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Je les ai connus

De
248 pages
Elle aimait Chagall, comme elle aimait Raoul Dufy ou Suzanne Valadon et d'autres, artistes authentiques, depuis qu'en 1925 elle avait créé à Paris sa galerie de tableaux. Elle avait vécu tant de rencontres, amicales ou tumultueuses à travers le monde, avec des peintres, des sculpteurs, des collectionneurs et aussi des confrères galeristes. Voici au fil des anecdotes le portrait d'un monde de l'art.
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JE LES AI CONNUS

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4270-X

Marcelle HERR de TURIQUE

JE LES AI CONNUS
CHAGALL, DUFY, VALADON...
Edition nouvelle, revue, annotée, augmentée de lettres inédites des artistes.

Préface de Fanny GUILLON-LAFFAILLE, Postface de Georges COPPEL

L'Harmattan 5-7, rue de "École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

PRÉFACE

C'est le monde à l'envers! Chère Marcelle, en 1981, quand j'ai publié le 1er volume du catalogue raisonné des aquarelles de Raoul Dufy, je vous avais demandé d'en écrire la préface. Vous avez accepté de bon cœur: elle fut courte, pétillante, pleine de justesse et de jeunesse. Elle vous

ressemblait. Aujourd'hui on me demande de témoigner: je le fais avec
JOIe.

Marcelle, je vous connais depuis toujours. Vous connaissiez mon père et traitiez des affaires ensemble. Vous étiez devenue une amie de la famille, une habituée du boulevard Victor Hugo où habitaient mes parents. Vous aviez alors environ cinquante-cinq ans, nous, les enfants, nous avions dix, douze ans, et nous vous appelions familièrement et affectueusement "B de T". Mon père travaillant chez lui, nous avions l'occasion de vous voir souvent et c'était toujours un événement. Nous étions contents quand vous veniez, on ne s'ennuyait jamais avec vous. Vous étiez vivante, spirituelle, passionnée, entière, très droite, avec des idées bien à vous. Quand je vous ai connue vous n'aviez plus alors votre galerie, vous travailliez rue de Rouvray, à Neuilly. Vous continuiez à vous intéresser à des artistes en exposant leurs œuvres chez vous: Joe Downing, Mandelbrojt, Agathe Vaïto, Shanon, Jeanne Coppel étaient de ceux-là. Vous prolongiez ainsi l'activité que vous aviez vécue dans votre galerie "Le Portique", boulevard Raspail, qui était déjà une galerie engagée dans laquelle vous aviez fait de n9mbreuses expositions. Raoul Dufy y a été souvent à l'honneur et vous lui avez consacré, dès 1930, un des premiers et plus importants ouvrages jamais consacrés à ce peintre. Vous avez été une pionnière en faisant dans une galerie d'art une exposition entièrement consacrée à la photographie, c'était l'exposition Vigneau. Plus tard, alors que je travaillais avec mon père, je suis souvent allée vous voir dans votre appartement, d'abord à Neuilly, puis à Paris.

Ce qui me frappait, alors que vous étiez une très vieille dame, en âge d'être depuis longtemps dans une maison de retraite, c'était la modernité de votre appartement. Vous étiez entourée d'œuvres de jeunes artistes abstraits que vous défendiez et d'œuvres de moins jeunes: je me souviens de quelques Dufy (dont un très beau tableau de flVencefl), d'une très belle aquarelle de Nicolas de Staël, de peintures de Debré et de sculptures de Constant. Vous aviez quelques meubles modernes, les murs étaient blancs. Votre appartement était beaucoup plus jeune que ceux de la plupart des amies de mon âge. Ce qui était frappant c'était l'éclectisme, c'était les témoignages de toute une vie de "coups de cœur". Ce n'était pas la somme de toutes les richesses que vous auriez pu accumuler dans votre activité de marchande, vous étiez trop pure. Vous n'avez jamais cherché à vous enrichir, je pense que vous vous êtes perpétuellement remise en question toute votre vie et que vous cherchiez non seulement le talent mais aussi les qualités humaines des artistes qui venaient vers vous. Ce livre de souvenirs, c'est vous tout entière qui nous montrez le bonheur que nous apportent les œuvres d'art et leurs créateurs. Fanny Guillon-Laffaille

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PROLOGUE

Deux heures du matin: Clinique, insomnie. Le jardin dort. Mes yeux ouverts s'accrochent à la crête des arbres. Le fusain de la nuit les a festonnés sur le canson pâle du ciel d'été. Quel été? Bruissement de feuilles sous la brusque ondée qu'auront ignorée les dormeurs. Voici monter l'odeur humide du passé. Le déclic a joué; ma fin rejoint mon commencement, s'y enfonce, s'y ente. Est-ce toi, bruit grêle et périmé du râteau sous les fenêtres de mon enfance?

