans, exactement comme dans un train… Nous survolons Chypre. Oh ! de gros nuages, des pics ouatés, des montagnes, des vallées, un ravin avec la mer qui serpente au fond, tout ça en coton très solide ! Cette fois, c’est moi qui suis oiseau, et je contemple du dessus des nuages un empilement de couchers de soleil qui se diffracte dans le plexiglas du hublot. Le soleil se pose sur la première couche de nuages, qui sont rondelets, éclaire ceux du dessus, qui sont plats, et rayonne d’une lumière bleutée dans l’éther qu’on devine glacé. Par le hublot opposé se hausse la nuit, séparée du jour par une frontière floue rayée de sombre. Nous arrivons à Istambul dans la nuit. Il pleut et il fait froid.

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Istambul

Istambul

Regarde bien, Jacques-Yvan, c’est l’automne glacé, le vent porte la fumée des gros navires, les arbres sont rouges et se plaignent, la basilique Sainte Sophie luit, immobile sous la pluie, des minarets fusent fièrement au-dessus des mosquées, des hammams fument, des amoncellements de baraques se blottissent sur les collines tels des troupeaux frileux. Je préfère Istambul ainsi : j’y perçois mieux le grouillement des gens, le fourmillement de la vie, la boue, les amas de déchets ruisselants, les gens emmitouflés. Les rues sont pentues et glissantes, surtout vers les docks… Mais il faut que je vous dise : le froid. Il m’a saisi dès ma sortie de l’avion. Mon corps entier s’est accoutumé à la chaleur, il l’aime, car enfin 6 °C, ce n’est pas si froid. Pourtant, je suis transi jusqu’aux os et le thé le plus chaud ne me réchauffe que pour quelques instants. Le kibboutz m’a laissé totalement disponible : j’ai décidé de voyager seul et je n’ai d’autre occupation que de m’ouvrir. Cela m’a coûté vingt dollars hier : un freak* dont j’ai su dès l’origine qu’il voulait me voler. Son stratagème a duré trois heures. Comment suis-je tombé entre ses mains ? Mystère, coïncidence. J’ai eu l’impression d’admirer un artiste tant il était habile, affable et joueur. Il faut que je me méfie de cela : apprécier l’art des gens. Je crois que j’étais curieux de voir comment il allait procéder. A la fin, je lui ai donné mon argent. Je dis donné, car malgré toutes les bières qu’il m’a offertes, quelque chose à l’intérieur de moi s’était mis en alerte, mais
* En anglais : « dingue », drogué

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lui embrouillait tout, son art a été de ne jamais me permettre d’entendre cette partie de moi qui savait. Je crois que s’il m’avait laissé ne serait-ce qu’une minute de répit, rien ne se serait passé. Je ne lui en veux pas, j’ai passé un moment instructif. Cependant, une dizaine de fois comme cela et je rentre en France.
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Par la fenêtre du « Student Hotel » – l’auberge la meilleure marché d’Istambul – de petites coupoles tristes brillent sous la pluie et le bruit mouillé des souliers battus sur les pavés rebondit contre le plafond. Le fouillis de la chambre est grand : un déballage de frusques encombre des châlits, un Allemand en bonnet raccommode son gilet rapiécé… La porte de la chambre est défoncée. Un Français est passé au travers dans un fracas de vitres. Au milieu des débris, il répétait : « One shoot of morphine ! » cependant que son amie tentait de le relever et négociait avec le gérant pour qu’il n’appelle pas la police. L’hôtel est glacé, et tout le monde s’assemble autour du poêle à coke du manager. Sans un mot, ce dernier offre de temps à autre un verre de cacao délayé dans de l’eau brûlante. Il ne fait rien d’autre : quand un voyageur arrive, il demande son passeport, veille à être payé, et n’aime pas qu’on passe à travers ses portes vitrées. C’est tout.
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Je déambule à travers les rues, et je prends à cette errance un plaisir intense. Pour la première fois, Istambul me paraît vraie, calfeutrée dans le froid et la pluie, et non un décor de plâtre trop conforme aux cartes postales de l’été. Lorsque j’entre dans le Big Bazar, je n’ai plus cette impression de factice comme lors de ma première visite. Les docks, fourmillant d’embarcations, me paraissent terriblement humains et souffrants, pas uniquement une curiosité à voir. J’ai rencontré un routard qui hésitait à s’aventurer dans un hammam et je lui ai offert de l’accompagner. Là, un colosse m’a saisi par le bras : « backshish ? ». Sur un signe négatif de ma part, il m’a empoigné le coude en une clé douloureuse et a réitéré sa demande. Comme je maintenais mon refus, il a accentué sa prise au point que j’ai failli crier. Je me suis dégagé avec un sourire malhabile, gêné par le linge noué autour de mes reins et les savates de bois qu’on m’avait remis à l’entrée. L’homme a alors éclaté d’un rire franc, m’a massé remarquablement, et m’a donné une tape amicale sur le dos en partant.
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A Istambul, il convient de remettre sa panoplie de masques : pas de place ici pour un authentique humain (j’ai rejoint ce milieu de freaks, hippies et voyageurs de tous poils qui rôdent dans le quartier de Sulthanamet, au point que l’ambiance des rues en est changée) ; seulement des clowns, des grotesques, des personnages de comédie ou de drame, selon qu’ils cherchent à émouvoir en vous la cocasserie ou la pitié, alignant les accessoires concomitants : cheveux crêpés, anneaux dans les oreilles, pantalons exotiques rapiécés à fleur, colliers de bois de santal, babouches authentiques

