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I. M. Grevs

De
251 pages
À côté de l'historien ou encore de l'homme politique, nous insisterons sur ses faiblesses humaines, comme sur les qualités intérieures qui avaient fait de lui un homme de son temps : un pédagogue très apprécié de la plupart de ses étudiants, un ami incomparable, mais aussi un acteur et un observateur pas toujours éclairé des évènements historiques, un émigré de l'intérieur enfin. Nous montrerons également l'intelligence intègre qui, confrontée aux évènements révolutionnaires, ne s'est pas abandonnée au piège de l'idéologie bolchevique.
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Couverture

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4e de couverture

4e Image couverture

Biographies série XIXe-XXe siècle

Dernières parutions

 

SCHNECKENBURGER (Patrick), Joseph Stauffer, l’histoire retrouvée d’un missionnaire alsacien (1876-1952), 2015.

Titre

Danièle BEAUNE-GRAY

 

 

 

 

 

I.M. Grevs

 

Un historien russe

à travers les révolutions

 

(1860-1941)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Copyright

 

© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

 

http://www.editions-harmattan.fr

 

EAN E pub : 978-2-336-79262-0

Dédicace

 

À mon mari

AVERTISSEMENT

Afin de nous conformer à la règle qui prévaut dans les publications scientifiques, nous avons adopté la translittération internationale dans les notes pour les références bibliographiques. Nous avons par contre gardé la transcription française des noms russes dans le corps du texte.

PRÉFACE

C’est à la lecture de G.P. Fedotov (1886-1951), médiéviste russe émigré en France en 1925, que je fis la connaissance de son maître pétersbourgeois Ivan Mikhailovitch Grevs. Je traduisais alors le chef-d’œuvre de Fedotov, ses Réflexions sur la révolution russe1. Cette approche historique éclairait, par l’intelligence du passé, le devenir et les soubresauts de la Russie. À l’époque, ce pays que je venais de quitter, après un stage mouvementé de dix-huit mois (1966-1968) à la Faculté des lettres de Leningrad, tournait le dos au dégel khrouchtchévien et revenait à un néo-stalinisme alarmant. Il reprenait des méthodes éprouvées : arrestations des écrivains contestataires Daniel et Siniavsky2 à Moscou, ou encore de philosophes hétérodoxes, tels les Berdiaevtsy3 de Leningrad que je connaissais personnellement. Cherchant à comprendre par l’étude du passé ce retour à une période qu’on croyait révolue, je m’attelais à en saisir l’énigme, les modes d’action qui nous glaçaient. À l’écoute d’une synthèse fédotovienne lisse, globalisante, objective, élaborée par un homme passionné, clairvoyant, mais avant tout cérébral et systématique, je voulais entendre un autre son de cloche, pour mieux discerner les aspérités cachées. Je choisis donc d’aller consulter le maître de Fedotov, I.M. Grevs, qui avait un profil différent et appartenait à une génération antérieure. L’idée d’une forme biographique en tant que révélatrice d’une époque et d’un espace significatifs pour la Russie – méthode que l’historien lui-même préconisait – s’imposait. Il fallait désormais procéder de la synthèse à l’analyse, du général au particulier, de la réflexion intellectuelle à l’élan du cœur, de la vision en perspective du passé et de l’avenir perçue par un émigré à l’expérience vécue d’un homme devenu soviétique par la force des choses.

Il nous fallut choisir, voire privilégier, certains aspects de l’individualité du maître. Et, à côté de l’historien ou encore de l’homme politique, nous insisterons sur ses faiblesses humaines comme sur les qualités intérieures qui avaient fait de lui un homme de son temps : un pédagogue très apprécié de la plupart de ses étudiants, un ami incomparable, mais aussi un acteur et un observateur pas toujours éclairé des événements historiques, un émigré de l’intérieur enfin. Nous montrerons également l’intelligence intègre qui, confrontée aux événements révolutionnaires, ne s’est pas laissé prendre au piège de l’idéologie bolchevique. Sans oublier l’esprit curieux sinon profond qui s’intéressa aussi bien à l’art du Moyen Âge occidental qu’aux trésors de la Russie septentrionale.

Cependant, si la personnalité de Grevs méritait d’être connue pour éclairer l’époque qui avait engendré la révolution et l’Union soviétique, il fallait aussi s’attacher au microcosme de l’université pétersbourgeoise au tournant du XXe siècle. D’ailleurs, dans les années 1960-1970, après et malgré les purges staliniennes, la Faculté des lettres conservait encore un souvenir nébuleux et nostalgique des années lointaines du professorat de notre historien. Les cours sur le folklore de Vladimir Iakovlevitch Propp4 qui avait été, dans les années 1920, étudiant de S.F. Oldenbourg, ami de Grevs, faisaient alors salle comble. En mars 1966, les funérailles de la poétesse Anna Akhmatova (1889-1966), familière des séminaires de poésie au département de philologie russe au début du siècle, attirèrent des milliers d’étudiants et de nombreuses personnalités. Plus précisément, il convenait de faire place à un cercle passé par l’université, vivant encore dans les mémoires, qui prit le nom de l’« Abri » et joua un rôle universitaire, social et politique non négligeable.

Bref, une biographie de Grevs devait faire la part belle à l’homme et à ses relations et, en même temps, prendre en compte les tourmentes traversées entre 1860 et 1941 dont nous donnons une chronologie en tête de chaque partie de notre ouvrage. Tâche ardue, mais la surabondance de mémoires, souvenirs, correspondances et les archives mêmes de Grevs5 nous offraient des matériaux suffisants pour travailler sur le sujet. En outre, l’absence totale d’études en français sur ce thème nous montrait la nécessité de combler une lacune.

À travers cette biographie s’imposent la fidélité d’un homme à ses convictions profondes et l’évolution de la société russe polychrome dans les dernières années de l’Ancien régime que les instances soviétiques cherchèrent à unifier, à décolorer, à détruire pour toujours. Nous voudrions ainsi concourir à montrer à un moment de l’histoire combien est aléatoire l’idée d’une Russie d’Ancien régime totalitaire, divisée en riches et pauvres, en puissants et asservis, sans classes intermédiaires, sans remise en cause du côté des opposants comme celui du gouvernement, clichés qui sévissent encore aujourd’hui en France, afin de justifier la catastrophe soviétique. Montrer aussi que l’Union soviétique se situe non pas en continuation, mais en rupture – sociale, philosophique et religieuse – avec la Russie pré-révolutionnaire, même si elle récupère certains de ses leitmotivs, certains de ses discours. Espérons que cette étude permettra de remettre plus d’ordre et de vérité dans cette réalité insuffisamment connue dans notre pays et nous rappellera des pages d’histoire que nous préférerions oublier.


1  Danièle Beaune, G.P. Fedotov, Réflexions sur la révolution russe, PUP, Aix-en-Provence, 1990, 295 p.

2  L’affaire Daniel et Siniavsky fit grand bruit à l’époque. Le procès eut lieu entre 1965 et 1966 et les deux écrivains furent condamnés (pour publication de leurs œuvres à l’étranger) à 5 et 7 ans de réclusion criminelle.

3  Les Berdjaevcy : groupe d’universitaires qui s’intéressaient à la pensée de Nicolas Berdjaev. Ils rédigèrent un projet de constitution et furent arrêtés en 1967, puis condamnés à des peines allant jusqu’à 20 années de camp.

4  V. Ja. Propp (1895-1970) s’est consacré à l’étude de la littérature populaire et à la morphologie du conte russe. Son approche formaliste était éloignée de la vision historique traditionnelle. En France, son œuvre fut remarquée par Claude Lévi-Strauss.

5  Une grande partie des archives de I.M. Grevs est imprimée dans : O.B. Bakhomeeva, Čelovek s otkrkytym cerdcem, avtografičeskoe i epistoljarnoe nasledie I.M. Grevsa, izd. RAN, Saint-Pétersbourg, 2004.

Ire PARTIE
1860-1905

CHRONOLOGIE

1855 – Avènement d’Alexandre II, le « tsar libérateur ».

1860 – Naissance de I.M. Grevs.

1860-1866 – Les grandes réformes :

– Statut des paysans libérés du servage (système complexe d’attribution collective des terres aux paysans).

– Création de zemstvos élus (assemblées locales) qui reçoivent la gestion de la santé publique, de l’instruction primaire, des transports régionaux et des aides à la vie économique.

– Statuts des établissements d’enseignement secondaire.

– Réforme judiciaire ; statut plus libéral de la censure.

– Nouveaux statuts des universités leur accordant une large autonomie.

1862 – Arrestation de N.G. Tchernychevski (1828-1889) dont le fils Mikhail sera un compagnon de gymnase de Grevs.

1863 – Insurrection polonaise qui rencontre l’hostilité de l’opinion russe, à l’exception notable de A.I. Herzen (1812-1870) et M.A. Bakounine (1814-1876).

1865-1866 – Attentat manqué contre Alexandre II. Arrivée au pouvoir des ministres plus conservateurs.

1869 – S.G. Netchaev (1847-1882) fonde une société secrète à Moscou qui exécutera l’un de ses membres et servira de modèle aux héros du roman Les démons de Dostoïevski.

1870 – Création d’assemblées municipales élues au suffrage censitaire.

1871-1872 – Renforcement de l’enseignement des langues anciennes dans les gymnases classiques. Les théories de Darwin sont mises sous le boisseau. Les élèves des écoles modernes, sans langues anciennes, n’ont pas accès à l’université.

1876 – Refondation de la société « Terre et Liberté », Zemlja i Volja, dont le cercle principal se trouve à Saint-Pétersbourg. Grevs, alors lycéen, y adhéra.

– Interdiction de l’emploi de l’ukrainien dans toutes les publications n’ayant pas un caractère historique ou philosophique. L’historien ukrainien M.P. Dragomanov (1841-1895), plus tard ami de Grevs, part pour Genève.

1878 – Attentat contre le général D.F. Trepov (1855-1906) par Vera Zassoulitch (1849-1919), acquittée à l’occasion de son procès. Assassinat du chef de la police par S.M. Stepniak-Kravtchinski (1851-1895) – réfugié à Londres – où il rencontrera S.F. Oldenbourg proche de Grevs. Les attentats et la guerre russo-turque appellent un nouveau raidissement du gouvernement.

1879 – Développement systématique du terrorisme. Attentat manqué de A.K. Soloviev (1846-1879) contre l’Empereur. Grevs voit passer le coupable dans la charrette qui le conduit au châtiment.

1880-1881 – Les tentatives d’assassinat contre le tsar se multiplient. M.T. Loris-Melikov (1825-1888) met en œuvre la « dictature du cœur ». K.P. Pobiedonostsev (1827-1907) devient procureur du Saint-Synode. Assassinat d’Alexandre II. Avènement d’Alexandre III.

1882 – Mise en place d’une politique de contre-réformes inspirée par Pobiedonostsev, D.I. Tolstoï (1823-1889), M.N. Katkov (1818-1887). Pendaison de 5 responsables de l’attentat contre Alexandre II (dont A.I. Jeljabov – 1850-1881 – et Sofia Perovskaja – 1853-1881). La censure applique de nouvelles règles contre la presse libérale.

1884 – Nouveaux statuts de l’université : suppression de l’autonomie universitaire et limitation de l’activité des Cours féminins supérieurs où Grevs professe.

1887 – Exécution de 5 étudiants préparant un complot contre Alexandre III. Parmi eux, le frère de Lénine, A.I. Oulianov (1866-1887), qui est un familier de Grevs et de ses amis.

1890 – Modification du régime électoral des zemstvos qui accroît la représentation nobiliaire.

1891-1892 – Disette paysanne.

1891-1894 – Vers une alliance franco-russe.

1892 – Relèvement du cens aux élections municipales. Les Israélites perdent le droit d’élire des représentants aux doumas urbaines.

1894 – Mort d’Alexandre III et avènement de Nicolas II.

1895 – En réponse à l’adresse des députés du zemstvo de Tver, Nicolas II condamne le « rêve insensé » d’une assemblée élue.

– Fondation du Parti social-démocrate. P.B. Struve (1870-1944) en rédige le manifeste.

1899 – Apparition du « marxisme légal » évoluant avec Struve vers le libéralisme.

– Importantes manifestations étudiantes à Pétersbourg.

1900 – Publication du premier numéro de l’Iskra (expression des vues de Lénine et de ses amis) imprimé à Leipzig.

1902 – Programme libéral modéré élaboré à l’initiative de D.N. Chipov (1851-1920). Parution à Stuttgart du 1er numéro de « Libération », Osvobojdenie. Naissance d’un libéralisme plus radical avec l’apport d’anciens marxistes dont P.B. Struve.

1903 – Fondation à Schaffhausen de « l’Union de libération » par les diverses composantes libérales rassemblées autour de la revue « Libération ».

CHAPITRE I

I. ENFANCE

1. Le domaine de Loutovinovo

Le 9 mai 1860 naissait Ivan Mikhailovitch Grevs dans le domaine familial de Loutovinovo (gouvernement de Voronège). Date charnière qui marquait le début des grandes réformes (1860-1866)6 du Tsar libérateur et le bouleversement des structures sociales qui suivit l’abolition du servage en 1861. Région à la marge, et donc vulnérable, située au sud de la Russie, proche de l’Ukraine. Une terre du sud, du tchernoziom, du chaume et des herbes sèches, les stipa7, ouverte à tout vent, à toutes les invasions asiatiques ou autres, comme aux effluves d’Occident. Ici, pas de forêts vertes et protectrices pour défendre l’identité russe ou grand-russe. Les populations y sont mêlées, les traditions moins enracinées et obnubilées par les incendies d’été qui balaient toits de chaume et maisons de bois, us et coutumes populaires.

Point d’ancrage menacé, les gentilhommières provinciales (de belles demeures à colonnades entourées d’un parc à l’anglaise) abritaient, avant la ruine, une noblesse évanescente. À l’abri des turbulences, éloignées des capitales, elles étaient, pour un court instant encore, le refuge de tout un art de vivre. Hospitalité, commerce épistolaire, lecture d’ouvrages classiques ou circulant sous le manteau, exercice des langues étrangères et initiation à l’art, précepteurs français ou russes à domicile, renvoyaient aux romans russes du XIXe siècle et, en particulier, à ceux de L.N. Tolstoï (1828-1910) et I.C. Tourgueniev (1818-1892), comme au théâtre de A.P. Tchekhov (1860-1904). Couleur locale oblige, le voisinage intellectuel de la Pologne toujours en ébullition se manifestait, par Ukraine interposée, dans l’esprit de ces maisons, alimentait la contestation politique.

Pur produit des gentilhommières en perdition8, Grevs vécut ses premières années dans ce monde raffiné et rebelle, déstabilisé par la perte de ses prérogatives et d’une partie de ses terres après l’affranchissement des serfs. La pénurie foncière, aggravée par la médiocrité de la gestion seigneuriale, le démembrement des terres nobiliaires et la fragmentation sociale qui s’ensuivit, conduisait cet univers à sa perte. Ainsi se préparaient de dures déconvenues : faute de revenus, les gentilshommes de cette génération se muèrent en citadins désargentés, nostalgiques d’un terroir idéalisé. Nous « crépusculons », disaient les héros tchékhoviens, tentant d’oublier la déchéance de leurs domaines. Le souvenir d’une maison accueillante, des baignades joyeuses dans le lac, des longues soirées d’été où le cercle familial agrandi refaisait le monde à sa façon, tout en tournant les confitures sous l’œil de la maîtresse de maison, hantait leur esprit et dévoyait leur inquiétude. Leur approbation même des grandes réformes qui les avaient ruinés et leur acharnement à détruire un régime qui les protégeait encore contribuaient à les arracher à leurs racines, à les faire rêver d’un monde idéal et à radicaliser leurs critiques, pertinentes parfois, inconséquentes toujours.

2. La généalogie

Le décor planté, que nous dit la généalogie d’Ivan Grevs, pratiquement absente de ses souvenirs pléthoriques comme de ses volumineuses archives ? L’historien, noblesse oblige, ne s’enorgueillissait nullement de ses origines (à vrai dire, il n’y avait guère de quoi) et cet incorrigible timide en était même embarrassé. Seules des conversations, qu’il tint à la fin de sa vie avec l’une de ses étudiantes E.T. Skrjinskaja9, fille d’un de ses amis, nous renseignent. Sachons seulement que, par la branche paternelle, il descendait d’une aristocratie de service occidentalisée. D’origine écossaise, comme en rendait mieux compte sa signature « Iwan Greaves »10, ou encore la transcription « Grivs » à laquelle recourait son ami N.I. Kareev (1850-1931)11, ce nom était accepté sans réticences par sa classe, comme l’étaient nombre de patronymes allogènes portés par l’aristocratie ou la bourgeoisie pétersbourgeoises importées par Pierre. Il n’empêche, ce nom souligne un enracinement fragile, une aliénation du monde russe (les aristocrates à l’université, mine de rien, faisaient bande à part), et une référence au monde occidental proche, même si ces Écossais russifiés s’étaient intégrés au point de prendre les armes au service de l’Empereur. Pour preuve, le grand-père d’I.M. Grevs, le général Mikhail Alexandrovitch, participa à la campagne emblématique de 1812. Aussi son petit-fils fut-il longtemps affublé du surnom abusif de « fils de général » en dépit de son pacifisme inexpiable construit en réaction à l’atmosphère militaire familiale. Autre évidence de fidélité à l’Empire, son père, Mikhail Mikhailovitch, combattit pendant la campagne de Crimée et fut blessé à Sébastopol, lieu hautement symbolique d’une défaite russe qui, aux yeux des jeunes générations, ternissait le prestige de l’uniforme. Néanmoins, Mikhail Mikhailovitch reçut ses terres en récompense de faits militaires et la famille fut inscrite dans le Registre de la noblesse en 1864. C’était donc une aristocratie récente qui n’appartenait pas aux plus anciennes lignées ancrées dans le terroir et l’histoire russes, à la différence des familles prestigieuses tels les Obolensky, les Dolgoroukov ou les Chakhovskoï. Empêché de continuer sa carrière dans les armes pour sa blessure au champ d’honneur, Mikhail Mikhailovitch se retira sur ses terres. Il y demeura jusqu’à la fin de ses jours pour jouir d’une vie familiale idyllique au cœur de sa province, indifférent au délitement de Loutovinovo, le domaine de sa femme, et à l’effritement des relations sociales. La ruine matérielle de la noblesse terrienne désormais exsangue avançait à grands pas, suscitant peu de réactions efficaces.

L’influence d’un père effacé et un peu raidi par son métier militaire – jamais mentionné dans les mémoires consultés – marqua moins l’enfant que celle de sa mère12. Celle-ci sensible et cultivée, aristocrate de souche plus ancienne, chargea un caractère déjà inquiet d’une bonne dose d’émotivité féminine, voire d’angélisme calamiteux. Pensons ici à la prédominance de la mère, et à la mise en retrait du père, structure familière dans une Russie marquée par un matriarcat latent. Originaire du gouvernement de Kharkov (Kharkiv aujourd’hui), Anna Ivanovna née Bikorioukova, était issue d’une lignée très en vue qui s’était distinguée dans la haute bureaucratie, caste à part proche de la cour, enviée dans la hiérarchie nobiliaire. Elle comptait parmi ses ancêtres un décabriste (subversion très prisée dans la bonne société) et des alliances à des lignages plus anciens que ceux de son mari. Fort savante, elle se dédiait entièrement à l’éducation de ses enfants (Ivan, Dmitri et Elisabeth) et l’aîné, coincé entre deux ascendances inégales, se sentit toujours installé dans le malaise de l’entre-deux, mais plus proche de sa mère, de plus haute extraction. Il lui voua un véritable culte et garda son portrait en bonne place sur son bureau jusqu’à la fin de sa vie. Il lui dédia même sa thèse en mémoire de son affection et de sa bénéfique influence intellectuelle.

À Loutovinovo donc, l’enfant vécut ses douze premières années parmi un entourage trop paisible, coupé du monde et de ses orages, mais sensible aux poncifs du temps. L’esprit y était éclairé, « occidental et civilisé et non pas, à l’ancienne mode, russe et barbare13 ». Les réminiscences des mœurs serviles y étaient oubliées depuis des lustres : on enseignait aux enfants à saluer les paysans en premier – ce qui n’était pas toujours du goût de ces derniers qui avaient un certain sens du ridicule – et l’éducation libérale y tenait une place de choix. Ici, pas de barynia cruelle comme la mère de Tourgueniev qui faisait fouetter ses servantes, ni de personnage insupportable, dominateur, bourru et grincheux à l’image de certains héros tolstoïens. Pas non plus d’admiration ambiguë, comme chez le conservateur K.N. Leontiev (1831-1891), pour les petits paysans aux joues rouges et les fillettes en robe de laine. À Loutovinovo, on avait plus de tenue et moins de sens esthétique. Plutôt des conversations sérieuses sur l’abolition du servage, les dernières nouvelles sur la politique agraire et les échos assourdis d’une rébellion sous-jacente. Un monde feutré, décalé, quelque peu ennuyeux, occupé à se lamenter sur le sort des paysans et oublieux des menaces concrètes qui pesaient sur la société.

II. LA FORMATION PREMIÈRE

1. Les lectures

Dans ce cadre propice aux épanchements, les récits de voyages imaginaires, premières lectures du garçonnet, appelaient à l’évasion. A contrario, ses autres livres évoquaient un retour sur soi, un pèlerinage sentimental (déjà) dans un passé personnel ou familial telle la Chronique familiale ou les années d’enfance du petit-fils de Bagrov du slavophile S.T. Aksakov (1791-1859). Elles éveillèrent en lui une sentimentalité excessive, le culte du souvenir « profond, critique, exact, prudent14 » (les archives contiennent plusieurs versions manuscrites de mémoires parcellaires15) et un respect intangible de la personne puisque « chaque personnalité apporte au monde son grain psychophysique unique, qui ne s’explique pas par l’hérédité16 ». Bref, à l’âge adulte, Grevs garda l’aura d’une « enfance heureuse qui imprégna de douceur son âme juvénile17 », loin du tohu-bohu de la réalité russe encorsetée bientôt, sous Alexandre III, par une monarchie à la prussienne. Pour l’heure, sa nature réservée, introvertie, sentimentale, indécise et imprécise, le portait vers les études, une communion étroite avec la nature, la beauté solennelle de la religion.

2. Les études