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Himalayistes

De
250 pages
La conquête des plus hauts sommets de la terre a été l’oeuvre d’hommes hors du commun et de leurs efforts incommensurables. Mais cette épopée du courage et de la peur est aussi le fruit de l’ironie du sort. L’exploration de l’Himalaya s’est déroulée en trois dimensions. Il s’agissait d’arpenter d’immenses territoires, mais aussi d’en conquérir les sommets tout en repoussant les frontières de l’altitude. Dans cette quête admirable et déraisonnable se sont illustrés des alpinistes de tout poil, mus par les inspirations les plus variées. Gilles Modica dresse le portrait d’une vingtaine d’entre eux, célèbres ou moins connus, qui, de la fin du XIXe siècle à la fin du XXe, ont tenté d’apprivoiser les effets sournois de l’altitude. La plupart de ses textes ont ravi depuis des années les lecteurs de Montagnes Magazineet Trek Magazine.
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Couverture
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Photo de couverture :
Expédition suisse à l’Everest, 1952. Départ du col Sud.
Au loin, le Makalu dépasse des nuages.
(Fondation suisse pour les explorations alpines)

 

© 2008, Éditions Glénat
BP 177 - 38008 Grenoble Cedex
www.glenatlivres.com
Tous droits réservés pour tous les pays

 

ISBN 978-2-8233-0007-9
Dépôt légal : février 2008
Imprimé en France
Dans la même collection Hommes et Montagnes :

Bernard Amy, Le Meilleur Grimpeur du monde

Bernard Amy, Le Voyage à la cime

Conrad Anker et David Roberts, Mallory et Irvine, à la recherchedes fantômes de l’Everest

Jean-Michel Asselin, Chroniques himalayennes

Jean-Michel Asselin, Les Parois du destin

Jean-Michel Asselin, Nil, sauve-toi !

