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Ethique et pédiatrie

De
177 pages
L'auteur, pédiatre réanimateur, vingt ans de vie professionnelle, la vie, la mort, les joies, les peines... qui amènent un jour à faire le point. L'inégalité des chances devant la maladie, la souffrance, les progrès de la médecine, les études, l'hôpital, la réanimation des grands prématurés, le stress du médecin, les erreurs, les victoires... Ecrire ces quelques tranches de petites vies aide le praticien dans son cheminement.
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Éthique et pédiatrie
Témoignage

Pratique et Ethique médicales Collection dirigée par Richard Moreau et Roger Teyssou
La collection Les Acteurs de la Science, prévue pour recevoir des études sur l’épopée scientifique moderne, se dédouble pour accueillir des ouvrages consacrés spécifiquement aux questions fondamentales que la santé pose actuellement. Cette nouvelle série cherche à faire le point objectivement et en dehors des modes sur des connaissances, des hypothèses et des enjeux souvent essentiels pour la vie de l’homme. Elle reprend certains titres publiés auparavant dans Acteurs de la science.

Déjà parus
Claude WAGNER, L’ergothérapie, 2005. Philippe RAULT-DOUMAX, Etablissements de soins publics et privés. Y a-t-il un avenir au partenariat hôpital-clinique, 2005. Céline PELLETIER, Pratiques de soins parentales et négligence infantile. Des signes au sens, 2004. Bahram MATINE, François RÉGNIER, Des maux en parole. Conversations sur une pratique médicale multiculturelle, 2004. Jacques LIRON, Médecin malgré tout, 2004. Emmanuelle DHONTE-ISNARD, L’embryon surnuméraire, 2004. Emmanuelle DHONTE-ISNARD, L’embryon humain in vitro et le droit, 2004. Philippe RAUX-DOUMAX, Hôpitaux, cliniques, quel futur ?, 2004. Pierre SCHULLER, La face cachée d’une vocation. Lettres à un futur médecin. Préface de Bernard Lebeau. Elie BERNARD-WEIL, Stratégies paradoxales et Sciences humaines. Philippe CASPAR (Sous la direction de), Maladies sexuellement transmissibles. Sexualité et institutions. Maria KANGELARI, Toxicomanie, sciences du langage, une approche clinique. Jean-Claude BOUAL et Philippe BRACHET (Sous la direction de), Service public et Principe de précaution.

Arnault PFERSDORFF

Éthique et pédiatrie
Témoignage

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L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Ouvrages du même auteur : Le Cachot du Roi, roman, éd. Publibook Henriette d’Angleterre, Biographie, éd. Publibook La momie du TGV, roman, éd. Publibook Loubna, récit, éd. Publibook

www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2006 ISBN : 2-296-00317-6 EAN : 9782296003170

À ma femme Françoise à Anne, Louise, Hubert, Pierre

« Le médecin des âmes, le prêtre, le confesseur. Il en coûte à qui vous réclame, Médecins du corps et de l’âme. » La Fontaine

Sommaire
Hippocrate : le serment....................................................... 11 Le jargon médical ............................................................... 35 Le tenseur du fascia lata ..................................................... 43 L’hôpital ............................................................................. 59 L’arrêt Perruche.................................................................. 83 La réanimation néo-natale ................................................ 109 La mort ............................................................................. 123 La pédiatrie : le puzzle ..................................................... 143

Hippocrate : le serment

« La science médicale doit être avant tout la connaissance des causes de l’apparition ou de la disparition des maladies, car la thérapeutique en découle suivant le principe que la maladie est guérie par ses contraires. Seule la connaissance des causes peut éliminer le hasard qui est le contraire de l’art. Ces causes doivent être cherchées principalement dans les changements brusques, contraires à l’habitude, que ce soit dans le régime ou dans le climat. Ces changements brusques entraînent un déséquilibre des composants élémentaires du corps humain (qualités ou humeurs), qui, dans l’état de santé, sont équilibrés et mélangés (crase). La thérapeutique, qu’elle soit pharmacologique ou diététique, doit rétablir l’équilibre initial en procédant, si possible, graduellement. » Cette jeune femme qui s’avance, recouverte d’une toge noire surmontée d’un trait d’hermine, est pâle. Depuis quelques mois, la date fatidique s’approche. Elle a dû s’entendre avec le secrétariat de la Faculté de médecine. En accord avec son président du jury, choisi également par elle. Tout cet enchaînement irrémédiable se met en place peu à peu. Elle va soutenir sa thèse de médecine, passage obligé pour clore cet épisode qui n’en finit plus dans sa vie de futur praticien.

