//img.uscri.be/pth/9126a87a8179d45b776198f553bd2bd4fe32bba5
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Exercices de véridiction

De
164 pages

Et puis un jour, je ne me suis plus retrouvé dans le miroir : l'expression et même les traits de mon visage avaient changé au point de me le rendre méconnaissable.ŠComment cette métamorphose avait-elle pu m'échapper?ŠEt qui c'était, ce type-là?ŠŠ

Publié par :
Ajouté le : 01 février 2012
Lecture(s) : 0
EAN13 : 9782296483415
Signaler un abus
















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56788-7
EAN : 9782296567887



Exercices de véridiction























































Marc Langlois





Exercices de véridiction


















L’Harmattan Ainsi peu à peu mon crayon raccourcit, c’est forcé, et le jour
viendra où il n’en restera plus qu’un fragment si infime que
je ne pourrai plus le tenir. J’appuie donc le moins possible…
Samuel Beckett, Malone meurt Il faut se méfier de l’humilité des miroirs. Humbles servants
des apparences, ils ne peuvent que refléter les objets qui leur
font face, sans pouvoir de se dérober, et tout le monde leur en
sait gré (sauf dans la mort, où on les voile pour cette raison).
Ce sont les chiens de l’apparence. Mais leur fidélité est
captieuse, et ils ne font qu’attendre qu’on se prenne à leur
reflet. On n’oublie pas si vite leur regard oblique : ils vous
reconnaissent, et lorsque par surprise ils vous retrouvent là
vous ne vous y attendiez pas, votre tour est venu.
Jean Baudrillard, De la Séduction Never ask for whom the bell tolls…
John Donne
ept ans à peine. L’âge de raison, dit-on. S

Dans la grande chambre gynécétique, tournant le dos
au vaste lit déserté et au mien tout proche, je visite
quelques tiroirs. Je ne me souviens plus de ce que j’y
cherche lorsque je tombe par hasard sur ce qui ressemble, à
première vue, à un carnet de timbres-poste dont la couleur
passée et le dessin désuet ne m’évoquent toutefois rien de
familier. Et je ne sais pas davantage comment je découvre
qu’il s’agit de tickets de rationnement alimentaire datant de
l’Occupation. Je me rappelle seulement les larmes qui
coulent sur mes joues parce que je viens de comprendre
que ma mère va mourir.
Elle me trouvera bientôt, alertée peut-être par les
sanglots que je ne parviens plus à contenir, serrant encore
les tickets dans ma main, suffoqué par ma découverte,
incapable de me reprendre. Et sans doute m’aura-t-elle
vainement interrogé sur ce que je ne peux lui confier, moi
qui prétendais refuser de grandir pour qu’elle ne vieillît
pas.
ommage que je n’aie pas conservé de photo d’elle Denfant car c’est alors que je l’ai aimée, elle plus tard,
me confia-t-elle un jour, en vertu de cette loi selon laquelle
on n’aime jamais en même temps.


Chaque dimanche après-midi, nous longions la Loire
en voiture jusqu’à Couëron où je retrouvais la fillette aux
tresses indiennes pour des parties un peu dans le goût de la
comtesse de Ségur (nous remplacions l’âne par un cheval
auquel nous passions quelques sucres par-dessus la
clôture).
Elle habitait une grande maison au seuil d’un parc
touffu où nous batifolions l’été dans les hautes herbes,
l’hiver à travers les fourrés, après que sa mère l’avait
rappelée d’une voix suave et distinguée pour qu’elle mette
son cardigan. Le soir, nous jouions à compter les petits pois
dans notre assiette avant le film sur le hublot de la taille
d’un bavoir des premiers postes de télévision.
Mais ce que j’attendais avec la ferveur d’un novice,
c’était le moment du départ, lorsqu’elle m’offrait à baiser ce
visage dont j’avais rêvé toute la semaine, avant que la
voiture ne m’emporte dans la nuit.
14 EXERCICES DE VÉRIDICTION

Elle ne savait pas qu’elle était tout pour moi, mais
c’était sans importance. Je vivais dans cet absolu,
indifférent au monde entier, sauf à ce baiser du dimanche
soir qu’aucun autre, aussi profond qu’il soit, n’a pu effacer
par la suite.
Selon cette autre loi qui veut que le premier soit
toujours aussi, en tant que tel, le dernier.

our qui est ce sourire que j’adresse, assis sur le pot, à P celui ou plutôt celle qui prend la photo ? En arrière-
plan, la fillette qui croise étroitement ses mains sur ses
genoux repliés semble perplexe…
J’ai dû y passer beaucoup plus de temps qu’il ne faut.
Je me souviens que ma mère m’y installait près d’elle, dans
sa cuisine, et me donnait une grande boîte remplie de
boutons de toutes sortes que je m’amusais à trier
(manteaux, vestes, chemises, culottes, mais aussi formes,
matières, couleurs…) jusqu’à ce que le cercle rouge et
douloureux que le pot finissait par imprimer sur mes fesses
m’obligeât à me lever (cette boîte fut remplacée, mais sans
doute un peu tard, par le fameux catalogue des Armes et
Cycles de Saint-Éienne).
Non que j’aie souffert de constipation. Je suppose
que ce rituel était une façon de prolonger l’offrande et de
témoigner ainsi à ma mère l’amour que je ne pouvais encore
lui manifester autrement sur le plan matériel, de même que
je me plairai, le temps venu, à lui faire les cadeaux les plus
coûteux. Et peut-être est-ce là que s’est cristallisée mon
affectivité, dans cette habitude durable de m’attarder sur le
pot, tel un séducteur en herbe réduit aux moyens du bord.