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Hymne à Georgine

De
292 pages
La vie d'une femme ordinaire, en Afrique. Son éducation et son parcours, depuis l'enfance, le pensionnat, le mariage, jusqu'à sa mort tragique et la palabre traditionnelle funéraire. Cette femme, l'épouse de l'auteur, il en a été séparé de longues années, à cause de leurs communes aspirations à une vie meilleure. D'où une biographie partagée entre deux modes de vie et de pensée, entre deux mondes culturellement éloignés. Le tout est un hymne multicolore à sa compagne...
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PRÉFACE

Voici un livre qui vient enrichir la littérature congolaise de la RDC pour ne pas dire africaine. Beaucoup d’écrits littéraires ont vu le jour dans ce pays mais sans tous toutefois offrir un intérêt particulier. Le livre de Bilo O’ssour me semble répondre magnifiquement à ce qu’on peut attendre d’un écrit littéraire. C’est que, d’abord, ce texte se range parmi les mieux écrits. Ensuite le sujet choisi ne peut laisser le lecteur indifférent et pousse à une attente curieuse. Ceci dit, il convient de souligner et de préciser le genre : une autobiographie. Une vraie autobiographie. L’auteur a perdu la personne qu’il a aimée et qu’il continue d’aimer avec la même passion après la disparition de cette dernière. Depuis leur première rencontre au Congo, dans le Bandundu, région d’Idiofa, jusqu’au dernier instant de Georgine en Italie, l’auteur nous fait revivre jour après jour les sentiments, les idées, les démarches, les dialogues conjugaux, les cadres, les contextes familiaux et tribaux, scolaires, sociaux et politiques qui ont jalonné le parcours de sa vie avec elle. On est ici dans une lignée littéraire précise : il s’agit d’un écrivain qui réinvestit dans sa création l’expérience vécue avant le moment matrimonial avec la personne aimée non pas d’une manière anecdotique mais continue. Ensuite sa rencontre avec celle qui deviendra sa bien aimée. Puis le déroulement de leur vie à deux jusqu’à la disparition de la bien aimée. Réel et sincère, le récit couvre la vie d’une femme ordinaire mais régulière. Maints éléments de culture et d’éducation locales y transpirent à suffisance depuis l’enfance jusqu’à la palabre traditionnelle funéraire. Au-delà du vécu scolaire en pensionnat, du rite tant moderne que traditionnel du mariage et de son vécu, l’auteur met en exergue de longues années de séparation entre son épouse et lui-même au lendemain de leurs communes aspirations à une vie meilleure. D’où une biographie d’une épouse partagée entre deux modes de vie et de pensée, entre deux mondes culturellement éloignés.

Méprisant tout euphémisme, l’auteur porte aux nues un abrégé de rares vertus conjugales au milieu de quelques affres et vissicitudes de la vie. Ainsi enfreint-il volontiers ce que l’on eût appelé « secrets conjugaux » en vue d’une pédagogie à souhait correctrice de certaines mœurs... contrastantes d’avec de nombreuses et singulières qualités d’une fiancée, d’une conjointe et d’une mère. Le tout en hymne multicolore à sa compagne ; pour un public de cœur et d’esprit métissés... C’est une nouveauté dans la littérature africaine. Une autobiographie sous forme d’un hymne. Poétique malgré la longueur de la matière à raconter. Minute après minute, l’écriture s’y est bien adaptée au récit. Sans doute certains noms pourraient dérouter : kassapards, terme par lequel les étudiants de l’Université de Lubumbashi se désignent entre eux ; lakam, terme désignant le lieu de résidence des jeunes filles élèves dans les cités missionnaires catholiques ; etc. Hymne en prose cadencée, en prose poétique, poème en prose ou prosopopée à la fois qui fait parler Georgine partie mais toujours plus présente ‘biloïquement’ : tout cela à la fois ne peut qu’être mérité, salué et chanté avec l’auteur. « Tu me tournes le dos ! tu me laisses seule ici ! jour et nuit ! sous le soleil et la pluie ! reprends-moi... reprends-moi au milieu de nos enfants. Si tu ne le peux vraiment pas, bon voyage donc... Embrasseles au nom de Maman... Tenez bon. Tenez fort. » Georges Ngal

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Je serais menteur. Foncièrement menteur, si je nous hurlais une vie de saints. Nous avions aussi nos bas. Surtout les miens propres. En effet, je vivais chargé d'un panier de défauts. Etrangers à ma conscience. Réels pourtant... Perpétuer cette femme revient en devoir à mes pages...Calamités et griffes céderont au regard de ses vertus que Vertu couve.

I

Notre ère. Trentième jour de mars 1963. Une fillette voit le jour à Tshampere. Secteur Dwe. Congo-Kinshasa. On la nomme GEORGINE. Aînée des sept enfants de sa mère, Pauline Abumbele. Son père gère avec éclat la comptabilité de plusieurs Secteurs d’Idiofa : Bulwem, Banga, Sezo, Kipuku... Par sa mère elle descend du peuple Bamputu. Etabli jusqu’aux confins septentrionaux d’Idiofa. Ma souche partage avec la sienne une fraternité séculaire. Preuve ? Cet adage commun : mwan ompur, mwan ombun. En effet mon père avait coutume de célébrer l’hospitalité légendaire du souverain peuple Pende autant que la fraternité originaire entre les Ambun et les Bamputu. Mais je ne connaissais alors que les assiettes de ma mère. Et la compagnie des autres bambins. Georgine vient au monde trois mois et trois jours après le décès de ma mère. Loin de la mission catholique Mwilambongo. Peu après, je monte en deuxième primaire. C’est la veille de la Révolution Populaire Muleliste. Et le destin voulut qu’elle s’approchât de moi. Elle arrive donc à Banga. D’où mes parents tirent origine. Hormis Yassa-Lokwa et Kanga. Nous n’eûmes nullement à nous connaître alors. En effet leur séjour de Banga coïncida avec le mien dans la contrée de Kipuku. Mon père, prématurément retraité, y avait élu domicile. A Banga la petite écolière assimile rapidement ma langue. Au détriment du lori de Sezo. Elle lie de nombreuses amitiés avec nombre de ses condisciples. Elle se souviendra toujours des Zunga-Zunga. Pascaline en premier... La fougère de brousse. L’étourdissement de son père devant la mimique en dance bunda. Le petit commerce de pain. De poisson salé. D’alcool... par les soins de sa mère. Un souvenir particulier : « Souvent les camarades de mon père lui disaient en ma présence : comptable, ta fille-ci restera chez les Babunda, elle sera notre femme. » Tout lui demeure gravé à l’esprit...

