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Devenir grande

De
139 pages
Ce livre est un témoignage sur une époque, l'immédiate avant-guerre, et un milieu ouvrier urbain d'une part, paysan d'autre part, vus à travers les yeux d'une petite fille réfléchie et observatrice, qui s'interroge, commente et philosophe avec humour et lucidité. Ce point de vue strictement limité au vu et au vécu fait l'intérêt sociologique et humain du récit.
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DEVENIR GRANDE
De la Cour du Lion au Morvan

Récit

2003 ISBN: 2-7475-5260-8

@ L'Harlnattan,

,

Jacqueline PERIN

DEVENIR GRANDE
De la Cour du Lion au Morvan Récit

L'Harmattan 5-7~rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava~ 37 10214 Torino ITALIE

A Françoise K.

J'ai la faiblesse

de croire à la singularité de chaque être humain. François Mitterrand, "Mémoires interrompus."

I L'arrivée en ce monde. Accueil. La cour du Lion. La petite maison. Madame Burgat et la mère Falot. Le gros livre. La princesse Sarah. Je suis entrée dans ce monde à reculons, en me présentant par le siège, et on me sortit de là avec des forceps. Sans doute ne voulais-je pas y aller. Je n'oserais décider maintenant si j'avais tort ou raison; mais, de toute façon, il était trop tard, et j'y allai. La petite fille qui arriva ainsi à la fin d'une sombre journée de fin décembre, si elle ne fut certainement pas désirée, fut néanmoins bien accueillie. Sa venue avait été annoncée à ses frère et soeur, âgés de dix et sept ans, comme un cadeau de Noël. Mon frère m'avoua par la suite qu'il avait été quelque peu déçu; mais comme il avait reçu en même temps un établi, il fut joyeux quand même. Je croirais volontiers cependant qu'aussi bien lui que ma soeur en eurent quelquefois assez de la petite soeur, "soeu-soeur", comme l'appelaient les voisins: me faisant partager leurs jeux, plus par nécessité que par choix, ils endossèrent un rôle de très jeunes père et mère qui fut sans doute parfois un peu pesant. Mon frère, qui se désolait de ne pas grandir autant qu'il l'aurait souhaité, attribuait cela au fait qu'il me portait souvent sur ses épaules. Je devais être tyrannique. Les bébés pensent qu'ils sont le centre du monde, jusqu'à ce qu'ils en soient détrompés; cette amère constatation tarda peut-être pour moi un peu plus longtemps que pour d'autres, tout le temps que je crus régner sur parents, frère, soeur et voisins.

Il

Nous habitions une petite maison composée de deux pièces, l'une en étage, l'autre au rez-de-chaussée, dans la Cour du Lion, à Montgeron. La Cour du Lion devait s'appeler ainsi d'après une enseigne. C'était une grande cour rectangulaire, bordée de constructions, pavée de dalles arrondies, entre lesquelles poussait un peu d'herbe; au fond à droite s'ouvrait un porche, fermé par une porte en bois, qui donnait accès à une autre petite cour. Dans cette courette, à gauche, dans le même corps de bâtiment, habitaient, dans l'ordre, un vieux garçon dont j'ai oublié le nom, Madame Burgat, et nous. La petite maison, accolée au reste du bâtiment, ne méritait sans doute pas le nom de "maison", sinon par son entrée indépendante. Je me souviens d'une cuisinière noire dans le fond de la pièce du rez-de-chaussée, de la petite fenêtre à droite donnant dans la courette, et de la buée sur les carreaux, les jours de lessive. A côté de la porte d'entrée, un escalier tournait, menant à la chambre, où se trouvaient les lits de toute la famille. Les mouvements politiques qui devaient amener le Front Populaire étaient très actifs à Montgeron, banlieue ouvrière à cette époque. Mon père militait au Parti et allait aux manifestations, comme celle de février 34. Ses camarades communistes et socialistes venaient à la maison, et j'entendais le soir, de mon petit lit, le bruit confus des voix passionnées refaisant le monde. Dans la courette, sur la droite, il y avait la demeure de la mère Falot. La mère Falot était la mère de Madame Burgat ; c'était une femme âgée, avec des cheveux blancs en chignon. Je la considérais comme mon amie, et à ce titre, je l'honorais, le soir, de ma visite. J'arrivais chez elle, avec, sous le bras, le livre de prix de mon père, et lui disais: "Allume ta grosse lampe, Falot, il ne fait pas assez clair avec la petite".

