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Gendarmes et voyous en symbiose

De
414 pages

Pour tout gendarme du terrain, le renseignement d’ordre judiciaire est indispensable à la réussite de belles affaires. Il doit donc être recherché sans cesse. Mais où ? Auprès de qui ?
« Exclusivement auprès de la partie saine de la population », prescrit le règlement de l’Arme constamment rappelé... D’indics, de condés, etc., la haute hiérarchie ne veut entendre parler. Or, c’est enfoncer une porte ouverte que de reconnaître la stérilité en tuyaux d’agents supposés « sains » : maires et autres élus, prêtres, commerçants.

Sans aucune complaisance à l’encontre de quelques éléments parasites de la Gendarmerie, mêlant tout de même ironie et humour incluant l’autodérision, « Dudu » nous invite à le suivre dans ses pérégrinations l’ayant conduit à extraire le suc d’une faune « pas très bien sous tous rapports”... mais statistiquement productive.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-56223-4

 

© Edilivre, 2013

Dédicace

 

 

GENDARMES & VOYOUS :

A mes petits-fils, Martin et Ivan, à qui je souhaite d’éprouver autant de plaisir que moi dans leurs activités professionnelles,

– à leurs brillants géniteurs,

– à mon épouse,

– aux meilleurs de mes chefs directs, de mes égaux et subordonnés que je sais nostalgiques du temps où nous tirions la charrette de conserve, eux que je ne remercierai jamais assez pour leur soutien moral spontanément apporté alors que je subissais les affres d’une humiliation injustifiée.

INTRODUCTION

Major, gaaar… d’vous !

Rien ne prédestinait Robert Durand à faire carrière sous l’uniforme de gendarme pendant quelque 30 années. Né fin 1932, cinquième et dernier enfant de sa fratrie, il arrêta ses études à 12 ans, CEP en poche. Puis il travailla aussitôt à la maigre métairie tenue par un père exemplaire, veuf à 38 ans, un ancien écolier du jeudi et du dimanche mais regorgeant de bon sens, soucieux d’ancrer en sa descendance les règles morales les plus nobles.

Sur le point d’atteindre sa majorité, volontaire pour cela, son benjamin fut appelé pour servir à la Base Ecole des Troupes Aéroportées de Pau. Un tantinet rebelle à une forme de discipline stupide, il refusa d’être maintenu au sein d’un peloton d’élèves-gradés plutôt que, devenant « cabot » ou cabot-chef, courir le risque de devoir instruire des bleus. Par exemple leur indiquer le poids du cache-flamme d’un FM 24/29 s’il n’était pas percé d’évents… et aussi qu’une balle mettait « un certain temps » à sortir de son canon. Par l’avant !

A cela, il préféra être estafette motocycliste, assez libre dans ses déplacements en zone béarnaise ; fier comme un coq, cramponné au guidon d’une Terrot 500 puis d’une Royal-Enfield à pétarades de type Harley-Davidson, jouissives pour les tympans.

Obligations militaires terminées, sans grade, étant sans bagage intellectuel, sans argent, il travailla quelque temps comme simple ouvrier dans une petite usine.

Puis, à l’instar d’un frère ayant galéré lui aussi pour trouver un job à hauteur de sa raisonnable ambition, il passa avec succès le concours d’admission dans la Gendarmerie. Dès lors, ayant précédemment appris à ses dépens que chercher un emploi n’était pas chose aisée (déjà !), en fin de stage il se classa vers la 10/15e place sur 140 élèves.

Aussitôt, affecté à la brigade frontalière de Neuf-Brisach (Haut-Rhin), il y fit ses premières armes (à l’époque, se creusait le grand canal d’Alsace – 2 800 ouvriers – FLN actif). Après neuf mois de présence à cette unité, il gagna Colmar et, peu après, sa Brigade de Recherches. Là, sous les ordres d’un chef ayant le judiciaire rivé aux tripes, il s’en inspira pour le reste de sa carrière.

