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En prison

De
190 pages
Au fil des morceaux de vies qu'elle raconte et dont elle est à la fois actrice et témoin, Jeannette Favre, assistante sociale, nous met en présence de femmes et d'hommes confrontés à leurs actes et à leurs comportements, qui s'interrogent, essayent le plus souvent de comprendre, de se comprendre. Ces récits révèlent combien la prison par ses mises à l'écart, l'éloignement, la non-communication, l'atteinte à la vie privée et familiale, enferme les personnes à l'intérieur d'elles-mêmes et réactive les angoisses les plus profondes.
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EN PRISON

www.librairieharmattan.com dit'fusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00352-4 EAN : 9782296003521

Jeannette FAVRE

EN PRISON
Récits de vies

Préface de Anne-Marie BAUDON
Dessins de Jean-François FAVRE

L'Harmattan 5-7, nie de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Fac..des

Sc. Sociales, Pol et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC

L'Harmattan !talia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan

Bnrkina Faso
villa 96

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

Université

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Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Déjà parus
Volet: Histoire de vie Françoise BONNE, A.N.P.E. MON AMOUR, 2006. Christian MONTEMONT et Katheline, Katheline, 2005. David JUSTET, Confessions d'un hooligan, 2005. Renée DANGER, Mon combat, leurs victoires, 2005. Danièle CEDRE, La porte-paroles. De Elles à... Elle, 2005. Guy-Joseph FELLER, Les carambars de la récré ! Une école de village en Pédagogie Freinet dans les années 60, 2005. Marie-Claire GRANGEPONTE, (sous la dir. de), Classes nouvelles et gai-savoir au féminin, 2004. Jean-Marie ALBERTINI, Mémoires infidèles d'une famille de Provence, 2004. Jérémie MOREAU, Ma Mère, cette Utopie /, 2003 Ann VOISIN, Fabienne, Les négligences médicales sont-elles unefatalité ?, 2003. Patrick MOLINA, L 'homme interdit, 2003. Jean-François CHOSSON, La mémoire apaisée, au long des routes de l'éducation populaire et de l'enseignement agricole, 1928-2001,2002 Patricia BOUCHER (éd.), Histoires de vie au féminin pluriel, 2002. Renaud V ALERE, Tranches de vie ou la roman de Ji!, 2002. Catherine LOB STEIN, Sur-vivre après accident, 2002.

En souvenir de mon père qui a connu la détention, et à ma mère qui l'a accompagné dans son parcours carcéral. A mon mari et mes enfants, pour leur présence et leur soutien pendant quatorze années que j'ai passées "en prison".

les

A tous ceux pour qui ces récits représentent des étapes marquantes de leurs vies et rappellent les temps de nos rencontres.

PRÉFACE
Pendant des années, Jeannette Favre a exercé son activité professionnelle d'assistante sociale en prison. Aujourd'hui, elle a décidé de nous faire partager "la réalité des femmes et des hommes incarcérés" qu'elle a rencontrés en détention. Pari insensé mais assumé que celui de faire entendre, au-delà de l'univers carcéral, la voix de celles et ceux que nous ne percevons le plus souvent qu'au travers des actes qui leur sont imputés et qui, à nos yeux, les ont définitivement privés du droit de se faire entendre. Est-ce une gageure de ne pas se contenter de faits bruts, mais de prêter aussi l'oreille aux éléments de vie permettant une lecture éclairée de certains comportements? La réponse appartient à chacun. Chemin escarpé, bien difficile à emprunter, que celui qui nous conduit, à chaque escale de ces vingt et un récits, à nous arrêter pour percer le voile de nos interrogations. Ces récits de vies, rapportés sans artifice ni faux-fuyant, dans le respect de la parole reçue, sans jugement de valeur, nous invitent à écouter, à réfléchir, à nous débarrasser de nos certitudes. Défi également, mais défi accepté sans réticence, que celui de demander au magistrat que je suis d'ouvrir les pages de ce livre de vies qui nous confirment que, derrière les murs, il existe aussi une humaine vérité aux multiples visages. Cette diversité, elle se retrouve dans les actes posés, ce qui rend d'autant plus "osée" la fonction de juger: pour les uns, tel élément sera perçu comme atténuant, pour les autres, comme aggravant. Ainsi chacun, suivant sa propre histoire, sa sensibilité, portera un regard souvent différent, voire opposé, sur une réalité qui, dans le prétoire, nous est livrée à l'état brut et que nous

essayons d'interpréter au mieux de nos convictions en notre âme et
conSCience.