Yves Ballu, Les Alpinistes

Yves Ballu, Naufrage au mont Blanc

Yves Ballu, Mourir à Chamonix

Marc Batard, La Sortie des cimes

Patrick Berhault, Encordé mais libre

Odette Bernezat, Hommes et vallées du Haut-Atlas

Maria Blumencron, La Fuite à travers l’Himalaya

Danielle et Jean Bourgeois, Les Voies abruptes

Roger Canac et Bernard Boyer, Vivre ici en Oisans

Roger Canac, Des Cristaux et des hommes

Roger Canac, Réganel ou la montagne à vaches

Roger Canac, Paysan sans terre

Emmanuel Cauchy, Docteur Vertical

Roland Chincholle, Au Tréfonds des veines

Jean-Pierre Copin, Papy, la montagne et moi

David Harris, Des Prises sous la neige

Sir Edmund Hillary, Un Regard depuis le sommet

Jean-Claude Legros, Shimshal, par-delà les montagnes

Jean-Yves Le Meur, Faux pas

Charles Maly, Peau de chamois

Reinhold Messner, Ma Vie sur le fil

Reinhold Messner, Yeti, du mythe à la réalité

Angélique Prick, Vice et versant

Françoise Rey, Crash au Mont-Blanc

Françoise Rey, Ötzi, la momie des glaciers

Samivel et S. Norande, Les Grands Passages des Alpes

Samivel et S. Norande, La Grande Ronde autour du Mont-Blanc

Anne Sauvy, Nadir

Isabelle Scheibli, Le Roman de Gaspard de la Meije

Joe Simpson, Encordé avec des ombres

Joe Simpson, La Mort suspendue

Joe Simpson, La Dernière Course

Joe Simpson, La Face voilée

Joe Simpson, Les Éclats du silence

Joe Simpson, Les Esprits de l’eau et des montagnes

Judy et Tashi Tenzing, Tenzing et les Sherpas de l’Everest

Sylvie Tomei, Mont Blanc Blues, Variations littéraires et irrévérencieuses

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Avant-propos

Ce livre n’est pas une histoire de l’altitude mais, dans l’ordre chronologique, une succession d’éclairages sur l’épopée himalayenne et sur l’adaptation des hommes tant aux désarrois de l’altitude qu’aux dimensions de l’Asie centrale. Transes et tribulations d’Himalaya. L’histoire de l’altitude reste à écrire en sachant qu’elle se dédouble dès le xviiie siècle, comme je l’indique dans Le Goût du ciel (chapitre II), entre les ascensions d’alpinistes et les vols d’aéronautes. La chronologie des plus hautes ascensions commence dans l’habituelle confusion des sources sur des volcans faciles du monde méditerranéen. Il est probable que les Grecs aient gravi l’Argaios dès l’an 10 de l’ère chrétienne, et même avant : bergers et chasseurs ne sont pas des culs-de-jatte. L’Argaios, nommé mont Argée et coté 4 000 mètres dans les géographies du xixe siècle, est un volcan isolé de Cappadoce, à 12 kilomètres au sud de Kayseri, l’Erciyas Dagi des Turcs, la plus haute montagne (3 920 m) du système méditerranéen. Dans sa Géographie, le Grec Strabon (mort en 21 après J.-C.) mentionne comme un fait fréquent et ordinaire l’ascension de l’Etna (3 265 m). L’empereur Hadrien y monta officiellement en 133 pour contempler le lever du soleil, embelli, à ce qu’on raconte, des couleurs de l’arc-en-ciel (Spartien).

Voilà les premiers records d’altitude de l’histoire occidentale, les premières bornes d’une pente de deux millénaires qui culmine au sommet de l’Everest en 1953 avec le succès des Anglais. La même année, dans une échappée qui fit date, sans oxygène et sans aucun matériel de bivouac, soutenu par du thé de coca, des pastilles de pervitine, et deux bâtons de ski, l’Autrichien Hermann Buhl, au départ d’un camp supérieur (6 900 m), grimpe au sommet du Nanga Parbat (8 165 m). Un tour de force dont Reinhold Messner tira toutes les conséquences un quart de siècle plus tard avec les ascensions en solo du Nanga Parbat et de l’Everest.

En 1953, la cordée de l’Everest se compose d’un alpiniste néo-zélandais, Hillary, et du sirdar des sherpas, le Népalais Tensing. Si la conquête des Alpes fut essentiellement l’œuvre des Européens, on doit la conquête de l’Himalaya autant à l’Orient qu’à l’Occident. Kipling, dans je ne sais plus quel poème, écrit que l’Orient et l’Occident ne se rencontreront jamais. Prophétie partiellement démentie par les grandes œuvres de l’himalayisme et des rencontres autour d’une boîte de sardines ou d’une marmite où fume l’eau du riz au curry. J’ai un faible pour le portrait d’Ang Tharkey, le petit maître queux des Français à l’Annapurna, et pour l’expédition Denman en versant nord de l’Everest, trois hommes, sherpas compris, et trois ânes.

Couru côte à côte ou côte sur côte dans des tentes écrasées par la neige, le danger créait des liens d’estime et parfois d’amitié entre ceux qui avaient traversé des murs de blizzard à 8 000 mètres. On partage le thé, la peur, le soulagement d’une éclaircie, un bout de matelas. L’amitié entre Tensing et l’as de Genève, Raymond Lambert, nous repose des grèves, des chicanes, des aigreurs de race ou d’individu qui brouillent la réussite des Anglais à l’Everest. Les porteurs d’altitude furent la cheville ouvrière de la conquête himalayenne. Quand les sherpas font grève, rien ne va plus.

Une différence de régime alimentaire provoqua la catastrophe du Nanga Parbat (1934), et la mort de l’alpiniste allemand Welzenbach au sommet d’une courbe d’alpiniste qui mériterait tous les superlatifs. Comme le Français Victor Jacquemont, original à tous égards, meublant son esprit avec Stendhal, son herbier au Ladakh et sa santé dans des marches de précurseur (1830) à plus de 5 000 mètres, Welzenbach niait les tempêtes et les effets funestes de l’altitude. À tort. Et à raison si l’on en juge par les exemples du Germano- Américain Fritz Wiessner au K2 (1939). Ou d’Erhard Loretan un demi-siècle après Welzenbach, enchaînant trois 8 000 mètres du Baltoro en trois semaines (1982), étonnamment adapté à cette zone (8 000 m et au-delà) où Messner plaçait la mort en embuscade, d’épuisement ou d’hypoxie.