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des Zindes. Ici, il est de bon ton d’évoquer Bali ou d’avoir une anecdote amusante sur le Népal. Il est préférable d’être schizophrène ou paranoïaque, d’avoir quelque chose en tous cas, car celui qui se montre sincère est impitoyablement repéré et immédiatement pressuré par la horde des « dans le besoin » ou pire, « dans la détresse » (la détresse étant supposée être au-delà du besoin : c’est le besoin qui déteint sur le moral). Ici, le mot « mind »* est fondamental : il n’est pas convenable d’être bien dans son « mind », tu ne peux pas avoir « a good mind », quelque chose te l’a détraqué : de la mauvaise dope**, la « fucking city »***, à moins que l’on ne t’aie volé ton ultime paire de sandales par ce temps glacé… Bref, il est exclu d’avoir « a good mind »… Pour le reste, Dieu (traduisez : ta pomme) y pourvoira. … Voici Istambul, sa faune massée dans les bistrots où il fait froid. Les gens s’agglutinent autour d’un thé, et l’épaisse fumée des cigarettes s’accumule sous la lumière jaune des ampoules électriques. Je me suis trouvé un quartier général dans un bistrot pakistanais où j’affectionne d’aller. Mon laissez-passer dans ces milieux a été la rencontre d’Angelika, une routarde allemande dépravée et sans le sou, superbe d’arrogance, qui erre depuis cinq ans sur la route des Zindes et a autant besoin d’argent que d’un peu – oh ! pas beaucoup – d’affection. Je lui ai payé l’hôtel et nous avons marché deux jours autour du Bosphore. Elle ne m’a raconté que des choses désastreuses. A force d’errer, j’ai recueilli énormément d’informations, j’ai rencontré beaucoup de gens, qui revenant des Indes, qui du Turkestan, qui d’Afghanistan : état des routes, problèmes de visa… Ainsi s’amorce mon voyage : l’avenir est pluvieux et obscur, mais brodé de fils d’or… Je renonce à embarquer dans le train à destination d’Erzurum : 38 heures en troisième classe glacée, et Erzurum est à 1 800 mètres ! Il y a sûrement une meilleure solution…

