//img.uscri.be/pth/f55a85360f1440d6a9656e723111ad1eeb2fc596
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Dipenda témoignage d'un Zaïrois plein d'illusions

De
481 pages
L'auteur décrit la réalité de la société zaïroise sous le règne du maréchal Mobutu. Témoin et observateur avisé, il raconte les mœurs politiques, la comédie et les combines judicaires, les règlements de compte entre clans et parrains, la survie du détenu en prison jusqu'à en devenir le dirigeant. On sent à travers les personnages réels poindre la situation difficile actuelle de la RDC.
Voir plus Voir moins






Dipenda
Témoignage d’un Zaïrois plein d’illusions
1960-1990

















































Nous sommes conscients que quelques scories subsistent  
dans cet ouvrage. 
Vu l’utilité du contenu, nous prenons le risque de l’éditer ainsi et comptons sur votre 
compréhension. 













© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-14024-0
EAN : 9782296140240
Emmanuel Kigesa Kanobana





Dipenda
Témoignage d’un Zaïrois plein d’illusions
1960-1990






























L’Harmattan

Points de vue
Collection dirigée par Denis Pryen
et
François Manga-Akoa


Déjà parus

Joseph NELBE-ETOO, L’Héritage des damnés de l’histoire, 2011.
Marcel PINEY, Coopération sportive français en Afrique, 2010.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Pour une modernité politique en Afrique,
2010.
Thierry AMOUGOU, Le Christ était-il chrétien ? Lettre d'un Africain à l'Eglise
catholique et aux chrétiens, 2010.
eThimoté DONGOTOU, Repenser le développement durable au XXI siècle,
2010.
Martin KUENGIENDA, République, Religion et Laïcité, 2010.
Maurice NGONIKA, Congo-Brazzaville: 50 ans, quel bilan ?, 2010.
Dieudonné IYELI KATAMU, La musique au cœur de la société congolaise,
2010.
Mahamat MASSOUD, La Banque des États de l'Afrique Centrale, 2010.
SHANDA TONME, Analyses circonstanciées des relations internationales
2009, 2010.
Alassane KHODIA, Le Sénégal sous Wade, 2010.
Gérard BOSSOLASCO, Éthiopie à la une. Journaux et publicités. 1865-1935,
2010.
Jean-Célestin EDJANGUE, Les colères de la faim, 2010. estin, Cameroun : un volcan en sommeil, 2010.
Gilbert TOPPE,.Communication politique et développement en Côte d’Ivoire,
2010.
Alexandre WATTIN, Les détachements Hawk Épervier au Tchad 1986-1989,
2010.
Essé AMOUZOU, Gilchrist Olympio et la lutte pour la libération du Togo,
2010.
Alexandre GERBI, Décolonisation de l’Afrique ex-française, 2010.
Ignace GNAN, Le développement de l’Afrique : un devoir pour les Africains,
2010.
Yaya SY, Légitimations de l’esclavage et de la colonisation des Nègres, 2009.
Emmanuel KENGNE POKAM, La France et les États-Unis au Cameroun,
2009.
Raphaël BINDARIYE, Le bonheur d’un couple. De vingt à quatre-vingts ans,
2009.

"Un peuple qui chante et qui danse
est un peuple heureux"
Paroles du Président Mobutu









Note au lecteur
Le texte contient des termes et expressions ne figurant pas au dictionnaire
classique français, mais couramment utilisés dans le langage parlé
francophone du Zaïre-R.D.Congo.
Les mots aisément compréhensibles sont mis entre simples guillemets dans
le texte, ceux qui nécessitent une explication sont mis en italiques et repris
par ordre alphabétique dans un lexique à la fin de l’ouvrage.

I. Introduction

Pourquoi écrire ?
Il y a maintenant plusieurs années que je suis rentré à la maison, dans ma
famille, que je suis sorti de mon cauchemar, de mon merdier. Je ne sais pas
encore si je dois écrire, publier ce que j’ai vécu et ressenti, je ne sais surtout
pas si ça peut intéresser quelqu’un d’autre à l’exception de mes proches et de
ceux qui m’aiment. En même temps je me dis qu’une aventure, une
expérience comme celle que j’ai vécue méritera d’être connue, ne fût-ce
que comme avertissement aux autres, comme pour dire : ATTENTION !
DANGER !
Tous les amis me disent de l’écrire. Moi, j’ai toujours hésité à raconter
mes histoires, mes observations : soit par pudeur, par modestie, soit par
incapacité à l’exprimer, soit par paresse intellectuelle. Mais chaque fois que
je lis un bon bouquin, j’ai aussi envie de m’essayer à raconter. Je me dis
alors que c’est de la prétention. Des fois, je pense que je n’ai pas assez
d’imagination, d’autres fois, que j’en ai plutôt trop, ce qui crée un désordre
dans ma tête. Je crois que si un jour je me décide à écrire quelque chose, ça
doit être d’abord une histoire vécue, ça serait mon meilleur test.
Si je n’écris pas ce que j’ai vécu ces années de PDG et de prisonnier, ce
sera un chapitre important de ma vie et de celle de ma famille qui sera
complètement oublié, rendu inexistant. Or, par moments, je me dis que peut-
être, ça peut servir de leçon ou d’avertissement.
Depuis mon retour en famille, mon état d’esprit est passé par plusieurs
étapes. La plus fréquente est une sorte de paresse intellectuelle, de sommeil
durant lequel je n’ai pas envie de penser ni de réfléchir. Alors j’ai envie
d’oublier, de tirer un trait. Or je constate que plus rien ne sera plus jamais
comme avant : il y aura toujours l’AVANT et l’APRÈS, j’ai beau jouer à
cache-cache avec moi-même, c’est une réalité avec laquelle il faudra
apprendre à vivre et même à être heureux.
Être heureux et rendre les autres personnes heureuses de vivre avec moi,
d’avoir des relations humaines normales avec moi. Quand je suis dans la
phase sommeil, je trouve tous les bons motifs pour me justifier mon silence :
Oh ! Ça ne sert à rien, ça va réveiller en moi trop de mal vécu, trop de
méchanceté humaine, trop de vilenie, ça va me faire mal à nouveau et
inutilement. Ça devient du masochisme. Oh ! Laisse tomber, il y a trop de
gens qui risquent de se reconnaître dans ton histoire, alors finies la paix, la
tranquillité pour toi et pour ta famille, ils vont chercher à nouveau à te nuire,
etc.
Oh ! Ton affaire n’intéressera personne de sensé, d’intelligent ; car c’est
une histoire entre 'bougnouls', entre sous-développés, entre 'nègres' ; ça
manque tellement de logique que personne ne te croira. Or par moments
c’est mieux qu’un roman, la réalité dépasse la fiction, c’est trop
invraisemblable.
Oh ! Les autorités de ton pays risquent de mal prendre l’histoire, car c’est
une description d’un petit chapitre sur leurs méthodes de travailler, de
gouverner, de rendre leur pays encore plus sous-développé. Or comme nos
dirigeants n’aiment pas la critique… Pourtant je suis sûr personnellement
que ce n’est pas une critique, je ne me sens même pas aigri ni outré. J’ai
vécu seulement une forme ou un aspect de la société zaïroise que j’ignorais,
j’estime qu’il est bon et utile d’en témoigner sans amertume.
Quand je me fais cette observation, j’arrive alors dans ma seconde phase :
celle de la volonté de témoigner, d’aider peut-être les autres. Je vois alors
clair dans ma tête, comment raconter l’histoire, quel style utiliser, j’ai
presque la suite totale dans ma tête, j’attrape une sorte de fièvre. Je vois
comment ça pourra rendre service à mon pays et à mes sœurs et frères
zaïrois, africains ou simplement humains. Surtout que dans mon histoire, il
n’y a pas que de la méchanceté et de l’injustice ! Et même ces injustices
peuvent être bien personnalisées, individualisées, on peut en établir le
responsable. Mais il y a aussi le côté humain extraordinaire, un dévouement,
une organisation sans laquelle il n’y aurait pas de survie possible : ni
physique et encore moins psychologique.
Cette survie, cette complicité, tout en respectant, en adaptant le contexte
légal, est l’œuvre de Zaïrois, d’hommes et de femmes qui, malgré le milieu,
malgré la misère, ont su garder le fond de dignité, d’humanisme, de courage
qui fait leur honneur. Donc l’honneur de la société qui les a produits, donc
l’honneur du Zaïre. Alors je trouve toutes les raisons pour justifier la
nécessité d’écrire mon histoire.
Je passe également et souvent par une phase d’indifférence où je me dis :
Sois content d’en être sorti vivant, laisse tomber, ce ne sont pas tes oignons,
il y a des gens qui sont chargés de gérer ce genre de situations et qui sont
payés et même très bien payés pour cela.
Je me dis :
10 - Mon cher, tu es ingénieur, laisse les écrits aux vrais écrivains. Essaie de
trouver une occupation où tu exerces ton métier. Ce n’est ni toi, ni tes
"emmerdes" qui vont sauver la société zaïroise ou africaine. Qu’ils traînent
dans leurs potopoto… après tout, chaque peuple a les chefs qu’il mérite ! Le
responsable sort toujours de ce peuple, il ne vient pas du dehors, sinon tout
le monde l’attaquerait… Les Africains sont indépendants, ils aiment si bien
dire qu’ils sont souverains, laissons-les à leur souveraineté, la mienne est de
nourrir et de faire étudier mes enfants. Dans cette phase aussi je trouve et je
me donne des tas d’arguments pour me taire, je prétends appliquer le
précepte :
- Pour vivre heureux, vivons cachés.
Actuellement je me trouve dans une phase plutôt neutre, je n’ai aucune
exaltation pour l’un ou l’autre comportement. N’ayant pas une activité
professionnelle, je trouve qu’il faut meubler mon congé, ma longue
convalescence. Je trouve qu’il faut mettre de l’ordre dans mes notes. En
effet, je commence à oublier certains détails, certains faits, surtout certains
sentiments. Peut-être est-ce le signe que je suis heureux maintenant, que je
commence à retrouver équilibre avec moi-même, avec ma famille, avec les
gens. Je commence même à sourire de certaines situations, à me dire : Oh !
Comment est-ce possible ? C’est le début de la guérison, la fin du
cauchemar !
Alors j’écris, sans beaucoup d’inspiration, sans autre zèle que le souci de
protéger ma mémoire. Je ne prétends pas écrire un livre ou une histoire. Je
prends note au gré de mes souvenirs, à lire dans mes vieux jours. Je n’ai ni
plan, ni méthode, ni style, j’essaie seulement de mettre un peu d’ordre dans
mes notes et souvenirs. Peut-être un style viendra-t-il au fur et à mesure de
l’avancement, je n’en suis pas préoccupé. Peut-être sortirai-je un papier
lisible, compréhensible pour quelqu’un d’autre, ce n’est pas non plus ma
préoccupation. Si l’histoire s’avère intéressante pour d’autres humains, tant
mieux ! Je suis prêt à la mettre à leur disposition.
Comme j’ai des notes prises à la volée sur de bouts de papier, ça fait plus
sérieux ou plus ordonné de les regrouper, ainsi je pourrai jeter ces bouts de
papiers, en réalité, j’essaie de faire un classement.
Je crois aussi m’acquitter d’un devoir plutôt agréable, celui de répondre au
moins partiellement aux vœux de mes amis, surtout à celui de mon épouse et
de mes enfants. En effet, leur vœu à tous est de me voir écrire ma petite
histoire comme livre, ils sont convaincus que mon expérience intéressera
d’autres gens et même peut rendre service à la société zaïroise en évolution.
Alors, je m’y mets pour ne pas les décevoir mais sans autre objectif que de
faire des notes cohérentes, ayant une certaine suite logique, même pas
chronologique.
11 J’écris mes souvenirs tels que ça se présente dans ma tête, on verra plus
tard à l’autopsie, à la relecture. Mais au moins j’aurais profité de ce temps
libre pour mettre de l’ordre, ce qui me permettra après d’avoir le droit
d’oublier, ceci étant indispensable à mon équilibre, à ma guérison. C’est une
façon d’exorciser tout ce que j’ai vu et entendu et ça facilitera à ma famille
de comprendre ce que j’ai ressenti.
Je parle de leur faciliter simplement la compréhension, car en effet je ne
me crois pas capable de faire comprendre réellement ce que j’ai senti en moi,
c’est trop fort, trop profond en moi-même, il faudrait être poète ou
philosophe pour trouver ou inventer les mots capables d’exprimer ces
sentiments.
J’ai eu des sentiments, des sensations que j’ignorais moi-même jusque-là.
J’ai observé un aspect de l’humain que je ne pouvais m’imaginer auparavant.
Je n’ignorais pas totalement que ça peut exister, seulement pour moi ce fut
une découverte d’un autre monde, d’une autre planète. C’est toute ma
relation sociale qui est bouleversée, mise en cause.
Je me reproche mon ignorance, d’autres diraient mon innocence, ma
naïveté. Il est impardonnable que j’ai pu vivre jusqu’à mon âge en ignorant
l’essentiel de la société qui m’entourait. Il est possible que j’aie été très
heureux, que ce soit cela le bonheur, que ma naïveté était alors mon bonheur.
En effet je n’ai rien découvert de beau, de noble ni d’enrichissant sur le plan
du bonheur ou de la morale. Je pense que j’aurais pu continuer à ignorer ce
que j’ai vu et su sans m’en porter plus mal, mais j’avoue que
malheureusement le seul moyen de le découvrir est de le vivre soi-même,
c’est bien dommage, mais c’est un passage obligé pour des natures comme la
mienne.
Pourrais-je jamais trouver les mots pour le faire comprendre à quelqu’un
d’autre ? Je ne le crois pas. Je vais essayer seulement de dire simplement
sans contours, sans explications, sans philosophie, sans détours, ce qui me
reste comme impression, comme sensation, comme observation. Peut-être
quelqu’un comprendra-t-il ? À celui qui ne comprend rien, je présente
d’avance mes excuses, pardon pour la pauvreté de mon vocabulaire, de mes
expressions, pardon pour mes répétitions, mes insistances. Pardon pour tout,
mais sachez que ce que je raconte est réel et vécu, et que ça représente la
société zaïroise de l’époque, qui n’a pas changé profondément depuis,
malheureusement ou heureusement en fonction des intérêts individuels ou
collectifs.
D’autres personnes ont vécu des expériences semblables, mais je crois
qu’a mon niveau social et intellectuel, je fus, si pas le seul, au moins le rare à
ignorer tant de la société zaïroise. J’en ai probablement le plus souffert mais
j’ai beaucoup appris, plus que mes compagnons d’expérience ; j’ai été le
12 plus surpris. Tant pis pour moi, je n’en veux à personne de ne pas m’en avoir
informé préalablement, ça n’aurait d’ailleurs servi à rien, je ne l’aurais pas
cru.
Parfois, j’en veux à mes parents de m’avoir dit tant de bien de ce monde,
des humains ; mais je crois qu’eux aussi ignoraient ce côté ignoble de
l’homme et particulièrement celui atteint par la société zaïroise de l’époque
et peut-être encore actuelle.
J’étais parvenu à m’organiser une petite vie pépère, je vivais dans un
cocon, j’ignorais ce qui se passait autour de moi. Je discutais avec les amis
sur la situation politique et sociale du pays, mais je constate que nous ne
parlions pas le même langage. Nous avions des bases de données
complètement différentes. Par mon ignorance, je voyais le monde plus beau
qu’il n’était, je pouvais rêver, espérer, j’étais heureux. Je connaîtrai encore le
bonheur, j’en suis sûr mais comme disait un slogan politique de l’époque au
Zaïre :
- Plus rien ne sera jamais comme avant ! Tout va changer. Tout doit
changer. (Paroles du Président Fondateur du Mouvement Populaire de la
Révolution, Président de la République… Amen)