Début des années soixante-dix. Nombre d’agents administratifs de l’ère Kasa-Vubu passent le tablier à ceux du Parti Unique. Georgine quitte Banga pour Bulwem. Au regret de ses amis de quartier. Et d’école. L’irréprochable chef Zunga-Zunga salue donc avec amertume le départ de la famille Mayaka. Peu après, il se retire lui-même dans ses plantations de Ndumba, Secteur Kipuku. Partout Georgine brille par l’apprentissage immédiat et spontané des parlers locaux. L’école primaire lui sourit bien. La récolte des champignons. La cueillette des chenilles de brousse. A l’occasion elle découvre la chanson classique d’encouragement à la maternité dans nos contrées : Ombim a nsa nkong adia wa nga mwan / akal nze mwan mbila, nze wa n’ épa ?../ ou cette autre de la même obédience : Mukar ekob mayéyé / mukar ekob mayéyé / mukar ekob mwan a na kasina ?.. / kasin mwan a me mayéyé ngiope question mayéyé / ngiope question mayéyé yandi kudila mayéyé…// Ces refrains rendent une sorte de prise en charge alimentaire des mères par leur progéniture lors des récoltes ou des cueillettes. Triste donc le sort de la femme stérile. Ils traduisent aussi une sorte de pédagogie. Tant préventive que funéraire. A l’endroit d’éventuels sorciers de nos clans... Georgine gardera à l’esprit un genre de troc d’avec des enfants Kamtsa. Produits de teneur moderne contre quelques poignées de chenilles. Elle en assimile sans tarder jusqu’aux expressions commerciales classiques. Et traditionelles par surcroît ! Au point d’en émerveiller des originaires ! Des lustres bien tard ! Mais l’étape de Bulwem comme celle de Sezo ne durèrent pas une éternité pour la famille. Seconde moitié des années soixante-dix. Sous la chefferie de Mazinga. Un amoureux du travail bien accompli. Kipuku est baptisé Collectivité Pilote. Un nouveau comptable y arrive : Origène Mayaka Mopene Shene. L’adolescente s’y retrouve donc comme parachutée. Centre-oriental du Territoire. Je m’apprête à finir les Humanités. Georgine entre dans sa treizième année d’existence. Mais je n’eus toujours vent ni de la famille ni de la fillette : mon séjour au Petit Séminaire me disposait autrement. Georgine étudie peu d’années à l’école primaire catholique de Kipuku. La jeune adolescente vient d’apprendre deux nouvelles langues. En une année ! Simultanément ! Elle avouera : « A Kipuku j’ai appris le kipende et le kiwongo dès la première année. Mais sans
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la même ardeur qu’autrefois : je me serais retrouvée sans doute encore dans la valise des mutations administratives de papa. » Kipuku est une terre hospitalière. Le symbole de la concorde sociale. A Musenge-Bawongo un élan de génitifs latins le suggère savamment. On peut lire sur la façade de l’église son appartenance pluraliste : Bawongorum / Bashilelorum / Bapendorum / Badingorum / Babundorum... Plaise au ciel de même : Banziemborum. Je sors de cette moule. Et l’adolescente vécut la même marre culturelle. Bien contente : « Quelle joie pour moi lorsque dans le village Isumba ou KipukuShosho l’on avait programmé la danse des masques ! », me confiera-telle. Ou encore : « Kipuku était à mes yeux une jolie Collectivité. La plus belle de toutes celles que j’avais connues dans nos mutations administratives. C’est en clair une véritable cité que je trouvai à notre arrivée, avec ses différentes traditions selon les différents quartiersvillages habités par des peuples d’origines différentes, etc. » Elle eut un faible prononcé pour la cité. Pour ses produits alimentaires. Et le poisson. Et le gibier. Et les larves. Et le manioc. Et le maïs. Et l’arachide du terroir : « A Kipuku le petit marché regorgeait de tout contrairement aux autres lieux de nos différents séjours dans la territoriale ; souvent on nous le proposait à prix rabattu, au soir, quand les propriétaires-vendeurs n’en pouvaient garder le surplus. » Du nombre de ses amis, une Melchiade Kumasamba. Mais à Kipuku son père jouissait d’une certaine réputation. Sévère protecteur de ses filles contre toute aventure amoureuse. Des filles, il en avait un peuple. Entre demi-sœurs et cousines. L’aînée de tous, Aimée, avait déjà contracté mariage à Kinshasa. D’autres étudiaient dans les pensionnats du secondaire. Et Georgine de les suivre en septembre 1977. Elle descend donc dans la forêt voisine de Mwilambongo.