* Le mental, l’état d’humeur

** Drogue

*** Putain de ville

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Turquie - Iran

Istambul Erzurum Tabriz Téhéran Mashad Heirat

6 novembre A proximité de la Mosquée Bleue, le « Pudding-Shop » est un lieu de rendez-vous prisé par les routards. Les murs y pullulent d’annonces de voyageurs en quête de comparses, des couples amoureux en déroute y recherchent leur compagnon égaré. Face à l’entrée, de nombreux véhicules en partance pour l’Orient stationnent au pied de l’imposante Basilique Sainte Sophie. Par la porte d’un bus, je questionne un homme au regard barbare, au profil de renard et à la barbiche chinoise. Nick a l’œil trop vif pour n’être pas rusé. Nous concluons notre affaire en deux mots : « Je voudrais aller jusqu’à Kabul ! » « Well, nous allons aussi loin que cela ! ». Il m’introduit dans son engin : acajou verni, poignées de cuivre, fauteuils de velours cramoisi et moquette à motifs, rien n’y manque dans le genre kitch. Le confort est assuré par une kitchenette, des toilettes chimiques et une chambre à coucher. Nick voyage avec sa compagne Jeannette (dont il est évident qu’elle réprouve cette aventure), et leurs deux enfants Tessa et Nickie, âgés respectivement de trois et cinq ans. Tous quatre vont passer l’hiver dans un coin plus douillet que l’Angleterre, « somewhere in Afghanistan or in south of Turquey »*. Pour le moment, ils se sont trompés, question climat, je parle. Le bus héberge également trois Anglais et un Australien, ainsi que deux amis de Nick partis pour une escapade au Népal : ils ont les piolets, les mousquetons, les sacs de couchage…

* « Quelque part en Afghanistan ou dans le sud de la Turquie »

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Nous entamons un trajet lent et monotone, rythmé par un mode de vie typiquement britannique : toasts et thé à toute heure, marmelade, ketchup. L’essentiel des journées s’écoule ainsi à contempler le paysage. Turquie : boue, neige, froid et glace. L’automne ? Oui, il est là, mais rien à voir avec les floraisons fauves des terres robustes : ici, tout respire la rareté de l’oxygène. Le soleil perce les échancrures du ciel, ourle le plateau anatolien à la manière d’un vieux patchwork et caresse les montagnes cendrées de ses rayons. Le givre persiste dans les pans d’ombre, les arbres maigres élèvent des troncs minces surmontés d’un feuillage ambré qui flotte au vent, les villages s’accrochent à la rocaille et dévoilent des toits plats sur lesquels s’empilent des meules, les bourgs traversés par la route alignent une population courbée sur la boue glacée, des brouillards s’effilochent sur la terre rouge, des troupeaux noirs soufflent tristement dans l’air gelé. Nous atteignons Ankara, puis Erzurum, ville aérée d’où fusent de hauts minarets. J’ignore à combien de degrés est descendu le thermomètre lors de la troisième nuitée, mais mon sac de couchage m’est apparu à cette occasion aussi mince que du papier à cigarette. Blotti en fœtus contre le plancher du bus, simple tôle qui communique avec le gel du dehors, je suis sorti de mon non-sommeil par le bond qu’a fait Nick pour m’enjamber: bruit du Diesel qui démarre, premiers cahots sur les ornières glacées, passagers aux yeux bouffis, pitoyables transis ébouriffés soufflant du givre, s’efforçant de faire chauffer un thé cependant qu’avec un rire satisfait Nick avale les premiers kilomètres de sa journée. Et chacun de savourer le précieux breuvage, les mains crispées sur le bol qui les réchauffe. D’interminables heures s’écoulent ainsi à regarder les plateaux émaillés de neige. Nous progressons jusqu’à atteindre deux monts immaculés aux courbes parfaites, sortes de toits de glace agrippant l’azur dont les flancs se répondent en écho de chaque coté de la route. Vision féerique, brusquement suivie de celle cauchemardesque d’un village ras recroquevillé sur la misère parmi de maigrelettes fumées, coincé au bord d’un marécage gelé aussi dénudé que la peau de Job après le désastre… Dominant la scène, le mont Ararat, sublime… Iran : brouillard, froid et soleil. Pays dénudé, fonctionnel, propre, ordonné. Voûtes ornées de mosaïques, femmes voilées, mosquées couvertes d’émaux comme sur les cartes postales, villages ras aux toits en dôme, probablement parce que le bois est rare. Débouchant sur la mer Caspienne, nous arpentons une plage grise, sorte de césure de sable séparant d’un côté l’immensité des eaux plates, de l’autre une muraille de sommets enneigés pointant jusqu’à quatre mille mètres. Nous nous joignons à un groupe de pêcheurs pour hâler un filet long de plusieurs centaines de mètres, des gens simples et bons, et ils y mettent des ânes, des bœufs, des humains, il leur faut des heures pour aboutir… Depuis combien de jours roulons-nous ? Le temps se dilue en paysage, entrecoupé de thé pour se réchauffer. Pas bavards, dans l’ensemble, chacun engoncé dans ses pensées… Je suis généralement steward, prouesse qui consiste à surveiller les tasses,

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