En 1965, il fut affecté au fort de Charenton où il instruisit des stagiaires de BR provinciales dans le domaine de la photo (prises de vue – macrophoto – développement – tirage d’épreuves) et de la police technique (recherche – exploitation de traces et indices matériels). Ne pouvant supporter les aboiements permanents et injustifiés de son officier chef de service – un sadique inséparable de son stick sous le bras –, il se rebella, fut puni et obtint d’être muté début 1968 au secrétariat d’une compagnie d’élèves-gendarmes.

En été 1969, il fut aspiré à Créteil où, tout en pratiquant le judiciaire avec la BR locale, en liaison étroite avec les magistrats du lieu il dirigea avec bonheur et intérêt une ESAM (Equipe Spécialisée dans les Affaires de Mineurs).

Fin 1972, nommé adjudant, au jour de sa création, il prit le commandement de la BR de Vincennes.

En décembre 1977, il devint l’adjoint du commandant de la compagnie locale. Avec le grade de major-concours rapidement acquis, il servit à ce poste jusqu’à l’été 1983 au côté de trois patrons successifs. Si une symbiose parfaite marqua ses rapports avec les deux premiers, il n’en fut pas de même avec leur successeur. En trois ans, il le vit conduire leur unité, du Zénith où elle s’était élevée et maintenue jusqu’à sa prise de commandement, aux profondeurs abyssales de l’opprobre. Ceci sans qu’il ne puisse s’y opposer. Et alors que la hiérarchie restait désespérément sourde et aveugle face à un innommable pourtant ostensible !

En mai 1983 : le clash. La découverte du pot aux roses consécutivement à « L’affaire des Irlandais de Vincennes », dirigée sans droit et de façon lamentable par un officier supérieur (?) parisien.

Conséquences : la suspension de fonction puis l’éjection hors Vincennes – mille fois justifiée – de son commandant de compagnie.

Pour muter Durand, son chef de corps dut inventer un motif à défaut d’en avoir trouvé malgré d’opiniâtres recherches. Honte à ce haut galonné ! Qui lui reprocha véhémentement d’avoir obtenu des tuyaux auprès d’un commerçant ayant, certes, pignon sur rue, foncièrement honnête mais… ayant la tare d’avoir un nom d’origine slave… et à ce titre supposé être au contact de voyous vu la précision de ses infos (braquages multiples de bijouteries, identité et attaches dont celles de leurs receleurs). Autre reproche fait au major : celui d’avoir travaillé pour la Police, alors saisie, en lui communiquant son savoir… Rien de moins !

Paradoxe ou aveu déguisé de ses erreurs ? Ce même bardé de médailles éjecta Durand en lui attribuant ces appréciations écrites basées sur son passé : « Forte personnalité et excellente valeur professionnelle. Fait l’objet d’une mutation dans l’intérêt du service pour avoir pu prêter au doute dans des affaires d’apparence suspectes. »

C’est donc dans un placard du Centre National d’Information Routière de Rosny-sous-Bois que Durand « échoua ». Pour lui, adieu donc au judiciaire. Enfin presque…

1987 : Retraite en quasi limite d’âge, à près de 10 ans dans son grade. Depuis, il sème des navets dans son potager. Habité d’une utopie, celle de les voir atteindre la taille de ceux produits par quelques hauts galonnés au temps de leur règne ; « nommés par erreur et maintenus par pitié », selon une formule consacrée.

A son actif également :

1991 : Consignation de ses mémoires (non diffusées pour cause d’exil subit de son éditeur en Amérique centrale…).

2001 : Ecriture d’un livre – témoignage de la catastrophique bavure gendarmo-médiatico-politico-judiciaire vincennoise.

2010 : Lancement d’un blog dans lequel il traite du même sujet ainsi que de ses conséquences dont l’affaire des Ecoutes de l’Elysée.