Donnée précise, mais inconnue dans ses effets sur chaque « patient », facteur d’incertitude et de retournements violents, l’altitude est au cœur du problème himalayen. Plus on monte, plus l’oxygène diminue, c’est la loi, mais nul n’est égal devant la loi. Voyez Wiessner au K2 et l’insolence de sa santé alors que tous ses compagnons américains s’effondrent, se liquéfient au fond des tentes. Fallait-il oui ou non un surcroît d’oxygène et un appareil ad hoc au-delà de 8 000 mètres ? Question posée dès le début du xxe siècle à plus de 7 000 mètres par les expéditions italiennes (duc des Abruzzes) ou anglo-italiennes (Tom Longstaff et les frères Brocherel). Longstaff, l’homme à tête d’oiseau, répondait : Non. Lors des longues expéditions anglaises de l’entre-deux-guerres, grâce à des mois d’acclimatation, des alpinistes (Norton dès 1924 à 8 572 m) dépassèrent largement la limite des 8 000 mètres. En 1936, sans oxygène à la Nanda Devi (7 820 m), l’Anglais Tilman et ses amis anglo-américains se débrouillent avec le matériel d’une montée à la dent Blanche (4 357 m) au temps du père Gaspard ou de papa Burgener. Mais après la Seconde Guerre mondiale, au vif de la guerre froide, dans leur hâte de réussir et de prouver que leur nation n’était pas en reste, des expéditions nationales mirent à profit et sans aucun état d’âme l’expérience technologique du conflit. Dans ces années cinquante, où on prête parfois des serments d’obéissance au chef comme les Allemands du Kang, les cordées d’assaut ressemblent aux pilotes de la Royal Air Force en mission. Modèle de réussite dans ce genre : l’expédition française au Makalu (1955).

L’alpinisme n’est pas un sport collectif. C’est un jeu d’autant plus beau qu’il se joue dans la solitude ou dans une cordée d’amis, sans adjudant à la manœuvre et sans une logistique d’escadrilles. Après Messner, Loretan, Beghin et tant d’autres, une expédition lourde en Himalaya ne peut se justifier qu’en cas de but scientifique ou commercial. Hermann Buhl au Nanga Parbat sans oxygène, c’est Jean Charlet au Petit Dru sans échelles (1876), la même intuition des règles non écrites de l’alpinisme, le même héroïsme individuel et spontané auquel une vie d’escalades et des habitudes de contrôle prêtent un air de raison. Thésée dans les coudes du labyrinthe, mais Thésée avec un fil. Ce qui donne tant de résonance à certains exploits en Himalaya, c’est cette solitude mythologique dans les coudes des nuages et croissants de neige, cornes, cols et cassures d’une arête sans fin. La nuit du Minotaure tombe sur le Nanga Parbat. Hermann Buhl pense à sa femme.

Un confident de Stendhal en Himalaya :
Victor Jacquemont

Météore des salons de la Restauration et du voyage en Himalaya, naturaliste et buveur d’eau, en 1830, le Français Victor Jacquemont, par la vallée de la Spiti, gagne le Ladakh où il examine des roches coquillières à plus de 5 500 mètres d’altitude. L’Himalaya lui semble moins beau que les Alpes, et les malaises de l’altitude un problème d’Anglais imbibés de porto.

 