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II

Mwilambongo est en ordre chronologique la deuxième mission du diocèse d’Idiofa. Entre Ipamu et Kilembe. J’omets Mpangu. Abandonnée, depuis lors, à la merci d’anciennes épidémies. Mwilambongo détient surtout ma propre histoire. De par les adolescents Antoine Bilo Enten et Thérèse Aswam Akwum. Venus y suivre leur formation primaire et une catéchèse triennale. Condition alors sine qua non pour accéder au baptême. Ils s’y marièrent en 1932. Mon frère aîné Xavier y reçut aussi le sien. En 1958. Six ans après la naissance de Geneviève. Dans l’ancienne petite maternité frappée de l’inscription « F.B.I. », fonds du bien-être indigène. Transformée par un jeu de mots en les Femmes Boutent (kubuta = engendrer) Ici ! Prodigieuse imagination des élèves du C.O. saint Joseph Mukasa ! Dont moi-même. Ici même verront le jour au fil des années presque tous les petits-fils de mes parents. Assurément une trentaine, si j’oublie quelqu’un. J’y vins en écolier. Septembre 1963. Sous l’autorité du maître Michel Mufika et du directeur Paul Mumbala. Il fallut alors alléger le poids d’un toit sans ménagère sous lequel mon frère vut ployer papa ! J’y revins en 1970. Pour le premier cycle du secondaire. Une mission de culture. De religiosité. Une discipline de fer. L’uniforme bleu-blanc chez le directeur Lawela. Le jaune chez les filles du Lycée Sacré-cœur Lubundanu. L’apprentissage de la nage dans la Lubwe. Le théâtre, ma passion. Le travail manuel. Comme pour ajouter aux cocotiers, aux manguiers, aux palmiers et surtout au caféiers jadis cultivés par mes parents. Sous le fouet colonial ! En échange du baptême ! Frais à mon esprit encore presque tous mes condisciples : Kasay, Sefu, Tele, Mimbu, Nsunzel, Eripas, Kizobo, Atal, Nkwan, Itambal, Mika... Nous étions autour de trois cents élèves. Nous chantions volontiers à l’unisson ce fort nostalgique refrain : Internes, externes, nous ne formons qu’un seul collège // Lawela, Tshinginieka, Mayira, Osong // Ngwakombe, Iyusu, Eding // Mfutatubu, Bufumu, Kakama,

Onziong, Atshwey..... Une litanie de mes éducateurs. Envolés et vivants. Protection divine. Georgine dut se former dans ce genre de milieu. Sept ans après mon départ. Son lycée Lubundanu tire origine des cendres du Cycle d’Orientation pour filles. En septembre 1971. J’entrais alors en deuxième année au C.O des garçons. Les deux écoles entretenaient une communauté de valeurs. Une éducation de choix. Un enseignement de qualité. Humanisme. Chrétienté. Les ébats de cœur ? Expulsion et renvoi définitif. Des coups de fouet ! Feu Révérend Tshinginieka m’y soumit sévèrement ! Un après-midi. D’un certain mercredi. En plein marché ! Rien que pour y avoir mis pied en dehors des jours prévus ! Supplice partagé avec Ndambel Firmin, Maurice Mungongo et Eripas Hervé. Tandis que Lazumuken Baudouin et Insimi Symphorien s’en dérobèrent grâce à un petit et spontané mensonge : « Nous revenons plutôt de la maternité ! » Ce jour-là feu le Frère directeur de discipline fondit comme en larmes : il eût souhaité nous expulser ! Mais nous bénéficiâmes de la clémence du directeur Lawela. Georgine entre donc dans cette sorte de garde-fou. Propre. Décent. Elle s’estime cependant tout petite : « A considérer la corpulence de nos aînées de quatrième, je me demandais dans mon for intérieur si j’aurais été capable d’enseigner moi aussi. En effet nous entendions dire : l’école normale commence à recruter des gamines ! » Mais elle s’adapte bien vite à la vie de l’internat. Mérite de son esprit docile et de sa provenance : « A l’internat je n’ai pas trouvé de difficulté en ce qui concernait la vie communautaire, car en famille nous étions nombreux et sous une discipline acceptée ; d’ailleurs je suis certaine que papa me cite en exemple dans sa tâche d’éducateur vis-à-vis de mes jeunes sœurs. » Cette fille eut la fortune d’y rencontrer une dame active et intelligente : Julienne Mvi. La jeune normalienne l’admire. La scrute. Tient en honneur l’entière prestance de sa directrice. Son éloquence. Sa tendresse. Surtout ses conseils : « Mvi était une préfette admirable. Elle tenait à la propreté de nos locaux comme à celle de ses habits. Toujours sévère mais aimable comme une bonne mère. Elle attirait notre attention sur le bien-fondé des études. Elle nous prévenait aussi du soin de nos futurs enfants. Je l’aimais bien, sans le lui montrer ; je crois qu’elle s’en était aussi rendue compte, car je sentais en retour une espèce d’attention singulière envers moi. Je m’efforçais à lui montrer toute
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ma soumission au règlement de l’école. Elle ne méritait pas de déception. Il faut dire par ailleurs qu’elle est une belle femme. Toutes mes condisciples le reconnaissaient et admiraient sa beauté. » Même admiration pour les exigences de madame Mungolo, commise à l’approvisionnement et à la discipline. Elle s’appelle aussi du même prénom. Est-ce la raison pour une telle sympathie ? Je ne me sens nullement enclin à y souscrire. Aux dires de l’élève en effet : « La communauté de prénoms n’influe pas sur mon jugement. J’aurais prononcé une appréciation semblable s’il n’en fût le cas. Mungolo était une directrice d’internat très sévère. Elle répugnait à toute idée de rapports amoureux des ses élèves avec qui que ce soit avant le mariage. Elle n’éprouvait aucune gêne à nous le répéter. Elle nous disait souvent : attention, un vrai fiancé ne vise pas de rapport charnel ; c’est à cela que vous devez vous tenir, mes chères filles. D’ailleurs une fois mariées vous vous rendrez compte qu’il est impossible de toujours s’accrocher au mari. Pouvez-vous supporter un homme toute la nuit ? Je retiens aussi, dira Georgine, que Mungolo veillait particulièrement sur la langue française... à l’école comme à l’internat. Elle nous enseignait même comment faire nos lits. Elle argumentait : celles d’entre vous qui épouseront des hommes aisés devront se souvenir du bon ménage dont nous discutons à présent. Cette femme-là à l’apparence sévère était par contre une bonne éducatrice. Je me souviendrai toujours de ses conseils. » Georgine suit avec docilité les leçons de ses enseignants. La géographie politique et physique de Lafis. La méthodologie. La psychologie. L’histoire... Elle tient en honneur Mafunu Régine, Muntubu Delphine, Sœur Dolores. Elle s’attache particulièrement à Amélie Banganzo. Motif ? Prophétie ! Une certitude : elle se distinguait par sa beauté physique et morale. Ainsi son enseignant de jardinage, mon cousin, la pointait-il du doigt... Mais personne de nous deux n’avait encore rencontré l’autre. Tous appréciaient haute sa beauté difficilement descriptible en langage humain : « Le long de mon séjour d’études à Mwilambongo, disait-elle, beaucoup de gens commentaient en ma présence : qui épousera cette fille aura sans aucun doute une belle femme. Mais moimême je retenais Anna Nkang plus jolie que moi.» D’où, certes, l’admiration intéressée d’un bougre ! ... Déjà donné pour un esprit aussi rabougri que ses dimensions physiques. Tôt mouillé dans ses avances maladroites. Le niais conçut de se venger ! En effet sur le diplôme final, le-malheureux-déçu-petit-crétin fit naître sa belle élève
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trois ans plus tôt ! Mais Georgine baignait dans une moralité supérieure à celle du commun des mortels : « Le dénoncer me semblait légitime et urgent ; mais je choisis d’entrevoir éventuelle misère de son épouse et de ses enfants, car il se serait retrouvé sans emploi et voué à la mendicité tel un chien. Il sait qu’il n’est pas digne de reconnaissance. Quelle amertume pour un enseignant ! » Forte de cette personnalité, Georgine accepta le choix de ses condisciples : élève présidente de toute l’école. Ses autorités s’en accommodaient allègrement. Et mes imminentes premières impressions sur cette fille ne s’en écarteront en rien.

