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Etienne Tshisekedi

De
205 pages
Au début des années 1980, au plus fort de la dictature imposée par le "maréchal" Mobutu, un groupe de treize parlementaires zaïrois fondent, au péril de leurs vies, un deuxième parti politique. Parmi eux, Etienne Tshisekedi Wa Mulumba. Arrestations, tortures, humiliations: aucune intimidation n'entamera la détermination d'Etienne Tshisekedi. Ce livre est le récit de ce long et difficile combat, riche en rebondissements.
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Dieudonné Ilunga Mpunga
Etienne Tshisekedi
Le sens d'un combat
Préface de Léon de Saint Moulin
Collection Comptes Rendus
L'HarmattanComptes rendus
Collection fondée et dirigée par Eddie Tambwe
Dernière parution
. Anatole Collinet Makosso, Emile Bosuku, Orner Kande et
Eddie Tambwe, L'Affaire des disparus du Beach de
Brazzaville, 2007.
A paraître
. Mwenze Kongolo, Laurent-Désiré Kabila, Ma part de
vérité.
. Kasongo-Numbi Kashernukunda, Changement climatique
de la Planète. Les eaux et forêts de la RDCongo. Les
enjeux.
. Moise Nyarugabo, Mes cents jours au ministère de
l'Economie.
. Philémon Mukendi Tshimuanga, Entre crise et
renaissance. Comment réinventer l'espoir en RDCongo ?
. Eddie Tambwe, RDCongo : Vie et Mort des Intellectuels.Pour Vero Kalanga Kalambayi
ma chère épouse et à Merveille Kalanga Ilunga, ma filleREMERCIEMENTS
Ce livre n'aurait pu être écrit sans la participation de nombreuses
personnes à qui nous tenons à exprimer de tout cœur notre gratitude. Nous
devons tout particulièrement remercier Jean-Pierre Tshinemu et Jean-
Baptiste Kandolo MB. Sayal pour le remarquable travail de toilettage de
notre texte.
Que Léon de Saint Moulin trouve ici l'expression de notre gratitude pour
sa disponibilité et ses précieuses remarques. Nos remerciements s'adressent
aussi à Kasongo Mpau Oking avec qui nous avons eu à échanger longuement
sur les rapports entre le Zaire et ses partenaires, à Laurent Kalombo
Tshindela pour l'amitié, l'enthousiasme pour le projet, les encouragements et
la passion partagée pour la recherche, les choses de l'esprit, ainsi qu'à tous
les autres amis qui ont toujours été présents lors de l'élaboration de ce
travail: André Lubanza Mukendi, Francis Kabuya, Willy Kalengayi,
Dominique Tshinke, Solenge MIlemba, Marie Flore Nzeba Ilunga
Kadinshima et son épouse Vero Baka. Nous exprimons également notre
reconnaissance à monsieur et madame Mutinga pour I'hospitalité nous
accordée pendant trois mois afin de consulter la bibliothèque familiale. Nous
sommes aussi redevable à Tshilombo wa Nshimba et Gilbert Tshimanga
Mundela pour leur soutien et leurs suggestions, Pius Tshibaka et à Mamba
Albert pour des informations très utiles sur Etienne Tshisekedi, à maître
Mbuyi Kapuya et à son épouse, maître Kapinga Mujinga pour leur assistance
morale.
Toute notre reconnaissance à Serge Kabeya Katompa et Thorn's
Zomesua pour la saisie impecable de notre texte. Enfin, à tous ceux-là qui
sont conscients d'avoir contribué d'une manière ou d'une autre, à la
réalisation du présent ouvrage, nous disons: merci.Préface
Dans de nombreuses disciplines, on assiste aujourd'hui à un retour au
récit comme source particulièrement riche de connaissances et de
compréhension de la vie. En histoire, un intérêt croissant est porté aux récits
de vie. Il va pour une part aux informations qu'on peut y trouver sur des
événements particuliers, mais il porte surtout sur la lecture de ces dont ils sont porteurs.
Les récits ne sont en effet nullement un matériau brut. Ils sont une
construction, dans un cadre social. Ils expriment une mémoire plus ou moins
collective, la compréhension qu'une culture a eue des événements qui ont
fait son histoire et les valeurs en fonction desquelles elle imagine son avenir.
Le texte de Dieudonné Ilunga Mpunga sur la lutte politique d'Etienne
Tshisekedi, ses idées, son charisme, sa constance, bref sur le sens de son
combat, appartient à ce genre littéraire. On n'y trouve guère comme
références littéraires que des renvois à des journaux paraissant surtout en
RDCongo ou à des écrits d'actualité. L'ambition de l'auteur n'était pas de
faire le point, sous l'angle original de la carrière d'Etienne Tshisekedi, des
connaissances et de la réflexion accumulées dans de nombreuses
publications sur la période mouvementée allant de 1960 à la chute de
Mobutu en 1997. Il voulait, avec une sympathie qui n'est pas exempte de
critiques, éclairer la personnalité et les idées d'un homme qui reste un acteur
important de la scène politique contemporaine.
Sans être le porte-parole de cet acteur, il exprime la façon dont il a sans
doute été perçu par beaucoup. Ses silences sont dès lors aussi éclairants que
ses points d'intérêt. L'opinion publique, comme le livre, n'a qu'une vision
très généralisante de la RDCongo, dans laquelle le Kasai lui-même n'est
guère differencié du reste du pays. Elle se cristallise par contre sur la
dénonciation des perversions introduites dans la gestion de l'Etat et de la
société par la Deuxième République et sur les valeurs selon lesquelles on
espère la voir réorganiser.
Nous pensons que ceux qui liront ce récit termineront effectivement leur
lecture avec une compréhension plus riche des forces et des limites
d'Etienne Tshisekedi. Puissent-ils en devenir des acteurs plus judicieux et
plus efficients de la démocratisation et du progrès social, dont la
préoccupation marque toutes les pages de ce récit.
Léon de Saint Moulin
Professeur émérite,
Membre du Centre d'étude pour l'action socialeIntroduction
En 1965, Mobutu, alors lieutenant-colonel et commandant en chef de
l'armée nationale congolaise, perpètre un coup d'Etat militaire en chassant
du pouvoir M. Joseph Kasa-Vubu, premier président de la République
démocratiquement élu. Le jeune officier justifie son coup de force par son
souci de mettre un terme aux guerres fratricides qui déchirent le pays, de
restaurer l'unité nationale et de garantir le bien-être des citoyens en
détérioration constante. Mobutu liquide toutes les institutions républicaines
et tous les partis politiques. Et grâce à l'appui militaire et financier de
l'Occident à la faveur de la guerre froide, il instaure une dictature des plus
féroces qu'ait connue l'histoire universelle et devient le seul maître du
Congo qu'il a rebaptisé Zaïre.
Vers les années 80, l'homme du 24 novembre, qui s'était accordé cinq
ans de pouvoir, est encore sur le trône. Le lieutenant-colonel est devenu
maréchal. Le MPR, son parti unique, est fait de surcroît Parti-Etat, un parti
omniprésent dans la vie nationale. Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa
Zabanga, président de la République, s'est fait Dieu: il se nomme maréchal
du Zaïre, président-fondateur du MPR, père de la Nation, guide éclairé,
I'homme-providentiel, le sauveur. Il est président de la République,
président du Conseil exécutif (chef du gouvernement), commissaire d'Etat à
la Défense, commissaire d'Etat au Plan, chef d'Etat-major des Forces armées
zaïroises. A travers tout le pays, on chante et on danse pour le maréchal et
pour sa mère, Marna Yemo, autour de laquelle se tisse un récit semblable à
la vie de la Sainte Vierge Marie...
Pendant ce temps, les détournements des deniers publics, les fêtes
fastueuses, les dépenses incontrôlées pour le prestige du régime, la
corruption, le népotisme et divers abus de pouvoir finissent par plonger le
peuple dans une misère noire et un malaise visibles. Mais personne n'a le
courage de le dire tout haut: la politique de terreur instaurée depuis la
guillotine de Kimba, Bamba, Mahamba et Anani jusqu'à l'écrasement des
Ex-gendarmes Katangais grâce aux troupes françaises (guerre de 80 jours)
en passant par les meurtres de Kudia Kubanza, de Pierre Mulele, d'André
Guillaume Lubaya, de Matanda... a achevé de réduire le peuple au silence.
Pourtant, à l'extérieur, les sponsors du Régime Mobutu rivalisent d'éloges
pour le père de la nation zaïroise à travers leurs presses. Ils ont fait de lui le
médiateur de plusieurs conflits entre pays africains.
Tout, en tout cas, indique que la Deuxième République est
confortablement assise. Peut-être est-ce fort des garanties de la pérennité au
pouvoir moyennant le bradage du patrimoine national que Mobutu et les
dignitaires de son régime ignorent les droits fondamentaux, parmi lesquelsles libertés d'association, d'expression... et gomment de leur action
gouvernementale la quête du bien-être, minime serait-il, du peuple zaïrois.
Mais nul ne peut prétendre tromper tout le peuple tout le temps, disait
Abraham Lincoln. En effet, excédés par l'incurie et l'arrogance mobutiste,
un groupe de patriotes zaïrois résout de tirer la sonnette d'alarme à travers
une lettre historique adressée à celui-là même qui avait fini par devenir le
fossoyeur du Zaïre. Mais, grisé par le soutien de ses sponsors et de ses
impressionnants services de sécurité, Mobutu réagit avec une brutalité
mémorable. C'est le début des sévices et du maquis des fameux 13, qui
donnent plus tard naissance à l'Union pour la Démocratie et le Progrès
Social, UDPS.
Commence ainsi une longue lutte contre le système dictatorial de
Mobutu, au cours de laquelle s'illustre Etienne Tshisekedi wa Mulumba, un
ancien ministre du dictateur, membre de son Conseil législatif (Assemblée
nationale), un des fondateurs et idéologue du Mouvement Populaire de la
Révolution (MPR). Le contexte international ne se prête pas à un lâchage
brutal des despotes par leurs tuteurs occidentaux. Mais il ne se prête pas non
plus aux dictateurs cruels, responsables d'une exploitation avilissante,
devenus encombrants pour leurs promoteurs.
Coup du hasard ou, certainement, loi de l'histoire, il vint un Gorbatchev à
la tête de l'Union soviétique. Grand visionnaire contemporain, il prévoit une
débâcle de son pays suite à une crise profonde générée par des années
d'investissements tournés vers l'armement. Pour sauver l'URSS, il faut
chercher des moyens auprès du bloc occidental, ce qui impose une profonde
restructuration idéologique (perestroïka). Dès lors, les rivalités militaires
sont dépassées au profit des rivalités économiques. Finie donc la guerre
froide! Ainsi naît un nouvel ordre international sous-tendu par le dégel des
relations américano-soviétiques.
Le groupe des «13» bénéficie ainsi d'une ouverture démocratique
relative qui lui permet de mettre en place des mécanismes de lutte contre le
système dictatorial. Les fondateurs de l'UDPS bénéficient aussi des
aspirations du peuple zaïrois à la démocratie et au bien-être. Etienne
Tshisekedi ne tarde pas à prendre la tête de cette opposition et de ce combat
qu'il incarne durant près de deux décennies. Quels sont les objectifs du
combat d'Etienne Tshisekedi et de l'UDPS ? De quels moyens disposaient-
ils pour affronter la dictature mobutienne ? Quels résultats ont-ils obtenus?
Autant de questions auxquelles nous tentons de répondre dans cet ouvrage en
seize chapitres qui relate pas à pas les grands moments de ce combat et de
cet homme qui a marqué l'histoire du Congo/Zaïre de la fin du XXè et du
début du XXIè siècle. Nous présentons d'abord Etienne Tshisekedi. C'est la
er
matière du 1 chapitre. Le deuxième chapitre s'attache à retracer brièvement
la genèse de l'opposition au Zaïre avant d'aborder, au troisième chapitre, la
création de l'UDPS en février 1982.
12Avec patience et minutie, nous relatons, à partir du quatrième chapitre, la
cascade d'accords, de concertations et de conclaves qui ont caractérisé le
combat contre la dictature mobutienne et l'opposition sous la direction
d'Etienne Tshisekedi. C'est la matière que le lecteur découvrira du
quatrième au seizième chapitre. Le dernier chapitre, enfin, s'occupe de la
chute de Mobutu et de sa fuite du Zaïre, une ruine cocasse qui, sans garantir
la démocratisation du pays, a le mérite de mettre un terme à la folie d'un
homme qui, venu pour cinq ans au pouvoir, selon ses propres termes, en a
fait trente-deux.
13Chapitre I :
Etienne Tshisekedi Wa Mulumba : l'homme
« Vivre, c'est évaluer ... »
(Nietzsche)
Au Zaïre, il y eut un Mobutu. Un géant. «Homme seul ». Il y eut aussi un
colosse, un titan. Un «Vertébré », incarnation de l'opposition en république
du Zaïre. Pourtant, quelques années auparavant, il avait été un des
idéologues et des artisans du Mouvement Populaire de la Révolution et de ce
qui deviendra le régime Mobutu. C'est donc ce personnage qui, pour des
raisons que nous évoquerons plus loin, est devenu le plus célèbre opposant
de l'histoire de la République. Ce monument, c'est Etienne Tshisekedi wa
Mulumba, à qui nous consacrons ce livre.
Naissance
A Tshikapa, dans l'actuelle province du Kasaï occidental, vivait Alexis
Mulumba, époux d'Agnès Kabena Mwauka. Bien que résidant dans ce
territoire, précisément à Mayi-Munene, à la Forminière, Alexis Mulumba
était natif du village Mupompa (Bena Mpuka Mukwa Ntombolo), dans le
territoire de Kabeya Kamwanga, district de Tshilenge, province du Kasaï
oriental. Il convient de signaler qu'à cette époque le pays comptait quatre
provinces. Ce fut l'époque du gouverneur général Pierre Ryckmans. C'est en
1960 que le Sud-Kasaï deviendra une province autonome: le Kasaï oriental.
C'est par un beau jour de décembre 1932 que le couple Mulumba
s'enrichit d'une unité. En tshiluba, langue de grande communication du
Kasaï, le mois de décembre se dit « Tshiswa munene» : c'est le mois de
l'abondance. On y récolte tellement à manger que même les chiens sont
repus. Le quatorzième jour de ce mois de décembre 1932 naît, dans la
famille Mulumba, un garçonnet robuste. Il plaît au père de le nommer
Etienne Tshisekedi. Plus tard, l'enfant reçoit pour post-nom le nom de son
père à la faveur du vent de l'authenticité zaïroise qui souffle sur la
république en 1973 à l'initiative de Mobutu.
Le père, Alexis Mulumba, est catéchiste et instituteur célèbre à Tshikapa.
La mère, elle, est fort remarquable par sa douceur et son hospitalité. Ce qui
lui vaut le sobriquet de « Baba Agnès », littéralement « Maman Agnès ». Les
prêtres catholiques admirent ce couple de fervents chrétiens qu'ils mutent de
Tshikapa à Kabuluanda, une des grandes missions des Scheutistes au Kasaï
occidental. C'est là qu'Etienne Tshisekedi, qui grandit dans une famille unie,
commence ses études. Il est bon de signaler qu'Alexis Mulumba, catéchiste
et instituteur, lit beaucoup. Il en est de même d'Agnès Kabena,elle aussi avant son mariage avec Alexis. De plus, elle travaille énormément,
tantôt à la paroisse, tantôt aux domiciles des parents des enfants sous sa
direction. Leur fils héritera d'eux la difficile qualité de lecteur. Clément
Lumbala (le nom du père d'Alexis Mulumba), Etienne Tshisekedi,
Alexandre Mulumba, Gérard Mulumba et Gabriel Lusanga reçoivent
d'Agnès une discipline rigoureuse. En effet, les jours de congé, Baba Agnès
aime aller aux champs avec tous ses enfants. A leur retour, pas de
divagation: les uns jouent dans la cour familiale, les autres revoient leurs
matières scolaires. Alexis et Agnès sont convaincus que les vacances ne sont
pas une occasion d'errance pour les enfants. Sur cette question, aucune
famille ne leur ressemble.
L'école primaire
ère
A Kabuluanda, Alexis Mulumba enseigne en 1 année primaire. Il
enseigne ainsi tour à tour à Alexandre, Etienne Tshisekedi, Gérard et
6èmeGabriel. Plus tard, Alexandre enseignera en primaire. Et tour à tour, tous
ses frères nés après Etienne Tshisekedi passeront entre ses mains. Soucieux
de l'épanouissement de sa famille, le père de Tshisekedi la fait déplacer de
Kabulwanda vers l'actuel Tubuluku, au Kasaï occidental. Le père Joseph en
est mécontent, tenant à garder à ses côtés cet excellent enseignant et fervent
chrétien dont il admire la rigueur. Au demeurant, cette décision n'enchante
aucun prêtre de Kabulwanda. Aussi le père Marcel entreprend-il tout pour ne
pas s'éloigner de ce laïc engagé. Et ensemble, ils vont à la recherche d'une
nouvelle terre où installer une mission catholique. Ils choisissent l'espace qui
deviendra l'actuelle paroisse Ntambwe Saint-Bernard, à quelques kilomètres
de l'aéroport national de kananga. Ils avaient évité auparavant tous les
alentours de Ntambwe qui abritaient des serpents venimeux.
A Ntambwe, Alexis Mulumba et sa famille se sentent à l'aise: ils se
retrouvent proches de la nature, proches de leur terroir et, de surcroît,
proches de Dieu. Ce chrétien engagé impose le chapelet matin et soir à sa
famille et à ses enfants, en plus de la prière après le réveil et avant de se
coucher. C'est un devoir sacré auquel personne ne peut déroger. Pendant ce
temps, la famille s'est agrandie considérablement: six garçons et trois filles.
Le malheur visite même les familles les plus unies, les plus heureuses.
Alexis Mulumba et Agnès Kabena en font une expérience à Ntambwe Saint-
Bernard: une de leurs trois filles meurt à l'âge de neuf ans. La famille est
très affectée. Mais, chrétienne, elle retrouve le calme, la paix et le courage au
souvenir des paroles bibliques selon lesquelles celui qui donne est celui qui
reprend. Quelque temps après, le mauvais sort frappe de nouveau: un fils
quitte la famille pour l'au-delà.
Dieu n'oublie pas des bons services rendus. Aucun prêtre ne pouvait
rester indifférent à l'excellente prestation de papa Alexis Mulumba. Les
pères scheutistes le nomment directeur d'école. Sa réputation grandit, surtout
16que la rigueur de l'éducation qu'il inculque à ses élèves est remarquable
dans leur expression et dans leurs attitudes. La même rigueur s'applique à
l'éducation qu'il donne à ses propres enfants comme à ses neveux. Aucune
discrimination ne s'observe dans le traitement des enfants vivant sous le toit
de papa Alexis! Illes récompense et les punit de la même manière. Sous le
poids de l'âge, Alexis Mulumba renonce à l'enseignement et ne s'occupe
plus que du catéchisme. Et il est fait Kapita, avec pour rôle le contrôle des
travailleurs de la mission Ntambwe Saint-Bernard. Etienne Tshisekedi suit
fréquemment les enseignements que son père transmet aux catéchumènes. Il
l'assiste aussi au lotissement de terres dans cette mission. Alexis obtient lui-
même deux parcelles, l'une abrite les enfants, et l'autre les parents. La
discipline imposée aux enfants favorise une instruction de qualité: le moins
instruit des enfants de papa Alexis est celui qui enseignait au primaire,
Clément Lumbala, ce qui signifie qu'il a arrêté son parcours scolaire à
l'Ecole Normale. Tous les autres sont allés au-delà. Etienne Tshisekedi
figure parmi les plus brillants.
Un autre élément à signaler est l'ascendance du père de Tshisekedi sur
tous les autres Baluba vivant dans la contrée. Il les encadrait de main de
maître. Il pardonnait cependant facilement et aidait tout le monde sans
discrimination. Ils le surnommèrent « Mulumba Sala Diyoyo » : il ne pouvait
pas laisser le soleil se coucher sans se réconcilier avec ceux avec qui il avait
eu un désaccord. Etienne Tshisekedi héritera de son père cette même
qualité: la tolérance. A cette qualité s'ajoutent celles apprises des
enseignements du catéchisme de son père aux catéchumènes: l'amour du
prochain, de la vérité et de la justice.
Etienne Tshisekedi hérite aussi de son père le sens des responsabilités et
de la liberté. En effet, face aux défis qu'affronte la communauté des Baluba
à Kananga, papa Alexis les invite à prendre conscience de leur liberté et à se
prendre en charge. Et pour défendre les intérêts des membres de sa
communauté, papa Alexis n'hésite pas à dénoncer le mal quelle qu'en soit
l'origine. C'est ainsi qu'il se rend de temps en temps chez le père Marcel
pour le gronder sans ménagement. Et il entendait Alexis élever la voix, le
révérend-père Marcel fermait hermétiquement sa porte et gardait un silence
de mort. Etienne Tshisekedi, qui avait vu toutes ces scènes, en avait été
fortement marqué. Jeune encore, Etienne Tshisekedi se souvient avec
reconnaissance du chef Kalamba, protecteur des Baluba. En effet, Ngongo
Lutete et Lumpungu oppriment les Baluba, les pourchassent partout et les
vendent aux Arabes. Le chef Kalamba met en place un système de défense
pour protéger ceux des Baluba résidant sur son territoire. Etienne Tshisekedi
tire de cette histoire une leçon de défense de l'homme contre toute
oppression.
En famille, Etienne Tshisekedi est remarquable par le respect qu'il voue à
ses parents et par son grand souci du soin et de l'ordre dans toutes ses
affaires. Grandissant dans le contexte colonial, il réfléchit sur tout ce qu'il
17voit autour de lui: inégalités entre les enfants des colons et ceux des
colonisés, les humiliations infligées aux Noirs, les injustices... tout cela
frappe sa conscience et forge son caractère. De temps en temps il intervient
pour défendre des camarades victimes d'abus.
L'école secondaire
En 1948, le jeune Etienne Tshisekedi commence ses études secondaires
au collège Saint-Jean Berchmans de Kamponde, humanités gréco-latines. Il
est de la deuxième promotion de cette école fort célèbre. Très studieux, il
est régulièrement premier de sa classe. Il a cependant un concurrent de
taille: Kalala Kizito avec qui il a des rapports toujours tendus. Bien souvent,
si l'un est premier, l'autre est deuxième de la classe. Les deux concurrents
évoluent ainsi ensemble jusqu'à la fin de leurs études secondaires en 1954.
Tout au long de son parcours au collège Jean Berchmans, le jeune
Tshisekedi étale non seulement ses grandes qualités intellectuelles, mais
aussi des qualités humaines de courage, d'amour, de justice et de
dévouement pour la défense des intérêts des élèves du collège. Il n'y a rien
d'étonnant à ce que, fort remarqué par les pères dirigeants de l'école, dont
l'estime et le souci de l'instruction des jeunes Congolais à l'époque coloniale
étaient bien connus, Etienne Tshisekedi soit porté à la tête de la communauté
des élèves. Aux yeux des prêtres du collège, cette responsabilité est de
grande importance dans la gestion scolaire du collège Berchmans, surtout
dans les années 1950.
Dès son premier mandat en qualité de président des élèves, Etienne
Tshisekedi fait preuve de grande compétence dans la direction de ses
camarades. Ces derniers lui vouent un grand respect et une grande confiance.
Avec une franchise et un courage exceptionnels à l'époque coloniale, il
défend les intérêts des collégiens et il milite en faveur de l'amélioration des
conditions matérielles des collégiens. Ces derniers reconnaissent en lui un
gestionnaire autoritaire, rigoureux, mais simple, généreux, intègre et
humaniste. Ils reconnaissent aussi en lui un sens aigu de la justice pour tous.
Tshisekedi n'aime pas les blagues, mais il ne hait pas les blagueurs. Ses
camarades ne tardent pas à le surnommer «Monsieur le sérieux ». Monsieur
Gabriel Lusanga, propre frère d'Etienne Tshisekedi (il porte le nom de leur
grand-père du côté maternel), aujourd'hui professeur de droit à Louvain
(Belgique), exilé pour échapper aux vexations du régime Mobutu, a étudié
au collège Jean Berchmans de Kamponde durant le mandat de son frère aîné.
Il avait fait les frais de la rigueur et de la justice d'Etienne Tshisekedi.
Aujourd'hui, ceux des pères du collège de Kamponde encore vivants se
souviennent des qualités intellectuelles, morales et spirituelles de leur
collégien et ils éprouvent une fierté légitime devant les péripéties de la lutte
d'Etienne Tshisekedi pour un Etat de droit, pour la démocratie et pour le
progrès social en République Démocratique du Congo.
18Les études universitaires.
La politique éducationnelle belge en Afrique repose sur le principe selon
lequel il ne faut pas «mettre la charrue avant les bœufs ». Ils ne créent
l'université Lovanium que pour rappeler la célèbre université de Louvain.
De Lovanium sortira le premier manifeste nationaliste congolais: la
conscience africaine. En 1955, le roi Baudouin arrive au Congo pour la
première fois. L'université Lovanium est à sa deuxième promotion. Le jeune
Etienne Tshisekedi s'inscrit à la faculté de droit. Ce choix s'avère capital
pour son avenir professionnel et politique. «Chaque homme est une
exception en soi », disait le philosophe Soren Kierkegaard. L'exception de
Tshisekedi, c'est d'avoir développé, dès son enfance, le sens de l'honneur et
de la dignité humaine. Il puise dans son éducation familiale, dans son
expérience de la colonisation et dans son catholique la sève dans
laquelle il plonge les racines de sa démarche politique, une démarche fondée
sur les valeurs éthiques et spirituelles les plus élevées et sur une discipline
rigoureuse ainsi qu'une rigueur quasi obsessionnelle.
En 1958, Etienne Tshisekedi est encore étudiant. Il adhère au Mouvement
National Congolais. Cette adhésion sonne les débuts de sa carrière politique.
C'est à cette même période qu'il épouse Marthe Kasala, qui devient Marthe
Tshisekedi. Elle lui donnera plusieurs enfants. A cette époque, la population
congolaise s'élève à quinze millions d'habitants. Malheureusement, pas un
seul ingénieur, pas un seul médecin, pas un seul professeur d'université, pas
un seul légiste autochtonel. Deux ans plus tard, le pays accède à sa
souveraineté juridique. La métropole belge retire ses citoyens affectés dans
divers services de la colonie. Le recrutement des Congolais pour occuper les
postes désormais vacants s'impose. Pourtant, l'élite universitaire congolaise
n'offre qu'une dizaine de cadres et deux évêques. Seul le rayon politique est
bien fourni: vingt partis politiques, cent trente-sept députés, vingt-sept
ministres, dix secrétaires d'Etat. Avant l'indépendance, tous sont des clercs,
des vendeurs dans des magasins ou des chefs de tribu. Certains d'entre eux
savent à peine lire et écrire2.
Dès l'accession du Congo à l'indépendance, Etienne Tshisekedi réfléchit
sur la période coloniale, et surtout sur ce que sera le Congo postcolonial. La
population est découragée, déçue, désorientée. Mais l'action des premiers
leaders, en 1960, porte la marque de la conviction et de la détermination
d'ouvrir le pays à un avenir meilleur. Tshisekedi se pose la question
fondamentale de savoir comment donner le meilleur de lui-même pour
garantir au pays des lendemains radieux.
Le 14 septembre 1960, avec l'appui de l'Armée Nationale Congolaise, le
colonel Mobutu s'interpose entre le chef de l'Etat Joseph Kasa Vubu et le
1Ribeaud, P., Adieu Congo, Paris: Table Ronde, 1961, p. 13.
2 Idem, p. 27.
19Premier Ministre Lumumba en désaccord profond. Par ce premier coup
d'Etat, le colonel Mobutu neutralise les deux gouvernements antagonistes
(celui d'Iléo, illégal, et celui de Patrice Lumumba, légal), ainsi que les deux
chambres législatives. Et il confie momentanément la direction des affaires
de l'Etat à un collège des Commissaires Généraux, composé d'étudiants
universitaires. Comme il fallait s'y attendre, Etienne Tshisekedi en fait
partie. Il est fait commissaire adjoint à la justice de septembre 1960 à février
1961. Au cours de cette même année, le gouvernement sécessionniste du
royaume fédéré du Sud-Kasaï lui confie le portefeuille de la justice. Mais la
vie politique mouvementée de Tshisekedi ne lui fait pas oublier ses premiers
amours: le droit. C'est ainsi qu'en décembre 1962, l'université Lovanium le
proclame docteur en Droit, le tout premier du pays. A ce titre, il est appelé à
s'occuper du fonctionnement de l'appareil de l'Etat, notamment la fonction
publique et la magistrature. Tshisekedi a ainsi l'occasion de mesurer
l'étendue du désastre causé par le départ massif des « ronds-de-cuir» belges.
Il réalise la nécessité et l'urgence de former les cadres congolais pour
l'administration publique.
La fondation de l'ENDA
C'est dans ce contexte que naît l'Ecole Nationale de Droit et
Administration, ENDA. Etienne Tshisekedi est nommé directeur - le
premier - de cette école d'enseignement supérieur. A la collation des grades
académiques aux premiers lauréats de la première promotion de l'ENDA,
Etienne Tshisekedi prend déjà ses responsabilités dans son discours. Il
déclare en substance: «Le diplôme qu'on obtient à la fin d'un cycle
d'études n'est qu'une prétention de savoir dans la vie,. et lorsque nous
allons à l'école ce n'est pas pour devenir intelligent, mais pour mettre nos
capacités innées en évidence ». Plus loin, il ajoute: « Les gens naissent bêtes
ou intelligents et, si par un mauvais hasard un individu est né bête, il restera
bête, il restera bête même après des études supérieures au troisième cycle.
Même après trois doctorats, c'est une bête-type, puisqu'il appartient au sang
bête ».
Un modèle de gestionnaire
Etienne Tshisekedi se révèle un gestionnaire de grand caractère. Une fois
qu'une décision est prise, il ne recule plus, même devant des menaces de
mort. Tshisekedi n'a peur de rien. Il aime la vérité. Humble de nature, il veut
vivre et travailler en harmonie avec tout le monde. Il n'éprouve de la haine
pour personne, et il n'est pas rancunier. Il fait preuve d'une grande capacité
de tolérance. Mais il n'aime pas qu'un homme, ami ou pas lui demande
quelque chose deux fois. Il est intéressant de souligner que dans sa vie,
Etienne Tshisekedi se fait des amis sans considération de leurs origines
20tribales, sociales ou confessionnelles. Chrétien fervent, Etienne Tshisekedi
est peut-être un conservateur. C'est du moins ce que nous pouvons dire de
son option des messes latines et de son assiduité à ces cultes.
Un homme du peuple
Depuis qu'il exerce des fonctions publiques, Etienne Tshisekedi estime
qu'il n'appartient plus à sa famille, pas plus qu'il ne s'appartient plus à lui-
même. Il en donne la preuve en 1963. En effet, revenant d'un voyage en
Europe, il apprend la mort de son père. La dépouille mortelle du défunt père
n'est pas encore levée. Le recteur de l'ENDA apprend la mauvaise nouvelle
à l'aéroport. Se passant des services du protocole, il se dirige seul sur les
lieux du deuil. Tshisekedi laisse les funérailles se poursuivre comme prévu.
Aucune exhibition!
La confiance en l'avenir
Etienne Tshisekedi croit en la capacité des Congolais de corriger les
erreurs commises à l'indépendance du pays, de surmonter les difficultés, de
mener leur barque et de regarder l'avenir avec optimisme. Il est convaincu
de la volonté de milliers de Congolais de redresser le pays en réhabilitant
tout ce qui était bloqué après le départ des Belges. A condition, selon lui, que
le peuple décide de disposer de lui-même. Il lui faut, pour cela, des projets et
des objectifs clairs, et des dirigeants hardis et inspirés.