Si personnellement, en tant que présidente de cour d'assises, je connaissais quelques-uns de ces parcours chaotiques, je me suis aperçue, en me laissant guider par Jeannette Favre qui sait si bien écouter et recevoir une parole vraie, que bien des aspects de ces vies étaient restés dans l'ombre au moment du jugement. Merci à elle de nous ouvrir les yeux. Avec elle, laissons-nous persuader que "les actes n'ont de sens que resitués dans leur contexte" .

Anne-Marie

BAUDON

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AVANT -PROPOS

Ces pages ont été écrites au jour le jour pendant les quatorze années où j'ai exercé ma profession d'assistante sociale en maison d'arrêt. Quatorze années riches et denses mais combien lourdes aussi. Je ne savais pas en entrant dans l'univers de la détention que les liens construits, les regards échangés, les mots partagés seraient aussi intenses. J'étais le seul travailleur social à intervenir dans ce lieu-prison et je n'avais de ce fait aucune possibilité d'échange avec d'autres sur les situations rencontrées. Ecrire a été un moyen d'extérioriser les événements vécus dans la journée, une sorte de sas pour sortir des préoccupations trop obsédantes, une libération pour pouvoir reprendre le cours de la vie quotidienne hors détention. Le projet de publier ces pages est né dans un deuxième temps, et j'ai été encouragée en cela par des amis proches, dans la perspective de mieux faire connaître une certaine réalité carcérale, celle des pensées et des émotions de personnes enfermées. Ainsi, en 2004, après avoir quitté le milieu de la prison, je me suis plongée dans mes écrits pour en extraire ce qui pouvait être révélé sans trahir la confidentialité, en prenant soin de modifier le nom des personnes, l'indication des lieux, les repères dans le temps. J'ai retranscrit les paroles entendues telles que je les avais notées spontanément dans l'instant, alors que les mots étaient encore présents dans leur intensité. J'ai repris aussi mes notes écrites hâtivement au cours de procès d'assises, lors des réquisitoires, plaidoiries ou exposés d'experts. En redécouvrant ces écrits, les visages, les regards, les expressions ont resurgi de ma mémoire, suscitant en moi les mêmes émotions, les mêmes sentiments d'inquiétude, de tristesse, de révolte parfois. Venir travailler en prison a été un choix après avoir occupé pendant vingt-cinq années différentes fonctions de service social

en France métropolitaine et en Polynésie, comme assistante sociale polyvalente de secteur, puis en poste spécialisé auprès des personnes handicapées, et enfin comme responsable d'un service d'action sociale. Pourquoi la prison? Mon souhait a été sans nul doute de revenir à un travail à la base plus proche des personnes, après avoir occupé un poste de responsabilité de service. Plusieurs années seulement après "être entrée en prison", j'ai réalisé que ce choix de la prison pouvait être aussi en lien avec ce que j'avais vécu pendant mon enfance, à l'âge de huit-neuf ans: l'incarcération de mon père qui m'a été si longtemps cachée ainsi qu'à ma sœur jumelle, parce que, pensait-on, nous étions trop petites pour savoir. Très vite, bien sûr, nous avons appris par nos camarades de l'école ce qu'il en était exactement de l'absence de notre père, soi-disant parti en voyage. Nous avons dû garder le secret, ne pas parler de nos interrogations et de nos inquiétudes puisque nous étions censées ne pas être informées. Petite fille, il m'est arrivé d'aller en cachette jusque devant la prison et de regarder par la fenêtre, à travers les barreaux, pour essayer d'apercevoir mon père. Démarche illusoire et dérisoire mais combien importante dans mon imaginaire d'enfant pour tenter de conjurer l'absence! J'ai tenu tête aux quolibets de certaines de mes camarades d'école qui refusaient dans les rangs de donner la main à "une fille dont le père est en prison". Très jeune, j'ai compris que les actes n'avaient de sens que resitués dans leur contexte, en fonction d'une histoire de vie parfois lourde et chaotique. J'ai choisi vingt et un récits, parmi d'autres, qui révèlent la diversité et la spécificité de chaque histoire humaine, mais aussi, en filigrane, la vulnérabilité des personnes vivant dans ce lieu prison qui désocialise, fragilise à l'extrême et amène nombre d'entre elles à des actes désespérés. Le cadre est celui d'une maison d'arrêt de province, comportant en moyenne cent à cent vingt personnes détenues, incarcérées dans trois quartiers, deux quartiers pour les hommes et un quartier pour les femmes. Pour exercer ma mission de travailleur social, je disposais de deux bureaux qui m'étaient réservés, l'un hors détention, aussitôt après la porte d'entrée, où j'avais la possibilité d'être en relation 12

