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Jean-Paul II en Afrique (1980-2000)

De
486 pages
L'auteur nous embarque avec Jean-Paul II pour un long périple qui traversera une quarantaine de pays africains en nous faisant connaître l'histoire de chacun, leur régime politique et les attentes de la population. Au passage, retenons les réactions des jeunes, ainsi que les requêtes des évêques. Mais pourquoi ne pas rêver au cours de ce marathon africain ? Imaginons le pape écoutant les jeunes, les malades du sida. Il étonnerait le monde, en ne se présentant plus comme le grand défenseur de l'ordre moral.
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Jean-Paul II en Afrique (1980-2000)

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus Emmanuel ROSEAU, Voyage en Ethiopie, 2004. Tolomsè CAMARA, Guinée rumeurs et clameurs, 2004 Raymond TSCHUMI, Auxjeunes désorientés, 2004.
SOLVEIG, Linad, 1èrepartie, 2004.

Roger TINDILIERE, Les génies de lafontaine, 2004. Sylvie COIRAUT-NEUBURGER, Penser l'inaccompli, 2004.

Jean MPISI

Jean-Paul II

en Afrique (1980-2000)
Le compte-rendu de ses 14 voyages dans 43 pays. Ses attitudes et ses discours, entre politique et religion.

Préface de Mgr Jacques Gaillot

L'Hannattan 5-7, rue de "École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt 1053 Budapes~ Kossuth L. u. 14-16

L'Hannattan ltalia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

(Ç) L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7071-1 EAN : 9782747570718

A Anicet-Serge

MPISI, mon frère aÎné A Hervé MPISI, mon fils

A Emmanuel MIDI, mon ami Ya'Serge,
Tu te souviens sans doute de deux voyages que Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II avait effectués à Kinshasa, en 1980 et en 1985. Toi et moi étions au niveau de «Pont Matete », fondus dans une foule dense, pour saluer le prestigieux hôte du peuple zaïrois (congolais aujourd'hui). Ensemble, nous avions suivi, en direct à la radio et à la télévision, l'importante célébration eucharistique qu'il avait donnée, le dimanche 4 mai 1980, au parvis du «Palais du Peuple»; nous n'avions pas manqué la deuxième cérémonie liturgique qui, intervenue au même endroit, le 22 août 1985, était consacrée à la béatification de la religieuse Marie-Clémentine Anwarite Nengapeta. Mais, sans t'offenser, je crois que tu ignores l'ensemble d'actes commis par le Pontife romain, aussi bien au Zaïre (actuelle ROC) que dans quarante-deux autres pays d'Afrique qu'il eut à visiter, entre 1980 et 2000. C'est pourquoi, pour toi, pour les nôtres disparus (Papa, Maman, Jacques, Désiré, Gaby, Emérence, Myriam) et pour les autres, je me suisJait le plaisir de résumer ces actes dans le présent ouvrage.

J'espère que tu déploieras la même ferveur intellectuelle que je te connais pour la lecture de ce long compte-rendu.
Ton frère cadet, Jean. Paris, 18 mars 2004, en la fête-anniversaire de ma fille Ophélie.

PREFACE

L'Afrique revisitée

Il est passionnant de se laisser embarquer avec Jean-Paul II pour un long périple qui traversera une quarantaine de pays africains. Félicitons notre guide Jean Mpisi, épistémologue et historien des sciences, spécialiste des questions africaines, de nous faire découvrir chacun d'eux avec son histoire, son régime politique et les attentes de la population. Au passage, retenons les réactions des jeunes, ainsi que les requêtes des évêques. Faire partie de la suite pontificale n'est pas de tout repos. A peine est-on arrivé qu'il faut repartir! Et puis il y a beaucoup de discours, trop de discours! Nous sommes essoufflés. Mais le pape résiste à la fatigue. Son incontestable charisme des foules séduit. Il sait communiquer et l'accueil enthousiaste que lui réservent les foules le rend heureux. Mais pourquoi ne pas rêver au cours de ce marathon africain? Imaginons le pape prenant le temps d'écouter avant de faire des discours. On le verrait écoutant les jeunes, les pauvres, les malades du sida, les évêques... Il étonnerait le monde, en ne se présentant plus comme le grand défenseur de l'ordre moral. Devant le fléau du sida, il dirait que l'emploi du préservatif est une exigence de respect et de justice, lorsqu'il y a danger de contamination. Il encouragerait l'inculturation, les liturgies africaines, en faisant confiance aux évêques du terroir qui, mieux que quiconque, connaissent l'âme africaine et savent de quoi ils parlent, lorsqu'ils affichent leur volonté d'africaniser le christianisme.

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Surtout, le pape demanderait pardon aux Africains, au nom de l'Eglise romaine et des nations catholiques, pour avoir commis le crime de la traite et de l'esclavage des Noirs. Il est vrai qu'en août 1985 à Yaoundé, tout à son honneur, il demanda effectivement "pardon à nos frères africains qui ont tant souffert de la traite des Noirs". Mais en février 1992, à l'île sénégalaise de Gorée, où les esclaves furent stockés avant d'être embarqués pour le Nouveau Monde, il se borna à implorer le «pardon du ciel» pour le commerce odieux et honteux d'êtres humains, mais aux Africains, il ne jugea point nécessaire de présenter des excuses. En outre, Jean-Paul II refuserait tout net d'aller consacrer en Côte d'Ivoire la très controversée Basilique de Yamoussoukro et ne commencerait pas son premier voyage africain par le Zaïre où sévit, à l'époque, un dictateur honni du peuple: Mobutu Sese Seko. Arrêtons notre rêve et reprenons la route avec confiance, car personne n'arrêtera le destin des peuples africains.

Jacques Gaillot
Paris, février 2004.

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AVANT-PROPOS
Une relation des voyages de Jean-Paul fi en Afrique Le présent ouvrage décrit les faits et gestes de Jean-Paul Il vis-à-vis de l'Eglise d'Afrique: de son essence, de son fondement, de son devenir, ainsi que de ses évêques et de ses fidèles. Ces faits et gestes, qu'ont appellerait « actes », sont œuvre de journaliste: ils rendent compte des voyages que le pape polonais effectue en Afrique entre 1980 et 2000, ainsi que de ses rencontres avec les dignitaires des régimes en place et surtout avec les « peuples de Dieu» locaux. Les discours qu'il leur adresse constituent, pour l'essentiel, la matrice de ce travail. Nous les rapportons fioèlement, en choisissant cependant certains passages qui nous paraissent répondre aux deux thèmes que nous avons retenus: l'africanisation de l'Eglise (ou enracinement du message évangélique en Afrique) et l'attitude - ou les attitudesdu Pontife romain face aux politiques. Les actes de Jean-Paul Il dont il s'agit sont ici exposés par un chrétien africain. Par un chrétien: il croit en un Dieu créateur et en son Fils Jésus-Christ, envoyé par lui sur terre pour montrer aux hommes la voie qui conduit à l'éternité. Il accepte tel quelle dogme défini dans les Evangiles et les Actes des Apôtres. Par un Africain: il pense que le message contenu dans la Parole de Dieu doit être enraciné dans la culture africaine, tel que le souhaitent évêques et fidèles du Continent. Le chrétien africain qui relate les actes de Jean-Paul Il ne prétend pas être un historien de la religion. De par sa formation, il est tout simplement un historien des sciences (des sciences dites exactes) et un épistémologue. Un épistémologue est quelqu'un qui mène une étude critique des sciences, de la f<?rmation et des conditions de la connaissance scientifique. La religion, qui s'appesantit sur les rapports de l'homme avec la divinité ou le sacré, ou qui concerne la foi ou la croyance, n'entre pas dans la classe des objets explorés par la science. Nous nous limitons seulement, comme le fait un historien généraliste, d'établir une chronologie des faits et, comme un épistémologue, d'analyser le discours, qu'il soit scientifique ounon. Les arguments qui appuient ou contredisent les homélies pontificales n~ viennent pas de nous, mais des «spécialistes» que sont les évêques et les théologiens, en premier lieu ceux d'origine africaine. Nous n'approuvons pas nécessairement ces arguments, mais nous les recueillons, en leur fournissant parfois, ou souvent, une intonation ou une résonance personnelle. Des voyages définis comme pastoraux La série de voyages que Jean-Paul II entreprend en Afrique entre 1980 et 2000 sont qualifiés - par le pape lui-même, ses services ou ses supporters - de

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«pastoraux». Autrement dit, le pape se déplace en sa qualité de pasteur, de chef spirituel, et non comme chef politique. Pourtant, les thèmes développés dans les diverses allocutions qu'il prononce au cours de ses voyages, sont en réalité multiples, qu'on peut regrouper en trois catégories. Le premier type de discours est tout à fait religieux ou pastoral. Il donne le sens aux voyages pontificaux, selon la version officielle. Il est défini à la première heure par Jean-Paul II lui-même lorsqu'il débarque au premier pays visité, le Zaïrel ; "Je viens ici comme chef spirituel, serviteur de Jésus-Christ dans la lignée de l'apôtre Pierre et de tous ses successeurs, les Evêques de Rome. J'ai mission, avec mes frères les évêques des Eglises locales, d'affermir les fils de toute l'Eglise dans la véritable foi, et dans l'amour conforme à Jésus-Christ, de veiller à leur unité, de renforcer leur témoignage. Un nombre important d'Africains adhèrent désormais à la foi chrétienne, et je voudrais que ma visite leur soit un réconfort, en cette étape significative de leur histoire. Deux de ces Eglises [celles du Zaïre et du Ghana] m'ont spécialement invité pour le centenaire de l'évangélisation que d'autres s'apprêtent aussi à célébrer." Ce propos sera reproduit presque mot à mot une ou plus d'une fois dans chaque pays à visiter, comme pour rappeler à ceux qui en doutent que Jean-Paul II est un chef religieux, qu'il faut distinguer d'avec les chefs d'Etat africains, pour la plupart des dictateurs, dont il aura à serrer les mains et avec qui il taillera bavette. De manière générale, le discours dit religieux développé par le pape tournera principalement autour de ce que l'on appelle l'inculturation en terre africaine du christianisme, ou, plus simplement, l'incarnation du message évangélique dans les cultures locales, qui aboutit à l'africanisation de l'Eglise. Ce sera le point le plus important de la rencontre entre le pape et les fidèles africains. Le deuxième type de discours pontifical est politique: bien que le Souverain pontife se décrit d'abord comme un chef spirituel, qui vient en Afrique pour affermir dans la foi les fidèles catholiques, il se comporte d'abord en chef d'Etat (ce qu'il est effectivement, puisque l'Eglise catholique universelle, siégeant à Rome, est considérée et même comptabilisée comme un Etat -l'Etat du Vatican ou le Siège apostolique - possédant un territoire et un «gouvernement »), reçu comme tel par les dirigeants politiques des pays visités et parlant comme tel à ses hôtes et au corps diplomatique accrédité au pays d'accueil. D'ailleurs, le SaintPère ne s'embarrasse pas d'aborder, avec un langage plus ou moins obscur ou diplomatique, la situation politique nationale ou internationale, et se permet même de dénoncer certaines idéologies, notamment le marxisme, qui ne cadreraient pas avec la vision chrétienne du monde ~de même, il a du mal à éviter l'évocation des lois injustes, des situations qui menaceraient la paix ou qui ne favoriseraient pas la dignité de l'homme noir, ou de tout l'homme tout court. A cet ensemble de discours purement politiques peuvent s'adjoindre ce qu'il convient d'appeler les
l La Documentation catholique, n° 1787, 1erjuin 1980, p. 501. 8

discours politico-religieux : lors de ses séjours, Jean-Paul II ne peut manquer de rencontrer les chefs des religions non-catholiques (notamment protestantisme, islam et « animisme») et de recommander à ses troupes les attitudes à prendre face aux «autres» croyants lorsqu'ils se trouvent ou non en position de supériorité ou d'infériorité numérique dans un pays. La troisième catégorie des thèmes explorés dans les discours pontificaux en Afrique ou sur l'Afrique concerne la société locale. Le Souverain pontife la veut évidemment chrétienne, dépoui11ée d'éléments de tradition «négatifs» et prête, par l'évangélisation, à s'inscrire dans la doctrine catholique et à s'éloigner des pratiques religieuses «non conformes» (animisme, sectarisme, et même islamisme). Une histoire africaine du pape, ou une histoire pontificale de l'Afrique L'on peut analyser les trois modes de discours mentionnés - politique, social et religieux - de manière globale, ou dans un même contexte. C'est ainsi d'ailleurs que Jean-Paul II les aborde: dans un même pays, voire lors d'une même allocution, il lui arrive d'évoquer la situation politique, la vision sociale de l'Eglise et le problème de l'inculturation du message évangélique. C'est la méthode que nous adopterons pour aborder les discours et les attitudes de Jean-Paul II en Afrique ou envers l'Afrique. C'est une méthode classique, qui consiste à présenter une étude synthétique de l'activité dont on suit le développement global depuis les origines jusqu'à sa fin; c'est une division chronologique, qui procède par larges tableaux. Cette méthode a l'avantage de donner l'état des connaissances à chaque époque, de montrer l'enchaînement des périodes, l'interdépendance dans leurs progrès, des différentes disciplines. Mais elle a l'inconvénient de fournir une étude stéréotypée, en dents de s.cies, où les mêmes sommets projettent les mêmes zones d'ombre; en outre, la chronologie voile la continuité de l'effort. Une autre méthode, que nous ne privilégions pas ici, consiste, non plus à traiter l'histoire de l'activité (discours ou attitude politique, africanisation de l'Eglise), mais à écrire l'histoire des activités: chaque thème afférent fait l'objet d'un exposé particulier, l'histoire en est donnée indépendamment, depuis le début jusqu'à l'époque actuelle; ainsi, dans chaque partie, les faits se trouvent plus ramassés, classés d'une façon plus précise, au lieu d'être disséminés; la progression d'un exposé y gagne en régularité et en continuité. Cette seconde méthode aurait donc plus d'avantage pour la compréhension d'un travail. Les inconvénients ici sont évidemment les avantages de la méthode précédente. Les sources en matière d'histoire, comme en toute recherche scientifique, sont diverses: les enquêtes orales, les travaux de terrain pour l'analyse des thèmes qui nous concernent et les archives, essentielles pour établir les monographies. Lorsqu'on écrit une histoire sur l'Afrique, l'usage est de déplorer les insuffisances de la documentation. Celle-ci existe certainement dans notre cas, puisque des travaux ont déjà été effectués et publiés, concernant plus

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spécialement l'inculturation du message évangélique en Afrique. Mais, à notre avis, il n'existe pas encore d'ouvrage qui relate tous les voyages de Jean-Paul II en Afrique et ses rencontres avec les évêques africains chez eux ou à Rome. Sur les périples africains, quelques épiscopats africains ont essayé de reprendre l'ensemble ou une partie des discours pontificaux tenus; c'est le cas de la Conférence épiscopale du Zaïre qui avait publié en 1980 Le Pape chez nous et en République populaire du Congo. Aucun livre ne rassemble la totalité des déplacements. Nous pensons qu'en le faisant, nous allons combler un vide. Un seul organe de presse, français, a pratiquement couvert tous les déplacements du chef de l'Eglise universelle. Il s'agit de La Documentation catholique (D.C.). Ce bimensuel donne, avec plus ou moins de détail et de précision, le calendrier et l'horaire du Pontife romain dans le pays visité (temps d'arrivée, de déplacement intérieur et de départ), ainsi que ses faits et gestes. Surtout, il reproduit, intégralement ou rarement en partie, non pas tous ses discours, mais ceux qu'il estime être importants ou représentatifs de l'ensemble. C'est sur ce précieux média que nous nous sommes basé pour rédiger notre travail: les discours du Souverain pontife que nous reproduisons (sans nécessairement les référencer) et ses mouvements y sont tirés pour l'essentiel. Mais, de temps en temps, nous jetons un coup d'œil sur d'autres journaux (que nous référençons), comme Le Monde, un quotidien laïque français, ou Jeune Afrique, un hebdomadaire africain basé à Paris, pour étayer les relations de la D.C., ou pour leur donner une dimension relativement « neutre» et moins embellie (la D.C. s'aligne sur les positions du pape et n'ose critiquer celui-ci, tandis que Le Monde et Jeune Afrique ont une écriture qui parait plus libre). Des réflexions personnelles constituent des commentaires nécessaires aux discours et aux attitudes qui se présentent à nous. En évoquant les périples de Jean-Paul II en Afrique et en résumant les discours qu'il y développe, nous pensons avoir réalisé une frange de l'histoire de l'Eglise, ou tout simplement une partie de l'histoire africaine.