Je suis née adulte, je mourrai enfant. Tout s'était accompli déjà les dix premières années de ma vie; accompli avant d'être en son temps vécu. Tout: angoisses et ravissements, antipathies et adorations, extases, affres, terreurs terreur de l'injustice, de la haine, de la bêtise par dessus tout, que je décelais de loin et dont je redoutais les ravages. Volonté de bonheur, - Tu verras, quand je serai grande et que tu seras petit! disais-je à mon père. Et toute ma vie j'ai attendu en confiance le jour où... Je l'attends encore. Je ne serai jamais grande. J'avais conçu une nuit, en dormant, la manière contraignante et infaillible d'anéantir la misère. Hélas, le réveil! Mes découvertes ne furent jamais que retrouvailles et étreintes avec les fulgurances du début; mises en ordre ou en forme et tâtonnements intem1inables pour ne parvenir en fin de compte qu'à me "retrouver" par bribes, fatigue en plus, fraîcheur en moins. On se dépouille de tout ce qui a du prix sous le faix de l'expérience quotidienne si balourde, si primaire et lente et opaque! Il faut haleter à travers son épaisseur pour tenter de se rejoindre. Je ne me suis jamais rejointe.

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Première Partie

à Stéphane

I ENFANCE

Mon enfance et moi, nous n'avons pas rompu. Ce fut peut-être une enfance banale mais la fraîcheur des images et des sentiments qui m'en reviennent lorsque je l'évoque, prouve qu'entre elle et moi le fil n'est pas coupé.

Du haut de mes quatre-vingts ans -je suis née en 1894(1) - je m'y
retrouve, vaille que vaille, tout empêtrée que j'étais alors dans l'enchevêtrement des petits riens qui m'étouffaient de chagrin ou me gonflaient de bonheur. Je m'y intéresse encore à l'occasion, me penche, me regarde agir, m'attendris ou me fâche rétrospectivement, me trouve ridicule et sublime à la fois et partant de là, m'explique mieux certaines erreurs cuisantes de ma vie. Cela ne console pas mais donne le confort intellectuel d'y voir clair. Je me dis: "Voilà! Ça commençait déjà l" et c'est pourquoi je vous introduis de plain-pied dans la vaste propriété de mes grands-parents, à la campagne, où toute la famille (ainsi que de nombreux amis) se retrouvait en été, et qui est bien ce qui assaille ma mémoire le plus assidûment. Elle appartient à un monde qui nous a fait faux-bond mais m'investit encore. Ma grand-mère maternelle y dominait notre horizon. Élégante, très maintenue dans ses corsages et de grand style, elle vous scrutait de ses yeux noirs qui savaient s'adoucir en se posant sur vous. Son visage frais paraissait un peu long à cause de sa coiffure haute, poudrée, très marquise. J'adorais ma grand-mère malgré sa sévérité, parce qu'elle était juste, ce qui me donnait de la sécurité, malgré aussi son manque de psychologie dont je fus vite consciente. Je croyais voir clairement au travers des gens, dont les paroles ou les gestes m'affectaient moins que les silences. Pour moi, ce qu'ils taisaient marchait à côté d'eux, me les rendant chers ou haïssables. C'était parfois encombrant car il fallait,

bien entendu, garder ses impressions pour soi. Mon père, cependant, pouvait être de connivence. Il avait une façon de me regarder en riant et de me dire: "Toi! avec tes intuitions !" La descendance directe nous mettait douze à table et prévoir quinze couverts était monnaie courante. Pour accéder à la salle à manger, en contre-bas, il fallait descendre trois marches en laissant derrière soi la bibliothèque, appellation pompeuse pour une petite pièce qui contenait effectivement quelques livres. Au coup de cloche du dîner la porte s'ouvrait à deux battants et du haut des trois marches la petite société qui, suivant le souhait de mes grands-parents, se mettait toujours en frais le soir (et devait ressembler à un tableau mis en place par Jean Béraud mais peint par Jules Chéret) avait une vue plongeante sur la table mise: nappage glacé, cristallerie et tout. Lorsque parmi les invités se trouvaient des enfants, on dressait une petite table à notre intention, derrière un paravent qui coupait la longue pièce en deux, nous rejetant dans sa partie fumoir. C'est là que siégeait le grand piano à queue noir, huit-reflets, prestigieux, sacré, source de mes premières joies fondamentales. Mon grand-père, tout en fumant sa pipe, avait une façon lente d'aller s'asseoir devant le clavier et d'en relever le couvercle, qui appelait déjà les sonorités. Les notes accouraient sous ses doigts veloutés; il en faisait ce qu'il voulait et nous nous agglomérions autour de lui, ce qu'il adorait. A notre petite table il ne fallait pas faire trop de bruit sous peine d'entendre tonner mon grand-père derrière le paravent; cependant nous avions un autre intérêt: nos yeux à nous se portaient sur trois autres marches, dans l'axe des premières mais plus petites, qui descendaient de l'office et me fascinaient à cause des aventures fàcheuses qu'elles rappelaient ou promettaient; une lourde porte les défendait en haut, une porte à un seul battant munie d'un puissant ressort à sa charnière et d'un taquet à son ouverture. Il suffisait au domestique, dont les mains étaient chargées de vaisselle et de victuailles, d'un vigoureux coup d'épaule pour s'ouvrir le passage. - Tac! faisait alors la porte en s'entre-bâillant. Je levais les yeux et retenais mon souffle: très haut, dans l'embrasure, apparaissait un poulet, ensuite le bras soutenant le plateau, puis l'autre bras portant la saucière et enfin! Justin en son entier, qui se contorsionnait pour se dégager de la porte (il l'avait maintenue un temps avec son arrière-train afin qu'elle ne lui retombât 12

