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Je voulais devenir un homme

De
144 pages
Fils d'immigrés algériens installés à Marseille, Bouchta grandit dans l'une des premières cités HLM. Il y connaît les joies de l'accession à un grand appartement neuf, de la vie solitaire dans la diversité des communautés réunies dans ces grands ensembles, les ruses de la débrouille pour survivre. Mais il est le onzième enfant de la famille, différents des autres. Commence alors une quête d'identité douloureuse entre tabou et fatalité. Grâce à un humour décapant, qui fait de lui un modèle de résilience, il devient un héros du quotidien à force de courage.
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est le oŶzîğŵe eŶfaŶt d’uŶe faŵîlle Ŷoŵďƌeuse, dîFĠƌeŶt des autƌes. EŶ peƌŵaŶeŶĐe dîssoĐîĠ, peƌdu daŶs ses oďseƌvaïoŶs
saît pas s’îl est uŶ gaƌçoŶ ou uŶe ille. CoŵŵeŶĐe aloƌs uŶe Ƌuġte d’îdeŶïtĠ doulouƌeuse eŶtƌe taďou et fatalîtĠ d’uŶe tƌaŶsfusîoŶ saŶguîŶe, tƌauŵaïsŵe d’uŶ ŵaƌîage foƌĐĠ, peuƌ
pas, ƌĠvolte ĐoŶtƌe Đe desïŶ de laƌŵes. A ĐhaƋue aŶŶîveƌsaîƌe
et devîeŶt uŶ hĠƌos du ƋuoïdîeŶ à foƌĐe de Đouƌage
ilŵ ĠpoŶyŵe d’HassğŶe Belaïd. Il a ĠtĠ dîƌecteuƌ de casŶg et dîaloguîste pouƌ  de YaŵîŶa BeŶguîguî. Il
Ƌuaƌeƌ Noƌd sous la houleTe d’Edouaƌd Baeƌ daŶs sa ŵaŶale.
Copyƌîght Đouveƌtuƌe : ĠĐole de peîŶtƌes d’Essaouîƌa
ISBN : ϵϳϴ-Ϯ-ϯϰϯ-ϭϭϰϭϵ-ϰ ϭϱ,ϱϬ
JeanPierre Pisetta Bouchta Saïdoun
Je voulais devenir un homme
Je voulais devenir un homme
Ouvrage publié sous la direction de Chantal Hincker
Bouchta Saïdoun
Je voulais devenir un homme
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Pariswww. harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-11419-4 EAN : 9782343114194
Je les entends rire comme je râle Je les vois danser comme je succombe Je pensais pas qu’on puisse autant s’amuser autour d’une tombe Est-ce que ce monde est sérieux ?
FrancisCABREL,la Corrida
Cité La Rose
Ma mère est à son balcon, debout au milieu d’une énorme pyramide de linges. Elle astique de toutes ses forces. Je la verrai toujours courir dans la maison, ramasser le linge sale dans les recoins et l’empiler jusqu’au jour de la grande lessive. Elle cherche partout. Elle ne supporte pas les slips et culottes VDOHV VXUWRXW TXDQG LO V¶DJLW GH VHV ¿OOHV 0HV V°XUV FKHUFKHQW à protéger leur pudeur au milieu d’une famille trop nombreuse. Elles cachent leurs petites culottes derrière les radiateurs. Ma mère mène l’enquête pour les retrouver une à une.
&KHUFKH PD ¿OOH R WX OHV DV PLVHV $OOH] FKHUFKH OH trésor… le trésor public !
Elle appuie largement surTrésor public, étrange oxymore dans OH IRQG IDoRQ LPDJpH GH OHXU UDSSHOHU TXH OHV ¿OOHV QH SHXYHQW prétendre à posséder leur intimité, leur seul trésor personnel. Sous la pression, les petites culottes réapparaissent et rejoignent la pyramide de linge à laver. Ma mère frotte à la main les sous-YrWHPHQWV VOLSV HW FKDXVVHWWHV GDQV XQH JUDQGH EDVVLQH HQ ]LQF 6RQ WUD¿F GH UpFXSpUDWLRQ G¶HDX HVW UpJOp FRPPH GX SDSLHU j musique. Soucieuse d’économiser d’eau, elle commence par le
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blanc, récupère l’eau et la lessive, puis lave les teeshirts et les FKHPLVHV UpFXSqUH j QRXYHDX O¶HDX HW OD OHVVLYH HW HQ¿Q IURWWH les jeans. Ce rituel immuable lui demande deux journées entières et s’achève le plus souvent à cinq heures du matin.
(OOH D TXLWWp VRQ YLOODJH QDWDO j O¶kJH GH GRX]H DQV SRXU immigrer dans le Var avec sa famille, autour des années cinquante, emportant avec elle cette habitude de femme. Mon grand-père avait acheté à bon prix une vieille ferme dans laquelle LO SURGXLVDLW GH OD YLJQH GHV FHULVHV HW GHV ¿JXHV .KDGLMD pWDLW VD WURLVLqPH ¿OOH LO GpVHVSpUDLW G¶DYRLU XQ JDUoRQ 0DLV .KDGLMD lui avait porté chance, deux mâles avaient vu le jour après elle. Elle devint son enfant préféré. Manon des sources du Maghreb, il la laissait courir dans la garrigue, suivre des chemins caillouteux sur son solex, vivre en liberté.