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III

Octobre 1981. Une date décisive. Significative aussi. Terminée ma troisième année de Faculté. Premier diplôme universitaire entre les mains. Je viens de signer un contrat d’un mois d’enseignement à l’école secondaire protestante BMM d’Idiofa. Puis je résolus de me détendre. D’abord une conférence sur la Rome antique. Ensuite au vert quelque part dans la contrée. Chez mon cousin Denis Mwasa. Dans la mission de Georgine. Elle était en troisième année. Encore inconnue de moi. Je quittai Idiofa à bord d’une jeep de rudes religieuses occidentales. Visiblement mécontentes de ma requête ! Meilleures formules de politesse. Servantes attendries... La cité d’Idiofa est perchée sur un long plateau. De là on aperçoit la forêt de Mwilambongo. Majestueusement couchée au fond d’une vallée. Des yeux perçants rapportent même en identifier le clocher. A l’autre horizon, s’étend le beau site de Kipuku. Chez Georgine... Et des villages satellites : Sik-sik, Kinzamba, Katembo, Mikanu, Gombe... Jamais je n’ai regardé de ce côté-là sans éprouver une sorte de nostalgie inépuisable. Serait-ce dû au séjour de nombre des miens ? Ne m’écrasera-t-elle donc pas de plus belle désormais ? Si Bon Dieu tarde à me réclamer son prêt ?... Un des premiers jours d’octobre donc. Un soleil. Une canicule. Je revois la mission. Six années après. Mon képi de kassapard à l’appui. Question d’identité. Approché de la belle Georgine. Sans le savoir. En l’absence de mon cousin. Mélanie et Nono de m’acceuillir. M’abandonnai dans une chaise longue. Sous un oranger touffu. Puis le repas de midi. Servi avec empressement et amour. Tout se déroule dans le quartier Lakam. Réservé aux jeunes filles. Depuis l’époque de ma mère ! Ségrégation sexuelle ? Mérite des missionnaires ?... Les hommes y passent filtrés ! Mais je n’en suis pas un... Même la grosse et imposante église paroissiale obéit à la même règle ségrégationniste !

Le contrôle n’est pas systématiquement légal au Lakam. Y règne cependant une sentinelle ! ... et de gros chiens ! … et les yeux grand ouverts !.. et les langues des paroissiens !.. et les rapports des calotins ! ... et les visites médicales obligatoires ! Aux filles ! A chaque rentrée de vacances ! Néanmoins j’y rentrais ou en sortais tel un résident temporaire. Ma connaissance du milieu et sa culture me suggérèrent une cordialité austère à l’égard des filles. Je passais à maintes reprises devant la classe de Georgine. Elle me voyait. Me scrutait. Avait eu vent de moi. Mais j’ignorais encore ses timides palpitations : « Citoyen Denis me disait souvent depuis plusieurs années : tu seras la femme de mon petit frère. Tu le verras un jour. Il étudie à l’Université de Lubumbashi. Je souriais seulement ; parfois je lui répondais : mais ce n’est pas possible... je ne le connais pas. Puis les Kassapards cassent et partent... On dit qu’ils ne sont pas sérieux... Ils trompent les filles... sans tenir à leurs engagements. Mais Citoyen Denis ne se fatiguait pas. Il me présentait même à mon enseignante en ces termes : Amélie, cette fille est ta ´mbanda`. Garde-la bien. » Le lendemain. Chez mon cousin. Sa belle-sœur arrive. En sa compagnie deux autres âmes. Féminines. Je suis allongé dans mon siège. Elles saluent. Mélanie leur présente son hôte... Je suis interdit à la vue d’une d’entre elles. Vêtue de bleu ciel. Chevelure élégamment noire. Abondante. Lisse. Sourcils et cils comme méthodiquement brodés. Les yeux brillants et limpidement amoureux. Regard doux et aimable. Teint fort joliment brun. Doigts effilés comme ses orteils. Nez ni épaté ni aquilin. Molets admirablement luisants. Corpulence et stature gracieusement équilibrées. Taille ? Environ cent soixante-dix centimètres. Timbre vocal ? Angélique. Elle est comme artistiquement taillée. Et fraîchement sortie d’un gros pot d’huile parfumée. Abrégée des merveilles des cieux. Elle a un lexique kongo fort riche. Puis... entre les femmes. Langage de coiffure. Georgine se met à l’œuvre. Souriante. J’observe discret. Elégantes mains couronnées de beaux doigts ! Ils roulent dans les cheveux de ma belle-sœur. Une heure. Séparation. Un intérêt réciproque entre Georgine et moi. Preuve ? Nos regards mutuels !... Le moment coïncide avec mes prévisions : des fiançailles. Et mon mariage. Non au-delà de 1984. Respect du calendrier. Sans aménagement.
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Au soir j’eus un vent. Sans y prêter oreille. Des précédents entretiens avaient certes eu lieu entre mon cousin et Georgine. Je compris donc la portée de toute sa diligence lors de la coiffure. Mais notre légitime réserve, voisine de la timidité en cette matière, valait mieux que quelque arrogance. Georgine ! Je la sentais très proche de moi. En quoi ? Retenue et méditation... La nuit je cherchai donc les mots justes à lui servir. Je me prononçai. Graduellement cependant. Je mis à profit ses pauses récréatives. Un beau jour. Invitée à partager un repas avec moi. Souhait non décliné. Puis une deuxième fois. Elle me présente deux de ses chères amies : Anna Nkang et Jeannette Inungu. Sans réciprocité cependant ! J’avais donc été l’objet de quelque entretien. Plus forte ma conviction dans la suite. En effet ses condisciples me tenaient pour le Persan de Montesquieu... Plus décisif encore. Nous nous retrouvâmes seuls. A dessein. Profonde présentation. Je suis dans le salon de mon cousin. Je fais venir Georgine. Entre treize et quatorze heures. Personne n’y passe. Tranquillité requise pour un engagement sérieux. D’ailleurs mon séjour s’effrite déjà. Il faut aller droit au but. Sans empressement : – On nous a déjà présentés l’un à l’autre, dis-je. Mais peux-tu me rappeler ton identité ? Je suis né BILO Nicolas. De nos jours O’ssour Mur-a-nsies remplace cet ancien prénom. Tu sais pourquoi. – On m’appelle Georgine. Officiellement Mayaka Mukansamban pour les mêmes raisons, répond-elle. – Que signifie Mukansamban ? En quelle langue ? Je comprends que tu es la femme de nsamban, n’est-ce pas ? C’est quoi donc nsamban, Georgine ? – Un nom de clan. Je suis donc une espèce de femme notable d’un groupe clanique. C’est un nom que papa m’a trouvé sous la politique du recours à l’authenticité. – Et l’animal totémique de ton clan maternel ? (Question d’une importance capitale dans nos ethnies : on n’épouse nullement une sœur ou un frère de clan ; même si originaires de deux tribus fort éloignées géographiquement. L’identité clanique correspond nécessairement à l’identité ancestrale. Je recourus, pour la circonstance, aux précieux enseignements de mon érudit père ; fils du renommé Mbam-Endiang, notable polygame de la fin du XIX è siècle dans le village de Punkulu-Iwungu).