pas dessus) puis, reprenant la pose du maître d'hôtel stylé, descendait prestement les trois marches pour arriver vainqueur là où les convives l'attendaient. - Tac! faisait la porte en se refermant derrière lui. En Justin, ma grand-mère avait à son service non seulement un maître d'hôtel mais un acrobate. Les annales domestiques enregistrèrent pourtant quelques chutes spectaculaires: - "Schlemil !" hurlait alors mon grand-père, provisoirement sans compassion, mettant dans son vocabulaire ce qualificatif irremplaçable, perle du yiddish, à mi-chemin entre "maladroit !" qui sonne par trop dix-huitième siècle et "Quel c..." à écarter radicalement. Râblé et sanguin, les yeux bleus profondément enfoncés sous l'orbite, avec un nez arqué, très sculptural, mon grand-père, Charles K. avait un de ces visages mi-prophète mi-paysan qu'Albert Dürer nous a transmis à de nombreux exemplaires. C'était un être comblé de dons qui retombaient en une pluie bienfaisante sur son entourage mais qu'il fallait payer d'une certaine crainte latente: celle de voir éclater chez lui, pour une vétille, l'une de ces foudroyantes colères qui me mettaient en miettes alors qu'elles ne provoquaient dans la famille chez ma grand-mère en particulier-, qu'un léger sourire. On attendait le retour, jamais lointain, du rayon de soleil revenu le plus souvent sous la forme d'une phrase de Beethoven ou de Wagner qu'il fallait après lui reprendre en chœur. Il nous avait pardonnés! Je respirais! Et si, par chance, après le point d'orgue, j'étais repartie au moment exigé par la musique, son regard scintillait dans ma direction. Eh là ! Eh là ! Serait-elle musicienne? Mes cousines détenaient le titre mais le regard de mon grand-père m'avait arrosée pour huit jours. Musique! Musique! Les séances de "quatre mains" avec lui étaient un honneur redoutable plutôt qu'une récréation. Il n'admettait pas les fautes de mesure: "On n'avait qu'à compter, que diable!" Son indulgence n'allait pas davantage aux fausses notes. Lorsque je lui en servais une, il se claquait la joue bruyamment comme pour y tuer une mouche. Je tressautais. Lui, continuait imperturbablement sa partie en chantonnant la mienne pour suppléer à ma défection jusqu'à ce que je sois remontée en selle, ce qui ramenait son sourire. J'étais en nage mais n'aurais pas donné ma place pour un boulet de canon.