2013 : « Budgétivore » toujours en retraite, Durand envisage son avenir sereinement. Même pour le jour où il redeviendra poussière, car ce sera avec la satisfaction d’avoir accompli tous ses devoirs terrestres. Y compris ceux empruntés à la légendaire sagesse asiatique :

« Celui qui a planté un arbre, fait un enfant et écrit un livre, aura réussi sa vie. »

*
*       *

1

Belle leçon d’humanité

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Tels les Douce et Cricket de la fable, Maïté et son compagnon Dédé Decroix s’aimaient d’amour tendre…

Eux roucoulaient non pas dans un quelconque pigeonnier, mais dans ce qu’ils appelaient pompeusement « notre château ». En fait, une baraque en bois, érigée depuis plusieurs décennies à quelque cent mètres de la porte de Strasbourg, tout près du chef-lieu de canton de Neuf-Brisach, en Alsace. Enfouie sous la verdure, hors d’atteinte des bruits de la ville, de la route et des regards indiscrets, telle était la demeure.

En outre, elle offrait aux châtelains la possibilité de voir sans être vus, de détecter toute approche jugée inopportune. Et donc de « faire le mort » jusqu’à disparition du danger potentiel. Un berger allemand (quoi de plus normal en cette zone rhénane ?), attaché à une chaîne reliée à la porte d’entrée de la baraque, prêtait un précieux concours à ses maîtres. Non seulement par l’alerte aboyée du danger, mais aussi pour la défense du lieu.

Bien mieux que si son maître y avait cloué un écriteau pouvant avoir été ainsi peint de son battoir : « ANTRE HINTERDITTE », « SHTRIKT FERBOT’N » ou en alsacien pur : BISSIGER HUND »

En cas d’alerte donnée suffisamment tôt, Dédé et sa dulcinée, plutôt que de se cloîtrer dans leur donjon, disposaient aussi de la faculté de filer en catimini dans la verdure environnante jusqu’à ce que la cessation des aboiements leur signifie que tout danger potentiel s’était éloigné.

En période normale, seul le chant des oiseaux et de quelques volatiles caquetant – non aux œufs d’or mais néanmoins précieux pour l’omelette – était autorisé à perturber la quiétude des lieux.

Agé d’une bonne quarantaine d’années, en son royaume Dédé se délectait de toutes choses simples. Il n’hésitait pas à crier son bonheur de vivre. De vivre libre ! Il l’appréciait d’autant plus, cette liberté, que dans son passé de pauvre bougre il en avait été privé à plusieurs reprises. Contraint et forcé de séjourner non pas à la célèbre Maison des Têtes de Colmar, mais dans une autre située non loin d’elle, tout aussi connue depuis des siècles mais pas pour les mêmes raisons. « MAISON D’ARRET » sont les mots gravés dans la pierre au-dessus de sa porte d’entrée.

Parlant sans trop d’amertume de ses séjours forcés rue des Augustins, Dédé les imputait tout simplement à la fatalité, à une fortune adverse contre laquelle le péquin ne peut lutter qu’en jurant de son honnêteté sans convaincre ni gendarmes ni magistrats « enrobés ».

– Je n’ai pas de chance, aimait-il à dire à la cantonade lors de ses levées d’écrou successives, je suis sans arrêt victime d’erreurs judiciaires. Le ministre de l’injustice m’a dans le nez, puis c’est tout !

Et d’arborer à chaque occasion un sourire propre à toucher de pitié son auditoire. Une expression révélant un instant quelques chicots jaunis, maintenus en sursis malgré le harcèlement du duo ravageur, « Alcool and nicotine ». Dédé, s’il continue de vivre longtemps et de céder à ses penchants, sûr qu’il finira irrémédiablement en barrique gorgée de picrate 9 ou 10 degrés.

Travailleur occasionnel, offrant en toute spontanéité et avec générosité ses services, l’homme estimait disposer ainsi de revenus suffisamment étoffés. Non seulement pour boire et manger, mais pour s’offrir quelques folies : une bécane d’occasion (avec éclairage en état de marche et catadioptre !), un appareil radio à transistors, une séance de cinoche à Neu-Neu… De plus, grâce à lui, sa Maïté était à l’abri des excès engendrés par le shopping local. Quant à l’unique enfant issue de leur union, elle n’était pas à plaindre, elle aussi, puisque nécessaire et superflu étaient constamment tenus à sa disposition.

