Je ne renie rien

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Ce livre-document n'est pas seulement une fresque consacrée aux mythiques "'années Mobutu". C'est surtout l'histoire de l'étrange cohabitation d'un dictateur à la réputation sulfureuse et d'un juriste rigoureux et intègre. Fort d'une riche expérience des arcanes politiques et diplomatiques, l'auteur éclaire d'un jour nouveau des pans entiers de l'histoire politique de la RDC.

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Ajouté le 01 avril 2006
Nombre de lectures 1 628
EAN13 9782336278162
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Je ne renie rien
Je raconte...

José Patrick NIMY Mayidika Ngimbi

Je ne renie rien
Je raconte...
L'histoire d'un parcours sur un parcours d'histoires

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hanuattan Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pal. et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Tonna ITALIE

1053 Budapest

- RDC

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

«;>L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00547-0 EAN : 9782296005471

Dédicace

«

Il vaut mieux raconter ses souvenirs avant
de ne plus s'en souvenir ».

(Conseil d'un sage africain)

Je dédie mes souvenirs à mes enfants, filles et garçons; à mes petitsenfants, présents et à venir, tous adorables: Dimayope, YimiBo, Osis Ruma; mes «kokos »1 que Marie-Thérèse et moi-même avons vus croquer leurs premières heures de la vie, grandir «en âge et en sagesse », sous nos yeux, jour après jour, tout au long de ces riches années de notre séjour en terre étrangère.

Ces «bouts de chou », ces rayons du soleil nous ont apporté un formidable ressort moral et un réconfort sans prix. Que Dieu les bénisse!
À toutes les Congolaises et à tous les Congolais amoureux et de l'histoire du Congo. de la vérité

]

En lingala : petits-enfants

Glossaire des principaux sigles utilisés
- AFDL -AGOA -AMI - ANEZA -CDA - CEEAC - CEPGL - CET A -CMB -CMZ - CNS (la) - CNS (le) -COFACE - DAIPN - DDRR - DIZOF - DTS -FEB - GECAMINES - LENA - MOPAP -MPR - NEP AD - OGEFREM - ONATRA -OTRAG -PAM -PDG -PDSC -PPTE - REGIDESO -SGM - SITAZ -SNEL - SOZACOM - UDEAC - UDPS - UNIT A - ZOFI : Alliance des Forces Démocratiques de Libération : African Growth and Opportunity Act : Agence Maritime Internationale : Association Nationale des Entreprises du Zaïre (patronat) : Centre de Développement Agricole : Communauté Economique des Etats d'Afrique Centrale : Communauté Economique des Pays des Grands Lacs : Centre d'Entraînement des Troupes Aéroportées : Compagnie Maritime Belge : Compagnie Maritime Zaïroise : Conférence Nationale Souveraine : Conseil Nationale de Sécurité : Société française spécialisée dans l'information d'entreprise et dans la gestion de créances : Domaine Agro-Industriel Présidentiel de la Nsele : Démobilisation-désarmément, réintégration et réinsertion : Développement Intégré des Zones Frontalières : Droit des Tirages Spéciaux : Fédération des Entreprises Belges : Générale des Carrières et des Mines : Ligue des Etats Noirs d'Afrique : Mobilisation, Propagande et Animation Politique : Mouvement Populaire de la Révolution : Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique : Office zaïrois de Gestion du Fret Maritime : Office National des Transports : Orbital Transport und Raketen Akten Geselhschaft : Programme Alimentaire Mondial : Président- Délégué Général : Parti Démocrate social Chrétien : Pays pauvres très endettés : Entreprise publique de gestion, de traitement et de distribution des eaux : Société Générale de Minerais : Société Internationale des Transports au Zaïre : Société Nationale d'Electricité : Société Zaïroise de Commercialisation des Minerais : Union douanière des Etats d'Afrique Centrale : Union pour la Démocratie et le Progrès Social : Union pour la Libération Totale de l'Angola : Zone Franche d'Inga

Sommaire

1. 2. 3. 4. 5.

Les fruits de la passion pour les droits Le prix de l'indépendance L'impuissance et de la justice

27 79 135 413 459

dans la puissance

La rançon d'un combat solitaire La volonté de rupture et de changement

Prologue
Il était une fois... Voilà qui aurait pu introduire le présent ouvrage pour conter l'épopée d'une vie. Engagée, mouvementée; vécue en tranches inégales de cinq saisons. Je l'ai voulu comme une sorte de «pré-mémoires ». Juste pour fixer quelques idées fortes; consigner les faits dans toute leur vérité; cristalliser ainsi quelques moments de souvenirs marquants; offrir un cocktail de témoignages divers. Dans un souci, en outre, de lever un coin de voile sur des pans entiers d'un passé souvent mal connu; un passé toujours noyé dans cet océan d'erreurs et d'amalgames qui s'appelle l'histoire des hommes et des patronymes célèbres. Singulièrement lorsqu'il s'agit d'interpeller l'histoire d'un pays comme le nôtre, à travers ses acteurs du monde politique, économique, social, culturel, scientifique, académique... J'ai connu la période coloniale du Congo. J'y ai vécu les joies d'une société bien « huilée» : administrée, organisée, productive. Quel que fut le prix à payer sur le plan du respect de la dignité des « nègres» que nous étions. Deux portes d'entrée dans une pharmacie ou dans une boucherie: l'une pour les « européens », l'autre pour les «indigènes ». Mais, au bout de la course, on trouvait la viande et les médicaments pour tout le monde.

Même si le charolais était réservé aux seuls
On pouvait frustrations. manger,

«

maîtres blancs ».
ses

se soigner et boire «tranquillement»

J'ai vécu les rêves de mes contemporains: étudier, se former dans un métier, trouver un emploi dans la société, avoir une «bonne situation », vivre de son travail et prendre soin de sa famille: son épouse, ses enfants, ses proches dans cette tradition «africaine» de la famille «illimitée ». J'ai vécu la quête de la liberté. Face aux affres d'un système colonial liberticide qui, dès les années 50, apparaîtra de plus en plus intolérable. Des «consciences congolaises» ne tarderont pas à se manifester sur le registre des revendications des libertés politiques. Notamment à travers la publication du « Manifeste

10

Je ne renie rien.. .Je raconte

de la consCIence
«

africaine ». Mais

celle-ci sera jugée

trop

molle », timide à bien des égards.
Et ce sera le cap vers des agendas plus radicaux, avec un

seul mot d'ordre: l'indépendance nationale! Haro sur le « Plan Van Bilsen »2, haro sur la perspective d'une période de
transition proposée par certains acteurs politiques congolais.3 Non à la déclaration gouvernementale belge de janvier 1959. Non à tous les «atermoiements funestes ». Tout et tout de suite! Inconditionnellement. Et le 30 juin 1960: c'était l'indépendance. Qui avait tout d'une «précipitation inconsidérée ». Sans traditions, sans « esprit », sans culture démocratique légués par le colonisateur. Sans cadres préparés à la gestion économique, financière, administrative, judiciaire, militaire du pays. Tout au plus une

montagne de bonne volonté chez nos « pères de l'indépendance

»

et une farouche détermination de leur part à relever les nouveaux défis. C'était admirable, mais insuffisant pour conjurer les pièges, les agendas extérieurs cachés, les coups tordus. La suite, on la connaît. L'histoire du Congo indépendant est, depuis lors, une longue nuit des rêves brisés, des espoirs déçus, des énergies gaspillées, des intelligences bradées, des valeurs galvaudées. Nul doute que, globalement, le Congo a été mal géré par le passé et continue malheureusement de l'être à ce jour: nos populations sont dans la misère et sans repères. Des frustrations se sont accumulées et sont très mal digérées. Des périodes de l'histoire politique de notre pays sont ciblées. Des personnalités, surtout de l'ère Mobutu, sont épinglées, pointées du doigt. En bloc. Comme des pestiférés, des monstres. Infréquentables. «Ah, tous ces gens là qui ont travaillé avec Mobutu, qui sont tous des voleurs, des assassins

2

Jeff Van Bilsen est un professeur d'université belge qui, en 1955,
avait conçu pour la colonie du Congo-belge un plan d'émancipation devant déboucher sur l'indépendance de la colonie dans 30 ans (1955 - 1985).

3

Notamment les membres du Parti National du Progrès

Prowgue

11

et qui ont détruit le pays avec lui! », se contente-t-on sans plus.
«

de s'écrier,

Tous,

des

voleurs,

des

pilleurs,

des

assassins?

Tous! », réplique-t-on. Des cris de cœur, somme toute compréhensibles. Des réactions de révolte légitimes face à tant d'années de gâchis, certes. Mais tout peut-il s'arrêter là ? Ma réponse est bien sûre: non.
«

Tous ces gens là », c'est quoi? C'est qui, au juste? Il faut

aller plus loin: vers plus de vérité, plus de justice. Qui, au fil des ans, avait(aient) fait quoi dans ce «régime»? Il faut se l'interroger. N'y avait-il eu indistinctement que des voyous, des pourris, des tarés? Rien n'est moins sûr.

Mais se pose-t-on seulement ces questions? « Tous ces gens
là », pris en bloc, ne devraient même plus, selon certains, avoir droit à la parole, à la critique, aux propositions constructives pour le redressement du Congo face à la crise profonde qui frappe notre pays; face aux comportements irresponsables et aux graves dérives d'aujourd'hui (fidèle reproduction de celles d'hier), au motif que les mauvais résultats de la gestion globale du passé dont personne n'a jamais établi les responsabilités individuelles auraient d'office disqualifié «tous ces gens là », indistinctement. Au nom de quel principe? De la solidarité politique? Même pour les fautes individuelles? Le «régime» de Mobutu une fois tombé, faut-il jeter le bébé avec l'eau du bain? La question est là aussi. Le MPR, en l'occurrence, n'était pas qu'un parti unique; un parti qui n'aurait été ouvert et réservé qu'à ses affiliés volontaires et ses affidés idéologiques, comme au Bénin ou au Congo-Brazzaville. Au Zaïre, il était un Parti-Etat. Il se définissait à la fois comme l'Etat zaïrois et la Nation zaïroise.

Tout Zaïrois était
différents en raison

«

MPR », à des niveaux de responsabilité
et de son rôle dans la

de sa position

hiérarchie politique et la gestion de l'Etat. Tout un « système»
d'organisation et de gestion politique, économique, sociale, culturelle y avait pris corps. Ce «système» avait connu des évolutions au fil des temps et de son histoire. Depuis le 20 mai 1967 jusqu'au 24 avril 1990. Il Y eut des succès sectoriels indéniables comme des ratés et des échecs retentissants aux

12

Je ne renie rien.. .Je raconte

conséquences politiques, économiques et sociales désastreuses. Avec de nombreux acteurs, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes qui s'y sont succédé à des postes et des titres divers de responsabilité; qui y ont laissé leurs marques, positives ou négatives. Certains sont décédés, d'autres sont encore en vie4. Qui avait fait réellement quoi? Connaît-on en vérité les gens dont on parle? Rien n'est moins sûr. Je prends mon cas. Combien de ceux qui parlent de moi me connaissent-ils autrement que par les stéréotypes, les clichés, les légendes que l'on colle indistinctement à tous les anciens «dignitaires» de l'ère Mobutu ? Combien, concernant mon parcours politique, n'en saisissent-ils pas que les résidus des « flashes» et des images de télévision, les polars et les films documentaires de quelques producteurs étrangers: « Le dinosaure» de Colette Braeckman, « Mobutu roi du Zaïre» de Thierry Michel; avec leur part de romanesque et leur lot de demi-vérités, de non-dits, d'affabulations assassines, et même hélas, de contrevérités! Bien que je sois une figure connue, je demeure encore, à bien des égards, une personnalité mal connue. Certains « spécialistes» bien-pensants de l'Afrique vont jusqu'à répandre dans l'opinion et à écrire, par exemple, que j'ai travaillé 32 ans aux côtés de Mobutu. Ce qui n'est pas vrai. Que

j'avais même été le « chef de la sécurité» du régime de Mobutu,
comme l'avait mentionné le belge Thierry Michel dans son documentaire « Mobutu, roi du Zaïre ». Affabulation! De quoi faire rire tous les «anciens» des services de sécurité de l'exZaïre. Pourquoi, tant qu'on y est, ne dirait-on pas que le coup d'Etat du 24 novembre 1965, la conception et la création du MPR en 1967, son évolution «moniste» (entre 1970-1972), son apogée et sa consécration en 1974 comme un Parti-Etat, le recours par des hommes du pouvoir au satanisme (1971), le
4

Lire à ce sujet un ouvrage intéressant publié en 1979 par l'Institut Makanda Kabobi, intitulé: «Répertoire des membres du Bureau politique (1967 - 1979), de l'Exécutif national (1960 - 1979), du Comité exécutif national (1967 -1972), l, collection - Etudes, 1979.