Le système
Pour comprendre certains faits ou comportements, il est utile de rappeler
quelques traits de la vie politique et sociale du Zaïre de l’époque, soit dans la
deuxième moitié des années quatre-vingt.
À cette époque le Zaïre est sous le régime du parti unique comme presque
tous les autres pays africains. Ce parti, le Mouvement Populaire de la
Révolution, règle la vie quotidienne de tout citoyen zaïrois. Le Président
Fondateur du parti, le Maréchal Mobutu, est le maître incontesté du pays. De
lui émane tout pouvoir, toute parcelle d’autorité. Pour un observateur
superficiel, rien ne pourrait se faire sans l’aval et l’intervention du Président
Fondateur. Il est vrai que l’œil du Chef est partout ou invoqué partout, mais
évidemment la réalité est quelque peu différente.
En effet, le système de parti unique, de pouvoir absolu, engendre ses
propres contradictions. Comme personne ne peut s’organiser en dehors du
parti, les gens s’organisent en son sein. Comme toute dignité, toute
distinction, tout anoblissement, toute promotion proviennent du Président
Fondateur du parti, Chef de l’État, les dignitaires du régime s’organisent à
partir de cette logique. Ils laissent au Chef de l’État ses ordonnances
13 d’anoblissement, ils prêchent tous les discours officiels du parti, on croirait à
première vue qu’ils ont tous les mêmes pensées, les mêmes philosophies
politiques, les mêmes objectifs, animés d’un même idéal, d’un même
nationalisme que le Chef. En réalité tout se joue différemment, tout se fait
comme s’il y avait plusieurs mini-partis, mais comme tous ont peur ou
besoin du Chef, ils se réclament tous de la majorité présidentielle, donc
nationale. Sans trop m’y connaître dans la chose politique, j’imagine qu’une
situation pareille arrange bien tout détenteur de pouvoir. Je crois que la
situation au Zaïre est similaire, à quelques nuances près, à celle des autres
pays à parti unique, surtout en Afrique où l’on a presque la même histoire
récente, la même situation sociopolitique, l’apparence de pensée unique et
l’interdiction d’association.
Alors, tous ces grands dignitaires s’organisent en groupes sur base tribale,
ethnique, régionale. Mais avec le temps et l’évolution, certains groupes se
forment sur base d’intérêts financiers, je crois même que certains ont fini par
avoir des affinités dans leur pensée politique. Il y a des chefs de file, des
chefs de clans et ceux-là ont comme tâche principale de connaître le Chef, de
savoir interpréter son moindre geste, son regard, sa pensée.
Comme tout pouvoir vient du Chef, mais comme tout citoyen ne peut
atteindre le Chef, alors le clan s’organise autour du chef du clan, chacun des
dignitaires créant sa clientèle. Toute nomination, tout engagement,
promotion, cadeau, décoration, crédit, enfin toute faveur venant de l’État,
transite obligatoirement par un chef de clan : le parrain. C’est ainsi qu’après
chaque modification de l’équipe gouvernementale, la grande discussion dans
tous les salons de Kinshasa consiste à décortiquer, à mettre chaque nom dans
un clan déterminé. Tout le monde doit y retrouver le sien. On spécule sur le
clan qui monte, qui est en force, qui chute ou diminue d’influence. Je dois
avouer que le Président Mobutu est un véritable maître, un très grand artiste
dans ce jeu d’équilibre, il doit être magnifiquement informé de ce qui se
passe autour de lui. Sa qualité de stratège lui est reconnue par tout son
peuple, même par ceux qui prétendent être ses opposants politiques.
Je pense qu’après tant d’années au pouvoir, il doit tellement bien
connaître ses hommes et leur jeu, que cela doit lui procurer un certain
plaisir : de manipuler leurs intrigues, de laisser faire… du moment que
personne ne cherche ni ne menace son propre pouvoir, son fauteuil
présidentiel.
Dans un tel système, chaque personne nommée, chaque individu distingué
doit se retrouver et se reconnaître dans un clan. Même si a priori, il
n’appartenait à aucun clan ou groupe, il est dans l’obligation de s’en trouver
un, de se faire accepter et protéger. S’il n’en avait pas au départ, il doit se
14 faire adopter quelque part, sinon le risque est grand de voir, très rapidement,
sa carrière raccourcie.
Le Président Mobutu a un vivier immense de cadres dans lequel il puise
régulièrement, parfois avec surprise. Donc des outsiders sont courants, mais
ils se font vite récupérer, ils doivent s’intégrer dans un groupe. Ceux qui s’y
refusent soit par orgueil, soit par esprit d’indépendance, soit par manque
d’ambition politique, soit par ignorance comme moi, se retrouvent très vite
dégommés, traînés dans la boue, traités d’incompétents, de mauvais
gestionnaires, de 'détourneurs' de biens publics, de cadres tièdes. Ils sont très
heureux s’ils en sortent sans passer par la prison. C’est la technique la plus
sûre des parrains des clans pour les faire remplacer par leurs hommes de
confiance.
En effet, pour être sûr qu’ils sont finis et bien cassés, une des méthodes
couramment utilisée consiste à les jeter en prison, accusés de détournement
de fonds public. La presse est mobilisée pour insulter au maximum
l’individu, les magistrats sont sensibilisés et motivés. En réalité, ils n’ont pas
le choix, ils doivent condamner vu que la plainte vient du gouvernement,
donc du parti. La seule négociation possible est sur la lourdeur plus ou moins
grande de la peine à infliger ; tout dépendra du rapport de forces entre
l’accusé et le clan qui veut l’éliminer et le remplacer. Si l’accusé a des amis
et de l’argent, les juges doivent manger aussi, comme on dit au Zaïre. Il peut
alors s’en tirer avec une peine de prison égale au temps passé comme
prévenu. On le fait en général assez long pour que le public et ses ennemis
commencent à l’oublier. Sinon c’est la peine maximale, quitte à le libérer
avant la fin de la peine si le clan ennemi est en faiblesse. L’essentiel
recherché étant que le Chef l’ait oublié entre-temps, qu’il n’ait plus aucune
chance d’être nommé à une fonction politique quelconque.
Tout cela a marché plus ou moins tant qu’il s’agissait des luttes pour des
fonctions à caractère réellement politique comme par exemple ministre,
gouverneur de région, membre du Comité Central, etc. Malheureusement,
comme dans le système de parti unique, dit "Parti-État", tout est politique, ce
système s’est répandu à tous les niveaux de l’échelle, sur toutes les
fonctions, même techniques, dans toutes les structures, depuis la moindre
place d’huissier jusqu’au poste de PDG des sociétés d’État. On ne devrait
plus s’étonner alors que rien ne marche dans la gestion des sociétés d’État.
Puisqu’on est nommé par clientèle politique, pour se maintenir, il faut
soigner son groupe.
Chaque PDG passe son temps à se défendre, à se faire protéger ; en tout
cas la gestion de la société est la moindre de ses soucis. Et s’il s’en occupe
sans soigner le clan, il est vite limogé et les motifs ne manquent pas :
incompétence, faute lourde, s’il est vraiment faible et sans défense. Par
15 contre, si l’on pense qu’il a une quelconque protection ou que son cas est
connu par le Chef de l’État, il ne s’en tire pas sans une peine de prison afin
de s’assurer et d’être certain qu’il est effacé et enterré au moins pour quelque
temps.
Comment soigner son clan ? Comment assurer sa protection ?
La notion de clan n’a plus rien de lien sanguin, c’est une évolution socio-
économique qui prend les intérêts financiers comme principal critère. Dans
ce domaine le Zaïre s’est mis à ressembler à bien d’autres pays même ceux
qui se disent démocratiques.
Comme dans toute organisation de type maffieux, il va sans dire que la
protection ne saurait être gratuite. La rémunération se fait suivant toutes
sortes de formes. Au chef du clan et à ses membres influents, ça peut être
sous forme d’un contrat de fourniture, de cadeaux plus ou moins
symboliques, jusqu’à des sommes importantes d’argent. Tout dépend de la
situation : la place occupée par l’intéressé, l’influence actuelle du clan, les
fonctions occupées par les membres influents de ce clan, ce que gagne
l’intéressé, le niveau de vie du chef du clan, etc.
Les cadeaux les plus courants à l’époque étaient : le marché de fourniture
octroyé à l’entreprise où les intérêts des membres du clan sont assurés, prise
en charge des frais de voyage à l’étranger, mise à disposition de logement et
de transport, achat de véhicules et même d’appartements, etc. Ça peut aussi
consister en des petits cadeaux classiques : livres, disques, montres de luxe,
pagnes pour madame, nourriture (viande et poissons), engagement d’un frère
ou d’une sœur ; tout dépend des moyens disponibles, de l’intimité éventuelle
entre le donneur et le bénéficiaire. De toute façon, il faut toujours payer.
Évidemment en plus de ces paiements, il faut montrer son allégeance de
multiples façons. Il faut trouver le temps d’aller courtiser par des visites
régulières au chef, des petits cadeaux à la mama na bana et au deuxième
bureau ce qui est en vogue à l’époque. Il y en a qui propose même la petite
amie en la personne d’une sœur, d’une parente, tout dépend du besoin du
chef.
Il faut éviter de fréquenter ou d’avoir des relations d’affaires avec les
membres d’un autre clan, surtout ceux du clan opposé, jamais critiquer le
chef du clan ; l’information circule vite et la plupart des chefs de clan sont
très susceptibles et deviennent vite méchants quand ils sont vexés.
Comme il faut soigner son clan vers le haut, il faut aussi trouver le temps
de soigner ceux du niveau inférieur, chacun étant courtisé à son tour.
Comme on a toujours besoin d’un plus petit que soi, il faut aussi se
constituer une clientèle pour augmenter et maintenir son influence. Au plus
petit, il faut aussi donner : cadeaux, argent, faveurs, toujours
16 proportionnellement à la position sociale du donneur et du bénéficiaire. Ce
sont ces petits qui servent d’intermédiaires, d’informateurs. Demain ils
pourraient occuper une place du même niveau ou même plus haut, il faut
préparer l’avenir. Ces petits ont aussi leurs circuits, ainsi la toile se tisse et
s’étend.
En résumé, la logique dans ce système est que chacun courtise et est
courtisé, tout le monde tourne. Il n’y a que les très grands puissants qui
peuvent se permettre de rester à la maison, mais même eux sont tenus de
faire acte de présence dans certaines cérémonies : deuil, mariage,
anniversaire…
Alors par caractère ou volonté ou choix, on est libre d’aimer ou détester ce
système, d’en refuser les règles. Ceci implique qu’afin de garder son
autonomie et sa franchise, il faut essayer de gagner sa vie d’une autre façon,
surtout éviter et fuir toute fonction de responsabilité étatique, il faut vivre
caché. Parfois on a des surprises, de plus en plus rares il est vrai, d’être
nommé à un poste sans l’avoir voulu ou demandé. On pense vous faire
plaisir ou on a tout simplement besoin d’arranger un équilibre politique
national ou régional. On peut aussi le faire pour vous récupérer ou pour
éliminer le candidat d’un clan opposé.
17 II. Immigré et PDG