Home sweet home ! Dédé aimait se déshydrater chez lui, au gros rouge qui tache, acheté en cubitainers chez Tordtripes. En outre, sous le prétexte de se rafraîchir (il fait chaud en Alsace) ou de se réchauffer (il y fait froid quand il ne fait plus chaud) on le voyait de temps à autre – à midi et sept heures, heures dites intelligentes par les connaisseurs – faisant les dix pas devant l’entrée d’un des troquets de la ville. Sans aucun doute l’espoir rivé au cœur d’une invitation. Celle de partager une chopine, offre ne se refusant que pour la forme.

En effet, bon bougre, connu tel le loup blanc, Dédé attirait naturellement sympathie et compassion de toutes parts. Parfois de provenances inhabituelles. Celles des gendarmes de la brigade locale lui étaient acquises. J’étais de leur nombre depuis peu, ayant reçu là, ma toute première affectation, tout heureux de porter l’uniforme. Encore que… Porter culotte de cheval et leggins, pédaler en été ou sous la neige à quatre heures du matin dans la plaine d’Alsace, ça n’ait rien d’agréable.

Lorsqu’il arrivait à mes anciens (suivis réglementairement à six tours de pédales) d’adosser leur monture au château en faisant une visite de service aux Decroix, l’accueil qu’ils recevaient était toujours très correct. Pour Dédé, la question ne se posait pas de savoir s’il était préférable de manifester naïveté et respect face aux pandores plutôt que hargne et mépris. Espérer tirer profit de bonnes relations peut parfois motiver certaines attitudes a priori paradoxales. Il n’était en effet pas rare qu’à l’occasion de visites, mes frères d’arme offrent au couple, qui un paquet de bonbons, qui un gâteau de confection familiale pour la gamine.

Bien des décennies sont passées depuis cette époque, mais je conserve toujours le souvenir de cette dernière : Aurore. 7 ou 8 printemps. Attachante, sachant manifester d’un sourire, d’un mot ou d’un regard, sa reconnaissance envers ses autres papas gâteaux en uniforme. Pour elle, nous n’étions pas des pères fouettards chargés de mettre en prison les enfants pas sages. De toute évidence, ses parents avaient su l’éclairer sur ces points.

Maïté, à l’image de son Dédé, respirait le bonheur de vivre. Aimable, avenante, souriante, coquette, elle était à classer dans la catégorie des belles femmes. Hélas pour elle, dès qu’elle ouvrait sa bouche édentée, son langage trahissait, outre un manque total de culture, son origine. Elle était née de parents vanniers, ces êtres semi-sédentaires qui parcourent l’Alsace depuis des lustres de Wissembourg à Altkirch, vivotant du maigre produit de leur travail, d’allocations, de charité. Et de rapines à but alimentaire trop souvent…

Brave femme mais pauvre créature que cette Maïté ! Très croyante. Jamais elle n’aurait voulu manquer messes et vêpres dominicales. Aurore à ses côtés, on l’y voyait implorer le Tout-puissant avec une ferveur non feinte. Et déverser force décibels, du contre-ut amélioré au fa sous bémol, lors du Credo ou du Magnificat, ces chants si bien enlevés qu’ils en émeuvent le plus coriace des athées.

Maïté débordait d’amour. N’ayant sans doute pas toujours mangé à sa faim ni été gâtée dans son milieu parental, elle n’aurait voulu à aucun prix que son Aurore ne soit pas la plus comblée affectivement, n’ait pas tous les moyens propres à son épanouissement. Il s’agit là, d’un phénomène rare, hélas, voulant que certains géniteurs fournissent à leur descendance tout ce qu’ils n’ont pas eu d’heureux dans leur enfance. La gamine était soumise à un encadrement éducatif fondé sur l’amour de ses parents. Ceux-ci la voyaient déjà parfaitement insérée socialement. Qui sait, institutrice, puéricultrice, assistante sociale ? Pourquoi pas médecin ? La vierge, elle-même ne le promettait-elle pas à Maïté chaque dimanche ?