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J'aimais vaincre. Je me revois encore, -les autres ayant filé - dans
la lingerie fraîche grâce aux volets toujours clos contre les mouches, aidant ma grand-mère à vérifier ses énormes piles de linge revenu de chez la blanchisseuse. Trente ou quarante draps à manipuler chaque fois. Ils étaient grands, ils pesaient lourd, je n'étais pas bien haute (ma petite taille et mes formes rondelettes en regard de celles de mes deux cousines effilées ont longtemps fait partie de mes complexes) et il ne fallait pas les lâcher, Dieu du Ciel! Surtout au moment critique où mon aïeule, à trois mètres en face de moi et tenant l'autre extrémité du drap, remettait tout dans les plis, d'un grand coup sec plein d'expérience. Je me cramponnais. Derrière moi, monumentale et portes béantes, l'armoire dégageait sa bonne odeur de toile propre et de vétiver tandis que mon inconscient pressentait qu'il fallait me rappeler cette fragrance pour toujours. Les odeurs de l'enfance -qui se dénaturent peut-être un peu - sont inexpugnables; j'en sais une autre, celle du cassis, qui me ramène invariablement dans la salle de jeux, affreuse, décorée à la Japonaise, au centre de laquelle s'étirait une longue table à usages domestiques et ludiques. "A la saison", tout le monde, invités compris, était convié à s'installer autour de cette table avec en face de soi un haut bocal rempli d'alcool au tiers et une jatte de cassis fraîchement cueilli. Il s'agissait de décapsuler chaque grain avec l'ongle afin de le rendre perméable à l'alcool avant de le faire tomber dans le bocal. On nous protégeait des genoux jusqu'au cou avec de vieux torchons: les taches de cassis ne pardonnent pas. Nos mains devenaient cramoisies, nos visages s'en ressentaient et chaque grain faisait "glou" en tombant dans le bocal dont le niveau d'alcool montait à tous les coups. Ma grand-mère présidait, veillant à ce que les petits doigts des plus jeunes fissent bien leur travail et à ce que la conversation ne tombât pas pour si peu dans les banalités culinaires. Le "jour du cassis" représentait une fête longuement attendue. On riait beaucoup, il n'y avait plus ni petite classe ni "grandes personnes" ce qui représentait pour moi un avant-goût du paradis. Ce jour-là mon grand-père partait faire une longue randonnée à cheval. On ne le revoyait plus jusqu'au soir. Aujourd'hui je Soupço1ll1e que dans les environs, un peu au large, quelque jolie personne avait, elle aussi, attendu avec impatience notre "jour de cassis". Couvrant la salle de jeux était une terrasse où l'on dînait par les jours longs. Bien entendu, l'énorme distance qui séparait cette terrasse 14

de la cuisine, en sous-sol et au diable, ne préoccupait personne. Les domestiques se débrouillaient et les plats arrivaient chauds sans que quiconque, jamais, ne saluât ce miracle. Personne non plus n'aurait eu l'idée de traiter ma grand-mère d"'inhumaine". Ma grand-mère était une femme de devoir qui jamais ne se soustrayait à aucune de ses obligations nombreuses. Le personnel n'avait qu'à en faire autant... en trimant de sept heures du matin à onze heures du soir... à cause des lampes. Sept chambres à coucher dans les étages, dont toutes à deux personnes au moins, cinq grandes pièces au rez-de-chaussée, sans parler du sous-sol, des couloirs, vestiaires, cabinets noirs et petite pièce de méditation (la constipation était pourchassée avec vigilance) ; les cuisine, arrière-cuisine, office, lingerie... donnaient un total d'environ trente-cinq lampes à pétrole, avec verres ou globes et pieds plus ou moins maniables ou fragiles; luxueuses ou pas, en bronze ou cuivre ou porcelaine, chinoise ou non, de Sèvres ou pas, ou bien d'opaline; sans parler d'un contingent important de bougeoirs et lampes Pigeon, qu'il fallait, fort avant dans la soirée ou le matin aux aurores, avoir nettoyées, astiquées, mouchées, égalisées, remplies, réglées et dûment mises en état de service. Une mèche ne devait pas fumer, pas plus qu'un col de lampe ne devait suinter. Plus tard, bien des années plus tard, lors de mon premier séjour à Jérusalem en 1951, tandis que les effets de la guerre se faisaient sentir partout et que presque personne ne possédait de cuisinière électrique, (le gaz n'existait pas à Jérusalem et la cuisine comme le chauffage s'y effectuaient au moyen de lampes à pétrole périmées ailleurs), alors que le vieux Juif à la tête couronnée de blanc parcourait la ville à côté de son gros baril rouge attelé à un âne en criant:
- Neeph ! Neeph !

faisant sortir les gens de toutes les portes, leurs bidons vides à la main; alors que, véritablement, tout Jérusalem sentait le pétrole, l'odeur me ramena d'un demi-siècle en arrière et je ré-entendis la voix courroucée de ma grand-mère s'écriant: - Justin! Cette lampe empeste. La mèche n'a pas été réglée. Emportez-ça! Je ne veux plus avoir à le redire. Oui! A cinquante année de distance, et tout là-bas, à Jérusalem, cette voix d'outre-tombe me fit vaciller. Je marchais alors dans King George Avenue, en direction de Mamillah Road, et mon regard tourné vers l'est errait sur les remparts dorés de la vieille cité tandis que des vapeurs de pétrole m'enveloppaient de toutes parts, quand cette voix 15