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– L’animal totémique ?... c’est...voyons... Une espèce de noix de palme spéciales et rares. On dirait vertes et jaunes à la fois. Bien mures pourtant. Il faut y ajouter un autre : le confluent de deux rivières. – Quel âge as-tu, Georgine ? Puis-je le savoir ?( Une question délicate en nos milieux ). – Dix-huit ans. – Combien êtes-vous en famille ? A quelle position te trouvestu ? – Je suis l’aînée de sept enfants. Mais mon petit frère, né juste après moi, est décédé à Kipuku. Foudroyé ! Il y a environ trois ans. Je me trouvais déjà ici à l’internat. Mes parents sont venus me prendre à l’improviste pour son enterrement à Thsampere... Il était presqu’à la fin de l’école primaire. – (Un pincement au cœur. Georgine cachait à peine sa tristesse. Je la regardai droit dans les yeux. La priai de reprendre courage.) Elle continua : nous sommes plus de filles que de garçons. Je n’ai plus qu’un seul petit frère. Notre cadette est née l’an passé. – Georgine, je crois t’avoir entendu dire que ta grande sœur étudiait ici. Tu serais donc plus grande que ta grande sœur ? - Sourire. – Papa a deux épouses. Nous sommes nombreux à la maison pendant les vacances. Il y a aussi nos cousins et nos cousines. Ils habitent avec nous. Chez leur oncle. – Comment s’appellent papa et maman ? – Papa a un nom un peu antique: Origène. Maman, c’est Pauline Abumbele. Et maman mbuta s’appelle Laurentine. – Et toi, combien auras-tu d’enfants ? - Sourire. Silence. Puis: – Je ne sais pas... mais... combien ?... vraiment... cinq enfants. – Et si par hasard tu n’as pas d’enfants dans la vie ?... stérilité de l’un ou de l’autre... hein ? – Mais... c’est comme un fleuve sans poisson. C’est tout de même un fleuve. - Réponse rassurante. Bien tranquillisante. Test de fécondité ? Rien que par le nom. La stérilité ? Fréquent motif de divorce dans nos cultures. La stérilité ? Monstre redouté de ma génération. Aussi. Et nous continuâmes : – Georgine, dis-moi... tu n’as jamais pensé à... devenir religieuse ? Je suis un ancien petit séminariste...
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– Parfois oui. Mmm... ce n’est pas ma vocation. Mais pourquoi n’as-tu pas continué ? - me fit-elle. – Je t’attendais. – Tu m’attendais ?... où ? - Un éclat de rires. – Ya’ Nico, dit-elle – Mm, fis-je. – Ya’ Nico, je voudrais... je voudrais dire... - Mais elle n’acheva pas sa pensée ! (Ya’ est l’abrégé du terme kongo yaya. On l’utilise en signe de respect pour les aînés. Nos cultures obligent. A nos yeux, les occidentaux brillent par une impolitesse crasse : ils jubilent que des gamins les désignent brutalement par leurs noms !…) Georgine en était fort consciente. Elle se destinait à l’enseignement. Par surcroît. Déjà stagiaire. Et nos écoles ? L’éducation. Les bonnes manières. De mise. Mon admirée insistait à prononcer tendrement ya’ Nico. Elle me fit tout comprendre. En effet je vins au monde légèrement plus de huit ans avant elle. Georgine me faisait donc honneur. Doux et affectueux vocatif. Tout au long de sa vie. J’en fus ému. Dès le départ. Lui déclarer mon profond amour ? Ce jour-là ? Non. Me limitai à lui témoigner d’une tendresse égale : – Dzosin, l’appelai-je bien affectueusement... Rendant ainsi son beau prénom en phonie mbun. Elle rit presque aux éclats. J’en fus comme au ciel. – Il (la troisième personne pour la deuxième selon notre usage) m’appelle en kibunda ! ... Elle rit encore. Un large sourire de ma part. – Et tu n’as rien à me demander, Georgine ? – Rien, peu, beaucoup... mais... tu vois le temps presse... je dois retourner à l’école. A plus tard. Ça va ? – O.k. à plus tard. Large sourire de toutes parts. Je lui fis quelques pas vers la porte. Sans alerter des bouches, des yeux et des oreilles d’un tel milieu. Il y allait aussi de l’honneur de mon admirée. Elle y tenait mordicus. Un naturel perçu dès les premiers instants de notre premier contact. Mon cousin revint ce soir-là même. L’air ? Surpris de me revoir. Cela ne blesse pas notre modus vivendi. Chaleureuses salutations fraternelles. Verre de vin de palme siroté ensemble. Mais aussi un bien discret examen de son visage. Pour tenter d’en extirper quelque expression. Mais quelle prudence de sa part ! L’homme s’en était
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assurément enquis auprès de son épouse. Mais je l’avais déjà précédé en quelque Galilée. Le lendemain matin Denis reprit son travail. Je fis la grasse matinée. Vers dix heures. Une pause récréative pour les élèves. Georgine revint me voir. En compagnie de Melchiade Kumasamba. Elles partageaient la citoyenneté de Kipuku. Dès sa prime adolescence au chef-lieu de ce Secteur. La discrétion de mon cousin courte cependant. Aucune dissension. Au contraire. Il saisit la balle au bond. M’étala un soir les qualités morales de cette fille : « Nicolas, tu es mon petit frère. Je parle au petit frère de mes petites sœurs. Je ne peux rien te cacher. Je suis content d’apprendre qu’en mon absence tu as entrepris de connaître une fille de cette école. Je ne sais quel saint t’a inspiré..... Dieu merci. Je la connais depuis toutes les années qu’elle étudie ici. Tu ne sais rien. Je l’ai longtemps observée. C’est une fille mumputu. Ses parents vivent à Kipuku. Elle est pleine de qualités. Souvent en blaguant avec elle, je lui dis et répète : Mayaka, tu seras la femme de mon petit frère... il étudie à l’Université de Lubumbashi. Elle sourit souvent et me répond : mais je ne le connais pas ! Je l’ai dit et redit à ta femme Amélie en ces termes : Amélie, cette fille est ta mbanda. Le jour où tu rencontreras ta femme Amélie, elle pourra le témoigner. Je suis resté en très bons termes ici avec ta femme Amélie parce que tu me l’as présentée comme fiancée à ton ami. Tu sais qu’elle nous a laissés pour rejoindre ton ami à Kinshasa. Je suis sûr que tu vivras heureux avec Georgine. Elle est le type de femmes dignes du rôle d’épouse et de mère. Je ne connais pas ses parents de près. Mais cette fille est d’une éducation exemplaire. Tu me donneras raison tôt ou tard... Dans l’ancien temps on se préoccupait d’épouser dans son propre village ou dans sa propre tribu. De nos jours les choses ont changé. Ce qui importe c’est de considérer si la fille et toute sa famille ´savent cuisiner`. Attention je ne dis pas cuisiner dans le sens ordinaire du terme, mais je dis cuisiner pour signifier une chose que tu dois bien connaître, si tu es réellement le fils de papa. Sinon déchire donc tous tes diplômes et reviens apprendre la vie auprès de papa Antoine. Si nous sommes heureux aujourd’hui, c’est parce que nos parents ont suivi les sages conseils de nos grands-parents. Tu peux épouser la femme de n’importe quelle tribu, de préférence dans notre Région de Bandundu ; mais sans tenir compte de ce principe, tu es fini. Nous en reparlerons. »