Œ'roCogue

13

goût pour les pratiques magiques et occultes (1971-72), l'authenticité et ses applications dévoyées (1971), l'émergence du culte de la personnalité avec les danses et les chansons dédiées au «Chef» (1973), la zaïrianisation (1973), la radicalisation (1974) et je ne sais quoi encore, Mobutu les avait réalisés déjà avec Nimy à ses côtés? Alors que je n'étais pas là. J'étais dans la magistrature, juge à la Cour suprême de justice. J'étais loin de cet univers politique qui structurait les fondations idéologiques et culturelles de «l'Etat-MPR ». Un journaliste zaïrois avait même affirmé en 1995 que «Maître Nimy est le Zaïrois qui a travaillé le plus longtemps aux côtés

de Mobutu

»5.

C'est vraiment me faire trop d'honneur.

Je ne

suis pas dans ce cas de figure. Quand j'entre dans la vie politique en février 1977, j'y trouve déjà installés, bien longtemps avant moi, d'éminents compatriotes, collaborateurs fidèles, haut placés et influents aux côtés de Mobutu (Seti, Mokolo, Ngbanda, Nkema, Mandungu, Engulu, Sambwa, Mukamba, Kithima, Boboliko, Mpinga Kasenda, Mabi Mulumba, Nguz Karl-I-Bond, Sampasa, Umbadi-Lu tete, Mpase, Kengo, Eluki, Likulia, Lomponda, Kikunda... et bien d'autres). Quand je quitte mes fonctions politiques en septembre 1992, je laisse certains de ces collaborateurs toujours aux côtés de Mobutu (ou dans ses parages) jusqu'à la destitution et au décès de ce dernier en 1997. Et c'est parfaitement vérifiable. Certes, j'ai eu pour ma part aussi à travailler avec le Président Mobutu. Je n'en rougis pas. Pourquoi devrais-je en rougir? Serais-je aussi fou et irresponsable que pour nier avoir eu un rôle à jouer? Bien sûr que non. A des titres divers, j'ai occupé d'importantes fonctions d'Etat comme Directeur du Bureau présidentiel: 9 ans; VicePremier ministre chargé des droits et libertés du citoyen: 4 ans ; conseiller spécial: 2 ans. J'avais été un acteur actif aux côtés du Chef de l'Etat. Je lui avais apporté pour mon pays mes idées, mon énergie, mes matériaux. Tout est de savoir s'ils avaient été de bons apports,

5

Lire le journal

«

Le Soft» du 20 décembre 1998.

14

Je ne renie rien. . .Je raconte

de nature à « construire»

ou s'ils avaient constitué de mauvais

matériaux, de nature à « détruire ».
Dans un cas ou dans l'autre, je dois assumer. Et si je relève toutes ces observations, ce n'est pas pour me dédouaner, ni pour me «blanchir », ni, encore moins pour m'absoudre de mes responsabilités d'hier. Loin s'en faut. Je ne renie rien. J'assume. Mais peut-on souffrir que de nombreuses zones d'ombre continuent d'obstruer l'histoire de notre pays? Faut-il laisser prospérer dans la mémoire collective toutes les affabulations que charrient des affirmations erronées? Voilà aussi pourquoi j'écris. Surtout pour les générations futures. De peur que, par le jeu des amalgames et des raccourcis, par le piège de l'amnésie sélective, l'histoire de notre pays ne soit contée à contresens et à l'envers. Que « les

premiers soient les derniers, les derniers soient les premiers

»6.

Que les morts, dans certains cas, aient toujours raison et soient comptés parmi les « héros» et que, dans d'autres cas, ils aient toujours bon dos. C'est simple: ils sont morts. Quant aux vivants, je redoute que, par facilité, par ignorance ou par

méchanceté, ne soient ciblés parmi eux que quelques

«

têtes de

Turc », des boucs émissaires qu'on voudrait sacrifier pour expier les péchés du monde, de tout le monde. Puissé-je contribuer à conjurer ces graves erreurs de jugement! Que Dieu m'entende. C'est pourquoi je remue dans mon passé, sans état d'âme particulier. Je n'écris pas un traité de philosophie politique; ni un «essai» de sociologie ou de psychologie des comportements politiques. Je raconte ma vie, mon parcours professionnel et politique. J'explique. Tout simplement. En essayant aussi moi-même de comprendre aujourd'hui, avec le recul du temps, ce qui aurait pu m'échapper hier. Je m'adonne à cet exercice avant que, le moment venu, je ne livre au public mes mémoires proprement dits. Au crépuscule de ma vie. Dans 30 ans, pourquoi pas? Sans forcer la main au Seigneur de la vie, ni fixer, non plus, aucune limite à Sa bonté. J'entends assumer tout mon passé.
6

Quand il s'agit surtout de subir l'opprobre,

l'avanie, le mépris.

Prorogue

15

Non pas dans le style

«

... j'étais le plus intelligent, le plus

grand, le plus beau... La faute, c'était toujours les autres. Et moi, toujours nickel-chrome 1», le chevalier blanc. Non. Je refuse de m'inscrire dans ce langage irresponsable de fuite en avant qui meuble souvent les discours et les écrits de bien des anciens acteurs ou gestionnaires de l'ère Mobutu. Un discours qui ne trompe personne et qui, au demeurant, ne sert à rien. Une littérature inutile qui, comme me le disait un

ami,

«

n'ajoute rien au passé de l'honnête homme et n'améliore

pas le bilan du criminel ». Ce n'est pas en criant trois fois plus fort qu'on aura raison des dures réalités de la vérité. Tant il est vrai que nos actes passés nous suivront, quoi que nous fassions. L'histoire nous rattrapera (peu importe quand), vivants ou morts. Au nom de la vérité et de la justice immanente qui finissent toujours par rendre à chacun selon son dû, en raison de ses oeuvres. Le mensonge ayant l'habitude bien connue de prendre l'ascenseur, la vérité se contentant de l'escalier, avec la ferme assurance qu'elle arrivera à son heure et finira par remettre les points sur les « i », les barres sur les « t ». Tout acteur politique a eu, dans sa carrière, à commettre des erreurs, des fautes, mineures ou majeures. Seuls ceux qui ne travaillent pas ne fautent pas. Du reste, ce ne sont pas les erreurs qui ont détruit notre pays. Une erreur peut être rattrapée, corrigée. Ce sont les crimes politiques, les crimes économiques, les crimes de mœurs ainsi que la persistance dans cette logique de criminalité qui ont fini par affaiblir le Congo et continuent de l'accabler à ce jour. Comment en est-on arrivé là ? Qui a fait exactement quoi? Avec qui? Pourquoi l'histoire se répète-t-elle aujourd'hui après Mobutu? Nous n'échapperons pas à ces redoutables questions. Notre peuple a droit à des réponses qui ne s'accommoderont plus des généralités et des amalgames du type: « ...Un tel a travaillé avec ou sous Mobutu! Il faut coûte que coûte
le liquider. Un tel autre a travaillé avec ou sous Kabila (l, II, III) ! Il faut le crucifier». Non! Le seul fait d'avoir travaillé avec Mobutu ou avec Kabila (I, II, III) ne devra pas, en soi, constituer un crime, pour aucun de nos compatriotes. Ce fait, à lui seul, ne saurait être

16

Je ne renie rien. . .Je raconte

synonyme de compromission, ni constitutif de faute. Ne seraitce pas là un raccourci trop commode, voire injuste? On ne jette pas le bébé avec l'eau du bain. Le Zaïre d'ruer comme le Congo d'aujourd'hui, c'est notre pays, notre « terroir» naturel de vie. Où chacun de nous est appelé à réaliser son destin propre. Dans quel pays voudrait-on que les Congolais travaillent? Etait-il pensable qu'à l'avènement de Mobutu et du Parti-Etat à la tête du pays, tous les Congolais « évacuent» la République et se réfugient pendant 32 ans à l'étranger, en «exilés» politiques? Ou que ceux qui avaient choisi de rester au Congo et d'y travailler renoncent collectivement à toute offre d'emploi dans les organismes et secteurs publics ou privés qui étaient tous des structures du Parti-Etat? Dès lors, «comment untel, brillant universitaire, avait-il accepté de travailler dans un régime comme celui de Mobutu?» n'est pas la bonne question. Car, on pourrait

continuer dans cette logique et se demander

«

comment untel,

avait-il accepté de travailler dans un régime comme celui de LD. Kabila qui n'était pas meilleur que celui de Mobutu; ou dans celui de Joseph Kabila (avant et après la formule 1 + 4) qui s'était révélé encore plus désastreux? La bonne question c'est: « qu'avait pu faire et qu'avait fait untel dans un régime comme celui
de Mobutu, de LD Kabila, de Joseph Kabila et de la Transition 1 + 4 ? »

Ces diplômés d'universités et d'instituts supérieurs qualifiés, à tort ou à raison, d'« intellectuels» perdraient-ils cette qualification du seul fait d'avoir accepté de travailler sous les régimes de Mobutu ou des Kabila (I, II, III) ? Tant pis s'ils avaient réussi à y préserver leur éthique des valeurs et à s'acquitter de leurs charges sans « compromission» majeure sur l'essentiel? Et pourtant, ces hommes et ces femmes existent dans notre pays. C'est vrai qu'il y a toujours une petite part de compromission quand on s'engage dans une entreprise donnée, politique de surcroît. Et le «concours technocratique de

Prorogue

17

brillants

universitaires

»7

au régime

de Mobutu

n'a

de

répréhensible que lorsque, pour «d'alléchantes perspectives d'ascension », certains universitaires ont renié leur savoir en initiant ou en soutenant de mauvaises décisions politiques, économiques, sociales, culturelles; lorsqu'ils ont renié leur éthique de valeurs en se livrant à toutes sortes d'actes et de comportements immoraux (détournements divers, trafics, laxismes. ..). Et, une fois de plus, on en revient toujours à l'exigence de cet examen incontournable des comportements individuels. Car les universitaires que l'on crucifie collectivement n'ont jamais exercé leurs fonctions sous le régime Mobutu dans une
«

dynamique de groupe» et au regard d'un «code commun»

d'options et de convergences politiques, économiques sociales et d'une charte des valeurs éthiques qu'ils auraient défini ensemble et se seraient engagés à défendre au sein du régime. Auquel cas, il serait logique que les succès et les échecs du régime leur soient imputables en tant que «groupe» d'universitaires.

A ma connaissance, hormis le

«

groupe de Righini

»8

formé

en 1970 - 1971 par Mpase Nselenge, Mpinga Kasenda, Mabi Mulumba, Kazadi Nduba, Gabembo Fumu Wa Utadi, il n'en avait pas existé d'autres réunissant des universitaires dans une

vision d'actions communes et concertées» au sein du régime Mobutu. L'Ugec, l'Agel, les « Kasaparsd Ô... » et tout le reste,
«

c'était pour l'université. Et chacun des diplômés universitaires, à sa sortie d'université, avait évolué dans sa carrière professionnelle en électron libre. Chacun avait fait des choix, posé des actes, selon ses propres termes de référence. Aussi, quand on juge les «universitaires », le jugement ne devrait-il pas porter sur des comportements individuels? La question ne devrait-elle pas être: quel(s) universitaire(s)
7

MOBE Anicet,« Dossier Grands Lacs: une guerre sans fin - Les

racines du mal congolais» in Le nouvel Afrique - Asie, na 180, septembre 2004. 8 Certaines sources imputent à ce groupe la paternité ou l'inspiration des décisions telles que la zaïrianisation, la radicalisation, la création de l'UNAZA (Université Nationale du Zaïre).