vint brusquement me tinter aux oreilles de sorte qu'aux pieds de la Tour de David, alors que j'aurais dû voir la vallée du Cédron, s'étala devant moi un beau jardin de Seine-et-Marne. Le choc fut si brutal que je dus m'asseoir sur un banc de pierre qui se trouvait là, un peu plus bas, dans le petit clos arabe tout plein d'anémones et de roses sauvages. Alors je me suis demandé s'il n'arrivait pas quelquefois à tous ces passants venus de tant d'ailleurs et tous si incorporés à Israël, faisant déjà partie de son sol, engagés dans sa vie matérielle et spirituelle, respirant et soupirant à son rythme, je me suis demandé s'il ne leur arrivait pas, un jour ou l'autre, de se voir traîtreusement renversés par un coup de vent d'autrefois; si derrière leurs prunelles ne surgissaient pas soudain, sans crier gare, un sapin de la Forêt Noire auprès d'une source, une certaine fenêtre provençale aux rideaux à petits carreaux rouges et blancs, une haute cafetière bleue de cuisine hollandaise ou une roseraie nonnande se détachant sur la verdure des premiers plans et au loin, sur la mer. Et si une voix du passé ne faisait pas alors irruption en eux dans toute sa fraîcheur. Et s'ils ne devaient pas, eux aussi, par un beau jour d'été hiérosolymitain, s'asseoir comme moi, pour laisser passer la bourrasque? En attendant, dans notre vieille maison de Seine-et-Marne(2), j'étais comblée: j'avais des parents exquis et pleins d'imprévu, des grands-parents hauts en couleurs, une petite sœur qui fut mon beau souci dès sa naissance, et tout ce qu'il fallait comme cousins et cousines pour se chamailler à souhait et faire des complexes. A l'époque, vers 1905, on ne dramatisait pas, on disait des "histoires" à la manière dont Giraudoux parle de son Electre : "une femme à histoires" . Oui! nous avions tout: potager, verger, petit bois sombre pour les cache-cache et les "Fais-moi peur", tennis et autres jeux divers, sans oublier la remise, toute noire, que seule la porte, en s'ouvrant, éclairait d'un rai de lumière. De l'autre côté de la paroi les chevaux soufflaient dans l'écurie. Près de la petite charrette anglaise qui nous transportait tous les mercredis matin au marché de Coulommiers, tirée par Merlette, la jument arabe grise, somnolait, brancards en l'air, la vieille victoria, mystérieuse à souhait, qui sentait la poussière, le moisi, l'Histoire de France. Un délice! Nous y montions, ma cousine et moi, très affairées: nous étions tour à tour Mme de Réan et Mme Fichini(3) et nous nous racontions des histoires de "Ma Chère l" à n'en plus finir, dans la semi-obscurité sentant le crottin et la clandestinité. Pendant ce 16

temps les autres nous appelaient vainement par tout le jardin. Il y avait quelque chose d'incroyablement feutré et secret dans ce plaisir, au point qu'une fois sortie de là, la grande lumière me faisait honte. - Mais de quoi donc? me demandait ma mère en riant. La prochaine fois tu m'inviteras. Nous avions aussi le train de Paris qui se faufilait quatre fois par jour entre les arbres, sur la crête de la colline comme le passe-lacet de ma grand-mère poussant un petit velours noir dans le trou-trou de sa matinée de lit. Parfois il sifflait: c'était un cadeau et d'après la sonorité, on pouvait prédire le temps du lendemain. De la "chambre à poudrer" de ma grand-mère nous pouvions le suivre des yeux très longtemps. Tout en vitres, au premier étage et en prolongement de sa chambre à coucher, cette pièce avançait sur le jardin. Hérésie architecturale, disait-on, mais féerique. Véritable cockpit surplombant les bégonias multicolores du premier plan et plus loin, sur le fond du petit bois, le panache royal des gynériums argentés. Chaque matin, après le café au lait pris à l'office, nous montions dire bonjour à ma grand-mère qui se brossait les cheveux d'un geste large. Une fois le chignon en place et le bouffant bien gonflé, elle poussait de chaque côté du front, là où les tempes se dégarnissent, deux petits éventails de bouclettes blanches destinées à combler les vides. Un nuage de poudre unifiait le tout. Ce fut ma grand-mère qui mit en moi les premiers rudiments de notre religion. Chez elle, le samedi, nous ne devions ni travailler, ni coudre, ni écrire. (Ce dont mes parents ne se faisaient pas faute, dans leur chambre. D'autant moins que mon père était auteur dramatique et que pour lui, les vacances consistaient surtout en création littéraire). Le jour du Grand Pardon (Fête de Kippour) j'entrais dans la "lanterne", mon livre de prières à la main, et m'asseyais sur une chaise basse près de la coiffeuse. Je débitais alors tout haut mes litanies sans bien comprendre tous les péchés dont il fallait me repentir -en