Éthique et pédiatrie

Je me souviens de cette salle de soutenance au rez-dechaussée de la Faculté, donnant directement dans le hall. Depuis le début de mes études, combien de fois ne suis-je pas passé devant pour me rendre vers le secrétariat ou vers la bibliothèque. Ou bien lors d’examens, pour rejoindre les toilettes. De temps à autre, les doubles portes s’ouvraient : c’était le temps de la délibération du jury. Les familles, les proches, les collaborateurs en profitaient pour rassurer celui qui allait entrer pour de bon dans la peau d’un docteur en médecine. D’autres tiraient sur une cigarette salvatrice, y allant de leurs remarques. Et moi je passais devant cette petite assemblée où parfois un visage m’était familier. Cette étape me paraissait encore tellement lointaine, de si nombreux partiels à réussir, les années s’alignaient, une, deux, trois, les voyages en Amérique du sud, trois encore car la Colombie m’avait retenue, les couloirs, mon poste d’assistant en anatomie, encore quelques examens passés à la sauvette entre deux avions et un job d’infirmier pour payer le tout, encore une troisième année pour parfaire mon espagnol. Et puis la quatrième année. Encore les portes battantes, mes contemporains cette fois-ci qui soutiennent leur propre thèse, ils n’ont pas voyagé. Et toujours les cigarettes qui s’allument dans la salle de soutenance même, il n’y avait pas encore les coins fumeurs. Une pause, le Pacifique à 5 dollars par jour, souvent gagnés en chargeant un bananier. Puis le retour dans ces amphithéâtres. Le terme approchait, moi aussi au milieu de ces pérégrinations, je ne faisais que reculer pour mieux sauter. Ma propre soutenance de thèse viendrait à son tour. Je pensais alors au temps de Galilée où l’on soutenait que la circulation du sang n’existait pas, quel chemin parcouru.
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La déontologie médicale traite des devoirs professionnels des médecins. Le « père » en serait Hippocrate, et son serment, la référence ultime. Au moyen âge, la déontologie suit les préceptes ecclésiaux. À la Renaissance, elle reflète les aspirations humanistes de l’époque. Au siècle des Lumières, l’accent est mis sur les droits de l’individu, donc sur le devoir pour le médecin de ne rien révéler des confidences du malade. C’est le XIXe siècle qui fait revivre le serment d’Hippocrate. Mis au goût du jour, il légitime, à la fin du siècle, la déontologie que les syndicats médicaux, enfin officiels, demandent à leurs adhérents d’observer. Le respect de la « charte médicale » devient la pierre de touche, dans les années 1920 : libre choix du médecin par le malade, liberté des prescriptions, entente directe en matière d’honoraires, paiement direct des honoraires par le malade au médecin. Les puristes ne peuvent séparer le nom d’Hippocrate de celui de Cos où il naquit en 460 avant J.C. Mais c’est Platon qui lui donnera ses lettres de noblesse, Aristote aussi. Il est l’héritier des asclépiades, ces prêtres médecins initiés de l’école d’Asclépios, mieux connu de nous sous le nom d’Esculape. Demi-dieu de la mythologie grecque. On remontait alors bien plus loin, vers 1500 avant J.C. en Egypte. L’enseignement hippocratique fera la synthèse des connaissances de cette école initiatique. Il fallait pour y accéder faire preuve de sincérité et de son mérite. Il y avait donc recherche philosophique et pour la recevoir il fallait en être digne et passer des épreuves qui étaient sanctionnées par un serment. Celui-ci n’a plus guère de rapports dans ses fondements avec ceux qui se sont succédé depuis 1834 en France. La médecine a évolué et dans ses buts, et dans ses quêtes, et dans ses moyens. Donc dans son essence même.
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La médecine hippocratique était de nature métaphysique et expérimentale car à cette époque on associait l’observation physique et psychique. Ceci avait autant de valeur. Quel que soit le procédé, le but à atteindre était la prévention des maladies et la guérison. Il s’agissait d’une médecine rationaliste mais non matérialiste. Le divin se confond en effet avec la Nature et la Nature comme pour Paracelse est la source de la guérison. Il fallait apprendre à aider la nature en l’être humain, à vaincre la maladie avec une thérapie simple et naturelle. On le verra dans l’évolution du serment lu désormais depuis 1996 par les récipiendaires où une place est laissée à la bonne appréciation du praticien dans l’agonie de l’homme qu’il ne faut pas prolonger. Euthanasie, bonne mort, mort douce et sans souffrance, rien qui rappelle les anciens Grecs où la mort devait être violente. Socrate la voulait publique et la ciguë n’avait rien de doux. Le Maître pouvait choisir la cause de sa mort, ainsi que le jour, ce qu’il fit, puisque sa vie pouvait rester sauve, ce qu’il refusa. Je me souviens : nous étions quelques étudiants déjà avec quelque expérience et nous nous trouvions au chevet d’une vieille dame édentée et parcheminée. Nue dans ce lit du service de réanimation pour adultes, parcourue de drains urinaires et bilieux, de perfusions de sérum glucosé à 10 %, de plasma encore non protégé contre les hépatites à venir, les années 80, des hématomes nombreux çà et là sur ce que nous apercevions de ses maigres membres, restes indélébiles de quelques vilains trocarts. Elle était là, immobile, la gorge sèche, maintenue artificiellement en vie par ces pousse-seringues savamment réglés en millilitres par heure. Le visage de la mort rôdait sur ce visage pourtant riche en heures de vie qu’aucun d’entre nous n’imaginait. Nous étions là à nous faire conter son histoire, la seule qui pouvait nous
