Henri Rochefort : déportation et évasion d'un polémiste

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Français
344 pages
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Opposant résolu à Napoléon III, Henri de Rochefort, polémiste talentueux devient l'écrivain le plus populaire de France avec le journal satirique "La Lanterne". Hostile aux Versaillais, sans épouser complètement la cause de la Commune, il sera arrêté et déporté en Nouvelle-Calédonie, notamment avec Louise Michel. Il parviendra à s'en évader de façon spectaculaire après trois mois seulement de séjour. un ouvrage qui constitue un apport remarquable à l'histoire du Second Empire, de la Commune et de la IIIème République naissante.

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Date de parution 01 octobre 2004
Nombre de lectures 588
EAN13 9782296370357
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

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HENRI ROCHEFORT:
DÉPORTATION ET ÉVASION
D'UN POLÉMISTEJoël Dauphiné
HENRI ROCHEFORT:
DÉPORTATION ET ÉVASION
D'UN POLÉMISTE
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ltalia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Degli Artisti 15
75005 Paris 1026 Budapest 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE@ L'HARMATTAN, 2004
ISBN: 2-7475-6967-5
EAN : 9782747569675E lundi 12juillet 1880, alors que la loi relative à
l'amnistie des communards venait à peine d'êtreC publiée au bulletin des lois de la République
française, un train en provenance de Lyon s'immobilisait en
gare à 5 heures 40 du soir: après plus de neuf ans de prison, de
déportation et d'exil, le marquis Henry de Rochefort-Luçay
retrouvait son cher Paris. Deux de ses enfants
l'accompagnaient. Sur le quai l'attendaient une centaine de
personnes. Gracié quelques mois plus tôt, Olivier Pain, l'ami
fidèle et le compagnon des mauvais jours, était là, ainsi que le
député Lockroy, ou encore Laisant et Blanqui. Aux abords, se
presse un public considérable qui piétine et s'impatiente: des
carreaux sont brisés, des portes arrachées de leurs gonds, le hall
même est envahi. Rochefort est bousculé, quasiment porté par
la foule qui manifeste bruyamment sa joie: «Vive Rochefort !
Vive l'amnistie! Vive la République! » entend-on de toutes
parts. Le héros du jour parvient à grand peine à se hisser dans
une voiture de location alors que certains admirateurs veulent le
porter en triomphe jusqu'à la demeure de Victor Hugo où il est
attendu à dîner. Suivi par une longue file de voitures de place,
entouré par des dizaines de milliers de spectateurs qui
ovationnent le célèbre polémiste, l'approchent et tentent de le
toucher au risque de se faire écraser, le fiacre n° 11303
n'avance guère, ayant le plus grand mal à se frayer un chemin à
travers cette véritable marée humaine. Place de la Bastille, les6 LA DÉPORTATION ET L'ÉV AS ION D'HENRI ROCHEFORT
manifestants entonnent La Marseillaise, les cris redoublent. Le
cortège emprunte les grands boulevards, paralysant toute
circulation. La foule ne cesse de grossir, débouchant de partout.
Juchés jusque sur le toit de l'attelage, plusieurs manifestants
compliquent la tâche du pauvre cheval qui n'en peut plus et qui
s'abat au pied de la statue de la place de la République, au bout
d'une heure et demie de calvaire. Rochefort va-t-il périr étouffé
par ses amis? Une haie se forme dans le flot: l'idole de Paris et
Olivier Pain en profitent pour se dégager et parviennent tant
bien que mal à se réfugier dans un magasin de nouveautés où ils
demeurent bloqués jusqu'à onze heures du soir, trop tard pour
honorer l'invitation de l'auteur des Châtiments. C'est «une
rentrée triomphale» concède sans enthousiasme le journaliste
du Figaro qui relate l'événement et qui fait mine d'y voir une
menace pour la popularité de Gambetta. Le chroniqueur du
Constitutionnel, frémissant d'inquiétude, n'hésite pas à y voir
« une sorte de retour de l'île d'Elbe ».
Des dizaines de milliers de Parisiens venaient de réserver un
accueil de roi au célèbre marquis. Quel contraste avec la foule
haineuse qui, neuf ans plus tôt, se pressait dans les rues de
Versailles pour l'abreuver d'injures et lui jeter des pierres alors
qu'il venait d'être arrêté! Quelle revanche aussi! Et combien
d'émotions, que d'aventures et de souffrances Rochefort avait
éprouvées dans cet intervalle!CHAPITRE l
L'ARRESTATION
«Il est devenu égratigneur
d'Empire, il égratigne avec son
esprit, son courage, ses crocs, ses
ongles, son toupet, sa barbiche,
avec tout ce qu'il a de pointu sur
lui, la peau de Napoléon. ».
Jules Vallès, L'Insurgé.
«Les chefs de la Commune prennent la fuite. M. Henri
Rochefort vient d'être arrêté à Meaux », pouvait-on lire sur de
nombreux placards qui fleurirent dans la plupart des villes de
France le 20 mai 1871. Qualifié notamment de « despotaillon »
atteint de « démence alcoolique» par le fougueux polémiste,
dans les colonnes du Mot d'ordre, Thiers tenait son homme et
sa vengeance. Qu'importe si Rochefort n'était pas à proprement
parler un « chef de la Commune» ! Il en était considéré comme
un des principaux instigateurs, et son arrestation constituait une
belle prise pour les Versaillais dont l'armée se préparait à entrer
dans ParisI.
Qui ne connaissait Henri Rochefort à cette date? Né à Paris
le 30 janvier 1831 d'une mère républicaine et d'un père
1. C'est chose faite le 21 mai, premier jour de la "Semaine sanglante ».8 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
légitimiste, le marquis Victor-Henry de Rochefort-Luçay avait
acquis en quelques années une immense notoriété, adulé dans
les milieux populaires de la capitale, mais aussi profondément
haï dans le camp bonapartiste ou parmi les conservateurs. De
solides études secondaires au collège Saint-Louis lui permettent
d'obtenir le baccalauréat ès lettres en juillet 1849. Fervent
admirateur de Victor Hugo, il tâte de la poésie, composant
plusieurs pièces de vers, dont une, en l'honneur de la Sainte
Vierge2, composée pour un concours de jeux floraux. A la
demande de son père, il entreprend des études médicales, qu'il
abandonne bientôt, faute de supporter la vue du sang. Il donne
aussi quelques leçons de latin, puis obtient en janvier 1851, un
poste d'employé à l'Hôtel de Ville, une modeste sinécure3 qui
ne l'intéresse guère mais qui lui donne du temps pour se
consacrer à l'écriture.
Après quelques travaux de librairie et une collaboration à la
deuxième édition du Dictionnaire de la conversation, il se
tourne vers le journalisme, écrit des comptes rendus de théâtre
dans diverses publications, fonde en 1858, avec Jules Vallès la
Chronique parisienne, feuille de correspondances littéraires et
artistiques, et devient un des rédacteurs du Charivari, un journal
satirique qui, comme tous les organes de presse, doit composer
avec la censure vigilante4 du pouvoir impérial.
Promu en 1860 sous-inspecteur des beaux-arts de la ville de
Paris, il double ses appointements mais n'en démissionne pas
moins de son poste l'année suivante quand il estime ses revenus
d'homme de lettres suffisants pour entretenir le foyer qu'il a
fondé et assurer un train de vie de plus en plus dispendieux.
Après un premier spectacle donné aux Folies-Dramatiques dès
2. Plusieurs journaux se plairont à publier cette œuvre de jeunesse, pour
embarrasser le polémiste devenu libre penseur.
3. Employé auxiliaire, il est d'abord attaché au bureau des brevets
d'invention. Puis il devient expéditionnaire à 120 francs par mois et
passe dans divers bureaux: celui d'architecture et celui des archives
avant de se consacrer à la vérification des comptes des communes.
4. La loi sur la presse du 17 février 1852 stipule que tout journal doit être
autorisé et peut être averti, suspendu ou supprimé par le gouvernement.
Un cautionnement élevé et une augmentation du droit de timbre sont
également dissuasifs. Quant aux délits de presse, ils relèvent des
tribunaux correctionnels et sont jugés par des magistrats à l'échine
souple, sans jury.CHAPITRE 1 : L'ARRESTATION 9
1856, il se lance dans le vaudeville, comme son père, écrivant
près d'une vingtaine de pièces de 1860 à 1866: le succès est
inégal. Amateur de tableaux et d'objets d'art, il hante
régulièrement les salles du Louvre et court les ventes de l'Hôtel
Drouot. Quelques duels et plusieurs aventures galantes
contribuent également à consolider sa réputation.