avec l'extérieur en recevant des visites ou par le biais du téléphone, et l'autre en détention, au sein des deux quartiers réservés aux hommes. Au quartier des femmes, aucune pièce n'était prévue. Je rencontrais les femmes détenues dans l'unique salle commune du quartier ou le plus souvent dans leurs cellules. En tant qu'assistante sociale, j'avais un rôle privilégié, celui d'être à l'écoute des personnes incarcérées afin de leur permettre de faire face au bouleversement que représente l'événement prison, de les accompagner dans leur cheminement personnel, de les aider à pouvoir se projeter à nouveau dans l'avenir. Pour beaucoup, j'étais la seule personne à qui parler, le seul moyen de rester en contact avec la société à l'extérieur. Ma détermination était de préserver au mieux le lien social pour éviter que des êtres humains ne disparaissent des mémoires et ne puissent jamais se reconstruire. J'ai été soutenue par un réseau professionnel externe à la prison, constitué de travailleurs sociaux, magistrats, avocats, médecins, enseignants, convaincus de l'intérêt des objectifs de réinsertion sociale et sans lesquels aucun projet, aucune action n'aurait été possible. J'ai bénéficié aussi de la confiance de la direction régionale des services pénitentiaires et plus particulièrement du responsable de l'action socio-éducative qui, par son écoute, son implication personnelle, ses conseils techniques, m'a permis de "tenir" dans le temps au niveau d'un poste aussi isolé.

Puissent ces écrits laisser mieux entrevoir la réalité du vécu des femmes et des hommes incarcérés, réalité si souvent méconnue et incomprise. Puissent aussi ces histoires de vies permettre à chacun de ceux qui s'identifient aux noms d'emprunt de Dino, Véronique, Jérôme, Guillaume, Sabine, Damien, Koffi, Malika, Jean, Lydie, Claire, Didier, Sylphide, Gérard, Josiane, Akli, Hélène, Corinne, Benoît, Zoé, Xavier, Paulo, Loic, de se sentir pris en compte au niveau de son histoire singulière. Puissent également ces récits permettre à ceux qui, à l'intérieur des murs, n'ont pas la possibilité de faire entendre leur voix, de se savoir reconnus dans leurs difficultés à vivre la détention. 13

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Dino le rêve d'un "moins que rien"

13 mai Dino est triste et déçu. Il aurait tant aimé participer au mouvement de revendication des détenus du Quartier-est, hier après midi en fin de promenade. Il aurait tant souhaité grimper sur le toit avec les autres pour manifester contre les conditions de détention, mais personne ne l'a sollicité ni même prévenu. "Les autres me considèrent comme un moins que rien parce que je suis manouche et que je ne sais pas lire ni écrire. Je suis agile pourtant et j'aurais pu grimper comme un chat dans l'angle de la cour, à la barbe des matons *du mirador. " J'attire l'attention de Dino sur les conséquences d'un tel mouvement collectif: placement au mitard et retrait des remises de peine pour tous ceux qui y ont participé, transfert immédiat vers d'autres établissements pour les meneurs... Dino n'est pas sensible à mes arguments. Il aurait tant voulu faire partie de la bande des grimpeurs pour exister aux yeux des autres.