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Dès les premiers jours de mon service pastoral au siège romain de Pierre, j'ai éprouvé profondément le besoin de contacter de près le continent
africain. ..

[Effectuer] un pèlerinage particulier au cœur de ces hommes et de ces peuples qui, pour une large part, ont déjà accueilli l'Evangile et qui, dans une notable proportion, sont toujours disposés à l'accepter.
Jean-Paul Il, Rome, février 1980.

"Certains, en Europe, pensent que le pape ne devrait pas voyager autant, qu'il devrait rester à Rome, comme par le passé. Je lis cela dans les journaux et je reçois des conseils dans ce sens. Je veux dire ici, au contraire, que c'est une grâce de Dieu d'être venu [en Afrique] parce que, en venant ici, je peux vous connaÎtre. Comment pourrais-je savoir autrement qui vous êtes, comment vous vivez? Et ceci me renforce dans la conviction que le temps est venu où les évêques de Rome, c'est-àdire les papes, ne doivent pas se considérer seulement comme les successeurs de Pierre, mais aussi comme les héritiers de Paul, qui, nous le savons bien, ne s'arrêtait jamais: il était toujours en voyage. "
Jean-Paul II, Kinshasa, 4 mai 1980.

INTRODUCTION JEAN-PAUL II ET L'AFRIQUE

LE VOTE AFRICAIN POUR KAROL WOJTYLA L'archevêque de Cracovie élu au trône de Pierre

Le 28 septembre 1978 vers 23 heures, soit 33 jours après le début de son pontificat, Albino Luciani pape Jean-Paul 1er,successeur de Paul VI (emporté, le 6 août 1978 à 21 h 40, par une crise d'hypertension, survenue dans sa résidence de Castel Gandolfo), rend l'âme dans sa chambre. Officiellement, il est mort d'un infarctus aigu du myocarde, mais la presse internationale prétendra un peu plus tard qu'il aurait été empoisonné (peut-être par quelque proche collaborateur)l ! Le 16 octobre suivant, l'éphémère Jean-Paul 1er est remplacé, au grand étonnement général, par le cardinal polonais Karol Wojtyla, archevêque de Cracovie. Celui-ci devient ainsi le 264èmesuccesseur de Saint-Pierre et le 52ème pape non italien (Traditionnellement, le pape, ou évêque de Rome, est élu par le clergé de Rome, représenté, depuis 1059, par les cardinaux. Depuis 1179, la majorité de deux tiers est requise. Le 20 janvier 1904, Pie X supprime tout droit de veto d'un pouvoir séculier à l'encontre d'un candidat. L'élu n'est pas, en théorie, nécessairement un Italien. Pourtant, depuis les papes d'Avignon, il n'y a eu, jusqu'à Wojtyla, qu'un seul non Italien: Adrien VI d'Utrecht, qui n'a d'ailleurs régné que pendant une année, de 1522 à 1523). Dans la doctrine de l'Eglise catholique romaine, c'est le Saint-Esprit qui désigne le pape, par l'intermédiaire des cardinaux électeurs. Ceux-ci entonnent en effet, avant chaque élection, le Veni Creator Spiritus, une invocation séculaire du Paraclet, ou troisième personne de la Trinité. Mais comme avec celle de Jean-Paul
l La Documentation catholique (nO 1750 du 15-10-1978, p. 851), qui cite le journal La Croix (du 5-10-1978), rapporte que "le mouvement traditionaliste italien Civilta Cristiana a transmis officiellement aux tribunaux du Vatican... une demande d'enquête approfondie sur les causes de la mort de Jean-Paul 1er".Pour sa part, le cardinal Oddi (qui faisait, jusqu'à la mort du pape, partie du tribunal de la signature apostolique) a déclaré (selon l'Agence Associated Press) : "Je suis certain que le Sacré-Collège ne prendra pas en considération la possibilité d'une enquête, n'acceptera aucun examen de la part de quiconque et ne débattra même pas du problème. Nous tenons pour certain que le Pape est mort parce que son cœur a cessé de battre pour des raisons naturelles". Voilà: les autorités pontificales utilisent souvent les mêmes méthodes que celles des dictatures, à savoir: empêcher que la vérité n'éclate au grand jour ! Au fait, pourquoi le Vatican se serait-il débarrassé de Jean-Paul 1er? L'on peut avancer l'hypothèse suivante: ce pape n'était qu'un pasteur, un homme de doctrine scrupuleux, un théologien « mystique» détaché dl;s affaires « politiques» de ce monde et plutôt préoccupé de l'incroyance et de l'athéisme. Or, l'Eglise catholique romaine, devenue de plus en plus un Etat comme les autres Etats « profanes », voulait d'un « politique» comme l'était Paul VI. L'élection de Jean-Paul II, qui se révélera être un « homme politique» habile, peut appuyer cette hypothèse... 13

1er

et de tous ses prédécesseurs, l'élection de Jean-Paul II (qui, on le saura après,

était également papabi/i le 25 août 1978 lors de l'élection du successeur de Paul VI) n'a rien d'une volonté divine; c'était au contraire, comme en République démocratique « laïque », une guerre ouverte entre deux ou des partis, chacun ayant son candidat. Le pape Paul VI avait voulu mettre un terme à un tel affiontement digne des païens. En effet, il exhortait les membres du Sacré-Collège, lors de l'élection, à "ne pas se laisser guider par l'amitié ou l'aversion, influencer par les faveurs ou le respect vis-à-vis de quiconque, contraindre par l'intervention des autorités ou des groupes de danger, suggestionner par les médias, à ne céder ni à la force ni à la crainte ni à la recherche de popularité" ; les cardinaux devaient au contraire penser" à la gloire. de Dieu et au bien de l'Eglise" 1. Hélas, ce conseil de bon sens de Paul VI ne fut pas suivi lors de l'élection de ses deux successeurs. En effet, on savait au départ que l'élection du remplaçant de Jean-Paul 1erdevait porter sur vingt papabili, parmi lesquels Wojtyla; celui-ci n'avait pratiquement aucune chance de réussite, les deux favoris étant deux Italiens, les cardinaux Siri de Gênes et Benelli de Florence. C'est, comme dans le cas des élections « profanes », une véritable bataille rangée que vont se livrer les supporters de ces deux cardinaux. Comme l'écrit le quotidien La Croix2, les partisans de deux protagonistes s'empoignèrent; et comme l'on ne parvenait pas à les départager, "selon la plupart des journaux italiens, les cardinaux allemands proposèrent le nom de Wojtyla", lequel "fut alors immédiatement approuvé par les cardinaux du Tiers-monde, de même que par les Français", et plus tard par les amis de Siri, déterminés à "barrer la route à Benelli" . L'Afrique pour un pape à la tête d'une Eglise qui retrouve Jésus-Christ soit plus considérée "comme une institution uniquement occidentale" et ne

Comme avec Jean-Paul 1er,111 cardinaux de cinquante pays ont participé à l'élection de Jean-Paul II: 54 d'Europe (dont 25 d'Italie, 7 de France et 5 d'Allemagne), 32 d'Amérique (dont 9 des Etats-Unis et 6 du Brésil), 12 d'Afrique, 9 d'Asie, 4 d'Océanie et d'Australie. Les douze cardinaux africains, dont le Béninois Bernardin Gantin et le Zaïrois Joseph-Albert Malula, se seraient donc prononcés en faveur de l'archevêque de Cracovie. Peu avant le déroulement du scrutin, l'archevêque de Kinshasa et primat du Zaïre, au cours d'une promenade dans la cour de SaintDamase, dénonçait, à l'endroit de son homologue archevêque de Ouagadougou et primat du Bénin, le caractère occidental de l'Eglise; cette déclaration critique, d'abord faite au magazine Time, est reprise par Greeley (dans son ouvrage The Making of the Popes) et deux auteurs américains, Gordon Thomas et Max Morgan-Witts (dans leur ouvrage Dans les coulisses du Vatican)3 :
I P. Hofinann,

6 Vatican f..., p. 94.

2 La Croix, 20 octobre 1978. 3 Greeley, The Making of the Popes, 1978. G. Thomas et M. Morgan-Wtitts, Dans les coulisses du Vatican, traduit de l'américain, Stock, 1983, p. 303. 14

"L'isolement du pape et tout cet attirail grandiose, tout cet héritage médiéval et cette distance entre l'Eglise et son troupeau font que les Européens la considèrent comme une institution uniquement occidentale; et toute cette rigueur les empêche de comprendre que les pays jeunes, comme le mien, désirent autre chose. Ils aspirent à la simplicité. Ils veulent retrouver Jésus-Christ. Ils souhaitent le changement. - C'est la raison de notre présence ici, lui répondit Gantin d'un ton enjoué. Nous sommes là pour provoquer le changement." Le changement viendra, mais sans doute pas dans le sens attendu par les évêques africains. Tandis que Malula se battra toujours pour l'idéal retenu au moment du vote en faveur de Wojtyla, Gantin s'alignera sur la position « traditionnelle» qu'adoptera le nouveau pape. "Qui est ce Wojtyla ? Un Noir?" Non, un Blanc, mais de la Pologne!

A 18 hiS, comme le veut la tradition, une fumée blanche surgit de la cheminée surmontant la chapelle Sixtine, indiquant que le Conclave vient d'élire un pape. "Habemus papam !" annonce le cardinal Felici. Joie dans la foule. Felici continue: "Eminentissimum ac reverendissimum Dominum Carolum...". Croyant que les cardinaux avaient élu le vieux cardinal Carlo Confalonieri, âgé de 85 ans, quelqu'un dans la foule crie: "Ils sont devenus fous l" Mais Felici annonce: "Sanctae Romanae Ecclesiae Cardinalem Wojtyla, qui sibi nomen imposuit Ioannem Paulum Secundum." George Weigel, qui rapporte ce fait, écrit1 : "A ce nom bizarre [de Wojtyla], une rumeur emplit la place. «Chi è ? » (<< Qui est-ce? ») fut la première réaction de dizaies de milliers de gens. «E nero?» (<< C'est un Noir? ») demanda un Italien. [...] Cela ne ressemblait en rien à l'atmosphère du mois d'août, quand la foule - surtout des habitants de Rome, naturellement - avait été en liesse dès l'instant où Felici avait annoncé l'élection d'Albino Luciani. A présent, elle était inquiète. Qui était ce straniero ?" Wojtyla sonnait donc comme un nom africain. Pourtant, l'étranger qui le portait n'émit pas un Noir, mais bien un Blanc: maigre consolation pour les Italiens. Si l'Eglise a concédé à la nomination des cardinaux africains, elle n'était pas encore prête à placer à sa tête un Noir. Cette éventualité créerait bien une émeute à Rome, et peut-être même dans tout l'Occident. Le fait de ne pas avoir élu un Italien passait. Un Polonais au trône de Pierre, c'était donc moins grave. L'élection d'un pape non italien, « fruit d'un calcul» ? L'élection de Wojtyla, fils d'un ouvrier socialiste, né le 18 mai 1920, serait, ainsi que le prétend Constance Colonna-Césari2, le « fruit d'un calcul », du
1 G. Weigel, Jean-Paul II, témoin de l'espérance, 1999, p. 321. 2 C. Colonna-Cesari, Urbi et Orbi, La Géopolitique du Vatican, p. 16. Incisive, la journaliste française indépendante (collaboratrice notamment à l'Evénement du Jeudi, 15

fait que les cardinaux ont voté, non à l'unanimité, mais à la majorité, un pape non italien, voulant ainsi à la fois rompre une vieille tradition et produire « quelque chose d'inhabituel », de « neuf» (pour entre autres "faire oublier le fantôme du malheureux Albino Luciani"). Il n'empêche que cette élection singulière constitue, selon les media, l'événement « politique» de l'année 1978. Evénement « politique» (et non pas seulement religieux) : le Vatican est devenu depuis longtemps un Etat comme les autres, qui doit défendre ses intérêts dans le monde, qui possède une machinerie politique, administrative et diplomatique impressionnante, où les intrigues ne sont pas absentes dans l'élection du « Chef de l'Etat» et la nomination des « ministres» et d'autres hauts responsables. Pour avoir sans doute la sympathie des Italiens, le nouveau pape leur adresse en leur langue ses premiers mots, lesquels sont qu'il ne s'attendait pas au choix que les cardinaux ont porté sur lui: " Je redoutais cette nomination, mais je l'ai acceptée dans un esprit d'obéissance à notre Seigneur Jésus-Christ et de totale confiance en sa Mère, la très sainte Madone. J'ignore si je suis capable de me faire clairement comprendre en parlant votre... je veux dire, notre langue. Si je fais des fautes, n'hésitez pas à me corriger... " lean-Paul II paraît modeste. Il connaît parfaitement bien l'italien, comme il se débrouille très bien dans d'autres langues européennes: anglais, français,
Libération, Politis, Le Monde diplomatique) explique suavement pourquoi le Sacré Collège, selon son mot, s'est offert la fantaisie d'élire un pape polonais: "Du neuf, de l'inédit, de la jeunesse, il est tout cela! La preuve, ne demande-t-il pas, à peine franchie la porte du Vatican, la construction d'une piscine dans son palais d'été de Castel Gandolfo? Son kilomètre quotidien à la brasse sera le signe et le clin d'œil que le monde attendait. En plus de la spécificité que lui confère sa nationalité, et au-delà de la personnalité qui commence elle aussi déjà à se révéler, c'est une carrure qui se dessine sous la robe blanche! Autant dire que la foule des admirateurs venus entrevoir sa silhouette augmentera progressivement chaque mercredi, jour des audiences publiques sur la place Saint-Pierre. [00']." cinq mille chaises supplémentaires dans l'immense salle des audiences, l'Aula Paul VI, [sont nécessaires] pour accueillier vingt-trois personnes en moyenne par semaine! Car le succès est d'entrée de jeu au rendez-vous de ce pape. Charismatique, le personnage commence en effet à plaire... et même aux femmes, puisque, comme l'indique malicieusement un garde suisse après vingt mois de service, elles sont nombreuses à venir se présenter à la porte Sainte-Anne pour tenter d'obtenir ce dont elles rêveraient toutes: un tête-à-tête avec le pape... Fait d'ailleurs confirmé par de nombreux sondages selon lesquels une large partie de la population féminine italienne et catholique pratiquante trouverait Jean-Paul II, sinon beau, du moins « plein de charme », plaçant en tête son accent slave... Tout cela pour insinuer que la vente des cartes postales et autres objets à l'effigie du pape avait toutes les chances de demeurer un commerce florissant. Ce qui est en jeu derrière l'image du pape Wojtyla dépasse pourtant de loin les recettes de ce commerce. Créée pour l'effet choc, l'image donnée par ce pape d'une Eglise jeune et dynamique devient très vite but et moyen de gouvernement. Sur son capitalséduction personnel commencent [en effet] à se greffer des calculs minutieux..." 16

