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Eugène Woillez (1811-1882)

De
354 pages
Médecin de génie, Eugène Woillez (1811-1882) est non seulement l'inventeur de l'ancêtre des respirateurs artificiels modernes, mais aussi à l'origine d'une théorie sociale du traitement des aliénés et d'une technique de gravure sur cuivre permettant aux aveugles de lire et d'écrire. Il fut également un dessinateur et un aquarelliste hors pair.
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Eugène

Woillez

(1811-1882)

Le véritable inventeur du « poumon d'acier»

Acteurs de Collection dirigée par Richard à l'Université et Claude Brezinski, professeur

la Science Moreau, professeur honoraire de Paris XII émérite à l'Université de Lille

La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science.

Dernières parutions

Pierre Bayart, La méridienne de France ou L'aventure de sa prolongationjusqu 'aux Baléares, 2007. Claude Brezinski, Comment l'esprit vient aux savants, 2007. Serge Boarini, Introduction à la casuistique, 2007. Agnès Traverse, Le projet SOLEIL, 2007. Shefqet Ndroqi, Une vie au service de la vie, mémoires d'un médecin albanais (1914-1997), 2007. Ludovic Bot, Philosophie des sciences de la matière, 2007. Général d'armée Jean-Pierre Kelche, Grand Chancelier de la Légion d'honneur (sous la présidence de), Les Maisons d'éducation de la Légion d'honneur: deux siècles d'apport à l'instruction et à l'éducation des jeunes filles. Actes du Colloque organisé à l'occasion du Bicentenaire des Maisons d'éducation de la Légion d'honneur, Saint Denis, 5 avri12006, paru 2007. Jean-Paul Martineaud, De Vincent de Paul à Robert Debré. Des enfants abandonnés et des enfants malades à Paris, 2007. Joseph Averous, Sur mer et au delà des mers. La vie d'une jeune médecin de Marine, 1888-1904, préface de Jean Kermarec, 2006. André Krzywicki, Un improbable chemin de vie, 2006. Joseph Averous, Marie-Joseph Caffarelli (1760-1845), Préfet maritime à Brest sous le Consulat et l'Empire, 2006. Claude Brezinski, Histoires de sciences. Inventions, découvertes et savants, 2006. Paul Germain, Mémoire d'un scientifique chrétien, 2006. Marc de Lacoste-Lareymondie, Une philosophie pour la physique quantique, 2006. Jean-Paul Moreau, Un Pasteurien sous les tropiques, 2006.

Jean-Pierre Renau

Eugène

Waillez

(1811-1882)
de l'Académie de médecine

Le véritable inventeur du « poumon d'acier»

Inventeur du spiroscope, du cyrtomètre, de la galvanographie, d'une nouvelle sociologie des aliénés d'une méthode d'écriture pour les aveugles Archéologue des monuments religieux de l'Oise

L'Harmattan

Du même auteur: Les Animaux techniciens de l'impossible Cercle du livre économique Nathan - 1969 L' homme qui croit au soleil Livre interview de J. -P. Girardier Coll. "Pourquoi je vis" Cerf - 1979 Thomé de Gamond (1807-1876) Pionnier du tunnel sous la Manche L'Harmattan - 2001 La Tribu Rachel Six frère et sœurs comédiens sous le second Empire L'Harmattan - 2004 Nous, les hommes du Tunnel! Livre interview de Philippe Cozette, premier "piéton" sous la Manche Éditions "Europe Nord Médias" - 2005 Norbert Ségard (1922-1981) Une vision de la science au service de l'homme Éditions "Europe Nord Médias" - 2006 Marius Michel Pacha, le bâtisseur (1819-1907) 200 phares en Méditerranée, une ville en rade de Toulon L'Harmattan - 2006

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique j 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05937-5 BAN: 9782296059375

Au souvenir d'Eugène Woillez qui décida un jour que son invention ne lui appartiendrait pas, mais demeurerait, à la libre disposition de l'humanité.

Remerciements
L'auteur remercie celles et ceux qui ont bien voulu apporter leur contribution à la réalisation de cet ouvrage et tout particulièrement - le Pr Marcel Woillez, petit-neveu du Pr Eugène Woillez ainsi que son épouse qui ont, avec une grande amabilité, tout fait pour mettre à disposition les souvenirs et les documents dont ils étaient dépositaires - le service des Archives de Rabastens et l'équipe rassemblée autour de M. Brauzes qui ont facilité

le dépouillement - et parfois le décryptage... de la correspondance d'Eugène Woillez avec Amédée de Clausade
- le service l'Oise des Archives départementales de

- un grand merci également au Professeur Pouliquen qui a bien voulu, dans les pages suivantes, évoquer ce qu'a représenté la découverte du Dr Woillez et les conséquences qu'elle a entraînées.

Préface Autour d'une vie, tout le dix-neuvième siècle florissant

n découvrant la grande vie du docteur Eugène Woillez, nous sommes invités à parcourir la quasi-totalité d'un dix-neuvième siècle florissant dont nous nous demandons s'il ne fut pas, pour ceux qui le vécurent, l'un des plus stimulants que l'homme ait pu rencontrer. Certes, en cette aube du vingt et unième siècle, nous savons qu'un extraordinaire progrès nous protège, nous assiste, nous transporte, nous offre mille aventures ludiques, mais nous savons aussi que c'est aux dépens de notre intime liberté que s'apprécie un tel avantage. Se peut-il que nous puissions regretter l'immense champ d'action livré à l'imagination de nos arrière-grands-parents, ceux auxquels le siècle des lumières avait confié la méthode et mis entre leurs mains les moyens de l'appliquer? Nous pourrions le penser, en découvrant le parcours de ce grand "honnête homme" que fut Eugène Woillez. Né avec le siècle et sous le premier Empire, adolescent sous la Restauration, médecin de province sous Louis-Philippe, médecin parisien sous le second Empire, académicien sous la III" République, on pourrait inscrire sous chacune des étapes de sa carrière une spécificité qui, sans rapport avec l'évolution politique de la France, n'en est pas moins originale. Sa jeunesse dans le Sud-Ouest porte en elle-même tous les atouts féconds

E

qui conditionneront son existence. Elle associe aux sérieuses études qu'il accomplit à Villeneuve, à Toulouse et à Montpellier une velléité d'artiste qui, pour être commune à cet âge, n'en prend pas moins une forme active lorsqu'il y adjoint son seul véritable ami, Amédée de Clausade, avec lequel il partage si intimement le goût de la musique, des sonnets, de la gravure, de l'aquarelle, expressions charmantes d'un esthétisme dont l'observation des monuments de l'Oise, quand il aura rejoint Clermont, confirmera l'importance qu'il revêt à ses yeux. C'est en 1835 qu'après avoir terminé ses études de médecine à Paris il s'installe à Clermont, qu'il s'y marie, perd un premier enfant avant que n'en naisse un deuxième et découvre l'état social d'une population encore marquée par la pauvreté, la maladie et l'alcoolisme, soumise avec ses enfants aux dures lois du travail. Il prend alors sa vraie stature de médecin aux côtés des officiers de santé qui l'entourent. En ces quelque dix années pendant lesquelles il exercera une grande influence sur sa région, nous lui devrons d'avoir, dans le domaine de la psychiatrie, influencé radicalement les méthodes de traitement des aliénés dont il est responsable, et d'avoir entrevu le rôle, pour les aider, de la musicothérapie, d'avoir encadré les conditions de travail des enfants dans les manufactures qui les exploitaient honteusement. Au goût de l'artiste, celui qui publie des textes sur les monuments de l'Oise, s'ajoute ainsi un extraordinaire humanisme qui ne peut laisser indifférent. Un humanisme auquel la gravure à laquelle il s'intéresse depuis l'enfance va donner un tour nouveau: dans ses moments de loisirs, il a mis au point un système de gravure par le moyen duquel l'aveugle peut lire et écrire, un braille avant l'heure, qu'il brevète et qui lui vaut le prix Montyon. Les responsabilités s'accumulent, les honneurs aussi. On imagine Eugène Woillez, tel un notable balzacien, installé dans cette cité où il occupe une éminente position, une région dont il apprécie les avantages et dont il pourrait espérer un jour devenir le député, voire le sénateur. C'est malle connaître. Il se 8