Après un rapide passage au Nain Jaune en 1863, Rochefort
entre dans la rédaction du Figaro, hebdomadaire, en
septembre 1864. Il abandonne sa particule et s'empare de
l'actualité littéraire qu'il traite avec esprit, non sans effleurer
plus ou moins discrètement les sujets à caractère politique, en
principe interdits. Il ne ménage personne, n'hésitant pas à s'en
prendre au duc de Morny, le demi-frère de l'Empereur et
l'inamovible président du Corps législatif, en se moquant de ses
pièces de théâtre qu'une critique complaisante encensait
généralement sans retenue. Il se rend bientôt désagréable au
pouvoir impérial et à ses serviteurs. Excessif, injuste parfois, il
ne manque pas de lucidité et de courage, comme dans cet article
du 29 octobre 1865 tout entier favorable à un illustre proscrit:
« A mon avis, Victor Hugo est notre poète par excellence, et
les « Chansons des rues et des bois» sont pleines de choses
merveilleuses; mais, si je le déclare ici, c'est beaucoup moins pour lui
que pour moi. Je ne doute pas que, avant vingt ans, Victor Hugo,
comme Corneille et Racine, ne soit mis par les proviseurs
euxmêmes dans les mains des enfants, attendu que cet homme a écrit
les plus beaux vers dont puisse s'honorer la langue française. Or,
en essayant de l'abattre aujourd'hui, je risquerais de passer plus
tard pour un imbécile. C'est ce que je veux éviter à tout prix ».
Au début de 1866, on retrouve Rochefort au Soleil. Son
talent de polémiste s'y épanouit, comme le constate son ami
Vallès:
«Un nouveau venu, Henri de Rochefort, a tout d'un coup
apporté dans le cirque une manière de se moquer qui ne s'attaque
plus aux individus seulement et ne fait pas jaillir simplement du
briquet l'étincelle, mais qui allume des traînées de poudre et met le
feu aux ridicules en rôtissant parfois la moustache au pouvoir. Il a
fait au Soleil des articles qui sont en cent cinquante lignes des
chefs-d'œuvre... Un révolutionnaire, ce courriériste, et qui fait le10 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
coup de feu pour nous, avec sa phrase à aiguilles, d'où
)}5.l'épigrammepart commeun plombmâché
Mais le journal est en difficulté au bout de quelques mois et
« la plume la plus chère de Paris» retrouve le Figaro qui, pour
se l'attacher, n'hésite pas à quadrupler son ancien salaire, en lui
versant la somme de 2 000 francs par mois, et à lui laisser carte
blanche. Encouragé par le succès, notre homme se montre de
plus en plus hardi. La mort à Paris du vieux Soulouque,
l'éphémère, despotique et sanglant empereur d'Haïti, est
l'occasion de sous-entendus peu flatteurs pour Napoléon III.
L'historiette, plaisante autant que fausse, du lapin savant qui, au
cours d'une partie de chasse à Compiègne, se roule en boule en
faisant semblant d'être foudroyé par la décharge du fusil de
l'Empereur, et qui réédite son bon tour à plusieurs reprises pour
faire croire à l'adresse de l'auguste chasseur, est accueillie par
un éclat de rire général.
Égratigné sans ménagement, le pouvoir impérial se décide à
réagir: il menace la direction du Figaro qui, redoutant une
éventuelle suppression, préfère se séparer à l'amiable de son
journaliste vedette.
Puisqu'on ne lui permet plus d'exercer sa verve chez les
autres, Rochefort écrira désormais pour lui6. Plutôt qu'un
journal, il se décide pour une brochure hebdomadaire de 64
pages, de format réduit, à la couverture écarlate et au prix élevé
de quarante centimes. Son titre? La Lanterne, car «une
lanterne peut servir à la fois à éclairer les honnêtes gens et à
pendre les malfaiteurs », avertit le journaliste. Le financement
est obtenu par la création d'une société en commandite dans
laquelle participe discrètement le directeur du Figaro,
Villemessant, qui flaire la bonne affaire. D'autant plus attendu
qu'il est annoncé par une véritable campagne publicitaire dans
laquelle se distingue encore Jules Vallès?, le premier numéro est
5. Extrait d'un article paru dans Le Courrierfrançais. le 26 août 1866.
6. Il espère bénéficier de la loi sur la presse du Il mai 1868, d'inspiration
plus libérale. L'autorisation préalable et le système des avertissements
étaient effectivement supprimés, mais le reste de l'arsenal répressif
demeurait en place.
7. Par une adresse publiée dans le Figaro dès le 16 mai, intitulée « A
Monsieur Henri de Rochefort, rédacteur en chef de La Lanterne. Les
deux hommes se connaissent et s'apprécient depuis dix ans: en maiCHAPITRE 1 : L'ARRESTATION 11
distribué dans la capitale le samedi 31 mai 1868. Le succès est
foudroyant. Malgré un Rochefort timoré et quelque peu inquiet,
l'imprimeur avait pourtant osé lancer la fabrication de quinze
mille exemplaires. En quelques dizaines de minutes, toutes les
« lanternes» disparurent. Des tirages supplémentaires sont
effectués à la hâte, permettant de porter la vente à plus de
100000 exemplaires.
Tout Paris se délecte du désormais fameux: «La France
contient, dit l'Almanach impérial, trente-six millions de sujets,
sans compter les sujets de mécontentements ». Abondamment
décrits et caricaturés, la physionomie si particulière de
Rochefort, son large front aplati aux tempes, son toupet de
cheveux noirs et drus, sa barbiche sévère et son teint pâle
deviennent familiers à tous. La raideur de son maintien due au port de
chemises à col droit, un visage grêlé de variole et des yeux brun
foncé, presque noirs, lui donnent un air méphistophélique.
Le succès initial ne se dément pas. Les dix numéros suivants
dépassent également le cap des 100000. Toujours friands de
bons mots, de révélations et de scandales, les lecteurs ne se
lassent pas d'apprécier l'esprit et l'audace du fougueux
pamphlétaire qui défie le régime à lui tout seul en ridiculisant
l'Empereur et sa femme Eugénie, ou en prenant régulièrement à
parti le personnel politique8.
Le pouvoir impérial affecte d'abord l'indifférence et le
dédain, spéculant sur le tarissement de la verve du lantemier.
Mais devant l'ampleur d'un phénomène qui ébranle les assises
mêmes de son autorité et de son crédit, il intervient brutalement.
Décidée dès le troisième numéro, l'interdiction à la vente
publique ne fait pas diminuer sensiblement le tirage. La justice
1858, Rochefort avait été le témoin de Vallès dans un duel. Voir le
document 1. Lancé en 1854, bi-hebdomadaire en 1858, Le Figaro est
devenu quotidien en novembre 1866; le versement d'un cautionnement
l'année suivante permet à ses journalistes d'aborder la vie politique.
8. Le chien même de Napoléon III n'est pas épargné et devient motif à
ricanements: «Néro est morL.. Je n'ai pas besoin de faire remarquer à
notre patrie, déjà si éprouvée, la perte énorme qu'elle vient de faire, bien
que, d'après la Constitution, Néro ne fût pas responsable... On affirme
qu'i! a été enterré dans le jardin réservé des Tuileries: j'aurais mieux
aimé le savoir inhumé à Saint-Denis, entre Turenne et
PhilippeAuguste... Il est question d'ouvrir une nouveJle voie plantée d'arbres.
Elle porterait le nom de boulevard Néro ».(La Lanterne, 6 juin 1868)12 LA DÉPORT ATlON ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
est donc alertée. Un fallacieux prétexte9 est avancé pour faire
saisir le onzième numéro de La Lanterne et poursuivre son
unique rédacteur. Reconnu coupable d'offense envers la
personne de l'Empereur et d'excitation à la haine et au mépris
du gouvernement par la sixième chambre correctionnelle que
préside un zélé serviteur de l'Empire, Rochefort est condamné à
treize mois de prison et à 3 000 francs d'amende. Le treizième
numéro subit le même sort. De nouveau poursuivilO, le
lanternier écope de douze mois de prison supplémentaires et
d'une amende encore plus forte qui s'élève à 10 000 francs.
Pour faire bonne mesure, ses droits civils et politiques lui sont
également retirés pour un an. Ces sentences sont sévères mais
elles ne purent être appliquées car l'insolent polémiste avait
prudemment gagné la frontière et s'était réfugié à Bruxelles,
ville où réside Victor Hugo. Celui-ci s'empresse de lui ouvrir sa
porte et lui offre une généreuse hospitalitéJl.