Cinq pieds dix pouces, écrit Mérimée. Cela fait environ 1,90 mètre. Grand et maigre, Victor Jacquemont avait un beau visage si l’on en croit le seul portrait dont nous disposons, exécuté par la mère de Mérimée. Ses cheveux longs et châtain sombre bouclent sur le front. Très myope, Jacquemont avait quelque chose de vague dans l’expression de ses yeux gris. Une petite tête, précise Mérimée, son ami dans les salons parisiens avec un autre esprit fort et caustique, Henry Beyle, notre Stendhal qui estimait beaucoup Jacquemont, sa franchise, son insolence en politique et sa finesse de jugement en amour. Jacquemont, c’est l’un des premiers Occidentaux qui soit entré en Himalaya avec un marteau et un herbier, le premier naturaliste qui ait marché sur les hauts plateaux du Tibet où il campa pendant plusieurs semaines à des altitudes (5 000‑5 500 m) qui dépassaient largement celle du Mont-Blanc. Le premier himalayiste français. Son escorte broncha à plusieurs reprises lorsqu’il fallut marcher sur la neige, sur de grands névés où cet habitué des Alpes savait qu’aucune crevasse ne menaçait ses hommes. Je retrouve dans les montagnes mes jambes des Alpes, écrit-il. Un voyage de trois ans et demi (1828- 1831). Les travaux de Jacquemont, qu’on publia après sa mort dans deux pays (France, Angleterre), attendront plus d’un quart de siècle pour que des naturalistes anglais les prolongent, en approuvant la botanique et en critiquant la géologie. Dans la seule année 1829, Jacquemont fera entre 1 200 et 1 500 lieues à cheval (6 000 km) et près de 1 000 lieues à pied (4 000 km). Coriace et filandreux : c’est ainsi qu’il se présente à son frère aîné, Porphyre, quelques mois avant qu’il ne succombe à une crise de dysenterie (Bombay, 7 décembre 1832). La dysenterie, avec le choléra et la fièvre des jungles, était l’une des trois grandes maladies qui décimaient les résidents anglais. Fils d’un philosophe qui fit un an de prison sous l’Empire, et libéral en politique, Jacquemont se serait sans doute fâché si l’on avait comparé le style de son voyage aux campagnes d’un homme auquel il mesurait son admiration. Vous êtes dupe du langage figuré, écrit-il à Stendhal. Quand on dit : Napoléon a remporté une victoire, on sous-entend toujours 80 000 Français qui étaient avec lui et faisaient l’affaire à coups de sabre et de fusil. À force de les sous-entendre dans le mot Napoléon, on finit par ne plus les y voir. Un jour, je n’en doute point, on reconnaîtra qu’une très grande partie des succès militaires de Bonaparte tenait à ses excellentes armées. Rien n’intimide ce jeune homme mûr à vingt-cinq ans, avec une âme sensible aux nuances et un esprit en mesure de les traduire dans une langue magistrale.

La bêtise irritait Stendhal. Jacquemont était encore plus intraitable. Les sots le mettaient dans une rage qui amusait Stendhal.

— Pensez-vous qu’ils le fassent exprès ? demanda un jour Stendhal.

— Je n’en sais rien, répondit Jacquemont d’un air sombre.

Sur ce sujet, tragique au fond, c’est un Italien, Longanesi, qui a dit le mot définitif. Résignons-nous. Un crétin est un crétin. Deux crétins sont deux crétins. Dix mille crétins sont une force historique.