targue d'une spécialité, la pneumologie, qui l'intéresse depuis longtemps et sur laquelle il a déjà beaucoup publié. C'est peutêtre là l'origine d'une ambition, celle de rejoindre Paris et d'y entreprendre une nouvelle carrière. Il y devient médecin des hôpitaux en 1855 et successivement chef de service à Necker, à Cochin, à la Charité, à Lariboisière où il affirme ses qualités de pneumologue. II convient de souligner qu'il n'était sûrement pas facile de prétendre à devenir médecin des hôpitaux de Paris quand on concourait au simple titre de médecin d'une modeste ville de province. Le succès d'Eugène Woillez est à cet égard joliment louable. Ce fut de la part de son jury une véritable reconnaissance de ses talents. Des talents dont ils apprécieraient les effets tant en physiologie pulmonaire qu'en clinique où la description du syndrome pulmonaire qui porte son nom n'est pas sans mérite et davantage encore la mise au point de son spirophore, véritable poumon d'acier qu'il mit au service des noyés et des détresses respiratoires aiguës. Eugène Woillez est alors à l'acmé d'une carrière que, dès son enfance, tout en lui avait pu laisser prévoir. Académicien décoré, collègue écouté en cette troisième et durable République qui s'installe après le drame de 1870 et, quoique meurtri par la mort de son épouse, il consacre son inlassable activité à l'écriture de textes médicaux, un Dictionnaire de diagnostic médical, un Traité sur les maladies aiguës respiratoires, mais aussi à celle de textes philosophiques. C'est ainsi qu'il entreprend la rédaction de L'Homme et la Science au temps présent d'une inspiration moins convaincante lorsqu'il nie l'évolutionnisme de Darwin et défend des thèses que les "créationnistes" de nos jours ne démentiraient pas. Ce n'est pas ce qu'il fit de mieux... À notre déception, car s'il fut un visionnaire en médecine, et en ce qui deviendrait la santé publique, il faut avouer que, en ce qui concerne l'homme et ses origines, nous pouvons nous étonner qu'il ait à ce point nié les avancées scientifiques de son époque et défendu des positions hautement critiquables. Qu'il ait pris pour adversaires Auguste 9

Comte et Émile Littré et leur positivisme n'est probablement pas le meilleur choix qu'il ait fait, mais, avec indulgence, nous penserons que, près de la mort, l'existence d'uneforce première dominant toutes les forces naturelles... Dieu en un mot, tel qu'il le dit, constituait pour lui une assurance dont il avait besoin. Il nous reste à remercier Jean-Pierre Renau d'avoir reconstitué, par un long et patient travail, le parcours passionnant d'Eugène Woillez et de permettre à nos mémoires de ne pas oublier qu'il fut l'un des pionniers de la médecine de

notre XIXe siècle français si riche et si exemplairement présent
dans l'histoire du monde.

Professeur Yves Pouliquen de l'Académie française

10

1

Où l'on voit un milliardaire américain et un médecin chinois

révéler

-

à leur insu!

-

l'existence

d'un génial petit médecin du Nord...
Voici deux étranges personnages autour de la photo du docteur Eugène Woillez... L'un est chinois, l'autre américain. Et pourtant, c'est par eux que les projecteurs un jour se sont enfin fixés sur ce génial médecin de Clermont de l'Oise qui vivait un siècle avant eux... L'aventure, de fait, est étonnante, mais c'est vrai: sans ces deux hommes, la trajectoire insolite de notre médecin du Nord serait peut-être passée presque inaperçue. L'affaire commence dans un avion qui vole depuis les États-Unis vers Pékin. Nous sommes en 1935. À bord, parmi les passagers, un jeune homme fringant et sans cesse souriant. Il s'appelle Fred Snite*. Il a vingt-sept ans. Il vient de terminer il y a peu ses études à l'Institution Notre-Dame à Chicago, sa ville natale (la famille est très religieuse). Bientôt, Fred va intégrer l'entreprise de son père, un important et fort riche financier. Et M. Snite père entend marquer ce tournant décisif dans la vie de son héritier. Il a organisé un périple qu'il veut mémorable: ensemble, ils feront un tour du monde. Tout s'est déroulé à merveille jusque-là et la famille savoure à l'avance ce qui demeurera pour tous un souvenir inoubliable.

* Les mots marqués d'un astérisque au fil du livre renvoient à des notes classées par ordre alphabétique enfin d'ouvrage.

Mais tout à coup, au cours du vol, tout bascule. Voilà Fred pris d'une terrible sensation d'étouffement, envahi de douleurs insupportables. Ses membres se raidissent. Il suffoque. Le personnel de bord tente de parer au plus pressé, lui donne de l'oxygène pour le soulager et prévient immédiatement l'aéroport où heureusement ils sont près de se poser: Pékin. Tant bien que mal, le malade est maintenu conscient jusqu'à l'atterrissage. Il est emmené en ambulance, bien qu'on hésite à le transporter vers tel ou tel hôpital, ne voyant pas clairement de quel mal il souffre. Un premier médecin diagnostique un problème alimentaire. On tergiverse, pour finalement - après quelques longues minutes perdues - diriger le jeune homme totalement paralysé vers l'hôpital principal. Par chance, c'est là qu'officie un médecin de renom qui a fait ses études aux États-Unis. Il examine Fred Snite, et son verdict tombe, brutal: c'est une attaque de poliomyélite aiguë, cette paralysie infantile qui, à l'époque, a toute chance d'être mortelle. Elle bloque les nerfs et les muscles, interdit bientôt la respiration et condamne ses victimes. Cette fois, c'est un jeune adulte qu'elle vient de frapper. L'urgence des soins ne s'en impose pas moins évidemment. Le médecin qui pose le diagnostic est le Dr Ho Ping Sia*. Il a connu une trajectoire édifiante depuis ses premières années à Amoy, un petit village de Chine du Sud. Diplômé de l'Université de Wuchang en 1914, il est venu, à dix-neuf ans, parfaire ses études aux États-Unis. Il a intégré l'université de médecine de Cleveland. Il y a pris ses grades et lorsque, dans les années vingt, le Rockefeller Center fonde un nouvel hôpital à Pékin, il y est chargé des maladies contagieuses. Il y est toujours. L'hôpital, par chance, se trouve particulièrement équipé pour les soins aux asphyxiés. Il dispose notamment d'un de ces très rares "poumons d'acier", ces appareils impressionnants qui obligent des poumons atrophiés à fonctionner en suppléant mécaniquement à la paralysie des muscles respiratoires. C'est le seul dont bénéficie la Chine, un appareil qui, parce qu'il est rare, "navigue" parfois d'hôpital en hôpital et qui se trouve justement à ce moment à Pékin. 12