18

Je ne renie rien.. .Je raconte

avait(ent) fait quoi? dans tel secteur, dans tel domaine, dans telle sphère de pouvoir, d'action, d'influence (au Bureau politique, au Comité central, au gouvernement, dans les entreprises publiques, dans la territoriale, dans la diplomatie, au rectorat des universités et des instituts supérieurs.. .) ? Pourrait-on, par exemple, raisonnablement affirmer aujourd'hui, que la « diaspora» congolaise à l'étranger (en y incluant des groupes comme Défis (France), UNICOB (Union des Congolais de Belgique), FCE et d'autres est sans valeur et collectivement disqualifiée parce que certains Congolais de la diaspora se sont révélés d'une médiocrité totale, à l'avènement de LD. Kabila au pouvoir à Kinshasa? Je ne me permettrai personnellement jamais un tel jugement par le jeu de l'amalgame. Que l'on ne s'y trompe pas. Le régime nazi d'Adolphe Hitler, par exemple, était un régime pervers par sa définition et par ses objectifs, c'est-à-dire, par son projet de société. Il se définissait sur le complexe de supériorité de la race, en l'occurrence celui de la race aryenne et s'assignait comme objectif la liquidation, même par la « solution finale », de toutes les races inférieures et « impures ». En oeuvrant au sein de ce régime, l'acteur politique allemand savait qu'il apportait sa contribution à la réalisation de ce projet «nazi» qui ne pouvait être que celui de la liquidation des races inférieures. Et même dans cette logique, les juges à Nuremberg avaient refusé la notion de culpabilité collective pour l'Allemagne. Le régime de Mobutu n'était pas un régime pervers par ses objectifs fondamentaux tels qu'ils avaient été affirmés en 1967 dans le Manifeste de la N'Sele, par exemple, ou même dans des discours du Chef de l'Etat. Son «objectif» n'était pas de «détruire le Zaïre» par le pillage des deniers publics et la culture des anti-valeurs. La « destruction» a été le résultat, à l'arrivée et non le projet, au départ. Car, le «régime» s'était perverti au fil des ans par des comportements individuels déviants, par des pratiques politiques dérivantes qui ont conduit à ce constat malheureux:

Prorogue

19

l'échec du bilan global du «régime ». Tout acteur politique zaïrois n'entrait pas dans ce «régime» et n'y oeuvrait pas nécessairement dans le but de souscrire à une entreprise

concertée de destruction, ni d'apporter sa part à un

«

système

de prédation économique et de négation des libertés publiques» même si, certains, par des dérives individuelles, ont eu à poser des actes de destruction dont ils devront répondre devant les hommes et l'histoire. Le fait que certains responsables d'Etat aient même formé avec d'autres, leurs amis, un groupe ou un réseau de « mafieux» ne signifie pas que tous les responsables d'Etat constituaient collectivement une «oligarchie de mafieux, de pilleurs, de profiteurs» autour de Mobutu. L'affirmer serait tout simplement absurde. Contraire à la vérité. Et personnellement, je n'avais pas considéré mon entrée en politique en février 1977 aux côtés de Mobutu, ni mes nominations ultérieures (1986 et 1990) à d'autres fonctions d'Etat, comme des occasions pour moi d'aider le Chef de l'Etat

à « détruire le Zaïre ». Même si ma « présence» et mon action à
ses côtés n'avaient pu empêcher que des actes de « destruction» n'aient eu lieu. D'ailleurs, mon retrait du pouvoir politique en 1992 ne les avait pas arrêtés non plus. Dès lors, ne faudrait-il pas une autre grille de lecture pour évaluer les responsabilités dans la faillite d'un régime politique comme celui qui fut le nôtre? Comment et par qui le « régime» s'était-il, au fil des temps, éloigné de ses ambitions originelles, de ses bonnes résolutions et de ses projets économiques et sociaux? Ne faudrait-il pas se résoudre à l'analyse objective des faits, des actes et des comportements? En procédant, quand il le faut, au cas par cas? L'exercice me paraît faisable. J'ai toujours estimé que la vraie réconciliation nationale, celle des cœurs et des esprits, ne saurait faire l'économie de cette inévitable conciliation des comptes avec le passé. La responsabilité collective, les responsabilités individuelles devront un jour, une fois pour toutes, être établies. J'entends souvent dire: « Il faut demander pardon au peuple ». C'est trop facile. Comment demander pardon? Dans quel cadre? Dans

20

Je ne renie rien.. .Je raconte

cette formule folklore proposée naguère à la CNS où des « dignitaires» de l'ère Mobutu (je ne sais lesquels), les « méchants» confesseraient publiquement leurs fautes devant les « opposants» au régime (je ne sais lesquels), les « bons» et recevraient de ces derniers le pardon au cours d'une cérémonie de lavement des mains à la rivière Kalamu ou à une station de la Regideso 79 A quel peuple demander pardon 7 Au peuple qui avait dansé et chanté pour le « Guide» (même si c'était la MOP AP 10 qui l'avait fait danser et chanter), bravant les intempéries et la chaleur torride des tropiques 7 Ou au peuple qui avait défié le « système» par des actes de résistance et refusé, au prix de son sang, de danser et de chanter, mais dont le mouvement n'avait pas été relayé par le reste des masses populaires 7 Une telle distinction entre ce qui serait le «bon» et le « mauvais» peuple peut-elle, par ailleurs, avoir un sens dans une démarche de réconciliation nationale 7 Croit-on vraiment, d'autre part, que les forfaitures du passé pourraient, sans autres frais, être effacées sur l'ardoise magique d'un mea culpa individuel, unilatéral et souvent théâtral 7 Je me pose simplement ces questions. Sans restriction mentale; sans un préjugé quelconque; sans aucun souci de polémique. Je réfléchis à haute voix. Les Congolais doivent se pardonner, certes. Mais, il n'y a pas de pardon véritable sans une juste confession des torts, sans repentance, sans réparation. Dans la justice et la sérénité. Sans aucun esprit de revanche, ni d'acharnement inconsidéré à l'égard de personne. De façon à remettre les compteurs de la confiance mutuelle à zéro, à permettre aux Congolais de réapprendre à s'apprécier à leur juste valeur, à s'estimer et à se respecter, à regarder de nouveau dans la même direction, à unir les intelligences et conjuguer les énergies pour refonder la République, rebâtir l'Etat et restaurer l'espoir perdu.
9

Entreprise

publique

de gestion, de traitement

et de distribution

des

eaux 10Mobilisation,

Propagande

et Animation Politique (une des branches

spécialisées du Parti-Etat).

ProlOgue

21

Notre nation, son peuple, ses fils et ses filles, se seront ainsi réconciliés avec eux-mêmes. Mais ce sera à ce prix fort: celui de la vérité et de la justice! Dans une exhortation antérieure,

j'avais invité les « bibliothèques vivantes» de l'histoire de notre
pays à écrire et à publier leur part de vérité sur leurs expériences personnelles vécues depuis l'avènement du pays à l'indépendance en 1960. Et surtout à clarifier par ici, par là, sans falsification, ni tricherie, les nombreuses zones d'ombre si opaques de la 2èmeRépublique (1965-1990) et de la longue et meurtrière Transition (1990-1997) qui ouvrit la porte toute grande à l'aventure surréaliste de Laurent Désiré Kabila l le 17 mai 1997 et, plus tard, à l'avènement surprenant de Joseph Kabila II. Cette tâche incombe à de «vieux routiers» de la vie politique congolaise comme Justin Bomboko Lokumba, Léon Engulu Baanga Mpongo Bakokele Lokanga, Albert Ndele Bamu, André Boboliko Lokonga Monse Mihomo, Etienne Tshisekedi Wa Mulumba, Joseph Nsinga Udjuu Ongwankebi Untube, Alphonse Roger Kithima Bin Ramazani, Mario Cardoso Losembe Batwanyele, Léon Kengo Wa Dondo, Augustin Bapa Banze Mudingombe, Albert Mpase Nselenge Mpeti, Albert Bolela Wa Boende, Antoine Gizenga, Félicien Kimvay Mbamba Sungi, Joseph Mbenza Thubi, Jean Baptiste Kibwe, Jonas Mukamba Kadiata Nzemba, Laurent Eketebi Moidiba Mondjolomba, Joseph Mabolia Inengo Tra Bwato, Albert Kalonji Ditunga ... Sont concernés par le même appel d'autres tels que Charles Mwando Nsimba, Célestin Anzuluni Bembe Insil' 0 Nyonyi, Gérard Kamanda Wa Kamanda, Orner Tshiunza Mbiye, Florentin Mokonda Bonza, Marie-Thérèse N'Landu, Jean Nyembo Shabani, Catherine Nzuzi wa Mbombo Tshianga Kumuedi Musungu, Bonaventure Kilolo Musamba Lubemba, Wivine N'landu Kavidi, Edouard Mambu ma Khenzu, Marie Rose Kasa Vubu, Joséphine Mayuma, Richard Bieme Ngalisame Mokelo, Paul Kabayidi wa Kabayidi, Véronique Lessendjina Kiaba Lema, Jean-Jacques Kande Dzambulate Katambwe, Désiré Khonde Vila ki Kanda, Raoul Donge Nigu dia Vanga, Charles Bofosa Wamb'ea Nkoso, Jacques Mozagba Ngbuka,

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Je ne renie rien.. .Je raconte

Valentin Kibabu Madiata Nzau, Bernadette Nkoi Mafuta, Gilbert Kiakwama Kia Kiziki, Raoul Isungu ki Maka, Godefroid Sampasa Kaweta Milombe, Pierre Pay Pay wa Siakasighe, Jean Umba Di Lutete, Jacques Kazadi Nduba wa Dile, Guillaume Samba Kaputo, Patrice Djamboleka Lorna Okitongono, Jacques Kawata Bwalum, Gambembo Fumu wa Utadi, Tshibwabwa Ashila Pashi, Kangafu Vingi Gudumbangana, j'en passe et des meilleurs. .. Pourquoi ne devraient-ils pas, sans plus attendre, écrire pour les générations futures sur ce qu'ils ont vu, entendu, vécu dans notre pays, toutes périodes et tous régimes politiques confondus? Quel apport précieux pour l'histoire du Congo! André Malraux l'avait bien dit, avec raison, en ces termes: « ... Un témoignage, ce n'est qu'un témoin. Deux témoignages, c'est l'histoire». Dans un effort, sans doute appréciable, Emmanuel Dungia, Honoré Ngbanda Nzambo Ko Atumba, Félix Vunduawe Te Pemako, Général Célestin Ilunga Shamanga, Colonel Kisukula Abeli Meitho, Ndiang Kabul, Evariste Mabi Mulumba, Modeste Mutinga Mutuishayi notamment, ont déjà pu livrer, à travers leurs productions et à leur manière, leur lecture de l'histoire de notre pays ou d'une partie de celle-ci sous feu le Président Mobutu. Seul l'avenir, par la confrontation des faits et le recoupement avec d'autres «vérités », appréciera la crédibilité des uns et des autres. Mais au total, l'histoire du Congo n'est pas connue dans toutes ses facettes. Elle n'est souvent pas contée par ses fils et ses filles qui ne manquent, pourtant, ni de talent, ni de précieux souvenirs. Allons-nous laisser à quelques journalistes belges et à leurs compatriotes chercheurs, en dépit d'un certain talent à leur actif, le privilège de devenir les sources de l'histoire politique du Congo et les références de la mémoire collective du peuple congolais? Patrice Emery Lumumba n'avait-il pas raison lorsqu'il avait déclaré que: « le Congo écrira sa propre histoire qui ne sera pas celle écrite ou
enseignée à Bruxelles, Paris, Londres et Washington? ».