Célébré, admiré, adulé par les uns[2, Rochefort est méprisé,
détesté, haï par beaucoup d'autres. Si les milieux populaires
applaudissent bruyamment, les bonapartistes enragent et ne lui
pardonneront jamais son insolence. Beaucoup de ses confrères
prennent ombrage d'un tel succès et lui marchandent son talent
quand ils ne se livrent pas à des attaques ad hominem. Flaubert
par exemple confie à George Sand le 9 septembre 1868 :
« Je ne lis même pas (ou plutôt je n'ai pas lu) La Lanterne.
Rochefort me scie, entre nous. Il faut de la bravoure pour oser dire
directement que ce n'est peut-être pas le premier écrivain du
siècle» .
9. Le retard dans l'insertion d'un énorme communiqué exigé du ministère
de l'Intérieur.
10. L'ardent pamphlétaire avait osé se moquer de l'archevêque de Paris qui
venait de recevoir la croix de grand officier de la Légion d'honneur. Un
nouveau chef d'accusation est donc articulé contre lui: outrage à la
religion catholique.
1I. Rochefort vécut quatre mois dans l'intimité du grand homme et il se lia
d'amitié avec ses deux fils.
12. Tel est le cas de Banville, qui dans une de ses « Occidentales », intitulée
«Triolets », écrit en juillet 1868 :
« Que de lumière, que de feu
o Rochefort, dans ta Lanterne!
Monsieur Pinard en devient bleu:
Que de lumière, que de feu! »CHAPITRE 1 : L'ARRESTATION 13
L'auteur de «Madame Bovary » récidive quelques semaines
plus tard, le 27 octobre :
« Oui, j'envie Marfori. Seulement, c'est un maladroit. Quelle
perte pour la littérature s'il avait cassé la gueule à Rochefort! car
tu sais que ledit est « le premier écrivain de l'époque! » Il me
13.dégoûte radicalement du père Hugo»
Le 31 octobre:
« Ce Marfori est un maladroit. Ce n'est pas la clavicule qu'il
aurait dû casser au " grand écrivain" nommé Rochefort. Enfin,
Dieu merci, on n'en parie plus! Mais quelle scie va succéder à
»14celle-là?
Les frères Goncourt ne sont pas en reste et confient à leur
Journal le 10 mars 1869 :
« Une laide figure de notre temps c'est la petite figure tiraillée
de mauvais petit ouvrier de ce Rochefort, dont les traits semblent
sculptés non dans la grandeur de la haine, mais dans l'envie du
prolétaire» 15.
Dans le camp républicain même, certains jalousent sa
soudaine renommée, d'autres sont embarrassés par sa hardiesse
ou choqués par sa vulgarité.
Le travail de sape auquel se livre Rochefort toutes les
semaines ne cesse pas avec son éloignement. Fabriquée
désormais à Bruxelles, traduite en plusieurs langues,
La Lanterne se vend dans toute l'Europe. Interdite en France,
elle y pénètre néanmoins, sous un format encore plus réduit, par
les moyens les plus pittoresques, les voies les plus détournées:
tour à tour la poste, des voyageurs de bonne volonté, un
contrebandier en cigares, des bustes de plâtre de Napoléon III et
les moulures d'un cadre servent d'intermédiaires ou de
réceptacles à ce trafic de contrebande.
13. Lettre à Ernest Feydeau. Marfori et Rochefort s'étaient battus en duel.
14. Lettre à la princesse Mathilde. Rochefort et sa Lanterne cessaient
effectivement d'être« le lion du jour ».
15. Dès le 28 novembre 1868, Rochefort était qualifié de « bravache» et de
« pleutre » ou encore de « capitan journaliste ». II est vrai que trois ans
plus tôt, Rochefort s'était déchaîné dans le Soleil contre les « hautes
protections » dont, selon lui, profitaient les frères Goncourt pour leur
pièce, « Henriette Maréchal ».14 LA DÉPORTATION ET L'ÉV ASION D'HENRI ROCHEFORT
Désonnais hors d'atteinte, Rochefort ne retient plus du tout
sa plume. La Lanterne parisienne était spirituelle, insolente,
toujours amusante, rarement grossière. Celle qui est imprimée à
Bruxelles possède un ton plus véhément et plus agressifl6. Il est
vrai que le brillant pamphlétaire doit trouver chaque semaine un
nouvel aliment propre à satisfaire la curiosité du public.
L'influence de ce brûlot hebdomadaire, qui connut 74
numéros au total, a été immense. Il a constitué une des plus
formidables machines de guerre qui ait été dirigée contre un
Second Empire vieillissant, à l'image de son souverain, au
discrédit duquel il contribue puissamment!? A Paris, au moins,
le respect pour la famille impériale et pour le personnel
politique a disparu, les esprits s'échauffent, le radicalisme
progresse. Et Rochefort poursuit son jeu de massacre, criblant
les notabilités impériales de ses sarcasmes.
A Bruxelles, Rochefort vit toujours dans la maison de Victor
Hugo qui lui sert de mentor et dont il partage les peines et les
joies. Il assiste ainsi à l'agonie d'Adèle qui meurt en août 1868.
Le mois suivant, le grand poète choisit notre lanternier pour être
le parrain de son petit-fils, Georges, et accepte d'être le
légataire universel de ses biensls pour le cas où le duel prévu
avec Ernest Baroche connaîtrait une issue fatale. En mai 1869,
Henri Rochefort accepte de faire partie de l'équipe des
rédacteurs-fondateurs d'un nouveau quotidien, Le Rappel, aux
côtés des deux fils de l'illustre exilé. Sans philosophie
personnelle, sans doctrine politique positive, Rochefort n'est
pas un grand esprit, mais il éprouve et épouse toutes les
réactions de la foule dont il a le secret de condenser et
d'exprimer les sentiments, les colères ou les haines. Ses
plaisanteries faciles, ses jeux de mots, ses cocasseries, sa
truculence touchent autant l'ouvrier que le bourgeois. Personne
16. La presse annonce-t-elle que l'Empereur est souffrant? « Quand donc
cessera-t-il de souffrir? », s'empresse d'écrire le lanternier.
17. Tel est notamment l'avis de Victor Hugo qui écrira dans L'Année
terrible;
« Ils viennent, louches, vils, dévots, frapper à terre
Rochefort, l'archer fier, le puissant sagittaire
Dont la flèche est au flanc de l'Empire abattu
"Ou encore celui de Michelet, qualifiant Rochefort de « gamin sublime
qui osa Je premier jeter des pierres dans les carreaux de J'Empire ».
18. Voir le document 2.CHAPITRE 1 : L'ARRESTATION 15
ne résiste à ses attaques, tant cet « enfant gâté» farouchement
individualiste, égoïste, souvent injuste et de mauvaise foi,
excelle dans l'art de la dérision. Naturellement frondeur, rebelle
à toute autorité, épris plus que tout de liberté, sensible à
l'injustice, il se complaît dans la provocation, la protestation ou
l'opposition.
Devenu l'un des hommes les plus populaires de Paris, grâce
à son talent et aux persécutions impériales, il était naturel que
l'on songeât à lui pour les élections législatives prévues au
printemps 1869. Un comité d'électeurs parisiens vient jusqu'à
Bruxelles pour lui proposer d'être candidat dans la septième
circonscription de la capitale. Encouragé par Victor Hugo,
Rochefort accepte. Il est opposé au républicain Jules Favre, un
grand orateur, qui, fort du désistement du candidat bonapartiste
en sa faveur, le distance au second tour. Dépité, Victor Hugo
écrit: «Fût-on Mirabeau, on n'a pas le droit d'ôter la parole à
Beaumarchais ». Ou encore: «Rochefort (est) nécessaire (au
Corps législatif) par son intrépidité inépuisable sous toutes ses
formes, par l'éblouissant éclat de son esprit, par la menaçante
signification de son prodigieux succès ». A la cour impériale, en
revanche, on se réjouit bruyamment. Pas pour très longtemps.
