Je soussigné, Mahmoud Darwich

Je soussigné, Mahmoud Darwich

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96 pages

Description

Le poète Mahmoud Darwich a donné une longue interview à la journaliste Ivana Marchalian, lui demandant expressément de la publier cinq ans après sa mort. La promesse a bien été tenue par la journaliste qui nous livre, dans un récit intimiste, les écrits à travers lesquels se dévoile le regard rétrospectif du poète sur sa vie et son œuvre.


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Date de parution 07 octobre 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782330058609
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Je soussigné, Mahmoud Darwich
Entretien avec Ivana Marchalian

Fin 1991, une jeune journaliste libanaise d’origine arménienne, Ivana Marchalian, cherche à joindre Mahmoud Darwich, alors à Paris, pour un entretien qui serait publié dans l’hebdomadaire pour lequel elle travaille. Après plusieurs rencontres avec le poète, il répond à ses questions par écrit, et l’autorise à disposer du texte comme elle l’entend. Cinq ans après la disparition de Darwich, elle se décide à livrer au public ce témoignage, d’autant plus intéressant qu’il est accompagné de l’un des très rares manuscrits du poète qu’il n’a pas lui-même déchiré.

Ce dialogue aborde la vie et l’œuvre de Darwich : son rapport à l’histoire de la Palestine et à sa géographie, son enfance et sa mère, sa relation avec “Rita”, devenue symbole de l’amour contrarié par la guerre, et de bout en bout sa vision de l’identité, de l’exil, de la mort… et de la poésie.

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© Abed Karout

Ivana Marchalian

Ivana Marchalian est journaliste. Elle a participé à plusieurs projets pour la presse écrite libanaise et elle est actuellement chargée de cours au département de l’information et de la documentation de l’Université libanaise.

Mahmoud darwich chez actes sud

Au dernier soir sur cette terre, 1994.

Une mémoire pour l’oubli, 1994.

Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?, 1996.

La Palestine comme métaphore, 1997.

Le Lit de l’étrangère, 2000.

Murale, 2003.

État de siège, 2004.

Entretiens sur la poésie, 2006.

Ne t’excuse pas, 2006.

Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, 2007.

Anthologie (1992-2005), Babel n° 949, 2009.

La Trace du papillon, 2009.

Récital Mahmoud Darwich, 2009.

Le Lanceur de dés et autres poèmes, 2010.

Une nation en exil, 2010.

Nous choisirons Sophocle et autres poèmes, 2011.

L’Exil recommencé, 2013.

 

Je soussigné,
Mahmoud Darwich

Entretien avec Ivana Marchalian

traduit de l’arabe par Hana Jaber

ACTES SUD / l’orient des livres

À tous les promeneurs

heureux

sous la pluie triste de Paris.

Promesse manuscrite, 
paraphée de la signature de l’auteur

Je soussigné, Mahmoud Darwich, m’engage en toute conscience, au nom de toutes les valeurs morales et sacrées, à remettre l’entretien journalistique avec mademoiselle Ivana la Terrible, dans son intégralité, à quatre heures de l’après-midi du samedi 28 décembre 1991. Faute de quoi, Ivana serait en droit de me dénoncer publiquement, en le criant sur les toits et le sommet des arbres.

Le 25-12-1991
[Signé :] Mahmoud Darwich

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Je vous offre ce manuscrit… Prenez-en bien soin, et disposez-en le moment venu.

Mahmoud Darwich,
il y a vingt-deux ans.

Rencontre

Novembre 1991

C’était une époque où ni la maladie ni la mort ne rimaient avec le nom de Mahmoud Darwich. Il était alors le plus célébré des poètes et vivait à Paris, totalement absorbé par son écriture, ses publications et ses récitals.

C’était l’époque où le poète fêtait ses cinquante ans.

Notre première rencontre a eu lieu en 1991, à la fin d’un récital poétique où il avait lu des extraits de son dernier recueil Je vois ce que je veux devant plusieurs centaines d’auditeurs arabes et français… Notre deuxième rencontre s’est déroulée dans son appartement, au cinquième étage d’un immeuble cossu de la place des États-Unis, avec une vue imprenable sur la tour Eiffel, et, comme il aimait le dire, “les arbres de l’exil et les pigeons gris”. Celui qu’on appelait le Poète de Palestine refusait toute interview depuis plus de quatre ans, mais il avait bien voulu accéder à la demande d’Antoine Naufal, rédacteur en chef de la revue Addawliya, où j’étais rédactrice dans la page culturelle. C’est ainsi que j’ai pu obtenir un entretien en exclusivité.

Il a reporté notre rendez-vous à deux reprises : la première fois, il a invoqué “un contretemps professionnel” et la seconde, il n’était pas d’humeur. Il m’a avoué plus tard qu’à ce moment-là,il était quasi certain de ne plus vouloir donner d’entretien à la presse, pas plus à moi qu’à un autre journaliste, sans exception ni passe-droit :

— Je m’abstiens depuis longtemps de faire des déclarations, et je ne suis pas enclin à répéter la même chose. Je préférerais que vos articles parlent de ma poésie et de mes nouveaux livres.