Ho Sing Pia a le bon réflexe. Sans du tout assurer que c'est une totale garantie pour le malade, il ordonne que le jeune homme soit aussitôt transféré dans le respirateur. Le jeune Sni te, déjà, est incapable de parler et il ne parvient plus à respirer sans aide extérieure. Placé dans le poumon, le médecin pense qu'il demeure un petit espoir de le sauver. Personne n'ose pourtant songer vraiment à un réel rétablissement. Seul Snite y croit et se bat pour rester en vie... Et l'improbable s'accomplit. La crise est dépassée, le respirateur permet au malade de retrouver un rythme presque normal de respiration. Chaque jour on en est de plus en plus sûr: il survivra. Les parents, d'abord, demeurent à son côté à Pékin. Une fois la quasi-certitude de la survie acquise, ils n'ont de cesse de trouver le moyen de faire revenir leur fils aux USA. Le père est parti le premier. Il fait le tour des différents centres médicaux susceptibles de proposer un autre respirateur. La démarche est difficile. Il contacte les fabricants et, finalement, trouve un appareil qu'a réalisé un ingénieur médecin, M. Drinker. Il l'achète et le fait parvenir en Chine. Quelques mois, pourtant, s'écoulent entre la crise des premiers jours et ce moment d'un possible retour. L'équipe qui soigne Fred le voit jour après jour reprendre goût à la vie. Quand enfin les proches qui l'avaient connu au tout début de son hospitalisation le retrouvent, ils sont stupéfaits: lui qui n'arrivait plus à bouger les mâchoires et dont le larynx était totalement paralysé, voilà qu'ils le voient maintenant parler et, stupeur, parler en chinois! Reprenant en effet rapidement le sens de la lutte qui lui est propre, Fred Snite, à l'étonnement de tous, a mis à profit son immobilité forcée pour s'atteler à apprendre la langue du pays, et il y arrive fort bien! Enfin vient le jour où tout est prêt pour le grand retour. Certes, on redoute avec anxiété le transfert du malade d'un respirateur à l'autre. Il y faut des précautions infinies: sans l'aide de ce respirateur, même pendant seulement quelques minutes, Fred Snite s'étouffe et son organisme affaibli pourrait très mal réagir. Mais il n'y a pas d'autre solution. Il faut oser. 13

L'affaire, de fait, est bientôt réussie et le nouveau poumon d'acier avec son passager peut être transféré vers un port et réembarqué dans un bateau. Cap sur Chicago, l'enfant rentre au pays. Ce que l'on a mal mesuré, cependant, c'est le retentissement que cette formidable histoire a connu à travers la presse. Les journaux américains ne se lassent pas de faire de gros titres avec cette aventure sensationnelle, survenant, qui plus est, dans l'une des plus riches familles de Chicago. Les photographes s'en donnent à cœur joie dès que le convoi prend pied sur la terre américaine et les agences de presse se font fort de répercuter l'histoire à travers le monde. En France, inévitablement, l'aventure de l'homme au poumon d'acier* (l'expression vient de cette époque, traduction littérale du néologisme américain iron lump) s'étale avec éclat dans la plupart des journaux à sensation. On voit un journaliste se prêter lui-même à un essai de l'appareil et livrer ses impressions (dans la revue Benjamin du 28 octobre 1937). Des sommités médicales proposent des chroniques qui se veulent documentées pour étayer les articles. La plupart du temps, d'ailleurs, elles le sont. À cette réserve près: tout le monde néglige d'aller regarder d'un peu plus près la genèse de ce fameux poumon d'acier. Un article du Pr Le Mée, notamment, ne tarit pas d'éloge sur le génie des savants américains et insiste sur la nécessité d'associer à leur travail M. Drinker, l'inventeur du respirateur qui a sauvé Fred Snite et sauvera bien d'autres vies. Toute la gloire revient, dit-on, à ces formidables scientifiques américains qui ont su créer ces appareils miraculeux et ont permis de mener à bien le si délicat rapatriement du jeune Snite, dont les photos - extraordinairement souriantes et sympathiques - inondent les Journaux. Chacun donc s'émerveille. Sauf à Arras, capitale du Pas-de-Calais. Là, dans le cabinet d'un certain Dr Jacques Woillez, médecin généraliste, les discussions vont bon train et même parfois s'animent. C'est qu'ici on n'est pas du tout, mais 14

pas du tout satisfait de ce que disent les journaux. On peut penser qu'un matin une émission de radio a mis le feu aux poudres. Le fameux Pr Le Mée est interviewé et se laisse aller ce jour-là à commenter un article dithyrambique qu'il a signé dans un journal à gros tirage. Il n'yen a, dans sa bouche, que pour les prouesses des inventeurs d' outreAtlantique. Du coup, le ton monte chez les Woillez. En voilà assez, dit-on. Bravo certes pour les soins apportés au jeune Snite. Mais, de grâce, soyons honnêtes, et rendons à la France ce qui

lui appartient. Le fameux poumon d'acier

-

ou à tout le moins

son principe et ses premières réalisations - n'ont pas été "inventés", quoi que l'on écrive aujourd'hui, par des savants américains, mais bien par un médecin français. Et ici, dans ce cabinet, on est particulièrement bien placé pour le savoir: le médecin qui se rebelle contre les assertions américaines est le plus proche descendant de ce Dr Eugène Woillez qui a mis au point en 1876 le "spirophore "*, ancêtre direct et incontesté du poumon d'acier! Et personne n'en parIe... Ce Dr Jacques Woillez de 1935 a tous les éléments de preuve en main: le récit des recherches de son grand-oncle, les premiers comptes rendus à l'Académie de médecine, les maquettes originales du premier spirophore (puisque c'était le nom donné alors au fameux respirateur), les rapports sur les succès obtenus notamment sur des nourrissons en état de mort néonatale, etc. Décemment, il ne peut pas laisser tout cela passer sous silence. D'autant qu'il sait pertinemment pourquoi cette invention française peut aussi facilement resurgir sous l'apparence d'une invention américaine: Eugène Woillez, son ancêtre n'a jamais voulu breveter à son nom ni pour son pays le procédé qu'il avait mis au point: une telle invention, disait-il, ne peut être la propriété d'un seul pays, elle appartient au monde entier. Il faut donc, pense-t-il, mener la contre-offensive. Tout a été entériné en son temps par l'Académie nationale de médecine à Paris: c'est vers elle qu'il faut maintenant se tourner et, devant elle, rétablir la vérité. Aussitôt, le réseau des médecins du Nord est mobilisé. Il 15

y faudra un peu de temps, mais la revendication remonte à Paris. Le 5 janvier 1938, l'Académie de médecine fait parvenir au Dr Woillez une lettre par laquelle le secrétaire l'informe: J'ai l'honneur de vous faire connaître que vous êtes inscn"t à l'ordre du jour du mardi 11 janvier 1938 à 3 heures précises pour donner
lecture à l'Académie de votre travail sur le spirophore inventé en 1876.