Des élections complémentaires doivent se tenir en novembre,
notamment dans la première circonscription de Paris qui
rassemble les électeurs de Belleville et de Montmartre et dont le
député, Gambetta, a opté pour un siège à Marseille. Contacté de
nouveau, Rochefort accepte le défi et prend le risque de revenir
en France pour faire campagne, malgré ses condamnations
antérieures. Arrêté le 5 novembre, il est retenu près de la
frontière pendant quelques heures, avant de recevoir un
saufconduit impérial19 qui lui permet de regagner la capitale. Trop
tard cependant pour assister à la réunion publique organisée à
l'intention des divers candidats de la circonscription qui
devaient y prendre la parole et présenter leur programme. Le
bouillant polémiste, qui se présente avec les étiquettes de
« radical» et de «révolutionnaire socialiste », obtient le
19. On s'est beaucoup interrogé sur l'apparente magnanimité de Napoléon
III. L'Empereur voulait-il donner une preuve supplémentaire de sa
politique libérale? L'avait-on persuadé que Rochefort courrait devant un
second échec? Se contentait-il de mettre en application la large amnistie
qu'il avait accordée le 15 août précédent?16 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
désistement de Jules Vallès ainsi que du candidat agréé par
Gambetta, et il l'emporte aisément dès le premier tour au
détriment d'un autre républicain fort connu, mais plus modéré,
Hippolyte Carnot20. Il s'agit d'une revanche retentissante pour
le rédacteur de La Lanterne et d'un camouflet supplémentaire
infligé à l'Empereur par les milieux populaires de la capitale.
Rochefort avait accepté le mandat impératif21, s'engageant à
consulter régulièrement et même à se soumettre aux exigences
de ses électeurs, au grand dam de la très grande majorité des
autres élus républicains22 qui condamnent une attitude qu'ils
qualifient de démagogique et dangereuse. Au Corps législatif,
où il fait une entrée remarquée, le lanternier préfère aller siéger
à l'extrême-gauche, en compagnie du seul Raspail, un autre
paria, et il se dispense de la cérémonie de prestation du serment
à l'empereur. Il porte à la tribune quelques motions ou
interpellations et se fait rappeler à l'ordre, moins pour
l'exagération de ses opinions que pour les allusions satiriques
qu'il dirige contre la personne même du chef de l'État.
Rochefort, apparemment, n'est pas décidé à s'assagir. Il
débute son mandat en proposant à ses électeurs de Belleville de
désigner les rédacteurs du journal quotidien qu'il s'apprête à
fonder. Le premier numéro de La Marseillaise, qui se veut le
principal organe de la démocratie radicale et socialiste, paraît le
19 décembre 1869 avec un avertissement solennel de son
directeur gérant:
«Le peuple, qui jusqu'à présent avait laissé les autres penser
pour lui, pourra y démontrer qu'il pense par lui-même. Nous y
étalerons ses plaies politiques et sociales, et c'est avec lui que nous
chercherons le remède. A côté des toilettes des Tuileries, nous
enregistrerons les misères des faubourgs. »
20. Hippolyte est le fils de Lazare Carnot, le révolutionnaire de 1793, et le
père de Sadi, futur président de la République.
21. Voir le document 3.
22. Gambetta est de ceux-là, qui s'était pourtant fait le héraut du mandat
impératif au mois de mai précédent. Ainsi qu'Ernest Picard qui estimera
plus tard que l'acceptation de ce mandat impératif par une poignée de
députés, dont Rochefort, en octobre 1869, contribua à l'excitation et à la
radicalisation des esprits, et entraîna une profonde scission au sein de
l'opposition républicaine, entre les modérés et les révolutionnaires.CHAPITRE1: L'ARRESTATION 17
Rochefort n'est plus seul à défier l'Empire et à vouloir le
renverser. Promu porte-parole des revendications populaires, il
s'entoure d'une équipe déterminée, constituée de jeunes
journalistes représentant toutes les sensibilités de
l'extrêmegauche, des blanquistes aux jacobins, des membres de
l'Internationale aux radicaux les plus avancés. Collaborent dès
l'origine: A. Arnould, Dereure, Flourens, Lissagaray, Malon,
Noir, Ranc, Rigault, Varlin et Vermersch, quasiment tous futurs
communards.
Retenons le témoignage de Paschal Grousset qui, avec
Vallès, en a rejoint la rédaction:
« C'était une machine de guerre, un torpilleur lancé à toute
vitesse contre les plaques blindées du navire impérial. L'équipage
se savait sacrifié d'avance. On y entrait dans cet équipage, non par
les voies habituelles du recrutement littéraire, mais par une
véritable élection et sur la désignation nominative d'une académie
révolutionnaire. Notre programme était bref et nous n'en faisions
pas mystère: il s'agissait de faire sauter l'Empire. Notre prose à
tous sentait la poudre et chacun de nos articles avait pour mot de la
fin un appel à l'insurrection ».
Véritable Lanterne quotidienne, au contenu plus varié et plus
complet, La Marseillaise connaît à son tour le succès. Et
l'inquiétude n'est plus l'apanage des seuls bonapartistes, elle
gagne aussi les milieux conservateurs et les républicains
modérés qui tous redoutent une explosion sociale.
La tension politique s'accroît soudainement avec l'assassinat
de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte, le
10 janvier 1870. Fils de Lucien Bonaparte, cousin germain de
l'Empereur, le meurtrier, un homme de tempérament violent et
dont le passé était loin d'être irréprochable, constituait un
véritable embarras pour la famille impériale qui le tenait
soigneusement à l'écart des Tuileries. Employée à La
Marseillaise, la victime s'était rendue auprès de Pierre
Bonaparte, en compagnie d'un autre témoin, en vue de régler
les conditions d'un duel que son confrère Paschal Grousset,
injurié, réclamait au prince. Aussitôt alerté, Rochefort
s'empresse de rédiger un article au vitriol, véritable appel aux
armes dirigé contre le pouvoir impérial:18 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
« J'ai eu la faiblesse de croire qu'un Bonaparte pouvait être
autre chose qu'un assassin!
J'ai osé imaginer qu'un duel loyal était possible dans cette
famille où le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d'usage.
Notre collaborateur Paschal Grousset a partagé mon erreur et
aujourd'hui nous pleurons notre pauvre et cher ami Victor Noir,
assassiné par le bandit Pierre-Napoléon Bonaparte.
V oilà dix-huit ans que la France est entre les mains
ensanglantées de ces coupe-jarrets, qui, non contents de mitrailler
les républicains dans les rues, les attirent dans des pièges
immondes pour les égorger à domicile.
Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en
»23voilà assez?
Présidé par Émile Ollivier, un républicain rallié à l'Empire,
le nouveau gouvernement fait arrêter l'assassin mais il décide
également d'engager des poursuites contre Rochefort pour
offenses envers l'Empereur et provocation à la révolte et à la
guerre civile. L'indignation populaire s'exprime le 12janvier, à
l'occasion des obsèques de la victime, par la mobilisation d'une
foule extraordinaire - 100 à 200 000 personnes, selon les
observateurs - qui se presse derrière l'état-major de La
Marseillaise réuni au grand complet24. En cet instant, Rochefort
peut tout. Va-t-il saisir cette occasion pour tenter un coup de
force et renverser l'Empire? Dans l'immense cortège qui se
dirige vers Neuilly, certains le pressent de faire transporter la
dépouille mortelle de Victor Noir dans Paris pour mobiliser le
peuple, comme en février 1848. Pâle, défait, au bord de
l'évanouissement, Rochefort s'y refuse25, une telle
«prome23. Extrait de La Marseillaise du Il janvier 1870. Exceptionnel, ce numéro
s'arrache à 145 000 exemplaires, avant que la publication ne soit
suspendue.
24. De nombreux partisans de Blanqui et membres de l'Internationale sont
là, ainsi que Louise Michel. En revanche, les députés républicains du
Corps législatif, comme Gambetta ou Jules Ferry, ont préféré s'abstenir
pour éviter de se compromettre avec l'extrême-gauche.
25. Cette sage - munis de chassepots, 60000 hommes de troupe veillaient -
décision fut diversement appréciée. S'adressant à Victor Hugo, Paul
Meurice la critique en ces termes: «Rochefort a montré décidément
qu'il n'était pas l'homme de ces grandes situations. Le 12, il avait Paris
dans la main. Il s'est évanoui devant un commissaire de police. Ah ! Si
vous étiez là ! » Réponse du grand homme le 19 janvier: «Le 12, uneCHAPITRE 1 : L' ARRESTAnON 19
nade» révolutionnaire lui paraissant inappropriée et d'autant
plus risquée que le gouvernement a mobilisé des forces
considérables pour parer à toute éventualité. Tout au plus, après avoir
recommandé la dispersion, propose+il de se rendre en fiacre au
Corps législatif en compagnie de Vallès et de Grousset. En
vain: les trois hommes n'y seront même pas reçus.