Prorogue

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En effet, à travers la longue marche forcée du Congo vers son destin, que de choses insoupçonnées, de vérités cachées, de croustillantes anecdotes (pourquoi pas) n'apprendrions-nous pas de la plume de tous ces anciens généraux, colonels, majors, capitaines, lieutenants des Forces Armées Zaïroises? De tous les « patrons» successifs des services de sécurité (Jean Seti Yale, Edouard Mokolo Wa Mpombo, Roger Nkema Liloo, André Atundu Liongo, Jacques Atenda, Jacob Pelendo Beledu Mawe .. .). Que n'apprendrions-nous pas des anciens Commissaires d'Etat (Ministres), Secrétaires d'Etat, gouverneurs de la Banque centrale; des anciens membres du Comité Central ou du Bureau politique du parti unique; des anciens Commissaires du peuple (députés), Secrétaires exécutifs des branches spécialisées du MPR11 (jeunesse, mobilisation et propagande, formation des cadres, condition de la femme, syndicat unique); des anciens magistrats, gouverneurs de Région, ambassadeurs, PDG12 d'entreprises publiques, recteurs d'université; des conseillers principaux ou chefs de cabinet des ministères; des chefs religieux des Églises catholique, protestante, kimbanguiste, islamique, orthodoxe dans leurs relations notamment avec le Pouvoir; de tous ces nombreux autres acteurs de l'ombre, nationaux et étrangers. . . Avec l'espoir que les uns et les autres, animés d'un seul souci, celui de rendre la vérité à l'histoire, s'efforceront de conjurer le triple piège de l'auto-absolution, l'auto-glorification, l'auto-flagellation. Ni la falsification volontaire des faits, ni les demi-vérités ou les demi-mensonges des uns et des autres n'auront raison pour toujours dans cette quête de la vérité historique. Pour me résumer: dans le présent ouvrage, je n'écris pas l'histoire du Congo, devenu Zaïre, redevenu Congo. J'évoque plutôt les « saisons» de ma vie professionnelle et publique. De 1965 à 1992. Il reste vrai qu'au cours de la période concernée, des pans entiers et importants de l'histoire de notre pays y

Mouvement Populaire de la Révolution 12 Président Délégué Général
11

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Je ne renie rien.. .Je raconte

apparaîtront forcément et, au besoin, seront clarifiés à bien des égards. Je réserve à mes mémoires, pour plus tard, la partie se rapportant aux faits et révélations politiques couverts encore à ce jour par le secret d'Etat (devoir de réserve oblige !). Car, tout en livrant l'essentiel, le nécessaire et l'utile pour l'information des Congolais et de l'opinion publique, il s'agit de savoir, dans ce que l'on écrit, jusqu'où ne pas aller trop loin. Cette précaution correspond à l'idée que je me fais personnellement de la dignité des hommes d'Etat. Mes mémoires porteront aussi, de manière plus détaillée, sur la partie relative à mon enfance, mon adolescence en famille, mon parcours scolaire, du cycle primaire débuté en 1949, jusqu'à la fin de mes études universitaires en juillet 1965. Aussi, dans les limites ainsi décrites du présent ouvrage, connaîtrai-je cinq saisons: 1 ° Le« printemps» de mes années au sein du barreau des avocats de Kinshasa (1965 -1970) Ce sera comme le temps de la floraison avec l'éclosion des premiers pétales après la dure et longue période de l'hiver académique passé à la faculté de droit de l'université Lovanium. Comme le tilleul, je pousserai librement et j'éclaterai véritablement de toute ma «vitalité intérieure» parce que j'aurai, enfin, goûté la joie de la vie active. 2 ° L'« automne» de la haute magistrature à la Cour Suprême de Justice (1970 -1976) Nommé magistrat, je perdrai quelque part ma liberté comme l'arbre qui se dégarnit de ses feuilles. Car, «dire le droit », en tant que magistrat du siège, sera pour moi plus interpellant que plaider, comme avocat, dans une affaire judiciaire. Et du coup, le ciel du Palais de justice me paraîtra désormais plus gris et le décor plus froid. L'environnement général de la Cour plus austère comme à l'automne. 3° L'« hiver» de ma vie politique au Bureau présidentiel (1977 -1986)

Prowgue

25

Un véritable parcours du combattant. Dans un contexte de stress aigu et de pression permanente, on a coutume de dire qu'on a chaud. Au contraire, moi, j'aurai froid en permanence, quelle que sera l'épaisseur de la couverture en laine que j'utiliserai pour me chauffer. Certes la mienne, pour la durée de la saison, sera le Chef de l'Etat lui-même. Mais quelle couverture? A vouloir trop s'en éloigner, on crève d'hypothermie. À trop s'en approcher, on se brûle tout simplement. 4° L'« été hivernal» au ministère des droits et libertés du citoyen (1987 -1990) Après neuf années d'un hiver polaire au Bureau présidentiel, je serai en charge, au sein du Gouvernement, d'un ministère nouvellement créé et qui répondra, comme un gant, à

mon goût et à mes rêves: les « droits et libertés» du citoyen.
Je donnerai libre cours à mon imagination, gambadant ici et là, à travers les onze provinces de notre pays, à la recherche toujours plus gourmande d'un soleil de vie pourtant généreux partout... comme en été. Aux fins d'implanter le nouveau ministère et tenter de restaurer partout, autant que faire se pouvait, l'espoir pour le respect des droits fondamentaux et des libertés essentielles. Dans les limites, bien sûr, de l'ordre politique et constitutionnel établi: le parti unique. Les droits de l'Homme dans le cadre d'un régime de parti unique? Une véritable gageure. Un défi quasi surréaliste. Car, les pesanteurs du système MPR lui-même, avec toutes ses contradictions internes, apporteront de façon récurrente à mon activité ce courant d'air froid bien connu des temps hivernaux. Illusions, naïveté, témérité et lâcheté cohabiteront en moi dans une promiscuité insupportable. Même si la nature de la tâche elle-même sera exaltante. 50 L'« automne printanière» de l'ère de la démocratie pluraliste (1990 -1992) La date du 24 avril 1990 annoncera l'automne d'un système politique acculé dans ses derniers retranchements, décrié par le peuple, dépassé par l'air des temps nouveaux. Elle ouvrira les perspectives d'un renouveau national par l'avènement de la démocratie pluraliste. Les partis uniques n'ont plus la cote et

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Je ne renie rien. . .Je raconte

sont passés de mode. L'Occident qui les avait portés et supportés à bout de bras n'en veut plus... Ce sera, pour tout le monde, le moment crucial de la remise en question, du bon choix, de la rupture ou non avec le passé. Il faudra non seulement se dépouiller du «vieux feuillage» du MPR, Parti-Etat, mais surtout opérer à l'intérieur de soi-même un «changement» de fond au niveau de l'état d'esprit, des méthodes, de l'hygiène de vie, de l'éthique des valeurs. Je ferai mon choix. A savoir: le « changement». Tout à fait librement. Et ce, dans une conviction profonde bien «printanière» qui, dès ce 24 avril 1990, m'habitera définitivement et me rappellera, jour après jour, la nouvelle exigence dans laquelle je devrai désormais m'inscrire. Et je ferai tout pour y demeurer fidèle. A l'idée que rien ne changera dans notre pays tant que les hommes au pouvoir ne changent pas. Tant que les mentalités collectives ne changent pas. Les contraintes de ce défi et ma détermination à le relever me conduiront d'abord à prononcer le 1er juin 1992 un important discours - véritable brûlot - à la Conférence Nationale Souveraine. Ensuite à quitter, le dimanche 13 septembre de la même année, mon cher pays et vivre à l'étranger. Juste le temps nécessaire d'expatriation, de recul et de ressourcement, avec cet espoir ferme de retourner, un jour, chez moi et retrouver les miens, ma patrie, y poursuivre mon combat, celui de la République et de ses valeurs.

1.

Les fruits de la passion pour les droits

Au cœur de la défense
(1965-1970)

31 juillet 1965. Nous sommes au troisième mois de la saison sèche. Je termine mes études de droit à l'Université

Lovanium. Le sujet de mon mémoire de licence concerne:

«

Les

lignes de faîte de la protection internationale des droits de l'homme ». Le titre choisi est tout un signaL Je décroche mon diplôme et je suis heureux. Tous les miens le sont avec moi: mon père, ma mère, mes frères et sœurs, mes proches et amis. Mes parents, particulièrement, furent ravis de voir leur premier garçon de la famille terminer les études universitaires et pouvoir enfin se lancer dans la vie professionnelle. Mes sœurs m'offriront en cadeau une très jolie «mobylette », ce vélo cyclomoteur à essence très prisé des jeunes de l'époque. La fête fut totale. Je fus littéralement gâté! A près l'euphorie de la réussite et les folies de la fête, c'est le souci de l'emploi. Que faire? Où travailler et dans quel secteur? L'université avait déjà tout prévu. Les finalistes en droit de ma promotion, une fois diplômés, pouvaient trouver un point de chute, sans peine, soit dans la magistrature, soit au cabinet du Premier Ministre Moïse Tshombe. Les arrangements nécessaires avaient été pris à cet effet par le secrétariat général de l'université, dirigé par M. Albert Mpase, un sociologue universitaire et un homme très entreprenant. J'avais pour ma part été orienté vers le cabinet du Premier ministre. Mais cette proposition ne répondra pas à mes souhaits. Ni surtout à mes convictions politiques. Militant au sein de l'UGEC (Union des Étudiants Congolais) et de l'AGEL (Association Générale des Étudiants de Lovanium), je fus très hostile (comme beaucoup d'entre-nous) à la politique du gouvernement de Léopoldville sur bien des points essentiels tels que le respect des libertés publiques, le sens du

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Je ne renie rien.. .Je raconte

nationalisme et de l'attachement à l'indépendance nationale, la gestion des deniers et des biens publics, le règlement du contentieux belgo-congolais né de la succession d'Etat au 30 juin 1960. La vision globale du Premier Ministre Moïse Tshombe sur toutes ces questions, de même que les « pratiques» politiques de différents gouvernements antérieurs ne correspondaient pas à l'idée que je me faisais déjà du sens de la responsabilité des hommes d'Etat face aux enjeux aussi fondamentaux pour le destin de la Nation et la survie de la République. Au demeurant, je n'étais pas tenté non plus par une carrière dans un créneau politique. Je déclinerai, pour ces raisons, cette alléchante offre d'emploi et je signifierai moimême ma décision de refus à la secrétaire (espagnole) du Premier Ministre. Me voilà dans la rue, sans travail. Mais en réalité, malgré cette situation inconfortable, je fus très heureux à l'idée que je demeurais un homme libre; que la gestion de mon destin était avant tout «mon» affaire; que mes convictions devaient primer sur la tentation de la facilité et sur l'attrait du confort immédiat. Après tout, j'étais encore jeune (23 ans), célibataire. Je n'avais aucune charge particulière. Tous les risques m'étaient permis. Presque tous... Je décidai d'exercer la profession d'avocat. Surtout par souci de plus de liberté et par esprit d'indépendance. Mon entrée au barreau des avocats de Léopoldville sera une opération à haut risque. Comme pour la roulotte russe, ça passait ou ça cassait. Il fallut réussir dans le métier. Et quel métier! L'exercice de la profession d'avocats, depuis l'époque coloniale et peu après l'indépendance du Congo, était le monopole de juristes étrangers.

Ces fruits

ae Capassion pour Cesaroits

31

Non par l'application d'une législation discriminatoire quelconque, mais par la consécration d'un état de fait récurrent de la société de l'époque: les avocats étaient des «blancs ». Tout comme les magistrats, les greffiers des cours et tribunaux, bien que dans une moindre proportion, étant donné la promotion et la titularisation aux fonctions judiciaires de nombreux congolais (anciens magistrats auxiliaires et secrétaires des parquets) lors de l'accession du Congo à l'indépendance. Le cercle des avocats fut un milieu plus hermétique. Le barreau de Léopoldville comptait en son sein à la fois une pléiade de juristes éminents et un florilège d'orateurs talentueux. Les avocats exerçaient dans des cabinets de travail confortables, ayant tous pignon sur rue avec une clientèle fidélisée et généralement solvable. Le métier nourrissait bien son homme.
Cabinet Jeanty-Leclercq-De Wine-Beyart

Installé au Congo depuis 1932, ce cabinet s'était surtout spécialisé dans le droit des affaires et des sociétés avec une très forte expertise dans le domaine de la fiscalité. C'est en son sein que mon confrère et ami fera ses premiers pas d'avocat, à l'issue de en droit fiscal à l'université de Liège Mbungu se révélera un avocat brillant, un maître Vital Mbungu sa formation spéciale (Belgique) en 1965. grand travailleur.