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C'était un grand et gros livre, fait de la reliure d'une série de numéros d'un journal pour enfants de 1891, "Le Petit Français Illustré, journal des écoliers et écolières". J'ai retrouvé ce livre, il y a quelques années, en haut de l'armoire de ma mère. Il n'avait pas été traité très respectueusement par nous, les enfants. Il était barbouillé de dessins maladroits, représentant des "dames" aux jupes gonflées, ou des maisons. Je dessinais beaucoup de maisons, de vraies maisons, indépendantes, avec un rez-de chaussée et un étage, un perron, une cheminée fumante, un jardin, et, de chaque côté, un arbre avec un oiseau faisant "cui-cui" : je les offrais à ma mère, qui ne rêvait que de maisons, tout le temps. J'avais également amélioré, au moyen de crayons de couleur, les illustrations des récits, car le journal était en noir et blanc. La couverture, d'un rouge sombre fané, s'ornait d'un dessin de ferrures qui avaient été dorées, comme les lettres du titre, ainsi que les armes de la Ville de Paris, et la mention "Prix Municipal". Une main adulte, tout aussi irrespectueuse que celles des enfants, y avait noté de petites additions, les comptes des commissions du soir, lait, oeufs, pain. Je m'en faisais lire et relire les histoires par ma mère et mes frère et soeur. Je ne savais pas encore lire, mais chez la mère Falot, la grosse lampe allumée, je pouvais réciter à voix haute, en suivant les lignes avec le doigt, l'histoire du gendarme par téléphone, ou de la princesse Sarah. Ah, la princesse Sarah! C'était une petite fille de la bonne société anglaise, orpheline de mère, avec un père qui faisait une belle carrière aux colonies, et la faisait élever dans un pensionnat chic de Londres. Mais le pauvre homme disparaissait, et l'enfant, désormais sans ressources ni protection, se voyait réduite à l'état de servante et reléguée dans un misérable grenier par l'affreuse directrice. Elle supportait cette adversité avec résignation, en continuant néanmoins à étudier en cachette - car les enfants héros étaient vraiment héroïques dans ces journaux. Dans la grande ville, elle rencontrait quelqu'un qui avait bien connu 13

son père et lui devait beaucoup, un homme de coeur, qui depuis avait fait fortune; il faisait de son mieux pour adoucir le sort de la petite fille, en embellissant sa mansarde de tapis et de meubles élégants, et en lui procurant des repas de choix. Je ne sais pourquoi il n'utilisait pas une méthode plus rationnelle, en l'adoptant, ou en lui payant une pension ailleurs, par exèmple ; il devait y avoir à cela de bonnes raisons que je n'ai pas comprises, mais ainsi, c'était une si belle histoire! Elle contenait toute cette part de rêve dont on peut se bercer, quand on n'est pas trop satisfait de son sort, le merveilleux secret qui vous console des dures réalités de l'existence, l'idée que derrière une porte anonyme, dont on possède seul la clef, se trouve un Eldorado, un refuge plein de bonheur, qui vous est réservé, et que tout autre ignore. Longtemps, je me suis plu à me raconter des histoires de ce genre, hauts murs rébarbatifs cachant des jardins d'Eden, petites portes grises ouvrant sur des palais, hélicoptère m'enlevant de nuit pour m'emmener vers des îles de rêve. La fille de Madame Falot, Madame Burgat, était veuve, mais avait l'aspect vertueux et austère qu'il est convenu d'attribuer aux vieilles filles. Elle était maigre, avec des cheveux gris crêpelés coiffés en chignon, et un nez proéminent et rouge, bien qu'elle ne bût que de l'eau. Elle parlait de façon distinguée, ne disant jamais de gros mots, rien de plus que "flûte", et houspillait souvent sa mère pour sa vulgarité de langage; la bonne maman ne faisait qu'en rire. Le matin, allant aux cabinets dans la petite cour, alors que Madame Burgat se trouvait chez sa mère, je faisais exprès de lui dire au passage: "Je vais pisser", pour l'entendre, à chaque fois, me corriger patiemment en disant: "faire pipi ".

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II Alexandre. Mon père était né à Paris, mais ses parents étaient Bretons tous les deux, Bretons des Côtes-du-Nord ; non pas de la côte, des marins, mais de l'intérieur des terres. Il n'y avait aucune perspective d'avenir là : les jeunes s'efforçaient tous, comme aujourd'hui ceux des départements d'Outre-Mer, de venir à Paris, en suivant les conseils d'un ami les ayant précédés, pour entrer dans une Administration. On y avait un travail assuré, dont on n'était pas chassé, sauf

raisons extraordinaires, et où même - mais ça c'était loin on aurait par la suite une retraite. L'Administration en question, en l'occurence, ç'avait été l'Assistance Publique, les hôpitaux de Paris, où ils étaient entrés comme garçon et fille de salle - c'était le terme consacré. Il était petit, et pas beau; comme c'est mon père, je n'aime pas penser "laid", mais c'est peut-être le mot qu'il faudrait employer. Quand il était né, les collègues de ma grand'mère se disaient entre elles: "Viens, on va voir le petit singe à Maria". Il y a quelques années, j'ai lu une interview, faite par je ne sais quel journaliste, de je ne sais quel mannequin allemand, on ne disait pas encore "top-model" ; il disait qu'il la regardait, assise dans un bar des ChampsElysées, et qu'elle tranchait sur "la proverbiale laideur de la foule parisienne". Je m'en étais sentie blessée, je ne savais pas que nous étions - j'ai pensé "nous" - d'une proverbiale 15