3HX DSUqV $OL PRQ SqUH DUULYH j VRQ WRXU GH %HO $EEHV 0RQ JUDQGSqUH V¶HQTXLHUW GH VHV RULJLQHV $K " ,O HVW GH VRQ YLOODJH " ,O O¶HPEDXFKH DXVVLW{W j OD IHUPH $OL SUHQG VHV PDUTXHV SHX j SHX ,O HVW RUSKHOLQ GH SqUH GHSXLV WRXW SHWLW ,O D ODLVVp VD PqUH HW la misère au pays. Taiseux, il espère secrètement pouvoir épouser 0DPD OD ¿OOH DvQpH GH VRQ SDWURQ ,O VDLW FH TX¶LO YHXW $OL  LO YHXW XQH IHPPH FDOPH 6XUWRXW SDV XQH .KDGLMD GRQW LO VH Pp¿H XQ peu. Elle est dégourdie, certes. Son sobriquet « l’intrigante » lui FROOH j OD SHDX GDQV OD IHUPH DGPLUDWLI SRXU OHV XQV Gp¿DQW SRXU les autres. Le boulanger et le boucher lui font facilement crédit, PDLV OD SHWLWH UXVpH FKDQJH GH FRPPHUoDQW MXVWH DX PRPHQW R LO IDXW SD\HU OD QRWH $OL QH V¶LPDJLQH SDV pSRXVHU XQH WHOOH IHPPH La loterie du mariage va en décider autrement.
/D JXHUUH G¶$OJpULH IDLW UDJH /H )/1 UDTXHWWH OHV LPPLJUpV DOJpULHQV SDUWRXW HQ )UDQFH SRXU ¿QDQFHU O¶LQGpSHQGDQFH 7RXWHV les semaines, des militaires passent clandestinement avec un SDQLHU ,OV UHSqUHQW HQ PrPH WHPSV OHV MHXQHV ¿OOHV TXL SDUOHQW IUDQoDLV (OOHV VH UHWURXYHQW HQU{OpHV GH IRUFH GDQV OH )/1 HW GHYLHQQHQW GHV IHPPHV NDPLND]HV VDFUL¿pHV j O¶LQGpSHQGDQFH GH OD 1DWLRQ &HWWH FKDLU j FDQRQ ERQ PDUFKp H[SORVH UpJXOLqUHPHQW
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DX PLOLHX G¶RI¿FLHUV IUDQoDLV GDQV OHV YLOOHV DOJpULHQQHV 1DwYHWp IpPLQLQH RX WRXW VLPSOHPHQW LQVWUXPHQWDOLVDWLRQ VDFUL¿FH originel de jeunes vestales, premières victimes de la guerre ? /HV LPPLJUpV QH VDYHQW TXRL SHQVHU ,OV pSURXYHQW VDQV GRXWH le besoin inconscient de se libérer d’une forme de culpabilité. 1¶RQWLOV SDV FKRLVL GH SDUWLU ORLQ GHV OHXUV " ,O OHXU IDXW DORUV SD\HU XQ ORXUG WULEXW j OD 1DWLRQ SRXU ODTXHOOH OHV $OJpULHQV UHVWpV au pays se battent. Rien n’est dit clairement, mais la pression du )/1 SDUOH G¶HOOHPrPH
/HV PLOLWDLUHV GX )/1 VRQW HQWUpV GDQV OD YLJQH ,OV DYLVHQW PD PqUH j O¶HQWUpH GH OD IHUPH -ROLH ¿OOH TXLQ]H DQV YLYH WRXMRXUV prête à enfourcher son solex.
– C’est qui celle-là ? Elle est mariée ? 0RQ JUDQGSqUH FRPSUHQG WRXW GH VXLWH ,OV QH YRQW SDV OXL HQOHYHU VD .KDGLMD " dD QRQ SDV TXHVWLRQ  " /D FROqUH PRQWH HQ OXL ,O UpSRQG DXVVLW{W G¶XQ WRQ VDQV UpSOLTXH  – Oui, elle est mariée " (W DYHF TXL $K RXL " $YHF« ,O KpVLWH XQ LQVWDQW 6RQ UHJDUG EDODLH OD SDUFHOOH de vignes. Dix rangées de sarments plus loin, la tête de mon père dépasse. $YHF OXL
/HV PLOLWDLUHV SDVVHQW OHXU FKHPLQ /HV GpV VRQW MHWpV $OL Q¶pSRXVHUD SDV 0DPD OD FDOPH PDLV .KDGLMD O¶LQWULJDQWH ,O Q¶D pas le choix.
Le weekend suivant, le mariage est organisé discrètement GDQV OD SUpFLSLWDWLRQ ,OV VRQW PLQHXUV WRXV OHV GHX[ OXL D YLQJW DQV HOOH j SHLQH TXLQ]H .KDGLMD QH YHXW SDV VH PDULHU HOOH va à l’école, elle a envie de liberté, elle, élevée comme une JDUoRQQH 0DLV VRQ SqUH D GpFLGp RQ QH GLVFXWH SDV 6LW{W PDULpH VLW{W HQFHLQWH ¬ O¶pFROH HOOH V¶HQGRUW O¶DSUqVPLGL VRQ YHQWUH s’arrondit, on se moque d’elle. On la juge mal, elle est l’objet de toutes les conversations dans les familles du village. L’univers
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