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intéresser : celle qui s’était écoulée depuis la veille. Un acte désespéré qui avait mené cette inconnue au service des urgences où je faisais un stage. On savait que jamais un médecin ne l’avait approchée, aucune thérapeutique n’avait souillé son corps que nous exposions là dans sa plus touchante nudité. Son ventre maculé de taches de vieillesse que seul son miroir avait eu le privilège de contempler jusqu’alors, ses seins vides tout pâles qui avaient donné la vie et certainement du plaisir à des hommes. Je ressentis comme une impression de dégoût et pourtant que n’avais-je déjà vu. La mort s’approchait. L’infirmière aussi pour lui prendre le pouls, misérable lien qui empêchait encore cette pauvre vieille de rejoindre ses souvenirs, ses espoirs de toute une vie recueillie, peutêtre. Ce sexe encore fourni, tout blanc, pas sec, propre malgré la sonde qui le reliait à une poche qui devait être régulièrement examinée. Une des paupières est restée vaguement ouverte après l’examen du chef de clinique. La pupille réagit bien, mais les yeux vagabondent. On la croirait morte, et ce n’est que le scope qui trône assourdissant à ses côtés qui rassure, elle est vivante. Pourtant le tracé est irrégulier et les artères de cette femme ont dépassé depuis longtemps les 90 ans. L’auxiliaire a terminé de vérifier, l’interne à son tour cherche à palper la rate chez la moribonde qui est déjà tournée vers d’autres cieux. La nudité persiste et déjà une vingtaine de personnes sont passées depuis quelques minutes dans la non-intimité de ce boxe de réanimation. Mais personne ne fait attention à elle, sauf nous qui sommes là pour nous laisser enseigner et admirer l’art de déshabiller la maladie. Les draps ont été remis et le souffle de la vie paraît immaculé subitement. Quel contraste que cette femme grise, au
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ventre dévoilant les contours de ses intestins tant elle est maigre, et au sexe encore plutôt beau. On se croirait presque devant Jésus dans les bras de sa mère après l’agonie. Et nous sommes tous là en Vierge Marie à contempler ce linceul, mais la comparaison s’arrête là. Le descriptif se poursuit. Celui dont la garde se termine continue l’histoire qui s’est tragiquement écrite depuis cette nuit, alors que je mangeais un Baeckeofe avec des amis, que mes voisins regardaient Pivot et que dans la maison en face une femme blonde s’ennuyait. Minuit, cette vieille que la vie ne retenait plus, que la solitude de ses 95 ans autorisait à ne plus être jugée, cette femme désormais abandonnée au jugement d’un interne, d’une chef de clinique, de quelques étudiants, allait trouver une vie nouvelle qui lui échappait totalement. Au nom de la morale chacun allait donner son avis médical sans se laisser engluer dans des considérations philosophiques. Nous étions alors dans l’éloquence médicale, celle qui permet de s’arroger le pouvoir décisionnel. La vraie éloquence pourtant se moque de l'éloquence ; la vraie morale se moque de la morale ; c'est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l'esprit qui est sans règles ; car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l'esprit. Chacun voulait donner son opinion, et pourtant nous autres étudiants, nous nous gardions bien d’émettre le moindre avis, nous étions là pour apprendre, non pour juger. Il y avait la rate, le pouls, l’auscultation, quelle aubaine ce corps se laissant faire. Et cependant une voix s’éleva, derrière moi. Nous venions d’apprendre que cette pauvre vieille avait décidé de mettre fin à ses jours et que sans notre intervention, elle serait aux côtés de l’aimé disparu,
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aux côtés de ses rêves. L'honneur lui appartient d'avoir ouvert la porte à quiconque osera, d'une âme belle et forte, pour vivre dans le ciel, en la terre mourir… Cette voix s’élève, pure, spontanée, jeune, pas encore dégradée par les limites de la connaissance, par la souffrance de l’autre, par la lente forge de ce masque que chaque médecin doit se construire pour cacher ses limites. C’est Bruce, il est plus âgé que nous tous. Il vient d’Amérique du Nord, cette terre où les compromissions ne sont pas les mêmes que les nôtres. Il est choqué et il le dit. Qu’on respecte le choix de cette vieille. Elle a voulu partir, elle avait ses raisons ; comment peut-on la violer dans tous les sens du terme. Si cette voisine n’était pas intervenue, que ne serait-elle mieux là où son désir profond la portait. Arrêtons ce simulacre. « Moi, si j’étais médecin, j’aurais honte. » La voix de Bruce a parlé, même si elle est accompagnée de l’accent de son terroir de la Californie de l’Est, celle des routes qui n’en finissent plus, là où les pompes à essence illuminent les escales. Le chef de service s’est ressaisi. Je me souviendrai toujours des lames de feu que ses yeux lâchèrent vers ce jeune qui avait eu le courage. Lui. Nous craignîmes pour ces quelques mots de vérité sortis du fond des larmes. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. Bruce, tu n’as pas encore prononcé ce serment, tu ne sais pas ce que c’est, quand tu seras tout seul, que feras-tu ? Quel combat. Quel courage, cependant. Tu m’as appris le dégoût du mépris, le respect de l’individu.
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