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Mots issus réellement de son cœur. Mais je ne répondis pas. Il y accordait une importance. Nous étions donc tenus à ne brûler aucune étape. Mon calendrier, oui. Mais aussi le respect des principes. Chers à mon père : « Tu es au Séminaire. Cela correspond au souhait d’un missionnaire que je connus longtemps avant ta naissance. Il désirait ardemment qu’un jour l’un de mes fils devînt prêtre. Mais puisqu’il faut toujours considérer des alternatives dans la vie, je me sens en droit d’élargir tes vues... On n’épouse pas une femme en raison de sa beauté physique... Tu devras trouver librement une fille qui te servira non de femme mais de mère. La vraie femme est celle qui prend la place de ta maman sous ton toit. Il importe au plus haut point de ´mesurer vos caractères` sans vous empresser... nos ancêtres nous ont légué ce proverbe (si je te le cache, j’aurai commis une faute contre leur mémoire) : lorsqu’un chien voyageur a soif, il doit cultiver la patience de peur qu’il ne boive l’eau trouble du premier ruisseau rencontré. J’ai laissé ta mère à la mission Mwilambongo pendant trois ans. Le temps nécessaire pour sa formation de catéchumène et d’élève, 1929. Je suis parti pour dessiner, avec des Blancs, la carte hydrographique du Congo. Je suis revenu. Et vous voici, tes frères, sœurs et toi. Dieu nous avait donné douze enfants... Maudit le sorcier qui ne m’en laissa que cinq. Je ne ressens aucun honneur à être père d’une si petite famille. Soit... tout repose entre les mains de Dieu, qui m’avait associé à la création des hommes. Considérons que ta mère est allée avec une partie de tes frères : Simon, Pascal, Augustin, Philippe, Antoinette, Jeannette et le dernier qui serait né si ta mère avait vécu encore. Mon fils, la vie est une école. Rappelle-toi ce que je vous disais chaque soir quand vous étiez encore adolescents : je suis père et enseignant le soir de chaque jour ; le matin je vous envoie à l’école chez les enseignants des choses modernes. Je n’ai pas de diplôme... mais personne ne peut me tromper au monde ; toi, tu as mille papiers. Utilise cette double culture, si tu veux vivre respecté. Tu es mon fils. Comment pourrais-tu te laver les mains avec de la salive, si tu es assis le long d’un cours d’eau ? » Mon cousin ignorait alors tout de moi. Surtout des principes complémentaires aux enseignements de mon père. Mon admiration pour la pensée stoïcienne. Mon oreille très réceptive à l’endroit des Révérendissimes Ndoy Boniface et Kabongo Benoît. Qui m’assurèrent un cours de Morale. Pénultième année de mes humanités littéraires. Ces hommes nous inculquaient bien paternellement le sens du mariage. Le choix relatif aux fiançailles. La fidélité entre conjoints.
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L’éducation des enfants. La chasteté. Même sous le toit conjugal. Mon grand intérêt pour ces thèmes couvait à l’insu de tous. Je conçus donc mes futures fiançailles sur un modèle : l’éducation de mon père et les enseignements de ces maîtres à penser. Denis doubla d’ardeur dans sa discrète surveillance. Il souhaitait pourtant mes rencontres avec Georgine ! Je compris sa crainte. Mais je le laissai faire. La fille diminua soudain ses visites. Malgré son ardent vouloir. Je laissai faire encore. Il y avait anguille sous roche : excédé dans son heureuse prudence, mon cousin venait de signifier ces mots à Georgine : « Mayaka, comment ça va ?... maintenant tu me donnes raison ? Tu vois que je ne t’ai pas raconté des mensonges... Mais attention. La directrice d’internat est un peu mécontente de tes visites chez moi en ce moment où s’y trouve mon petit frère. Viens comme toujours. Mais tiens aussi compte de cette confidence. » Mon admirée prit littéralement peur ! J’en fus peiné. Silencieux. Elle revint de moins en moins. Je lui témoignai plus d’estime. Et de sympathie. Mon cousin ! Un aveu : « Georgine a peur du qu’en-dira-ton... elle se fait rare à la maison... voilà pourquoi nous autres adultes ne partageons pas de secrets avec les enfants... ils ont souvent peur de rien. » Tout était donc clair. Et la crainte de Georgine bien fondée. On l’avait trop vue près de moi. On lui criait spontanément : « Oh...oh...oh... c’est devenu un chemin vers quelque ruisseau ?!... » A la rivière l’on se rend chaque jour. Cet adage-là est lourd de sens. Georgine le savait. Partagée entre la peur et le nouveau feu. Mais elle en attendait l’expression des lèvres du prétendant. Ecueil débrouillé. Heureusement. Un tête-à-tête. Mon ironie minimisa sa crainte. Georgine renoua avec son sourire enflammé. Moins convaincue sans doute. Du moins elle brilla par un calme... et une réserve sans égale. Je la rassurai. Un sourire. Un rire. Sa peur ? Emoussée. Nous reprimes nos sacrées conversations. Je passe sous silence une visite de ses enseignantes : Regine Mafunu, Mumbala et Muntubu Delphine. Un obscur Bilo ! Elles ne l’ont plus à l’esprit. Et ces mots : « Nous repartons ; excuse-nous... on ne va pas se confondre avec les élèves » ? Il y avait aussi Anna Nkang et Jeannette Inungu. Comme souvent. Du moins je jouissais de l’estime de leurs professeurs. J’eus donc plus de cœur dans mon entreprise. Dans notre feu. Et « Tant mieux », me dis-je. Les jours avançaient comme les aiguilles secondaires d’une montre. Nos rencontres ? Doublées. Une séparation ! A l’horizon !