Heureusement pour moi, cette attitude à l’égard des médias n’était pas définitive, si bien que deux semaines plus tard le poète prenait contact avec la revue pour confirmer notre troisième rendez-vous :

— Ivana, venez donc chez moi, je vous attends demain à seize heures, et je ne serais pas vexé si vous preniez un petit retard.

Une invitation piégée, un peu comme celle de la chanson de Fairouz “Viens et ne viens pas”. À la rédaction, nous en avons déduit qu’il n’avait pas vraiment envie de m’accorder cette interview.

Parvenue dans ces termes, l’invitation que j’attendais depuis plus de deux semaines avait transformé ma joie en tristesse. L’équipe de la revue, moins affectée que moi par une telle versatilité, n’avait cessé de me recommander :

— Prépare-toi, et prépare tes questions avec soin, ne t’attends pas à faire une interview de Mahmoud Darwich mais plutôt de faire sa connaissance en tant qu’admiratrice invétérée de sa poésie, c’est ainsi que nous lui avons parlé de toi après la soirée du récital.

Ce jour-là, j’ai quitté tôt les bureaux de la revue, j’abandonnerais la révision de mes cours universitaires pour consacrer ma nuit entière à l’élaboration de mes questions.

J’étais pressée de retrouver ma chambre à la maison des étudiants arméniens de la Cité internationale. Je m’étais préparé un café “amer” pour m’aider à rassembler mes esprits et je m’étais mise à contempler silencieusement l’arbre géant face à ma fenêtre, qu’un orage violent faisait tanguer. Pour la première fois depuis quatre ans, j’ai ouvert le cadran rose de ma grande fenêtre, laissant les branches trempées de l’arbre envahir ma chambre : “La poésie mélancolique de Darwich, me disais-je, ressemble à l’hiver… Puisse le déluge m’inspirer des questions qui lui plaisent, de sorte que ni elles ni moi ne lui inspirions le rejet, sinon je t’en voudrais, ô hiver, jusqu’à la fin de mes jours.”

Je me suis assise sur le rebord de la fenêtre à observer les passants et leurs parapluies qui s’envolaient dans le boulevard Jourdan, à noter des idées et des questions qui paraîtraient plausibles à l’auteur de “Passeport”, “Ma mère”, et “Rita”.

Ayant classé dans ma tête une vingtaine de questions, je me suis demandé, inquiète : “Et si Darwich changeait brusquement d’avis, comme avec les autres journalistes à qui il n’avait pas daigné répondre d’une seule phrase, d’un seul mot, se contentant de vagues excuses ?” Mais j’ai fini par me dire : “Après tout, un entretien avec l’auteur de Plus rares sont les roses et d’Une mémoire pour l’oubli mérite bien pareille attente, quitte à ce qu’il n’ait jamais lieu !”

Le 10 décembre 1991

Il était seize heures… moins dix minutes, merveilleuses et salutaires, au cours desquelles je parcourais seule la grande place, respirant avec calme et délectation son atmosphère pluvieuse, à la recherche du numéro 7 parmi des immeubles tous semblables, essayant d’apaiser mon angoisse. Comment pouvait-il en être autrement, alors que le poète qui m’attendait là-haut n’était autre que Mahmoud Darwich et qu’il m’accueillerait certainement avec le fameux “test culture” dont mes collègues m’avaient prévenue ?

Dans l’attente, ces quelques minutes m’ont ramenée malgré moi vers un autre temps et un autre lieu, à mon université au Liban, plus précisément au premier examen d’admission à la faculté de l’information. À la question : “Pourquoi choisissez-vous le métier de journaliste ?”, j’avais répondu avec une spontanéité qui m’avait valu une excellente note : “Pour pouvoir un jour interviewer Mahmoud Darwich !”

Ce jour était enfin arrivé. Je me tenais cinq étages en dessous de mon rêve, surveillant les aiguilles de ma montre : il était seize heures et quinze minutes, je pouvais encore prendre du retard, comme me l’avait suggéré mon hôte. Je me suis finalement décidée à monter vers seize heures trente, pour le trouver à m’attendre, debout devant l’ascenseur. Il était beau, élégant, souriant, et… il regardait la montre à son poignet :

— Bienvenue, Ivana la Terrible. Pourquoi ce retard ?

— Vous m’avez demandé d’être en retard.

Je me suis alors empressée de lui demander :

— Dites, ustâdh1 Mahmoud, vous m’accordez l’entretien uniquement grâce à l’insistance du rédacteur en chef ?

— Vous êtes vraiment terrible ! C’est une fausse interprétation ! Je vous taquinais.

Quelques minutes plus tard est arrivé Abed Karout, le photographe de la revue. Tous les trois, nous nous sommes assis autour de la table ronde pour préparer la deuxième séance de photos, lorsque Darwich nous a expliqué avec son élégance habituelle, que ces préparatifs ne faisaient pas sens“dès lors que l’entretien n’était pas confirmé”. Le collègue photographe a fait mine de n’avoir rien entendu, sauvant ainsi la situation à son insu. Il avait déjà ouvert la baie vitrée et demandé au poète de se tenir dos à la tour Eiffel, et celui-ci s’y est prêté de bon gré.