Fortement ébranlé26, le gouvernement se ressaisit. Par 222
voix contre 34, il obtient du Corps législatif la levée de
l'immunité parlementaire du député d'extrême-gauche. Et la
sixième chambre correctionnelle s'empresse de condamner
Rochefort à six mois de prison et à 3000 francs d'amende.
Arrêté dès le 7 février, malgré un début de résistance populaire
qui donne lieu à l'édification de plusieurs barricades vivement
enlevées par les forces de l'ordre, le célèbre polémiste est
aussitôt conduit sous bonne escorte à la petite prison de
SaintePélagie, située en plein Paris, et dont un quartier, le « Pavillon
des princes », était réservé aux prisonniers politiques. Quant au
prince Pierre Bonaparte, il fut assez heureux pour être acquitté
par la Haute Cour de justice réunie à Tours.
A Sainte-Pélagie, Rochefort bénéficie d'un régime de
faveur. Le règlement de cette prison n'est pas des plus
draconiens et l'on a des égards pour un tel hôte. Le député de
Paris peut se procurer toutes les provisions désirées et faire
venir ses repas du dehors; il peut communiquer avec les autres
détenus et circuler sans entrave dans le quartier politique; il
dispose d'un domestique, un condamné de droit commun qu'il
paie 15 francs par mois. Ses gardiens le ménagent. Ses amis le
soutiennent et lui envoient de nombreuses marques de
fonnidabJe occasion a été perdue. La retrouvera-t-on? On pouvait en
finir d'un seuJ éJan. Le sens révolutionnaire a manqué.
Il y a eu des influences funestes. Rochefort a en lui l'étoffe d'un paladin
popuJaire, mais il a fait la faute d'écouter M. Delescluze, le vrai
responsable du fiasco ». Plus lucide, Varlin, membre du bureau de
l'Internationale, félicite Rochefort. Quant à Engels, il confie à Marx:
«C'est un véritable bonheur qu'en dépit de Gustave Flourens,
l'insurrection n'ait pas éclaté aux obsèques de Victor Noir ».
26. « Ses jours sont comptés; il a sa balle au cœur comme Victor noir »,
écrit Jules Vallès dans L'Insurgé à propos du ministère Ollivier. Un
Jules Vallès qui démissionne de La Marseillaise reprochant à Rochefort
sa pusiIIanimité et son manque de courage politique. Les deux hommes
resteront brouiIIés pendant plusieurs années.20 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
sympathie, comme Victor Hugo qui lui écrit le 10 février et
tient à faire publier sa lettre:
«Vous voilà en prison. J'en félicite la Révolution.
Votre popularité est immense comme votre talent et votre
courage. Tout ce que je vous avais prédit se réalise. Vous êtes
désormais une force de l'avenir.
Je suis comme toujours profondément votre ami et je vous
serre la main, cher proscrit, cher vainqueur ».
Ses fenêtres donnant sur la rue Lacépède, il lui arrive de
converser avec des passants qui l'encouragent. Des jardiniers du
Jardin des Plantes lui envoient des gerbes de fleurs quasiment
tous les jours. Octave, son dernier fils de huit ans, est là presque
tous les après-midi, il grimpe les escaliers, va d'une cellule à
l'autre, fait passer des articles de son père à l'extérieur. Les
visiteurs ne sont pas rares, tel le député du Doubs, Ordinaire.
Des filles même sont introduites, sous une fausse identité.
Rochefort passe de longues heures à causer avec ses
compagnons d'infortune, notamment Paschal Grousset et
Olivier Pain27. Il rédige quotidiennement des articles pour La
Marseillaise jusqu'à sa suspension pour deux mois intervenue
le 18 mai. Il demeure un spectateur attentif de la vie politique
de son pays. L'agitation révolutionnaire, qui s'était développée
sous l'impulsion de l'extrême-gauche dans l'automne 1869 et
qui avait culminé avec l'enterrement de Victor Noir, est
quelque peu retombée. Tous les républicains sont en outre
déçus par les résultats du plébiscite du 8 mai 1870 : sauf dans
quelques grandes villes, dont Paris, où le non l'emporte, le
pouvoir impérial obtient un large succès. Les hommes d'ordre
n'ont pas agité en vain le «spectre rouge» et le camp
républicain apparaît particulièrement divisé.
La déclaration de guerre de la France à la Prusse le
19 juillet 1870 tourmente Rochefort: s'il refuse plus que jamais
de cautionner la politique impériale, il ne veut pas prendre le
risque de paraître manquer de patriotisme. Son embarras est tel
27. Si l'on en croit Rochefort, qui relate ce détail dans le tome 2 des
Aventures de ma vie, les trois hommes avaient eu la curiosité de lire les
pages consacrées à la Nouvelle-Calédonie dans « Le tour du monde... »CHAPITRE 1 : L' ARRESTATION 21
qu'il propose à ses rédacteurs le sabordage de La Marseillaisé8.
Initiative peut-être également justifiée par le fait que l'illustre
prisonnier ne voulait pas compromettre son imminente
libération par des déclarations intempestives. Vains calculs! En haut
lieu, il ne saurait être question de courir le risque de voir ce
personnage libre de ses mouvements: la décision est donc prise de
le maintenir à Sainte-Pélagie au-delà de ses six mois de
prison29.
Dès l'annonce de la capitulation de Sedan et de la reddition
de Napoléon III, la capitale est en ébullition. Le Corps législatif
est envahi, l'impératrice Eugénie doit s'enfuir précipitamment,
la république est proclamée. Un gouvernement se forme à
l'Hôtel de Ville, composé d'une dizaine de députés parisiens30,
tous républicains modérés. Le général Trochu, pressenti, en
accepte la présidence.
Rochefort et Pain sont libérés dans l'après-midi de ce
4 septembre 1870 par une centaine de Parisiens. Sorti de
SaintePélagie quelques semaines plus tôt, Grousset s'est rendu
audevant de ses deux camarades. La foule grossit, acclame son
héros3', le couvre de fleurs et d'écharpes. Le cortège improvisé
parvient à l'Hôtel de Ville et Rochefort est littéralement porté
dans la salle des délibérations où le gouvernement provisoire
s'est réuni. Prudent, celui-ci se résigne à lui faire une place32.
Rochefort ne participe pas à la compétition pour l'attribution
des portefeuilles. Il se contente d'une indemnité réduite et tient
28. Ayant reparue le 20 juillet, eUe cesse donc d'être distribuée six jours
plus tard.
29. La sixième chambre correctionneJle lui inflige un supplément de quatre
mois de prison, résultat d'une précédente condamnation non amnistiée.
30. On retrouve notamment 1es trois Jules, Favre, Ferry et Simon ainsi que
Gambetta, Crémieux, Arago, Garnier-Pagès, etc...
31. «Vive Rochefort! » crie-t-on partout. «Vive papa! » s'époumone
Octave, dit Bibi, que l'on vient d'amener à son père. De son côté, inquiet
et dégoûté, Goncourt témoigne: «De temps en temps, des figures de
l'extrême-gauche, qu'on nomme à côté de moi, viennent un moment
cueillir les vivats de la foule; et Rochefort, qui montre une minute son
profil maigre et pâle, est acclamé comme le sauveur futur de la France.
Pauvre France! ».
32. «Mieux vaut encore l'avoir dedans que dehors », estime Jules Favre à
propos du polémiste.22 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
à le faire savoir3. Ses collègues du gouvernement provisoire de
la Défense nationale n'apprécient guère leur nouveau
compagnon, ils prennent ombrage de sa popularité et lui suggèrent
d'accompagner Gambetta qui gagne la province. Invitation
déclinée car le député de Paris ne veut pas abandonner ses
électeurs et la perspective d'un voyage risqué en ballon n'est pas
pour le séduire. En revanche, Rochefort accepte volontiers
d'examiner les papiers personnels que l'impératrice Eugénie,
dans la précipitation de son départ, n'a pas eu le temps
d'emporter ou de détruire. Il consent aussi à présider une
»34,commission dite des «barricades un poste qui lui fournit
l'occasion d'assurer sa protection à ses amis Olivier Pain et
Paschal Grousset, qu'il réquisitionne comme officiers
d'ordonnance. Il décline la présidence de la garde nationale que
Flourens le pressait d'accepter et propose Garibaldi pour ce
poste; mais devant le refus de Trochu, qu'il soutient, il n'ose
pas insister.
Paris est progressivement investi par les Prussiens.
L'annonce de la reddition de Bazaine à Metz et l'échec de la
sortie du Bourget enflamment de nouveau la population
parisienne. Le 31 octobre, la foule se rassemble devant l'Hôtel
de Ville qu'elle envahit bientôt dans la confusion; ses chefs
improvisés, dont Flourens, retiennent quelques heures en otage
une partie des membres du gouvernement. Tous réclament
l'élection d'une Commune, sont hostiles à l'armistice et exigent
la levée en masse et la guerre à outrance, comme en 1793.
Ayant fait appel à la troupe et aux gardes nationaux restés
fidèles, le gouvernement finit par se rendre maître de la
situation. Très pâle, prêchant la réconciliation, Rochefort tente
de haranguer la foule et d'intervenir en faveur de ses collègues.
Sans grand succès. Aussi, le lendemain, avançant que la
promesse d'élections municipales arrachée par les émeutiers
n'était pas tenue, préfère-t-il démissionner, accompagné dans sa
33. Plus tard, ses détracteurs avanceront cependant que Ie journaliste
réclama discrètement le versement de l'arriéré de cette indemnité.
34. Le but de cette commission était de surveiller la construction des
blockhaus destinés à arrêter les Prussiens dans Paris. La vice-présidence
est confiée à Victor Schoelcher, le principal artisan de l'abolition de
l'esclavage en 1848 et l'ami de Victor Hugo.CHAPITRE 1 : L'ARRESTATION 23
démarche par le préfet de police, Edmond Adam, qui refuse de
faire arrêter les principaux chefs factieux.
De novembre 1870 à janvier 1871, Rochefort se fait discret
et se tient à l'écart de l'agitation qui fermente dans un Paris
soumis aux rudes conditions d'un siège qui s'éternise. Il
s'engage comme simple soldat d'artillerie, participant à quelques
exercices, tout en demeurant président de la commission des
« barricades ». Il continue à rencontrer ses amis, comme Hetzel,
un grand éditeu25. Il fréquente également Edmond Adam et se
montre très assidu auprès de sa femme, Juliette36. C'est dans cet
intervalle qu'il choisit d'entrer dans la franc-maçonnerie: initié
le 17 novembre 1870 dans la loge «Les Amis de la
Tolérance », il ne prolongea pas son engagement maçonnique
audelà de quelques semaines.
L'armistice du 26 janvier 1871 est diversement accueilli
dans la capitale. Pour les uns, c'est l'assurance d'une prochaine
normalisation. Beaucoup d'autres s'estiment trahis et se disent
prêts à continuer la lutte jusqu'au bout. Rochefort est de
ceuxlà. Bismarck ayant exigé le déroulement préalable d'élections
générales avant la signature de tout accord de paix, l'ancien
lanternier s'empresse de reprendre son métier de journaliste et
fait paraître le 3 février Le Mot d'ordre, qui ne tarde pas à
devenir l'organe le plus lu et le plus influent de la presse
parisienne. Sur les 43 députés élus à Paris dès le 5 février,
Rochefort arrive en sixième position avec 165 000 voix
environ. Il est placé derrière Louis Blanc, Victor Hugo,
35. Pierre-Jules Hetzel, qui considère Rochefort comme son « filleul », ne
cesse de lui prêcher la modération. En janvier 1870 déjà, Jean Macé, le
fondateur de la «Ligue de l'enseignement », reprochait à l'éditeur son
indulgence pour un polémiste qui lui paraissait maladroit et excessif et
qui était « l'homme le moins fait pour jouer un premier rôle dans le
monde où il s'est trouvé placé ».
36. Juliette Lamber avait épousé en 1868, en secondes noces, Edmond
Adam, son aîné de vingt ans, qui, mêlé aux affaires du Comptoir
d'Escompte, s'était beaucoup enrichi avec l'expédition du Mexique et
lui assurait une existence très confortable. Sincère républicaine, comme
son mari, ardente patriote, féministe convaincue, eUe reçoit chez elle, à
Paris ou dans sa viJla du Go]fe Juan, de nombreuses personnalités du
monde politique ou littéraire. Nature expansive et chaleureuse, elle
aimait à rendre service: «Je suis reconnaissante aux gens qui me font
m'occuper d'eux. C'est ma vie, mon activité a besoin d'obliger »,
confie-t-elle à Goncourt le 1er mars 1882.24 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
Gambetta, Garibaldi et Edgar Quinet, mais il devance largement
tous ses anciens collègues, membres du gouvernement
provisoire3? Les trois-quarts environ des personnalités de la
liste qu'il patronne à Paris dans son journal sont également
élues, y compris Edmond Adam38. De toute évidence, la
popularité de Rochefort demeure encore très forte.
La nouvelle Assemblée qui siège exceptionnellement à
Bordeaux est dominée par les monarchistes, ce qui ne laisse pas
d'inquiéter les députés républicains. Piètre orateur, loin de son
cher Paris, Rochefort n'est pas à l'aise dans cet aréopage. Sans
ersurprise, il s'élève le I mars contre l'acceptation des
conditions de paix imposées par Bismarck à la France, mêlant
sa voix à celles de Gambetta, de Victor Hugo et de tous les
députés d'Alsace-Lorraine. Mis en minoritë9, il démissionne de
nouveau et songe à regagner Paris, mais il tombe sérieusement
malade40 et accepte d'aller se faire soigner à Arcachon.
Convalescent, il apprend que le gouverneur de Paris, le général
Vinoy, a fait interdire six journaux, dont le sien41.
Alors que Rochefort est éloigné de Paris et momentanément
réduit au silence, l'échec de l'enlèvement des canons de
Montmartre et la mort tragique des deux généraux Lecomte et
Thomas, le 18 mars, marquent l'avènement de la Commune.
Une absence fortuite qui ne lui permet pas de se présenter aux
élections du 26 mars et sans doute d'y être triomphalement élu.
Le 2 avril, à peine rétabli, Rochefort regagne Paris: son père
mourant le réclame. Le Mot d'ordre reparaît.
L'attitude de Rochefort pendant le douloureux épisode de la
Commune n'est pas toujours facile à cerner, d'autant qu'elle a
varié au gré des événements et qu'elle n'est pas exempte
d'arrière-pensées. La verve du pamphlétaire n'est apparemment
pas tarie. Elle s'exerce au détriment de Thiers, ridiculisé sous
les qualificatifs désobligeants de «petit Foutriquet », de
37. Seul Jules Favre réussit à se faire élire à Paris, au 34e rang, avec 81 700
voix seulement. La plupart des autres sont également élus, mais en
province et grâce aux voix conservatrices.
38. Placé en quarantième position avec 73 000 voix.
39. 556 députés acceptent les conditions, 107 \es rejettent.
40. Il souffre d'un érysipèle. Un instant, on le crut mort, rumeur qui
explique la publication d'un article nécrologique de Paschal Grousset
souhaitant d'imposantes funérailles et l'adoption de ses enfants par l'État.
41. Décret du 11 mars 1871.CHAPITRE 1 : L'ARRESTATION 25
«sanglant Tom Pouce» ou de «vieux serpent à lunettes ».
Traités de « misérables guignols », les députés de l'Assemblée
nationale ne sont pas épargnés. Non plus que les généraux, et
plus généralement les Versaillais, surnommés les
«Seine-etOisillons ». Rochefort s'indigne des. débordements aveugles et
des exécutions sommaires dont les communards sont les
victimes; il défend la République menacée par une majorité
conservatrice qui, selon lui, n'hésite pas à pactiser avec les
Prussiens aux dépens du peuple de Paris.
C'est pourtant le même homme qui, en privé, se veut lucide
et estime le combat perdu d'avance. L'homme prudent qui se
tient volontairement en retrait et refuse de se porter candidat
aux élections complémentaires du 16 avril42. L'homme
conciliant qui applaudit aux efforts entrepris par la « Ligue de
»43ou qui soutientl'Union républicaine pour les droits de Paris
ses frères francs-maçons en vue d'une médiation entre les deux
camps44. L'homme courageux qui se démarque de la politique
suivie par la Commune en dénonçant l'incompétence militaire
de ses chefs, en polémiquant avec plusieurs de ses membres
éminents, dont les journalistes Félix Pyat et Paschal Grousset4s,
en s'élevant contre la suppression de plusieurs journaux, en
réclamant de nouvelles élections ou en marquant son hostilité à
la mise en place d'un comité de salut public. Rochefort s'épuise
à jouer les équilibristes ou les funambules, cultivant l'ambiguïté
et l'équivoque - ou le double jeu, affirmeront certains. S'il
42. Par suite de désistements et de démissions, un tiers des sièges de
membres de la Commune étaient à renouveler. Pour expliquer sa
dérobade, Rochefort argue du fait qu'il est déjà trop occupé par sa tâche
de rédacteur en chef.
43. Fondée le 5 avril, elle rassemble des maires des arrondissements ainsi
que des députés comme Edmond Adam. Une délégation envoyée à
Thiers le 12 avril n'obtint aucun résultat tangible.
44. Le 29 avril 1871, des milliers de francs-maçons s'étaient rendus en
cortège à l'Hôtel de Ville, avec leurs insignes. De là, traversant Paris, ils
avaient gagné les fortifications pour y planter leurs bannières en signe de
paix. Ils n'avaient obtenu qu'une trêve très éphémère.
45. Grousset, devenu délégué aux Relations extérieures de la Commune,
reprochait à Rochefort ses critiques, sa tiédeur et un certain
désengagement. De son côté, le polémiste n'avait pas épargné son ancien
camarade de La Marseillaise et de Sainte-Pélagie en se moquant de sa
promotion, se prétendant incapable de prendre cette nouvelle au sérieux
(Le Mot d'ordre, 4 mai 187I).26 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
reconnaît la légitimité du décret sur les otages qui se veut une
riposte aux exécutions sommaires perpétrées par les troupes
versaillaises le 3 avril, il n'hésite pas à faire connaître sa
répugnance personnelle pour la peine de mort (8 avril). S'il se
montre séduit par l'idée de voir la maison de Thiers détruite, un
projet qu'il assimile à un acte de justice, il recommande
cependant de n'en rien faire46.
Notre homme a-t-il vraiment été communard? Ses
nombreux adversaires n'ont cessé de l'affirmer et l'ont fait déporter
comme tel. Ses proches, en revanche, comme Jean-Marie
Destrem47 ou Juliette Adam, ont toujours prétendu le contraire.
Lui-même, dans un premier temps, en prison, en déportation
comme en exil, s'est constamment tenu à l'écart de ses
compagnons d'infortune. Quitte, après son évasion, à réclamer
l'amnistie et, celle-ci obtenue, à revendiquer sa qualité de
communard, à s'en faire honneur et parade. Par sa présence à Paris et
son immense popularité, il a servi de caution à la Commune et il
a été un des rares personnages connus qui aient œuvré sous sa
bannière. Par ses articles violemment hostiles aux Versaillais, il
a clairement choisi son camp. Pour autant, il ne nous paraît
guère réaliste de prétendre qu'il ait pu en être un des principaux
inspirateurs. Demeurée somme toute marginale et souvent
critique autant que tardive, sa participation à la Commune
n'implique pas une adhésion aux idéaux partagés par la plupart
de ses membres.
La position d'un Rochefort était devenue progressivement
intenable: honni par les Versaillais, il devait également se
méfier de certains communards. A-t-il été clairement menacé
par ces derniers, par Rigault48 notamment? L'ancien lanternier
l'affirme. Ou a-t-il préféré quitter préventivement Paris en
tentant de se soustraire à la probable vindicte versaillaise, avant
46. Adoptant une attitude dilatoire, Rochefort se gardera bien de condamner
la démolition de cette maison quand elle deviendra effective (13 mai),
ainsi d'ailleurs que le renversement de la colonne Vendôme (16 mai).
47. Petit-fils d'un membre du conseil des Cinq Cents, qui avait tenté de
s'opposer au coup d'Etat du général Bonaparte le 19 brumaire, il était Je
secrétaire de la rédaction du Rappel. Dévoué à Rochefort, il deviendra
l'administrateur de ses biens.
48. Ce jeune étudiant de 24 ans régnait en maître à la Préfecture de Police de
Paris.CHAPITRE1: L'ARRESTATION 27
l'assaut final? Les deux hypothèses ont été tour à tour
soutenues: elles ne s'excluent pas.
Un journal ayant annoncé que le Mot d'ordre allait cesser de
paraître et que Rochefort avait quitté Paris, l'ancien membre du
gouvernement de la Défense nationale s'empresse de démentir,
ce qui alerte la méfiance du ministre de l'Intérieur qui décide
aussitôt de faire surveiller le célèbre journaliste. Puis,
accompagné du seul Eugène Mourot49, et se faisant passer pour un
commerçant répondant au nom de Henri Marx, Rochefort, le
19 mai, gagne la porte de l'Est, qu'il franchit sans encombre et
prend discrètement le train en direction de la frontière. Sa
barbiche est rasée et ses cheveux coupés. Contraint à la station de
Meaux d'exhiber des papiers qu'il ne possède pas, il est bientôt
reconnu, le fonctionnaire de police chargé de l'interroger ayant
été dûment prévenu par sa hiérarchie. Très ému, d'une pâleur
extrême, Rochefort est affecté d'un tremblement nerveux.
Écroué pendant quelques heures dans la prison de la ville, où il
est gardé à vue, il aurait refusé, à l'en croire, la proposition du
commandant prussien de la subdivision qui s'offrait à le faire
libérer. Soigneusement menotté, il est conduit sous bonne
escorte jusqu'à Saint-Germain où il est livré aux troupes
versaillaises du général Gallifet50.Qu'allait-il advenir de lui?
49. Il était le secrétaire de la rédaction du Mot d'ordre. Les autres rédacteurs
du journal n'avaient pas été mis dans la confidence. Faute de temps,
assure Rochefort.
50. Cet homme fut un des officiers les plus féroces de l'armée versaillaise. Il
paraît avoir espéré quelque résistance de la part de son prisonnier, ce qui
lui aurait donné un très bon prétexte pour l'abattre. Selon Hérédia, qui le
raconte à Goncourt le 30 juin 1889, Gallifet était désolé d'avoir sauvé la
vie de Rochefort. Dans un premier temps, avisant le polémiste couvert
de crachats, il recommandait au général qui emmenait le prisonnier à
Versailles: «En route, il est impossible qu'il ne tire pas son mouchoir
pour s'essuyer la figure... Voyez dans ce mouvement une tentative
d'évasion et brûlez-lui la cervelle! » Puis, peut-être ému par le regard du
lanternier, celui d'un « chien qu'on va noyer », et ne voulant pas laisser
prise à l'accusation d'avoir exercé une vengeance personnelle car une
affaire de femme les opposait, il aurait ajouté: « Décidément, amenez-le
sain et sauf à Versailles... Le conseil de guerre en fera son affaire! »
Nous ne sommes pas obligés de croire à l'authenticité de cette anecdote.CHAPITRE II
L'EMPRISONNEMENT
Remis aux Versaillais, Rochefort, toujours accompagné de
Mourot, quitte Saint-Germain dans un omnibus entouré de
militaires à cheval. Parvenus à Versailles, les deux hommes
sont promenés en ville pendant près d'une heure pour donner
satisfaction à la foule qui les menace de more, les injurie
copieusement et réclame, sans succès, de les voir descendre de
voiture et traverser les rues de la ville, comme les prisonniers
ordinaires. La maison d'arrêt de Saint-Pierre, située en face de
la préfecture, les accueille enfin. Aussitôt écroué, Rochefort
doit déposer au greffe la forte somme d'argent2, dont il avait eu
la précaution de se munir en quittant Paris, puis il est placé en
cellule où il est maintenu au secret pendant huit jours.
Même si la maison d'arrêt de Versailles ne ressemble guère
à celle de Sainte-Pélagie, le personnel de la prison lui témoigne
encore quelques égards. Malgré les consignes, le geôlier qui lui
est spécialement attaché bavarde3. Rochefort apprend ainsi la
chute de la Commune, les exécutions sommaires et les
arrestations. Il découvre également le nom des «sommités
révolutionnaires» que l'on a décidé de rassembler à Versailles,
1. « Les journaux nous annoncent que la foule voulait écharper Rochefort.
On criait: A mort! Il faut l'écorcher vif! », écrit Juliette Adam dans un
de ses livres, Mes angoisses et nos luttes, 187]-]873, A. Lemerre, 1907.
2. 7 à 8 000 francs, un précieux pécule. Et non pas 600 000 francs en or et
billets, comme le bruit en courut.
chargé de faire venir repas et provisions du dehors. 11a3. Rochefort l'a
l'adresse de lui passer des commandes largement supérieures à son
appétit, ce qui lui permet de se montrer généreux et ainsi l'obliger.30 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
sans doute pour mieux les surveiller et pouvoir les juger en
groupe, sans délai. Ferré, Lullier, Da Costa, lourde et Paschal
Grousset notamment, sont là. Le peintre Gustave Courbet est
son voisin de gauche; la cellule de droite est occupée par
Nathaniel Rossel, un ancien officier4 avec qui le polémiste
parvient à échanger quelques billets. L'abbé Folley, aumônier
de la prison, le visite régulièrement: l'homme d'Église, qui
s'offre à lui rendre service, garde peut-être le secret espoir de
ramener le lanternier à la religion de ses aïeux.
Attachés à satisfaire une opinion publique vindicative, la
plupart des journalistes ne cessent de réclamer un châtiment
exemplaire à l'encontre des communards arrêtés. Et Rochefort,
que beaucoup considèrent comme l'instigateur de la démolition
de l'hôtel particulier de Thiers, et partant de toutes les
destructions qui défigurent Paris, focalise la haine
anticommunardé. Si le directeur du Mot d'ordre veut sauver sa
tête, il lui faut s'efforcer de dissiper ou d'atténuer l'hostilité
qu'il suscite et pour cela gagner du temps, faire reculer son
inévitable procès, en misant sur la pacification des esprits. Le
fidèle Destrem s'y emploie de son mieux: il inspire quelques
articles, rappelant opportunément le sort peu enviable fait à ses
trois enfants ainsi que la fragilité de sa santé; surtout, il publie
une brochure argumentée, «Rochefort et la Commune »,
destinée à prouver que Rochefort n'était pas un véritable
4. Enfermé dans Metz avec l'armée Bazaine, il refuse de se rendre et
choisit de s'évader. Il se rend à Tours auprès de Gambetta, n'accepte pas
l'armistice. Ce patriote qui n'avait jamais fait de politique n'hésite pas à
mettre son épée au service des Communards. Condamné à mort à deux
reprises, il sera finalement fusillé.
5. On peut ainsi lire dans Le Figaro du 8 juin 1871 : « La loi martiale devra
s'appliquer dans toute sa rigueur aux journalistes qui ont mis la torche et
Ie chassepot aux mains de fanatiques imbéciles ». L'arrestation de
Rochefort n'affecte pas Flaubert, qui écrit à la princesse Mathilde, le 21
mai: «L'arrestation de Rochefort m'a causé un moment de gaieté. Ce
n'est pas lui que je voudrais voir puni, ou plutôt je voudrais voir étouffés
dans la boue, avec sa sotte personne, tous les crétins qui se pâmaient
devant son style! » S'adressant à Charles Lapierre le 27 mai, le grand
écrivain confie encore: «Toute notion de justice étant dissoute, on se
réjouit déjà à l'idée de voir guillotiner Rochefort; pour moi, je m'en
console. Mais à ceux qui l'ont applaudi, à ceux qui l'ont fait, que
direzvous? Vu la bêtise de la France, il mérite peut-être un acquittement
solennel. »CHAPITRE II : L'EMPRISONNEMENT 31
communard, qu'il était partisan de la conciliation, adversaire
convaincu de la peine de mort et qu'il était intervenu en faveur
de plusieurs personnes, dont l'abbé Crozes et le précepteur des
enfants du maréchal de Mac Mahon. Edmond Adam, qui lui
garde son amitié\ intervient directement en sa faveur auprès de
Thiers, qu'il connaît depuis longtemps, au risque de se
compromettre et de s'aliéner plusieurs de ses nombreuses
relations.
Quelle peine va-t-on réserver à Rochefort? Après avoir un
instant songé à réunir une cour martiale qui l'aurait sans doute
envoyé au peloton d'exécution7, le gouvernement en discute
âprement. Pour défendre le moral de l'armée et au nom de la
raison d'État, le général Cissey et Jules Favre, respectivement
ministres de la Guerre et des Affaires étrangères, penchent
fermement pour une exécution capitale à bref délai; les autres
ministres hésitent, à l'exception de Jules Simon qui se prononce
pour la clémence. Le dernier mot appartient à Thiers. Celui-ci
veut d'autant moins être accusé de chercher à se venger d'un
journaliste talentueux que l'Assemblée, unanime, vient de lui
accorder une somme supérieure à un million de francs pour la
reconstruction de son hôtel particulier. De plus en plus
convaincu que l'avenir institutionnel de la France appartient au
régime proclamé à Paris le 4 septembre 1870, il a besoin de
rallier autour de sa personne toutes les bonnes volontés qui, tel
Edmond Adam, se déclarent prêtes à soutenir une république
modérée. Aussi insiste-t-il auprès de ses ministres pour éviter à
Rochefort une condamnation à mort et obtient-il satisfaction8.
Il envoie dès le 21 mai cette courte dépêche à sa femme: «Rochefort est6.
arrêté, garde son fils. Cet incident m'impose des devoirs particuliers
devant lesquels je ne broncherai pas, sois tranqui!le. »
7. Dans une lettre du 6 juillet 1871 à J-M. Destrem, Rochefort s'épanche
avec esprit: «Il a été fortement question de me juger sommairement et
de m'envoyer douze balles dans le corps. Avec les douze autres que me
destinait la Commune ça aurait fait vingt-quatre et je suis réellement trop
mince pour loger tant de balles que ça. » Pendant la Commune, se
justifie-t-il, il n'a ménagé ni la chèvre ni le chou et « si je n'étais pas
arrêté par le chou, j'étais sûr d'être pincé par la chèvre. » A.N., Papiers
Destrem, 48 AP 1.
8. Voir le document 4, qui témoigne des efforts du couple Adam auprès de
Thiers pour éviter à Rochefort la condamnation à mort.32 LA DÉPORTATION ET L'ÉVASION D'HENRI ROCHEFORT
Extraite de la prison de Versailles, une deuxième fournée de
chefs communards vient justement de passer en jugement. Sans
Rochefort qui, n'ayant jamais exercé de responsabilité au sein
de la Commune, en a été écarté.
Son procès étant devenu inéluctable, Rochefort souhaiterait
être jugé par les tribunaux ordinaires car les délits de presse
sont passibles d'une peine maximum de cinq ans de prison.
Edmond Adam tente bien une démarche dans ce sens auprès du
ministre de la Justice, mais il est débouté.
En quête d'un défenseur, le polémiste souhaite engager Me
Lachaud, une des vedettes du barreau de Paris, mais celui-ci se
dérobe, arguant de ses opinions bonapartistes. Peut-être
conseillé par l'abbé Folley, Rochefort devra se contenter des
services d'un jeune avocat de vingt-six ans, Albert Joly9.
Stoïque, il se résigne à subir les questions du capitaine
instructeurlO, s'évertuant à éviter de lui fournir le moindre argument
qui pourrait être retenu à sa charge dans l'acte d'accusation.
Son amour-propre est mis à rude épreuve quand il lui faut
quêter des témoignages utiles à sa défense. Traité de «fou
furieux» par Thiers, Gambetta ne paraît présentement d'aucun
secoursll. Sollicité discrètement, Jules Favre se montre
mesquin: il ne fera rien en faveur de son ancien collègue de la
Défense nationale. Trochu se dérobe également: indélicat, il va
même jusqu'à faire publier dans la presse la lettre personnelle
de Rochefort, suivie de sa propre réponse, s'attirant le mépris
9. Selon Rochefort, c'est Joly qui par l'entremise de l'abbé Folley propose
ses services au lanternier après la défection de Lachaud. D'après Joly,
c'est Lachaud qui a songé à lui. Grâce à ce procès, Joly se fit un nom et
connut une rapide ascension politique qui le conduisit à la députation.
Rochefort regretta plus tard ce choix qui, en outre, lui coûta fort cher
(2000 francs).
10. Un capitaine d'infanterie de ligne nommé d'Hamelincourt, que
Rochefort trouve particulièrement obtus. La plupart des militaires
composant les 26 conseils de guerre établis pour juger les communards
sont ignorants en matière de législation. Rochefort frémit, en écrivant à
Destrem, à l'idée que les membres du 4e conseil de guerre ignoraient
que la peine de mort en matière politique avait été abolie en 1848...
11. Un brouillon de lettre, inspiré et dicté par Joly a bien été écrit par
Rochefort en juillet 1871. Celui-ci s'oppose-t-il à ce qu'il soit envoyé à
Gambetta? Retrouvé dans les papiers de l'avocat à sa mort, ce brouillon
fera l'objet d'une violente polémique entre Rochefort et Gambetta, en
décembre 1880.