Alors, à l'intention de ses confrères, Jacques Woillez rédige un mémoire qui dit haut et fort ce qu'il pense. C'est le Professeur Binet (futur président de cette académie de médecine) qui lit la communication: Un certain nombre de journaux ont fait récemment de la publicité autour d'une invention prétendument américaine: le poumon d'acier. Il ne s'agit là en vérité que d'un appareil inventé en 1876 par l'un des membres de cette académie de médecine de l'hôpital de la Charité, le Dr Woillez, sous le nom de spirophore, appareil de sauvetage pour le traitement des asphyxiés. Après avoir décrit l'appareil en question, Jacques Woillez ajoute: Et maintenant, cet appareil nous revient d'Amérique, accompagné de toute la publicité utile. Il y a lieu de remarquer que le spirophore n'a jamais été breveté. Malgré l'insistance du constructeur, M Collin, le Dr Woillez se refusa toujours à prendre un brevet, estimant que de semblables appareils devaient être mis sans aucune entrave à la disposition de tous les sauveteurs. L'idée est française et nullement américaine. Il ne semble pas inutile de rappeler une telle invention. Si le profit en doit revenir à des étrangers, qu'au moins l'honneur en revienne à l'inventeur, membre de cette académie, et, par voie de conséquence, à l'Académie de médecine elle-même. Le discours porte. Les journaux français à leur tour reprennent le débat et eux n'hésitent pas à faire vibrer la fibre patriotique: La presse filmée, écrit L 'Œuvre le 28 janvier, a fait grand bruit il y a quelques mois autour d'une invention dite américaine. On a projeté sur tous les écrans du monde l'image de ce curieux appareil fort justement dénommé poumon d'acier. Après avoir rappelé les travaux d'Eugène Woillez, le journal évoque le battage fait autour des appareils américains et ajoute: 16

Est-il permis d'appeler cela une invention? Semblable aventure nous était arrivée avec le phonographe et, plus récemment encore, avec le dessin animé... ! Il faudra un peu plus longtemps sans doute au Dr Le Mée pour tenter de rattraper à son tour sa bévue journalistique, mais il y viendra en décembre: À la suite du don fait par Louis Mostfied de 5000 premiers poumons d'acier aux hôpitaux anglais, on m'a demandé une interview qui sera diffusée par tous les postes d'État vendredi prochain, écrit-il aux descendants d'Eugène Woillez. Je profiterai de l'occasion pour rendre à votre père l'hommage de reconnaissance qui lui est dû. Cette fois, une sorte de réhabilitation morale est lancée. Près de quarante ans après sa première communication à l'Académie, le rôle d'Eugène Woillez est remis à sa vraie place. Or si les projecteurs se braquent, fort logiquement, sur cette contribution particulière du docteur à la science (qui est à la une de tous les journaux), rien n'est dit des autres travaux de cet infatigable chercheur. Nul ne rappelle, par exemple, que les carabins dans les années 1950 étudiaient en faculté une "maladie de Woillez" (une congestion pulmonaire) qu'il avait personnellement identifiée! Plus personne ne souligne qu'il avait inventé une écriture pour les aveugles, qu'il avait été directeur d'un asile d'aliénés à Clermont (et publié à ce titre des études particulièrement humaines sur l'amélioration de leur sort), qu'il avait imaginé pour eux les prémices de la "musicothérapie"... Qui redit qu'il avait, parallèlement à ses recherches médicales, mis au point une méthode de gravure sur cuivre exceptionnelle? Mieux encore: ne se satisfaisant pas de recherches théoriques, ce même Eugène Woillez s'était lui-même livré à de véritables travaux pratiques dans tous ces domaines. Il croyait au rôle de la musique? Il en compose lui-même. Son procédé de gravure destiné à aider les malvoyants peut avoir d'autres usages? Il le met au service de ses amis pour illustrer leurs ouvrages. Il a appris à dessiner et à peindre, notamment pour ses travaux de pathologie? Il sillonne la région et réalise des 17

milliers de croquis au point de se lancer dans la réalisation d'un énorme ouvrage sur les monuments religieux dans sa région de l'Oise. Le voilà bientôt connu de tous les spécialistes pour ses révélations archéologiques touchant à des dizaines de monuments. Aujourd'hui encore, son ouvrage reste un ouvrage de référence: ses dessins demeurent parfois les seuls témoins d'œuvres d'art que le temps et les guerres ont définitivement détruites! C'est à cette vie passionnée, hors du commun, que ce livre voudrait rendre hommage. Il aura fallu, cette fois, cent soixante-dix ans pour que renaissent les folles recherches du Dr Woillez. Voici donc venu le moment de nous transporter... à Montreuil-sur-Mer, au cœur du département du Pas-de-Calais. Aujourd'hui, 12 janvier 1811, le capitaine du génie Pierre Woillez, la démarche un peu fière, s'en vient à la mairie déclarer la naissance de son fils Eugène...

18

2

Où l'on voit le futur savant découvrir l'ami de toute une vie et s'exercer à la romance langoureuse...
II faut aujourd'hui se perdre un peu dans les rues de la petite ville de Montreuil-sur-Mer*, là-haut quelque part à l'entrée du Pas-de-Calais, pour trouver la toute dernière mention officielle du docteur Eugène Woillez : son nom apparaît sur une plaque verte émaillée couronnant le panneau d'annonces qui ouvre le lycée de la ville... Mais, à dire vrai, si vous interrogez les jeunes élèves qui franchissent le portail pour savoir quel homme illustre a donné son nom à l'établissement, vous n'obtenez que des moues hésitantes. Le souvenir personnel du bon docteur s'est manifestement perdu dans la brume du temps. Pourtant, il y a une raison tout à fait logique à ce que la ville ait voulu lui rendre hommage: c'est dans cette cité de Montreuil qu'est né, le 19 janvier 1811, Eugène Woillez, fils de Flore Delforge et de Pierre-Louis Woillez, natif de Calais. Pierre-Louis, le papa, n'a guère plus de vingt-deux ans quand il épouse Flore à Saint-Venant, la ville natale de sa fiancée. Il arbore ce jour-là un uniforme rutilant: il est capitaine du génie. Un tableau le représente dans toute sa rayonnante Jeunesse. Le père du beau militaire est aussi de la fête. Il assiste à la cérémonie entouré d'un certain nombre de notables de la région: mission lui est confiée de veiller aux bâtiments civils et royaux de la ville de Calais, et cela le crédite d'une certaine notoriété.

Flore et Pierre-Louis donneront naissance d'abord à Emmanuel, né en novembre 1799, l'année même du mariage de ses parents, puis à Adolphe en mai 1805. Eugène les rejoindra en janvier 1811.

Eugène, contemporain

de l'Aiglon...