Pourquoi a-t-il fallu qu’un jour je sois amené à perturber la routine apparente établie chez les châtelains de Neu-Neu ? Par hasard ? Non. Par devoir professionnel, mais sans sadisme, ni mépris à l’encontre de ces infortunés. Avec un mélange de déception et même de regrets.

Nous sommes en 1961. Je sers depuis près de deux ans à la brigade de recherches de Colmar dont le territoire de chasse s’étend du col de la Schlucht au Rhin, et du nord du département à la limite de l’arrondissement de Guebwiller. Mon unité est forte (!) de 5 éléments et dispose de moyens matériels importants (!) : une poussive mais serviable Juvaquatre, 4 CV de dotation, 5 pistolets quasi-certains de ne servir qu’à tirer sur des corbeaux lors de patrouilles, 4 fusils MAS 36 cadenassés à leur râtelier, 5 bécanes personnelles dont l’usage rapporte 5 francs par mois (ou par an). Et Hiro, notre brave chien policier plus porté sur la détection de congénères en rut que sur la piste des malfrats.

La maréchal-des-logis chef Jean Saint-Sever a charge de nous driver. C’est un être d’exception par son rayonnement. Un vrai chef qui va au charbon, bannit les formules du « Armons nous et partez », « Faudrait qu’on… », « Y a qu’à… », « Vous auriez dû… » Un gradé comme je n’en rencontrerai jamais plus au cours de ma carrière. Une véritable encyclopédie vivante dont aujourd’hui encore j’envie le savoir. Le Saint, comme on aimait à le surnommer, aurait facilement pu accéder à l’épaulette, mais on est loin de l’époque actuelle où risqueront d’être punis les gendarmes refusant d’accepter un galon.

Notre chef a une tare : son franc-parler en présence de supérieurs n’appréciant ni son humour ni parfois que certaines vérités leur soient dites. Un jour, il avait commis une bavure rédhibitoire. Alors qu’un colonel strasbourgeois mal vissé – surnommé Puissance 5 – au téléphone et s’enquérant du nom de l’imbécile qu’il avait au bout du fil, il lui avait rétorqué : « Faudrait savoir à quel bout ! » Une fois encore, son sens de la répartie l’avait desservi. Un adjudant-chef lui ayant dit maladroitement que le ridicule tuait, il l’avait servi d’un cinglant : « Si c’était vrai, vous ne seriez pas là pour me juger. »

Maniant l’art de se créer des sympathies dans ses rapports avec la population, verre de riesling dans une de main, cigarette dans l’autre, mon chef était constamment à l’affût du moindre renseignement d’ordre pénal. Et il réussissait pleinement dans sa pratique quotidienne du métier. Mais ses succès aussi bien que sa faconde languedocienne avaient une contrepartie : il était jalousé et trop souvent critiqué par certains de ses pairs, plus attirés par la constatation de défaut de catadioptres aux vélos que par des missions plus nobles. Il en est souvent ainsi d’enquêteurs qui émergent du lot de ses camarades. Mais tant pis si les chiens aboient : la caravane passe tout de même.

Comme moi durant 9 mois, Saint-Sever avait servi à Neuf-Brisach pendant plusieurs années en tant que simple gendarme. Pilier de la brigade, adjoint de son pittoresque adjudant, Gustave, il s’y était épanoui pleinement.

Nécessairement, il avait « fréquenté » la baraque de Dédé. Et je ne peux douter que de son austère sac de correspondance il ait extrait quelques friandises destinées à Aurore. Car je le connais, mon chef. La seule vue d’un môme l’attendrit, alors la misère humaine… L’historiette que je raconte ici en est une belle illustration.