espagnol, portugais, allemand, russe... (mais aucune langue asiatique, aucune langue africaine). C'est donc un polyglotte éprouvé... Un polyglotte doublé d'un redoutable philosophe. D choisit de s'appeler Jean-Paul II A son élection le 16 octobre 1978 au trône de saint Pierre, Karol Jozef Wojtyla choisit de manière significative de s'appeler Jean-Paul fi(*), pour dire qu'il allait continuer l'œuvre de celui qu'il remplaçait, Jean-Paul rr. Pour lui, "la grandeur de ce pape est inversement proportionnel à la durée de son service sur le Siège de Rome". En maintes reprises, le pape polonais soulignera la richesse intérieure de Jean-Paul 1er; par exemple, devant les fidèles de Vittorio Veneto, dans la province de Vénétie, le 15 juin 1985, le deuxième nommé Jean-Paul tient un discours où il dit hériter l'œuvre du premier, ou plutôt s'en inspireraI: "Au cours de cette halte de mon nouveau pèlerinage en cette région de Vénétie, il m'est extrêmement agréable de rendre hommage à mon très aimé et vénéré prédécesseur Jean-Paul 1er[...]. Sa douce figure est très vivante dans mon cœur. Et il m'accompagne sans cesse au long de l'itinéraire de pasteur universel que j'ai entrepris dans le même sens que lui." Or, Jean-Paul justifiait son nom de pape en affirmant qu'il constituait la somme des noms et des qualités de ses deux prédécesseurs immédiats et successifs, en l'occurrence Jean xxm et Paul VI. Jean-Paul fi le dira lui-même, toujours au cours de son voyage en Vénétie de juin 19852 : "Jean-Paul rr a fait revivre avec toute sa fraîcheur naturelle, le patrimoine ecclésial hérité des deux Pères du Concile: Jean xxm et surtout Paul VI." Surtout Paul VI. Paul VI parce que Wojtyla lui doit pratiquement toute sa carrière: c'est ce pape qui le nomme archevêque de Cracovie (le 13janvier 1964),
(*) Les papes ont toujours varié leur désir de s'appeler. Durant les dix premiers siècles de l'Eglise, ils se font élire par leur nom de baptême, à quelques exceptions près; ainsi Jean II (533-535) est le premier à changer de nom, en abandonnant son prénom de Mercure. Serge IV (1009-1012) était contraint de changer son prénom de naissance, Pietro, parce qu'il était affublé du sobriquet peu enviable et moqueur de Os porci, c'est-à-dire groin ou museau de porc, à cause sans doute d'une malformation de la bouche. C'est à partir de lui que tous les papes prennent la (bonne ou mauvaise) habitude de rejeter le prénom que leur ont gratifié les parents; toutefois, Adrien VI (Adriaan Floriszoon, d'Utrecht, 1522-123) et Marcel II (Marcello Cervini, 1555) ont refusé de suivre leurs collègues. Un certain nombre de papes ont changé trois fois de nom; ainsi, Grégoire XVI (1831-1846), né Bartolomeo Cappellari, était moine bénédictin sous la dénomination de Mauro. Les deux Jean-Paul, I et II, sont les premiers papes à adopter un double prénom. 1 La Documentation catholique, n° 1902, ler-I5 septembre 1985, p. 853. 2 Ibid, p. 854. 17

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puis cardinal (le 29 mai 1964); en 1976, il le choisit pour assurer la présidence du Carême; en 1978, peu avant son élection au trône de Pierre, c'est enfin lui qui le nomme membre de la congrégation pour l'éducation catholique... Donc, parler de Jean-Paul II comme le continuateur de Jean-Paul 1er revient également à poser que le même Jean-Paul II est le double héritier spirituel et« politique» de Jean xxm et Paul VI ; il le soulignera d'ailleurs lui-même dans sa première encyclique Redemptor hominis publiée le 4 mars 1979 : "Jean xxm et Paul VI constituent une étape à laquelle je désire me référer directement comme à un seuil à partir duquel je veux [...] continuer à marcher vers l'avenir, me laissant guider, avec une confiance sans borne, par l'obéissance à l'Esprit que le Christ a promis et envoyé à son Eglise." Ainsi donc, Jean-Paul II se réclame ouvertement de ses trois prédécesseurs immédiats. Comme pour dire aussi: la politique inaugurée par Jean xxm était suivie par Paul VI ; celle de Jean-Paul 1erprolongeait celle de Paul VI ; celle de Jean-Paul II sera donc la conjonction des trois politiques précédentes, qui, si l'on globalisait et simplifiait les choses à l'extrême, seraient en fait la même, exprimée cependant avec quelques nuances qui toutefois ne changent pas beaucoup le fond. "N'ayez pas peur!" A vrai dire, Jean-Paul II ne voudra pas se satisfaire à jouer les simples rôles de ses deux prédécesseurs immédiats. Il voudra être plus que cela: un pape aux dimensions universelles, qui changera le monde. C'est ce qui ressort de son discours prononcé le 22 octobre 1978, lors des cérémonies d'intronisation. A cet effet, le nouveau pape veut rassurer tout le monde, les Italiens aussi bien que les autres Occidentaux qui redoutent un inconnu venu d'un pays de l'Est communiste. A tous ceux-là et aux autres, il dit simplement, dans une prière, qu'il sera... leur serviteur! Un« serviteur du Christ» au service des hommes: "Christ, fais-moi devenir et demeurer le serviteur de ton pouvoir sans égal, le serviteur de ton pouvoir généreux, le serviteur de ton pouvoir qui ne connaît pas de défaillance. Fais de moi un serviteur. En fait, le serviteur des serviteurs." Pour mieux servir les hommes, Wojtyla réclame donc (à la Curie romaine qui a tendance à «gouverner» les papes et aux catholiques du monde) un «,pouvoir sans égal », un pouvoir qui ne souffre d'aucune défaillance! Personne ne devrait craindre que le nouveau Pontife soit doté d'un tel pouvoir; ce pouvoir, il ne l'exercera pas pour lui, mais pour la gloire de Jésus dont il est le Vicaire: "N'ayez pas peur d'accueillir le Christ et d'accepter son pouvoir. Aidez le pape et ceux qui souhaitent servir le Christ et, avec le pouvoir du Christ, servir la personne humaine et l'humanité tout entière." Avec Jean-Paul II, «serviteur des serviteurs de Dieu », les hommes devront apprendre à ne plus avoir peur. Les hommes qui sont tenus« prisonniers»

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derrière les «rideaux de fer» ou victimes de toutes les dictatures politiques et militaires. Tous seront bientôt libérés de leurs chaînes. de leur esclavage: "N'ayez pas peur. Ouvrez tout grand les portes pour le Christ. A son pouvoir salvateur ouvrez les frontières des Etats. les systèmes économiques et politiques. les vastes champs de la culture. de la civilisation et du développement. N'ayez pas peur. Le Christ sait «ce qu'est un homme ». Lui seul le sait. .. Et Jean-Paul II fera trembler les dirigeants de ce monde. qui maintiennent les hommes dans la servitude. Il fera trembler ceux qui n'écoutent pas la voix du salut évangélique. ceux qui dépravent la morale catholique mais aussi ceux qui. princes d'Eglise. s'engagent «dangereusement» dans une inculturation de la foi chrétienne et une «théologie de libération» qui s'écartent du Magistère romain....

L'ANNONCE DU VOYAGE EN AFRIQUE Jean-Paul fi, « super-star », voyageur infatigable Octobre 1998. Jean-Paul II accomplit vingt ans de son pontificat. Jamais au vingtième siècle un pape n'avait occupé autant d'années la Chaire de l'apôtre Pierre; Pie XII y avait siégé pendant dix-neuf ans et sept mois. De plus. depuis que l'institution papale existe. les règnes de seulement douze des 263 prédécesseurs de Jean-Paul II ont duré plus longtemps: le premier de tous - à tout seigneur tout honneur - (saint Pierre. 30-64. 34 ans)(*) . le 251ème(Pie IX. 18461878. 31 ans 7 mois). le 252ème(Léon XIII. 1878-1903. 25 ans 5 mois)... Au moment où nous terminons cette rédaction (en 2003). Jean-Paul II a nettement fait mieux que les trois derniers pontifes: en ajoutant cinq ans à ses décennies de règne. il aura accompli vingt-cinq ans ; si l'on exclut saint Pierre. il sera le second plus vieux pape en service. ex-aequo avec Léon XIII. derrière J'inusable Pie IX! Mais nous ne nous intéressons qu'à la période 1978-1998. En vingt ans de pontificat. Jean-Paul II a battu. parmi quelques autres. un record perceptible: celui d'avoir réalisé le plus grand nombre de voyages hors d'Italie de l'histoire de la papauté. Au total. quatre-vingt-quatre déplacements internationaux (représentant 1 079 445 km parcourus. soit presque trois fois la distance entre Terre et Lune) effectués dans 114 pays. Ces pèlerinages correspondent à sept cent vingt jours passés à l'extérieur de Rome. Temps pendant lequel trois mille soixante-dix-huit discours et homélies ont été prononcés. s'adressant à des centaines de millions de terriens. en personne et à travers les médias : aucun être humain dans l'histoire du monde n'avait parlé à autant de gens dans des contextes culturels si différents.
(*) La papauté. avec une certaine condescendance, considère ou estime qu'aucun successeur de Pierre n'égalera ou ne dépassera la durée de son règne, d'où la recommandation quasiofficielle qui se veut d'humilité à tout nouveau pape: Non videbis annos Petri: « Tu ne verras pas les années de Pierre» ! Seul Pie IX (près de 32 ans) a failli violé la consigne! 19

Les pays visités ne sont pas seulement ceux dont les habitants professent, de façon traditionnelle ou majoritaire, la religion catholique, mais également ceux dont le catholicisme est minoritaire ou plus ou moins insignifiant ou inexistant: pays à prédominance protestante, islamique, bouddhiste, « animiste », etc. Ainsi, pratiquement toutes les contrées importantes sur les plans politique et religieux accueiHent le Pontife romain, à l'exception de deux pays significatifs: la Russie et la Chine. Pourquoi Jean-Paul II - tout comme d'aiHeurs tous ses prédécesseurs - les boude-t-il ? La réponse, ou l'une des réponses plausibles, tiendrait en ce que les deux pays, qui sont les pays-phares de l'Est, n'appartiennent pas à l'Occident chrétien, ou ne se laissent pas dicter par lui; le premier a constitué pendant longtemps le bastion du communisme, le deuxième continue à assumer I'héritage de cette idéologie dite athée que le Souverain pontife a toujours combattue avec toutes ses forces. Le Saint-Père ne se rendrait pas en Russie pour une autre raison: l'Eglise orthodoxe, qui est l'institution religieuse dominante et quasi officielle, ne reconnaît pas la primauté de Pierre sur les apôtres et donc l'universalité de l'Eglise catholique et du pape... Les pays visités par Jean-Paul II se retrouvent dans les cinq continents. En Afrique, il se rend quatorze fois: en mai 1980, en février 1982, en août 1985, en septembre 1988, en mai 1989, en janvier 1990, en septembre 1990, en février 1992, en juin 1992, en février 1993, en septembre 1995, en avril 1996, en mars 1998 et en février 2000. Aux quatorze périples, il faut ajouter les séjours en décembre 1986 aux Seychelles (que nous adjoignons au troisième périple africain, mais qui est en fait le prolongement d'un pèlerinage commencé en Asie) et en octobre 1989 à l'île Maurice (que le Saint-Siège rattache à un périple effectué en Corée et en Indonésie, mais que nous annexons au cinquième périple africain). "Un pèlerinage particulier au cœur de ces hommes et de ces peuples qui ont déjà accueilli l'Evangile et qui sont toujours disposés à l'accepter" Jean-Paul II affirme que l'envie de se rendre en Afrique l'habite depuis le tout début de son pontificatl : "Dès les premiers jours de mon service pastoral au siège romain de Pierre, j'ai éprouvé profondément le besoin de contacter de près le continent africain." C'est te 2 février 1980 que le pape, recevant en audience les membres des communautés de différentes nations africaines résidant à Rome et conduits par te cardinal béninois Bernardin Gantin, dévoile son intention de visiter le Continent noir2. Son propos est confirmé lors de l'Angélus du dimanche 27 avril 19803. Ce
l "Le voyage en Afrique. Audience générale du 21 mai [1980]", D.C., n° 1789,6 juillet 1980, p. 619. 2 Jean-Paul II, "Les valeurs spirituelles et culturelles du Continent africain. Discours à la Communauté africaine de Rome", D.C., na 1781,2 mars 1980, pp. 201-202. 3 "Le voyage pastoral en Afrique. Lajoumée des vocations", D.C., n° 1786, 18 mai 1980, pp. 460-461. 20

voyage, soutient-il à cette occasion, aura un caractère pastoral, mais sera "également un pèlerinage particulier au cœur de ces hommes et de ces peuples qui, pour une large part, ont déjà accueilli l'Evangile et qui, dans une notable proportion, sont toujours disposés à l'accepter." Ce «pèlerinage particulier» en Afrique sera le sixième voyage du pontificat du pape polonais, les premiers ayant été effectués successivement au Mexique, en Pologne, en Irlande, aux Etats-Unis et en Turquie. Le séjour africain débutera le vendredi 2 et se clôtura le lundi 12 mai 1980. Six pays sont prévus au programme: Zaïre, Congo, Kenya, Ghana, Haute-Volta et la Côte-d'IvoireI.