À dix-sept ans, gravement intoxiqué dans une expérience de chimie, Victor Jacquemont se soigne au grand air du Bourbonnais dans la propriété d’un ami de son père, le vicomte de Tracy dit Barre de fer sous l’Empire où il fut colonel. Cette propriété a sept lieues (28 km) de tour. Sept lieues de bruyère, de scabieuse et, quand vient l’automne, de parnassie. Les odeurs de ces plantes, faibles et communes, seront à jamais, pour Jacquemont, les parfums de ses premiers bonheurs. De 1821 à 1826, Jacquemont, fondateur de la Société d’histoire naturelle de Paris, suit des cours à la faculté de médecine et à l’école des Mines. Pendant trois mois (avril, mai, juin 1821), sans domestique mais avec son ami Jaubert, à pied, Jacquemont herborise dans les provinces du sud de la France. Il parcourt les Cévennes, la Lozère, le Vivarais, le Velay, le Cantal. Je me rappellerai toujours avec attendrissement, écrit-il, ce jour où, pour la première fois, je foulai les prés fleuris des montagnes, où je cueillis des gentianes et des saxifrages. Second voyage d’herboriste en 1822 : Belledonne (les Sept Laux), Tarentaise, vallées du Mont-Blanc, pays valaisan et Jura. Mon herbier, dira-t-il un jour, c’est ma bibliothèque de souvenirs. Amoureux d’une cantatrice italienne qui biaise, amoureux d’une voix et d’une bosse puisqu’elle était bossue, Jacquemont se dérobe dans un voyage sur le continent américain (décembre 1826 – octobre 1827) où il oubliera l’indécise. La vallée de l’Hudson. L’île de Haïti. Le New Jersey et les Grands Lacs. En Haïti, reçu par son frère Frédéric, Jacquemont remplit les pages de son herbier dans une nature tropicale dont le souvenir offusqua ses premières impressions dans la jungle indienne. Son autre frère, Porphyre, était un ancien officier de la Grande Armée, un rescapé de l’hiver russe. Jacquemont, dans les pires épreuves de ses voyages, se sentit toujours au-dessous des souffrances de son frère. Notons déjà son régime, son assurance. La fièvre jaune ne l’effraie pas. Ce qui fait mourir ici les Européens, écrit-il, c’est l’incompétence et la peur. Celle-ci ne manque personne : elle tue infailliblement tous ceux qui en sont atteints. Pour moi, je suis dans la plus heureuse disposition. J’ai instinctivement une sécurité parfaite. Retour en France. Jacquemont accepte une mission au Muséum dont il fixe lui-même la durée à un minimum de cinq ans. Cinq ans de recherches et d’explorations en Inde financées par des mandats. Les mandats tarderont. Jacquemont eut de gros soucis financiers. Après un court voyage à Londres où on lui remet des lettres de recommanda- tion, le 26 août 1828, Jacquemont monte à bord de la Zélée en rade de Brest. Mettant à profit les longues escales que fait le bateau (Ténériffe, Rio de Janeiro, Le Cap, La Réunion), Jacquemont cueille, classe et correspond. Toutes ses lettres sont des petits chefs-d’œuvre de verve, d’insolence et d’analyse. Selon Mérimée, la facilité de Jacquemont était extraordinaire. Son journal, qu’il écrivait à l’étape, dans les soucis et la fatigue du moment, ne présente aucune rature. Mérimée qui l’éplucha n’y fit que des corrections mineures. Jacquemont, entre autres singularités, n’avait pas le mal de mer. Il niait l’existence des tempêtes. C’était un sujet de plaisanterie entre lui et Stendhal qui l’appelait Monsieur Sans Tempêtes. Lorsqu’un ouragan dans l’océan Indien engloutira vingt-quatre vaisseaux sur cinquante-six autour de La Réunion, Jacquemont était à terre, sur l’île, et le regretta : Moi qui nie les tempêtes, j’aurais peut-être eu des raisons de changer d’opinion. En mai 1829, débarquement à Calcutta dans une brume de chaleur. À Calcutta, bien que les jours soient chauds et les nuits moites, les résidents anglais font trois repas par jour et des mélanges de vins forts, porto, xérès, bourgogne, champagne, dont ils tentent de se purger en galopant comme des automates sous un soleil de plomb. Rentrés en nage, ils s’attablent et s’empiffrent en arrosant leurs viandes rouges. Le grand adversaire de Bonaparte, William Pitt, buvait jusqu’à deux litres de porto par repas. Jacquemont boit de l’eau et mange du riz (au poulet, au lait). Il se porte à ravir. La sobriété est mon secret, je l’indique à tout le monde, j’en montre le succès mais on trouve le remède pire que le mal. Départ de