Mon parcours personnel
Par mon tempérament, mon caractère et probablement par instinct de
survie, j’ai opté pour une vie professionnelle dans le privé, évitant toute
fonction étatique que ce soit dans l’administration ou dans les sociétés
publiques ou paraétatiques.
C’est ainsi que, après mes études d’ingénieur chimiste et des industries
agricoles en Belgique, je suis engagé dans une multinationale de brasserie.
J’y réalise une carrière rapide et fructueuse malgré les nombreuses
difficultés dont la plus difficile est de me faire accepter comme ingénieur,
collègue et plus tard chef par les cadres européens encore maîtres avec leurs
nombreux privilèges issus de l’époque coloniale.
Après une longue lutte, j’atteins le sommet des responsabilités, mais en
avantages statutaires, je suis toujours sans statuts, dépendant de l’humeur du
grand patron de Bruxelles, Mr Bouchard.
A son refus de prendre en charge les frais d’études de mes enfants alors
que je suis directeur d’une brasserie où le plus petit gradé européen sous ma
responsabilité bénéficie de cet avantage, je suis à bout et je démissionne.
C’était d’autant plus choquant que c’est moi qui exécutais le payement pour
les études des enfants de mes collaborateurs européens.



Immigré en Belgique
Après ma démission, je rentre en Belgique, pays de mes études et de mon
épouse. Saboté par Monsieur Bouchard vexé par mon départ imprévu, le
monde brassicole m’est fermé. C’est la galère comme pour tout immigré,
mais je finis par trouver un travail dans un petit bureau d’études, spécialisé
dans les projets de développement en Afrique (AIDR). Après quelques
années comme employé, je décide enfin de m’installer comme indépendant
en créant un bureau de consultance dans le domaine du développement
industriel et agricole. J’ai toujours été un homme de relations, maintenant
que j’en fais mon gagne-pain…, je reprends contact avec tous les copains. Je
les informe sur mes activités, des services que je peux rendre aux opérateurs
économiques qu’ils sont devenus en grand nombre. Ma publicité se fait
doucement, le tam-tam fonctionne bien. Je commence à avoir confiance dans
mon choix et dans mes activités. C’est un pas très important que je fais dans
ma vie professionnelle. En effet, ce n’est pas évident ni aisé de se sevrer de
la mentalité de salarié pour s’installer comme travailleur indépendant. Il faut
quelque réussite pour se sentir encouragé et entreprenant, acquérir la
confiance en soi et le sentiment de sécurité d’emploi donc de finances.
Je fais la navette entre Bruxelles et Kinshasa, je reçois mes amis et
relations à Bruxelles et en retour je suis reçu à Kinshasa. Je commence à me
faire remarquer dans les milieux des décideurs politiques et économiques.
Toute cette période professionnelle dans le privé au Zaïre et en Belgique
m’a tenu éloigné et ignorant des réalités professionnelles du domaine public.
J’entends dire mais j’ignore la vérité. On parle de corruption, de combines,
mais j’en ignore le mécanisme et le niveau.
Mon retour brutal au pays me met directement au front, je découvre la
gravité de mon ignorance et de ma naïveté et je vais le payer au prix fort.



Ma nomination
Ainsi donc, un samedi après-midi de juillet 1986, je suis chez moi à
Bruxelles et je fais ma sieste. Un coup de téléphone de mon ami Albert qui
m’informe que mon nom vient d’être cité à la télé au journal de treize heures
et que par ordonnance présidentielle, je suis nommé PDG de la GCMD
(Gécamines-Développement.) Donc il faut regagner le pays au plus tôt, par
mes propres moyens car l’ordonnance est d’application immédiate.
La surprise est tellement grande que je téléphone immédiatement à
l’ancien PDG de la même société d’État, mon ami Firmin, récemment
nommé commissaire d’état de l’agriculture. Il me confirme l’information et
me suggère aussi de rentrer immédiatement au Zaïre où il m’attend pour
faire la 'remise reprise'.
Bien sûr ma surprise est très grande, mais il serait intellectuellement
malhonnête de ne pas avouer que j’en étais content et fier. Mais en même
temps, je sentais une grande peur, la peur de l’inconnu, la peur des pièges.
À ce stade, je dois donner une explication sur ce qu’est la Gécamines
aussi bien dans son contexte zaïrois au niveau national que dans sa région ou
province d’origine qu’est le Shaba ou Katanga suivant l’appellation de
chaque époque.
20 La Gécamines (GCM) ou Générale des carrières et de mines est de loin la
société la plus importante du pays. C’est une entreprise publique appartenant
totalement à l’État, son activité est l’exploitation minière principalement le
cuivre et le cobalt. Ses sièges d’exploitation sont situés dans la région du
Shaba. Quelques chiffres en donnent la dimension : trente-cinq mille cadres,
employés et ouvriers, apport de presque nonante pour cent de l’exportation
zaïroise et donc de devises étrangères de l’État.
La société est issue de la nationalisation de la célèbre entreprise coloniale
qu’était l’Union minière du Haut Katanga. Cette dernière avait créé, dans
l’hinterland minier, d’autres sociétés dans divers domaines qui lui étaient
utiles , soit pour l’approvisionnement de ses sièges d’exploitation, soit pour
les services sociaux indispensables à sa nombreuse main-d’œuvre et leurs
familles. C’est ainsi qu’on trouvait dans le groupe : des minoteries,
cimenteries, fonderies, des hôpitaux et même des chantiers d’exploitation
agricole et des centres d’élevage. Après diverses restructurations décidées
par son propriétaire l’État, la dernière en fait un holding composé de trois
sociétés autonomes et complémentaires. Ces entités sont par ordre
d’importance les suivantes : la Gécamines-exploitation ou GCME, la
productrice qui exploite tout le secteur minier ; la Gécamines commerciale
ou GCMC qui commercialise à l’exportation tous les minerais produits par la
première, elle a le beau rôle que lui envient bien des cadres de l’exploitation,
et enfin la Gécamines-développement ou GCMD, la petite, la dernière née,
la mal aimée qui a comme activité l’exploitation des minoteries et des sièges
de chantiers agricoles. Son rôle dans l’immédiat est de produire le maïs et sa
farine, base de l’alimentation des populations du Shaba et donc
d’approvisionner la main-d’œuvre de la grande sœur qu’est la GCME en
farine et en d’autres produits alimentaires de base comme la viande, poisson,
huile, etc. À plus long terme, elle doit préparer 'l’après-cuivre' par la
promotion de la production agricole et par la gestion de toutes les activités
non-minières du groupe réalisées jusque-là par la GCME.
Les réorganisations diverses ne sont pas toujours avec l’accord des cadres
dirigeants du groupe. Elles sont plus souvent source de discorde, de luttes de
pouvoir et d’influence. Naturellement, les gens n’aiment pas perdre une
responsabilité qui leur donnait le pouvoir de décision et ils se servent de
l’influence qui reste en vue de récupérer le poids perdu ou du moins en vue
de saboter les nouveaux responsables à qui ces activités sont confiées. Le
résultat est l’inefficacité et le gaspillage d’énergie et d’intelligence qui
conduiront d’ailleurs le groupe à sa perte. C’est malheureusement le cas dans
la plupart des sociétés d’État au Zaïre. C’est dans ce contexte de luttes sans
merci que j’arrive à la GCMD. Les tiraillements avec la GCME sont
aggravés par le fait que toutes les activités de la nouvelle GCMD étaient
encore récemment exercées par les cadres de la GCME et qu’ils n’ont pas
21 abandonné l’espoir de les récupérer. Comme ils disposent de plus de moyens
de pression et d’influence, ils ont la certitude de gagner la bataille avec le
temps.
Je reviens à ma nomination comme PDG de la GCMD. En effet, quand on
sait avec quelle convoitise on cherche ce genre de place, je ne comprends
pas comment le choix a pu s’arrêter à mon nom alors que je ne résidais pas
au Zaïre depuis sept ans, que je n’avais aucun grand parrain ou protecteur
qui aurait pu avoir envie ou intérêt à ce que j’y sois.
N’oublions pas qu’à l’époque, la fonction de PDG d’une société d’État
était préférée pour beaucoup de cadres à celle de commissaire d’état. La
fonction était plus stable et un PDG avait un vrai pouvoir. Il contrôlait
réellement sa société du moment qu’il pouvait s’assurer de quelques
protections politiques solides pour rester en place.
C’était un vrai gestionnaire, à condition bien entendu que la société soit
gérable, c’est-à-dire que l’État actionnaire en ait donné et lui en laisse les
moyens.
Donc la nomination à la fonction de PDG est un acte éminemment
politique, qui tient compte de l’équilibre géopolitique national et régional.
À chaque nomination, on contrôlait le nombre de personnes de la même
région, tribu, ayant déjà des fonctions du même type : ministre, gouverneur
de région, général, ambassadeur, etc. pour s’assurer que toutes les régions et
même sous-régions étaient servies ou représentées.
Je ne pouvais donc qu’être fier d’une telle distinction, l’honneur étant
celui de ma région, de ma tribu, de ma famille au sens le plus large, de tous
mes amis et connaissances.
Il aurait été inconvenant et incompréhensible de ne pas manifester ma joie
au moment où toutes mes connaissances viennent me présenter leurs
félicitations et m’exprimer leur joie, réelle ou feinte, pour ma nomination.
En plus, moi, résidant en Belgique, bastion des opposants au régime, je
n’avais qu’à être heureux et m’exécuter. Le contraire risquerait de me faire
passer pour un opposant, ce qui n’était ni mon intention, ni mon envie, ni
mon opinion.
En effet, je sais que ce n’est plus de mode, mais moi j’avoue sans rougir
que j’étais totalement 'mobutiste'. J’admirais cet homme qui avait su souder
le pays, qui en a fait une nation, et qui a permis que chaque Zaïrois se sente
chez lui partout au Zaïre.
22 Bien sûr, comme tout intellectuel sérieux, je reconnais les faiblesses du
système MPR surtout en matière économique, mais je me disais que chaque
homme politique a un rôle dans l’histoire.
Lumumba nous a donné l’indépendance et il en est mort. Mobutu a créé
l’unité nationale grâce à laquelle les Zaïrois se reconnaissent et s’associent et
en profitent pour l’attaquer et l’accabler de tous les maux. Que ces grands
universitaires fassent l’économie du pays et Dieu sait que Mobutu en a bien
utilisé dans son personnel politique, alors, à chacun ses responsabilités. Donc
ce n’est pas avec des idées aussi simples et claires que je me serais
transformé en opposant, je ne suis pas assez politicien pour cela en plus, tout
en gardant mon esprit critique particulièrement en matière économique (ex la
zaïrianisation), j’avoue que je me suis toujours senti à l’aise dans le Zaïre
gouverné par Mobutu.
D’ailleurs, la situation était telle qu’il fallait beaucoup de courage ou être
fou ou encore très opportuniste pour se déclarer opposant à l’époque. Il y
avait ainsi de faux opposants criant au plus fort en vue de se faire racheter
par le régime. L’humour populaire zaïrois leur avait trouvé un joli nom :
opposant ou opposition alimentaire.
Le MPR était solide et monolithique, les services de sécurité étaient
partout. Le Chef était incontesté, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du
pays. Tout le monde marchait, chantait, dansait et luttait dans le cadre du
système et tout le monde avait des chances d’arriver pour peu qu’il accepte
le jeu et ses règles.
Dans mon cas, l’inacceptation de ma nomination ou le refus de rejoindre
mon poste aurait été considéré comme un acte de rébellion, donc tous, amis,
ennemis, famille, connaissance m’auraient pris pour un fou, un aventurier,
un irresponsable. Et cela serait retombé sur ma famille et ma tribu, qui
auraient été considérées comme opposants, 'antimobutistes'.
J’ai constaté d’ailleurs que c’était partout ainsi en Afrique à quelques
nuances près suivant le pays concerné.
J’avais peur donc de l’inconnu, et aussi de mon caractère, de ma
mentalité, de mon inexpérience politique et de mon idéalisme.
Mon analyse est vite faite, je sais que je risque d’y perdre sur le plan
financier et familial, sens étroit du terme, ma petite société naissante risque
d’en mourir, mon esprit d’indépendant, de créateur d’entreprise risque de s’y
perdre. De toute façon, c’est un changement radical dans ma façon de vivre
et de travailler.
J’avertis mon ambassade, je réserve une place d’avion sur vol Air Zaïre et
le mardi suivant le fameux samedi, j’arrive à Kinshasa. Je suis déjà au front.
23 Jusqu’aujourd’hui personne de mes relations zaïroises ne me croit quand
je dis que j’ai perdu dans cette aventure.
24 Retour en Afrique
Bien sûr, je suis accueilli avec tous les honneurs et toutes les flatteries
dues à mon nouveau rang par les agents du protocole de la GCMD. Je
commence par rendre visite aux amis pour demander des conseils. Je vois
mon prédécesseur qui me décrit l’ambiance que je vais trouver. J’explique à
quelques membres de famille et de tribu ma peur et mes appréhensions
particulièrement dues au fait que j’ai évolué dans le privé et que je ne suis
pas habitué aux courbettes et à la gymnastique des sociétés d’État. Leurs
réactions sont identiques : tu es choisi, tu es honoré, le pouvoir vient du
Guide, on ne peut le refuser, les problèmes sont multiples et les ennemis
farouches. Les difficultés sont faites pour les vrais hommes et on me cite la
parole du Pef :
- On ne jette des pierres qu’à un arbre portant des fruits.
Donc, bagarres, attaques, défenses, luttes, c’est la vie telle qu’elle est
vécue au Zaïre, c’est la réalité nationale.
- Évidemment, toi tu as des atouts qui peuvent se transformer aussi en
inconvénients, à toi de savoir jouer.
- Tu as évolué dans le privé au Zaïre comme en Europe, tu peux encore
raisonner correctement, tu n’es pas englué dans ce manque de logique
caractérisant trop de cadres complètement 'négrifiés'. Tu peux inspirer
confiance aux étrangers décideurs dans les organismes internationaux de
coopération et bailleurs de fonds.
- Tu n’es lié à aucun groupe, ni à aucun parrain ; ça devrait te permettre de
te positionner uniquement en fonction de tes intérêts et des équilibres de
force que tu trouveras.
- Seulement cette situation peut devenir un sérieux handicap car personne
parmi les 'grands' zaïrois n’a confiance en toi pour te protéger et te défendre.
En attendant, ça te donne un certain répit, tes ennemis et concurrents
attendront un peu avant d’attaquer car ils chercheront d’abord à identifier ton
éventuel parrainage ou groupe. Ils doivent s’assurer que le champ n’est pas
miné.
Tout cela n’est rien comparé aux inconvénients qui se manifestent à la
moindre analyse.
Je suis connu pour mon franc-parler, les amis m’appellent le flamand. Il
faudra apprendre à la… fermer, même à entendre des conneries sans
broncher, subir des tracasseries avec sourire surtout quand ça vient des
'grands' Zaïrois. Et c’est déjà pas mal de monde qui peuple et parasite les
grands organes du MPR et de l’État, depuis le bureau politique, le comité
central, le conseil législatif et exécutif jusqu’à tous les autres organes
similaires au niveau régional.
25 Il faudra donc se taire et sourire sous leurs pressions et trafic d’influence
toujours au nom de leurs relations soi-disant proches, intimes avec le Guide
éclairé du peuple zaïrois. Il faudra surtout la fermer devant le clan tribal et
régional autour du Chef, ceux qu’on appelle de Bethléem ou de Nazareth,
qui se sentent anoblis par la présence de Mobutu à la tête de l’État. Tous ces
gens invoquent leurs "diverses relations familiales ou amicales" avec le
Guide pour faire subir des pressions, du chantage et autres formules pour
obtenir avantages, crédit et marché de fournitures.
Pour moi, détestant la courtisanerie comme le chantage, ça va être la pire
des expériences à surmonter.
26 III. Le contexte zaïrois