particulier celui de concussion - (tu comprendras plus tard, va
toujours!), m'ennuyant sans oser le dire et bâillant de faim le plus inaudiblement possible car j'étais à jeun, comme tout le monde. Je devais me lever chaque fois que le "Écoute Israël" revenait dans le texte et j'en profitais pour jeter un coup d'œil sur le jardin et dire bonjour à la branche de vigne-vierge balancée par le vent qui me saluait derrière la vitre. J'apercevais aussi le verger et, première dans l'ordre des merveilles, l'allée des cerisiers. Nous avions le droit de monter dans 17

les arbres mais à la saison, cruauté inouïe, on nous limitait à la ration quotidienne de douze cerises. Je ne saurais dire dans quelle mesure les autres respectaient la consigne mais moi, non sans d'interminables récriminations préalables qui épuisaient ma mère, je m'en tenais strictement au contrat. Mon honnêteté m'attira du reste des ennuis dont je ne citerai qu'un seul parce qu'il me fut une leçon bien douloureuse. Mes parents me pensionnèrent très jeune à raison de quelques francs non extensibles par mois pour l'achat de mes colifichets et de ma papeterie. Il était bon de contenir ma boulimie d'écolière pour les crayons, les gommes et les cahiers. Un jour, revenue de mes emplettes, je m'aperçois que j'ai un surplus de deux cahiers. Mon porte-monnaie étant vide, que faire d'autre que de les rendre au magasin? J'y fus donc le lendemain, en compagnie d'une duègne anglaise dont on nous affublait. Je ne lui avais pas fait part du but de notre promenade. La papeterie était pleine de monde. J'entre, m'explique et tends mes deux cahiers à la vendeuse, m'attendant à un beau sourire en échange. Or cette personne paraît mal saisir mon propos puis elle pâlit en regardant du côté de la caisse où siège la patronne qui, par contre, comprend tout en un éclair et lance un regard sévère à son employée. Un pan de mur s'écroule devant moi! Derrière la théorie je découvre la pratique et il me semble apercevoir l'envers du monde. Le sang me reflue au cœur. Je comprends soudain que la vendeuse risque de se faire tancer à cause de ces deux malheureux cahiers qui passent complètement inaperçus dans le stock, que ces deux femmes sont en train de perdre leur temps par ma faute, que je suis une maladroite. Après l'attrapade de la vendeuse par la patronne, toutes deux, dès ma sortie, feront de moi des gorges chaudes. Minute mortelle; mon Anglaise me dit, une fois sur le trottoir: - Si j'avais su que vous alliez vous montrer aussi ridicule, j'aurais refusé de vous accompagner! Rien ne se perd. De cette mince histoire qui m'a, pour le meilleur ou le pire, enlevé de ma candeur, je pris de la graine. Je compris que les attitudes morales poussées à l'extrême peuvent être ravageuses, que la vie est un art individuel et que "les seules choses dignes d'être apprises", comme l'écrivait Oscar Wilde, "sont celles qui ne peuvent être enseignées".

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II BERCK ET CLARA HASKIL

Une enfance heureuse avec des parents gais et des grands-parents pittoresques; de bonnes vacances, beaucoup de musique à la maison et en moi quelques ressources. De quoi envisager la vie avec optimisme. Et puis, patatras! A dix-sept ans, la maladie. Une longue maladie qui, sans m'immobiliser, me mit hors de course pendant dix ans au bord de la mer nordique, coupée de mes études, de ma famille, de mes amis; tranchée d'avec ma "vie de jeune fille" . Les miens, sans le laisser paraître, pleuraient sur mon sort. Je crois bien que c'est là-bas, à Berck-Plage, que je me suis faite, tant ma vie y fut pleine. Transplantée du jour au lendemain dans un monde de tragédie, confrontée d'emblée avec le malheur physique des gens de tous âges, j'ai vite passé du stade de la commisération à celui de l'admiration: j'admirais le ressort de l'homme face à son drame et la faculté qu'il a en toute circonstance de se recréer un univers à sa taille. Faisant de mon mieux pour me rendre utile et aussi pour me défendre contre l'envahissement de la mélancolie, jamais je n'ai eu le temps de m'appesantir sur mon propre lot. Lot envié par certains, puisque j'étais sur mes pieds(4 ). J'appris la solitude intérieure et l'indépendance; j'appris à affronter régulièrement la douleur physique et à me réjouir comme d'un cadeau chaque fois que l'épreuve était passée, aidée en cela par la compréhension humaine du célèbre chirurgien qu'était le Docteur Jacques Calvé(5).