La France d'alors vit les dernières heures glorieuses de Napoléon 1er,totalement éblouie par les succès de son Empereur. Elle suit aussi, depuis quelques années, le feuilleton de ses déboires sentimentaux et constitutionnels. Les Français ont d'abord appris, un peu étonnés, la séparation-répudiation de leur Empereur d'avec son épouse Joséphine de Beauharnais qui ne lui donnait pas la descendance souhaitée pour la perpétuation de l'Empire. Puis ils ont vu s'accomplir un nouveau mariage, avec Marie-Louise, la fille de l'Empereur d'Autriche. Et surtout, le 20 mars 1811, ils ont célébré, dans les plus grands fastes officiels, la naissance de l'Aiglon, lequel sera donc très exactement... le contemporain d'Eugène. Le nourrisson Woillez, puis le garçonnet ne s'en rendront évidemment pas compte, mais leurs premières années coïncident avec quelques-unes des années les plus chahutées de notre histoire de France. Eugène aura vécu l'abdication de Napoléon 1eret son départ pour l'île d'Elbe, puis, dans la foulée, le retour du roi (Louis XVIII). Ses parents suivront aussi les émois de la France quand les journaux leur annonceront d'abord le retour de l'Aigle, et le départ du roi Louis pour la Belgique, puis, cent jours plus tard, la tragédie de Waterloo et l'exil définitif de celui que l'on appelle désormais l'Usurpateur. Pour Pierre-Louis, le père d'Eugène, le moment le plus difficile à vivre sera sans doute ce début d'août 1815 quand paraîtront les décrets mettant fin à l'armée impériale. Pour les vétérans comme lui, c'est un coup de tonnerre. Des milliers de militaires ont à "se reconvertir" en quelques mois. Le capitaine Woillez comme les autres. Il se tourne d'abord vers l'Administration, et plus précisément vers l'administration des 20

Un des rares daguerréotypes de 1842. Avec en arrière-plan les filles de la famille, les frères Woillez sont au premier rang; Eugène, le cadet, à gauche, Adolphe au centre, Emmanuel, l'aîné, à droite.

finances et, plus précisément encore, vers la perception des impôts indirects. Mais il faut obligatoirement accepter des postes là où on les lui propose. Les militaires ont certes une certaine habitude des mutations diverses et variées, et là, ce n'est pas une carrière qui continue, mais bien un tournant décisif qui se prend. On ne connaît guère les villes de garnison qui accueilleront Pierre Woillez, sa femme et ses trois enfants un peu partout à travers la France à la fin de la carrière militaire du chef de famille: une autre guerre, bien plus tard (celle de 1940), viendra détruire toutes les archives concernant les jeunes années d'Eugène.

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La rencontre avec l'Ami
Mais voilà sa trace retrouvée à la fin des années 1820 : voici les Woillez, bien loin de leurs bases traditionnelles nordistes, installés... à Villeneuve-sur-Lot! Pour Eugène, ce sera là la première des trois "grandes" capitales de sa jeunesse: Villeneuve avec la famille, et souvent pour les vacances, Toulouse pour la fin des études secondaires et Montpellier pour le début des études de médecine. Surtout, ce sera là le temps d'une rencontre qui marquera toute sa vie et verra se développer une étonnante amitié (qui ne s'achèvera qu'avec la mort d'un des protagonistes) : la rencontre d'un jeune collégien de deux ans son aîné, l'un de ses condisciples sur les bancs du collège de Toulouse, Amédée de Clausade. Aujourd'hui encore, la famille de Clausade est l'une des plus connues de la petite ville où elle était implantée, Rabastens, entre Albi et Toulouse. Il y a là une place et une rue de Clausade (et tout près, à Lavaur, existent encore, mais repris par la commune, de vastes "chais de Clausade"). Mais surtout dans cette même petite bourgade de Rabastens, une bibliothèque abrite des archives, et dans ces archives un document passionnant demeure qui permet d'appréhender la vie de ce M. de Clausade, ainsi que celle d'Eugène Woillez : un lot de quelque 80 lettres envoyées par Eugène à Amédée, une correspondance qui raconte à sa manière la jeunesse parfois déroutante des joyeux escholiers. A priori, le jeune de Clausade ne semblait pas le condisciple idéal pour Eugène. Issu d'une famille impliquée dans la noblesse locale, le père d'Amédée n'hésitait pas à faire valoir ses titres, étant appelé officiellement Pierre-Amarand de Clausade de Saint-Amarande. Il confie son fils assez jeune à l'un de ses oncles, l'abbé Toulza, qui assure l'éducation de ses premières années. C'est une éducation menée avec une grande ouverture. Ce que je sais, dira plus tard Amédée, c'est à lui (l'abbé Toulza) que je le dois. Ce sont ses premières leçons qui ont tout fait. Celles que j'ai reçues à Toulouse, Dieu sait ce que 22

j'en ai retiré et que je pourrai en retirer: c'est a.ffreux la manière dont on nous élevait dans les collèges. À dire vrai, Amédée garde un souvenir mitigé de son arrivée à treize ans au collège St-Charlemagne à Toulouse où ses parents se résolvent en fin de compte à le faire entrer. Sans doute se sont-ils émerveillés eux-mêmes de la brillante intelligence de leur fils. Ils assurent qu'il peut entrer directement en cinquième, initiative à laquelle applaudit d'abord l'un de ses maîtres: J'aime des enfants de ce naturel, dit ce M. Decampe*. Celui-ci dit ce qu'il pense, quelquefois même il se presse trop de le dire et il ne s'écoute pas assez. Mais assez vite les méthodes de l'abbé Toulza révèlent ce qu'elles avaient sans doute de trop spontané. J'ai reconnu, dit peu après le même M. Decampe, que l'embarras qu'il (Amédée) avait montré dans l'application des règles venait d'une complète ignorance des principes les plus indispensables. C'est, sous ce rapport, un enfant absolument tout neuf On ne lui a pas fait faire ses classes élémentaires comme on l'aurait dû, en sorte qu'il n y a pas de règle si facile et si triviale à laquelle il ne manque dans ses devoirs. Et la conclusion de cette première éducation trop "personnelle", ce sera la nécessité pour Amédée de commencer par le commencement et de reprendre ses études en sixième. Pour le jeune garçon, c'est une amère désillusion, quasi une vexation, contre laquelle son jeune orgueil se rebiffe. Il proteste en écrivant à son père qu'il ne ferait rien de bon dans cette nouvelle classe et que ni les douceurs ni la sévérité ne le porteraient à changer de résolution. Il faudra que M. de SaintAmarande déploie une ferme diplomatie pour persuader enfin son fils qu'il y faut mettre un peu de résignation: Tu sais combien nous comptions sur toi dans notre vieillesse. Sois docile. Ce que nous exigeons est pour ton bien.

Des passionnés

de... "philographie"

Certes, de l'eau a passé sous les ponts entre ces premières rébellions du jeune Amédée et sa rencontre, quatre ans plus tard, avec Eugène Woillez. Mais c'est le même 23

caractère, volontaire, sûr de lui, enjôleur aussi, et brillant qui justement séduit Eugène. Très vite, l'amitié entre les deux condisciples passe par-dessus les barrières que pourrait dresser par exemple la fortune de la famille de Clausade ou "l'air de noblesse" dont tous les témoins assurent que c'était le trait le plus marquant d'Amédée. Il affectait dans ses actes une raideur allant parfois au stoïcisme. Mais chacun lui pardonnait facilement, dit M. Vanel*, qui a mené des recherches sur les Clausade dans le Tarn, en regard de sa grande bonté de cœur et de la profonde générosité dont il faisait preuve envers tous. En vérité, une très forte complicité s'installe entre les deux jeunes gens. Un signe indiscutable? Rapidement tend à se constituer - avec quelques amis, eux aussi très proches dont le

cousin Prouho* -, une sorte de société fermée, sinon secrète, qui
veut créer et entretenir des liens qui leur seront propres. À commencer par le langage. L'un des tout premiers documents que l'on retrouve dans la correspondance* WoillezClausade, c'est un étrange billet daté du 12 mai 1828 et signé Eugène Woillez, rédigé en forme de contrat: Je soussigné déclare sur mon honneur et conscience que jamais je ne ferai connaître à qui que ce soit la philographie* sans en avoir demandé et obtenu la permission de M. de Clausade... Goût pour les sociétés secrètes? Amusement un peu infantile de jeunes adolescents (ils ont quand même dix-sept et dixneuf ans...) ? En tout cas, amusement persistant. En septembre de la même année, Eugène Woillez mentionne à son ami que sa lettre lui a fait le plus grand plaisir pas seulement parce que tu m'annonçais une bonne nouvelle mais parce que... et la suite est en écriture codée,
faite de signes naviguant entre grec, russe ou égyptien!