Le racisme à l’africaine
Pour quiconque connaissant un peu le Zaïre et ses méandres sociaux, il
comprendra très vite. Pour celui qui pense que le pays est un ensemble
africain, cohérent, ignorant toute la problématique frontalière héritée du
découpage colonial ou pour qui imagine comme certains Européens que tous
les 'nègres' sont semblables et même identiques, une petite explication est
indispensable.
Première notion à ne jamais oublier : comme nous sommes dans le
système politique à parti unique, sans philosophie mondialiste ou humaniste,
on en arrive très vite à la situation simple : "parti unique équivaut presque à
pas de parti du tout, du moins sur le plan idéologique". Alors, les gens
n’ayant pas d’autre motif de se grouper ou de s’entraider, toute la
collaboration sociale retourne à la référence et à l’élément de base qu’est la
tribu dans toute la société humaine. Ce qui se passe dans l’ex-URSS ou dans
l’ex-Yougoslavie et même dans la Belgique des Flamands et des Wallons
suite à la sclérose des partis politiques traditionnels, est assez significatif.
Même si les médias occidentaux utilisent plus aisément la notion de tribu
s’agissant d’Africains et de peuples ou de nations quand il s’agit
d’Européens. Il y a bien longtemps que j’ai dépassé ce type d’euphémisme et
de jeu de mots.
Je suis de la tribu munyarwanda, de la région du Kivu. Les Banyarwanda
habitent principalement le Nord Kivu faisant frontière avec le Rwanda. Sans
la colonisation, cette partie ferait partie du Rwanda. Comme dans ce dernier
pays, la population se compose de Hutus et Tutsis, les luttes et conflits qui
enflamment la vie politique au Rwanda depuis 1959 se sont transposés ici en
copie conforme. À l’époque, les crises sont quand même moins sanglantes
côté zaïrois, dans la communauté 'rwandophone' du grand Zaïre. Mais les
luttes sont réelles, les Hutus du Kivu s’allient à d’autres tribus de la région
afin de marginaliser les Tutsis zaïrois. L’attaque de ces derniers est déjà un
bon fonds de commerce pour certains politiciens du Kivu.
En effet, les Hutus du Zaïre, avec le soutien de leurs frères qui règnent au
Rwanda font répandre le bruit dans le milieu des autres tribus du pays
qu’eux seuls sont les véritables Zaïrois car bantous d’origine, et que donc les
Tutsis seraient tous des étrangers, des Rwandais réfugiés politiques arrivés
en 1960 suite aux émeutes prélude déjà du génocide au Rwanda. Ce type de
falsification et de simplification de l’histoire passe d’autant plus facilement
que ça donne argument dans toute concurrence avec un Tutsi, surtout que ce
dernier a tendance à réussir pas mal sur le plan social et ça crée des jaloux.
Le Tutsi ayant un faciès assez reconnaissable, les Zaïrois finissent par les
appeler simplement "barwandais" ou "rwanda-urundi ", ils deviennent les
seuls Banyarwanda.
Cette dispute pourrit toute la situation politique du Nord et Sud Kivu et de
ses ressortissants Banyarwanda depuis trente ans. Elle alimente tout conflit
et toute concurrence même entre individus privés.
Comme toute promotion et nomination est analysée à la loupe pour
déterminer la région, la tribu, le clan du promu, les concurrents essaieront de
trouver le point faible, les défauts. Dans mon cas, comme je suis Tutsi,
l’attaque est aisée, je me trouve tout naturellement dans le bon angle de tir
des Hutus et de leurs amis politiciens du Kivu, donc de la même région que
moi. Les conversations vont bon train dans les salons et autres nganda, il
suffit de dire :
- D’ailleurs ce type-là est rwandais, il ne peut être zaïrois.
Comme je n’ai jamais exercé aucun mandat public, les gens ne me
connaissent pas assez. Alors on répand le bruit, personne ne vérifiera si c’est
fondé ou pas. Et comme le racisme et le tribalisme sont permanents,
virulents ou latents, mon faciès, pas très type bantou paraît-il, j’en ignore le
critère, suffira pour convaincre. Il faut rappeler surtout que le plus grand
nombre de kinois ne s’intéresse pas ou ignore cette question des barwandais
wana.
On répétera de salons à nganda :
- Mais, dit, mon cher, il paraît que ce PDG est rwandais. Ah, oui c’est
absolument juste que c’est un Rwandais, d’ailleurs tu as vu sa tête.
Et il se trouve toujours un pour ajouter :
- Moi j’ai vécu au Kivu, je connais ces gens-là.
À propos de cette manie de traiter tout le monde d’étranger quand on ne
sait plus le combattre avec des arguments techniques ou simplement
logiques, quelques cas me viennent en mémoire. Une observation s’impose.
Chaque fois qu’un individu réussit, se distingue dans un domaine, le
vedettariat étant principalement du domaine 'politico-administratif', faute
d’argument pour le déstabiliser, l’intéressé est alors traité d’étranger, de
'non-zaïrois'. On lui trouve des origines de toutes sortes, le comble du
complexe étant généralement que ses talents et qualités sont justifiés par ses
origines étrangères. L’information passe par 'radio trottoir'. On en parle, et
puis on affirme et on confirme et ça devient la vérité 'historique'. Personne
ne sait d’où est partie l’information, le tam-tam fonctionne bien fort, aussi
bien chez ses amis que chez ses ennemis ; chaque groupe utilisant cette
rumeur dans le sens de son intérêt et de son objectif.
28 Rappel de quelques cas assez bien connus :
Le premier Président de la République, Monsieur Kasavubu s’est retrouvé
attribué des origines chinoises. Sa figure arrondie et ses yeux un peu bridés
lui faisaient donner un aïeul parmi les chinois amenés par Léopold II fin dix-
neuvième siècle pour le chantier du chemin de fer Matadi-Kinshasa.
On dit du Président Mobutu qu’il est plutôt centrafricain, parce que son
village est frontalier avec ce pays.
Monsieur Engulu, longtemps ministre de l’intérieur, gouverneur de
province et fort estimé partout où il est passé, on lui a trouvé des origines
ghanéennes ou ouest-africaines.
Le premier ministre Kongolo est cité comme polonais, juif et rwandais de
surcroît. Évidemment dans son cas, les affirmations sont faciles à imaginer et
à affirmer sans preuves car il est métis.
Ceci me rappelle une anecdote le concernant : un jour je me trouve chez
un grand ministre réputé pour être ennemi notoire de Kongolo. Toute
l’assemblée par courtisanerie et ou par politesse se plaît à attaquer Kongolo
sur tous les aspects de son action, spécialement sur sa façon autoritaire de
gouverner. Exacerbé par ce parti pris manifeste et avec ma naïveté politique
habituelle, je me permets de placer un mot en sa faveur et sur un aspect
indiscutablement positif de son caractère. Je dis :
- Reconnaissons quand même honnêtement que Kongolo est un homme
très organisé et que cela lui permet d’obtenir le maximum de rendement de
ses collaborateurs.
Alors le grand ministre de me répondre, confirmant en effet sa grande
organisation et comme pour dire qu’il n’y avait aucun mérite de sa part, il
me dit :
- Mais bien sûr, mon cher, qu’il est fort organisé et c’est normal, iko mtoto
wa muzungu !
Nous avons tous rigolé ou souri sur cette observation, par ailleurs
pertinente, mais je ne sais pas si nous avons tous saisi ce trait humoristique
ou ce complexe d’infériorité de la même façon.
En effet, il faut reconnaître aux Zaïrois ce sens de l’humour très critique
envers leurs propres défauts. Je trouve que c’est sain de savoir se critiquer.
Beaucoup de blagues se racontent entre Zaïrois, parfois tellement méchantes
ou cyniques qu’un étranger, surtout un Européen avec son complexe de non
raciste, n’oserait jamais les répéter à un Zaïrois, de peur de vexer, à moins
qu’il soit sûr d’avoir affaire à un véritable décomplexé. Et ce n’est pas
toujours si évident.
29 Seulement, là où le bât blesse, le Zaïrois a tendance à se dénigrer et à ne
trouver des valeurs positives d’homme que chez l’étranger. Il finit par
s’excuser, se pardonner et se justifier lui-même de toutes ses propres bêtises.
Ce comportement est une vraie forme de racisme, même très primaire.