Lors de mes longues marches au bord de l'eau, sur le sable dur troué à marée basse de flaques miroitantes, j'avais l'impression de palper l'étendue et je remettais les choses à leur vraie place. Ma "tendre jeunesse" s'en allait bien un peu et quelquefois le soir, quand le vent se déchaînait, rasant la dune en sifflant; quand la pluie s'abattait par paquets sur les carreaux de la pension de famille où je résidais; quand la petite ville s'enfouissait dans l'obscurité et que le rayon du phare passait et repassait comme un avertissement monotone; parfois, le soir... A nous Montaigne! A nous Shakespeare et tout le déroulement dans ma tête de la "Sonate à Kreutzer" jouée par les plus grands! A l'aide, solides compagnons de tous les temps! Je travaillais, lisais, annotais, me posais de grands problèmes. Je me tissais. Par une chance inouïe, au milieu de cette grisaille la musique vint s'offrir à moi sous les traits de Clara Haskil, toute jeune encore mais déjà géniale. Elle venait l'après-midi jouer du piano sur le demi-queue de notre médecin commun et de sa femme américaine, aux yeux bleus, profonds, abrités de cils noirs. Leur salon hospitalier, garni de fauteuils enveloppants recouverts de chintz et disposés en hémicycle autour du grand feu de bois, était le lieu de convoitise de tous les Berckois de passage. J'eus la chance d'y être admise en pennanence et Régina Calvé demeura pour moi une amie complète, jusqu'en notre vieillesse. Que de mornes fins de journées d'hiver Clara sut transfonner pour nous en instants rarissimes! Lorsqu'elle jouait, sa tête lourdement penchée en avant sur son buste et sa chevelure indocile brouillant son profil, elle avait l'air d'un épi d'avoine trop pesant pour sa tige. Plus tard, cette chevelure ayant impérieusement gonflé, Clara au piano devenait un lion superbe, plus tard, quand elle fut une pianiste mondialement célèbre. Il lui fallait pourtant se ménager: défense médicale de jouer trop longtemps malgré le corset de soutien qu'elle portait; mais une fois devant son piano, Clara n'en était plus détachable en dépit de nos molles objurgations. Un jour, après nous avoir donné "Islamey" de Balakirev, morceau de bravoure s'il en fut, nous lui interdîmes de continuer.
- Ou alors, une toute petite chose.

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- Oui! Je vais vous jouer une toute petite chose. Elle se recueillit un instant, puis attaqua la grande Chaconne de Bach pour violon seul, transcrite pour le piano par Busoni, (transcription profanatoire selon les violonistes. Plus tard je fus d'accord avec eux mais ce jour-là c'était pour moi une première et j'en fus bouleversée). Clara Haskil à Berck en même temps que moi, en ces heures si âpres et si fortes, quelle aubaine !(6) Nous avions à peu près le même âge mais son malheur était plus grand que le mien puisqu'elle se voyait arrêtée par le mal dans le premier élan d'une carrière déjà bien engagée; il lui fallut ensuite de longues années pour reconquérir le public du monde entier, qui finalement fut à ses pieds. Je ne savais que faire pour lui témoigner ma gratitude et je ne trouvai rien de mieux que de lui redoubler un jour, de mes propres mains, l'unique manteau qu'elle possédait alors. Ses doigts merveilleux, tout habités de sonorités, déclaraient forfait devant le pénible ouvrage de couture à entreprendre. Moi, j'y mis toute mon ardeur: je servais la musique. Clara bougonnait toujours, même dans la gaîté, alors que ses yeux s'humectaient de rire. Moi-même je riais encore en m'en souvenant, longtemps après, à la fin de ses grands concerts parisiens, lorsque toute la Salle des Champs- Elysées, debout et frénétique, claquait des mains pour la rappeler sur scène et qu'elle y revenait courbée par la scoliose, lasse et condescendante, heureuse cependant, dans sa classique robe de soie noire au plastron blanc. Riante et bougonnante, elle attendait ensuite son monde à la "sacristie" où j'avais bien peur qu'on ne l'étouffàt. A Berck, elle me disait dormir avec, sous son oreiller, les Entretiens de Goethe et d'Eckermann. Respect. Adoration. Mais les lisait-elle? Je la soupçonne de s'en être imprégnée surtout par osmose. Elle vénérait Goethe, respectueuse qu'elle était des valeurs consacrées. Elle devait aussi, par quelque point, se sentir de la lignée des Vénérables. Une aventure étrange m'advint à l'époque. Chacune d'entre nous habitait sa pension de famille: elle, aux "Petits lutins" et moi, aux "Abeilles". Nous n'étions pas plus indulgentes l'une que l'autre pour nos "piaules" respectives, pourtant correctes. - Bon appétit et bonne nuit! dis-je un soir à Clara.

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- Bonne nuit? me répondit-elle, je n'en suis pas encore là. Figurez-vous, ma Chère! qu'il y a concert ce soir, à la pension.
- Pas possible! C'est vous qui en faites les frais, bien entendu? - Moitié-moitié :"on"joue deux sonates, B. et moi.