15 mai Dino demande souvent à me voir pour sortir de sa cellule et fuir sa trop lourde solitude. Il n'a aucun parloir de l'extérieur, aucun copain à l'intérieur à qui parler. " J'ai une petite fille de quatre ans qui s'appelle Rachel et que je n'ai pas revue depuis presque six mois. Elle est malade du cœur etje suis inquiet pour elle.
*v oir glossaire

15

Sa mère est partie avec un autre mec lorsque je suis entré en prison et je ne sais même pas où elle est avec la petite. Pourtant, si je suis ici, c'est parce que j'ai chapardé des trucs pour leur donner à manger. Ma petite fille, c'est ce que j'ai de plus précieux au monde. J'espère que sa mère s'occupe bien d'elle et lafait soigner. Moi, j'aime la liberté. Je vis dans une caravane avec mon père et ma mère. Tu as vu lorsque tu es venue chez moi, c'est une très vieille caravane. On est pauvre mais on est heureux. Moi, je ne veux pas de maison. Je ne veux pas être riche. J'aime la liberté. "

Vendredi 22 juin Dino a appris par un nouvel entrant manouche que sa petite fille était décédée. Depuis deux jours, il pleure et refuse de s'alimenter. Lorsqu'il arrive dans mon bureau, il titube presque. Il se laisse tomber lourdement sur la chaise en face de moi et se met à pleurer. "Personne ne m'a prévenu. Cela fait quinze jours qu'elle est morte à l'hôpital. Ici, nous sommes en cage, comme des animaux. La justice m'enlève tout. Elle casse tout. Quand je sortirai, je n'aurai plus rien. Ma femme m'a quitté et ma petite fille est morte. Il paraît même que ma mère ne m'a pas reconnu avec mes cheveux longs lorsqu'elle est venue au tribunal pour mon procès. Alors, tu vois, si même ma mère ne me reconnaît plus maintenant, ce n'est plus la peine. Je préfère mourir. Ce sera vite fait et on ne parlera plus de moi. Je n'ai plus confiance en personne. Je sais que tu comprends mais tu es une "gadjt" et tu ne peux rien pour moi. La justice est toute puissante et elle veut se venger. J'ai tout perdu. Je n'ai plus rien à attendre. " Je propose à Dino de rendre visite à ses parents dès lundi, aussitôt après le week-end. Leur caravane se trouve en bordure de la ville, sur un terrain en friche auquel on accède par un chemin boueux non carrossable. Une quinzaine de familles vit en caravane dans cette zone non viabilisée. Que personne n'ait fait la démarche
'y oir glossaire 16

de téléphoner à la maison d'arrêt pour prévenir du décès de la petite Rachel ne m'apparaît pas surprenant tellement les conditions de vie sont précaires en ce lieu à l'écart de tout. Dino m'écoute sans entendre vraiment. Il est ailleurs dans ses pensées.

Samedi 29 juin J'ai entendu à la radio qu'un détenu était monté sur le toit de la prison et j'ai pensé aussitôt à Dina. Le directeur me confirme au téléphone qu'il s'agit bien de lui. Il est toujours assis au bord du toit mais le directeur ne s'affole pas. Avec la nuit qui arrive, il aura peur et froid et se décidera alors à descendre.

Dimanche 30juin Hier soir, je n'avais pas le même optimisme que le directeur quant à capitulation éventuelle de Dina et je décide d'aller faire un tour ce matin du côté de la prison. De loin, j'aperçois un petit attroupement sur le trottoir en face de la maison d'arrêt et, en m'approchant, je distingue la silhouette de Dina, assis sur le toit à l'arrière des premiers bâtiments. Des journalistes sont là aussi avec leurs appareils photos. Devant la porte de la maison d'arrêt, plusieurs voitures de la police, de la gendarmerie, des pompiers et deux ambulances du SAMU. Très vite, lui aussi me repère. Il se lève et me fait de grands signes avec ses bras au-dessus de sa tête. Je lui réponds en essayant de lui faire comprendre par geste qu'il doit descendre de son perchoir. La porte de la maison d'arrêt s'ouvre soudainement pour laisser passer le directeur régional des services pénitentiaires, arrivé ce matin sans doute pour résoudre le problème de crise provoqué par l'escalade de Dina. Il parcourt des yeux la foule amassée et finit par me faire signe d'approcher. Il a su que Dino s'adressait à moi depuis le toit et me demande si j'accepterais d'intervenir. Toutes les tentatives de conciliation ont échoué jusqu'ici. Lui-même a reçu un coup de poing en plein visage en essayant de parlementer en haut d'une échelle. Dino a 17