Les combines et la "gestion" des sociétés d’État
Observons d’un peu plus près la société GCMD. La situation de la GCMD
depuis sa création, constitue l’inconvénient majeur que je vais rencontrer
dans ma nouvelle tâche.
En effet, c’est une société mal née, non désirée et même haïe par tous ses
partenaires et surtout mal agencée par ses créateurs. Ses objectifs sont mal
définis et on a oublié le principal, c’est à dire les moyens financiers. Deux
ans après sa création, son capital social n’est même pas encore défini et il
n’existe aucun fonds de roulement. Ce n’est malheureusement pas un cas
unique dans notre cher pays. C’est plutôt une situation courante pour pas mal
de sociétés d’État chez nous.
Souvent l’idée de départ est louable et justifiée. Mais au moment de la
rédaction des textes, on confie ce travail à de purs juristes sans expérience
d’entreprises ou à des politiciens qui y comprennent encore moins surtout
s’ils ne voient pas un intérêt immédiat. À moins qu’il ne s’agisse d’une
occasion afin de régler un compte ou faire un coup bas à un collègue de
profession. On arrive ainsi à des textes vagues, imprécis et bien souvent
inapplicables.
Si le premier responsable de la nouvelle société comprend vite les
faiblesses, sous réserve qu’il soit politiquement très appuyé et bien parrainé,
il peut arriver à faire réviser les ordonnances, se faire doter de moyens
financiers et techniques, donc tout cela est fait suivant la tête du client. S’il
n’a pas d’appui, on le laisse se démener, s’enliser, il cogne partout, se heurte
à l’indifférence générale. Souvent il se crée des ennemis car il dérange. Les
ministres de tutelle trouvent qu’il en fait trop ou pas assez, il devient tout
simplement incompétent. On l’observe, on en rigole en attendant de pouvoir
le remplacer par un frère ou un ami, qui profitera de ses réussites arrachées à
coup d’inimitié ou pour qui on reconnaîtra les résultats positifs et à qui on
fera donner les moyens de réussite.
Pire, à l’homme sans appui, on fait comprendre que s’il veut ainsi le
soutien à ses idées, il doit les payer en monnaie bien sonnante et trébuchante.
Comme il n’a pas l’argent puisqu’il dirige justement une société qui n’en a
30 pas, on le traite d’avare et d’incompétent, il est donc normal de le remplacer
par quelqu’un de plus compréhensible et plus rentable. Pour préparer les
esprits au limogeage, dans divers cabinets ministériels et autres salons, on
tient sur lui le discours exterminateur du genre :
- Mais enfin que veut ce type, d’où sort-il ? Pour qui se prend-il, croit-il
que cette société est à son père ? Il oublie peut-être qu’il est au Zaïre de
Mobutu, au pays du MPR "Parti-État" ?
Et dans mon cas on se plaira d’ajouter :
- Croit-il qu’il a affaire aux Flamands ?
Et d’affirmer à l’unisson :
- D’ailleurs ce type est trop flamand, il a vécu trop longtemps en
Europe. D’abord est-il vraiment zaïrois ?
- Ah mon cher, il doit avoir pris la nationalité belge, et puis c’est normal,
il est le beau frère et beau fils aux Flamands. Et voilà pourquoi il ne
comprend rien à la vie telle qu’on la vit au pays du Guide éclairé. D’ailleurs,
même s’il n’est pas belge, il est certainement rwandais et ces nilotiques ne
comprennent rien à rien, etc.
Chacun y va de son commentaire, de son adjectif. Quant à l’intérêt
général de l’État ou l’essai simple de comprendre ses propositions, il faut
oublier, laisser cela aux non-initiés, aux rêveurs et aux naïfs comme ce type-
là.
C’est très dur de sentir cette animosité ou cette indifférence. Mais c’est
encore pire de se voir réclamer des matabishi de la part de son supérieur, de
son ministre de tutelle comme condition de son soutien. Or, c’est celui-là
même dont la responsabilité est de vous aider et de vous orienter dans votre
action. C’est révoltant et déprimant, mais il faut s’en contenter et vivre avec,
car démissionner est interdit et suicidaire dans le système MPR. Il ne reste
qu’à attendre qu’on vous limoge et souvent avec fracas en vous ridiculisant
et vous faisant le plus de mal possible dont le moindre est le passage obligé
par la prison, la "grande université nationale" où on doit apprendre la vie
comme elle se vit au Zaïre, l’école de la vie.



Le cas GCMD
La société GCMD a été créée au sein de GCMH sur impulsion politique et
dans des circonstances bien particulières et surtout pour contenter et
contourner si possible les diktats des technocrates de la BM (Banque
Mondiale) et autre FMI. Quelques explications sont nécessaires pour
31 comprendre l’ambiance qui prévalait lors de la création de cette société et les
obstacles de base qui l’empêcheront de fonctionner et même d’exister.
Dans le but de diminuer ou même d’arrêter un jour l’importation du maïs,
base alimentaire de ses travailleurs, l’Union Minière du Haut Katanga
coloniale d’abord et la GCME ensuite, a mis au point depuis quelques
années un programme de cultures de maïs dans son hinterland. Cette
production se fait suivant deux axes essentiels. Primo, l’Union Minière et
puis la GCM ont ouvert trois grands chantiers de culture intensive de maïs
totalisant à ce moment environ six mille hectares. Ils sont exploités avec le
maximum de mécanisation, utilisation d’engrais, semences sélectionnées et
autres intrants agricoles en vue d’obtenir le rendement optimal. Secundo, la
GCM encadre un certain nombre de paysans et de petites et moyennes
entreprises agricoles (PMEA). Cet encadrement consiste en un suivi et des
conseils par les agronomes de la société, la distribution de semences,
d’engrais, prêt de matériel agricole comme les tracteurs pour les labours ou
les semis, les moissonneuses-batteuses pour les récoltes etc. Tout est étudié,
analysé suivant le cas et la situation de chaque PMEA. Un contrat est signé
entre les partis, l’entrepreneur s’engage à vendre la totalité de sa récolte aux
minoteries de la GCM, le décompte final pour les services rendus à crédit, se
faisant à ce stade et l’entrepreneur reçoit le solde de son compte.
Cette action de développement de son hinterland minier est menée sur
fonds propres et sociaux de la GCME. En effet, cette action ne peut être que
déficitaire sur le plan strictement comptable, car le coût exact des services
rendus est prohibitif pour le paysan qui ne pourrait supporter le
remboursement total. Mais ce programme ambitieux de développement est
très positif pour la région, le profit à moyen et long terme est réel et
indiscutable pour le pays. Alors, il est normal que la GCM, première
entreprise de la région et du pays supporte une partie de ce déficit, surtout au
stade actuel.
Le prix réel des services rendrait le maïs trop cher pour la population. Il
est aussi prévisible qu’avec le temps, le paysan ira en améliorant sa
productivité. Le résultat le plus important sera surtout atteint : redonner goût
du travail agricole à cette population composée de petits enfants d’ouvriers
mineurs de la GCM. Et cela a un prix inestimable dans le cadre de la
préparation de 'l’après-cuivre'. Il y a eu quelques étapes avant d’arriver à la
forme actuelle. Citons l’époque des minoteries du Katanga ou Minoka, qui
sont zaïrianisées et puis regroupées avec les chantiers agricoles sous le nom
d’Agris, toujours comme un service ou direction ou filiale de la GCME.
Enfin nous arrivons à la GCMD, avec un statut de société autonome.
La fin de l’importation de maïs constituerait une sérieuse économie pour
la GCM et donc pour le pays et particulièrement en devises étrangères
32 indispensables pour d’autres secteurs du développement national. Ce
programme n’a rien d’un rêve utopique, puisque tel était le cas du pays avant
l’indépendance en 1960 et la première importation de maïs ne date que de
1974. Évidemment, entre-temps, de puissants intérêts particuliers se sont
jetés dans cette brèche, dans cette niche lucrative de l’importation
alimentaire.
Il faut aussi signaler que le personnel œuvrant dans ces programmes
'socio-agricoles' et dans les minoteries n’a pas un statut identique à celui des
autres agents purs 'gécaminards'. Les conditions salariales sont nettement
inférieures mais ils bénéficient des mêmes autres avantages sociaux comme
la gratuité des soins médicaux et de la scolarité pour leurs enfants.
Mais évidemment les experts de la BM et du FMI ne supportent pas le
social, encore moins une production subsidiée, même si c’est pour un
meilleur développement à long terme. Ils préfèrent qu’on continue à
importer et tout le monde sait pour qui c’est l’intérêt. En plus, dans le cas
particulier du Zaïre, ces experts soupçonnent, et probablement à juste titre,
les autorités du pays d’avoir créé la Sozacom, la société zaïroise de
commercialisation de minerais, pour mieux détourner les profits de la vente
des produits de la GCME. En effet, dès que le minerai arrive à la frontière,
son producteur en perd le contrôle et seule la Sozacom agit dans le reste des
opérations. Or cette société de services est difficilement contrôlable par les
experts de ces organismes internationaux. Ceux-ci ne peuvent suivre le
circuit de vente et surtout de rapatriement de devises, en plus, comme la
Sozacom n’emprunte pas sur le marché international, car n’ayant pas besoins
de devises, les fourches de la banque mondiale ne peuvent l’atteindre.
Quant à la GCME, elle a besoin des fonds pour investir dans son
extension ou dans l’achat d’équipement nécessaire à son fonctionnement. Et
à ce moment, les spécialistes de la banque mondiale interviennent et
constatent que la société ne dispose même pas de sa production pour garantir
ses emprunts.
Alors pour atteindre la transparence dans la gestion de la GCM, condition
exigée pour avoir accès aux crédits internationaux, la BM et le FMI font
pression sur l’État pour réformer les structures de la société minière. Comme
d’habitude, une de ses principales exigences est la classique cessation ou la
forte diminution de toute intervention du type social. Donc tous ces
programmes sociaux, autres que servant à sa production, sont à supprimer.
C’est le cas des activités agricoles d’assistance aux paysans, d’achat de maïs
aux prix garantis, d’éducation et de soins de santé, etc.
Les grands 'imaginateurs' de Kinshasa trouvent alors une réplique
imparable : une société dite GCMH est créée, coiffant trois autres sociétés
sœurs mais indépendantes.
33 La GCME que j’appelle la vraie GCM car c’est elle qui exploite les mines
du Shaba.
La GCMC prend la place de la Sozacom. Elle commercialise les produits
de sa grande sœur et devient petit à petit un vrai courtier rémunéré par une
commission négociée entre les deux sociétés.
La GCMD reprend théoriquement toutes les activités non minières
(philosophie de la BM), entre autres les activités agricoles, sociale et
industrielle du groupe. Elle est chargée de donner à manger aux travailleurs
de sa grande sœur, de préparer le Shaba et le pays à 'l’après-cuivre'.
En réalité, dès le départ, la GCMD voit ses activités réduites à l’ancien
programme agricole : chantiers de culture de maïs, encadrement de paysans
et de PMEA, exploitation de minoteries. Les deux premiers postes ne
peuvent être rentables sur le plan strictement comptable comme déjà vu, ce
sont des actions à long terme, dont le bénéfice est macroéconomique. Seules
les minoteries peuvent fonctionner suivant les règles normales d’entreprise
industrielle avec recherche normale de profit.
Seulement les 'imaginateurs' de Kinshasa sont des juristes et des
politiciens. Le texte d’ordonnance est bien ficelé sur le plan des mots et du
juriste, mais totalement silencieux quant aux moyens de réaliser les objectifs
fixés. Rien n’est prévu pour organiser la collaboration entre les trois sociétés
sœurs et surtout rien entre la productrice d’argent et la 'développeuse'.
Pourtant il est bien évident qu’on ne peut rien sans argent, surtout dans le
domaine du développement.
C’est ainsi que la GCMD était d’office condamnée à ne pas réussir.
Auparavant, ses activités fonctionnaient sur fonds sociaux de la GCME. Or,
ces fonds sont coupés du jour au lendemain, rien n’a été prévu pour les
remplacer ni organiser une structure de collaboration entre les deux GCM. Et
c’est un aspect de la situation que ni le public ni les politiciens même parmi
les plus intelligents n’ont jamais compris et Dieu seul sait quelle énergie j’ai
déployé pour le leur expliquer. J’ai dû malheureusement constater que pour
nos politiciens, du moment qu’ils ne voient pas un intérêt immédiat :
finance, marché de fourniture ou un moyen d’embêter un collègue
concurrent, alors le sujet est sans objet et ne mérite aucune attention.
Pour compliquer encore mieux l’avenir de la GCMD, il existe des
relations exécrables entre les nouveaux dirigeants des deux sociétés sœurs.
Ceci mérite également une petite explication : Les cadres de la GCME
n’apprécient guère la création de la GCMD en entité séparée et autonome.
En effet, l’approvisionnement en denrées alimentaires de base comme la
farine de maïs, la viande, le poisson, couvre d’énormes intérêts financiers et
commerciaux, tissés depuis des années et profitables à ces cadres comme à
34 tous les autres intervenants. Ils imaginent ces intérêts menacés, à juste titre
d’ailleurs, car si la gestion de ces marchés leur est enlevée, c’est la perte
sèche de matabishi et autres commissions diverses.
Il n’y a pas que ces cadres qui estiment leur pouvoir menacé, il y a surtout
leurs alliés objectifs que sont les politiciens locaux, petits et grands dont la
source principale de revenues est le trafic d’influence. Tous ces gens,
membres d’un quelconque organe du "Parti-État", disposant d’entrées
diverses dans le milieu du pouvoir à Kinshasa, essaient et réussissent à
obtenir des marchés de fournitures soit au nom de sociétés bidons soit pour
des commerçants grecs, qui rétrocéderont une commission.
Comme les gens sont conservateurs, qu’ils ont leurs circuits bien établis,
bien huilés, la méfiance est de rigueur envers tout changement. Cela amène
de nouveaux responsables qui ont peut-être leurs protections solides, ça
suppose donc de nouveaux moyens de pression et de chantage, de nouveaux
équilibres de forces à établir pour tout le monde. Et cela est dérangeant car
imprévisible.
Deux autres activités de rapport risquent aussi de se modifier ou de tarir.
Traditionnellement, la GCME octroie chaque année, en début de campagne,
des avances dites "crédits agricoles", à divers opérateurs économiques, pour
leur faciliter l’achat du maïs auprès du paysan dans les zones de grandes
productions et pour le compte de ses minoteries.
Ces avances se donnent sous diverses formes : crédit bancaire, sacs
d’emballages, carburant, etc. Pour un véritable commerçant, c’est un ballon
d’oxygène surtout que c’est sans intérêt. Mais pour la GCM, c’est une
assurance d’obtenir du maïs en quantité suffisante pour les besoins de sa
main-d’œuvre. C’est également une contribution à la politique agricole
régionale car l’encouragement du paysan à une plus grande production
agricole constitue une action très positive pour le développement de la
région et du pays. De commun accord, un prix garanti au producteur est fixé
ainsi que celui du maïs rendu minoteries de la GCM, un calcul final se
faisant fin de la campagne et mettant en compte tous les paramètres dans
l’intérêt de toutes les parties.
Tout cela est très sain et utile à condition que tout le monde joue le jeu,
surtout le bénéficiaire du crédit. Malheureusement ce n’est jamais
pratiquement le cas et particulièrement quand le bénéficiaire est quelque peu
politicien.
Ces citoyens membres d’un organe du Parti utilisent leur position pour
faire pression sur la GCM, se faisant tous passer pour d’importants
opérateurs économiques. Ils exigent des crédits pour acheter soi-disant dans
leur fief électoral. Une fois le crédit obtenu, ils s’en vont vite à Kinshasa
35 réaliser d’autres opérations. Ils n’achèteront pas le maïs et s’ils en achètent
ils le vendront à une autre minoterie privée, envers qui ils n’ont pas de
dettes. Ainsi le bénéfice est net. Souvent ils n’ont pas l’intention ni d’acheter
ni de rembourser. Ils considèrent ces avances comme leur dû, d’ailleurs
même les responsables de GCM ne se font pas trop d’illusions, ces crédits
leur servent de couverture pour acheter leur tranquillité. Il y a une réelle
connivence qui ne dit pas son nom. Les sommes engagées et non récupérées,
toutes importantes qu’elles sont en valeur absolue, ne sont qu’une goutte
relativement au chiffre d’affaires de la Gécamines-Exploitation et ne peuvent
grever aucunement sa trésorerie. Par contre, pour la petite nouvelle
Gécamines-Développement, ces pertes sont insupportables car le maïs
constitue la principale et presque l’unique activité.
Si par hasard un responsable prend son courage pour soit refuser
d’accorder ces crédits sans intérêt, soit d’exiger une quelconque garantie,
soit en exiger le remboursement ou l’exécution des termes du contrat, alors il
est accusé de tous les péchés du monde dont les plus classiques et les plus
sournois sont : sabotage du développement économique et agricole de la
région, tentative de révolter des paysans de tel coin contre le pouvoir, donc
contre Mobutu.
On en parle dans les salons et les nganda de Kinshasa, et sans appui ou
parrain puissant, c’est le limogeage à très court terme. Et pour mieux
présenter l’affaire, on lui trouvera bien un magistrat pour l’inculper de
détournements de fonds publics, de malversations financières,
d’incompétence notoire dans sa gestion. Quand on sait dans quel état se
trouve le pays après trente ans de gestion MPR, ça fait franchement sourire
qu’on ait enfin identifié le coupable incompétent et corrompu.
Mais voilà ces cas sont tellement nombreux, célèbres et classiques au
Zaïre que quiconque tombe dans ce piège est considéré dans sa famille et par
ses amis comme l’idiot du village, le marginal qui n’a rien compris de la vie
telle qu’elle se vit au Zaïre. Il est vrai que personne ne croit encore à ce
genre d’accusation et de culpabilité, tout le monde sait que les vrais
'détourneurs' ne font jamais la prison, car il suffit de partager et tout rentre
dans l’ordre.
Le chantage comme le 'non-remboursement' des crédits n’est pas propre
au Shaba, c’est une généralité nationale. Les politiciens ont ainsi ruiné toutes
les sociétés de crédits que l’État a essayé de mettre sur pied et bien d’autres
sociétés publiques. On pourrait presque penser que les autorités le font
exprès, c’est probablement une technique pour se partager l’argent de l’État
ou d’enrichir les cadres du parti, un système comme un autre de
redistribution sociale et surtout de maîtrise, de contrôle et d’accalmie sur la
nomenklatura.
36 Ils se considèrent eux-mêmes comme l’État, que c’est donc la même
caisse, ils ne doivent donc rien à personne, pour eux, Mobutu leur doit cela
en échange de leur allégeance et fidélité.
En plus, les politiciens du Shaba ajoutent un petit commentaire qui ne
manque pas d’humour dans le contexte zaïrois. Ils disent ceci :
- Lors de la zaïrianisation, le Président Mobutu a donné à tous nos
collègues des autres régions des plantations de café, de palmier à huile, de
cacao, de thé, fermes, élevages, laiteries etc. Et nous autres du Shaba
n’avons rien reçu de tout ça, puisque traditionnellement et par la volonté du
colonisateur, il n’y a pas d’agriculture dans notre province.
En effet, le pouvoir colonial n’y a développé que les mines, raison pour
laquelle toute la main-d’œuvre avait été mobilisée dans ce seul secteur. Or,
les mines : cuivre, cobalt, étain, charbon et autre c’est la GCM, donc l’État
central de Kinshasa.
- Pourquoi alors rembourser ces crédits qui ne sont qu’une petite part très
mince de notre cuivre.
Pour se convaincre de leur bon droit, ils ajoutent un argument imparable :
- Qui a remboursé la plantation ou la ferme reçue de la zaïrianisation alors
que le Président avait fixé le délai de remboursement à dix ans ?
Au contraire, la majorité de ces plantations sont abandonnées,
inexploitées, transformées en brousse et forêt. Pire encore, les mêmes
acquéreurs continuent à obtenir des crédits agricoles au nom des mêmes
plantations qui n’existent plus que sur papier. Ces crédits destinés en
principe à relancer l’agriculture par l’achat de tracteurs, camions et autres
intrants agricoles se transforment en fula-fula pour le transport en commun à
Kin ou en villas cossues pour les plus malins. Et ils servent surtout à ouvrir
et entretenir les deuxième et troisième bureaux. Tout est connu de tout le
monde alors que le Président continue à faire passer son slogan :
"L’agriculture est la priorité des priorités". Pourquoi ces braves Shabiens
rembourseraient-ils quand on continue à pomper leur cuivre sans autre
compensation ?
Raisonnement inattaquable dans le système de gouvernement MPR,
surtout pas essayer de rétorquer par des arguments du type économique, on
serait la risée de tout le monde. On serait considéré comme un extraterrestre,
un 'extrazaïrois' ou à tout le moins un flamand de la vieille époque coloniale
enterrée et révolue.
Et si tu insistes, on te réplique :
- Mon cher, tu crois que ce pays appartient uniquement à Mobutu et sa
famille, d’ailleurs pourquoi ne vas-tu pas lui expliquer tes beaux arguments,
après tout, c’est lui le Chef ?
37 La sagesse commande à ce moment de se taire et de blaguer et bien rigoler
en signe de convaincu. L’insistance se transformerait vite en accusation de
lèse-majesté. On ferait vite parvenir à la sûreté un B.I. (bulletin
d’information) dénonçant ton mépris à l’égard du Guide éclairé que tu traites
d’incompétent et mauvais gestionnaire. Alors, cher ami, c’est bonjour les
dégâts ! Inutile d’insister à moins d’avoir des tendances suicidaires. Et même
dans ce cas, il faut penser à sa famille, sa femme, les enfants, les frères et
sœurs qui eux ont certainement envie de vivre et de vivre en paix.
L’autre activité de la GCMD qui intéresse beaucoup, tant les politiciens
locaux que les cadres de la grande sœur GCME, est celle de l’encadrement
des paysans et des PMEA C’est sa plus noble mission car elle prépare
'l’après-cuivre' et l’autosuffisance alimentaire des habitants de la région. Là
aussi, les politiciens ont détourné les objectifs et les possibilités
d’intervention en faveur de leur intérêt immédiat et sans lendemain.
Pourtant, ils débitent tous le même discours officiel, mais si on ose dire la
vérité, on devient l’ennemi à abattre. Voici comment l’action et le discours
se différencient à l’aise.
Comme déjà dit, l’encadrement des paysans se fait suivant plusieurs
formes d’interventions pouvant varier de cas à cas, la société accorde une
partie ou la totalité de l’assistance. La société met en location les machines
agricoles comme le tracteur, la semeuse, la moissonneuse-batteuse. Elle peut
aussi exécuter ces travaux avec ses machines et ses techniciens. Elle
distribue à crédit des engrais, des semences sélectionnées et d’autres intrants
agricoles suivant les besoins. Le coût de l’intervention est calculé et bien
déterminé en réunion conjointe entre les partis contractants. Le paysan ou
l’entreprise bénéficiaire s’engage à vendre la totalité de sa production, au
prix convenu, à la minoterie de la GCMD. Celle-ci s’engage à payer le solde
positif à l’agriculteur déduction faite de la valeur des divers services rendus
durant la campagne.
Le système a parfaitement fonctionné dans beaucoup de pays du monde et
même ici avec de simples paysans, mais c’était sans compter avec
l’imagination et l’incurie des politiciens zaïrois dans le système politique
MPR. Au départ, cette politique de développement a eu le succès escompté
surtout que le Shaba n’a pas de tradition agricole, l’intérêt était évident pour
tout le monde. Mais très vite les cadres et 'politicailleurs' ont compris
comment le détourner à leur seul profit. Ils ont pris des terrains, ont demandé
et obtenu toute l’assistance de la GCM. Fière et confiant au succès de son
initiative, elle va même jusqu’à accorder la gratuité de ses services de
conseils et d’inspection de ses ingénieurs et techniciens agronomes.
Ainsi chaque année, de nouvelles superficies sont emblavées, mais petit à
petit le mal zaïrois s’installe. Les politiciens commencent à vendre une partie
38 et puis la totalité de leur production à des minoteries privées envers
lesquelles ils n’avaient aucune dette. Conséquence immédiate : la dette
envers la GCM n’est pas remboursée à la fin la campagne et ses minoteries
ne reçoivent pas le maïs. Évidemment, on invoque une série de prétextes des
plus fallacieux pour expliquer le non-respect des conventions.
Plus grave, la GCM est bloquée. Si elle tente de tirer les conclusions de
cette conduite, en supprimant par exemple l’offre de ses services pour la
campagne agricole suivante, jusqu’au remboursement de la dette, on l’accuse
de tous les pêchés. Mieux que cela, à coup de chantage au développement
régional - tout le monde a compris le vocabulaire - à force de pressions et de
menaces à partir de Kinshasa, les mêmes parviennent à obtenir de nouveau
les aides et interventions de la GCM au début de la nouvelle campagne, et la
situation n’ira qu’en s’aggravant d’année en année.
Les cadres gécaminards, suivant en cela l’exemple de leurs aînés
politiciens, se disent alors "pourquoi pas nous ?" Et comme ils sont à la
source de l’organisation, le système est exploité au maximum et souvent
avec un réel cynisme. Ils se mettent à utiliser les moyens logistiques à leur
disposition. Avec la complicité des techniciens sous leurs ordres et sur qui ils
ont pression, ils peuvent se permettre tous les écarts. Ainsi ils trichent sur
l’importance des services obtenus, on joue et manipule les superficies
cultivées, les heures de tracteur, la quantité d’engrais, de semences ou
d’intrants reçus de la société etc. Les rendements réels sont diminués, ainsi
le surplus est vendu à d’autres minoteries et même à la GCM sous d’autres
noms non contractuels pour se faciliter souvent le moyen de transport
(camion gécaminard) ; le vol ou détournement se raffine et se complique. Un
ingénieur chargé de calculer le prix réel des services a imaginé un
détournement astucieux pour son champ en baissant le coût du labour, ainsi
au décompte son bénéfice augmentait.
Tout cela aux dépends de la GCM et avec la complicité de ses agents et
des politiciens, la société est victime du succès de sa propre politique
sociale, c’est du moins une forme de maigre consolation. Et personne
n’aurait osé redresser la barre de peur d’être attaqué de sabotage du
développement du Shaba, de chercher à créer des troubles dans cette région
si sensible et si utile pour le sommet du pouvoir national.
Mais ce qu’on ne disait pas et qu’on n’effleurerait pas du tout dans les
accusations transmises jusqu’au palais de Gbadolite, c’est comment on
continuerait à financer ces opérations de développement si utiles pour la
région mais si ruineuses pour les comptes de la GCM. Tant que tout
fonctionnait sur les fonds de la grande GCME, ça pouvait très bien tenir,
c’est même logique que le cuivre paie et prépare 'l’après-cuivre'. Les
39 sommes à y consacrer sont également relativement très faibles dans le
budget total de développement de la GCME.
Seulement ce genre d’opération ne plaît pas aux technocrates experts des
ajustements structurels de la BM et du FMI. D’où la création de la GCMD
en entité séparée et autonome chargée de continuer ces programmes
agricoles et sociaux mais personne n’a pensé à lui donner les moyens
financiers pour leur réalisation. On a fermé un robinet mais on a oublié qu’il
n’y avait qu’une source.
Tous les 'détourneurs' des services ci-haut cités se retrouvent
objectivement alliés et tous unis contre l’existence de cette société qui risque
de bouleverser les habitudes ne fût-ce que pour arrêter ou diminuer
l’hémorragie de ses faibles moyens de fonctionnement. Il fallait qu’elle
n’existe pas ou qu’elle reste une simple direction au sein de la GCME.
Comme personne n’ose le dire publiquement, vu que le Guide a déjà signé
les ordonnances, on travaille en sous-main en s’attaquant au maximum aux
dirigeants de la nouvelle société. Il faut bien se défouler et c’est une stratégie
payante à moyen terme.
Tous les moyens sont bons dans cette lutte de tranchées, le résultat a été
que jamais la GCMD ne put fonctionner en entité autonome. Après quelques
essais, luttes et balbutiements d’abord avec mon prédécesseur qui eut
l’habileté de se tirer élégamment du bourbier et puis après moi qui me fais
écraser comme un cafard car j’avais failli réussir, mes successeurs qui ne
voyaient que le court terme en font un panier à crabes tellement ingérable
qu’on fit appel à la GCME afin de sauver ce qui était encore 'sauvable'.
Ainsi, la grande GCME, qui voulait toujours récupérer sa petite sœur la
GCMD, a fini par l’avoir et les deux sombreront ensemble quelques années
plus tard comme pour obéir aux lois de l’inertie que nous enseigne la
physique.
Malheureusement les juristes de Kinshasa sont incapables de le
comprendre, d’ailleurs ils s’en fichent, ce n’est pas leur souci ni leur
problème, on trouvera bien des boucs émissaires. Dans de telles conditions,
n’importe quel responsable de la nouvelle société est d’office banni et
combattu par les gécaminards et par tous leurs alliés objectifs. La méfiance
et les intérêts en jeu sont si énormes que très vite le conflit éclate entre les
dirigeants des deux sociétés.
40 Le conflit gécaminard
Les mésententes et les malentendus comme les coups bas démarrent très
vite dès la création de la GCMD et l’arrivée de son premier PDG. Les cadres
de la GCME, avec l’appui et le consentement des politiciens locaux, mènent
la vie dure à la nouvelle direction. Ils le font avec d’autant plus de conviction
que le nouveau PDG n’est ni katangais ni gécaminard. C’est quelqu’un qui a
occupé des fonctions politiques importantes au niveau national : plusieurs
fois ministre, maintenant encore membre du Bureau politique et du Comité
central du Parti. Donc un homme indépendant sur qui ils ont peu de pression,
peu d’influence, il a ses entrées à Kinshasa. Lui-même est méfiant et n’offre
pas beaucoup de possibilités de négociation. Il fait peur, ce qui enrage tout le
monde. Comme lui-même ne tient pas à s’abaisser, c’est le bras de fer contre
le bras d’acier. Seulement les autres disposent de vrais moyens techniques et
financiers et lui a la faiblesse de sa force politique.
Quelques mesures techniques suffirent pour affaiblir pour toujours la
nouvelle GCMD, on applique l’autonomie dans le sens le plus large. On se
coupe franchement de la maison mère sans en mesurer les conséquences.
Ainsi les agents cédés à la nouvelle société sont sélectionnés pour leur
incompétence ou indiscipline au sein du groupe, c’est-à-dire ceux dont on
veut se débarrasser. Évidemment le nouveau PDG ne peut pas le savoir. Tout
ce beau monde est complété par un grand groupe de "Kinois cabinetards et
combinards" amenés dans le sillage du nouveau PDG. On isole
complètement la nouvelle société en coupant tous les services en commun
sans aucune compensation. C’est ainsi que du jour au lendemain la GCMD
est chassée du département de la maintenance, électromécanique et bâtiment.
Les malades de GCMD sont chassés des hôpitaux de la grande GCM ou sont
considérés comme des clients privés payant le prix fort. Or les soins
médicaux sont légalement à charge de l’employeur et cet avantage est
particulièrement cher ici, car depuis des années, la GCM l’a étendu à toute la
famille élargie de ses agents. C’est donc un droit acquis pour tous les
gécaminards. Les enfants de la nouvelle GCMD sont chassés des écoles de
la grande sœur alors que même des privés hors du groupe y sont admis.
Rien que ces trois postes 'décommunautarisés' représentent une dépense et
une organisation nouvelles que la GCMD n’est pas capable de remplacer
immédiatement et pour lesquelles elle ne dispose pas de moyens financiers à
court ou à moyen terme. Évidemment que la GCME le sait et c’est
expressément qu’elle a pris ces décisions. C’est aussi avec un réel cynisme
car le coût de ces postes concernant les agents de la GCMD est une goutte
d’eau dans l’océan par rapport à la masse de ses dépenses sociales.
Mais le comble du malheur est que personne de la GCMD n’a calculé ni
estimé le coût réel de cette désorganisation. Tout le monde, particulièrement
41 les cadres nouvellement promus avec des titres organiques ronflant
similaires à ceux de la grande GCME, qu’on vient de leur octroyer, fêtent
l’indépendance. Ils se comparent à leurs collègues de la GCME, oubliant
qu’il ne suffit pas d’avoir des titres. Faudrait-il encore en avoir les moyens et
les compétences et c’est loin d’être le cas. Ils mangent le patrimoine en
s’accordant tous les avantages possibles (voitures, villas, séjour en hôtel,
frais de mission etc..). Et c’est plus facile de faire cela sans se donner la
peine d’en calculer l’impact ni d’évaluer si la société en a les moyens.
Comme il y a une bonne réserve de maïs en stock importé par la GCME
avant la division, les minoteries tournent, on vend la farine à la grande sœur
qui paie, c’est facile, il suffit de continuer. Or, c’est une situation fausse qui
ne peut tenir que quelques mois ou même un an tout au plus. La réalité est
que seul un poste, la minoterie, fonctionne, avec du maïs non payé, et cet
unique département ne pourra jamais nourrir les autres, surtout pas celui de
l’encadrement des paysans. Il faut aussi du temps pour constater les
conséquences d’un manque d’entretien, de l’absence d’une unité
commerciale compétente, surtout à l’importation et que faire pour trouver les
devises nécessaires à l’achat de maïs déficitaire, d’engrais, intrants agricoles
et pièces de rechange ? Même le prix de la farine est faux, c’est un prix
social, pas commercial. La GCME l’impose, ce qui pouvait se comprendre
quand elle intervenait dans tous les services généraux mais qui ne peut plus
se justifier. Personne n’est capable de calculer le vrai prix et encore moins de
le défendre devant les sommités de la GCME. Ce n’est pas par manque de
capacité intellectuelle mais surtout par paresse et par complexe envers les
puissants cadres de la GCME, auréolé d’intelligence et d’expérience. En
réalité, leur supériorité n’a d’égale que le complexe d’infériorité des autres.
En revanche l’encadrement politique est très bien organisé, les cellules
MPR sont en très bonne santé, les réunions du Parti, organisées à tour de rôle
dans chaque siège, sont une occasion d’organiser de grands dîners et de
consommer les frais de missions pour les membres du comité sectionnaire de
la GCMD. Chaque entreprise constitue une section du MPR présidé par le
patron.
La GCME multiplie les pièges et les coups, le PDG de la GCMD sous-
estime leur impact. Étant politiquement très puissant au niveau national, on
ne l’attaque pas de front, on calcule à moyen terme et on joue sur l’instabilité
chronique des responsables dans les sociétés d’État.
Pour mieux et plus vite l’étouffer, on limite les activités de la GCMD à
l’unique fourniture de farine de maïs mais on ne se gêne pas de l’acheter
ailleurs à chaque bonne occasion. Or, légalement, elle est chargée de
l’approvisionnement en produits vivriers de base pour l’ensemble du groupe.
On n’a même pas besoin de loi pour cela, on fait parti du même holding,
42 chacun devrait rester dans sa spécialité pour l’intérêt de l’ensemble, mais
c’est trop logique pour être applicable ici. Mon ami le PDG de la GCMD
contre-attaque et se défend de tous côtés et fait jouer toute son influence
politique. Sur le plan juridique, il a même une véritable victoire du moins ce
serait le cas sous d’autres cieux. Il obtient en effet une ordonnance
présidentielle précisant les fonctions et les compétences réservées
exclusivement à la GCMD. L’ordonnance précise bien qu’elle a l’exclusivité
de fourniture de tous les produits vivriers de base, ceux fournis gratuitement
ou faisant partie du posho que la GCME donne à ses travailleurs, soit viande,
poisson, huile, haricots etc.
Les intérêts menacés dans l’application de cette ordonnance sont d’une
importance telle que les gens concernés n’hésitent pas à saboter et
contourner l’ordonnance du Chef de l’État. Les intérêts comme les forces
sont si complexes qu’ils ne sont pas là où l’on les imagine.
Un petit exemple pour comprendre ce qui se passe : la viande est
expressément citée dans la liste explicitant les "produits de base" de
l’ordonnance présidentielle. Le PDG de la GCMD, sûr de cette précision et
de son bon droit, commande pour essai une quantité de quatre cent tonnes de
viande pour fournir à la GCME. Il se heurte à un refus pur et dur et des
motifs divers sont avancés : pas de place dans les chambres froides - bien sûr
puisque la GCME s’est empressée d’acheter de la viande ailleurs et en
devises, sitôt informée des projets de sa petite sœur - d’ailleurs la viande ne
remplirait pas les normes exigées par la GCME etc., l’imagination est
féconde.
Le résultat est simple, la GCMD est restée quelques semaines avec sa
viande et il a fallu la distribuer gratuitement à ses travailleurs et même en
jeter une bonne quantité car elle commençait à s’avarier.
Mon prédécesseur et ami, le PDG Muhima, ayant peut-être pressenti les
énormes difficultés à venir et la rapacité des adversaires mais aussi par son
sens et son expérience politique, parvint intelligemment à se tirer avec
élégance de ce panier à crabes en se faisant nommer au gouvernement
comme ministre de l’agriculture et du développement rural, donc avec une
très belle promotion. Une opération de communication et de relations
publiques sur les réalisations de la GCMD n’est probablement pas étrangère
à cette belle promotion et on ne peut que l’en féliciter.
Avec la collaboration de journaliste de la Voix du Zaïre, la télévision
nationale, un reportage bien monté montra que la GCMD a atteint
pratiquement l’autosuffisance alimentaire pour le Shaba et évidemment
grâce au génie et à la clairvoyance du "Guide suprême de la révolution
zaïroise authentique, le Président fondateur du MPR et Président de la
République, Mobutu Sese Seko". La cassette vidéo est présentée dans une
43 émission bien connue "Pleins feux" de la télévision nationale et le résultat
est immédiat. Ainsi va se réaliser peut-être le vœu du Pef de créer
l’abondance et l’indépendance du ventre pour tout son peuple. Il aurait eu,
en visionnant la cassette, la réflexion suivante :
- Puisque ce jeune homme a su me faire un si beau travail et si vite au
Shaba, qu’il vienne à Kinshasa et me réalise la même chose à l’échelle
nationale.
Il est donc promu ministre en charge de tout le secteur agricole.
44 IV. Le merdier du PDG