Elle eut un sourire désabusé qui signifiait: "Ce ne sera pas fameux! " B., marchand de musique et violoniste, ne représentait pas pour Clara le partenaire idéal. Ajoutez à cela que le piano de la pension était un vieux piano droit... pauvre Clara! - Et quel est le programme? - La Grande Sonate de Schumann, et la Première, de Fauré. -Excusez du peu! Vous ne pourriez pas me faire inviter? Elle haussa les épaules.
- Pensez-vous!

Mademoiselle F. est bien trop jalouse de ses

prérogatives. Son petit régal musical, elle le réserve à ses pensionnaires et à ses amis personnels. - Dommage! Vous me raconterez. Bon courage! Après tout il ne lui en fallait pas tellement. Une grande pianiste frustrée de manifestations personnelles jouera avec la peste, la guerre ou la famine et sur n'importe quelle casserole, si l'occasion s'en présente. Nous nous quittâmes puis j'accomplis mes rites vespéraux habituels, sourires aux pensionnaires, réflexions judicieuses autour de la table sur la fraîcheur des crevettes, ou compliments à la maîtresse de maison pour ses petits soufflés au fromage du mercredi, spécialement réussis. Après avoir passé un moment au salon avec un jeune Grec beau comme un dieu qui s'était mis en tête de m'apprendre l'algèbre, je remontai dans ma chambre. L'heure venue, j'éteignis ma lampe de chevet et m'endormis. Et voilà que me réveille une musique étrange, qu'un chant merveilleux me tient en haleine, une courte phrase que je connais bien, une phrase qui me surprend toujours lorsqu'elle surgit, pour me laisser sur ma faim lorsqu'elle s'évanouit: les quelques mesures si tendres et si fortes qui s'élèvent par deux fois sans crier gare, au début et à la fin du premier Mouvement, dans la Sonate à Kreutzer. Rien ne les laisse prévoir. Elles arrivent comme une bénédiction et consolent de tout "le temps d'un soupir" puis s'en vont... Elles étaient là, ces quelques mesures, suspendues au-dessus de mon lit, sans chercher à s'enfuir, et cette fois j'eus mon compte. Elles étaient là, dessinées d'abord au violon d'un archet insistant, puis 22

reprises et harmonisées au piano, puis à l'orgue, se gonflant, s'amplifiant, se répercutant dans tous les registres. Et ma chambre flottait dans l'air et j'étais portée sur un nuage de sons qui me caressait, qui m'engloutissait et d'où je rayonnais. Et cela s'apaisait... et cela reprenait. Cela dura, dura... puis tout se tut et ne fut plus qu'un souvenir d'ondes remuées. Presque en transe, j'allumai: ma pendulette marquait dix heures quarante-cinq; je me rendormis dans la béatitude. Lorsque je revis Clara, je m'informai tout de suite de la fameuse soirée musicale. Elle haussa les épaules et bougonna je ne sais quoi. - Du succès? Le programme leur a plu?
- On l'a un peu changé: à la demande générale, le Fauré a été

remplacé par la Sonate à Kreutzer. Clara me regarde: je dois avoir l'air drôle. - Excusez ma question idiote, dis-je, mais vous rappelez-vous l'heure qu'il était lorsque vous avez attaqué la Kreutzer? - Je le sais très exactement: il était dix heures trente. Pourquoi? J'étais interdite: il faut près d'un quart d'heure pour exécuter ce premier Mouvement, or quand la phrase adorée m'eut quittée, ma pendulette, je l'ai dit, marquait onze heures moins le quart... Après quelque hésitation, je racontai à Clara cette aventure nocturne que je pensais en partie lui devoir. Elle parut mal à l'aise en m'écoutant, ne sachant trop quelle contenance prendre: rire ou gronder. D'autres célébrités du théâtre,. de la musique et du "grand monde" séjournèrent à Berck pour raison de santé, du temps que j'y vécus. Beaucoup d'entre elles, ce me semble, cherchèrent dès leur délivrance à gommer cette période de leur vie, sans doute entièrement négative à leurs yeux. Je n'ai pas tenté d'abolir cette séquence de mon existence. Peutêtre le dois-je aussi au fait que, malgré mon état physique déficient, j'y pris conscience d'une certaine force intérieure qui me permettait de réconforter mon entourage et donc les malades. Je leur apportais de la gaieté et de l'optimisme. Je m'en étonnais mais prenais confiance en moi et plus tard, dans les moments de détresse personnelle, quelque chose, toujours, m'empêchait de toucher le fond du désespoir: l'impression que je trouverais la force de me sortir du trou. Berck fut pour moi un retard, non un poids. Plutôt une nouvelle dimension. Ce qui ne m'empêcha pas, dès que je pus, grâce à Dieu, refaire le plongeon dans la vie et les activités parisiennes, de m'y ruer.

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