Cabinet Barbier-Serlipens-Piron

Installé
«

en 1961, ce cabinet avait une orientation

plus

civiliste » (surtout dans les litiges relatifs à l'immobilier et aux

assurances) même s'il était fort présent dans les affaires pénales. Un condisciple d'université, collègue de promotion, Maître Albert Matunga y avait effectué son stage. Avec bonheur et succès.

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Je ne renie rien"

,Je raconte

Cabinet Brys-Liebart-Herman

Depuis 1947 à Léopoldville. Un cabinet sélectif dans les affaires. En charge souvent des dossiers concernant des personnalités «publiques». Un autre collègue de promotion à l'université, Maître Pascal Ndudi-Ndudi, un homme de « dossiers» et un juriste appliqué, fera toute sa carrière d'avocat dans ce cabinet. Il sera plus tard, durant plusieurs années, le bâtonnier de l'ordre des avocats de Kinshasa.
Cabinet De la Kethule-Ossemerkt-De Valcke-Coppieters T'Walant

Avocats de l'Etat colonial et, plus tard, de la République du Congo indépendant. Maître Athanase Bokenge reprendra en 1968, pour son compte, le contrat avec la République. C'est le tout premier cabinet d'avocats auquel je m'étais adressé pour offrir ma collaboration. Le «patron» du cabinet, Maître Ossemerkt, était en vacances à l'étranger et ne devait rentrer à Kinshasa qu'au mois d'octobre. Comme je n'avais pas voulu rester au chômage jusqu'à cette date, je m'étais tourné vers d'autres cabinets.
Cabinet Nyns

Installé depuis 1952. Connu dans les milieux politiques de Léopoldville comme étant idéologiquement de la « gauche» socialiste. Lumumbiste, libre penseur et crédité souvent d'activisme politique. Excellent en droit pénal et en procédure, le cabinet Nyns sera plus d'une fois sollicité dans les grands dossiers en matière répressive. Mon confrère et ami, Maître J. Gérard Kamanda fera des étincelles durant plusieurs années dans cette étude. Il sera présent et au front dans la plupart des affaires judiciaires importantes, avec un sens du débat et un esprit de répartie redoutables.

Ces fruits

ae Capassion pour Cesaroits

33

Cabinet Jabon-Olympiade-

Thirriar-Mahieu

Installé en 1949 par l'avocat Schietecate, le beau-père de Maître Jabon, le cabinet sera repris par ce dernier en 1953 et sera la seule étude à la fois «généraliste» et spécialisée dans le traitement des affaires les plus variées (pénales, civiles, commerciales, fiscales, politiques) avec une parfaite maîtrise quasi vicieuse de l'usage de la procédure. Une véritable usine à «produire» des textes, documents et conclusions juridiques de toute nature avec des horaires de travail astreignants, prévoyant pour les avocats du cabinet des prestations extraordinaires les samedis (après-midi) et les dimanches (avant-midi). Des avocats, par ailleurs, grassement rémunérés. Heureusement! C'est dans ce cabinet que le destin me conduira en août 1965 et au sein duquel, jour après jour, j'apprendrai le métier avec patience, assiduité et persévérance. Au fait, comment y avais-je atterri? Un coup de téléphone à maître Jabon lui-même m'avait suffi pour obtenir un rendezvous en vue d'un entretien d'embauche éventuelle. Suivra ensuite un test écrit portant sur dix casus tirés des dossiers judiciaires en souffrance de traitement au cabinet depuis plusieurs mois. Le lendemain, dès mon arrivée au cabinet pour suite et réponse (à 7H du matin !), à bord de ma petite «mobylette », je vois encore Maître Jabon me fixer droit dans les yeux et me serrer la main en me disant de sa voix grave, légèrement grésillante :
«

Mon cher Nimy, tout est parfait. Vous intégrez mon
cabinet. Je vais préparer les formalités de votre prestation de serment devant la Cour d'appel ».

Car, selon la législation en vigueur, un avocat était inscrit au tableau de l'ordre près une Cour d'appel. Le Congo en comptait trois: Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani. Le 21

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Je ne renie rien.. .Je raconte

septembre, je prêtai serment devant la cour d'appel, présidée par le premier président Du Roy, assisté de MM. Kanski et Passelecq, conseillers à la cour d'appel. Le ministère public, pour ses avis, était représenté par le substitut du procureur général, Monsieur Bribosia. Me voilà désormais avocat de plein exercice: «Maître Nimy » était né. Avec lui, sa légende, son label. Celui-ci me sera gravé sur le front jusqu'à ce jour. Car la référence à mon titre d'avocat me collera véritablement à la peau toute ma vie. Partout et en tous temps, je serai désigné désormais sous ce label qui m'accompagnera à travers toutes les positions de responsabilités auxquelles j'accéderai à l'avenir et survivra à toutes mes fonctions publiques et politiques. Il apparaîtra, au demeurant, plus « naturel» et familier à bien des gens de m'appeler «Maître Nimy» que «Monsieur Nimy ». Et ma grande joie est d'avoir rendu ce label agréable à porter par tous ceux qui s'appellent « Nimy » dans ma famille, juristes de formation et avocats comme moi. Je pense surtout à mes « kokos »13 et à mes « arrières-kokos » qui, demain, perpétueront ce label. Un label lourd à porter quand je sais qu'au fil des ans et du temps, j'ai fini par mettre la barre très haut: la barre de l'exigence pour soi-même, de l'effort permanent, du respect de l'autre, de l'humilité, de la discrétion, de l'écoute... C'est toute une hygiène de vie, une manière « d'être» que l'on acquiert, ni par l'argent, ni par l'or, ni par aucun artifice. A tout prendre, le barreau aura été la plus belle carrière de ma vie. Ma plus grande porte d'entrée dans le monde du travail et des relations humaines. Toute ma vie, je resterai quelque part et toujours avant tout ... un avocat. En effet, la profession d'avocat m'aura énormément passionné et profondément façonné par l'intériorisation des principes et valeurs ci-après:

13

Koko en lingala signifie petit-fils ou petite-fille.

Ces fruits

de fa passion pour Cesdroits

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:>


Le respect de l 'heure (la ponctualité)

Chez Maître Jabon, le travail commence chaque jour, invariablement, à 07H du matin. Avec la conférence des avocats du cabinet, le passage en revue des dossiers en cours de traitement, l'échange critique des positions juridiques et des stratégies de la défense. Le principe étant que les avocats du cabinet fonctionnent comme des pièces interchangeables et qu'un avocat doit être à même de reprendre au pied levé les dossiers d'un confrère qui, pour une raison ou une autre, se rend subitement indisponible. Les audiences de la cour d'appel et des tribunaux débutaient à 9 H, le matin, pour les affaires ordinaires et à 15 H de l'après- midi pour les chambres du conseil et l'examen des détentions préventives. Deux magistrats sur trois étaient à l'heure. Il ne fallait dès lors pas que l'avocat fût pris en défaut. Des avocats peu d'audience en avaient frais: des dossiers demandeur) renvoyés pas simplement biffés scrupuleux des horaires eu quelque fois pour leurs (parfois urgents pour le au rôle général s'ils n'étaient du rôle, par exemple.





Les rendez-vous avec les clients, rien que par respect pour ces derniers, exigent de l'avocat toute une culture de la ponctualité. Et à mon époque, les visites des prisonniers dans les centres pénitentiaires (Makala, Luzumu, Ndolo) se déroulaient dans des tranches horaires très strictes. Il fallut donc s'en accommoder et s'y conformer. Un avocat toujours en retard: quelle réputation?

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Je ne renie rien.. .Je raconte

:>

Le travail d'équipe (la concertation)

Rien ne me parut aussi enrichissant

au

«

Cabinet Jabon»

que nos échanges de stratégies de procédure, la confrontation de nos positions juridiques et la vérification des références de jurisprudence avant de « boucler» les conclusions d'un dossier.

Les jeunes avocats étant, aux côtés des plus anciens, véritablement à l'apprentissage du métier, de ses arcanes et ses

« ficelles» que ne vous apporte aucun
faculté de droit à l'université.

«

travail pratique» de la

:>

La con fraternité différences)

(le respect de l'adversaire

et la tolérance

des

C'est la règle avocats. C'est pour confrères ». Quelle même temps, quelle

d'or et de bienséance par excellence entre cette raison qu'entre eux ils s'appellent« chaleureuse densité dans ce terme! En courtoisie!

En 1969, j'avais eu à plaider devant le Tribunal de 1ère instance (grande instance) de Kananga dans un dossier pénal qui avait défrayé la chronique: Ministère public contre Mwamba (affaire dite Mwamba Cadeco)14. A la suspension de l'audience, quelle ne fut pas la révolte de l'assistance en me voyant converser, plaisanter avec l'avocat de la partie adverse, mon confrère Maître Bertholet, alors que nous venions à peine de nous affronter à la barre à coups d'arguments massue et de cinglantes réparties! Le fruit de la confratemité est pourtant à ce prix. Tout comme l'obligation pour un avocat, au nom du principe de la contradiction du débat judiciaire, de communiquer (en matière civile) à son adversaire et confrère l'ensemble du dossier (avec pièces à conviction) qu'il entend produire à l'audience devant les juges.

14

L'abréviation

de Caisse d'Epargne

du Congo.

Ces fruits

ae Capassion pour Cesaroits

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:)

Le sens du secret professionnel

(la confidentialité)

Sans doute autant que le médecin ou le prêtre, sinon plus, l'avocat est un confident naturel de son client. A ce titre, il accède plus que nul autre à des vérités profondément enfouies dans le tréfonds de l'être humain en proie avec la détresse, les tribulations intérieures, les tracas de la justice, en l'occurrence. J'avais eu, pour ma part, connaissance de ces confidences que même ma mémoire de simple mortel aura difficile à oublier. Et ma conscience ne saurait, sous aucun prétexte, m'autoriser à les révéler. J'en avais reçu pas mal au cours de ma carrière d'avocat. Et de mes confidents, deux sur trois sont encore en vie.
:)
Le goût de la recherche, la soif de la connaissance (la formation et l'information permanentes)

Je garderai à jamais, alors que j'étais étudiant à l'université, le souvenir de mon professeur du cours de «logique formelle », Monsieur Franz Crahay, un génie du savoir! Dans l'une de ses brillantes conférences académiques

dont le thème portait sur
«

«

l'unité du savoir dans la diversité
de ce qu'était un

des sciences », il avait esquissé la définition

spécialiste ».

Est-il celui qui connaît tout sur un rien? Celui qui connaît presque« rien », sur presque tout? Celui qui connaît un peu plus que presque rien sur un certain nombre de choses? On peut deviner l'intérêt du débat et l'exercice de haute voltige philosophique qu'avait dû susciter une telle problématique. Un régal. L'avocat apparaît, aux yeux du commun des citoyens, comme la personne la mieux indiquée à qui l'on s'adresse pour

tout. Un

«

spécialiste ». L'expression est bien connue:«

Je vais

voir mon avocat ». Et tout le monde tremble. Autrement dit, l'avocat est censé pouvoir tout régler et partant tout savoir. Ou presque... tout.

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Je ne renie rien..