Un jour que rien ne différencie des autres, les pérégrinations du Saint le conduisent sur les lieux de ses précédents prélèvements de voyous, à Neuf-Brisach. Il furète au pif, bavarde avec Pierre et Paul, Zeppi, Chûles, Pernard… En termes gendarmiques, il est en « recherche non orientée du renseignement ». Car, à l’inverse des brigades territoriales, les unités de recherches n’ont pas vocation à recevoir de plaintes. Ses composants sont mis dans l’obligation de prêter assistance aux unités du ressort, mais aussi de glaner du tuyau sur le terrain à leur initiative. Comment ? Exclusivement par contact avec « la partie saine de la population », dit le règlement. Ce dont les bons enquêteurs peu disciplinés font fi car cette formule est tellement improductive que les meilleurs des meilleurs d’entre eux se tournent tout naturellement vers les milieux interlopes pour en extraire la quintessence judiciaire. Que dit la hiérarchie à ce constat ? Rien : elle veut ignorer cette pratique, se satisfaisant pleinement d’engranger les résultats statistiques acquis.

L’oreille du Saint aux aguets s’agrandirait si elle en avait les moyens. Il vient d’apprendre par hasard que Maïté a eu bien de la chance. Son Dédé lui a offert un manteau. Pas n’importe lequel : du vison. Tout neuf avec toque assortie, s’il vous plaît ! Pas bien crédible, pense le fureteur. C’est sans doute un jaloux qui propage cette information. Comme il ne s’en tient pas à cette première hypothèse car son scepticisme propre à ses qualités d’enquêteur le lui dicte, il veut en savoir plus. Sa connaissance du canton l’incite à fouiner en direction de connaissances de la « visonnée » en cause. Ce faisant, il va saluer l’épicier de la place d’armes, la mère Schwindt, celle qui voit tout et entend tout comme une concierge. Et qui, de surcroît, fréquente assidûment l’église.

Bingo !

– Ah, ne me parlez pas de cette fânnière de Maïté. C’en est fiiini pour moi de ma chénérosiiité. Dimanche, à la messe, je l’ai fue avec un manteau de fisson. C’est tire qu’elle est plus riche que moi. Comment font fotre femme et fos enfants une fois seulement ? Ch’aimerais bien les refoâr…

Re-bingo !

Les pas du Saint le conduisent au bistrot La Rose tenu par Mimile, une autre de ses anciennes connaissances, là où Dédé est censé faire des pauses anti déshydratations. A sa question directe, il s’entend répondre :

– Je veux bien t’aider, Jeannot. Mais promets-moi d’abord de ne pas répéter ce que je vais te dire. Et je ne te signerai rien du tout. Je ne voudrais pas passer pour un indic, perdre ma clientèle et retrouver un pavé dans ma vitrine. Aussi vrai que je m’appelle Emile, ici, j’ai vu Dédé filer des fringues neuves au père Muller. Le Nesty Muller, celui que tu connais. Paraît qu’il a tout un stock à brader.

Saint-Sever le tient, son petit bout de ficelle. Et bien malin serait celui qui l’empêcherait de dérouler la pelote tout entière. Quand bien même devra-t-il affronter Dédé et sa compagne sans faire référence à Mimile. Sans titiller prématurément le Nesty.

Si l’affaire est conduite à son terme, il lui faudra remercier son informateur de vive voix. En même temps que l’encourager à continuer d’ouvrir l’œil en direction de sujets intéressants. Dans le cas contraire, c’en sera fini avec les bonnes relations entretenues avec lui. Il se transformera en mur de silence. Et fera passer le Saint pour un salaud, un gendarme ne respectant pas ses promesses.

De retour au bureau, notre chef fureteur nous narre son affaire par le détail et en analyse les données. Sûr que son tuyau est bon. Dédé a dû commettre un casse. Pas dans le secteur puisqu’aucun vol de manteau de vison n’est signalé. Et pas tout seul : ce n’est pas sur son vélo qu’il a pu transporter son butin. Dédé n’est pas un véritable dur, mais interrogé il saura tout de même bien affirmer sur son honneur qu’il a trouvé le fameux manteau dans une poubelle. A moins qu’il ne déclare l’avoir reçu d’une main charitable, anonyme. Et sa Maïté dira la même chose, c’est couru. Dans une telle hypothèse, à défaut de pouvoir prouver l’origine frauduleuse du vêtement, force sera de le laisser sur les épaules de l’ex-vannière.