POURQUOI AVOIR CHOISI LE ZAÏRE EN PREMIER? "J'ai été profondément touché de l'hospitalité que tant de pays de ce continent m'ont si généreusement proposée depuis quelques mois" En annonçant son périple africain, Jean-Paul II affirme qu'il avait reçu plusieurs invitations des Eglises et/ou des gouvernements africains. "La difficulté, avoue-t-il, est qu'il y a tellement des pays" en Afrique, "chacun ayant ses propres mérites et ses raisons particulières pour recevoir la visite du Pape", qu'il ne précise pas aux Africains de Rome, ni à quiconque d'ailleurs, par quel pays il va commencer son voyage. "Au début, je serai obligé de limiter mon voyage à quelques pays", se contente-t-il de dire. Quoi de plus normal: il ne peut pas rendre visite à tout le monde à la fois. Il faut bien qu'il arrête au départ un certain nombre de pays. L'on saura un peu plus tard que le premier élu est le Zaïre. Comme pour s'excuser auprès des pays qui n'ont pas été retenus pour le premier périple, le Saint-Père dira, en foulant le sol zaïrois2 : "J'ai été profondément touché de l'hospitalité que tant de pays de ce continent m'ont si généreusement proposée depuis quelques mois. J'ai vraiment été dans l'impossibilité d'accepter toutes les invitations durant ce premier voyage de dix jours. Je l'ai vivement regretté, et je pense notamment à l'attente de certains pays particulièrement méritants et riches de vitalité chrétienne que j'aurais tant voulu combler. Mais ce sont des visites remises à plus tard. J'espère bien qu'à l'avenir la Providence donnera au Pape l'occasion de les accomplir. J'ai le ferme espoir de revenir sur ce continent. D'ores et déjà que tous ces pays soient assurés de mon estime et de mes vœux! Je penserai d'ailleurs à eux, à leurs mérites,
I La Documentation catholique (nO 1787, 1erjuin 1980, dossier pp. 501-549) parle de ce premier voyage pontifical, en décrivant les arrivées et les séjours du pape dans les pays, ainsi que les discours prononcés. Il en sera ainsi avec les autres périples pontificaux. 2 "Le voyage de Jean-Paul II en Afrique", D.C., n° 1787, 1erjuin 1980, p. 501. 21

à leurs joies et à leurs préoccupations humaines et spirituelles lorsque j'aborderai les différents thèmes de mon voyage et m' adresserai a~x diverses catégories d'interlocuteurs. Mon message est pour toute l' Aftique." Voilà pour les pays qui n'ont pas été programmés pour le premier déplacement de Jean-Paul II en terre africaine. Pour les autres, la question est de savoir pourquoi le Pontife romain choisit-il en premier le Zaïre et va-t-il lui accorder la plus grande partie de son temps (quatre jours sur les dix) ? Ce pays at-il été le premier à adresser une invitation au pape? Celui-ci se borne à admettre le fait suivant: "[C'est] avec joie que j'ai accepté, d'abord l'invitation du Zaïre, l'invitation que m'a faite l'épiscopat du Zaïre, une invitation en relation avec le premier centenaire de l'évangélisation de ce grand pays. Par la suite, une invitation semblable m'est venue du Ghana où, également, le début de la mission évangélisatrice remonte à l'année 1880." Si l'on suit le Pontife romain, il ne devrait, dans un premier temps, rendre visite qu'à ces deux pays, dont, reconnaîtil, "la commémoration d'un anniversaire particulier justifiait ces invitations". Pour quelle raison avoir alors inséré dans son programme d'autres pays (qui pouvaient être n'importe lesquels: pourquoi le CQDgo,le Kenya, la Haute-Volta et la Côte-d'Ivoire) ? A en croire encore Jean-Paul II, l'Eglise du Zaïre a été la première en Afrique à lui lancer une invitation, et que celle du Ghana a été la deuxième. Mais ce fait n'explique pas pourquoi le Zaïre a été placé à la tête de son programme. Si c'était le cas, le Ghana devrait être le second pays sur la liste; or, il n'en est que le quatrième, après le Congo et le Kenya. L'on peut rétorquer que ces deux derniers pays ne sont que sur le chemin qui va du Zaïre au Ghana: si l'on observe la carte du continent, il serait effectivement avantageux (des points de vue gain de temps et économie) de faire la ligne (brisée soit-elle) KinshasaBrazzaville-Lubumbashi-Nairobi-Accra-Ouagadougou-Abidjan (tel était le trajet pontifical). Mais l'on peut aussi dire que le pape aurait pu emprunter un chemin différent tout aussi avantageux, par exemple celui-ci: Accra-AbidjanOuagadougou-Nairobi-Lubumbashi-Kinshasa-Brazzaville. Cela tomberait à pic, puisque l'Eglise du Zaïre accomplit ses cent ans exactement le 12 mai 1980, qui est précisément la date à laquelle se termine le voyage papal. Le choix du Zaïre comme premier pays africain à bénéficier la présence du chef de l'Eglise catholique romaine n'aurait donc rien à voir avec le fait que ce pays a été le premier à l'inviter. Même si c'est le cas, cela ne peut pas tout expliquer. Plusieurs éléments de réponse, plus sérieux, peuvent être proposés pour tenter d'expliquer le choix du Souverain pontife. Jean-Paul fi vient au Zaire pour célébrer le centenaire de l'Eglise C'est la raison officielle avancée par le Siège apostolique. Depuis le 3 juin 1979, l'Eglise catholique au Zaïre entame la célébration, qui ira jusqu'au 29 juin 1980, du centenaire de la Deuxième Evangélisation. La Première Evangélisation avait débuté dès la fin du XVèmesiècle dans l'ancien Royaume du Kongo (englobant le Congo-Brazzaville, le nord de l'Angola 22

et la partie occidentale du Zaïre, autrement dit l'actuelle province du Bas-Congo). Assurée par les «sujets» du Roi du Portugal, elle était restée limitée et superficielle, à la suite de divers facteurs historiques. Parmi ces facteurs, citons: le fait que les missionnaires, qui théoriquement dépendaient de Rome (de la Congrégation de la Propagande), étaient au service des souverains portugais; la méconnaissance des coutumes locales par les missionnaires, qui les qualifiaient de diaboliques et les combattaient donc furieusement (par la destruction systématique des « fétiches» par exemple) ; l'administration massive des baptêmes; l'impréparation ou l'incompétence des missionnaires; l'association évangélisation-esclavage... Ces derniers motifs semblent être déterminants, et doivent être détaillés. Administration massive des baptêmes, incompétence des missionnaires C'est un missionnaire du vingtième siècle, Mgr Joseph van Wingl, qui porte l'un des jugements le moins complaisant sur ses confrères des XVèmeau XVIJFte siècles: "L'apostolat, d'après les documents arrivés jusqu'à nous, se borna uniquement à administrer le baptême, et à prêcher et entendre les confessions à l'aide d'interprètes. Le nombre des baptêmes doit avoir été énorme; les Nègres ne demandaient pas mieux que de devenir chrétiens comme leurs rois et chefs, du moment qu'on ne leur imposait ni épreuves ni sacrifices". Les missionnaires qui entament l'évangélisation du Kongo sont souvent de qualité médiocre, et les interprètes ou assistants locaux qu'ils se choisissent le sont également pour la plupart des cas. Le petit royaume chrétien du Portugal, sollicité par des besoins énormes dans ses grandes conquêtes d'Amérique, d'Asie et d'Afrique, en arrive à expédier des clercs mal formés, formés à la hâte, ou n'ayant ni foi ni loi, tels des anciens condamnés ou des trafiquants de Sao Tomé. Incompétents dans l'accomplissement de leur vraie mission, ces missionnaires de fortune et leurs adjoints africains vont pourtant exceller ailleurs, notamment dans la recherche des plaisirs que procurent les sens et dans la course aux avantages matériels ou financiers. C'est encore Mgr van Wing2 qui résume mieux le comportement inconséquent de ses confrères de la première évangélisation: "Les chanoines portugais, qu'attiraient les riches prébendes, et les Noirs qui furent plus tard admis dans le chapitre, ne possédèrent, à quelques exceptions près, aucune des vertus de leur état. Hautains et ignorants, inflexibles sur leurs immunités et prérogatives, âpres au gain, exigeant avec rigueur la dîme et les droits du casuel, mais surtout incapables de résister aux mœurs de leur entourage, ils scandalisaient le peuple, encourageaient les chefs dans leur vie dissolue, et empêchaient
1 J. van Wing, Etudes Bakongo. Sociologie, religion et magie, 2e éd., Bruges, 1959, p.3? 2 Ibid, p. 38.

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l'action des vrais missionnaires. Pendant deux siècles et demi, les rapports ne feront que répéter cette triste vérité. " Pour Van Wing, il existe ainsi des missionnaires dignes et indignes, les uns souffrant du discrédit que jettent les autres sur leur œuvre... A vrai dire, au Kongo, les missionnaires dignes constituent des perles rares; la plupart se méconduisent, courent derrière l'argent et les filles, et n'hésitent pas à détruire le peuple et sa culture pour le triomphe de leurs bas instincts. L'évangélisation allait de pair avec l'esclavage L'on sait que les rois portugais qui nouent des relations avec l'Afrique noire poursuivent un but purement économique: tirer profit du potentiel minier et humain pouvant servir dans leurs industries ou dans leurs plantations d'Amérique. C'est ainsi que s'organisent deux types de chasses bien juteuses, celle aux matières premières et surtout celle à l'homme. Dans ce commerce légalisé, prennent part, directement ou indirectement, tous les Portugais qui foulent le sol africain, des artisans aux missionnaires. Le christianisme que ces derniers véhiculent s'inscrit dans cette optique. Ce qui fait dire à Georges Balandierl qu'au royaume Kongo, "l'expansion chrétienne, la traite (celle des hommes en première place), le heurt de civilisations différentes et à certains égards antagonistes" apparaissent comme les éléments d'une même volonté, clairement définie en 1512 par le regimento du roi Manuel, selon lequel "le monopole commercial et la conquête spirituelle sont les buts et les moyens de la politique retenue à l'égard du Kongo". Il semble que le comportement peu recommandable de la majorité des missionnaires soit justement lié au départ par le salaire mirobolant que les autorités du padroado leur allouent pour récompenser leur travail. Cuvelier et ladin tentent d'expliquer que les missionnaires, comme les autres Blancs, payés en nzimbu, coquillages-monnaie n'ayant cour qu'au Kongo, étaient contraints de transformer leurs revenus en la seule «monnaie» convertible au-dehors, les esclaves noirs. C'est dans ce sens qu'ils admettent, et même encouragent, les trafics d'êtres humains2 : "La précarité des moyens de paiement et la disposition de nzimbu donnés par le roi et les fidèles inciteront souvent les clercs, non seulement à convertir leur traitement et les dons reçus en esclaves vendus à San Tomé, ce qui était prévu et légal, mais à faire aussi du trafic et à se livrer au commerce pour subsister. Plusieurs se font d'ailleurs accompagner de parents, neveux ou autres, qui les aident et les incitent à faire du commerce" . Pour toutes ces raisons et quelques autres non évoquées, la première évangélisation n'avait donc pu aboutir à l'édification d'une véritable Eglise.
I G. Balandier, La vie quotidienne au royaume Kongo, pp. 49-50. 2 J. Cuvelier et L. Jadin, L'ancien Congo..., p. 35 ; cité par G. Balandier, op.ci/., p. 49. 24

Les Capucins italiens abandonnent la Mission du Congo Nous savons que les missionnaires comptent parmi les premiers sujets du Roi lusitanien envoyés pour « coloniser» le royaume du Kongo. Contrairement au Portugal qui rechigne à installer un pouvoir politique dirigé par ses colons, se contentant de soutenir les régimes locaux à sa solde, Rome, l'évangélisation aidant, va établir un pouvoir ecclésiastique au « nouveau pays de chrétienté ». Ce pouvoir, établi tantôt à Lisbonne puis à Funchal, tantôt à Sao Tomé, à Mbanza Kongo et à Luanda, est chargé de veiller au développement du catholicisme et à s'opposer à tout mouvement nationaliste susceptible de le gêner. De 1645 à 1835, les quelque 440 capucins italiens chargés, en faveur de la bulle pontificale du 16 juin 1640 qui élève une Préfecture apostolique au Kongo, d'évangéliser ce royaume rencontrent l'opposition conjuguée des autorités religieuses portugaises et des populations congolaises. Ces dernières, devenues amères depuis la dislocation de leur royaume à la bataille d'Ambuila (25 octobre 1665) provoquée et gagnée par les catholiques portugais et depuis la persécution des leurs, dont Béatrice Nsimba (connue sous le nom de Chimpa Vita par les auteurs occidentaux), qui ont osé se lever contre l'ordre capucin inique, boudent toute initiative de christianisation. L'esclavage pratiqué par les Européens, auquel se mêlent certains missionnaires, ajoute à l'indifférence des Bakongo face à toute forme de christianisation. Découragée, la Propagande cesse d'envoyer au Kongo des missionnaires. Dès 1835, le champs apostolique est ainsi abandonné, et la Préfecture apostolique du Congo tombe dans l'oubli. Dans l'oubli complet? Non. Après le forfait de Rome, c'est Lisbonne qui tente de donner un souffle nouveau au catholicisme dans le royaume du Kongo. La méthode habituelle, désavouée par le peuple, est utilisée: soutenir un roi favorable au catholicisme, qu'il soit bon ou méchant avec ses sujets; ou installer carrément au trône, contre la volonté de la majorité, un roi à leur solde. Les derniers manikongo en date de cette espèce sont Henrique II (1842-1857) et Pedro VI. Le 26 juin 1845, le premier signe avec un capitaine portugais, représentant du Gouverneur de l'Angola, un traité par lequel il demande aux Lusitaniens de l'aider à se défendre contre ses ennemis et à réprimer toute révolte de ses sujets; en contrepartie, le manikongo accepte l'installation à Ambriz des Portugais, parmi lesquels les missionnaires. En 1856, Henrique II veut montrer qu'il s'est mis irréversiblement au service des étrangers: il écrit à Pedro V, roi du Portugal, pour lui promettre respect et fidélité. Le successeur d'Henrique n, lui, ira loin: conscient d'être arrivé au trône, le 7 août 1859, après avoir écarté par la force (prêtée par les Portugais) son concurrent à :a succession, non seulement il choisit de s'appeler Pedro VI (pour faire plaisir à Pedro V, le roi régnant du Portugal), mais il était obligé désormais à prononcer obligatoirement le serment de fidélité au Roi du Portugal. Le manikongo, et par effet d'entraînement tout le royaume du Kongo, sont ainsi à la merci d'un roi étranger. Les Bakongo sont mécontents de la situation. Un fils d'Henrique II, Nicolas, décide d'en finir: le 26 septembre 1859, il proteste publiquement contre le geste de soumission de Pedro VI. Celui-ci, assuré de la protection portugaise, ne tarde pas à sévir: en 25

février 1860, le prince Nicolas est assassiné à KisemboI, sans que les missionnaires, portugais ou italiens, ne soulèvent la moindre protestation. Les Spiritains français prennent la relève des Capucins italiens au Congo Pendant que les Portugais tentent de maintenir leur présence au Kongo, la Sacrée Propagande pense à ressusciter la Mission abandonnée par les Capucins. C'est à partir de 1855 que cette idée la hante avec obstination2. Au départ, elle repense aux capucins italiens, mais leur supérieur décline poliment l'offre, promettant cependant d'y réfléchir plus tard. Elle ne sait plus alors à quel saint se vouer pour matérialiser son rêve. Comme par miracle, c'est le saint qui se présente en elle, au nom de la Congrégation du Saint-Esprit. Déjà présents en Afrique occidentale, les Spiritains ne se satisfont pas de leur présence dans ces pays. Ils veulent inclure dans leur juridiction le Congo, qui ferait « logiquement)} et « naturellement)} partie du Vicariat d~ Deux-Guinées. Le 17 mars 1865, le Supérieur Général de la Congrégation, le P. Schwindenhammer, écrit au Préfet de la Propagande une lettre dans laquelle il sollicite l'attribution de la Mission du Congo. C'est Charles Duparquet qui inspire le gros de la lettre, du moins dans sa partie historique. Prêtre en 1855 à l'âge de 25 ans, il demande de se rendre en Afrique pour évangéliser les « fils de Cham» (les Noirs étaient perçus comme des descendants de cet enfant maudit du père Noé). La même année, il arrive ainsi à Dakar, comme missionnaire. L'année suivante, il est au Gabon, où il s'ingénie à fonner un clergé autochtone comme auxiliaire de l'évangélisation. Puis il rentre à Paris. C'est de là qu'il pousse les Spiritains à étendre leur influence au Congo, où, dit-il, "la foi est encore vivace". Rome accueille l'initiative spiritaine avec une surprise indéfinissable. Prise de court, elle ne répond pas tout de suite à une proposition qui lui aurait fait très plaisir. Pourquoi cette hésitation ou cette attente? Peut-être parce que le Siège apostolique, tenu en majorité par des Italiens, aurait souhaité que la mine congolaise soit toujours exploitée par des Italiens. En effet, le Cardinal-Préfet de la Propagande va tout faire pour convaincre le Supérieur des capucins à revenir au Congo. En même temps, le représentant des Spiritains à Rome, le P. Melchior Freyd, va activer sa diplomatie auprès du même Préfet. C'est quand celui-ci comprend que les Capucins ont définitivement tourné la page congolaise qu'il donne, bon gré mal gré, un certain espoir aux Spiritains. Avant même que la