.Je raconte

Au demeurant,

n'est-il pas aussi lui-même
«

fier comme

Artaban lorsque de sa discipline on dit que

le droit mène à

tout» ? Cette image d'EpinaI n'est pas aussi surréaliste qu'on pourrait le penser. Le métier d'avocat «prédispose» (s'il ne le condamne pas) le juriste qui l'embrasse à la quête de la formation multidisciplinaire continue (même sur le tas) et à une maîtrise permanente de l'information. Un bon avocat est celui qui, après s'être bien formé dans sa discipline de juriste, demeure constamment informé sur un certain nombre d'autres questions et peut parler sur presque tout. En «connaissance de cause », avec assurance et crédibilité; avec conviction et capacité à convaincre. Il est hasardeux d'aborder ce métier et d'espérer y réussir sans ces atouts.

Ces fruits

ae Capassion pour Cesaroits

39

L'environnement

judiciaire

J'ai toujours été de ceux qui pensent que l'exercice du métier d'avocat ne peut avoir de valeur, de sens et d'efficience que dans un environnement judiciaire moralement sain, épris et passionné de droit. Sans une magistrature de valeur, il n'est pas de barreau de qualité. La magistrature congolaise de 1965, cinq années à peine après l'indépendance du pays, était véritablement à la croisée des chemins. Que de défis! Bien qu'il fût un corps composé de magistrats nationaux et étrangers, le nouvel appareil judiciaire du Congo indépendant n'était pas à l'abri de dérapages; et pourtant, il avait le redoutable défi de préserver la qualité de la justice dans sa noble mission de « dire le droit ». Aux nécessités de la connaissance du droit s'ajoutaient, pour le magistrat, les exigences des vertus morales de probité, d'intégrité, d'impartialité. Imaginez tout cela dans un contexte général d'une indépendance politique mal préparée par une

décolonisation
inconsidérée!

ratée

et

marquée

de

«

précipitation
judiciaire.

». On n'était pas loin de l'apocalypse

Cependant, l'apport global des anciens magistrats auxiliaires congolais, titularisés à la hussarde, en 1960, aux fonctions de juges ou de procureurs au sein des cours et tribunaux fut appréciable, malgré des dérapages parfois graves mais, somme toute isolés, relevés ici et là dans la distribution de la justice. Deux magistrats congolais sur trois pouvaient, avec l'expérience acquise du passé, se prévaloir d'une base acceptable de connaissance des règles de droit et des procédures judiciaires. Tant au civil qu'au pénal ou en matières commerciales, l'avocat avait conscience qu'il plaidait devant un juge sérieux et averti.

40

Je ne renie rien . . .Je raconte

Qui ne se souviendrait des noms de juges comme Tshifunda, Mukuna, Bamenidio, Wikisi, Ngoma Michel, Panzout, Kongolo? Des ceux de magistrats du parquet comme Bienga, Tsimba, Kandukulu, Tshibanda, Butsianga ? J'aurais pu en énumérer des centaines d'autres qui s'étaient signalés dans l'exercice de leurs fonctions à Kinshasa ou à l'intérieur du pays. J'avais toujours eu un immense plaisir de plaider devant la plupart d'entre eux. Ils ne manquaient d'ailleurs pas de me rappeler, par moments, certains détails de jurisprudence auxquels seule la pratique du métier peut vous familiariser. Et en dépit de la corruption latente qui, subrepticement, tentait de gangrener l'ensemble du corps judiciaire, celui-ci réussira, dans ces années 1960, à maintenir sa tête hors de l'eau, à l'abri du naufrage général des mentalités. Il en fut de même du personnel judiciaire des greffes et des secrétariats des parquets, ces précieux auxiliaires de la justice. Des greffiers et secrétaires comme Basile Lwemba, Simon Fundu, Esteves, Dominique Kuzoma, Bayona Luvukumuna, Losaladjome, Kabu, Nianga, Ntumba, Mbenza Ruben et tant d'autres s'y étaient distingués avec beaucoup de panache. Les greffiers aidaient quelquefois les tout jeunes avocats dans le calcul des frais d'instances judiciaires ou même dans celui des forclusions des recours, surtout lorsqu'il fallut prendre en compte les délais de distance. Assurément, l'ambiance générale du travail était fort enrichis sante pour tous. Le désordre et l'incurie ayant sévi dans les administrations publiques congolaises juste après l'indépendance n'avaient pas affecté de façon dramatique les services administratifs des cours et tribunaux. Au point que des dossiers de justice, même dans des procédures engagées avant l'indépendance, avaient continué de suivre leur cours normal et d'être traités avec soin.

Ces fruits

dé Capassion pour Cesaroits

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Mes premiers dossiers

Un cas de vol qualifié avec participation criminelle
Aussitôt admis au sein du Cabinet Jabon, me voilà déjà sur la brèche et tout à fait opérationneL Je me vois chargé par le cabinet de défendre, au pénal, Monsieur L. B. et consorts inculpés de vol avec effraction et fausse clé. L'affaire se déroule au tribunal de district, sous la présidence du juge Jean-Marie Boucherie, un excellent magistrat de la coopération belge. C'est mon tout premier dossier comme avocat. Le réflexe tout à fait spontané que j'aurai, par stratégie de la défense, sera de tenter, coûte que coûte, la disqualification de l'infraction en vol simple. Ce qui devrait me conduire à miser sur la moitié de la peine comminée légalement pour mon client et à développer sur cette nouvelle base l'essentiel de mon argumentaire ainsi que toute ma plaidoirie. A la réunion acceptée. Toutefois, du juge à l'audience. un J. M. Boucherie n'apprécier que de avocats. usuelle du cabinet, ma proposition sera me fallut-il encore emporter la conviction Ce fut une autre paire de manche devant

qui, au prétoire, avait la réputation de
très haut les. .. effets de manche des

Dans le cas d'espèce, le dossier du ministère public était bien ficelé. Presque rien à redire. Les témoignages à charge étaient précis et concordants. La matérialité des faits de vol et d'effraction avec fausse clé était établie. Mais j'avais cru trouver une brèche. En effet, le problème juridique que j'avais soulevé fut celui de l'extension et de l'application à mon client L.B. de la circonstance aggravante, à savoir l'usage de l'effraction et de la fausse clé. D'autant que le vol au domicile de la victime avait été perpétré en deux phases et que mon client n'était intervenu

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Je ne renie rien..

.Je raconte

qu'à la première au cours de laquelle le vol fut commis sans effraction, ni fausse clé. L'accusation développera la thèse de l'infraction continue dans les deux phases avec la prise en compte, aux dépens de mon client, de la circonstance aggravante accompagnant la deuxième phase. Je soutiendrai, de mon côté, un simple concours matériel de deux infractions de vol, chacune devant être appréciée dans les conditions spécifiques de sa réalisation. Je demanderai la disqualification en vol simple en ce qui concernait mon client L. B. Le débat était ouvert... J'avais perdu ce procès.

Un cas de meurtre et association de malfaiteurs
Monsieur V. et une bande armée de quatre personnes tuent une dame à Kingabwa. Ils sont traduits devant le tribunal de 1èreinstance (grande instance) de Kinshasa. Je défendrai les cinq prévenus. L'enquête de la police judiciaire ainsi que les investigations du parquet n'avaient pas laissé de place à un doute possible sur la responsabilité et la culpabilité des prévenus, mes clients. L'instruction juridictionnelle à l'audience confirmera à son tour l'ensemble des éléments du dossier à charge. De mon côté aussi, à partir des entretiens et confidences que j'avais eus de mes clients, ma propre conviction sur leur culpabilité était largement établie. Il ne me restait dès lors qu'une seule chose à faire dans ce cas: rechercher et plaider (si elles existent) les circonstances atténuantes. C'est l'un des plus durs moments dans ce métier d'avocat lorsque le juriste, une fois acculé dans ses derniers retranchements, devient un philosophe et doit « philosopher» ; puiser dans les réserves d'un Jean-Jacques Rousseau, en l'occurrence, et disserter sur les substrats ontologiques de l'homme bon par nature et que la société corrompt. Quel dur exercice !

Ces fruits

ae Capassion pour Cesaroits

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Mais voilà que certains juges peu sensibles à ces choses de l'esprit choisissaient souvent ces instants d'évasion de l'avocat dans la métaphysique pour s'offrir le temps d'un petit sommeil à l'audience. Il fallut, souvent, juste un petit éclat de voix « stratégique» du plaideur pour réveiller le juge et le ramener aux dossiers. L'avocat reste un auxiliaire de la justice. Il ne saurait plaider ni contre sa conscience ni contre la vérité judiciaire dès lors que celle-ci se trouve établie en fait et en droit, fondée sur des pièces à conviction irréfutables ou sur des présomptions graves, précises, concordantes et irréfragables. L'expression populaire «kofuta avocat = payer un avocat» assimilée à tout acte de corruption dans une société en dérive des mœurs est loin de correspondre à la noblesse intrinsèque de la profession. Un avocat est un homme d'honneur et il est astreint au respect d'un code strict de bonne conduite. Le conseil de l'ordre des avocats fut, de mon temps, intransigeant sur le respect des règles déontologiques par les membres du barreau. Des écarts de conduite des uns et des autres avaient chaque fois été sanctionnés avec vigueur et fermeté. Je me garde bien sûr, par simple correction à leur égard, de citer les noms des avocats touchés autrefois par des sanctions disciplinaires.

Mfaire Ministère public contre F. H. et D. M. (un cas d'extorsion avec violences corporelles)
Je passe volontiers sur les faits proprement dits qui, en eux-mêmes, ne présentent qu'un intérêt mineur. Je retiens surtout le problème juridique que j'avais soulevé, en l'occurrence la nullité du procès-verbal établi par l'officier de police judiciaire (O.P.J.) en ce qu'il faisait état des aveux spontanés de mes clients. Alors que d'autres sources crédibles et fiables, il m'était revenu que les aveux dont question avaient été obtenus de mes clients par tortures et sévices graves. Or, en droit, le P.V.

44

Je ne renie rien.. .Je raconte

(procès-verbal) d'un O.P.J. fait foi en justice jusqu'à preuve du faux en écriture. Il ne m'aurait donc pas suffi d'en déclarer la nullité devant le juge en me fondant sur les allégations de torture et sévices subis par mes clients, mais devrais-je entreprendre préalablement, au pénal, une action principale contre l'O.P.J. lui-même du chef de faux et usage de faux en écriture. Une jurisprudence de la cour d'appel de Lubumbashi, confirmée par d'autres décisions des tribunaux du pays, était établie dans ce sens. Comme quoi la maîtrise de la jurisprudence et des arcanes de la procédure est capitale dans le métier. Dans le cas d'espèce, je n'avais pas jugé « prudent» de m'engager dans une action aussi périlleuse contre l'O.P.J. J'exploiterai de nombreux autres

aspects de la cause, notamment le « dossier de personnalité» de
mes clients. Ainsi, jour après jour, je traiterai de nombreux dossiers divers (civil, commercial, pénal...) au sein du Cabinet Jabon qui, à l'opposé de ses confrères d'autres cabinets, était disponible pour tout client en détresse et pour toutes les affaires, quels qu'en furent la nature, la complexité, la délicatesse, voire le risque politique. J'ai, à la vérité, beaucoup aimé ce caractère «touche-àtout» du cabinet Jabon. Qui me conduira à plancher sur certains litiges de droit coutumier et me fera découvrir, à cette occasion, quelques réalités des situations parfois rocambolesques que vivaient les justiciables devant les juridictions coutumières fonctionnant dans les communes de la

ville de Kinshasa et à la Grand place
Cabu ».