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Imminente ! Nostalgie anticipée ! Et son école savait tout. Léonard Kandala se distingua par son approbation. Je n’avais plus de temps que pour Georgine. Parfois je le tuais chez Kandala. Quelques fois il m’avait accompagné à traverser la cour de l’école de Georgine. A l’occasion les yeux de Georgine me ciblèrent. Mais à mon insu. Mon admiratrice me le confessera. Le moment était enfin arrivé. Je lui dévoilai le feu de mon cœur. Une longue pause d’après-midi. Georgine vient à ma rencontre. Nous sommes seuls. La confiance a grandi. Réciproquement bien accrue. Mais encore ce genre de réserve ! Propre aux jeunes gens. Une espèce de qui-commencera-le-premier. Mon cœur bat. Quelque peu plus vite que d’ordinaire. Parfois des mots sans utilité. Mais pour combler un vide. Créé par ? Une certaine frousse !… Il faut entrer dans le vif du sujet. Je me lève. Je fais semblant d’être occupé ailleurs. Pour un instant. Le moment est décisif. Nous sommes en Afrique. En milieu chrétien. Par surcroît. Les femmes incitent souvent. Mais aux hommes l’initiative. C’est le cas d’espèce. Belle circonstance. Maintenant ou jamais. Car encore trois jours. Retour à Idiofa. Puis une année entière à Lubumbashi. Un tien vaut mieux que deux tu l’auras. Un coup d’oeil discret vers elle. Elle attend de moi. Quelque chose. Une déclaration. Assurément. Courage ramassé. Je prends le taureau par les cornes. Mais en douceur. Considéré l’idéal de la fille. Je brise le silence : – Georgine, revenons à nos moutons. Tu te rappelles notre entretien ? – Lequel ? Nous en avons eu des centaines depuis que tu es ici. – Celui où tu me répondais comme lors d’un interrogatoire serré. Puis le temps touchait à sa fin. Tu m’as promis d’y revenir plus tard. – Oui je sais bien à quoi tu penses. Je crois t’avoir répondu exhaustivement. Que reste-t-il encore ? Dis-moi. – Et toi, tu ne me demandes rien, Georgine ? Tu n’as pas envie de me connaître donc ? T’ai-je dérangée tout ce temps ? – Absolument pas, répliqua-t-elle. Lors de nos différents entretiens tu as déjà répondu à toutes mes questions. Je sais donc qui tu es. Tu m’as soumise à un interrogatoire, mais moi j’ai obtenu de toi un peu à la fois. Le cadre est donc complet. Mais cela ne veut pas dire que je sais tout, conclua-t-elle.
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Georgine me connaissait donc plus que je ne le pensais. Je commençai à supposer les hommes moins curieux que les femmes... Je courus droit au but. Sans briser une pause. Celle que réclament la galanterie et la courtoisie. Il ne fallut pas me tromper de tir : la fille accusait d’une éducation véritablement élevée. D’une sensibilité délicate. La blesser s’avérait donc facile. Elle s’imposait par ces deux attributs. Puis quel calme ! Quelle douceur ! Tout m’inspirait de la traiter avec respect. Je lisais en elle une espèce d’âme sœur. Parfois de minimes qualités par hasard à mon actif. Surtout une communauté de vues entre elle et moi. Ainsi me déterminai-je à prononcer : – Georgine. – Oui, répondit-elle. – Tu m’écoutes bien ? – Je t’écoute bien, ya’ Nico. – Je voudrais te dire une chose sérieuse. Dieu a voulu que je vienne ici. Nous voici ensemble à l’instant. Nous ne nous connaissons peut-être pas comme ç’aurait été le cas si nous vivions tous les deux ici. Dans quelques jours je repars à Idiofa. J’y resterai une semaine avant mon voyage de Lubumbashi. Nous nous reverrons dans une année. C’est long une année... (elle sourit) Dis-moi si je te retrouverai. – Ya’ Nico, est-ce vrai que tu reviendras ici dans une année ? – On dit : l’homme propose, Dieu dispose... si Dieu me prête vie, je reviendrai te voir. A la même période de l’année. J’aime ce milieu. Il renferme une bonne partie de mon histoire famiale. – Si tu reviens, dit-elle, tu me retrouveras. – Du coq à l’âne, lui dis-je, si tu permets : es-tu fiancée ? – Pourquoi cette question ? répliqua-t-elle. – Ecoute, Georgine. J’ai besoin de planifier ma vie. Nous avons beaucoup à nous dire encore. Mais je dois te déclarer avoir trouvé celle qui sera ma compagne de vie... tu te sens prête à assumer ce rôle à mes côtés dans l’avenir ? – Et toi, n’es-tu pas fiancé, me demanda-t-elle ? – Non. – Un jeune de ton statut, sans fiancée ?... est-ce vrai ? – C’est vrai, insistai-je. Et là-dessus, nous nous séparâmes. Un coup de sifflet venait de retentir dans son internat !... J’en avais encore pour trois... quatre
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jours ! Me mis à relire le texte de ma conférence. Le cercle culturel local m’attendait. Au dernier dimanche de mon séjour. Présentes les deux écoles. Les autorités scolaires en tête des files. De l’eau. Des fleurs ornementales. L’éloquence captivante de Mumputu. Mêlée à l’ordinaire ironie des milieux littéraires. Les applaudissements... Bref un clima des plus cordiaux. Mes yeux roulaient à la recherche de Georgine. En vain ! « J’avais honte que tu ne t’en sortes devant le public », argumenta-t-elle. En réalité Georgine évita de curieux commentaires au sujet de nouveaux fiancés. En effet des foules étaient désormais au courant de nos perspectives. Cet après-midi-là. Dimanche. Ma fiancée arrive. Embrassements. Notre feu est ardent. Il brûle. Fort. Plus fort. Nous n’avons presque plus rien à redire. Personne cependant ne veut quitter l’autre. Je conçois de la confier à une dame. Pour un supplément d’éducation sexuelle. A l’occidentale ? Sans doute. Un coup de taureau donc !... Contre les limites africaines en la matière. J’entends obtenir plus pour ma fiancée. J’ai lu des traités d’éducation sexuelle féminine. Mais la distance et la différence de sexe me déterminèrent cette proposition : – Georgine, je te suggère de t’entretenir avec madame l’infirmière Georgette Mulala. Ces informations te seront utiles. Une préparation nécessaire à ton futur rôle d’épouse et de mère. Qu’en penses-tu ? L’idée est bonne ? – Oui, une excellente idée... mais... – Mais quoi ? – Je ne la connais pas bien. Nous ne sommes pas familières pour aborder des questions aussi importantes. Mais l’idée est très bonne. Un silence. Nous nous regardons. Dans les yeux. Sourire aux élèvres. La balle est dans mon camp. Embarras. – Voyons, Georgine, une autre femme donc. La Sœur Dolores. On me dit qu’elle enseigne encore ici. Depuis le temps de mon C.O. Tu y consens ? – Ah... Sœur Lola... oui. C’est mon professeur de religion. Nous nous entendons très bien. Avec elle... o.k – Parle librement avec elle de tout ce qui te tient à cœur, au sujet de notre engagement aussi. Je pense que ça ira, hein, Georgine. D’ailleurs j’irai chez elle avant mon départ pour me présenter et te confier en quelque sorte à elle. Ça va ? – D’accord.