1 D.L. Wheeler, "Nineteenth-Century Afiican Protest in Angola. Prince Nicolas of Kongo (1830-1860}", dans African Historical Studies, I, 1 (1968), pp. 40-59; F. Bontinck, "Notes complémentaires sur Don Nicolau Agua Rosada e Sardonia", dans African Historical Studies, II, 1 (1969), pp. 101-119 ; L. ladin, "Les survivances chrétiennes au Congo au XIXe siècle", dans Etudes d'Histoire Africaine, I, (1970), pp. 179-185; F. Latour da Veiga Pinto, Le Portugal et le Congo au XIX siècle, Paris, 1972, pp. 63-68. 2 Lire par ex. M. Storme, "Engagement de la Propagande pour l'organisation territoriale des Missions au Congo", dans Memoria Rerum, vol. III, 1. 1 (1975), pp. 256~294. 26

Propagande confinne les propos de son patron, le P. Freydjubile de la victoire de sa Congrégation, comme il l'écrit le 8 août 1865 à son Supérieurl : "Je puis enfin vous annoncer quelque chose de positif sur notre affaire du Congo... J'ai rencontré son Eminence, qui m'a dit: « le Général des Capucins est venu me voir, il n'a pas de sujets à envoyer au Congo et renonce à cette Mission. Je vais donc jeudi prochain faire la demande au Saint-Père pour votre Congrégation. La chose ne souffiira aucune difficulté, je ferai ensuite le décret et vous le donnerai. Ecrivez donc à votre Supérieur qu'il peut compter sur la chose et qu'il prépare les sujets qui devront aller dans cette Mission»" . Et le 9 septembre 1865, le pape Pie IX publie le décret Saeculo XV labente qui investit les Spiritains dans leur nouveau « droit» au Congo. Dans sa rédaction, le pape, ou le préfet de la Propagande, se trompe, sciemment ou inconsciemment, sur certains faits; ainsi, il prétend que c'est le roi du Kongo qui demande l'érection, le 20 mai 1596, d'un Evêché commun du Congo et d'Angola; l'on sait que c'est bien le roi du Portugal qui le suggéra; le manikongo voulait d'un siège épiscopal pour uniquement son royaume et installé à Mbanza Kongo. Par ai1leurs, la Propagande affinne avoir offert à la Congrégation du Saint-Esprit qu'elle s'occupe de la Mission abandonnée du Congo, alors que c'est la Congrégation qui avait sollicité cette reprise. On voit que Rome veut s'attribuer la gloire d'avoir, la première, pensé à occuper le Congo. Evidemment, le Portugal, « propriétaire légal» du Congo, s'étonne de son attribution aux Français! Mais il ne sera pas de taille pour s'opposer aux nouveaux maîtres... La seconde évangélisation, des missionnaires étrangers aux prêtres locaux C'est le 12 mai et le 28 novembre 1880 que commence véritablement la nouvelle « croisade évangélique », ou seconde évangélisation. A la première date, les Pères spiritains français fondent la mission de Boma, au Bas-Congo; à la seconde, les Pères Blancs du cardinal Lavigerie s'établissent à Lweba, sur la rive occidentale du lac Tanganyika. Ces pionniers sont rapidement rejoints par de nombreux instituts missionnaires, pour la plupart belges, qui investirent progressivement l'immense territoire congolais. Cette fois-ci, la semence genne et produit du bon fruit: l'Eglise particulière du Zaïre naît, qui sera « le cœur» et « le géant» de l'Afrique catholique. Missionnaire jusqu'en 1960, année de l'indépendance du pays, cette Eglise est depuis lors devenue «nationale », c'est-à-dire passée des mains des étrangers à celles des nationaux. Ceux-ci lui ont insufflé une âme africaine, en incarnant le message évangélique dans les réalités culturelles locales. La Conférence épiscopale du Zaïre a voulu commémorer avec faste ce siècle d'apostolat missionnaire et cette africanisation de l'Eglise. En même temps,
I Brasio, Angola, t. J, pp. 180-181. 27

par cette commémoration, elle a voulu inaugurer une ère nouvelle, celle d'une christianisation en profondeur et d'une action missionnaire revigorée. C'est le dimanche de la Pentecôte 1979 que fut donnée le coup d'envoi de l'année jubilaire. Une Eucharistie fut concélébrée, par tout le Corps épiscopal zaïrois, au Stade du 20 Mai à Kinshasa, devant des dizaines de milliers de fidèles. A cette occasion fut lancé le mot d'ordre « solidarité et partage », lequel serait "le signe distinctif de l'Eglise particulière du Zaïre pour le deuxième sièc1e de l'Evangélisation" et devrait se concrétiser dans de multiples initiatives à travers tout le pays et dans tous les milieux sociaux. La visite du pape au Zaïre (du 2 au 6 mai 1980) va donner un caractère particulier aux manifestations... Le Zaire, « fils aîné de l'Eglise catholique en Afrique», "la mission la plus florissante que l'on ait jamais vue dans l'histoire de l'Eglise" Le choix du Zaïre en premier s'explique certainement aussi par sa primauté dans le catholicisme africain. Quand les missionnaires portugais arrivent au Congo en 1492, la première personne qu'ils baptisent est le manikongo (Ie roi des Bakongo). Selon la coutume chrétienne occidentale, le pays dont le monarque reçoit le premier le baptême devient automatiquement chrétien. Et comme le royaume du Kongo est le premier Etat africain déclaré chrétien, le Zaïre, dont il émane, est désormais considéré comme le fils aîné de l'Eglise catholique en Afrique. Mais le Congo-Brazzaville et l'Angola peuvent également chacun revendiquer ce « droit d'aînesse », puisque, eux aussi, faisaient partie du royaume du Kongo. Mais si Rome a tranché en faveur du Zaïre, au détriment de deux autres pays, c'est sans doute pour une autre raison: le Zaïre a depuis toujours détenu le plus grand nombre de catholiques par rapport au Congo et à l'Angola, mais aussi, en chiffre absolu, le plus grand nombre de catholiques de toute l'Afrique. En effet, entre 1950 et 1960, l'on estime que le nombre de chrétiens a doublé: de 23 à 46 millions. C'est au Congo belge (futur Zaïre, qui inclut à l'époque le minuscule Ruanda-Urundi) que les progrès les plus spectaculaires sont enregistrés. Une revue missionnaire des années 1950 s'émerveille: "Le Congo belge et le Ruanda-Urundi sont les missions les plus florissantes que l'on ait jamais vues dans l'histoire de l'Eglise" ! En 1954, près de 30 % de la population de la colonie belge est catholique, encadrée par 3000 missionnaires (contre 1700 missionnaires protestants). Entre 1960 et 1990, l' Afrique appara~t comme le continent où le christianisme a le plus progressé. Les catholiques sont passés de 20 à 80 millions pendant cette période. De tous les pays, c'est le Zaire qui détient la palme de la christianisation: 95 % de la population, parmi laquelle 45 % des catholiques (les protestants et les kimbanguistes - qui forment une «Eglise indépendante» typiquement congolaise, fondée par un prophète local, Simon
Kimbangu

-

viennent

respectivement

en deuxième

et troisième

positions).

En

1980, au moment où Jean-Paul TI entame son voyage, 12,4 % de la population totale de l'Afrique sont catholiques (chiffre qui deviendra 13, 2 % en 1988, alors qu'au courant de la même période, le catholicisme décroîtra dans le monde: de 28

17,8 à 17,6). De tous les six pays que le pape visitera, c'est le Zaïre qui fournit le plus gros de catholiques: 45 % de sa population, contre 37 % au Congo, 18 % au Kenya, 13 % au Ghana, 7 % en Haute-Volta et 12 % en Côte-d'Ivoire. Ailleurs en Afrique, l'on ne connaît pas un pays qui, en nombre absolu, fournit à l'Eglise romaine un aussi grand nombre de catholiques. Les bonnes relations politiques entre le Zaire et le Saint-Siège D'autres critères, plus ou moins significatifs, ont pu militer en faveur du Zaïre. Ainsi, bien que les six pays retenus par le pape se trouvent tous dans la zone intertropicale, ils sont très différents par leur taille, leur situation économique et politique. Sur le plan géographique, le Zaïre, avec ses 2 345 410 km2 de superficie, est le plus grand de tous ces pays, le troisième en Afrique, mais le premier en nombre de chrétiens. Dans le domaine politique, le Zaïre, bien qu'étant une dictature militaire, fait partie des pays pro-occidentaux. Depuis le 27 octobre 1971, date à laquelle il s'appelle ainsi, au détriment du nom Congo, il retient toute l'attention de la communauté internationale, au sein de laquelle l'on compte le Vatican. A partir de cette date-là, les autorités zaïroises initient ce qu'elles appellent le «recours à l'authenticité». Cette politique consiste notamment au rejet des valeurs occidentales « négatives» et à la redécouverte des valeurs ancestrales longtemps bafouées par l'Occident chrétien. Parmi les valeurs étrangères mises en cause, il y a les prénoms judéo-chrétiens, le crucifix, le chapelet et les fêtes comme Noël, Pâques..., qui ne conviendraient pas pour l'Africain, ou n'auraient aucune signification culturelle pour lui. Tous les Zaïrois sont ainsi invités à abandonner leurs prénoms de baptême au profit des « noms authentiques », à considérer que Mobutu est leur sauveur... L'Eglise catholique s'était évidemment sentie prise à partie dans cette «campagne ». Sa réaction ne s'était pas fait attendre: elle avait commencé par dénoncer un retour aux valeurs ancestrales surannées, avant de condamner la « déification» du chef de l'Etat en réaffirmant leur foi en Jésus-Christ, le seul Sauveur. Elle avait également refusé (avant de l'accepter) l'intrusion de la jeunesse du Parti unique dans ses séminaires, et contesté certaines autres méthodes et attitudes «anti-chrétiennes» du régime. Le cardinal Joseph-Albert Malula avait refusé de troquer ses prénoms contre des «post-noms» africains et orchestrait, aux dires du pouvoir, la rébellion au sein de l'épiscopat et des communautés des fidèles. Pour cette raison, il était expulsé vers Rome. Ce traitement infligé au primat du Zaïre avait ému l'opinion nationale et le monde catholique. Le pape Paul VI, par le biais des cardinaux Agostino Casaroli et Bernardin Gantin, intervint auprès des autorités zaïroises pour demander l'élargissement de 1'« exilé ». Ils obtinrent la «magnanimité» du «Guide bienaimé» et Malula put regagner son pays. Pour... convier l'épiscopat national à s'aligner désormais sur la politique de l'authenticité! Et du coup, le Zaïre de Mobutu et le Vatican de Paul VI redevenaient amis: le 7 janvier 1974, le pape reçut le nouvel ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Zaïre auprès du 29

Saint-Siègel. A Rome, l'envoyé spécial du dictateur fut, comme il le dit lui-même, "l'objet d'une sollicitude particulière de la part de la Secrétairerie d'Etat qui m'a réservé un accueil très cordial et fraternel". Puis il rappela que le Vatican est présent au Zaïre dès 1929, année de l'arrivée du premier délégué apostolique: "Cet événement apportait, de surcroît, la contribution positive de l'Eglise catholique, non seulement à l'évangélisation de notre peuple, mais également au développement spirituel et à l'épanouissement de notre communauté nationale. En effet, l'œuvre des missionnaires catholiques a été et est toujours vivace et bénéfique dans tous les secteurs vitaux de mon pays. Ce qui a contribué à marquer l'âme du catholique zaïrois profondément enracinée dans la foi chrétienne." Le bras de fer qui avait opposé Mobutu à l'épiscopat zaïrois devait être considéré comme une petite parenthèse de l'histoire à effacer, car "l'histoire d'une nation, comme la vie d'un homme, est faite d'inévitables convulsions qui naissent des contingences socio-politiques et de l'environnement. En dépit de multiples difficultés inhérentes à toute œuvre humaine, le Zaïre et le Saint-Siège peuvent s'estimer satisfaits de ce qu'il n'existe, à nos yeux, aucun problème fondamental susceptible de ternir les rapports fort anciens entre mon pays et le Saint-Siège." La campagne enclenchée par le régime dictatorial contre l'Eglise catholique n'avait jamais donc existé; ce sont les « ennemis» du Zaïre qui l'avaient inventée: "Des conservateurs opiniâtres et autres esprits pernicieux se sont évertués et s'évertuent encore à noircir d'excellentes relations que le Zaïre, mon pays, a toujours entretenues avec le Saint-Siège, en soulevant le problème d'un certain conflit entre l'Etat et l'Eglise catholique au Zaïre, à la suite de notre politique de « retour à l'authenticité », politique qui n'est rien de moins qu'une prise de conscience de nos valeurs propres. " Il serait fâcheux pour l'Etat du Vatican de suivre ces « conservateurs» et ces « esprits pernicieux », car alors il risquerait de perdre le Zaïre, pays africain francophone le plus catholicisé, réunissant' 'près de trois quarts de chrétiens". Ce n'est pas le fait que le Zaïre soit un Etat laïc et "demeure cependant au-dessus des religions" qui doit faire frémir le Saint-Siège! Heureux de cette profession de foi du président Mobutu exprimée par son collaborateur, Paul VI lui rassura que le Vatican ne pouvait abandonner le Zaïre, "un grand pays, l'une des plus vastes contrées d'Afrique, disposant de richesses humaines indéniables, l'une des plus anciennement chrétiennes. Autant de raisons pour attacher une valeur spéciale à la solution des problèmes communs, à la qualité des relations mutuelles, mieux, au
l "Réception de l'ambassadeur du Zaïre", D.C., n° 1648, 17 février 1974, pp. 156-157. 30

renforcement de la compréhension basée sur le respect et la confiance. L'assurance que vous nous donnez de poursuivre cet objectif, conformément aux instructions de S.E. le général Mobutu Sese Seko, nous donne aujourd'hui un motif de satisfaction et nous permet d'augurer le meilleur pour tous vos compatriotes." S'engageant sur le terrain glissant de la politique de l'authenticité, Paul VI contredit Mobutu et les stratèges du MPR qui, au plus fort de leur campagne contre l'Eglise catholique, prétendaient que la foi chrétienne constitue une valeur étrangère à l'Afrique: "Encouragés par leurs évêques auxquels nous rendons ici hommage, ils [« nos chers Fils catholiques du pays »] ont pleinement conscience du témoignage qu'ils peuvent donner: témoignage d'une foi qui ne leur est pas imposée comme une culture étrangère, puisqu'elle provient d'un don de Dieu les atteignant au plus profond d'eux-mêmes." Mais le pape souligna que cette foi ne peut s'accomplir que "dans la liberté, dans le dialogue avec les responsables de l'Etat". La collaboration entre Eglise et Etat devait donc continuer. Voilà l'une des raisons qui feraient que JeanPaul II place le Zaïre en tête de son premier voyage africain: ce pays était cher au cœur de Paul VI, dont il se veut l'émanation. Mais la raison déterminante, nous semble-t-il, qui décide le pape polonais à inaugurer son périple africain par le Zaïre, est d'ordre hautement spirituel: ce pays est, en Afrique, l'initiateur et la locomotive de l'africanisation de l'Eglise, mouvement qui ne manque pas de causer quelque soucis à l'Eglise romaine. Initiateur et locomotive du mouvement de l'africanisation de l'Eglise