En plein dedans à Kinshasa
Tous les contacts pris m’ayant convaincu, il n’y avait plus à tergiverser, à
supputer, il faut se rendre à Kinshasa par le premier vol. Je me rends chez le
directeur local de la compagnie nationale Air Zaïre à Bruxelles. Je vais à son
domicile puisque les bureaux sont fermés, nous sommes un samedi après
midi. Je lui annonce la nouvelle et le besoin d’une place dans le prochain
avion vers Kinshasa.
Évidemment, je reçois toutes les félicitations et encouragements d’usage,
il est tout heureux pour moi. Pour fêter l’événement, le champagne est de
mise, même que moi personnellement je n’en raffole pas particulièrement.
Une bouteille de Laurent Perrier, il paraît que c’est un grand nom dans le
genre, rosé de surcroît, est débouchée.
Attention pour les superstitieux, je ne sais quoi penser d’un petit incident
qui se produisit. En effet, comme c’est inattendu, la bouteille n’a pas la
température optimale, adéquate. Ainsi à l’ouverture, une bonne moitié est
perdue en mousse qui se répand sur table, tapis, plafond, etc.
Je ne sais si la perte de cette bonne boisson était de bon ou de mauvais
augure, de ma part, elle m’a souvent servi à symboliser ce qui m’est arrivé
par la suite dans ma tentative de servir l’État. Malgré beaucoup de générosité
et de bonne volonté, je n’ai rencontré que beaucoup de problèmes, mais
surtout l’impossibilité de solution. J’étais condamné d’office par une
coalition d’intérêts particuliers, prêts à tout pour maintenir leur mainmise.
Souvent par raisonnement confiné à très court terme, ils se faisaient du tort à
eux-mêmes à long terme.
Le premier copain que je vois à mon arrivée à Kinshasa est mon grand
ami le colonel Albert Fazari. Lui seul peut me faire une analyse rapide,
froide et neutre de la situation qui m’attend. Il connaît tous les interlocuteurs
et surtout mon premier supérieur hiérarchique le Président de GCMH
Donc Albert peut m’aider, m’informer, me préparer à rencontrer mes
partenaires et à établir une stratégie.
Je suis vite servi, sans aucune transition, mon ami a déjà bien couru pour
préparer mon arrivée. Il peut me dire avec certitude :
- Mon cher Emma, tu es vraiment en plein dans les emmerdes, en plein
dans la 'politicaille' kinoise, accentuée et aggravée par tes frères du Kivu qui
se déchirent sur ton nom.
Quelques semaines auparavant, lors d’un passage à Kinshasa, Albert
m’avait présenté, à son domicile, à son ami Muyambo Sultani, l’actuel
président de Gécamines holding. C’est donc en toute logique qu’on se rend
ensemble à nouveau chez Sultani, mon nouveau patron, pour lui préciser qui
est le nouveau PDG d’une des sociétés du holding qu’il préside. C’est une
démarche de courtoisie et de diplomatie bien habituelle et normale.
Patron Sultani n’est pas chez lui, son épouse nous accueille et avertit
Albert que son frère est sorti furieux et de très mauvaise humeur. Il a fort
tempêté contre le métis premier ministre et c’était à propos de la nomination
d’un nouveau PDG à la GCMD, il répétait que ce foutu métis l’a encore
piégé, qu’il a mis un frère nilotique (Tutsi) et faiseur de métis comme lui
(marié à une femme blanche). La pauvre mama nous raconte tout cela sans
se douter que le nilotique n’est autre que moi, présent devant elle et buvant
sa bière dans son salon.
Voilà pour l’ambiance, ça s’annonce plutôt explosif. Pour comprendre ce
type de phrases, un mot d’explication s’impose pour ceux qui ne connaissent
pas les méandres de la 'politicaille' zaïroise de l’époque ou qui les auraient
oubliées.
Les grands collaborateurs du Président sont célèbres pour ne pas s’aimer
bien fort, c’est le moins qu’on puisse en dire. Il y a des clans et les chefs de
ces clans se battent très durement pour être des plus influents. On dit
communément que le Chef adore ce genre de luttes et que si besoin, lui-
même les provoque et les entretient en allumant régulièrement un feu par ici,
par là. Rien de particulier en cela, bien de grands de ce monde et dans
l’histoire ont appliqué ce principe de diviser pour régner. Ceci permet au
Chef de contrôler les collaborateurs, de s’assurer leur allégeance et leur
fidélité. Quand chacun cherche à être le plus près du soleil et entre-temps,
personne ne cherche à prendre la place du soleil. Dans ce domaine, le
Président est passé maître incontesté.
À l’époque, deux grands chefs de clans et gros lutteurs sont célèbres, leurs
coups de gueules comme leurs échanges d’insultes occupent les
conversations des grands salons kinois. Les deux vedettes sont les citoyens
Kongolo wa Kongo et Muyambo Sultani, tous les deux brillants
universitaires, réputés très intelligents et jouissant de la confiance du Chef.
De caractère totalement différent, il paraît qu’ils se détestent copieusement et
que le Pef y veille personnellement.
Kongolo est alors Premier ministre. Homme très organisateur (Muyambo
dira de lui que c’est normal pour un métis qu’il est, puisque fils de blanc,
donc pas de mérite personnel), proche du Chef par sa région d’origine, il a
derrière lui une grande carrière judiciaire surtout comme procureur général
de la République et président du conseil judiciaire.
46 Muyambo, homme intelligent, grand professeur d’université en économie,
de caractère et surtout de langage rustre, il adore cultiver cette image. Celle-
ci lui permet ainsi de dire souvent ce qu’il pense, même crûment et paraît-il,
même envers le Chef. Katangais d’origine, il exploite avec maîtrise son
statut de ressortissant de cette province minière, principale contributrice dans
le budget national et toujours sécessionniste en puissance.
On peut facilement imaginer que le Chef le garde à côté de lui, entre autre
pour cette raison géostratégique. Suite à son conflit continuel avec Kongolo
premier ministre, il vient de se faire débarquer du gouvernement. Il est
nommé Président du GCMH, poste qu’il se plaît à traiter de figurant. Il y
attend son heure pour d’autres fonctions plus conformes à son niveau et à ses
ambitions. Certains diront qu’il est en voie de garage, mais les connaisseurs
du terrain savent que ce n’est qu’une situation provisoire, politique chère et
classique du Pef dans sa gestion de ses collaborateurs politiques. La suite de
sa carrière l’a d’ailleurs bien confirmé.
Bien sûr que dans ce poste de PDG de la GCMD, Muyambo essaie de
faire nommer un homme à lui, en l’occurrence un conseiller à son cabinet au
holding. Il l’a même déjà placé pour assurer l’intérim du PDG précédent,
nommé ministre de l’agriculture. Mais tout aussi sûr, ses adversaires essaient
de déjouer ses plans.
Pour compliquer la sauce, c’est moi, ignorant tout de ces luttes et calculs
locaux, car résident à l’étranger depuis des années, qui suis nommé à cette
place. Le comble, et comme pour bien pimenter le tout, le perdant est
ressortissant de la même région que moi. Et comme pour attiser les esprits, il
est Mushi et moi Munyarwanda, deux tribus plutôt très rivales, nous entrons
en plein dans les luttes traditionnelles de ces tribus au Kivu. Habituellement
et encore à cette époque, ces rivalités se taisent et se calment au niveau de la
capitale où l’on essaie de jouer la carte régionale commune en face des
autres zaïrois. Mais de plus en plus, on ne cache plus la haine anti-tutsi, on
nous traite d’étranger, d’immigré rwandais chaque fois qu’on veut nous
combattre, ou qu’on se trouve en concurrence. Mais ce cas-ci est vraiment
flagrant et permet à nos politiciens d’aiguiser leurs couteaux et ils se
défoulent au maximum. J’ai même nettement l’impression qu’ils ne se
rendent pas compte ou se foutent éperdument de la boue remuée et
provoquée par leurs combats au-dessus de nos têtes. Un proverbe africain dit
bien : "Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe en dessous qui en
pâtit".
Pour Muyambo, c’est une bataille perdue, il attendra son tour de
vengeance. Mais pour son candidat, c’est la catastrophe, c’est vraiment
l’échec cuisant devant le but, et pire encore, il est battu par un "petit
rwandais" inconnu. Alors des tracts me traitant d’étranger sont fabriqués, des
47 signatures sont récoltées et envoyées au conseil national de sécurité et les
stratégies sont montées dans les salons de politiciens du Kivu présents à
Kinshasa.
Tout ce monde se met d’accord pour s’expliquer ma nomination. Comme
toujours dans ce type de cas, les raisons les plus bêtes et les plus
simplificatrices sont les plus faciles à faire l’unanimité. Alors, on se contente
de confirmer que si Kongolo a fait nommer Kano, c’est parce que ce dernier
est marié à une femme européenne, donc père de métis, donc c’est encore le
groupe des métis qui a gagné. Et quand on sait que c’est ma femme qui m’a
toujours influencé pour éviter les fonctions publiques ! C’est un comble !
C’est ainsi d’ailleurs que je suis ignorant de tous ces conflits, d’abord parce
que j’avais évolué dans le privé, donc à l’abri et que je venais de résider
quelques années à l’étranger, en Belgique.
Il faudra apprendre vite et si possible bien, il faudra trouver un protecteur,
c’est particulièrement dur pour moi qui tiens tant à mon indépendance et qui
déteste tant les courtisaneries. Dans l’immédiat, il faut surtout lutter pour ne
pas se faire emporter par les premiers vents. Or, l’ouragan gronde, amené par
les haines réveillées et provoquées par ma nomination. Il fallait surtout
calmer Muyambo qui était mon patron immédiat, pour qu’il me laisse au
moins essayer de travailler.
Mais les obus viennent de partout, le terrain est totalement miné, il faut
commencer par enlever quelques grosses mines pour se déblayer un petit
chemin. On me tire dessus à vue, c’est un combat perdu d’avance, j’essaie
seulement d’allonger le temps de survie, je déteste la bagarre et encore plus
ces luttes inutiles. Alors quelque part, je suis responsable de mes échecs : je
n’avais pas envie de me battre et j’en ai encore moins envie aujourd’hui que
j’en sais un peu plus sur les motivations et sur les munitions.
Des tracts circulent déjà sur mon nom. Comme beaucoup de gens ne me
connaissent pas, chacun y va avec son imagination et la rumeur bat son
plein.
Tous se convainquent d’une chose : c’est un "Rwandais", c’est un Tutsi, il
vivait en Europe, donc c’est un homme à Kongolo. Comme on ne prête
qu’aux riches, je suis déjà catalogué, mon camp est vite fixé.
J’avoue honnêtement que je n’ai jamais su les paramètres exacts qui ont
joué pour le choix de mon nom, ni la personne qui a défendu mon dossier. Si
l’ami Firmin a été à la base de ma sélection, je l’en remercie et surtout de sa
discrétion et de sa modestie. Si Kongolo s’est rappelé de ma petite personne
de l’époque d’étudiant à Bruxelles ou de mon passage à la Brassico qui fut
du moins plus remarqué, alors je l’en remercie et le félicite d’avoir recherché
en moi d’abord le technicien et l’ingénieur.
48