Et vas-y Saint-Sever du procès d’intention fait à ces fieffés menteurs potentiels ! Lui faut-il poursuivre des manœuvres discrètes d’approche et risquer de se faire trahir, provoquant aussitôt l’envol de la camelote peut-être détenue chez eux ? Ou bien attaquer bille en tête, sans retard ?

Finalement, avec ma vive approbation, le chef opte pour cette dernière formule. Si menteurs et si rusés soient les cibles, elles ne sauraient résister longtemps à son habileté, sa perspicacité, ses ruses de fin limier.

A 6 heures, le lendemain, Wolf donne de la voix dès notre arrivée au parc du château. Alerte ! Dédé se lève, nous accueille avec son sourire habituel d’innocent. Hors de question pour lui de s’offusquer de ce réveil matinal.

– Maïté, lève-toi. Les gendarmes. C’est Saint-Sever. Bonjour Jean… Fais-nous donc un café vite fait. Ils sont sans doute pressés. Ils doivent rentrer de patrouille.

Sur demande, le manteau de Maïté est exhibé. Il ne provient pas d’un quelconque cuniculiculteur, c’est du vrai vison qui sent encore le neuf. Questionné sur son origine – hors la présence de Maïté –, Dédé ne se démonte aucunement. Il a même fourbi une version non envisagée par Saint-Sever :

– Je savais bien qu’un jour ou l’autre vous viendrez me voir pour ce manteau. Je l’ai presque acheté. Pour 200 balles à un gars du Clair Horizon. Je ne le connais même pas, ce type. Je l’ai rencontré par hasard. Et comme il avait besoin d’un peu de fric, je lui en ai prêté. En garantie de remboursement, il m’a laissé la fourrure. Normalement, il va passer la reprendre un de ces jours. En attendant, Maïté se fait un petit plaisir en la portant.

Malin, le Dédé. Malin et demi, le Saint-Sever. Pas crédible du tout, la version donnée ! Le foyer Clair Horizon existe effectivement non loin de là, à Volgelsheim. Il est occupé par une cinquantaine de détenus libérés après avoir purgé de longues peines. Autrement dit, des durs de durs sur le chemin semé d’écueils de la réinsertion. Paraît-il !

Pas question de perdre trop de temps avec la version d’esquive donnée par Dédé. Néanmoins, mon chef parle, parle… Fait parler Dédé, le pousse à lui dire la vérité aussi bien que le mensonge, consigne tout ça par écrit. Analyse du « déballage » est opérée sans retard. Et le jeune gendarme que je suis vient d’obtenir confirmation du fait que de gros mensonges enregistrés peuvent valoir autant que certains aveux.

Entendue séparément elle aussi, dès son retour de l’école où elle est allée conduire sa gosse, Maïté me récite la leçon que n’a pas manqué de lui apprendre son « mari » : c’est presque du mot à mot. « Soumise à la question », elle me lâche un mot de trop : « … le gars du Clair Horizon, je crois qu’il s’appelle Maurice. »

Tiens donc, elle sait cela alors que Dédé prétend l’ignorer ? Bizarre ! Je pressens que Saint-Sever va se fâcher. Ou simuler de l’être car ni la violence physique ni la verbale ne figurent à sa panoplie d’enquêteur. Tandis qu’il insiste tout de même pour avoir le nom de son créditeur au vison, j’entreprends de conditionner Maïté, seul à seule. Il lui faudra nous dire toute la vérité. Dans cette hypothèse, ni elle ni Dédé n’auront à le regretter. Par contre, si nous sommes contraints de perdre du temps pour arriver à nos fins…