entrepris maintenant de jeter les tuiles du toit dans la cour de promenade. L'assaut par le GIGN devrait avoir lieu incessamment. Dans l'entrée, je me trouve en présence de pompiers et de gendarmes casqués, de médecins et d'infirmiers en blouse blanche. Sur le sol, j'aperçois plusieurs civières prêtes à recevoir les blessés. Dans le bureau du greffe, c'est un vrai QG de combat. Le directeur régional prend le relais au téléphone pour informer le ministère de la Justice. "Nous faisons une dernière tentative avec l'assistante sociale qui connaît bien l'individu avant de donner
l'assaut... "

Le sous-préfet et le directeur régional me donnent leurs instructions avant mon intervention. Il n'est pas question que je monte à l'échelle pour discuter comme je le souhaite, l'opération est considérée comme trop dangereuse. Je devrai discuter depuis le bas du mur, en prenant garde aux projections de tuiles. Il me précise que l'enjeu est important. L'assaut du toit est périlleux et il faudrait l'éviter à tout prix. Un premier surveillant m'emmène jusqu'à la cour, au pied du mur du bâtiment où se trouve perché Dino. Celui-ci est manifestement heureux de m'apercevoir et s'arrête aussitôt de lancer des tuiles à tout vent. Je lui demande ce qui l'amène ainsi à manifester. "Je n'ai plus rien à perdre. Ma petite fille est morte etje n'ai rien su. Je n'ai même pas pu assister à son enterrement. La justice casse tout. A cause d'elle, j'ai perdu ma femme et je n'ai même pas eu droit à mes remises de peine, vendredi matin, à la Commission d'application des peines" Je lui dis que j'étais moi-même présente à la Commission d'application des peines' vendredi matin et que je peux lui affirmer que ses remises de peine n'ont pas été refusées comme il le pense. Elles ne sont accordées qu'à des périodes très précises de la détention et elles ne pouvaient pas être examinées ce jour là. Mes explications relatives aux conditions administratives sont trop complexes sans doute et il ne veut pas les entendre.

'v oir glossaire

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"Non,je ne veux pas descendre sans avoir vu la juge de l'application des peines. C'est à elle de m'expliquer pourquoi je n'ai pas eu droit à mes remises de peine." II est inutile d'insister mais je lui fais promettre de descendre si la juge vient lui expliquer elle-même ce qu'il en est de ses remises de peine. "Oui, tu peux me faire confiance. C'est OK. Je
descendrai lorsque j'aurai vu la juge. "

La juge de l'application des peines, contactée par téléphone, n'est pas très satisfaite d'avoir à se déranger ainsi un dimanche matin mais ellle finit par accepter de se déplacer à la demande du sous-préfet. Au bout de vingt minutes, elle arrive enfin. Elle n'entend pas toutefois céder aux exigences de Dina. Elle le verra dans un bureau de la détention lorsqu'il sera descendu du toit. C'est donc à moi d'aller à nouveau négocier avec Dina.
Je me rends dans la cour et je suis seule au pied du mur face à lui qui s'est mis debout, les poings sur les hanches. Je lui dis que la juge de l'application des peines est arrivée et l'attend dans un bureau de la détention. "Qui me prouve qu'elle est bien là ? Je veux la voir en chair et en os avant de descendre. "

Je suis un peu décontenancée mais je n'ai pas le choix. Je dois lui intimer avec autorité l'ordre de descendre. "Je te donne ma parole que la JAP est là et va te recevoir. Et maintenant, Dino ,ça suffit. Tu descends. " Quelques longues minutes de silence. Aucune parole de Dina qui me fait face et me dévisage. II adresse enfin un signe au premier surveillant qui se trouve dans un coin de la cour pour qu'on approche l'échelle. Lorsqu'il passe devant moi, je lui redis que j'irai comme convenu dès le lendemain matin rendre visite à sa famille dans leur caravane. Les ordres sont aussitôt donnés. Il va être reçu par la juge de l'application des peines dans un bureau de la détention et aussitôt après "C'est direct au mitard." 19