Une Eglise authentique soutenue par une « théologie de couleur africaine» Le mouvement d'inculturation en Afrique a ses racines au Zaïre. Un homme, Mgr Joseph-Albert Malula, l'incarne. Né en 1917, il commence son combat lorsqu'il est ordonné prêtre. Dès 1955, alors qu'il dirige la paroisse ChristRoi à Léopoldville, il appelle, au grand étonnement des missionnaires blancs, à une adaptation quasi radicale du christianisme aux réalités africaines. En juin 1956, ses poulains de la Conscience africaine, un groupe qu'il a fondé et qu'il inspire, signent un Manifeste politique qui réclame l'indépendance du Congo; le Congo indépendant, y lit-on, sera une société qui harmonisera les valeurs locales et chrétiennes. Trois ans plus tard, quand il est sacré évêque, il affirme que l'Eglise aura sa place dans un Etat congolais indépendant. A l'indépendance du pays en juin 1960, quand les prélats congolais se sentent un peu plus libres de leurs actions et gestes, ils reprennent le mot d'ordre d'une Eglise congolaise authentique. C'est dans ce but que, conduit par Malula, évêque auxiliaire de Léopoldville, ils s'opposent violemment au Gouvernement du Premier ministre Patrice Lumumba, dont l'orientation politique progressiste et
anticolonialiste est qualifiée par l'épiscopat

-

à tort - de « communiste»

ou de

3]

« matérialiste athée» ; ce Gouvernement, qui prône un Etat laïc et donc la liberté religieuse, empêcherait en tout cas la réalisation du rêve de Malula, consistant à faire du Congo un Etat chrétien ne niant pas son identité africaine. Une Eglise chrétienne congolaise doit avoir un fondement théologique. C'est l'abbé Tharcisse Tshibangu, encore étudiant à l'Université Lovanium, qui s'occupe de cet aspect de la question: en 1960, il propose avec audace la fondation d'une « théologie de couleur africaine» 1, qui viendrait remplacer la théologie catholique traditionnelle!... Le débat sur la « théologie africaine» lancé par Tshibangu prendra de l'ampleur au cours des années suivantes. Tous les théologiens africains réciteront en référence l'article de l'abbé congolais. C'est avec l'ouverture du Concile Vatican n que la «théologie africaine» va commencer à se faire connaître. Les évêques du Congo et d'Afrique pour une « vulgarisation» de la langue liturgique et pour une décentralisation de l'administration de l'Eglise romaine En 1959, le pape Jean XXIII annonce la tenue prochaine d'un concile œcuménique, réunissant les Eglises particulières du monde. Peu avant l'ouverture de cette importante assemblée, les catholiques sont invités à faire des propositions. A cet effet, l'Assemblée plénière de l'épiscopat du CongoLépoldville soumet, à l'appréciation de la Sacrée Congrégation, une série de neuf vœux en matière de liturgie et six autres pour le rituel2. Ces vœux recommandent l'utilisation, au lieu du latin (<< langue morte »), de la langue vivante du peuple auquel on s'adresse pendant la messe: lors des lectures, des dialogues entre le célébrant et les fidèles, des prières présidentielles (sanctus, Pater, Agnus Dei, etc.), des chants liturgiques, de la bénédiction nuptiale, des cérémonies du mariage, etc. Les ordinaires du Congo exigent également la traduction du rituel des formes sacrementaires et des exorcismes, la composition des bénédictions suivant les coutumes locales, l'adaptation des rites des sacrements et sacrementaux aux conditions locales, la liberté dans le choix des cérémonies en accord avec la mentalité locale, la suppression des rites et des textes qui sont complètement en désaccord avec les coutumes locales, etc. Ces quelques propositions seront approuvées au Concile par l'ensemble d'épiscopats africains et constitueront l'une de leurs principales revendications. "Une Eglise africaine afin de mettre un terme à l'ère de l'Eglise coloniale" ! A un questionnaire de la Société Africaine de Culture (S.A.C.) sur ce que les Africains attendaient du concile, beaucoup d'intellectuels du continent noir, membres du clergé ou laïcs plus ou moins engagés, vont répondre avec
I T. Tshibangu, "Vers une théologie de couleur arncaine", Revue du Clergé Africain, Léopoldville, 1960, pp. 346-352 ; 1961, pp. 105-129. 2 "Vœux de l'Assemblée plénière de l'épiscopat du Congo (Léopoldville) en matière de liturgie", D.e., n° 1385,7 octobre 1962, col. 1271-1272. 32

engouement et audace. C'est le cas de Mgr Martin Bakole, Vice-recteur de l'Université de Lovanium. Sa réponse n'admet aucun détourl : "L'Afrique qui prend peu à peu sa place dans le concert des nations attend du Concile qu'il lui permette de découvrir également sa place et sa vocation propres au sein de l'Eglise universelle. Une place qui lui permettra de mettre un terme à l'ère des missions étrangères pour ouvrir celle de l'Eglise africaine." Le propos vient du fond du cœur; il est exprimé librement et spontanément. Pourtant, il va provoquer de l'émoi et de la confusion dans l'Eglise du Congo encore solidement tenue par les missionnaires étrangers. Mgr Bakole est sommé de s'expliquer immédiatement. A un correspondant impromptu de Documents et Informations Catholiques (DIA, Léopoldville), l'agence porteparole de l'épiscopat congolais, qui l'interroge, le malheureux répond à brûlepourpoint, démentant sa propre pensée, pour calmer les esprits : "L'Eglise est universelle et elle n'est ni européenne, ni africaine, ni asiatique. Elle s'adresse à tous les peuples et elle veut le faire de telle manière que chaque ethnie se sente à son aise au sein de l'Eglise, selon ses propres coutumes, sa mentalité et ses aspirations. Si j'ai relevé 1'« ère de l'Eglise africaine », il est de toute évidence que j'ai parlé de l'Eglise d'Afrique, de l'Eglise en Afrique, de l'Eglise dignement et complètement constituée en Afrique, ceci, sans la moindre idée d'opposition aux missionnaires, à Rome, à la curie romaine. Ceux qui l'auraient compris dans un autre sens n'ont pas saisi mon idée." Voilà: l'épiscopat, et singulièrement sa direction étr!Ulgère, est content. On n'a pas compris Mgr Bakole, quand il parle de 1'« Eglise africaine ». Homme pourtant intelligent qui connaît bien le français et toutes ses nuances, le prélat pouvait-il réellement confondre Eglise africaine et Eglise d'Afrique? Et, peut-on le prendre vraiment au sérieux quand il utilise, pour amadouer évidemment l'épiscopat, le beau langage que les missionnaires étrangers aiment entendre quand on évoque l'Afrique: « ethnie» ou « tribu » ? Nous comprenons Mgr Bakole s'il nous dit pourquoi il vient de changer de discours (car il s'agit bien d'un changement plutôt que d'une précision ou mise au point) : il ne veut pas se désolidariser de l'idéologie de l'ensemble du clergé, sous peine de perdre sa dignité épiscopale, et/ou son poste de Vice-Recteur de l'Université catholique de Lovanium. Car Mgr Bakole, dans son premier discours, avait « oublié » que (ce qu'il répète avec force avant la fin du deuxième discours) : "Ni en Afrique, ni ailleurs, il n'est possible de concevoir au sein de l'Eglise catholique, une église autonome ou une église qui ne s'adresserait qu'à la seule ethnie ou tribu."
l "Chronique du Concile", Revue du Clergé Africain (R.C.A.), t. 17, N° 6, novembre 1962, pp. 569-579 , point IV: «L'Eglise d'Afrique au Concile», pp. 577-579.

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Au lieu de s'arrêter là dans sa « précision », Mgr Bakole continue, l'esprit du premier discours lui revenant, adouci cependant par celui du second: "II est un fait que, lorsque certains Européens parlent de l'africanisation de l'Eglise, ils poussent les idées bien plus loin que le clergé africain lui-même. Souvent, ce qu'ils préconisent ne concorde pas avec la mentalité bantoue, prenant pour essentiel ce qui est accessoire et extérieur. Il est probable que des propositions d'africanisation, dans le sens d'une adaptation à l'esprit africain, seront faites au Concile. Mais elles se limitent à des déclarations de principe, valables pour la catholicité entière. Ceci est toutefois une idée personnelle. On ne peut perdre de vue que « progrès» signifie « adaptation aux nouvelles circonstances » et que le Concile n'a pas pour but de fixer pour toujours les traditions mais de rechercher des moyens nouveaux pour conduire I'homme moderne à sa destinée finale." Les vœux de Mgr Bakole, si sulfureux paraissent-ils (aux yeux de nombreux - Occidentaux), sont ceux de tout l'épiscopat congolais, et même ceux des autres épiscopats africains; ils seront amplement discutés au concile. Jean XIII veut que l'Eglise s'ouvre au monde et amorce son aggiornamento Voulu et ouvert par Jean XXll et continué, à la mort de celui-ci le 3 juin 1963, par Paul VI, le deuxième concile de Vatican s'ouvre le Il octobre 1962. Ce concile, qui veut sortir l'Eglise de son enfermement traditionnel et l'ouvrir au monde (aggiornamento), constitue sans doute l'événement majeur du point de vue de l'Eglise romaine, non seulement au cours du vingtième siècle, mais depuis le concile de Trente (1545-1563) qui marqua la réorganisation et la rénovation de l'Eglise. Il y a là, dans la cour ou les appartements du Vatican, un énorme brassage des prélats de tous les continents et de toutes les races: près de 3 000 cardinaux, patriarches, archevêques, évêques et supérieurs religieux. Le concile ne constitue pas seulement une « école d'évêques» ; il est aussi une véritable « école de la chrétienté », voire une « école de l'humanité », puisqu'il a accepté la participation, comme observateurs, des non catholiques, protestants ou autres, des laïcs, des hommes et (évidemment très peu) des femmes. Les observateurs n'auront naturellement rien à proposer ou à dire; ils se contenteront d'admirer ou d'entendre les meilleurs théologiens et les différents autres experts en soutanes (ou en costumes civils mais avec un strict col romain réglementaire ou une indispensable croisette sur le veston) débattre, pendant quatre sessions (chacune d'une durée de trois mois et réunissant en moyenne 2 300 participants), des problèmes de l'Eglise, pour les adapter à la situation présente du monde. En tout cas, le Vatican est en ce moment une assemblée multinationale et multiraciale, où l'on voit pour la première fois les Noirs d'Afrique et les Jaunes d'Asie côtoyer les Blancs d'Europe et d'Amérique. L'Afrique est présente au Concile par 300 évêques, parmi lesquels 61 prélats africains: le Cardinal Laurean Rugambwa (évêque de Bukoba, Tanganyika, premier et unique cardinal africain, 34

créé le 20 mars 1960), 13 archevêques et 47 évêques résidentiels ou auxiliaires, originaires de 24 pays différents. Avec la participation sensiblement égale de l'Asie, c'est sans doute un des aspects les plus marquants de Vatican II. Le Congo, qui se considère déjà et est considéré même par d'autres comme la locomotive du mouvement d'émancipation de l'Eglise d'Afrique, comprend plus d'évêques que n'importe quelle autre délégation africaine. Parmi eux, Félix Scalais, archevêque de Léopoldville, Joseph-Albert Malula, son adjoint, Pierre Kimbondo, évêque de Kisantu, Van Cauwelaert, évêque d'Inongo... Une Afrique active au Concile Vatican JI Pour faire face aux puissants épiscopats du vieil Occident chrétien et afin de se faire mieux entendre d'eux, les évêques d'Afrique décident de se réunir en un Secrétariat général de l'Episcopat africain, placé sous la présidence du seul cardinal africain, assisté de deux secrétaires, l'un pour les pays africains d'expression anglaise et l'autre pour ceux d'expression française. Appelée Panafricaine épiscopale, cette assemblée se structure en 20 conférences nationales groupées en 9 conférences régionales (par exemple, l'Afrique ex-belge - Congo, Rwanda, Burundi - fonne une conférence à part entière, dirigée par Mgr Scalais, archevêque de Léopoldville). L'épiscopat congolais jouera un rôle important dans le déroulement du Concile: parmi les sept évêques d'Afrique élus membres des Commissions conciliaires, on note la présence de Van Cauwelaert dans la Commission de la discipline des sacrements, et de Malula dans la Commission pour la Liturgie. Ce dernier va réussir à imposer les idées qu'il se fait d'une Eglise typiquement congolaise et africaine, comme l'écrit la Revue du Clergé Africain) : "Les évêques d'Afrique ont tenu trois assemblées plénières au cours de la première session du Concile. Ces réunions avaient pour but de provoquer des échanges de vues, d'étudier et de détenniner les suggestions à soumettre au secrétariat du Concile après les avoir examinées du point de vue africain. Parmi ces suggestions figurent entre autres, certaines propositions d'adaptation de la liturgie à la mentalité bantoue. La majorité des évêques africains est favorable à l'emploi de la langue vulgaire dans la liturgie surtout en ce qui concerne l'administration des sacrements." Par ailleurs, la hiérarchie d'Afrique, sous l'impulsion ou non de l'épiscopat congolais, s'est prononcée, en majorité, en faveur de la décentralisation de l'administration de l'Eglise, de sorte que les évêques puissent prendre plus aisément des décisions administratives concernant leur diocèse.
l "L'épiscopat africain s'organise", Revue du Clergé Africain (ReA)., tI8, n° l, CongoLéopoldville, janvier 1963, pp. 98-99 ; voir aussi "L'Eglise d'Afrique au concile: Fondation d'un secrétariat de l'épiscopat africain", R.eA., 1. 17, n° 6, novembre 1962, pp. 578-579.