Calcutta en novembre 1829. Jacquemont ouvre la marche sur un cheval de race, un petit cheval de l’Himalaya, un tattou. Tiré par dix bœufs et conduits par deux bouviers, deux chars de bambous transportent son bagage et sa petite tente. Six autres serviteurs se partagent le travail, divisé à l’extrême comme il se doit dans ce pays de castes où il suffit qu’un homme impur jette un œil sur un coin d’assiette pour que le repas soit souillé. Le premier serviteur est un cuisinier maître d’hôtel. Le second se contente de laver le couvert et les deux assiettes du maître. Le troisième étrille le cheval du maître et le tient en bride lorsque le maître marche, cas fréquent, afin de ramasser des plantes et des pierres. Deux autres serviteurs s’occupent de nourrir et d’abreuver le cheval. Le sixième est un valet de confiance qui surveille les collections du maître et règle le pas des caravaniers. L’esclavage, la traite et l’exploitation des Noirs qu’on pratiquait alors aux États- Unis comme au Brésil avait révolté Jacquemont. Sans qu’on puisse parler d’esclavage, le régime social des Indes repose sur des rapports stricts et sévères entre gouvernants et gouvernés, sur le bâton qu’on brandit à tout bout de champ, mollement quand on est de bonne humeur, durement s’il le faut. Il n’y a pas de milieu en Inde, écrit Jacquemont, entre le rôle de marteau et celui d’enclume. Je n’aime pas le premier mais le second est encore pire et j’ai dû faire le choix. Bien qu’il ait huit hommes à son service, les résidents anglais et les rajahs indiens jugeront que sa manière de voyager est d’une étrangeté sans précédent. Dans le Garwhal où il pleut des chiens et des chats (it rains cats and dogs : cette expression anglaise plaisait beaucoup à Jacquemont) cinq soldats et quarante-cinq porteurs étoffent la caravane. L’eau des gués, glaciale, tourbillonne à hauteur d’estomac. Jacquemont craint ces orages de mousson depuis que deux coups de foudre ont décoiffé l’arbre qui abritait sa tente et paralysé pendant quelques minutes à ses côtés les deux hommes qui s’occupaient de son repas. L’eau qu’il boit est terreuse, opaque, couleur de boue. Saisi par une douleur d’entrailles, Jacquemont chavire au passage d’un col à 4 900 mètres. La fièvre monte jusqu’au délire. Rétabli mais soucieux parce qu’il crache du sang, Jacquemont fait pêcher des sangsues dans les rivières des alentours et s’en applique soixante-cinq sur la poitrine et l’épigastre. Une saignée. Ses douleurs reprendront lorsqu’il fut à Simla. Cette fois, c’est avec une décoction de têtes de pavot qu’il s’injecte en lavement que Jacquemont apaise ses souffrances. Les sangsues, les lavements et la seringue la mieux entretenue de l’Inde : Jacquemont n’aura pas d’autres moyens de lutte contre l’hépatite chronique et les accès de dysenterie. Son isolement, parfois, le démoralise jusqu’au cafard : Hélas : Je suis seul ici, au souvenir que je garderai de ces lieux étranges, aucun souvenir ami ne viendra s’associer pour les rendre chers. Vivre seul ! Être seul à sentir. Avant son départ pour une exploration qui dura deux mois, Jacquemont rencontra Csoma de Koros, le seul Européen qui connût la langue tibétaine, un Hongrois, un philologue, un original pour qui les Magyars provenaient des steppes du Tibet. Quand il lut ce que traduisait Koros, Jacquemont fut effaré par ce fatras théologico-magique où l’on détaillait pendant vingt chapitres la chaussure d’un lama. Rationaliste à qui on ne la fait pas, Jacquemont ne verra que des fous ou que des idiots dans les villages du Ladakh. Toujours frugal, il mange du miel, des galettes de froment et boit du lait. Du lait de vache, de buffle ou de chèvre. Une grande tasse de lait lorsqu’il se lève et rien d’autre afin de ménager ses entrailles. Grosses étapes : dix à quinze heures par jour. La caravane, une soixantaine d’hommes dont lui-même, vif et impérieux sous un chapeau de feuilles de dattier, atteindra le 32°10’ de latitude nord. Des porteurs ayant assuré que des montagnes s’élèvent encore à six mois de marche vers l’est et trois mois de marche au nord-est, Jacquemont, sous ses feuilles de dattier, en conclut que le Tibet n’est pas un plateau. L’Himalaya qu’il vient de franchir n’est pour lui qu’une humble et modeste préface des Alpes tibétaines. Retour à Simla et repos à Dehli.