«

Pont Kasa-Vubu, ex Pont

L'arbitraire, la complaisance, la fantaisie dans l'application des règles coutumières, la corruption, de surcroît, y avaient élu domicile à un point et un niveau à nul autre pareil même dans les services publics les plus déliquescents de la République, après l'indépendance du pays. J'ai gardé un souvenir amer de mon passage devant ces juridictions d'un autre monde. Alors qu'avant l'indépendance du Congo, les tribunaux coutumiers étaient le creuset où s'était

Ces fruits

ae Capassion pour Cesaroits

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développé,

au fil des ans et à la faveur

du brassage

de

différentes ethnies vivant à Léopoldville, un véritable cor pus juris d'un droit local riche et spécifique, expression de l'espace
juridique extra-coutumier de la ville elle-même. Je me souviendrai toujours d'une affaire de succession dans laquelle j'étais intervenu devant le tribunal coutumier de la commune de Kalamu en novembre 1965. J'avais été tellement critique et avais usé de mots si durs à l'égard des juges à cause de la hauteur qu'ils se permettaient au regard des règles de procédure et de l'interprétation de la coutume applicable, en l'espèce, que le président de la juridiction, un vieux juge coutumier, septuagénaire, presque malentendant (il fallut chaque fois crier) me dira simplement qu'il ne souhaitait plus me revoir à l'avenir devant sa juridiction. Effectivement, à la prochaine audience du tribunal, le fameux juge, dès qu'il m'avait aperçu, s'était littéralement mis à crier:
«

Yo te ! Yo te ! (pas vous, pas vous)

»,

C'était sidérant. Du Vaudeville. Incroyable! Mais je n'avais pas pu retenir mon rire. Un fou-rire qui ne faisait qu'exaspérer davantage notre juge-président. Pour couper court à ces mésaventures à l'avenir, je m'étais résolu à ne plus m'occuper désormais de ce genre d'affaires et à me tenir loin du foutoir qu'étaient ces tribunaux coutumiers. J'avais conseillé à mes clients de confier leurs dossiers à un défenseur judiciaire pour la suite de la procédure. J'avais expliqué la situation à Maître Jabon qui, pendant longtemps, n'arrêtait plus d'en rire.

Le « jusqu'auboutisme » du Cabinet Jabon m'offrira aussi
l'opportunité d'une rencontre qui allait, quelques années plus tard, marquer un tournant dans le destin de ma vie. Il s'agit de mon premier contact en face à face avec un certain LieutenantGénéral Joseph Désiré Mobutu, au cours d'un grand procès présidé par ce dernier à la cour militaire de Kinshasa. C'était en octobre 1965, un mois avant le coup d'Etat militaire du 25 novembre de la même année. En cause: cinq officiers supérieurs accusés de graves délits allant de la violation des consignes militaires aux détournements de deniers publics, trafic d'influence, faux en écriture, complot et j'en passe.

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Je ne renie rien..

.Je raconte

Je devais assurer la défense de tous les cinq officiers. Seul le Cabinet Jabon, parmi tous les autres sollicités par les familles des inculpés, avait accepté (comme toujours...) de se « mouiller» dans une aussi délicate affaire de «justice» militaire. Dès l'ouverture de l'audience, j'entendrai le président de la cour (J. D. Mobutu) inviter l'auditeur militaire et ministère public, le colonel Jacques Van Halewyn (un magistrat de la coopération militaire belge) à prononcer son réquisitoire. Sans autre forme de procédure. Sans hésitation et avec autorité, je lèverai la main en signe de protestation.
Qui êtes vous, Monsieur et que voulez-vous? me demandera le Président, un peu intrigué. Je suis Maître Nimy, avocat à la cour d'appel et j'assure, conformément à la loi, la défense des cinq prévenus devant votre honorable cour! répondrai-je, d'une voix claire, calme et déterminée, en balayant du regard tous les membres du siège de la cour militaire.

Je poursuivrai,
«

en disant:

Votre manière de procéder est contraire à la loi. L'auditeur militaire, ministère public, ne saurait requérir aussi longtemps que nous n'avons pas procédé à l'instruction juridictionnelle contradictoire devant votre cour. J'ai dit et j'ai terminé, mon Général Président! ».

Mobutu (quelque peu déstabilisé par cette cinglante remarque de procédure visiblement inattendue), comme pour se rassurer, se tournera vers l'auditeur J. Van Halewyn qui opinera de la tête, en signe d'approbation à la suite de mon observation.
«

Très bien! Nous allons sans plus tarder poser des questions à ces officiers », dit le Président de la Cour.

Et voilà que, de nouveau, je lèverai ma main en signe de protestation.
Dis-donc, Maître Nimy, qu'y a-t-il encore? me lança le Président, un peu à la limite de l'énervement. Mon Général Président, dirai-je, des témoins présents dans cette salle doivent sortir avant l'interrogatoire des prévenus. Je regrette de devoir soulever ce qui peut

Ces fruits

ae Capassion pour Cesaroits

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paraître comme un point procédure. J'y suis tenu!

de détail,

mais

c'est

la

Mobutu lorgnera du côté de l'auditeur qui, de nouveau, acquiescera de la tête. Me fixant droit dans les yeux, Mobutu, non sans une pointe d'humour, me dira:
«

Cher Maître, dites-nous tout ce qui reste encore à faire et tout ce que vous voulez, avant que je fasse démarrer ce procès. Nous vous écouterons attentivement, voire

même religieusement!

»

Non, plus rien. Nous sommes déjà, de toutes manières, engagés dans le cours même du procès, répondrai-je.

Et tout le déroulement de ce procès, jusqu'au réquisitoire du ministère public et à ma plaidoirie, sera émaillé de divers incidents de procédure et d'accrochages multiples entre Mobutu et moi qui avais, pour la circonstance, choisi la tactique de l'offensive tous azimuts et de l'exploitation systématique des points faibles du dossier. Aussi, prendrai-je un plaisir amusé d'axer tout mon système de défense sur la désorganisation de l'armée nationale congolaise à travers les nombreux dysfonctionnements de ses services administratifs et techniques. Soulignant que l'on s'était trompé de procès; que c'était l'armée et son organisation défaillante qu'il fallut mettre en cause et non les officiers inculpés. Mes critiques acerbes sur l'armée, lors de ma plaidoirie, avaient à ce point irrité les autres officiers du siège (juges assesseurs) que ces derniers suggéreront, sans coup férir, à Mobutu de procéder à mon arrestation immédiate à l'audience du chef« de subversion, provocation et incitation de militaires à l'indiscipline» :
«

Tokanga avocat oyo; azali mobulu»
procéder à l'arrestation de troubles). de cet avocat;

(nous devons
c'est un fauteur

Heureusement pour moi, sans même consulter cette foislà l'auditeur général Van Halewiyn, Mobutu rejettera, séance tenante, cette proposition qu'il avait, par ailleurs, trouvée mal venue et tout à fait impertinente. Mais quelle idée que celle de proposer mon arrestation! Bref, je quitterai, libre, la salle d'audience de la cour militaire et

48

Je ne renie rien .. .Je raconte

le souvenir de ce procès avec nos chaudes empoignades marquera Mobutu pour longtemps. Il ne cessera de me le rappeler à chacune de ces occasions fortuites de rencontre que j'aurai ultérieurement avec lui (réceptions officielles, manifestations publiques diverses...) avant que je n'entre dans la vie politique plus active en 1977, à ses côtés comme Directeur du Bureau présidentiel. Je dis «plus active» parce qu'en avril 1966, le Président de la République instituera, au niveau de son cabinet une « Commission de réforme administrative et territoriale» sous la coordination de Monsieur Laurent Eketebi, Directeur-adjoint du cabinet présidentiel. Plusieurs cadres intellectuels de différents secteurs avaient été sollicités par la Présidence pour y apporter leur contribution. J'aurai ainsi l'occasion de faire partie de cette commission et nous travaillerons sur la réforme administrative deux mois durant au cours desquels je découvrirai de nombreux compatriotes de grand talent tels que N akasila Gérard, un brillant spécialiste de la territoriale, Khonde Désiré, Makolo Jean-Bosco, Bibombe Mwamba Tharcisse, tous des « administratifs» chevronnés. Bien qu'un jeton de présence avait été prévu pour chaque membre de la commission, nous n'en verrions que très irrégulièrement la couleur. Ah! la triche, quand tu nous tiens... ! Il va sans dire que je cumulais cette activité« extra muros » avec mes charges habituelles d'avocat au barreau. Un surcroît de travail, bien évidemment. Mais j'étais bien rémunéré comme avocat, même si à mes débuts, ce n'était pas encore le pactole. C'est au cabinet Jabon que j'avais acheté ma première voiture: une petite Fiat 500 (d'occasion), de couleur rouge, décapotable. Elle était en panne deux fois par mois pour surchauffe de radiateur. Mais j'adorais cette bagnole. Il fallait nous y voir, tout heureux, Urbain Lundu, Valère Lekiari, Ewuna et moi-même, monter péniblement (40 Km/H) vers le centre sportif de Lovanium, tous les week-ends, pour les entraînements de judo. Que du bonheur! Au fait, qui avait dit que «mon verre est petit, mais je préfère boire dans mon

verre» ? Je me l'étais dit avec ma « limousine ».

Ces fruits

de fa passion pour Cesdroits

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Les oiseaux s'envolent pour convoler

31 octobre 1966. Mon confrère, Maître Vital Mbungu et moi-même, déciderons de nous associer et de créer notre propre

étude « cabinet Mbungu - Nimy ». Sous l'œil bienveillant de
nos anciens «patrons» respectifs, Maîtres B. Leclercq et E.

Jabon.

Avec lesquels nous continuerons rapports personnels et professionnels.

de garder d'excellents

La tâche sera ardue. Tant il fut vrai que voler de ses propres ailes et se tailler une place de mire dans une carrière qui, depuis des années, avait déjà consacré ses hérauts traditionnels ne fut pas une sinécure. Mais la notoriété, la considération et la confiance que nous avions réussi à nous forger lors de nos prestations dans le sillage de nos anciens « maîtres» nous seront d'un apport déterminant. Aussitôt installés à notre compte, nous serons rapidement sollicités dans pas mal d'affaires et nous conclurons de nombreux contrats d'abonnement avec diverses entreprises et des hommes d'affaires: Sonas (Société Nationale d'Assurances), Ets. Kilou, Ets. Nzolantima, Société sucrière Kwilu-Ngongo, Groupe Kasale, Cliniques universitaires Lovanium, qui garantissaient au cabinet des ressources mensuelles sûres pour son fonctionnement. Il nous fallut, avant tout, trouver un local de travail. Nous occuperons, dans un premier temps, le premier niveau d'un immeuble (encore inachevé) appartenant à des compatriotes congolais «Immeuble LUCHAR (Luc et Charles) », situé sur l'A venue Bokassa, non loin du complexe sportif de la FUNA. Une année plus tard, en janvier 1968, nous prendrons en location le 4èmeétage du building FORESCOM, dans le centre ville. Le cabinet y sera définitivement logé. Et plus confortablement.

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Je ne renie rien.. .Je raconte

Dossiers

marquants...

1967. Nous voilà souvent contraints de plaider, au pénat devant les juridictions militaires, déclarées compétentes même à l'égard des civils. En effet, l'ordre politique nouveau, issu du coup d'Etat militaire du mois de novembre 1965 avait substitué, sur toute l'étendue du territoire nationat les juridictions militaires aux tribunaux d'ordre civil, s'agissant spécialement des infractions de détournement de deniers publics, concussion, corruption, meurtre, assassinat, faux et usage de faux en écriture, atteinte à la sécurité de l'Etat... Se avocats parcours folklore, comme l'accusé produire devant ces juridictions apparut à quelques qui acceptaient encore de le faire comme un véritable du combattant. Que de procès parfois à la limite du l'avocat étant d'office considéré par le juge militaire un menteur attitré, voire comme un complice de au regard des faits reprochés à ce dernier!

Il m'est arrivé un jour, au conseil de guerre de Kinshasa, d'être brutalement interrompu alors que j'étais en pleine envolée oratoire pour m'entendre dire:
« Eh! Stop, Maître Nimy; vous parlez trop et vous intervenez comme si vous aviez commis l'infraction avec votre client. Nous commençons franchement à vous trouver suspect vous-même et il faudra que vous vous expliquiez ».