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Au concile, ils se rangent dans le camp de ce que l'on appelle la majorité conciliaire: tendance dite «progressiste », soucieuse d'un retour à la Tradition vivante, d'une adaptation des structures de l'Eglise au monde moderne et à l'unité chrétienne, et globalement plus sensible au renouveau pastoral qu'aux débats doctrinaux. Les progressistes ont à affionter la minorité conciliaire: tendance dite « conservatrice », plus sensible aux aspects doctrinaux dans le sens de la conservation du «dépôt de la Foi» et plus réservée, sinon opposée, aux adaptations de l'Eglise au monde et à l'oecuménisme. Karol Wojtyla, alors archevêque de Cracovie et futur Jean-Paul II, se place officiellement du côté des « progressistes» et vilipenderait les « conservateurs », mais par ses prises de position, l'on note qu'il oscille en fait entre les uns et les autres: pour lui, l'Eglise doit s'ouvrir au monde moderne et profiter des opportunismes qu'il offie, non pas pour« vendre son âme », mais pour affirmer sa foi traditionnelle, et, à l'occasion, proposer une vision différente et « salutaire » de la civilisation moderniste! Les résolutions du Concile, ou le triomphe des vœux africains Le concile clôt officiellement ses travaux le 8 décembre 1965. Sont adoptés quatre « Constitutions» (Dei Verbum, sur la Révélation divine; Lumen Gentium, sur l'Eglise; Sacrosasanctum Concilium, sur la Liturgie; Gaudium et Spes, sur l'Eglise dans le monde de ce temps), trois « Déclarations» (dont Nostra Aetate, sur l'Eglise et les Religions non chrétiennes; Dignitatatis Humanae, sur la Liberté religieuse) et neuf « Décrets» (dont Ad Gentes, sur l'Activité missionnaire de l'Eglise; Unitatis Redintegratio, sur l'oecuménisme)l. L'on peut dire quelques mots sur les plus importants de ces textes, qui marquent une réelle prise de conscience de l'Eglise vis-à-vis d'elle-même. Tout d'abord, dans Dei Verbum consacrée à la «Révélation divine », constitution dogmatique promulguée le 18 novembre 1965, l'Eglise reconnaît qu'elle lisait moins la Bible et construisait sa doctrine en se basant un peu trop sur des pensées souvent «païennes» ou souvent étrangères à l'Evangile du Christ Sauveur! Aussi, invite-t-elle les théologiens à travailler dorénavant davantage sur les Ecritures (enseignement de Jésus) que sur la vieille scolastique (enseignement de la philosophie et de la théologie médiévales inspirées de la philosophie «païenne» d'Aristote un peu trop conceptuelle). Dans la constitution dogmatique Lumen Gentium (1964), l'Eglise ne se considère plus comme un «corps mystique du Christ », mais va au-delà du mystère en se définissant désormais comme «peuple de Dieu» (expression plus biblique, peu ou pas utilisée dans le Nouveau Testament), un peuple en marche dans le monde, dans l'histoire, constitué luimême du rassemblement d'autres peuples; l'Eglise tente de gommer son image

1 Une Constitution est le document conciliaire le plus solennel, contenant surtout des affirmations de doctrine et engageant davantage la structure et la vie interne de l'Eglise. Une Déclaration est la dénomination pour un document officiel d'un rang inférieur à la Constitution et dans lequel J'Eglise expose à tous les hommes (croyants et incroyants) son point de vue sur certaines questions. Un Décret est un document officiel conciliaire promulguant des réformes pratiques concernant la vie interne de l'Eglise. 36

d'une institution hiérarchique et désire qu'on le ne la réduise pas au pape et aux clercs, mais qu'on dise qu'elle comprend aussi les laïcs. L'importance des laïcs dans l'Eglise est précisément soulignée dans Apostolicam Actuositatem ; publié le 18 novembre 1965, ce décret ne considère plus les laïcs comme un « troupeau» muet et passif conduit par le clergé mais les invite - contre la minorité conciliaire conservatrice - à s'engager activement dans l'Eglise, en y exerçant des ministères spirituels, en y ayant une place dans la liturgie, en y assumant quelque fonction... Dans Gaudium et Spes, l'Eglise veut se donner une nouvelle attitude par rapport au monde moderne, en se disant prête à proposer son aide à la société pour la réalisation d'un monde plus humain; de même, elle est disposée à reconnaître certaines des valeurs du monde moderne et en premier lieu celle de la dignité humaine; elle reconnaît aussi la valeur de la raison humaine, de la culture humaine, et donne une compréhension de l'athéisme! Bref, l'Eglise ne regarde plus avec suspicion les acquis modernes dans les domaines culturel, économique, politique; par dessus tout, elle a une grande reconnaissance des droits et des libertés récemment acquises par les sociétés. Ces droits et ces libertés relatifs à la « dignité de la personne humaine» sont consignés dans une déclaration spéciale, Dignitatis Humanae, promulguée le 7 décembre 1965 ; directement lié à la question de la liberté religieuse, ce texte soutient que chacun est libre de choisir sa religion et que par conséquent personne ne peut être poursuivi, incriminé, à cause de sa religion. Cela sous-entend que le catholicisme n'est plus la seule religion qui mène au salut (exit la formule séculaire "Hors de l'Eglise catholique point de salut 1"). Les autres religions chrétiennes, dont le protestantisme, longtemps considérées comme des « hérésies» ou des « fausses religions », ont également droit au respect, comme étant d'autres manières d'exprimer la même et unique pensée du Christ. Aussi est encouragé l'œcuménisme (relation et collaboration entre «frères» chrétiens), dans Unitatis Redintegratio; dans ce décret promulgué le 21 novembre 1964, Rome veut "promouvoir la restauration de l'unité entre tous les chrétiens" et invite "nos frères séparés" à collaborer avec les catholiques pour la réalisation de ce dessein. Les religions non chrétiennes sont également prises en considération; en effet, la déclaration Nostra Aetate, promulguée le 28 octobre 1965, adjure les catholiques à ne pas mépriser les grandes croyances que sont l'islam, le judaïsme, l'hindouisme et le bouddhisme (aucune mention n'est faite des religions traditionnelles africaines, mais le concile les cantonne certainement dans ce qu'il appelle" les autres religions qu'on trouve de par le monde", lesquelles "s'efforcent d'aller au-devant, de façons diverses, de l'inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c'est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés"). L'Eglise catholique, qui "ne rejette rien de ce qui est vrai et sain dans ces religions" et "considère avec un respect sincère ces manières d'agir et de vivre", pourtant persiste et signe que "le Christ est la voie, la vérité et la vie, dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s'est réconcilié toutes choses". L'Eglise "exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec ceux qui 37

suivent d'autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux." Mais l'un des thèmes les plus importants débattus au concile est sans aucun doute la restauration de la liturgie. C'était d'ailleurs le cheval de bataille des évêques du Tiers-monde, dont ceux d'Afrique. Ceux-ci sont satisfaits à l'issue des travaux conciliaires. Leur revendication est en effet prise en considération, dans le premier des textes - en importance - du concile et le premier (avec le décret Inter Mirifica) à être promulgué (le 4 décembre 1963): Sacrosanctum Concilium. Cette constitution est non seulement historiquement le premier document officiel conciliaire, mais encore celui qui a causé la plus forte onde de choc dans l'Eglise. Ce texte reconnaît que jusqu'alors, les chrétiens vivaient très loin de leur liturgie: celle-ci ne les préparait pas à faire une véritable expérience de la foi, la foi en Jésus-Christ, dont l'enseignement est contenu dans les Evangiles et nulle part ailleurs. Aussi, les Pères conciliaires estiment-ils nécessaire de veiller "à la restauration et au progrès de la liturgie", décidant notamment que désormais la liturgie sera davantage pétrie de l'Ecriture (auparavant, il n'y avait aucune lecture d'Evangile dans nombre d'offices I). Ils écrivent simplement: "Cette restauration doit consister à organiser les textes et les rites de telle façon qu'ils expriment avec plus de clarté les réalités saintes qu'ils signifient, et que le peuple chrétien, autant qu'il est possible, puisse facilement les saisir et y participer par une célébration pleine, active et communautaire. " Bien évidemment, l'Eglise catholique, institution prudente, fixe les limites à ne pas franchir, en édictant les normes générales à la restauration de la liturgie. Ces normes se résument en ceci: seuls le Saint-Siège, et, "dans les règles du droit", l'évêque du lieu (et parfois les diverses assemblées d'évêques compétentes sur un territoire donné) sont habilités à gouverner la liturgie. L'évêque, subalterne du pape, devra toujours se référer à celui-ci, avant de procéder à la restauration. "Personne d'autre, même le prêtre, ne peut, de son propre chef, ajouter, enlever ou changer quoi que ce soit dans la liturgie". De même, le progrès ne signifie pas l'enterrement de la tradition, mais seulement son aménagement. Dans le travail de la restauration liturgique, la Bible aura une importance extrême et les livres liturgiques devront être' 'révisés au plutôt en faisant appel à des experts et en consultant des évêques de diverses régions du globe" . En ce qui concerne la langue liturgique, les Africains doivent également se réjouir: "L'usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins. Toutefois, soit dans la messe, soit dans l'administration des sacrements, soit dans les autres parties de la liturgie, l'emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple; on pourra donc lui

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accorder une plus large place, surtout dans les lectures et les monitions, dans un certain nombre de prières et de chants"... Ainsi, les Africains ont été écoutés: Vatican IT a reconnu notamment le droit des Eglises particulières de restaurer la liturgie selon les cultures de leurs peuples. La décentralisation de l'Eglise est également consacrée en théorie, l'Evêque de Rome - autrement dit le pape - devant agir en« collégialité» avec les évêques des Eglises particulières. Pendant les années qui suivent, Paul VI va essayer d'encourager l'application de certaines des résolutions conciliaires. Paul VI: "C'est à vous qu'il revient de rendre vivante et efficace la rencontre du christianisme avec l'antique tradition africaine' '... Le 29 octobre 1967, Paul VI adresse "à la hiérarchie sacrée de l'Eglise catholique et à tous les peuples d'Afrique" un message important, Africae terrarum1. Il commence par évoquer ce qu'il appelle "les antiques gloires chrétiennes" du Continent noir ("Nous pensons à la foule innombrable de saints, de martyrs, de confesseurs, de viçrges qui ont appartenu à ces Eglises [et] des grands docteurs et écrivains, comme Origène, saint Athanase, saint Cyrille, flambeaux de l'Ecole d'Alexandrie", Tertulien, saint Cyprien et surtout saint Augustin, "une des lumières les plus brillantes de la chrétienté", ainsi que des papes originaires d'Afrique, comme Victor 1er,Melchiade et Gélase F), avant de s'appesantir sur certaines traditionnes africaines dont il reconnaît la pertinence: "Beaucoup de coutumes et de rites, jadis considérés comme simplement étranges et rudimentaires, apparaissent aujourd'hui à l'ethnologue comme parties intégrantes de systèmes sociaux particuliers, qui valent d'être étudiés et qui s'imposent au respect." Ces antiques cultures africaines ont "une valeur morale et religieuse" dignes "d'une considération attentive". Elles se fondent sur "la vision spirituelle de la vie", qui dépasse le cadre de "la conception dite « animiste », pour signifier que les êtres et la nature visible sont liés au monde de l'invisible et de l'esprit". Cette conception spirituelle induit "l'idée de Dieu comme cause première et dernière de toutes les choses" ; autrement dit, "la présence de Dieu pénètre la vie traditionnelle africaine comme la présence d'un être supérieur, personnel et mystérieux". La tradition africaine insiste également sur "le respect pour la dignité humaine", surtout sur "le sens de la famille" (qui affirme notamment "l'autorité du père de famille") et sur "la vie communautaire", qui sont toutes des valeurs défendues par le christianisme. Pour ces raisons, Paul VI ne voit pas d'inconvénient à ce que les Africains adaptent le message évangélique aux conditions de leur culture. Il le dit sans détour: "C'est à vous qu'il revient de rendre vivante et efficace la rencontre du christianisme avec l'antique tradition africaine".
l "Message «Africae terrarum» de S.S. Paul VI à l'Afrique", D.C., n° 1505,1967, col. 1937 et s. 39

"L'Eglise considère avec grand respect les valeurs morales et religieuses de la tradition africaine non seulement en raison de leur signification, mais parce qu'elle voit en elles la base providentielle pour la construction de la nouvelle société dans le Christ [...]. L'enseignement de Jésus-Christ et sa rédemption constituent, de fait, l'accomplissement, le renouveUement et le terme parfait de tout ce qui existe de bien dans la tradition humaine. Voilà pourquoi l'Africain, en devenant chrétien, n'a pas à se renier lui-même, mais il reprend les anciennes valeurs de la tradition « en esprit et en vérité »." Les intellectuels laïcs africains, y compris d'ailleurs bon nombre de prélats africains, voient dans ce message de Paul VI une reconnaissance officielle par l'Eglise, des cultures dont elle se plaisait à nier par le passé la valeur intrinsèque. En effet, dans un rapport préparatoire au coUoque de Pro mundi vita, organisé à Louvain, fin 1968, ces intellectuels, par le biais du catholique sénégalais Alioune Diop, reprochent au christianisme de "s'être laissé accaparé et défiguré par
l'Europe et de se limiter « aux limites mêmes du génie européen»"

. Pour

eux 1 :

"Le christianisme est devenu une institution spirituelle d'une civilisation privilégiée et non une religion réellement universelle. [...]. Il a sapé délibérément les cultures et les systèmes sociaux africains, introduisant une large anomie dans la vie des personnes, des familles et des communautés. Il a introduit de fait un individualisme de forme occidentale, étranger au véritable christianisme et incompatible avec le communautarisme africain (qui cherche son expression dans les différents socialismes africains) et un profond relâchement des mœurs" "Le temps est venu pour l'Africain de vivre sa foi en africain. Vous êtes vos propres missionnaires. Vous pouvez et devez avoir un christianisme africain" Touché sans doute par les critiques des intellectuels africains, le SaintSiège tente une fois de plus de les rassurer. En mars 1969, Mgr Benelli, au nom de Paul VI, affirme: "Le temps est venu pour le peuple africain de vivre sa foi en africain, dans le plein épanouissement de sa personnalité particulière, de la connaître et de l'approfondir à travers un langage, une catéchèse, qui ne soient pas empruntés, mais qui correspondent à sa propre mentalité, à ses références culturelles et sociologiques, de la manifester dans un culte qui parle à son cœur et où son cœur puisse s'exprimer à Dieu, d'engager enfin cette foi dans une action adaptée aux besoins de l'Afrique, qu'il s'agisse des modes de dialogue dans les milieux africains ou des nécessités de son , développement.' Les Africains sont-ils satisfaits de ces bons mots? Peut-être. Mais Paul VI veut en avoir le cœur net. Aussi prend-il la décision d'aller rencontrer, chez eUe, cette Afrique qui a accepté le christianisme et qui veut l'interpréter à sa manière.
1 Les Informations catholiques internationales, août 1969, pp. 27-28. 40