Restant silencieuse, elle traverse quelques minutes difficiles, soumise à l’intensité de mon regard lourdement incantatoire. Celles aussi où avaler sa salive provoque un mouvement répété de la glotte. Elle mûrit… elle va craquer. Je jubile : peut-être vais-je griller mon chef de vitesse, apprendre le nom du suspect de Clair Horizon. Je l’entends dans la pièce d’à côté, élever la voix…

Finalement, Maïté produit son suc :

– Maurice, c’est Candot qu’il s’appelle. Dédé l’a connu à la prison de Fresnes. Il a travaillé à Mulhouse. Mon manteau vient d’un casse dans cette ville… Il y avait aussi Ulrich, un gars qui travaille chez Manhurin, là où on fabrique des armes… Moi je n’ai rien fait, sauf le guet pendant le casse…

Elle dit n’avoir rien fait, la pauvre. Elle ignore que faire le guet est un acte de coaction valant à son coupable les mêmes peines que l’auteur d’une infraction. Plus tard, je réaliserai avec profit que beaucoup de guetteurs ignorent aussi cela. La voilà soulagée, mais en larmes, la Maïté : une pitié ! Vite un torchon pour éponger ! Et ça ne risque pas de s’arranger : j’entends le Saint devenir menaçant : « Dédé, tu vas aller en tôle. Et pas tout seul, d’ailleurs… Pense à ta gosse. Tu l’aimes, non ? »

Pile au défaut de la cuirasse !

Sacré Saint ! Je lui avais bien glissé sur un bout de papier que Maïté s’était allongée, mais craignant en cela la révélation d’une fausse piste, c’est de la bouche de Dédé qu’il veut entendre le nom de son copain. Finalement, il nous appelle. Et là :

– Jean, je vais tout te dire. J’ai peur pour ma môme. Mes potes sont des durs. Quand ils apprendront qu’on les a donnés… Je ne voudrais pas que tu la places à l’orphelinat. Alors, aide-nous.

Puis, le chef :

– Dédé, je ne fais aucune promesse sans être certain de pouvoir la tenir. C’est le juge qui décidera. Car toi, Candot et Ulrich, vous êtes bons pour la tôle. Quant à Maïté… Je te promets seulement, parce que je vous aime bien, de faire ce que je pourrai pour vous. Allez, je t’écoute…

Saint-Sever est effectivement un homme de parole, ce que ne doit pas ignorer Dédé comme bien d’autres malfaiteurs lui étant passés entre les mains. A quoi pense-t-il à cet instant ? A la Justice qui se montre si généreuse dans la délivrance des mandats de dépôt ? Peut-être. Mais il pense surtout à Aurore qui risque, sinon d’aller à l’orphelinat, du moins d’être privée d’affection familiale durant un moment. Aurore qui, le matin même, le regard chargé de reconnaissance lui avait mis les mains autour du cou et l’avait embrassé en partant à l’école.

Parfaitement engagé et conduit, le jeu du chat et de la souris se conclut par l’enregistrement des aveux d’un Dédé nullement menotté car il est hors de probabilité qu’il s’enfuie. Et aussi par une révélation étendue des activités de Candot, et de ses relations dans le monde interlope. Dommage qu’il ne soit pas enquêteur comme nous ! Il en ferait, du « crâne », le Dédé.

En fin de matinée, à bride abattue de notre Juva, direction Mulhouse. Là, Dédé nous désigne le domicile d’Ulrich, le magasin où le casse a été commis… Puis, direction la vallée de Fellering avec localisation de la maison occupée par la maîtresse de Candot. Quel zèle, chez le Dédé ! A tout prix, il veut gagner la clémence de celui qu’il tutoie, son « Jeannot ». Pourtant, il sait que la prison de la rue des Augustins l’attend, là où ne s’affiche jamais le panneau « Complet ».

La journée se poursuit par un retour à la cité de Vauban où Maïté semble déshydratée tant ses larmes coulent. Un peu apaisée tout de même en apprenant que notre balade n’a pas été vaine. Puis, à Colmar, après une dernière cigarette, Dédé est placé en chambre de sûreté.