Je fus littéralement abasourdi, estomaqué, sidéré; de quoi se résoudre à modérer ses ardeurs à l'avenir, la tentation fut grande! Mais il Y eut une autre situation encore plus cocasse et rocambolesque. En 1967, plus de quinze ministres du gouvernement provincial de Sankuru (Kasaï-Oriental) seront poursuivis de détournement de deniers publics devant le conseil de guerre de Kinshasa. Je fus sollicité pour la défense de l'un d'entre eux, Monsieur K. M. Dix autres confrères avocats intervenaient dans la même affaire pour d'autres prévenus. Je passe volontiers sur l'examen des faits, les débats d'audience, les réquisitions du ministère public, les plaidoiries de la

Cesfruits

ae Capassion pour Cesaroits

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défense. J'en arrive au délibéré des juges et au prononcé jugement.

du

En effet, après moins de dix minutes à peine de délibération sur un dossier aussi volumineux en pièces et documents divers ainsi qu'en argumentaires juridiques développés par près de douze avocats, voilà que le président de séance (un colonel d'armée), accompagné de l'ensemble des membres du conseil de guerre regagnera la salle et prononcera la sentence attendue. Tous nos clients avaient été condamnés à des peines carabinées: 20, 25, 30 ans de réclusion criminelle! Une fois le prononcé terminé, il déclarera la séance définitivement close et mettra les condamnés à la disposition du parquet militaire chargé de l'exécution des peines. Mais seulement voilà que, sans doute, dans leur précipitation au délibéré, ils avaient omis d'examiner le cas de l'un des accusés (Tshutsha) et de s'y prononcer. Le colonel-président qui s'apprêtait déjà à prendre place à bord de sa voiture sera informé de cette grave omission et aussitôt regagnera tout seul la salle d'audience. Il posera la question: « Tshutsha azali wapi? (où est Tshutsha?) ». Ce dernier se lèvera, tremblotant comme une feuille. Le président le fixera de loin en le balayant du regard, des pieds à la tête et

s'écriera:

« dix ans! ». Et la cause fut entendue

pour le

malheureux Tshustha qui venait ainsi d'écoper réclusion, sans autre forme de procédure.

dix années de

Je venais, pour la première fois de ma vie, de vivre en direct une justice rendue à la tête du client. Et de retour au cabinet, je déciderai de ne plus jamais intervenir devant les juridictions militaires. Sauf sur une désignation d'office (pro deo). Auquel cas un avocat est tenu à l'obligation d'assistance judiciaire. C'est ce qui m'arrivera à Mbandaka en mars 1967. Je séjournais dans cette ville pour des raisons familiales lorsque, informé de ma présence, l'auditeur militaire de la juridiction, le major Jean Mbamu me commettra d'office pour assurer la défense de 44 rebelles arrêtés à Djolu et qui, au regard des

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Je ne renie rien"

,Je raconte

infractions retenues à leur charge, risquaient peine capitale.

tous d'encourir

la

On se souviendra que la rébellion contre le gouvernement de Kinshasa conduite par Jean Schrame en ces années là avait eu des extensions dans bien des localités de l'arrière-pays. Et à ma grande surprise, le procès se déroulera dans une atmosphère de sérénité rare devant ce genre de juridictions et avec une capacité d'écoute remarquable de la part des juges militaires face à mes interventions et démonstrations. A tel point qu'à l'issue du délibéré, je réussirai à arracher 10 acquittements, 15 condamnations à 20 années de réclusion; 19 accusés seront condamnés à mort. Décidément, les juridictions militaires se suivaient, mais ne se ressemblaient pas toujours... Il faut à cet égard reconnaître que le recrutement massif, à partir de l'année 1966, de jeunes diplômés de l'E.N.D.A.15 par les pouvoirs publics et leur affectation dans l'armée congolaise, spécialement au sein des juridictions militaires, avaient apporté une plus-value qualitative au bon fonctionnement de l'appareil judiciaire de nos forces armées. Ce fut l'entrée en force de nouveaux auditeurs et greffiers militaires, recrutés d'office au grade de major, pour les premiers et de capitaine pour les seconds. Mutombo Mudiay, Bindele, Mbamu, Likulia, Musenge, Fariala, Bulantulu, Kundo, Muntu, Binene et bien d'autres, feront partie de ce premier cru du «beaujolais nouveau» de l'auditorat militaire congolais. Même si la cohabitation entre ces

diplômés en droit et les

«

généraux », ces caciques de 1'A.N.C16,

ne se révélera pas d'emblée comme une idylle de rêve. Etait-ce l'expression d'un complexe face à ces «intellos» sans passé militaire et considérés comme de véritables intrus dans ce corps de métier particulier? Je ne saurais l'exclure.

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Ecole Nationale de Droit et d'Administration Armée Nationale Congolaise

Ces fruits

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Dossier Paul S. : un cas limite de faillite commerciale
Monsieur. P. S., un industriel de Kalemie était menacé de faillite. Avec, en prime, un risque de banqueroute frauduleuse. Paniqué et désemparé, P.S. descend sur Kinshasa s'en remettre à ses avocats habituels du cabinet Leclercq. Celui-ci, en raison d'un surcroît exceptionnel de travail, le recommandera aux bons soins du cabinet Mbungu-Nimy. Et c'est moi qui me chargerai de ce dossier. Mon premier réflexe, en l'espèce, sera d'évacuer toute hypothèse de banqueroute frauduleuse. Je m'emploierai à démontrer que dans l'ensemble de la gestion de l'entreprise de p.s., il n'avait été relevé aucune opération, ni comportement ou manœuvres dolosives quelconques justificatives de la cessation de paiement. Ni avant l'assignation en faillite, ni durant la « période suspecte» de celle-ci. Quant à la faillite elle même, je réussirai à établir que, nonobstant le fait matériel de la cessation de paiement, p.s. disposait encore d'un capital réel de confiance et de crédibilité auprès de divers opérateurs économiques et que « l'ébranlement de crédit », cette condition nécessaire pour toute déclaration de faillite n'était pas réunie dans son chef. Je ferai ensuite des propositions concordataires qui, à l'examen, seront agréées par le juge des faillites. L'entreprise de p.s. échappera ainsi, de justesse, à la faillite et sera sauvée. Et me voilà, un mois plus tard, désigné curateur de 14 sociétés en faillite par une décision du tribunal de 1èreinstance. Des sociétés non encore liquidées depuis leur faillite intervenue dans les années 58, 59 : Sté Pipinis, Lazidis, George Henri et j'en passe. Dans ces cas, il ne s'agissait plus de sauver des entreprises déjà déclarées commercialement « mortes» par le juge, mais de préserver, autant que faire se pouvait, les intérêts des divers créanciers dans l'ordre de leur préférence, en raison du rang de leurs créances respectives. Les chirographaires passant, naturellement, après les créanciers privilégiés: l'Etat, les

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Je ne renie rien..

.Je raconte

détenteurs de gages, nantissements, hypothèques suite. Conformément à la loi et aux usages.

et ainsi de

Dans la foulée de la gestion de cette curatelle, je tomberai sur un cas fort intéressant d'une procédure d' «absence». Très rare dans le traitement courant et habituel des affaires civiles devant les juridictions de notre pays. En effet, l'absence, en droit civil, n'est pas simplement la non présence (comme en langage courant). Le terme est technique; la notion est précise. Il s'agit de la situation dans laquelle se trouve une personne que l'on a perdue de vue et dont on ne saurait affirmer, après l'écoulement d'un certain délai fixé par la loi, qu'elle est en vie ou qu'elle est décédée. S'ouvre, dès lors, dans ce cas, une procédure dite d'absence au cours de laquelle une administration provisoire de l'ensemble des intérêts de l'absent est confiée, à titre conservatoire, à un administrateur ad hoc. Cette gestion provisoire prend fin à la déclaration du décès de «l'absent» (toujours après un délai fixé par la loi) et auquel cas la succession sera désormais ouverte. Ce qui n'était pas possible durant la période « d'absence» elle même. J'aurai ainsi l'opportunité de traiter un dossier de cette nature. Celui précisément de Monsieur Augustin AssumaniSenghie déclaré « absent» dans les circonstances dramatiques des turbulences politiques des années 1960 à 1967. Et j'avais eu à apprécier le courage, la ténacité, la dignité d'une grande dame, Madame Machozi, l'épouse de l'absent. Sans relâche, avec une patience de pénélope, elle viendra elle-même, tous les quinze jours, s'enquérir auprès de moi de l'évolution du dossier de son cher mari. Elle passera plus tard le relais à sa fille Georgette Assumani et à son beau-fils Augustin Bagbeni aussitôt que ces derniers avaient regagné le Congo en 1968, au terme de leurs études universitaires en Europe. Depuis lors et à ce jour, je resterai lié au couple Bagbeni-Assumani par une franche amitié et une cordiale fraternité.

resfruits

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Année 1968 : deux procès retentissants!
Affaire Gecomines : Ministère public contre Kibwe, Yav, Kini, Bindschedller et consorts
Une affaire qui défrayera la chronique et sera fortement médiatisée à coup de retransmissions radio télévisées (en direct et en différé) et de reportages des journaux locaux (quotidiens, hebdomadaires, mensuels...). Ce fut « le procès de l'année» par excellence en raison de l'intérêt politique ouvertement affiché par le nouveau régime de la «Révolution» sur ce dossier judiciaire. Des ministres du gouvernement Mobutu, mes anciens collègues d'université n'hésiteront pas à me conseiller de ne pas

me « mouiller» dans cette affaire suivie de près par le « Guide»
lui-même. Bien entendu, je ne m'en soucierai guère... A mes risques et périls. J'assurerai, conjointement avec mon confrère Maître Mbungu la défense des prévenus Kibwe, Yav et Kini. D'autres avocats comme Nyns, Serlippens, Rwubusisi, interviendront aussi dans l'affaire pour le compte d'autres accusés. De quoi s'était-il agi? Après la nationalisation de l'Union Minière du Haut-Katanga par le Président Mobutu en1966, la Gecomines, société congolaise des mines fut dans la foulée, créée et ses gestionnaires désignés dont les principaux furent Messieurs Kibwe, Yav, Kini, qui à leur tour restructureront la nouvelle entreprise en affectant à divers postes des cadres nationaux et européens. La nouvelle gestion «congolaise », comme par défi à l'ancienne, démarrera véritablement sur les chapeaux de roue: propositions de révision des contrats par ici, de réexamen des marchés d'approvisionnement par là, de constitution des stocks

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Je ne renie rien,. ,Je raconte

prévisionnels et stratégiques, de réforme des barèmes et des conditions de travail dans l'entreprise, bref une volonté déterminée de performance nouvelle et surtout de ré appropriation « congolaise» de l'outil de production. Les enjeux financiers et économiques étant énormes dans ce secteur hautement stratégique, il fallut coûte que coûte, pour certains milieux et pour de raisons multiples, freiner cet élan de nouveaux gestionnaires congolais, jugés dangereux. Rien ne fut mieux indiqué pour les « couler» que de « monter» un procès à leur charge du chef de détournement de deniers publics (accusation à la mode), faux et usages de faux publics en écriture. Certains « cercles» de la Présidence de la République congolaise de l'époque n'auraient pas été étrangers à la conception de cette cabale judiciaire. Tant il apparut que l'équipe Kibwe, Yav, Kini commençait à déranger. .. politiquement. L'accusation sera soutenue, dans ce procès, par l'avocat général du parquet, M. Philémon Angelete, un excellent magistrat et un juriste de qualité. Malheureusement pour lui, le dossier à la charge des prévenus se révélera, à tout prendre, assez fragile, quant au fond. Ce qui, lors de ma plaidoirie, me fera dire à propos du ministère public Angelete qui venait de prononcer un abondant réquisitoire fleuve de deux heures

trente minutes, que

«

nous avions assisté à une diarrhée des
d'idées ».

mots dans une constipation

La formule avait, le lendemain, fait florès dans tous les médias qui ne voulaient pas rater d'en faire leurs choux gras. Mais le plus important dans le débat était la question de la compétence matérielle du tribunal saisi que nous avions soulevé in limine litis 17, Sur la base de la thèse juridique que nous avions soutenue, à savoir la disqualification de l'infraction de détournement de deniers publics en celle d'abus de confiance (art.95 du code pénal, livre II), considérant que la Gecomines, à sa création, avait le statut de société par actions à
17

C'est-à-dire à l'ouverture de l'audience, débatte du fond de l'affaire.

avant même qu'on ne