...

Grâce à la ténacité de quelques bonnes volontés compétentes de la bibliothèque de Rabastens, elle vient tout juste d'être déchiffrée. On constate en fait qu'elle était réservée par ses initiés à l'évocation de faits ou d'événements plus personnels qu'ils souhaitaient garder pour eux. Ainsi, en 1830, une lettre du 15 mai par exemple propose deux paragraphes en écriture secrète. Le premier rappelle à de Clausade qu'il a raison de vanter l'agrément de la 24

phi/ographie (même si lui, Woillez, avoue l'avoir peut-être un peu oubliée faute de la pratiquer assez souvent). La lettre, après une digression sur un tout autre sujet, revient à un paragraphe "phi/ographie avant d'évoquer cette fois... les attraits de la gent féminine du cru : Le sexe est admirable dans ce pays-ci, dit-il (il est alors à Montpellier). Au lieu des femmes brunes pour ne pas dire noires que je m'attendais à y trouver, je n'ai vu que des visages blancs comme de l'albâtre, des couleurs de roses et des tailles divines. Tu vois que je parle en enthousiasme... Et bien des années plus tard, en avril 1834, souhaitant révéler à son ami un mal qu'il a ressenti, et qui d'ailleurs reste, lui aussi, une énigme, il écrit: Cette corifidence, je te la ferai dans ma prochaine lettre (apparemment disparue...) avec un alphabet composé dont tu sais si bien trouver la clef... Ce serait le lieu d'user de tes caractères sténographiques mais je suis trop ignorant avec eux. Je les aipresque oubliés, je l'avoue à ma honte. Pour autant, manifestement, la complicité par le langage codé ne les a toujours pas quittés.

De la musique avec toute chose Une autrepassion commune rassemble lesjeunes adeptesde
la philographie - et singulièrement Eugène et Amédée: la musique. Difficile de dire comment est né leur engouement réciproque pour l'écriture et la mise en musique de ce qui constituera par la suite des albums de romances et de mélodies en tout genre. À voir l'attention qu'ils y portent - leurs correspondances ne font jamais allusion à un quelconque souci touchant à leurs études, mais tournent essentiellement sur leurs

créations musicales!

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ce ne sera pas une occupation

"marginale". D'abord sans doute parce qu'Eugène est doué pour la musique (il est et restera un excellent altiste) et qu'il ne néglige jamais de s'y adonner: il a découvert à Villeneuve une nouvelle société philharmonique et il n'hésite pas: tous les jeudis et les dimanches, il y va "faire de la musique". Et puis, surtout, Eugène se régale à écrire des musiques: Ma verve musicale s'échauffe tous les jours davantage. Elle 25

brûle de s'épancher mais ne peut s'épancher sur rien. Et c'est là qu'Amédée prend toute sa place. Lui qui se pare volontiers des lauriers du poète - avec peut-être un peu de condescendance... - il aime envoyer ses œuvres à son ami, le plus souvent en cultivant une certaine décontraction dans sa collaboration: Je sais que tu as une romance de 12 vers, lui écrit

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La barcarolle du "Malheureux retour" que les deux étudiants se sont passionnés à voir imprimée, texte et musique.

Eugène (23/6/1829) mais aucun n'est de 12 syllabes. Je te prie de ne m'envoyer que des couplets de 6 ou 8 vers. De 8 pieds pour les romances et de 6 pour les chansonnettes ou les barcarolles. Ceux de 7 pieds, comme tu as fait, ne sont pas, ce me semble, très communs, et puis ils offrent plus de difficultés. Eugène, de création en création, se perfectionne dans la maîtrise des mélodies et des accompagnements: il semble bientôt aussi à l'aise pour l'écriture de la partie "chant" que pour imaginer la ligne musicale dévolue au piano ou au violon, voire à la guitare (notamment quand il découvre à Villeneuve la demoiselle qui sait pincer l'instrument).

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Il lui arrive de suivre une inspiration musicale et d'écrire d'emblée une partition. Ce sera le cas pour un hymne patriotique pour lequel il n'hésite pas à voir grand. J'ai mis un accompagnement à grand orchestre à mon hymne patriotique, écrit-t-il à Amédée (1/4/1831). Cette production a été mise au jour avec tous les honneurs de la guerre. Elle a été chantée ici (la lettre est envoyée de Montpellier) à une sérénade donnée au professeur Lallemand, à un concert où je vais toutes les semaines et enfin dans les sorties de la garde nationale. J'ai tu mon nom dans les commencements, précise-t-il, mais à la fin je m'en suis déclaré l'auteur au directeur du concert qui m'en a fait les éloges les plus pompeux. J'ai d'ailleurs une réputation musicale exagérée. Je ne te dis pas cela par amour-propre, ajoute-t-il, mais parce qu'il te revient une grande partie de cette gloriole, car sans toi je n'aurais pas l'occasion de me l'acquérir. Aussi, ma pauvre verve reconnaissante fait ses efforts pour accoucher d'un opuscule qu'elle touche et polit chaque jour afin de la rendre digne de toi.

Un commanditaire

attentif

C'est qu'en vérité il a besoin le plus souvent d'exercer son talent à partir d'un texte, d'un poème. Et cela, c'est à ses yeux tellement le travail d'Amédée qu'il n'hésite pas à faire appel à lui pour obtenir de jolis textes... en remplacement parfois d'autres propositions qui lui sont faites; À propos de ma dernière romance, écrit-il (14/10/1829), les paroles en sont absolument mauvaises et comme l'auteur ignore encore que je les ai mises en musique, il faudra que tu fasses une romance sur un sujet semblable qui puisse s'adapter à l'air, que je regretterai beaucoup s'il devait servir aux paroles sur lesquelles il a été fait... Mais s'il lui arrive couramment de "passer commande" à son ami, il ne va pas jusqu'à lui laisser la bride sur le cou. Un jour de juin 1833, il explique qu'il a en tête une 27