En juillet 1969, Paul VI arrive à Kampala, en Ouganda; c'est pour la première fois qu'un pape foule le sol africain. Il y rencontre cardinaux (dont Malula qui l'est devenu en cette année) et évêques africains qui viennent de créer le Symposium des Conférences épiscopales d'Afrique et de Madagascar (SCEAM), un organisme panafricain qui coordonnera les activités de tous les épiscopats du continent et se présentera en bloc devant l'Eglise universelle. Le Souverain pontife leur ditl : "Nous n'avons d'autre désir que de promouvoir ce que vous êtes: chrétiens et africains. Nous voulons que notre présence parmi vous soit le signe que nous reconnaissons votre maturité et que nous désirons vous montrer comment la communion qui nous unit n'étouffe pas, mais alimente l'originalité de votre personnalité individuelle, ecclésiale, et même civile. [...]. Ayez des idées claires et concordantes et allez de l' avant, méthodiquement et courageusement, avec la conscience d'un grand mandat: construire l'Eglise!" Puis le Pontife romain veut mentionner quelques aspects généraux de l'Eglise catholique africaine, dont le premier serait que les Africains succèdent aux missionnaires dans l'œuvre évangélisatrice: "Vous, Africains, vous êtes désormais vos propres missionnaires... Etre vos propres missionnaires: c'est dire que vous, Africains, vous devez poursuivre la construction de l'Eglise sur ce continent. [...]. A l'impulsion que donnait à la foi l'action missionnaire de pays étrangers doit s'unir et succéder l'impulsion venant de l'intérieur de l'Afrique. L'Eglise, par sa nature, demeure toujours missionnaire. Mais le jour viendra où nous n'appellerons plus «missionnaire », au sens technique, votre apostolat, mais natif, indigène, vraiment vôtre." Les évêques africains, en particulier ceux du Congo, saisiront au bond ce propos qui les invite à fonder une Eglise indigène, africaine. Mais Paul VI veut d'avance en préciser les contours, pour limiter ce que certains appelleront les « dérives» : "Une question qui demeure très vive et suscite beaucoup de discussions se présente à votre œuvre évangélisatrice, celle de l'adaptation de l'Evangile, de l'Eglise, à la culture africaine. L'Eglise doit-elle être européenne, latine, orientale... ou bien doit-elle être africaine? Le problème paraît difficile et en pratique il peut l'être en effet. Mais la solution est prête, avec deux réponses. Votre Eglise doit être avant tout catholique. Autrement dit, elle doit être entièrement fondée sur le patrimoine identique, essentiel, constitutionnel de la même doctrine du Christ, professée par la tradition authentique et autorisée de l'unique et véritable Eglise. C'est là une
l "Paul VI à Kampala. Textes intégraux des deux principaux discours du pape", La Documentation catholique, 1-9-1969, pp. 28-32. 41

exigence fondamentale et indiscutable. [...]. Vous savez à quel point l'Eglise est par-dessus tout tenace, disons conservatrice, sous ce rapport... Mais cette première réponse étant donnée, il nous faut passer à la seconde: l'expression, c'est-à-dire le langage, la façon de manifester l'unique foi peut être multiple et par conséquent originale, conforme à la langue, au style, au tempérament, au génie, à la culture de qui professe cette unique foi. Sous cet aspect, un pluralisme est légitime, même souhaité. Une adaptation de la vie chrétienne dans les domaines pastoral, rituel, didactique, et aussi spirituel, est non seulement possible, mais est favorisée par l'Eglise. C'est ce qu'exprime, par exemple, la réforme liturgique. En ce sens, vous pouvez et vous devez avoir un christianisme , africain.' En bref, pour Paul VI, l'on doit avoir une Eglise qui soit à la fois catholique et africaine (ou même d'abord catholique avant d'être africaine), un christianisme africain qui soit seulement "incubation du «mystère» chrétien" dans le génie du peuple africain, ou plus simplement, une adaptation culturelle africaine de l'Evangile, mais qui ne s'écarte point de l'enseignement du magistère patristique, exégétique et théologique qui fonde l'Eglise catholique. Souvent, les évêques africains engagés à fond dans l'africanisation de l'Eglise, seront accusés de passer outre cette recommandation; une «Eglise conservatrice », estiment-ils, est bonne pour les latinistes; les Africains, eux, ont besoin de vivre une Eglise qui soit dynamique, qui tienne compte d'une espèce de « magistère» africain existant ou à élaborer! C'est dans ce sens que s'orientent les travaux des théologiens de Kinshasa, appuyés par leurs évêques. "Poser les jalons de ce qui pourrait devenir un jour des ministères et services , nouveaux dans une Eglise au visage authentiquement nègre' A partir de 1971, l'Eglise du Zaïre (nouveau nom du Congo) vit à l'heure de 1'« authenticité », une politique initiée par le pouvoir civil, qui rejette les valeurs étrangères et revalorises les coutumes ancestrales. Après l'avoir d'abord repoussée, l'épiscopat fmit par l'accepter et l'harmoniser avec son combat sur l'africanisation de l'Eglise. Remis à l'heure de l'authenticité, les propos de Paul VI tenus dans le message Africae terrarum, à Abidjan par Mgr Benelli et à Kampala lors du premier Symposium des évêques africains, viennent réconforter l'épiscopat zaïrois dans sa voie résolue et irréversible d'une africanisation en profondeur du christianisme. Aussi, les évêques du Zaïre ne vont ménager aucun effort pour labourer encore le champ de l'inculturation. Ainsi, le 23 juillet 1973, devant 120 personnes issues d'impressionnantes délégations nationales et étrangères d'hommes d'Eglise venus participer aux travaux de la vmème Semaine théologique de Kinshasa, organisée par la Faculté de Théologie catholique, Malula, en l'ouvrant, la place sous le signe d'une Eglise au visage africainl :
I D.e., n° 1641,4-11-1973, pp. 947-948; I.e.I., n° 439, 1-9-1973, pp. 28-30. 42

"... Nous sommes venus ici pour une recherche plus approfondie des voies et moyens aptes à donner le Christ à l'Afrique et l'Afrique au Christ, unique Sauveur de tous les hommes, hier, aujourd'hui et demain... Cette vn.rme Semaine théologique est une occasion privilégiée d'échanges, d'expériences et de concertations pour le surgissement, en terre d'Afrique, d'une Eglise au visage africain de plus en plus dynamique et de plus en plus missionnaire. A notre avis, une Faculté de théologie implantée au cœur même de l'Afrique doit être la matrice où s'élabore jour par jour les vrais contours d'une Eglise au visage authentiquement nègre. Nous sommes sûrs que c'est le but final que vise notre Faculté de théologie en nous proposant comme thème de réflexion: « Ministères et services dans l'Eglise ». Sujet fort actuel, sujet aujourd'hui à l'ordre du jour dans toute l'Eglise catholique. Nos Eglises d'Afrique n'en sentent pas moins le besoin, et nous dirions même l'urgence. Car nos Eglises particulières d'Afrique ne seront vraiment et réellement particulières que si elles jouissent de la plénitude de leurs moyens propres de salut. Parmi ces moyens propres, il faut citer nécessairement les ministères propres adaptés aux besoins de nos Eglises , respectives. ' L'archevêque de Kinshasa invite les séminaristes à répondre "aux angoisses pastorales dans l'évangélisation pratique de l'Afrique où se manifeste crueUement la raréfaction des ouvriers de Dieu et une chute vertigineuse des vocations ainsi que des tendances anticléricales envers le christianisme, considéré comme une religion d'importation." S'adressant spécialement au clergé africain, l'archevêque de Kinshasa, au cours de cette vmème Semaine théologique, demande de "faire preuve d'un peu d'imagination créatrice et d'audace". De l'audace, il y en a effectivement dans les conclusions des travaux. La critique que faisait naguère les « anticléricaux» et que rejetaient les clercs, est reprise par ceux-ci, qui reconnaissent et dénoncent l'existence séculaire, dans l'Eglise, d'une « classe sacerdotale privilégiée» ! Est alors réclamée "une nouvelle structuration des ministères", qui puisse remettre fondamentalement en cause la vieille idée d'un prêtre-patron et d'un laïc spectateur et parfois soumis. Est également exigée une « africanisation efficace de l'Eglise du Zaïre », pour aboutir à une Eglise dirigée par les Zaïrois et dans laqueUe les missionnaires étrangers ne seraient que des auxiliaires acceptant de "s'intégrer davantage au peuple". Puisque les prêtres zaïrois ne sont pas nombreux pour répondre à tous les besoins de l'immense Eglise zaïroise, les réflexions sur le visage africain à donner à l'Eglise se terminent, le 30 juillet, comme suit: "Les souhaits et les vœux ont été formulés dans le sens des recommandations, insistant finalement sur l'opportunité d'ordonner des laïcs en vue de la présidence de l'Eucharistie dans les communautés qui leur sont confiées." 43

Malula va prendre très au sérieux cette dernière recommandation qu'il a du reste initiée. Les jours suivants, il va s'atteler à peaufiner ce projet. En septembre 1973, il soumet ainsi à l'examen de son conseil presbytéral l'idée spectaculaire d'une responsabilisation des laïcsl. Dans sa lettre à ce conseil, il souligne que son plan consiste, non pas à ce que le clergé donne "des responsabilités aux laïcs, mais [qu'] il leur laisse plutôt prendre ce qui leur est dû: leurs responsabilités". Depuis longtemps, le peuple reproche à l'évêque zaïrois d'être un patron - aux allures d'un dictateur - et d'agir comme tel. En 1967, les évêques le reconnaissaient lors de leur vnème Assemblée plénière2, qui constataient que "dans notre Eglise du Congo, les responsabilités appartiennent trop exclusivement aux clercs" ; aussi invitaient-ils les laïcs, non seulement "à prendre leurs responsabilités sur le terrain des activités profanes", mais aussi et surtout à "se conduire en membres responsables" au sein même de l'institution ecclésiale et à tous les échelons. "Le « trinôme colonial» ou le caractère de « religion étrangère» ' ,

Fin septembre 1974, le cardinal Malula se retrouve à Rome, où a lieu, le quatrième Synode des évêques, consacré à l'évangélisation du monde contemporain. Parlant, le 2 octobre, au nom de la Conférence épiscopale du Zaïre, alors forte de 52 évêques majoritairement autochtones, il commence par décrire la société zaïroise3 : "une société en mutation, à la recherche d'un nouvel équilibre entre la fidélité à son héritage culturel et la volonté de se faire un avenir qui garantisse la promotion de l'homme; une société post-coloniale qui a subi la domination politique, économique et culturelle de l'Occident et qui exige aujourd'hui de l'Occident et singulièrement de l'Occident chrétien, le respect absolu de son autonomie et de sa responsabilité dans tous les , domaines.' C'est là, on ne peut en douter, la rhétorique mobutienne du moment: le Zaïre doit se libérer de l'oppression occidentale, pour retrouver sa vraie identité. Les stratèges du Parti-Etat critiquent la colonisation, qui a dévalorisé la personnalité bantoue. Malula fait de même, voire mieux: il dénonce ce qu'il trouvait comme normal avant l'émergence de la politique de l'authenticité mobutienne : la triple alliance coloniale, ou plutôt ce qu'il appelle le «trinôme colonial» :

1 I.e.I., n° 442,15-10-1973, pp. 30-31. 2 Episcopat du Congo, Actes de la VIf Assemblée plénière, Kinshasa, 1967, p. 39. 3 Cardinal Malula, "L'Eglise du Zaïre et l'évangélisation", D.I.A., Kinshasa, 5-10-1974; D.C., 3-11-1974, n° 1663, p. 908. Cette intervention est le prolongement d'une conférence donnée déjà le 26 novembre 1973 à Kinshasa, sous le titre: "L'Eglise à l'heure de l'afTicanité", in Eglise et Mission, décembre 1974, pp. 12-21. 44

"L'Eglise catholique a été l'un des piliers de ce qu'on a appelé le « trinôme colonial» : administration, missions et grandes entreprises. Ce caractère de « religion étrangère » conditionne largement l'attitude tantôt confiante, tantôt méfiante, dont témoignent les Africains à l'égard du , christianisme.' La « religion étrangère» a eu tort de pourfendre la culture africaine, en prétendant que nul ne pouvait mériter le salut s'il s'attachait aux valeurs «païennes », entendues comme non chrétiennes. "Il nous faut annoncer Jésus-Christ à une Afrique libérée de l'aliénation mentale, dans ses aspects politique, économique, culturel et spirituel" Soucieux de réfuter ensuite le principe traditionnel « Extra Ecclesiam nulla salus» imposé par le Saint-Siège et qui avait prévalu avant Vatican II, Malula s'attelle à démontrer que les populations africaines, qui ignoraient l'existence de Jésus-Christ, pratiquaient cependant les vertus de son évangile: "Un problème particulier est posé en « terres de mission ». Si le salut n'implique pas nécessairement l'appartenance visible à l'Eglise, à quoi engage concrètement le respect dû aux valeurs religieuses des religions non chrétiennes? Car, si la non-appartenance visible à l'Eglise peut ne pas faire obstacle au salut, c'est que, par la médiation du Christ, Dieu sauve les païens par les valeurs religieuses de leur culture. C'est dire que celles-ci ont une relation « actuelle» au Christ, autrement dit: qu'elles lui sont ordonnées. [...] Nous sommes ainsi amenés à poser sans détours le problème de l'origine historique de la Révélation surnaturelle, et celui, connexe, de l'originalité et de la spécificité de la religion chrétienne. En quoi consiste exactement la nouveauté du fait chrétien ?" Malula ne cache pas qu'il se place dans le contexte la politique de 1'« authenticité» mobutienne pour réaliser son rêve: "Le monde contemporain qu'il s'agit d'évangéliser, c'est pour nous, Africains, toute cette Afrique noire, sur laquelle souffle aujourd'hui le vent de l'authenticité. Une Afrique qui veut être elie-même, libérée de toutes les formes d'a1iénation mentale. C'est à cette Afrique-là qu'il nous faut annoncer Jésus-Christ, comme Seigneur et Sauveur de l'humain, dans ses aspects politique, économique, culturel et spirituel. " A ce moment, Malula est tellement secoué par le vent de l'authenticité qu'il ne veut pas voir de différence entre le combat de « libération mentale» que mène l'Etat mobutiste et le combat de « libération spirituelle» qu'engage parallèlement son Eglise. Par principe, il demande quand même au Synode de valider son raisonnement: "La Conférence épiscopale du Zaïre souhaite que le Synode élucide le problème des rapports entre foi et politique, aspect particulier d'un

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problème plus général: celui d , rapports entre salut et libération, Eglise et Etat, Eglise et monde."
Ma/u/a : "Hier, les missionnaires étrangers ont christianisé / 'Afrique; aujourd 'hui, les Africains sont invités à africaniser /e christianisme" ! Toujours devant le Synode des évêques de Rome, Malula et son adjoint Tshibangu Tshisiku se font également remarquer par des interventions qui vont dans le sens d'un soutien à la politique de l'authenticité mobutienne. Ainsi, l'archevêque de Kinshasa assure: "Par son ampleur et le niveau de profondeur qu'elle atteint, la contestation de l'Occident chrétien apparaît comme le premier moment dialectique de la prise de conscience par les chrétiens d'Afrique du problème de leur autonomie et celui, connexe, de leur accès à la foi chrétienne. Car liberté dans la communauté politique, liberté dans l'Eglise, c'est pour les Africains un même fait et un même problème , fondamental.' Pour réaliser cette symbiose, le militant Malula préconise l'africanisation du christianisme, pour répondre à l'occidentalisation de cette même religion: "Hier, les missionnaires étrangers ont christianisé l'Afrique; aujourd'hui, les chrétiens d'Afrique sont invités à africaniser le christianisme." Ce qui conduit le primat de l'Eglise du Zaïre à se faire l'apôtre fervent de la politique du « recours à l'authenticité », ainsi que le montre sa conclusion tirée avec plus de vigueur: "Le sens historique du mouvement zaïrois de l'authenticité donne la priorité totale à la révolution culturelle destinée à rendre une âme zaïroise à l'ensemble de la population; ce qui implique une décolonisation totale, même religieuse." "Les générations africaines actuelles veulent d'un christianisme en tant que forme religieuse non-culturelle, et / 'essence de /a religion africaine" Mgr Tshibangu Tshisiku, promoteur de la « théologie [de couleur] africaine» et adjoint de Malula dans l'archevêché de Kinshasa, abonde dans le même sens, lorsqu'il revendique l'identité entre la religion africaine (appelée jadis simple « croyance») et le christianisme: "Les Africains conscients des valeurs culturelles de leur société et jaloux de leur identité, sont soucieux de préserver et de sauvegarder leur personnalité authentique dans tous les domaines... Nous voulons être des chrétiens authentiques, mais en demeurant des Africains authentiques. Les générations africaines actuelles veulent que soit mis en présence le christianisme en tant que forme religieuse nonculturelle, et l'essence de la religion africaine, elle-même accordée à des catégories déterminées de pensée...

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