Dans toutes ses lettres, et singulièrement lorsqu’il écrit à son père, Jacquemont se moque des dangers et souffrances de l’Himalaya. J’avais coutume de répéter à Madame Micoud – On ne se tue pas – lorsque je faisais avec Hippolyte Jaubert le projet de visiter les Alpes. Je n’avais alors qu’une conviction de sentiment, elle est d’expérience à présent et depuis longtemps. Jacquemont niait les tempêtes devant Stendhal. Il nie maintenant les périls de l’Himalaya. Il faut boire du porto ou de l’eau-de-vie comme les Anglais pour voir des aventures et des précipices où il n’y en a pas, et ressentir le mal des montagnes. À 5 000 mètres, à 5 500 mètres, Jacquemont marchait dix heures sans qu’une migraine l’affectât. Jacquemont boit de l’eau, et son eau-de-vie ne sert qu’à conserver certains échantillons. S’élevant par degrés massifs, l’Himalaya ne l’émeut pas autant que les Alpes. La grandeur de l’Himalaya est indéniable. Ce qu’il lui refuse, c’est la beauté des Alpes. Dans la même veine, Jacquemont juge que la plaine du Gange manque de pittoresque et la jungle indienne de cette beauté insolite, de cette opulence, de cette diversité touffue qui l’enchantait sur l’île de Haïti. Passé au Punjab puis au Cachemire où il pénètre dans des vallées reculées, herborisant jusqu’au pied du Nanga Parbat, Jacquemont fut reçu comme un prince d’Occident par le monarque du Punjab, Ranjit Singh. Bien qu’il eût barbe rousse, des yeux gris et une grande taille, Jacquemont ne ressemblait pas aux Anglais. Il savait l’hindoustani, ramassait des plantes, ne buvait pas de vin, parlait volontiers avec des gestes. C’est un médecin. Dans l’Orient polygame, les hommes souffraient souvent de leurs excès, d’une impuissance précoce qu’on soignait avec de la cantharide. Hôte et patient du grand Jacquemont, Renjit Singh lui propose quelques créatures de son harem et la vice-royauté du Cachemire. Jacquemont refuse et prend la route du Sud, du Deccan où il fait chaud, lourd, humide, d’autant que ses recherches le mènent vers des étangs, des marais. Dans une lettre à son frère, Jacquemont, après une boutade sur la corpulence de Porphyre qui fondrait ici comme du beurre, récapitule : Quel tour j’aurais fait ! écrit-il, Londres Philadelphie, Haïti […] le Niagara, une forêt du Brésil, l’hiver boréal des États-Unis, le Pic de Ténériffe, le Mont-Blanc, tous les lacs des Alpes, la Méditerranée, la montagne de la Table au cap d’Afrique, un ouragan à Bourbon, le Gange à Benarès ! Delhi et le grand Mogol, la source de la Jumna, une des sources de l’Indus, les Lamas, des Chinois, Cachemire enfin, les plus hautes montagnes du monde […]. Mon Dieu, Porphyre, quand nous serons réunis dans ta petite chambre, que tout cela me paraîtra extraordinaire ! Je douterai peut-être de mon identité. Lorsque ses douleurs reprirent, Jacquemont recourut aux sangsues, aux lavements de gomme, aux grains de calomel, et la douleur empirant, aux serviettes chaudes qu’il imbibait de laudanum et appliquait sur son ventre. Rien n’y fit. Crampes dans les cuisses, spasmes de l’abdomen, vomissements, syncopes. Il expire (1832, il a trente et un ans). La correspondance de Jacquemont, aussi magistrale qu’une œuvre de Stendhal, s’adresse autant aux moralistes qu’aux marcheurs de notre temps qui manqueraient de modestie. Le premier himalayiste français. Peu chauvin d’ailleurs et mécontent que Bonaparte soit une légende dans un pays qu’il a saigné.

Bibliographie

Victor Jacquemont. Correspondance avec sa famille et plusieurs de ses amis. Garnier Frères.

Victor Jacquemont. Correspondance avec Jean de Charpentier. Masson, 1933.

Mérimée. Portraits historiques et littéraires. Calmann Levy.

Pierre Maes. Un ami de Stendhal, Victor Jacquemont. Desclée de Brouwer.

Yannick Resch. Le Rêve foudroyé de Victor Jacquemont. Éditions Eurisko.

Numa Broc. Dictionnaire illustré des explorateurs français du xixe siècle. Asie. Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS).