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J'aurai tout dit

De
322 pages

Inspiré par des récits de Pagnol et Daudet, l'auteur, dans son ouvrage, a commencé par raconter des souvenirs de son plus jeune âge en langage bon enfant, puis a poursuivi en racontant dans la langue de son patelin des coups mémorables de « ti-cul » de la rue de son temps. Il a poursuivi avec quelques faits dominants de sa vie d'étudiant puis quelques uns de sa vie de médecin traitant, et surtout avec des moments de sa vie amoureuse, une histoire fabuleuse dit-il...
Il en est résulté la biographie d'un authentique verseau teintée d'humour et de moments tendres mais aussi d'une lourde et inévitable nostalgie lors du départ des siens...


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-12511-6

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

À ma femme

À nos fils

À nos petits enfants

À nos arrières petits enfants

Mises au point
à l’intention des lecteurs avertis

Afin d’éviter que l’on me prête faussement le bonheur de profiter d’une mémoire d’éléphant, je confirme que tous les dialogues et monologues ci-après rapportés, du début jusqu’à la fin de mon œuvre magistrale, ne sont que pastiches de mots et d’expressions qui avaient cours en mon pays en ces temps très anciens.

Au nom du sourire aussi bien que de l’authenticité, lesdits pastiches peuvent être teintés d’un peu, de beaucoup ou d’énormément d’humour, conformément à l’atmosphère qui régnait lors de certains événements en ces temps très anciens que certains considèrent comme remontant à l’époque des dinosaures.

Toutefois, les moments tristes, les heures d’amour, de sensualité ou d’érotisme, je les ai rapportés avec le plus grand réalisme possible, en autant que l’on puisse être infailliblement fidèle en parlant de ces choses…

Je reconnais par ailleurs que j’ai l’obsession des points de suspension… Je les aime tant ! On m’en pardonnera l’usage excessif en sachant qu’ils ont pour moi une réelle signification quand ils sont utilisés judicieusement… et qu’ils révèlent, par exemple, de courts moments de réflexion accordés tant au lecteur qu’à l’auteur… et que parfois, ils signifient simplement à suivre

Je reconnais aussi que j’ai l’obsession des points d’exclamation ! Lorsque dans mon esprit je m’exclame, je sens un besoin viscéral de le dire aussi fort que si je disais les choses à voix haute… Or, souvent je m’exclame !

Un mot enfin sur les bas de pages… On les aime ou on les déteste. Moi, je les aime parce qu’ils permettent d’alléger le texte principal qui n’en finirait plus et qu’ils me fournissent des occasions de faire un peu d’humour ou d’autodérision.

Que votre tolérance me soit favorable en tout !

Bonne lecture !

Avant-propos

Vaguement, je balayais des yeux un rayon de ma bibliothèque où reposaient quelques bonnes vieilleries. Quelques DVD que je conserve jalousement parce que je les aime encore. S’y trouvaient Jean de Florette, Manon des sources, La maison de mon père, Le château de ma mère… Je revis les Lettres de mon moulin d’Alfonse Daudet et j’entendis Fernandel me raconter Les secrets de Maître Cornille. Seul avec eux, je souriais…

Mon imagination dépassant la réalité, quelque chose se produisit dans ma vieille tête romantique. J’imaginai Fernandel raconter quelques-uns des plus savoureux souvenirs de ti-cul qui me revenaient en mémoire et d’autres, plus sérieux, qui suivirent plus tard dans ma vie m’étaient racontés par Noiret… Je pensai aux épisodes de ti-cul évoquant Les pins du bédo, Le p’tit Jésus de la crèche de Noël, Les trois messes du Curé Nadeau, Bob l’estomac d’acier, Les Saint-Michel, La glacière à Chapdelaine et au-dessus de tout, je pensai à une affaire plus sérieuse, La fille des anneaux.

Je pensai aussi à ma vie de médecin, une vie plus hétéroclite que celle de la plupart de mes confrères, à cause de mon éternel besoin de renouveau et de mes nombreux goûts de touche-à-tout.

Je réalisai en même temps que je savais peu choses de la vie de mon père et de ma mère, de leur vie intime, de leurs sentiments profonds quand ils étaient jeunes. Que de questions jamais posées ! Qu’avait dit mon père le jour de sa rencontre avec ma mère ? Était-il un bon amant ? Était-elle… ? Était-il… ? Je n’ai de souvenir tangible de leurs premières années qu’une seule photo. J’y vois ma mère, très jolie et souriante, visiblement heureuse, poser à côté de mon père juché fièrement et acrobatiquement sur deux chaises superposées en affichant lui-même un sourire triomphant. Ils devaient être dans la trentaine ce jour-là. Ils étaient beaux. Mais jamais ils ne me parlèrent de leur vie sentimentale…

Peu après le jour où je m’étais laissé impressionner par les récits de Pagnol, de Daudet et d’autres, me vint l’envie de coucher sur papier certains de mes souvenirs, même si ça n’allait être que pour ma femme et nos descendants. Honnie soit l’oubliance, me dis-je alors ! Sans autre but, je me mis à la tâche et je devins incapable de m’arrêter… en me disant que je dirais tout !

Que ce soit pour une simple envie de sourire, de satisfaire une simple curiosité envers la vie heureuse d’un médecin non conformiste, ou d’éprouver quelques moments plus intenses, on lira mon histoire, celle d’une vie sans histoire mais pleine d’histoires…

Premier chapitre
Première partie

Mes jeunes années, mon père et ma mère.
Hommage à eux

À la fin du centenaire précédent, en janvier 1899, on avait baptisé mon père devant Dieu et les hommes du nom de Herménégilde. Quel prénom imposant ! Dès les premières années de sa vie, sans doute pour faciliter les échanges interpersonnels, ses intimes, autres que les père et mère, crûrent bon d’abréger ledit-long-prénom en disant plus simplement Herm, Mégil, Mélé ou encore, plus tard dans sa vie, Cap, Cap’taine ou Capitaine. L’impressionnant prénom de mon père fut longtemps pour moi une source d’angoisse lorsque venait le temps de le révéler devant tous au début de chaque année scolaire… Mais j’avais appris un jour comment contourner la difficulté en écoutant mon père : Mon nom, disait-il en badinant à peine, est Herménégil de Mercier, ce qui lui conférait un parfum de noblesse… J’insistai par la suite pour prononcer son prénom en trois mots bien détachés tout en épiant la binette épatée des autres.

Un jour, devant sa belle et charmante Lucienne, la plus belle fille de Sorel, disait-il fièrement, il ne put résister… Dans la chambre conjugale d’une modeste maison de la rue Georges, à Sorel1, il laissa une fois de plus ses hormones mener la charge, de sorte que neuf mois plus tard fut projeté dans ce bas monde un petit mâle… Oh ! Ciel ! Mais alors, c’était moi !

C’était moi, en janvier 1935. Comme des centaines de poupons de l’époque, ils me baptisèrent Roger. Un prénom qui fit jadis ma fierté mais qui m’agace aujourd’hui en raison de personnages du même nom, des quidams bonasses, abrutis ou difformes que l’on met en exergue dans moult publicités ou séries télévisées à la mode… De grâce, lâchez les Roger !

Petit nouveau, je fus accueilli par deux sœurs admirablement aimantes le temps de me laisser prendre du poil de la bête avant que de commencer à me narguer en équipe et à m’initier aux vicissitudes de la fratrie. Sans vraiment m’en rendre compte, je vieillis vite et je grandis en sagesse et en âge. À leurs côtés, j’appris assez tôt à développer mon ego.

J’avais trois ans quand mon père et ma mère décidèrent de déménager dans une maison qui avait appartenue au grand-père maternel, le grand-père Adélard dont je ne vis jamais la bouille. La famille déménagea au numéro 1 de la rue Péloquin2, une rue dépourvue de macadam, donc un chemin encore sablonneux que la municipalité n’avait pas encore daigné considérer comme une rue digne de ce nom. La p’tite rue, ou la p’tite ruelle – ainsi disait-on – avait été tracée sur une partie du territoire de l’ancien cimetière catholique3 de la ville, juste derrière l’église Saint-Pierre et perpendiculairement à la rue Charlotte. L’église et ses dépendances allaient constituer au cours des ans une partie importante du domaine où allait se dérouler ma vie de bambin et plus tard, la rue Charlotte allait constituer l’autoroute de ma vie sentimentale…

Lors de mon intronisation dans la nouvelle maison – on me le répétera à satiété – je n’étais guère plus haut que le cigne4. Bien sûr, je n’ai moi-même aucun souvenir précis d’avoir été de cette taille mais j’ai mille fois entendu dire que lorsque nous sommes arrivés sur la rue Péloquin, le point culminant de ma petite personne se situait précisément à la hauteur du cigne. Un détail sans importance si ce n’est qu’il s’agissait là d’un premier point d’ancrage psy dans la maison de mon enfance.

Mes plus lointains souvenirs de la maison sont liés aux activités quotidiennes de ma mère et de celles de mon père quand il était à la maison.

J’ai souvenance des effluves du lundi matin quand elle faisait sa lessive et que j’appuyais une oreille sur la laveuse5 et que je m’amusais à distinguer le bruit du moteur, un ronronnement continu, de celui de la cuve qui agitait de l’eau qui finissait par se couvrir d’une écume blanche dont ma mère disait qu’elle sentait le net. « Attention ! me prévenait-elle, ne mets pas tes mains dans le tordeur6. » J’ai aussi souvenance des parfums de sa cuisine, des toasts bien beurrées comme elle les aimait, des chaudrées et des plats qu’elle concoctait toujours dans la bonne humeur. J’ai souvenance aussi de ses petites attentions à mon endroit, comme lorsqu’elle me grattait affectueusement le dos pendant que je déjeunais, ou qu’elle s’occupait de mes pauvres genoux souffrant de douleurs de croissance en les enfilant dans des manchons de laine réchauffés sur l’ampoule électrique à la tête de mon lit. Je me souviens qu’elle se mettait à chanter des airs d’opérettes qu’elle avait appris je ne sais où. Je me souviens d’elle et de tant de choses belles et bonnes…

J’ai souvenance de mon père qui se faisait cheval, comme tous les pères de ce monde, en avançant à quatre pattes et en m’invitant à le chevaucher tel un grand cavalier. J’ai souvenance de mes vigoureux assauts sur lui, des efforts qui le faisaient tant rire pendant qu’il évoquait les noms de ses lutteurs préférés en me voyant rougir comme un petit coq quand je tentais de lui coller les épaules au plancher. J’ai souvenance de l’avoir observé pendant des heures lorsqu’il bricolait et qu’il m’expliquait l’abc du marteau, du rabot et de l’égoïne. J’ai souvenance de l’avoir observé quand il lisait son journal – l’Actioncatholique, le plus souvent – et qu’il adressait à ma mère des commentaires sur les faits et gestes de certains politiciens, des propos qui ne me disaient évidemment rien mais qui m’inspiraient de l’admiration.

J’étais un enfant heureux, un enfant sans autre histoire que celle de vivre de petits bonheurs quotidiens.

Parmi les réminiscences de ma tendre enfance, certaines sont plus vivides et me font encore sourire. Je pense en particulier à l’affaire de Pitou et Fifine

Pitou St-Pierre et Fifine Guilbault

Observez les animaux

Ils vous renseigneront sur les humains.

(C’est ce que disent les anthropologues,

les biologistes, les sexologues,

et tous les autres logues.)

Les Saint-Pierre, des voisins qui habitaient la partie gauche d’une maison mitoyenne située de l’autre côté de ma rue, possédaient un petit chien nommé Pitou, et les Guilbault, les voisins d’en face habitant la partie droite de ladite maison, jouissait d’une affriolante7 petite chienne nommée Fifine. Par leurs gambades et leurs prouesses de toutes natures, les deux petits quadrupèdes agrémentaient souvent ma vie quotidienne. Les coudes appuyés sur le rebord d’une fenêtre située dans un recoin de la cuisine, je prenais plaisir à observer le vigoureux petit couple se donner en spectacle en pleine rue. Mon poste d’observation me permettait de tout voir de leurs performances quotidiennes et de leurs jeux bizarres.

Un jour, en présence de sa Fifine qu’il titillait plus que jamais, peut-être aussi qui le titillait, Pitou agitait inlassablement la queue de gauche à droite et vice versa et de haut en bas et vice versa. C’était en février, par grand froid. Il avait neigé toute la nuit et dehors, il n’y avait que du blanc, de sorte que paraissaient davantage la toison de Pitou, d’un gris foncé, et celle de Fifine, plus belle et d’un blond presque roux. Comme à certains jours, je bénéficiai d’une démonstration magistrale sur le sens de l’odorat chez Pitou et sans comprendre tous les tenants et les aboutissants de la question, je fus témoin d’une preuve ostentatoire du phénomène d’attraction naturelle dans le monde animal.

À l’époque, je ne savais presque rien, voire rien du tout, sur ces mystères du monde animal. Je ne savais rien sur ce qui pouvait pousser Pitou à humer avec autant d’insistance le postérieur de Fifine et, certains jours, à lui courir après comme un fou qui aurait sauté les plombs ! Mon ignorance assez tardive dans ma vie sur les affaires du sexe, sur son utilité, sur la raison ultime de son existence et sur le phénomène lubrique provoqué par l’autre, faisait partie de l’inculture des ti-culs de mon époque. On ne parlait pas de sexe à la maison. On n’en parlait surtout pas aux jeunes enfants de peur de les troubler ou tout simplement, parce que la majorité des parents n’avaient pas encore les mots ni le front qu’il leur aurait fallu pour en parler sans risquer de mourir de honte… Les pères et mères figeaient devant l’idée d’avoir à parler implicitement ou explicitement de leur propre intimité. Il était trop gênant pour eux de parler du yin et du yang… Il restait donc aux ti-culs le loisir de se poser des questions et au mieux, de se donner des réponses en exerçant leur sens d’observation et leur esprit de déduction. Pourtant bien intentionnés, la majorité des parents de l’époque, comme les miens, espéraient tout simplement que les ti-culs feraient eux-mêmes la grande découverte. C’était ça la vie…

Toujours est-il que ce matin-là, je venais d’avoir quatre ans, le nez collé sur un carreau de la fenêtre de mon poste d’observation, je contemplais le décor hivernal qui s’était installé au cours de la nuit. Il faisait assez froid pour que la nature eût un peu givré le carreau mais le dehors que je voyais bien me faisait apprécier le dedans.

Après quelques minutes de ma contemplation zen, mon attention fut attirée par les athlétiques gambades de Pitou, plus folles qu’à l’accoutumée, pendant que Fifine se vautrait dans la neige. Les amants – je pouvais quand même imaginer qu’ils pouvaient être des amants, des amis-amants… – m’apparurent plus agités que jamais. Je fus saisi de voir Pitou réussir tout à coup à monter sur le derrière de Fifine comme un cavalier et à jouer nerveusement des hanches… Il me semblait anormalement agité en exerçant de violents mouvements répétitifs… Il poussait et repoussait et soudainement, j’eus l’impression qu’il essayait de se sortir d’un mauvais pas ! Vu le froid qui sévissait, le pauvre Pitou me semblait coincé. J’eus la nette certitude qu’il tentait de reprendre sa liberté en bougeant de la sorte après s’être compromis ! J’étais même convaincu qu’il était gelé… là… congelé même… durement collé malgré lui au derrière de sa Fifine qui paraissait ne rien faire pour l’aider et semblait soudainement fixer le néant droit devant elle !

– M’man ! M’man, criai-je sans attendre, préoccupé comme un ambulancier devant un mourant, Pitou pis Fifine (… grande inspiration…) y sont g’lés ! Y sont pris ensemble ! Donne-moi le canard8, M’man, j’va les arroser pour les décoller…

– … Mais non, mais non, mon pitou, assura aussitôt ma mère qui semblait avoir tout compris sans même avoir vu les ébats de l’autre Pitou, le vrai. Ils vont se dégeler, t’inquiète pas. Ils vont se décoller, tu vas voir.

Je crus un moment que ma mère pouvait être insensible aux malheurs d’autrui ! Avec angoisse et questionnement, je poursuivis ma surveillance… mais encore une fois, je constatai que ma brillante mère avait encore raison car après quelques secondes, Pitou retomba sur ses pattes comme un grand garçon et sembla vérifier du nez, in situ, le succès de son œuvre avant de repartir à courir comme un élan. Avec autant de vigueur, Fifine le suivit et me donna l’impression qu’elle ne voulût pas le quitter…

Aujourd’hui, je parie que ma mère a dû sourire en cachette devant mon innocence et ma compréhensible méprise. Mes sœurs aînées furent-elles témoins de l’incident Pitou et Fifine ? En furent-elles informées ? Je ne me souviens pas qu’elles en eussent profité pour me taquiner même si elles le faisaient à la moindre occasion depuis que j’avais commencé à me bâtir une petite carapace. Je ne sais pas, d’ailleurs, si à l’époque de Pitou et Fifine elles en savaient beaucoup plus que moi sur les mystères de la vie.

Durant toute mon enfance, le clan familial fut des plus harmonieux grâce à ma mère, une femme dont je dirai toute ma vie qu’elle fut admirable, et grâce à mon père qui fut son homme fidèle et son protecteur malgré une maladie qui allait plus tard jeter de l’ombre sur son bonheur et sur le nôtre…

Mon père fut celui que je voulais avoir et quand il m’appelait Jack, j’avais le sentiment que mon meilleur ami me parlait. Doté d’un tempérament stoïque, voire spartiate à certains moments, issu d’une vie d’enfance rigoureuse, il n’était pas homme de cajoleries, un mode de témoignage d’affection qui ne cadrait pas chez son personnage élevé à l’Anse-des-Mercier9 de Rivière-Ouelle, située en bordure du Saint-Laurent. Ainsi trempé, il n’aimait pas voir son p’tit gars se mortifier à cause des petits riens de la vie, comme des tracasseries que me faisaient subir mes deux sœurs sans réelle méchanceté. Dans des mots que je pouvais comprendre, il me disait qu’un homme se tient droit devant l’adversité. Un homme, Jack, ça ne pleure pas pour rien.

Évoquer le souvenir de mon père, c’est parler essentiellement de trois choses : sa longue maladie, sa piété inconditionnelle et ses bateaux.

Si la maladie ne l’a pas empêché d’être heureux parmi les siens, elle empoisonna sa vie par moments et le poussa même un jour, désespéré, à recourir aux soins d’une guérisseuse ! Un bizarre d’histoire…

Quant à sa piété, dont je dis qu’elle fut inconditionnelle, elle a fait de lui ce qu’on appelait un homme d’église, un qualificatif positif à l’époque où la religion dominait tout.

Ses bateaux ? C’était son terrain, sa deuxième fierté après sa femme et sa famille. Parti de Rivière-Ouelle à dix-huit ans, il était destiné à une vie de marin. Il avait dû franchir les inévitables années de vie de matelot avant de gagner ses galons de capitaine – selon son expression – et à titre de Capitaine classé, il laissa dans les mémoires des marins de son temps le souvenir d’un homme à la fois sévère, juste et intègre, aussi bien qu’amical, chaleureux et jovial à ses heures.

Les bateaux de mon père10 évoquent chez moi une bonne part de mes plus beaux souvenirs. J’étais heureux quand il m’invitait à venir passer quelques jours sur son bateau avec lui et son équipage.

Les bateaux de mon père

Papa, tes bateaux

Étaient les plus beaux.

Sur le Saint-Laurent,

C’était mon paradis, assurément.

– Lundi matin, Jack, tu viens sur mon bateau ?

– Oh, oui, oui, P’pa ! Ouiiiii !, m’exclamai-je chaque fois, heureux de l’invitation de mon copain.

Voyant ma joie, ses yeux s’illuminaient. Il riait discrètement en faisant un clin d’œil à ma mère. De temps en temps, il me faisait cette invitation quand il savait pouvoir revenir à Sorel après deux ou trois amarrages aux quais de Champlain ou de Batiscan le long du fleuve.

L’image11 la plus lointaine que je conserve des bateaux de mon père remonte cependant à une époque antérieure à celle des séjours que j’évoque. Je devais avoir trois ou quatre ans. C’était bien avant qu’il devienne Capitaine sur les bateaux qui assuraient le bon état du chenal navigable sur le Saint-Laurent. Bien avant, il avait joué le rôle de Capitaine sur un élégant yacht de la Garde côtière du Canada et dont le port d’attache était au quai de l’Horloge du Port de Montréal. Le Sept – ou le 7, je ne sais plus vraiment – devait avoir plus de cinquante mètres de longueur et il était farci de bois d’acajou superbe et d’articles rutilants sur le pont extérieur comme à l’intérieur, ce qui lui donnait un air de m’as-tu-vu ! C’était un très beau grand yacht qui devait illustrer la fierté du Gouvernement canadien dans le Port de Montréal. Mon père, encore assez jeune, adorait son rôle et il aimait mettre les voiles – même s’il n’y avait pas de voiles et qu’il devait plutôt commander à l’ingénieur-mécanicien de mettre les moteurs en marche. Il mettait les voiles lorsqu’il avait par exemple le mandat de promener les grands patrons du Ministère des Transports accompagnés le plus souvent d’invités de marque, tels des ministres, de riches hommes d’affaires, des personnalités étrangères, etc. Sur le Sept, son équipage se limitait à un agile matelot, à un ingénieur-mécanicien et à lui-même, le Capitaine.

Pour une raison bien particulière, il adorait le port d’attache lui-même ! Bon marcheur, malgré qu’il fut un marin depuis l’âge de dix-huit ans, féru de bons combats de lutte comme il y en avait à l’époque, il se tapait fréquemment la balade depuis le Quai de l’Horloge jusqu’au Forum où se bataillaient les meilleurs du temps, tels son idole Yvon Robert, le français Edouard Carpentier, Bobby Managoff et d’autres, dont des lutteurs d’un acabit différent, c’est-à-dire « les cochons » qu’il aimait voir se faire corriger par les « bonnes » vedettes adulées par la foule. J’imagine que de retour au Quai de l’horloge, mon père devait avoir le sourire aux lèvres, lui, un homme de justice !…

C’était sans doute à cause de son intérêt pour les lutteurs de son temps qu’il aimait s’amuser à se coucher par terre et à me mettre au défi de lui coller les épaules au plancher pour le compte de un… deux… et trrrois, comme le comptait un certain Michel Normandin.

Revenant sur cette image la plus lointaine me rappelant les bateaux de mon père, je devais avoir trois ou quatre ans… M’exposant tel un trophée juché sur la partie avant du pont sur le Sept, je le vois afficher un large sourire et m’indiquer, un bras tendu vers la camera, de regarder le photographe… pour la postérité ! Ce jour-là, il devait être heureux et fier de son petit marin en culottes courtes souriant à la vie !

Ah, oui ! Mon baluchon et les invitations de mon père à séjourner sur son bateau…

Un lundi matin, comme d’autres lundis pendant des années, je partais avec lui. Content de l’accompagner quand il arborait sa tenue de Capitaine – Il tenait à porter l’uniforme chaque fois qu’il embarquait sur son bateau et qu’il était en devoir. – j’empruntais avec lui les rues Charlotte, Ramesay, Georges, du Roi, Augusta12… Tout le long du chemin, ça sentait bon les arômes de déjeuners13 dans les demeures, les effluves de petits parterres de fleurs, les senteurs particulières s’échappant de certains commerces, le tout palliant les désagréments attribuables aux fumets de crottin dans des rues où, à l’époque, les chevaux prédominaient en nombre par rapport aux chevaux-vapeurs. Les voitures motorisées étaient en effet assez rares à ce moment-là chez nous et elles n’étaient que l’apanage de quelques richards. Monsieur Untel avait une voiture ? C’était un rupin, il avait les moyens !

Une fois monté à bord du bateau amarré au grand quai14, les odeurs particulières de l’eau du port, des amarres enroulés sur le pont, de la salle des machines et de tout ce qui était là mais pas ailleurs envahissaient mes narines et mon écrin de souvenances, de telle sorte que je n’ai pas oublié ces impressionnantes fragrances ! Impressionnantes parce que uniques, différentes de ce que le quotidien pouvait m’offrir ailleurs, même à la maison. Je me disais la chance que j’avais d’avoir un père marin qui me faisait découvrir quelque chose de différent.

J’ai souvenance aussi des effluves de la cuisine des officiers quand je passais devant la porte toujours ouverte et que je voyais les toques blanches s’affairer aux repas auxquels j’allais être convié par mon Capitaine… Des arômes que je n’ai jamais pu retrouver ailleurs, même pas à la maison. Des arômes singuliers de cuisson, de pain chaud, de maïs (pourquoi de maïs ?), de confiseries, etc. Et des bruits de casseroles, grandes et impressionnantes, manipulées avec maitrise et fracas par les toqués. Prendre place à la table des officiers entre mon père et l’ingénieur-mécanicien me faisait éprouver un sentiment d’importance que je n’ai pas oublié…

Je revois aussi l’incessant tourbillon de l’eau à l’arrière du bateau en marche. J’y demeurais parfois des heures…

– T’es pas fatigué de regarder ça aussi longtemps, me demandait alors mon père qui assurait toujours une discrète surveillance. Tu peux aussi aller sur le devant, c’est aussi intéressant.

– Oui, j’sais, P’pa, mais je m’ennuie pas. J’aime ça pis des fois, y a des poissons qui sautent dans le remous et même encore plus loin, comme des acrobates.

Quand j’allais sur le devant du bateau, je m’enfouissais dans la pointe de la proue et je me voyais foncer dans le fleuve avec une sensation de puissance qui me faisait croire en quelque chose d’invincible ! Les berges défilaient tout le long du Saint-Laurent jusqu’au grand Lac Saint-Pierre qui avait un air d’océan jusqu’au passage dans les Îles de Sorel.

La veille, nous avions souvent amarré au quai de Batiscan et quand j’y repense, je me souviens des parties de balle molle avec les gars de l’équipage qui me donnaient toutes les chances voulues pour me faire croire que j’avais frappé un home run et pour m’applaudir… Je revois ces marins à l’œuvre quand on installait et déplaçait les bouées délimitant le parcours navigable du fleuve, les ingénieurs civils, compas à la main, mon père avec des jumelles devant les yeux à chercher les points de repère devant et derrière pour placer le bateau au bon endroit où faire replonger les bouées…

J’entends encore les sons et j’ai souvenance des odeurs que je ne peux pas oublier car pour moi, ça n’existe pas ailleurs.

Souvent, au cours de mon enfance et même au-delà, de tels séjours allaient se répéter. Chaque fois, de retour à la maison, j’en avais pour des heures à faire des rapports hautement colorés à ma mère sous l’œil amusé de mon père qui dégustait sa cuisine.

Lors des séjours sur les bateaux de mon père, j’étais en même temps témoin de sa vie parmi les siens, les marins. Il y eut au moins quatre de ces bateaux15 sur lesquels il avait été mandaté pour mettre de l’ordre parmi l’équipage… Son autorité et son honnêteté, m’a-t-on dit souvent, son sens de la responsabilité, son besoin de justice et son caractère jugé parfois austère mais toujours capable d’inspirer le respect envers les autres l’ont amené à transformer des équipages de marins insuffisamment disciplinés en équipages d’hommes plus efficaces mais aussi, d’hommes plus heureux qui versaient même des larmes lorsqu’il était muté sur un autre bateau pour refaire le même travail !

Le Cap, comme l’appelaient les marins, avait un portrait A : un regard perçant, une figure austère au premier regard, des traits imposants et une allure physiquement solide malgré une taille moyenne. Mais pour ceux qui le connaissaient bien, il y avait aussi le portrait B, c’est-à-dire un homme foncièrement bon, sans malice et à ses heures de zèle particulier, un redresseur de torts. On m’a raconté par exemple cette histoire du matelot Ti-Rouge

Un jour, sa femme avait eu le courage d’appeler le Capitaine pour se plaindre de ne pas avoir reçu de chèque ni d’argent de son mari depuis un certain temps…

– J’comprends pas pourquoi, s’était-elle plainte, mais y m’donne pas assez d’argent pour vivre.

– Vous avez bien fait de m’appeler, madame. Le prochain chèque de votre mari vous sera envoyé directement, à vous-même. Quelqu’un ira vous le porter. Vous déciderez après ce que vous pourrez lui donner comme argent de poche.

Le jour de paye suivant, mon père distribuait les chèques à ses hommes et rendu au tour du pauvre Ti-Rouge qui se morfondait dans l’attente, il dût lui apprendre un désagrément imprévu…

– Aujourd’hui, Ti-Rouge, y en n’a pas pour toi. C’est pas parce que t’as pas bien travaillé. Tu es parfait. Mais ton chèque est envoyé chez ta femme qui a besoin de manger plus que toi t’as besoin de boire. Tu me comprends ?

– Euh… Oui, Cap, C’é O.K… Mais… chus en tabarnak !

– Ça sert à rien de sacrer, mon Ti-Rouge. Un jour, tu me remercieras. Si t’as besoin d’un peu d’argent en attendant de revoir ta femme, je vais t’en prêter et tu vas devoir me le remettre. C’est entendu ?

Le pauvre matelot n’avait qu’un problème, celui de trop boire en oubliant parfois les besoins de sa maisonnée. Ce jour-là, il respecta son Capitaine sans rien ajouter et résigné, il tourna les pieds.

Quelques années plus tard, vint le jour où mon père dut partir pour mettre de l’ordre ailleurs et Ti-Rouge a pleuré. Il a vraiment pleuré, m’a-t-on dit.

L’ultime démonstration de la personnalité et du caractère disciplinaire de mon père eut cependant lieu le jour où il convia son équipage de durs-à-cuir et de blasphémateurs à s’agenouiller sur le pont avant du bateau pour accompagner le Cardinal Léger dans la récitation du populaire Chapelet en famille16 !!!… Wow !… Wow !… Wow !… Je me suis demandé, même si je l’adulais, s’il n’était pas allé trop loin ce jour-là… Mais les durs-à-cuir se sont tous présentés, sans contester et sans y être conviés de nouveau, ils ont répété librement l’expérience par la suite… Wow !… Que l’on soit ou non d’accord avec l’initiative de mon père, il faut reconnaître qu’il avait des couilles et… qu’il était très très très pieux !

Ce qui me rappelle que lorsqu’il passait toute une fin de semaine à la maison, il me rendait à la fois admiratif et dubitatif quand vers onze heures du soir il allait prier à l’église avec les membres de ce qu’il appelait l’Adoration nocturne. Se retrouvaient là quelques paroissiens particulièrement dévots, en accord avec les principes d’une pratique religieuse qui ne persiste aujourd’hui que dans les monastères ! Sans pouvoir m’expliquer pourquoi, je me souviens parfaitement qu’un sourd sentiment de tristesse m’envahissait quand je le voyais partir pour aller prier à l’église au lieu que de rester à la maison… Ciel ! Comme qu’il a prié, mon père !

Malgré l’image sévère qu’il incarnait et malgré ses habitudes spartiates en matière de religion et de moralité, mon père, alias Mégil, Mélé ou Herm, pour les intimes, ou même Cap dans son milieu de travail, pouvait être un homme de plaisir quand la maladie ne l’éprouvait pas. J’ai souvenance de certaines soirées où il invitait à la maison, simplement pour palabrer devant des verres euphorisants, des amis navigateurs qu’il abreuvait généreusement tout en dosant les recettes… et en se réservant, en cachette, des verres très dilués d’eau plate qu’il disait être son gin. Une petite hypocrisie qui lui permettait de rire à souhait des élucubrations de ses amis.

Sa propre recette de gin s’expliquait d’ailleurs par un fait vécu. Au tout début de sa vie conjugale, il s’était saoulé à l’occasion d’une soirée du même genre chez un copain et depuis, il se gardait bien de récidiver. Il était rentré chez lui en montant difficilement l’escalier jusqu’à son logement de deuxième étage pour aller, sans dire un mot, s’endormir pour la nuit. Au réveil, il s’était senti honteux devant sa jeune femme… qui avait pourtant bien ri de lui la veille… Une fois les yeux remis dans les trous, il lui avait dit « Lucienne, tu ne me verras plus jamais comme ça ! D’autant plus que j’ai pas détesté les effets de la première heure avant de me retrouver paf comme j’étais. » Question de fait, de toute ma vie je n’ai jamais vu mon père en état d’ivresse.