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– Georgine, j’ai une chose extrêmement importante à t’expliquer. De cela dépendra tout ce que nous nous sommes promis jusqu’à cet instant. C’est peut-être trop demander à une femme... ou à un homme... Cela me tient hautement à cœur. A défaut, je ne crois pas au mariage. Puis-je te le dire ? – J’écoute volontiers, me répondit ma fiancée. – La fidélité conjugale est une valeur à laquelle je tiendrai mordicus. Je suis désolé de te prévenir d’un danger qui pourrait nous conduire au divorce. Je l’aurais dit à n’importe quelle femme de mon choix. Rassure-moi que désormais tu n’appartiendras qu’à moi. Et cela pour toutes les années de notre vie sur cette terre. Si ce n’est pas possible pour toi, je respecte ton opinion. Je te respecte aussi. Il serait temps d’annuler tout maintenant entre nous deux. Sans querelle. Réfléchis bien là-dessus. Tu es libre. Je suis démocrate. Je ne suis pas à mesure de tolérer une infidélité entre époux. Je me séparerais de ma femme sans querelle. En douceur. Sans procès. Et pour toujours. C’est un de gros défauts que je me reconnais. Ce dernier principe, considère-le comme le fondement de notre vie d’ensemble si Dieu nous unit. Quel est ton avis ? Là-dessus ma fiancée ne me donna clairement aucune réponse. De même que sur son accord initial sur nos fiançailles. J’assimilai ce silence à l’affirmative. Fort de ce constat : Georgine ne tardait pas à marteler un non quand elle ne partageait guère une opinion. Nous nous chauffions du même bois. Son expression et son intérêt à mon discours suffisaient à le démontrer. Seule l’ordinaire timidité d’une jeune fille l’empêchait de me répondre par quelque immédiat o.k. En effet nos traditions portent aux nues la dignité féminine. Une fille se garde d’initiative en matière d’amour. Le contraire relève d’effrontées garçonnières adoratrices de la mauvaise réputation et de tous ses laids acolytes. Mais soudain, un genre d’avertissement ! Illogique à première vue ! Georgine clame : – Beaucoup d’hommes ont une sale habitude. Solliciter les faveurs charnelles des belles-sœurs ! Quelles épouses ont-ils ?... Moi... je quitterais immédiatement le toit conjugal. Je les y laisserais pour toujours. Sèche. Mais éloquente... Je compris sa position d’aînée de nombreuses sœurs. De même que ses futures responsabilités à leur égard. Je commençai à percevoir quelque similitude identitaire entre
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ma fiancée et moi. Et nous continuâmes à tailler bavette sans trop nous préoccuper des sujets. L’essentiel était déjà tranché. Convenu. Nous nous sentions désormais l’un pour l’autre. Régis par un idéal commun. Le sifflet avait retenti. Ma fiancée repartit au très proche internat. La nuit ? L’espace d’une seconde. Je m’en allai au couvent des religieuses du Sacré-Cœur. Juste en face de la classe de Georgine. M’enquérir de Sœur Dolores. Au petit salon de la sainte femme. Je rouvris mon code de bonnes manières. Mérite des vieux temps à la pépinière : – Révérendissime, je rougis de honte pour ce dérangement. Puisje compter sur vos services ? – Veuillez vous asseoir. Heureuse de vous accueillir. Comment allez-vous ? – Merci, Ma Mère. Sans doute voudriez-vous savoir quel bon vent m’amène chez vous. Je suis un ancien élève du directeur Lawela. Si mes souvenirs sont bons vous étiez à l’époque directrice chez les filles avec Sœur Mercedes. – C’est exact. Ah... vous me connaissez donc ? – Oui, Révérendissime... Les années durent une seconde. Et la terre est réellement petite comme on le dit. – Dieu vous a donné la grâce de revenir parmi nous aujourd’hui, n’est-ce pas ? – Bien sûr, Ma Mère... Mais avez-vous les nouvelles de votre consœur Mercedes ? – Oui, elle est dans notre communauté de Kinshasa. Elle se porte bien. Et vous, me dit-elle, que faites vous dans la vie ? – Je suis étudiant à l’Université de Lubumbashi. Dans deux ans je termine le second cycle en même temps qu’une Agrégation pour l’enseignement secondaire supérieur. – Et puis ?... – Le futur nous dira quoi, Révérende. Mais je suis entrain de mettre de l’ordre dans ma vie de jeune homme. De cela dépend aussi l’ensemble de ce que je peux appeler mon avenir. – C’est intéressant. Mais vous avez un projet de vie si je comprends bien.
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