berceuse et qu'Amédée serait le bienvenu d'en écrire le texte. Mais il s'empresse de préciser comment il voit le rythme des vers et les nuances à respecter entre le refrain et les couplets. La berceuse évoquerait l'avenir de l'enfant dans les couplets et, dans les refrains, dirait calmement la douceur de l 'heure présente. Un autre jour, il envoie à son ami un air de romance ou de chansonnette, selon qu'on le prend suivant le mouvement lent ou léger (...). La musique est arrangée de manière à aller avec des couplets de huit vers de huit syllabes ayant alternativement une rime féminine (en commençant) et une rime masculine. Regarde cet air, ajoute-t-il. Fais attention qu'il y a quatre dièses et que le dernier vers est répété deux fois. J'espère à mon retour trouver les paroles que tu y auras adaptées... Peut-être plus directif encore, il se laisse entraîner à commettre un texte de romance (Le Retour). Peu sûr de lui, il l'envoie à Amédée (25 octobre 1829) "pour bénédiction", dirait-on... Ne courant plus après la gloire, Le front ceint de nouveaux lauriers Un soldat après la victoire Chantait en voyant ses foyers (bis) Je te revois, chère chaumière Où je coulais de si beaux jours, Heureux auprès de mon père Et de l'objet de mes amours Hésitant à l'idée d'entrer dans l'univers de son ami -la poésie -, il s'empresse de préciser: Le sujet est bien banal. Tu feras bien de le changer. Mais il ne peut s'empêcher d'indiquer dans quel esprit il conviendrait alors de le faire: Observe que les quatre premiers vers doivent donner un chant mâle et guerrier quoique doux. Cependant les quatre derniers doivent faire contraste et le sens doit être suspendu à la fin du sixième vers où il y a un point d'orgue. Et bien souvent, il sermonne Amédée qui tarde à lui envoyer des textes ou qui n'est pas assez rigoureux sur le compte des syllabes de ses vers... 28

Créer ensemble de véritables albums...
Pourtant, de mois en mois, soit en mûrissant leurs œuvres à l'occasion de rencontres successives quand ils sont tous deux à Toulouse voire à Montpellier, soit en échangeant moult lettres (Ie plus souvent de trois ou quatre pages!) quand leurs occupations les séparent, ils bâtissent une petite œuvre. Chansonnettes, barcarolles, romances se multiplient. Paroles de M Amédée de C***; Musique et accompagnement de M. Eugène W **, chaque partition affiche la paternité des œuvres. Naissent ainsi: Le Malheureux Retour, Le Joli Serin, Le Charlatan, Une seule coupe pour tous, Les Adieux du ménestrel, Le Souvenir, La Gloire de l'éteignoir et de sa famille, etc. Pour être tout à fait honnête, on comprend assez facilement que ces œuvres n'aient pas atteint une célébrité éternelle. Difficile certes de juger la qualité des mélodies*, mais le livret parle. La barcarolle du Malheureux Retour (mouvement de valse, dit la partition) peut déjà donner une idée: Enfle ma voile légère, Zéphyr pousse mon bateau Je vois là-bas ma bergère Qui m'attend au bord de l'eau Ainsi guidant sa nacelle Chantait un jeune berger Voguant vers la pastourelle Qu'il sut charmer (ter) Les Adieux du ménestrel sont de la même veine Un ménestrel quittant le lieu Témoin de sa brûlante ivresse Adressait ainsi son adieu Au bosquet où Zoé couronna sa tendresse: Adieu, témoin de mon bonheur Toi qui vis finir mon martyre Ton nom seul fait vibrer ma lyre 29

Ton nom seul fait battre mon cœur Se mariant à nos soupirs Inspiration toute nostalgique, aussi, cette romance du Souvenir, sur laquelle, à plusieurs reprises, Eugène dit avoir longuement travaillé: Je suis encore à mon printemps À peine ai-je goûté la vie Déjà l'illusion de mon cœur s'est enfuie J'ai connu le bonheur sans en jouir longtemps Déjà je regarde en arrière Et je ne trouve le plaisir Que dans un tendre souvenir Nous voilà certes bien loin des chansons de carabins que l'on pourrait presque attendre de ces jeunes apprentis médecins... Une seule fois, le monde auquel ils se destinent pointe le bout de sa romance. Le Charlatan propose une variation ironique sur le thème de la médecine: Depuis la naissance du monde On n'a pas vu de médecin Parcourir la machine ronde Pour le bonheur du genre humain Moi seul je vais de foire en foire Sans jamais calculer mon gain Mais il faut le voir pour le croire Achetez-moi mon élixir De tous les maux il peut guérir.

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Où l'on voit un jeune étudiant bondir de ses thèmes... de musique à sa thèse... de médecine...
Qui en a exprimé le premier le souhait? Sans doute les deux amis sont-ils bien vite tombés d'accord: leur œuvre commune ne pouvait rester cloîtrée dans le petit cercle de leurs amis. Il fallait lui assurer une existence tangible, visible et durable, il fallait la voir exister sur papier, imprimée, devenir ainsi en quelque sorte éternelle... Mais les auteurs n'en sont pas arrivés au stade de l'édition à grand tirage. Il leur faut tenter un travail à leur mesure et mettre eux-mêmes la main à la pâte. Comment être quand même publié? Eugène, esprit pratique et toujours amateur de recherches nouvelles, pense à la lithographie. Le système est bien connu à l'époque: sur une pierre spéciale, on "grave" le texte ou le dessin que l'on entend imprimer. On joue de l'antagonisme de l'eau et des corps gras pour délimiter les surfaces à impressionner, et voilà que naît une feuille à lire. Eugène propose de s'attaquer personnellement à ce travail et entreprend de rassembler le matériel de base nécessaire: la pierre lithographique, une pierre calcaire à grain très fin; l'encre; les plumes. C'est essentiellement à Villeneuve-sur-Lot, chez ses parents, qu'il dispose de l'espace nécessaire pour se livrer à ses premiers essais. Mais, à Villeneuve, il ne trouve pas toujours les ingrédients indispensables. D'où les permanentes "commandes" passées à Amédée dans ses correspondances, ce

qui explique sans aucun doute la lenteur des réalisations. Eugène s'efforce d'abord de faire avec ce qu'il a, puis, selon les besoins, il se décide à demander l'aide de son ami qui, à Toulouse, peut plus facilement trouver les magasins spécialisés. Et il attend le retour de la commande, soit en se fiant aux déplacements de tel ou tel de ses parents ou amis, soit en se confiant à La Poste, avec tous les aléas inhérents au système. À dire vrai, tous les stades de la fabrication (dont il a pour habitude de se charger intégralement...) posent des problèmes. La pierre, il faut la commander et s'organiser pour en disposer quand on en a besoin, ce qui n'est pas toujours évident. C'est parfois un véritable casse-tête pour en trouver une. Lors d'un séjour à Toulouse, Eugène entend ramener avec lui une de ces précieuses pierres, mais il me fallut voir trois personnes chez qui je retournai plusieurs fois pour les trouver et prendre ma pierre lithographique chez M. Gautier chez qui je me présentais trois fois de 6 heures à 10 heures du soir sans le rencontrer. Mais le matin de mon départ, à 5 heures et demie du matin, il eut la bonté de se lever pour me la donner... Ces difficultés, Eugène les connaîtra longtemps. Même après son installation à

Clermont

-

dans les années 1835 - il éprouvera toujours la

nécessité de se faire livrer ces fameuses pierres en demandant à Amédée de passer chez tel ou tel marchand et de m'en rapporter une petite pour faire un dessin pour l'Art en province, une pierre de 7 pouces sur 9 finement grainée. L'encre, il doit la faire lui-même selon des recettes qu'il a glanées un peu partout. Résultat: la qualité obtenue est souvent discutable. Je n'avais pas d'encre: j'en ai fabriqué ce matin. Si elle est bonne, je commencerai demain... Dans le cas contraire, il faudra attendre que mon frère revienne de Toulouse (5/6/1829), Ce jour-là, la préparation n'a pas marché: Mon encre n'a pas réussi quoique refaite deux ou trois fois. Elle ne sèche pas sur la pierre, ce qui fait que je ne peux l'employer. Mon frère n'étant pas venu, il n'a pas pu m'en porter un morceau de chez M Gautier. Reste la possibilité de faire faire le travail dans un atelier à Toulouse, mais: Il me serait assez 32

difficile de l'envoyer par les diligences, quoiqu'ily en ait huit d'ici à Agen. Mais, à Agen, je ne connais personne assez particulièrement pour le prier de l'envoyer à Toulouse. Aussi il ne faudrait pas risquer qu'elle s'égare en route. Enfin, les plumes. Elles servent à creuser la pierre et s'usent rapidement, et elles ne sont pas toujours fiables: Quant aux plumes, j'en ai trois en cuivre. Je ne sais pas si elles sont bien. Aussi F écrirai à mon frère de passer chez toi à la fin du mois et je pense que, connaissant Rougier (il doit s'agir d'un commerçant local), tu pourras lui en demander une ou deux comme tu me l'avais proposé. (5/6/1829)

Le trouble souvenir de Montpellier
Bref, cette volonté d'imprimer leurs œuvres est un gros souci pour nos jeunes gens. Mais qu'importe: cette gymnastique fatigante - et bien loin des nécessités des études qu'ils sont censés mener... - occupe l'essentiel de leurs loisirs toulousains et même montpelliérains. Car bientôt, au sortir des études secondaires, Eugène doit songer à rallier une ville universitaire où sont possibles les études médicales qu'il entend entreprendre. Il est amené à changer son camp de base. Il ira donc à Montpellier où se trouve la faculté de médecine. Faute d'aller à Paris comme il en rêve déjà, c'est dans cette nouvelle ville qu'il s'installe. Ce nouveau décor ne lui plaît guère sur le coup: La ville de Montpellier est bien différente de celle de Toulouse. Celle-ci est aussi agréable que celle-là est triste et détestable. Les environs, il est vraz~sont très jolis, le décor est magnifique, mais tout cela ne balance pas les agréments de la capitale du Midi. Je suis dans la résolution de ne faire aucune liaison intime à moins que je ne trouve un Marcaillon (un ami qui les aidait à Toulouse à poursuivre leurs impressions). Je regrette bien que nous ne soyons pas dans la même ville. Je te prie de me dédommager en m'écrivant souvent. Tu n'as qu'à adresser tes lettres à M L'étudiant. Elles me seront sûrement remises à lafaculté. 33

Plus tard, les souvenirs modifieront l'image gardée de la vie à Montpellier. En 1838, il écrit à Amédée (qui vit à ce moment dans cette ville) et se laisse aller à de mélancoliques souvenirs... qui ont le mérite de nous dévoiler quelques aspects de sa vie quotidienne d'alors: J'éprouve un certain charme à connaître ton logement à Montpellier. Je te vois d'ici allant à l'hôpital, à la faculté... Que ne suis-je quelques jours dans mon ancien logement, dans la même rue que toi, dans une grande chambre bleue aux petits et nombreux carreaux de vitre verts, au-dessus d'un café situé près de l'entrée de la rue qui conduit à lafaculté. Tu peux parler au propriétaire si c'est le même qu'en 1829: il te montrera peut-être l'enfant, alors à la mamelle, qui m'a fait enrager bien des nuits par ses cris. I! parle aussi de cette autre chambre qu'il a habitée plus tard. J'ai encore logé sur le boulevard dans une petite chambre bien gaie, face au jardin des Plantes, et d'où j'allais souvent le matin faire ma promenade au Perou. Je pense toujours à Montpellier avec plaisir, ajoute-t-il oubliant ses réserves passées, parce que c'est une petite ville qui m'a donné le goût de travailler sérieusement. Et de citer les professeurs qu'il a connus alors, notamment celui qui lui a donné des répétitions de physique et de chimie pour le baccalauréat ès sciences. Je voudrais bien comme toi respirer l'air pur de la Provence. Aussitôt que le soleil disparaît ici (il est à Clermont de l'Oise quand il envoie cette lettre), on prendrait volontiers des habits d'hiver. Nous n'avons pas eu quinze jours de chaleur de suite. (La lettre est datée du... 17 juillet !)

Enfin les grands espoirs parisiens...
Quoi qu'il en soit, le temps de Montpellier n'est pas vécu dans l'euphorie. Loin de là... Son rêve parisien commence à prendre forme dès le mois de décembre 1830, date, dit-il, à laquelle on m'écrivit de chez moi que j'irais à Paris l'année prochaine. I! aspire à partir au plus vite: Encore deux mois et demi, compte-t-il dès le début avril, et je ferai enfin mes adieux 34

à Montpellier. Combien cette triste métropole de l'ancienne médecine me fait regretter le peu d'instants passés dans Toulouse et que j'ai si mal employés! Je sais maintenant que je l'emploierai différemment et que ma devise serait: Nous n'avons qu'un temps à vivre,. amis, passons-le gaiement... Bientôt, de fait, son "calvaire montpelliérain" s'achève. Comme il s'y préparait, Eugène vient à Paris terminer ses études de médecine et reprend ses cours dès la rentrée de 1832. Son ami de Clausade s'est lui aussi éloigné du cocon familial (mais en surmontant des difficultés certaines du côté de son père). Le tandem des deux amis se reforme, mais cette fois dans la capitale. Au moins pendant une période, ils louent ensemble une chambre dans le quartier Latin. Amédée le raconte à sa sœur un jour où il veut prouver à sa famille qu'il s'est installé avec prudence et a trouvé un mode de vie économique. Il lui décrit la façon dont vit alors... Eugène Woillez : Voici ma dépense telle que je l'ai calculée, écrit Amédée. Je déjeune avec Woillez dans notre chambre pour 1 F, ce qui fait 50 centimes chacun. Nous dînons bien dans un restaurant pour 2,10 F,. feu, 50 cent. ,. blanchissage, 35 cent. Chambre, 1,15 F,. éclairage, 15 cent. ,. au bout du mois, 142,50 F pour les mois de 30 jours. Tu vois que mon budget est assez bien fait. Mais gare au moindre accident. La cohabitation ne dure qu'un temps. Le père d'Amédée tente tout ce qu'il peut pour le faire revenir et le somme, début 1833, de rentrer au pays. Mais de Clausade ne l'entend pas de cette oreille: Je ne puis voir sans frémir la perspective d'aller me renfermer à Rabastens, écrit-il à sa sœur Léonide qui est sa confidente. Plus tard, quand j'aurais vu d'autres pays et que je pourrais ainsi voyager d'un bout à l'autre de la France par le souvenir, cela sera avec le plus grand plaisir. Mais, pour Dieu, ne veuillez pas me mettre si tôt au rang des papas. La pêche n'est pas encore mûre et en la cueillant verte on risque de la faire pourrir*. Las... L'insistance de la famille aura sur le jeune homme un effet contraire. Il décide non seulement de ne pas revenir de 35