Tshisekedi rêve d'une société qui ressemble à celle que Jean-Jacques
Rousseau décrit dans son livre le Contrat social. Il affirme à cet effet: « La
vie cesse d'être un don précaire de la nature, (elle est) une renaissance de la
société. Les biens ne sont plus une possession, mais une propriété »1. Dès
lors, il s'engage à la recherche de cette société idéale dans laquelle les
hommes doivent trouver la justification de leur existence. Avec son ami
l'abbé Tshibangu Tshishiku, ils mènent ensemble une lutte contre toutes
sortes d'injustices dans leur journal des étudiants sur le campus de
Lovanium. Tshisekedi était absent de la Table Ronde de Bruxelles en 1960.
Son statut d'étudiant ne lui en avait pas donné l'occasion. Il ne participe
donc pas à la rédaction de la loi fondamentale calquée sur la Constitution
Belge. En revanche, il participe à la rédaction de la de
Luluabourg. C'en est une, celle-là: une Constitution écrite par les Congolais
eux-mêmes pour la première fois. L'acte est en lui-même historique!
L'immensité de la tâche de la réorganisation administrative du pays ne
détourne cependant pas Etienne Tshisekedi de sa vocation politique. En
1965, il est élu député national du Panaco, dans la circonscription de
Kabinda. Le 24 novembre 1965, le colonel Mobutu prenait comme prétexte
1 Rousseau, J. J, Le Contrat Social, Paris, Union Générale d'éditions, 1963, p. 23.
21le chaos et la misère du peuple pour arracher encore le pouvoir par un
deuxième coup d'Etat militaire. Il met ainsi fin à la jeune démocratie qui,
malgré les difficultés, germait déjà. Contrairement à toutes les allégations
visant à justifier le régime, ce coup d'Etat était le fruit d'une machination,
comme en témoigne tous les actes du nouveau président de la République.
Etienne Tshisekedi est nommé ministre de l'Intérieur. Quelques mois plus
tard, il est permuté au ministère de la Justice et cède l'Intérieur à Joseph
N'singea Udju. Peu après, il devient ministre d'Etat chargé du Plan.
Jusque-là, le gouvernement Mobutu se réfère à la Constitution de
Luluabourg bien que suspendue en grande partie. Tous les partis politiques
existent en fait. Le 20 mai 1967, Etienne Tshisekedi est l'un des parrains du
nouveau parti fondé par Mobutu, le Mouvement Populaire de la Révolution
(MPR). A cette époque, le MPR n'est pas encore un parti unique. Il peut
donc, constitutionnellement, coexister avec d'autres, même s'ils n'existent
pas dans les faits. L'article 4 de cette Constitution révisée prévoit qu' « il n y
aura pas plus de deux partis politiques en République du Zaïre »1. Cette
disposition offre la possibilité de débat entre partis.
En réalité, elle n'est qu'un trompe-l'œil, puisque dans les faits le MPR se
veut un parti unique jusqu'à son institutionnalisation en 1970. Et c'est là que
naît le différend entre Mobutu et Tshisekedi. Mobutu interprète cette
disposition comme une exclusivité du MPR, Tshisekedi comme la possibilité
de créer une seconde formation politique. Il a, certes, participé à la rédaction
de la Constitution révisée, mais il ne se cache pas derrière les figures de
style. Ses idées sont sans artifices, directes. Tshisekedi demeure cependant
au MPR. Il est nommé président de la Commission politique générale au
Bureau politique du parti. Sept mois plus tard, il est fait secrétaire national
au Bureau exécutif du MPR.
Bientôt, des divergences conceptuelles surgissent au sein du nouveau
parti. Elles prennent des proportions inquiétantes avec le massacre des
étudiants de Lovanium le 4 juin 1969. Pour avoir élevé la voix et condamné
cette horreur, Etienne Tshisekedi est condamné à quitter le gouvernement.
Pour l'éloigner du pays, Mobutu le nomme ambassadeur au Maroc en
septembre 1970. Il n'y fait pas longtemps. Il semble que cette nomination
était une manière de l'écarter du pouvoir, loin du pays. A son retour, il est
élu deux fois commissaire du peuple (député), entre 1975 et 1977. Il est bon
de signaler ici qu'entre la diplomatie et la députation, Tshisekedi avait siégé
comme membre du Bureau politique du MPR (décembre 1970 - février
1971). Cette fonction, il l'avait cumulée avec celle de membre du Conseil
d'administration de l'Université nationale du Zaïre (UNAZA).
Au Parlement, Etienne Tshisekedi brille de mille feux. Deuxième vice-
président de l'Assemblée nationale (1970, 1972, 1974), il devient premier
vice-président du Bureau permanent du Conseil législatif en 1971. Au cours
1Braeckman, C., Le Dinosaure, le Zaïre de Mobutu, Paris, Fayard, 1991, p.333.
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